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Full text of "L'atmosphère [microform]"

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e0002S264O 


"1 


L'ATMOSPHÈRE 


i.rs  Pi.isniES  (HiwMuuTiiOGiiiriiifjii:^ 

de  cet  ouvrage  ont  été  eiéculées  diaprés  les  peintures  cl  les  aquarelles 

PF.   MM.    ACHARD,   liERilHÈRE,   K.   CICÊRI,  KARL  GIRARDET,    A.   MARIE,   SILBERMANN   ET  WEBER 

LIS   f.HAMIiHS  Si  H    BiJlS 
oui  élé  dessinées  par  uu,  b.vyaru,  h.  clerget,  a.  marie,  a,  de  nel ville, 

N.   RAPINE;  P.    TELLIEB,   TOURNOIS,   ETC. 


11339—   1  \)»o>;iaphir  lahurr.  nir  de  Klruriis,  M.  à  l'iiris. 


I 


LE   JOUR    SUR    LA  TERRE 


L'ATMOSPHERE 


DESCRIPTION 


DES  GRANDS  PHÉNOMÈNES 


DE     LA    NATURE 


PAU 


CA311LLE    FLA31MARI0N 


OUVRAGE    CONTENANT 

i6    PLA5CHE!!    CHROMOLITHOGRAPHI  ^VES 

ET   aï»   (jnANUHES   SUH   BUiS 


PARIS 

LIBUAIllIE     IIACUIÎTTK     KT     C' 

79.      BOl'LEVAHO     SAINT-CERHAIN,      79 

187-J 

nreiu  4*  prafricii  tt  4*  rrprodnctioti  téttrté% 


PRÉFACE. 


«  In  eà  vivimusy  movemur  et  sumus.  » 


De  tous  les  sujets  qui  peuvent  solliciter  notre  attention  stu- 
dieuse^ serait-il  possible  d*en  trouver  un  qui  fût  d*un  intérêt  plus 
direct^  plus  permanent^  plus  important,  que  celui  dont  nous  allons 
nous  occuper  ?  L'Atmosphère  tait  vivre  la  Terre.  Océans,  mers, 
fleuves,  ruisseaux,  paysages,  forêts,  plantes,  animaux,  hommes  : 
tout  vit  dans  TAtmosphère  et  par  elle.  Mer  aérienne  répandue  sur 
le  monde,  ses  vagues  baignent  les  montagnes  et  les  vallées,  et 
nous  vivons  au-dessous  d'elle ,  pénétrés  par  elle.  C'est  elle  qui 
glisse  en  vivifiant  fluide  à  travers  nos  poumons  qui  respirent, 
ouvre  la  frêle  existence  de  l'enfant  qui  vient  de  naître,  et  reçoit  le 
dernier  soupir  du  moribond  étendu  sur  son  lit  de  douleur.  C'est 
elle  qui  répand  la  verdure  sur  les  riantes  prairies,  nourrissant  les 
petites  fleurs  endormies  comme  les  grands  arbres  qui  travaillent 
à  emmagasiner  les  rayons  solaires  pour  nous  les  livrer  plus  tard. 
Cest  elle  qui  décore  d*une  voûte  d*azur  la  planète  où  nous  rou- 
lons, et  nous  fait  une  demeure  au  milieu  de  laquelle  nous  agis- 


II  PRÉFACE. 

sons  comme  si  nous  étions  les  seuls  locataires  de  l'inûni  y  les 
maîtres  de  Tunivers.  Cestelle  qui  illumine  cette  voûte  des  doux 
flamboiements  du  crépuscule,  des  splendeurs  ondoyantes  de  Tau- 
rore  boréale^  des  palpitations  de  Téclair^  des  multiples  phéno- 
mènes aériens.  Tantôt  elle  nous  inonde  de  lumière  et  de  cha- 
leur^ tantôt  elle  nous  couvre  d*un  ciel  sombre.  Tantôt  elle  des- 
sine des  nuages  de  toute  forme  et  de  toute  couleur,  tantôt  elle 
verse  la  pluie  à  torrents  sur  les  campagnes  altérées.  Elle  est  le 
véhicule  des  suaves  parfums  qui  descendent  des  collines,  du  son 
qui  permet  aux  êtres  vivants  de  communiquer  entre  eux,  du  chant 
des  oiseaux,  des  soupirs  de  la  forêt,  des  plaintes  de  la  vague  écu- 
mante.  Sans  elle,  la  planète  serait  inerte  et  aride,  silencieuse  et 
sans  vie.  Par  elle  le  globe  est  peuplé  d*habitants  de  toutes  formes. 
Ses  atomes  indestructibles  s*incorporent  tour  à  tour  dans  les  orga- 
nismes vivants  ;  nos  corps,  ceux  des  animaux,  ceux  des  plantes, 
ne  sont  pour  ainsi  dire  que  de  Tair  solidifié  ;  la  molécule  qui  s*é- 
chappe  de  votre  respiration  va  se  fixer  dans  une  plante,  et  par  un 
long  voyage  revenir  à  d*autres  corps  humains  ;  les  mêmes  élé- 
ments forment  successivement  les  êtres  divers;  ce  que  nous  res- 
pirons, buvons  et  mangeons,  a  déjà  été  respiré,  bu,  mangé ,  des 
millions  de  fois  :  morts  et  vivants ,  c*est  la  même  substance  qui 
nous  forme  tous....  Quel  sujet  d*étude  d*un  intérêt  plus  vaste  et 
plus  direct  que  celui  du  fluide  vital  auquel  nous  devons  la  manière 
d*être  et  l'entretien  de  notre  vie  ? 

La  connaissance  de  TAtmosphère,  de  son  état  physique,  de  ses 
mouvements,  de  son  œuvre  dans  la  vie,  des  forces  déployées  dans 
son  sein,  des  lois  qui  régissent  ses  phénomènesi  forme  une  bran- 
che spéciale  des  connaissances  humaines.  Cette  science,  que  Ton 
désigne  depuis  Aristote  sous  le  nom  de  Météorologie,  touche  d'une 


ly  PRÉFACE. 

restre.  C'est  ici  une  synthèse  des  travaux  accomplis  depuis  un 
demi-siècle^  et  un  quart  de  siècle  surtout  ^  sur  les  grands  phéno* 
mènes  de  la  nature  terrestre  et  les  forces  qui  les  produisent.  La 
plupart  d'entre  nous^  hommes  de  la  Terre  ^  à  quelque  nation  que 
nous  appartenions  y  vivons  ici-bas  sans  nous  rendre  compte  de 
notre  situation ,  sans  nous  demander  quelle  est  la  force  qui  pré- 
pare notre  pain  de  chaque  jour^  qui  mûrit  notre  vin^  qui  préside 
à  la  métamorphose  des  saisons  ^  qui  déploie  sur  nos  tètes  la  gaieté 
d*un  ciel  pur  ou  la  tristesse  des  longues  pluies  et  des  froids  som- 
bres d'hiver.  Cependant^  qu'est-ce  que  vivre  pour  rester  dans  une 
telle  ignorance? — J'ose  espérer  qu'après  la  lecture  de  cet  ouvrage, 
on  se  rendra  facilement  compte  de  l'état  de  la  vie  du  globe  :  tout 
ce  qui'  se  passe  autour  de  nous  est  intéressant^  lorsque^  au  lieu  de 
rester  comme  des  aveugles-nés^  on  a  appris  à  apprécier  les  choses, 
à  se  tenir  en  communication  intelligente  avec  la  Nature. 

11  m*eût  été  agréable  d'éloigner  de  cet  ouvrage  destiné  aux  gens 
du  monde  les  chiffres  et  les  procédés  scientifiques  qui  en  consti- 
tuent la  base.  Je  l'ai  fait  autant  que  je  l'ai  pu;  mais  je  n'ai  rien 
voulu  sacrifier  à  l'exactitude  et  à  la  précision  des  faits  observés. 
Il  m'a  semblé  d'ailleurs  que  ce  qu'on  appelle  le  public,  c'est-à- 
dire  tout  le  monde,  est  devenu  quelque  peu  scientifique  lui-même, 
depuis  que  tant  de  belles  publications  ont  répandu  dans  ses  rangs 
des  notions  jusqu'alors  réservées  à  un  petit  nombre  d'élus.  Les 
événements  de  ces  dernières  années,  1870  et  1871,  n*ont  pu  avoir 
pour  résultat  de  nous  rendre  moins  sérieux.  Nous  ne  sommes 
plus  aussi  frivoles  qu'au  temps  où  nous  nous  passionnions  pour 
des  romans,  des  comédies,  ou  des  contes  de  fées,  et  nous  parais- 
sons mieux  disposés  que  jamais  à  employer  utilement  le  temps 
que  nous  pouvons  consacrer  à  la  lecture ,  à  meubler  notre  es- 


VI  PRÉFACE. 

loire  de  Parîs^M.  Delaunay,  et  à  son  laborieux  collègue,  M.  Marié- 
Davy,  directeur  du  service  météorologique;  d'autre  part  à  M.  Ch. 
Sainte-Claire-Deville,  président  de  la  commission  de  TObservatoire 
de  Montsouris,  et  à  M.  Renou,  le  plus  scrupuleux  des  météorolo- 
gistes, pour  Faide  bienveillante  qu'ils  m'ont  apportée  dans  certaines 
recherches  de  ce  long  travail.  Je  remercierai  aussi  particulière- 
ment M.  Quételet,  le  vénérable  directeur  de  l'Observatoire  de 
Bruxelles,  et  M.  Glaisher,  directeur  du  service  météorologique  de 
rObservatoire  royal  d'Angleterre ,  pour  les  documents  précieux 
qu'ils  m'ont  adressés.  Tous  les  ouvrages  que  j'ai  consultés 
d'ailleurs,  et  par  lesquels  j'ai  complété  mes  études  météoro- 
logiques pour  mener  à  bonne  fin  la  rédaction  du  présent  travail, 
sont  l'objet  d'une  note  spéciale  que  l'on  trouvera  à  la  fin  du 
volume. 

Et  maintenant,  mon  cher  lecteur,  sans  nous  attarder  davantage 
au  vestibule  du  sanctuaire,  pénétrons  dans  ce  monde  mystérieux 
des  météores.  Voici  Y  Atmosphère ,  Tair  lumineux ,  la  première 
divinité  aimée  et  redoutée  sur  la  Terre,  le  Dtacs  du  Sanscrit,  le 
Zeus  des  Grecs,  le  eeoç  d'Athènes ,  le  Dies  et  le  Deus  des  Latins. 
C'est  le  père  des  dieux  eux-mêmes,  le  Zeus-paler,  ou  Jupiter  1 
C'est  l'AIR,  en  qui  tout  vit  et  tout  respire,  et  dans  lequel  les 
mythologies  saluaient  l'Esprit  créateur  invisible  qui  régit  l'uni* 
vers.  Il  est  en  effet  la  manifestation  la  plus  voisine  de  nous,  et 
la  plus  sensible,  des  lois  étemelles  qui  organisent  le  Cosmos. 
11  enveloppe  le  monde  d'un  vivifiant  fluide  ;  il  annonce  le  jour  et 
reconduit  le  soir  ;  il  porte  les  nuages  et  distribue  les  pluies  ;  il 
caresse  la  violette  et  déracine  le  chêne;  il  féconde  ou  stérilise; 
il  brûle  ou  gèle  ;  il  mêle  le  feu  du  tonnerre  avec  la  grêle  glacée  ;  il 
fixe  l'eau  aux  sommets  des  montagnes  ;  il  donne  le  printemps  et 


PRÉFACE.  VII 

l'hiver;  il  règne  enfin  sur  nous ,  avec  son  caractère  changeant 
et  variable^  tantôt  gai^  tantôt  triste^  calme  ici^  furieux  là^  agissant 
partout  de  mille  manières^  et  finalement^  entretenant  depuis  le 
commencement  des  temps  ^  la  vie  brillante  et  multipliée  qui 
rayonne  à  la  surface  de  la  Terre.     - 


Paris»  novembre  1871. 


LIVRE    PREMIER 


NOTRE  PLANETE  ET  SON  FLUIDE  VITAL 


1 


4  LE    GLOBE    TERRESTRE. 

s'accomplissent  les  révolutions  des  planètes^  lesquelles  s'effectuent 
avec  une  vitesse  indescriptible^  en  raison  de  la  longueur  des  cir- 
conférences à  parcourir.  Loin  d'être  immobile  comme  il  nous  le 
semble^  le  globe  que  nous  habitons  voyage^  à  la  distance  moyenne 
de  37  millions  de  lieues  du  Soleil^  au  sein  de  l'immensité  éthérée^ 
et  sur  une  orbite  qui  ne  mesure  pas  moins  de  235  millions  de  lieues 
à  parcourir  en  365  jours  6  heures  1  C'est-à-dire  qu'il  court  en  tour- 
billonnant dans  l'espace^  avec  une  vitesse  de  660  000  lieues  par 
jour,  de  27  500  lieues  à  l'heure... ^ 

Le  train  express  le  plus  rapide,  emporté  par  l'ardeur  dévorante 
de  la  vapeur  aux  ailes  de  feu,  ne  peut  parcourir,  au  maximum, 
plus  de  cent  kilomètres  à  l'heure,  c'est-à-dîre  25  lieues.  Sur  les 
routes  invisibles  du  ciel,  la  Terre  vogue  avec  une  vitesse  1100 
fois  plus  rapide.  La  différence  est  telle,  qu'on  ne  saurait  l'exprimer 
géométriquement  ici  par  une  figure.  Si  l'on  réprésentait  par  I  mil- 
limètre seulement  la  longueur  parcourue  en  une  heure  par  la  loco- 
motive Crampton,  il  faudrait  tracer  à  côté  une  ligne  de  1  mètre 
1 0  centimètres  pour  représenter  le  chemin  comparatif  parcouru 
par  notre  planète  pendant  le  même  temps.  Nulle  machine  en  mou- 
vement ne  saurait  donc  suivre  ce  globe  dans  son  cours.  J'ajouterai 
comme  point  de  comparaison,  que  la  marche  d'une  tortue  est  envi* 
ron  1100  fois  moins  rapide  que  celle  d'un  train  express.  Si  donc 
Ton  pouvait  envoyer  un  train  express  courir  après  la  Terre,  c'est 
exactement  comme  si  l'on  envoyait  une  tortue  courir  après  un 
train  express. 

Situés  comme  nous  le  sommes  autour  du  globe,  mollusques 
infiniment  petits,  collés  à  sa  surface  par  son  attraction  centrale, 
et  emportés  par  son  mouvement,  nous  ne  pouvons  apprécier  ce 
mouvement  ni  nous  en  rendre  compte  directement.  Ce  n'est  que 
par  l'observation  du  déplacement  correspondant  des  perspectives 
célestes,  et  par  le  calcul,  que  nous  avons  pu,  depuis  quelcfues 
siècles  à  peine  du  reste,  en  connaître  la  nature,  la  forme  et  la 
valeur.  Sous  le  pont  d'un  navire,  dans  un  compartimentde  wagon, 
ou  dans  la  nacelle  d'un  aérostat,  nous  ne  pouvons  pas  davantage 
nous  rendre  compte  du  mouvement  qui  nous  emporte,  parce  que 
nous  participons  à  ce  mou\ement,  et  qu'en  fait  nous  sommes  im- 
mobiles dans  le  salon  du  navire  en  marche  ou  du  convoi  rapide, 
aussi  bien  que  sous  l'aérostat,  immobile  lui-mt^me  relativement  aux 
molécules  d'air  environnantes.  Sans  objets  de  comparaison  étran- 
gers au  mouvement,  il  nous  est  impossible  de  l'apprécier.  Pour 
nous  former  une  idée  de  la  puissance  indescriptible  qui  emporte  in- 


6  LE    GLOBE    TERRESTRE. 

le  télescope  à  notre  curiosité  studieuse,  nous  saluons  les  huma- 
nités nos  sœurs,  vivant  comme  nous  à  la  surface  des  mondes!  Su- 
blime couronnement  de  Tastronomie  mathématique  et  physique, 
le  nouvel  aspect  philosophique  de  la  création  développe  devant 
nos  esprits  le  règne  universel  de  la  vie  et  de  la  pensée  ;  le  globe 
terrestre  avec  son  humanité  n'est  plus  qu'un  atome  jeté  au  sein  de 
rinfini,  un  des  rouages  innombrables  qui  par  myriades  constituent 
le  mystérieux  mécanisme  du  monde  physique  et  moral.  Notre  sys- 
tème planétaire,  malgré  son  immensité  comparative  auprès  du  mi- 
croscopique volume  de  cette  terre,  s'évanouit  lui-m^me  avec  son 
radieux  soleil  devant  l'étendue  et  le  nombre  des  étoiles,  —  centres 
solaires  de  systèmes  différents  du  nôtre.  L'œil  étonné  rencontre 
dans  l'infini,  des  soleils  lointains  dont  la  lumière  emploie  des 
centaines  et  des  milliers  d'années  à  venir  jusqu'à  nous,  malgré 
sa  vitesse  inouïe  de  77  000  lieues  par  seconde;  plus  loin,  l'œil 
contemple  de  pales  amas  d'étoiles  qui,  vus  de  près,  seraient  sem- 
blables à  notre  Voie  lactée  et  se  montreraient  composés  de  plusieurs 
millions  de  soleils  et  de  systèmes;  au  delà,  l'œil  cl  la  pensée 
cherchent  encore  à  découvrir  ces  créations  lointaines,  où  résident 
des  existences  inconnues,  où  s'accomplissent  au  môme  titre  qu'ici 
les  mystérieuses  destinées  des  êtres ;.e.  mais  l'essor  de  nos  con- 
ceptions fatiguées  ne  tarde  pas  à  s'abattre,  exténué,  perdu  par  ce 
vol  interminable  dans  les  régions  de  l'infini,  et  comme  l'aigle  posé 
sur  une  île  lointaine,  notre  âme  éblouie  s'étonne  de  n'avoir 
jamais  devant  elle  que  le  vestibule  d'une  immensité  sans  cesse 
renaissante. 

Astre  invisible,  perdu  dans  les  myriades  d'astres  qui  gravitent 
à  toutes  les  distances  imaginables  dans  l'étendue  profonde,  la 
Terre  e&t  emportée  dans  le  ciel  par  divers  mouvements,  beaucoup 
plus  nombreux  et  plus  singuliers  que  nous  ne  sommes  généralement 
portés  à  le  croire.  Le  plus  important  est  celui  de  tramlatioriy  qui 
vient  de  s'offrir  à  nos  regards,  mouvement  en  vertu  duquel  elle 
vogue  autour  du  Soleil  en  raison  de  600  000  lieues  par  jour. —  Un 
second  mouvement,  celui  de  rolalion,  la  fait  tourner  sur  elle-même, 
pirouetter  en  quelque  sorte,  en  24  heures:  on  voit  immédiatement, 
en  examinant  ce  mouvement  du  globe  sur  lui-môme,  que  les  dif- 
férents points  de  la  surface  terrestre  ont  une  vitesse  différente  sui- 
vant leur  distance  à  Taxe  de  rotation.  A  Téquateur,  où  la  vitesse 
est  maximum,  la  surface  terrestre  est  forcée  de  parcourir  10  000 
lieues  en  24  heures  ^le  mètre  est  la  dix-millionième  partie  du 
quart  du  grand  cercle,  égal  par  conséquent  à  40  000  kilomètres}. 


"î*^"r 


8  LE    GLOBE    TERRESTRE. 

Ces  mouvements  différents  qui  emportent  lastre-Terre  dans  l'es- 
pace sont  connus^  grâce  au  nombre  colossal  d'observations  faites 
sur  les  étoiles  depuis  plus  de  quatre  mille  ans^  et  grâce  à  la 
rigueur  des  principes  modernes  de  la  mécanique  céleste.  Leur 
connaissance  constitue  la  base  essentielle  de  la  plus  haute  et  de  la 
plus  solide  des  sciences.  La  Terre  est  désormais  inscrite  au  rang 
des  astres,  malgré  le  témoignage  des  sens^  malgré  des  illusions 
et  des  erreurs  séculaires^  et  surtout  malgré  la  vanité  humaine  qui 
longtemps  s'était  formé  avec  complaisance  une  création  à  son  ima- 
ge. Sollicitée  par  tous  ces  mouvements  divers,  dont  quelques-uns, 
comme  celui  des  perturbations,  sont  d'une  complication  extrême, 
le  globe  terrestre  vogue  dans  le  vide,  tourbillonnant,  se  balançant 
sous  des  inQexions  variées,  saluant  les  planètes  ses  sœurs,  courant 
avec  une  vitesse  insaisissable  vers  un  but  qu'il  ignore.  Depuis  le 
commencement  du  monde,  la  Terre  n'est  pas  passée  deux  fois  au 
même  endroit,  et  le  lieu  que  nous  occupons  à  cette  heure  même 
s'enfonce  avec  rapidité  derrière  notre  sillage  pour  ne  plus  revenir. 
La  surface  terrestre  elle-même,  du  reste,  se  modifie  chaque  siècle, 
chaque  année,  chaque  jour,  et  les  conditions  de  la  vie  changent  à 
travers  1  éternité  comme  à  travers  l'espace.  C'est  ainsi  que  la 
marche  du  monde  effectue  son  cours  mystérieux,  et  que  les  êtres 
comme  les  choses  ne  continuent  d'exister  qu'en  subissant  de  per- 
pétuelles métamorphoses. 

Après  avoir  apprécié  de  la  sorte  le  mouvement  de  l'astre-Terre 
dans  l'espace,  nous  devons  lui  adjoindre,  pour  compléter  sa  phy- 
sionomie astronomique,  le  mouvement  que  la  Lune  décrit  en 
29  jours  et  demi  autour  du  centre  terrestre.  La  Lune  est  49  fois 
plus  petite  que  la  Terre  et  8 1  fois  moins  lourde.  Son  action  sur 
l'océan  et  sur  l'Atmosphère  est  cependant  comparable  à  celle  du 
Soleil,  et  même  plus  importante  dans  la  production  des  marées; 
il  n'est  pas  moins  utile  de  connaître  son  mouvement  que  celui  de 
la  planète  terrestre  autour  du  foyer  radieux.  C'est  en  27  jours 
7  heures  que  s'effectue  sa  translation  circulaire  autour  de  la  Terre; 
mais  pendant  ces  27  jours  la  Terre  n'est  pas  restée  immobile  et 
s'est  au  contraire  avancée  d'une  certaine  quantité  dans  l'espace;  la 
Lune  emploie  environ  deux  jours  de  plus  pour  achever  sa  révolu- 
tion et  revenir  au  même  point  relativement  au  Soleil  :  ce  qui  donne 
29  jours  12  heures  pour  la  lunaison  ou  le  cycle  des  phases.  La  ré- 
volution en  27  jours  est  nommée  révolution  stt/era/e,  parce  que  l'as- 
tre revient  sur  la  sphère  céleste  à  une  même  position  par  rapport 
aux  étoiles;  on  voit  que  pour  revenir  à  la  même  position  relative- 


GHAPITRE  IL 


L'ENVELOPPE     ATMOSPHÉRIQUE, 


Le  globe  que  nous  venons  de  contempler  circulant  dans  lespace 
sur  l'aile  de  la  gravitation  universelle,  est  enveloppé  d'un  duvet 
gazeux  adhérent  à  sa  surface  sphérique  tout  entière.  Cette  couche 
fluidique  est  uniformément  répandue  autour  du  globe,  et  lenvi- 
ronne  de  toutes  parts.  Nous  avons  comparé  la  Terre  dans  Tespace 
à  un  boulet  de  canon  lancé  dans  le  vide  ;  en  supposant  ce  boulet 
enveloppé  d'une  mince  couche  de  vapeur,  qui  ne  mesurerait 
même  pas  un  millimètre  d'épaisseur,  et  serait  adhérente  à  sa  sur- 
face entière,  nous  nous  formerons  une  image  approchée  de  la 
situation  de  l'Atmosphère  tout  autour  du  globe  terrestre.  C'est 
précisément  de  cette  situation  que  dérive  le  nom  même  de  l'Atmo- 
sphère 'atiaô;,  vapeur;  Zçaîpa,  sphère);  c'est  en  effet  comme  une 
seconde  sphère  de  vapeur,  concentrique  à  la  sphère  solide  du  globe 
terrestre. 

On  ne  songe  pas  assez,  en  général,  à  la  valeur,  à  l'importance 
de  cette  enveloppe  atmosphérique.  C'est  elle  qui  nous  fait  vivre. 
C'est  par  elle  que  la  Terre  entière  respire.  Plantes,  animaux, 
hommes,  puisent  en  elle  leur  première  condition  d'existence. 
L'organisation  terrestre  est  ainsi  construite,  que  l'Atmosphère  est 
la  souveraine  de  toutes  choses,  et  que  le  savant  peut  dire  d'elle 
ce  que  le  théologien  disait  de  Dieu  lui-même  ;  En  elle  nous  vivons, 
nous  nous  mouvons  et  nous  sommes.  (Condition  suprême  des 
existences  terrestres,  elle  ne  constitue  pas  seulement  la  force  vir- 
tuelle de  la  Terre,  mais  elle  en  est  encore  la  parure  et  le  parfum. 
Comme  une  caresse  éternelle  enveloppant  notre  planète  voyageuse 
dans  une  affection  inaltérable,  elle  porte  doucement  la  Terre  dans 


12  L'ENVELOPPE    ATMOSPHÉRIQUE. 

nez  ces  premières  pages,  n'étaient  pas  tous  hier  intégrés  à  votre 
personne,  et  aucun  n'y  était  il  y  a  quelques  mois.  Où  étaient-ils? 
—  soit  dans  lair,  soit  dans  un  autre  corps.  Tous  les  atomes  qui 
forment  maintenant  vos  tissus  organiques,  vos  poumons,  vos 
yeux,  votre  cerveau,  vos  jambes,  etc.,  ont  déjà  servi  à  former  d'au- 
tres tissus  organiques....  Nous  sommes  tous  des  morts  ressusci- 
tes, fabriqués  de  la  poussière  de  nos  ancêtres.  Si  tous  les  hommes 
qui  ont  vécu  jusqu'à  cette  année  ressuscitaient,  il  y  en  aurait  cinq 
par  pied  carré,  sur  toute  la  surface  des  continents,  obligés,  pour 
se  tenir,  de  monter  sur  les  épaules  les  uns  des  autres;  mais  ils  ne 
pourraient  ressusciter  tous  intégralement,  car  ils  sont  à  peu  près 
formés  des  mêmes  matériaux  ayant  successivement  servi.  De  même 
nos  organes  actuels,  divisés  un  jour  en  leurs  dernières  particules, 
se  trouveront  incorporés  dans  nos  successeurs,  et  je  sais  que  ma 
main  droite  qui  écrit  en  ce  moment  cette  ligne,  sera  dans  une  épo- 
que prochaine  absolument  dissoute,  et  que  les  éléments  qui  la  con- 
stituent fleuriront  dans  la  plante,  voleront  dans  Toiseau,  agiront 
dans  un  nouvel  homme.  Véhicule  sans  cesse  renouvelé  des  émigra- 
tions des  atomes  terrestres,  lair  établit  ainsi  une  fraternité  univer- 
selle et  indissoluble  entre  tous  les  hommes,  entre  tous  les  êtres. 

Métamorphose  incessante  des  êtres  et  des  choses  :  entre  les 
produits  de  la  nature  et  les  flots  mobiles  de  T Atmosphère,  il 
s'opère  incessamment  un  échange,  en  vertu  duquel  les  gaz  de  l'air 
se  fixent  dans  l'animal,  la  plante  ou  la  pierre,  tandis  que  les 
éléments  primitifs,  un  instant  incorporés  dans  un  organisme  ou 
dans  les  couches  terrestres,  se  dégagent  et  recomposent  le  fluide 
aérien.  Chaque  atome  d'air  passe  donc  éternellement  de  vie  en  vie 
et  s'en  échappe  de  mort  en  mort;  tour  à  tour  vent,  flot,  terre, 
animal  ou  fleur,  il  est  successivement  employé  à  la  substance  de 
mille  êtres  divers.  Source  inépuisable,  où  tout  ce  qui  vit  prend 
son  haleine,  l'air  est  encore  un  réservoir  immense,  où  tout  ce 
qui  meurt  verse  son  dernier  souflle  :  sous  son  action,  végétaux  et 
animaux,  organismes  divers  naissent,  puis  dépérissent.  La  vie,  la 
mort  sont  également  dans  l'air  que  nous  respirons,  et  se  succèdent 
perpétuellement  l' une  à  l'autre  par  l'échange  des  molécules  gazeuses  ; 
l'atome  d'oxygène  qui  s'exhale  de  ce  vieux  chêne  va  s'envoler  aux 
poumons  de  l'enfant  au  berceau;  les  derniers  soupirs  d'un  mourant 
vont  tisser  la  brillante  corolle  de  la  fleur,  et  se  répandre  comme  un 
sourire  sur  la  verdoyante  prairie.  La  brise  qui  caresse  doucement 
les  tiges  des  herbes  va  plus  loin  se  transformer  en  tempête,  déra- 
ciner les  arbres  séculaires  et  faire  sombrer  les  navires;  et  ainsi,  par 


L'ATMOSPHÈRE 


i.f:s  riAMUEs  <  uHoMijuriKHni.winni  i:s 

de  cet  uuvrn^T  uni  élé  exôculée.s  d'aprôs  los  peinlures  ri  les  aquarelles 

l'K    WM.    ACHAHD,    UF-RiiUKRE,    K.    CItliHJ,   KAHL   GlHAHUKl',    A.    MARIE.    SILHEHMANN    KT    WMIIKR 

//.S  i.uA  \  t:i{i:s  .sLii  Bols 

ont  été  dessinûes  y.iv  mm.  uavari»,  ir.  clkrgkt.  a.  mahii:,  a.  de  m:i  ville  . 

N.    RAPINE,   p.    TELLIER.    TuURNOIS.    KlC. 


11330 —   I  >  |H..;jia|.hif'   l.'ihur«v   ruf  «le  l'l«'urii<,  ''.  h  I';iiI'«. 


LA  TERRE    DANS    E  ESPACE . 


IMPORTANCE    DE    ^ATMOSPHÈRE.  15 

mince  et  légère.  Des  auditeurs  de  cours  d  astronomie  et  de  confé- 
rences m'ont  souvent  confié  qu  a  leur  idée,  avant  d'être  éclairés 
sur  ce  point,  la  Terre  s'appuyait  sur  l'air  remplissant  l'espace, 
était  portée  par  lui.  Il  n  en  est  rien.  C'est  rAtmosphère,  au  contraire, 
qui  est  supportée  par  le  globe.  Le  globe  est  soutenu  dans  l'immen- 
sité par  la  puissance  invisible  de  la  gravitation  universelle. 

La  surface  extérieure  de  l'Atmosphère  est  donc  courbe,  comme 
celle  de  la  mer;  car  de  même  que  l'eau,  l'air  tend  sans  cesse  à 
elre  de  niveau,  à  égale  distance  du  centre.  Aux  yeux  des  com- 
mençants dans  la  science  de  la  géométrie,  il  paraît  difficile  de 
concilier  l'idée  de  la  surface  sphérique  de  l'océan  avec  ce  qu'on 
appelle  communément  niveau;  l'idée  que  l'air  a  un  niveau  horizon- 
tal comme  leau,  et  que,  semblable  à  un  océan  aérien,  ce  niveau 
tend  sans  cesse  à  s'équilil)rer,  semble  d'abord  un  peu  obscure» 
Ct*pendant,  non-seulement  l'air  possède  toqtes  les  propriétés  d'é- 
lasticité et  de  mobilité,  à  un  degré  illimité,  comme  fluide  tendant 
vei-s  l'équilibre,  mais  différent  de  l'eau  ou  de  la  plupart  des 
liquides,  il  est  au  plus  haut  degré  compressible,  et  proportionnel- 
lenient  susceptible  d'une  extrême  expansion.  —  Ce  sont  là  des 
faits  qu'il  faut  avoir  constamment  présents  à  l'esprit,  car  ils  aide- 
ront à  rinteHigence  d'un  grand  nombre  de  conditions  atmosphé- 
riques spécifiées  darts  les  chapitres  suivants. 

Maintenant,  quelle  est  l'épaisseur  de  cette  couclie  gazeuse  qui 
enveloppe  notre  globe  de  3000  lieues  de  diamètre?  C'est  ce  que 
nous  allons  examiner  dans  le  chapitre  suivant. 

Pour  connaître  la  hauteur  à  laquelle  s'étend  l'Atmosphère,  il 
faudrait  pouvoir  calculer  la  densité  de  l'air  à  diverses  hauteurs, 
abstraction  faite  des  agitations  accidentelles,  et  dans  l'état  moyen 
autour  duquel  oscillent  ces  perturbations.  On  y  parvient  quand  on 
connaît  la  température  de  l'air,  sa  pression  et  la  tension  de  la  va- 
peur d'eau  contenue.  Il  faudrait  encore,  pour  avoir  une  valeur 
exacte,  tenir  compte  :  Tde  la  diminution  delà  pesanteur  à  mesure 
que  Ton  s'élève  dans  l'air,  et  en  vertu  de  laquelle  les  particules  sont 
altirét»s  \ers  la  planète;  2''  de  la  variation  de  la  force  centrifuge 
suivant  la  latitude;  mais  ces  deux  variations,  à  la  vérité,  sont 
très-faibles,  et  affectent  peu  les  valeurs  cherchées,  attendu  la  très- 
j>etite  é|>aisseur  de  la  couche  d'air  relativement  au  rayon  du  globe 
teri-eslre.  On  voit  par  là  que  l'on  ne  peut  tirer  que  des  conclusions 
bornées  de  l'équation  d'équilibre  des  couches  atmosphériques,  dé- 
duite des  lois  connues,  quand  on  veut  l'appliquer  à  la  détermina- 
tion de  la  hauteur  de  l'Atmosphère. 


16  L'ENVELOPPE    ATMOSPHÉRIQUE. 

Cette  hauteur  est  limitée^  et  nous  Verrons  même  qu'elle  est  peu 
considérable.  Si  lair  n avait  pas  d  élasticité^  sa  limite  serait  située 
aux  points  où  la  force  centrifuge  ferait  équilibre  à  la  pesanteur; 
mais  comme  cette  condition  n'existe  pas^  il  est  nécessaire  que  son 
élasticité  soit  équilibrée  par  une  force  quelconque  ;  cette  force  est 
le  poids  des  couches  d'air  qui  sont  supérieures  à  celles  que  Ton 
considère.  Mais  à  mesure  que  Ton  s'élève,  l'air  devient  plus  rare, 
et  arrivé  aux  dernières  couches,  rien  ne  presse  sur  celles-ci  ;  ce- 
pendant l'Atmosphère  étant  limitée,  comme  le  démontrent  plu- 
sieurs faits  dont  nous  parlerons ,  il  est  nécessaire  que  ces  couches 
ne  se  perdent  pas  dans  l'espace,  et  que,  vu  leur  raréfaction  et 
leur  grand  abaissement  de  température,  leur  état  physique  soit 
modifié  de  telle  sorte  que  la  force  élastique  soit  nulle.  Laplace 
a  indiqué  cette  condition  indispensable;  Poisson  l'a  spécifiée,  en 
montrant  que  l'équilibre  serait  encore  possible  avec  une  densité 
limite  très-considérable,  pourvu  que  le  fluide  ne  fût  pas  expan- 
sible; enfin  J.  B.  Biot,  qui  a  résumé  ces  conditions,  indique 
très-bien  cet  état  des  dernières  couches  atmosphériques  non  ex- 
pansibles, en  disant  qu'elles  doivent  être  comme  un  «  liquide 
non  évaporable.  »  —  Nous  allons  maintenant,  dans  le  chapitre 
suivant,  examiner  les  conditions  mécaniques  et  physiques  de  celte 
enveloppe  aérienne,  apprécier  sa  forme  extérieure  et  mesurer  sa 
hauteur. 


CHAPITRE  III 


HAUTEUR    DE    L'ATMOSPHÈRE. 


FORME    DE    l'enveloppe    AÉRIENNE  AUTOUR  DE   LA  TERRE. 

SES  conditions;   son   ORIGINE. 


Puisque  la  Terre,  astre  rapide,  vogue  dans  rimmensité,  empor- 
tée par  une  vitesse  vertigineuse,  et  entraîne  adhérente  à  sa  surface 
la  couche  gazeuse  qui  lenveloppe,  il  en  résulte  que  cette  couche 
gazeuse  ne  s^étend  pas  à  T infini  dans  Timmensité,  mais  cesse 
d'exister  à  une  certaine  distance  de  la  surface. 

Jusqu'à  quelle  distance  peut-elle  s'étendre?  La  rotation  du  globe 
l'entraînant  dans  son  mouvement  diurne,  nous  pouvons  remarquer 
d'abord  qu'à  une  certaine  hauteur  au-dessus  du  sol,  le  mouvement 
de  l'atmosphère  est  si  rapide  que  la  force  centrifuge  déployée  par 
lui  jetterait  dans  l'espace  les  molécules  d'air  extérieures,  qui  cesse- 
raient d'être  adhérentes  et  de  continuer  l'atmosphère  par  cela  même. 

Certains  inventeurs  de  procédés  de  navigation  aérienne  s'étaient 
vaguement  imaginé  que  l'atmosphère  ne  tourne  pas  entièrement 
avec  la  Terre,  qu'en  s'élevant  à  une  certaine  hauteur,  on  verrait  le 
globe  rouler  sous  soi,  et  que  l'on  n'aurait  qu'à  attendre  que  le  mé- 
ridien où  Ton  veut  descendre  passe  sous  la  nacelle  pour  s'y  trouver 
transporté  par  la  rotation  du  globe. 

Exposer  cette  hypothèse,  c'est  la  réfuter.  Tout  ce  qui  environne 
la  Terre  lui  est  soumis.  La  Lune  elle-même,  à  96  000  lieues  de 
distance,  circule  autour  de  nous  dans  le  sens  de  notre  propre  ro- 
tation, mais  avec  une  vitesse  moindre  en  raison  de  son  existence 
individuelle,  de  son  poids  relatif  et  de  sa  distance. 

La  force  centrifuge  s'accroît  en  raison  du  carré  de  la  vitesse.  A 


18  HAUTEUR    DE    L'ATMOSPHÈRE. 

Téquateur  elle  est  le  289"  de  la  pesanteur.  Or,  remarque  curieuse, 
si  la  Terre  tournait  17  fois  plus  vite,  comme  17  X 17=  289,  les 
corps  ne  pèseraient  plus  à  l'équateur  !  un  objet,  une  pierre,  dé- 
taché du  sol  par  la  main  n'y  retomberait  plus.  On  serait  si  léger, 
qu'en  dansant  à  la  surface  on  serait  semblable  à  des  sylphes 
aériens  déplacés  par  le  vent.  Les  circonférences  étant  entre  elles 
comme  les  rayons,  à  17  fois  la  distance  d'ici  au  centre  de  la 
Terre,  à  25  500  lieues  de  hauteur,  toutes  choses  restant  égales 
d'ailleurs,  l'Atmosphère  cesserait  de  se  tenir.  Mais  d'autre  part  la 
pesanteur  diminue  à  mesure  qu'on  s'éloigne  du  centre  d'attraction. 
En  combinant  cette  diminution  avec  l'accroissement  de  la  force 
centrifuge,  j'ai  calculé  que  c'est  à  6  fois  et  demie  environ  (0,64)  le 
rayon  du  globe,  c'est-à-dire  à  10  000  lieues  au-dessus  de  la  surface 
de  la  terre,  que  l'attraction  égale  la  pesanteur,  et  que  par  conséquent 
les  molécules  aériennes  qui  pourraient  encore  se  trouver  dans  ces 
espaces  doivent  forcément  s'échapper.  C'est  la-  distance  à  laquelle 
graviterait  un  satellite  précisément  en  23**  56",  durée  de  la  rotation 
de  notre  planète.  C'est  la  limite  théorique  maximum  de  l'Atmo- 
sphère. Celle-ci  est  bien  loin  de  s'éten- 
dre jusque-là,  comme  nous  allons  le 
voir;  mais  mathématiquement  elle  le 
pourrait,  et  ce  n'est  qu'à  cette  énorme 
distance  que  la  force  centrifuge  serait 
assez  grande  pour  s'opposer  à  l'exis- 
tence d'une  atmosphère. 

Peut-être,  dans  ces  régions  élevées, 
aux  limites  même  des  sphères  d'attrac- 
tion des  astres,  s'opère-t-il  un  échange 

Fiff.l.— Limite  théorique  maximum    Je  IcurS  moléculcS   gaZCUSCS.   Telle  est 
de  l'Atmosphère.  i       t      .^  *    a  •  i     i»aa 

la  limite  extrême  maximum  de  1  At- 
mosphère; mais  c'est  à  une  hauteur  incomparablement  moindre 
que  s'arrête  le  fluide  respirablc  pour  l'homme.  Ainsi  à  la  hauteur 
de  3300  mètres  que  j'ai  souvent  atteinte  en  ballon  (c'est  la  hau- 
teur de  l'Etna),  on  a  sous  les  pieds  près  du  tiers  de  la  masse 
aérienne;  à  5500  mètres,  hauteur  au-dessus  de  laquelle  un  grand 
nombre  de  montagnes  élèvent  encore  leurs  cimes,  la  colonne  d'air 
qui  pèse  sur  le  sol  a  déjà  perdu  la  moitié  de  son  poids;  par  consé- 
quent toute  la  masse  gazeuse  qui  s'étend  au  loin  dans  le  ciel,  jus- 
qu'à des  distances  immesurées,  est  simplement  égale  aux  couches 
aériennes  comprimées  au-dessous  dans  les  régions  inférieures! 
En  vertu  de  ces  forces,  la  forme  de  l'Atmosphère  n'est  pas  abso- 


HAUTEUR    DE    L'ATMOSPHÈRE. 


19 


\ù 


Fig.  2.  —  Limite  mathématique  de    la  figure 
de  TÀtmosphère. 


lomeat  spherique^  mais  gonflée  à  Téquateur^  où  elle  est  plus  éle- 
vée qu'aux  pôles.  La  figure  de  Tatmosphère  des  corps  célestes  est 
telle  que  la  résultante  de  la  force  centrifuge  et  de  la  force  attractive 
lui  est  perpendiculaire.  La  limite  maximum  de  cette  figure^  dans 
le  cas  où  Taplatissement  est  le  plus  grande  a  été  donnée  par  La- 
place  :  le  diamètre  de  l'Atmosphère  dans  le  sens  de  Téquateur  est  un 
tiers  plus  grand  que  le  diamètre  dans  le  sens  des  pôles.  C'est  la  H 
mite  mathématique  vers  laquelle 
tend     l'atmosphère    terrestre. 
Mais  elle  n*a  pas  cette  forme 
exagérée^  quoique   en  réalité 
elle    soit    sensiblement    plus 
épaisse    à   1  equateur    qu'aux 
pôles.    Pour    compléter   cette 
figure^  j'ajouterai  encore  qu'il 
est  probable  qu'une  petite  traî- 
née de  gaz  légers  reste   con- 
stamment en  arrière  du  globe 
dans  sa  translation  rapide  au- 
tour du  Soleil.  Enfin  ces  formes 
changent  encore  par  des  marées  atmosphériques^  dues  à  l'at- 
traction variable  de  la  Lune  et  du  Soleil. 

Le  poids  décroissant  des  couches  atmosphériques  nous  offre  le 
premier  procédé  pour  calculer  une  limite  minimum  de  la  hauteur 
de  l'Atmosphère;  de  même  que  tout  à  l'heure  la  mécanique  vient 
de  nous  présenter  une  limite  maximum^  ici  c'est  la  physique  qui 
va  nous  servir. 

Chaque  molécule  de  l'air  exerce,  en  vertu  de  son  poids,  une 
pression  sur  les  molécules  situées  au-dessous  d'elle;  de  haut  en  bas 
cette  pression  s'ajoute  au  poids  de  chaque  couche  successive  et 
contribue,  en  se  combinant  avec  l'action  du  globe  terrestre,  à  les 
retenir  autour  de  lui.  Dans  une  colonne  d'air  verticale,  oh  trouve 
près  du  sol  les  couches  les  plus  denses  ;  cette  densité  diminue  à 
mesure  qu'on  s'élève,  parce  que  la  portion  d'atmosphère  placée  au- 
dessous  de  l'observateur  n'exerce  plus  aucune  pression  sur  celles 
qui  sont  placées  à  son  niveau.  Le  baromètre  qui  mesure  cette  pres- 
sion se  tient  plus  bas  au  sommet  qu'au  pied  d'une  montagne;  et 
le  rapport  qui  existe  entre  la  pression  et  la  hauteur  est  tellement 
intime,  qu'on  peut  déduire  la  différence  de  niveau  de  deux  points, 
de  la  différence  de  longueur  des  colonnes  barométriques  observées 
simultanément  à  ces  deux  stations. 


20  HAUTEUR    DE    L'ATMOSPHÈRE. 

Plus  la  pression  diminue  et  plus  Tair  tend  à  se  dilater;  aussi 
semblerait-il  au  premier  abord  que  TAtmosphère  doive  s^étendre 
à  une  très-grande  distance. 

Un  physicien  célèbre^  Mariotte^  a  cherché  à  déterminer  la  loi  de 
la  compression  des  gaz^  et  il  a  trouvé  que  la  quantité  d*air  conte- 
nue dans  le  même  volume^  ou^  en  d  autres  termes^  la  densité  de 
Tair  est  proportionnelle  à  la  pression  supportée.  Cette  propriété 
est  enseignée  ds^ns  les  cours  de  physique  sous  le  nom  de  loi  de  Ma- 
riotte.  Jusqu'en  ces  dernières  années^  on  Ta  considérée  comme  par- 
faitement exacte;  mais  alors  on  trouvait  d'énormes  difficultés  à 
concevoir  comment  il  se  fiiit  que  latmosphère  terrestre  ne  s'étende 
pas  très-loin  dans  l'espace^  tandis  que  d'autres  considérations 
indiquent  qu'elle  est  nécessairement  limitée  et  cesse  à  une  petite 
distance  au-dessus  du  sol. 

Mais  cette  contradiction  apparente  était  le  résultat  d'une  trop 
grande  généralisation  de  la  loi  de  Mariotte  qui  est  simplement 
approchée  au  lieu  d'être  rigoureuse.  M.  Regnault  a  étudié  les  dif- 
férences réelles  qui  existent  entre  la  loi  théorique  et  les  faits. 

Depuis  cette  constatation,  notre  ancien  collègue  de  l'Observa- 
toire de  Paris,  M.  Liais,  en  introduisant  de  très-petites  bulles 
d'air  dans  un  grand  vide  barométrique,  d'une  forme  spéciale,  a 
reconnu  que  les  différences  entre  les  données  de  l'observation  et 
la  théorie  usuellement  adoptée  sont  beaucoup  plus  grandes  encore. 
En  diminuant  suffisamment  la  quantité  d'air  on  parvient  même  à 
trouver  une  limite  où  les  particules,  loin  de  se  repousser,  comme 
cela  aurait  lieu  si  les  gaz  étaient  dilatables  à  1  infini,  semblent  au 
contraire  avoir  entre  elles  une  adhérence  semblable  à  celle  des 
molécules  d'un  liquide  visqueux.  L'élasticité  de  l'air  produisant 
l'expansion  cesse  donc  à  un  certain  degré  de  dilatation,  a  partir 
duquel  ce  gaz  se  comporte  comme  un  liquide,  mais  un  liquide 
incomparablement  plus  léger  que  tous  ceux  que  nous  connaissons. 

En  vertu  de  cette  décroissance  observée  de  la  densité  de  l'air 
avec  la  hauteur,  en  examinant  à  ce  point  de  vue  spécial  les  con- 
ditions physiques  de  l'équilibre,  et  en  prenant  pour  élément  trois 
séries  d'observations  barométriques,  thermométriques  et  hygro- 
métriques faites  à  des  altitudes  difTérentes  par'Gay-Lussac,  Hum- 
boldt  et  Roussi ngault,  J.  B.  Biot  a  démontré  que  la  hauteur 
minimum  de  l'Atmosphère  est  de  47  800  mètres,  ou  environ 
12  lieues.  La,  Tair  doit  être  aussi  rare  que  sous  le  récipient  de 
nos  machines  pneumatiques  oii  l'on  a  fait  le  vide,  —  vide  relatif, 
puisque  nous  ne  pouvons  obtenir  le  vide  absolu. 


HAUTEUR    DE    L'ATMOSPHÈRE. 


21 


Ainsi^  la  hauteur  minimum  de  l'Atmosphère  est  de  1 2  lieues^ 
et  la  hauteur  maximum  est  10  000.  Voilà  deux  limites  certaines^ 
mais  bien  écartées  Tune  de  l'autre.  N'existe- t-il  pas  d'autres  mé- 
thodes d'approcher  davantage  de  la  réalité? 

En  effet,  on  a  essayé  de  mesurer  optiquement  la  hauteur  de 
TAtmosphère,  en  étudiant  la  durée  des  crépuscules,  le  temps  que 
les  rayons  solaires  continuent  à  atteindre  les  régions  aériennes 
lorsque  l'astre  lui-même  est  descendu  sous  l'horizon. 

Si  Tatmosphère  terrestre  était  illimitée,  le  phénomène  delà  nuit 
nous  serait  complètement  inconnu  :  la  lumière  du  Soleil  en  attei- 
gnant à  des  couches  d'air  suffisamment  éloignées  de  la  Terre, 
pourrait  toujours  nous  être  renvoyée  par  la  réflexion  que  ces  cou- 
ches lui  feraient  subir.  D'un  autre  côté,  l'absence  de  toute  en- 
veloppe aérienne  aurait  pour  résultat  de  nous  donner  une  nuit 
succédant  brusquement  au  coucher  du  soleil,  et  la  lumière  du 
jour  se  déployant  à  l'instant  même  du  lever.  Or,  tout  le  monde 
sait  que  le  crépuscule  du  soir  et  l'aurore  du  matin  allongent  la 
durée  du  temps  pendant  lequel  on  est  éclairé  par  la  lumière 
solaire.  On  conçoit  que  l'observation  de  ces  phénomènes  a  dû 
faire  naître  de  bonne  heure  l'idée  d'y  chercher  la  mesure  de  la 
hauteur  de  TAtmosphère. 

•  Supposons  que  la  Terre  soit  figurée  par  le  cercle  de  rayon  OA, 
que  son  atmosphère  soit 
limitée  par  la  circon- 
férence FGHIC.  Il  est 
évident  que  lorsque  le 
Soleil  sera  descendu 
au-dessous  de  l'hori- 
zon FACB  du  lieu  A,  il 
n'éclairera  plus  qu'une 
portion  de  l'Atmosphè- 
re. Ainsi  quand  le  So- 
leil sera  en  J,  si  on  ima- 
gine un  cône  tangent  à 
la  Terre  et  ayant  le  So- 
leil pour  sommet,  tou- 
tes les  parties  de  l'Atmosphère  située  au-dessous  de  J6  cesse- 
ront d'être  éclairées  pour  l'observateur  placé  en  A,  et  la  partie 
CIHG  seule  le  sera  encore.  Plus  tard,  quand  le  Soleil  sera  en  T,  il 
n'y  aura  plus  d'éclairée  que  la  partie  CIH;  plus  tard  encore,  que 
h  partie  CI;  enfin,  quand  le  Soleil  sera  en  J"',  sur  la  partie  tan- 


Fig.  3.  —  Mesure  de  la  hauteur  de  rAtmosphère 
par  la  durée  du  crépuscule. 


22  HAUTEUR    DE    L'ATMOSPHÈRE. 

gentielle  menée  par  rintersection  de  Thorizon  FACB  avec  la  cir- 
conférence limitée  de  TAtmosphère^  le  crépuscule  cessera.  Dès 
q\ie  le  Soleil  est  couché  on  doit  donc  voir  une  sorte  d*arc  appa- 
raître du  côté  opposé,  s'élever  de  plus  en  plus,  atteindre  le  zé- 
nith, puis  8*abaisser  et  enfin  disparaître.  Les  phénomènes  se 
passeraient  d'une  manière  inverse  pour  Taurore  ou  crépuscule  du 
matin.  Telle  est  la  théorie  que  les  plus  anciens  astronomes 
avaient  conçue  des  phénomènes  crépusculaires.  On  trouve  dans 
Foptique  d'Alhasen  (x**  siècle)  que  Tangle  d'abaissement  du  Soleil 
pour  la  fin  du  crépuscule  ou  le  commencement  de  laurore  est 
de  1 8^  et  c'est  encore  cette  valeur  quQ  les  astronomes  modernes 
adoptent  comme  moyenne. 

Dans  nos  climats  on  aperçoit  difficilement  avec  netteté  la  limite 
de  séparation  entre  la  partie  de  l'atmosphère  éclairée  par  le  Soleil 
et  celle  qui  ne  reçoit  pas  ses  rayons  directs.  Mais  Lacaille,  dans 
son  voyage  au  cap  de  Bonne-Espérance,  a  constaté  toutes  les 
phases  que  nous  venons  d'indiquer  d  après  la  théorie.  «  Les  16 
et  17  avril  1751,  dit-il,  étant  en  mer  et  en  calme,  par  un  ciel 
extrêmement  clair  et  serein,  où  je  distinguais  Vénus  à  l'horizon 
comme  une  étoile  de  seconde  grandeur,  je  vis  la  lumière  crépus- 
culaire terminée  en  arc  de  cercle,  aussi  régulièrement  que  pos- 
sible. Ayant  réglé  ma  montre  à  Theure  vraie,  au  coucher  du  So* 
leil,  je  vis  cet  arc  confondu  avec  l'horizon;  et  je  calculai,  par 
l'heure,  où  je  fis  cette  observation,  que  le  Soleil  était  abaissé  le 
16  avril,  de  16*38';  le  17,  de  17M3'.  »  • 

D'autres  observations  ont  été  faites  depuis,  comme  nous  le  ver- 
rons plus  loin. 

On  comprend  que  connaissant  le  cercle  diurne  apparent  décrit  par 
le  Soleil  un  jour  donné  et  la  position  de  l'observateur  sur  la  Terre, 
on  puisse  calculer,  par  le  temps  écoulé,  entre  l'heure  du  coucher  et 
celle  de  la  disparition  de  l'arc  crépusculaire,  l'angle  parcouru  par 
l'astre  radieux  au-dessous  de  l'horizon.  On  comprend  aussi  que 
suivant  les  saisons  et  suivant  les  lieux,  on  trouve  une  durée  diffé- 
rente pour  le  crépuscule  ou  l'aurore,  puisque  l'éloignement  plus  ou 
moins  grand  du  Soleil  et  l'état  de  l'air  doivent  influer  sur  la  direc- 
tion et  sur  la  quantité  de  lumière  qui,  après  des  réflexions  et  des 
réfractions  multiples,  arrive  à  chaque  observateur. 

Nous  étudierons  dans  notre  deuxième  Livre  les  effets  optiques 
du  crépuscule  ;  ici  nous  n'avons  à  nous  occuper  que  du  rapport 
qui  existe  entre  sa  durée  et  la  hauteur  de  l'Atmosphère. 

Or  le  temps  pendant  lequel  le  Soleil,  après  être  descendu  au-des- 


HAUTEUR    DE    L'ATMOSPHÈRE.  S3 

sous  de  l*horizon  d'un  lieu^  continue  à  éclairer  directement  une 
partie  de  rAtmosplière  visible  de  ce  lieu,  dépend  de  Tépaisseur  des 
couches  aériennes  qui  enveloppent  la  Terre.  En  effet,  imaginons  que 
nous  fassions  passer  un  plan  par  le  lieu  A,  de  la  figure  que  nous 
venons  de  tracer,  par  le  centre  0  de  la  Terre,  et  par  le  centre 
du  Soleil,  ce  plan  coupera  la  Terre  suivant  le  cercle  OA.  Soit 
FAB  la  trace  de  Thorizon  du  lieu  A  dans  ce  même  plan;  par  la 
rencontre  C  du  cercle  OA  et  de  la  ligne  AB,  menons  la  tangente 
CD  à  la  Terre.  Toute  la  partie  de  Tatraosphère  visible  en  A  cessera 
d'être  éclairée  par  le  soleil  lorsque  Tastre  radieux,  dans  son  mou- 
vement diurne  apparent,  sera  descendu  au-dessous  de.CDJ'".  Or, 
nous  venons  de  voir  que  Ton  concluait  de  la  durée  du  crépuscule 
qu'il  se  terminait  lorsque  l'angle  BCJ'^' d'abaissement  au-dessous  de 
rhorizon  était  de  18*.  Comme  l'angle  ÔAC  est  droit  et  que  OA  est 
le  rayon  de  la  terre,  on  connaît  un  côté  et  les  angles  du  triangle 
OAC,  et  par  conséquent,  on  peut  en  calculer  tous  les  éléments. 
On  peut  donc  regarder  OC  comme  connu,  et  de  là  il  résulte  qu'on 
a  la  hauteur  EC  de  l'atmosphère,  différence  entre  OC  et  OE=OA. 

Telle  est  la  méthode  imaginée  par  Kepler  pour 

conclure  des  phénomènes  crépusculaires  la  hau- 

teur  de  l'Atmosphère.  Les  résultats  qu'elle  a  ^"^  ^^^'^"^^^'-j  'b 
fournis  concordent  avec  les  précédents  pour 
donner  à  notre  atmosphère,  homogène  mais  de 
densité  décroissante,  une  hauteur  de  12  à  15 
lieues.  Le  rayon  moyen  de  la  Terre  étant  de 
1591  lieues,  on  voit  que  cette  hauteur  n'est 
que  la  130**  partie  de  ce  rayon,  c'est-à-dire  que 
si  Ton  représentait  la  Terre  par  une  sphère  de 
10  mètres  de  diamètre,  l'atmosphère  serait  com- 
parable à  une  couche  de  vapeur  adhérente  à  la 
surface  de  ce  globe,  ayant  une  épaisseur  de 
38  millimètres. 

Notre  figure  4  représente  exactement  ce  rap- 
port. Elle  montre  :  l""  l'intérieur  incandescent  \j 
du  globe  a;  2"*  l'écorce  solide  6  sur  laquelle  nous  Fig.4.— coupe  montrant 
vivons  et  édifions  nos  cités  et  nos  dvnasties  :  elle     }|épaiss3ur  relative  de 

.  ^    ^  lécorce  terrestre,   de 

n  a  que  1 2  lieues  d  épaisseur,  également ,   at-     notre  atmosphère  et 
tendu  qu'en  raison  de  l'accroissement  observé     ^^^!  atmosphère  su- 

*  peneure. 

de  température,  de  1  degré  par  33  mètres,  les 

minéraux  sont  en  fusion  à  cette  profondeur;  3"  l'épaisseur  de  la 

couche  aérienne  sous  laquelle  nous  respirons,  c;  W"  la  hauteur 


24  HAUTEUR    DE    L'ATMOSPHÈRE. 

probable  d'une  atmosphère  très-légère  d,  superposée  à  la  nôlre^ 
dont  nous  allons  parler. 

J'ajouterai  cependant  encore^  à  propos  de  la  mesure  de  la  hau- 
teur de  l'Atmosphère  par  la  durée  du  crépuscule^  que  certains 
observateurs  ont  eu  pour  résultat  de  la  m^^me  recherche  une  élé- 
vation bien  supérieure  à  la  précédente^  et  qui  montre  bien  que 
les  12  lieues  ne  représentent  véritablement  qu'un  minimum. 
M.  Emmanuel  Liais  a  calculé  directement  cette  hauteur  par  l'ob- 
servation de  la  durée  du  crépuscule  et  de  la  courbe  crépusculaire 
qui  colore  le  ciel  de  cette  ravissante  teinte  rose  si  remarquable 
surtout  dans  les  pays  du  sud.  Ces  études  ont  été  faites  d'une 
part  sur  l'Atlantique  dans  une  traversée  de  France  à  Rio  de 
Janeiro^  d'autre  part  dans  la  baie  de  cette  capitale.  Elles  ont  donné 
pour  minimum  290  kilomètres  et  pour  hauteur  probable  330. 

En  étudiant  au  sommet  du  Faulhorn  la  marche  des  arcs  cré- 
pusculaires, Bravais  a  obtenu  une  hauteur  de  1 1 5  kilomètres. 

La  hauteur  varie  d'ailleurs  avec  la  température  et  les  saisons, 
et  reste  constamment  plus  forte  à  l'équateur.  Une  autre  méthode, 
différente  encore  des  précédentes,  a  été  de  mesurer  l'épaisseur 
de  la  pénombre  qui  entoure  l'ombre  de  la  Terre,  dessinée  sur  la 
Lune  pendant  les  éclipses  de  Lune,  ainsi  que  les  phénomènes  de 
réfraction  qui  se  produisent.  Cette  mesure  donne  do  80  à  100  ki- 
lomètres pour  l'épaisseur  de  l'atmosphère  terrestre  dont  l'influence 
se  fait  sentir  sous  cet  aspect  spécial,  ou  de  20  à  25  lieues. 

Les  observations  qui  donnent  à  l'atmosphère  terrestre  une  hau- 
teur bien  supérieure  aux  15  lieues  théoriques  ont  été  depuis 
quelques  années  l'objet  d'une  discussion  spéciale.  Notre  savant 
maître  et  ami  Adolphe  Quételet,  directeur  de  l'Observatoire  de 
Bruxelles,  a  conclu  d'un  très-grand  nombre  de  recherches  a  cet 
égard,  qu'en  effet  elle  s'étend  beaucoup  plus  haut  qu'on  le  pen- 
sait; mais  non  plus  exactement  la  même  atmosphère  qu*ici-bas. 

Cette  addition  serait  due  à  une  atmosphère  éthéréc,  extrême- 
ment rare  et  d'une  nature  différente  de  celle  de  l'atmosphère  ter- 
restre dans  laquelle  nous  vivons.  C'est  la  région  où  l'on  voit  spé- 
cialement les  étoiles  filantes,  qui  disparaissent  ensuite  en  passant 
plus  bas  dans  l'atmosphère  terrestre. 

L*atmosphèi*e  supérieure  serait  stable;  l'inférieure  instable  et 
sans  cesse  aj^itée.  Les  mouvements  spéciaux,  causés  par  l'action 
des  vents  et  des  tempêtes,  seraient  limités  dans  leur  hauteur  par 
l'effet  dcb  saisons.  Ainsi,  pour  nos  climats,  la  partie  agitée,  dans 
le  voisinage  de  la  terre,  n'aurait  que  3  à  4  lieues  d'élévation  en 


L'ATMOSPHÈRE    ÊTHÊRÊE    SUPÉRIEURE.  25 

hiver,  et  sa  hauteur  serait  double  h  peu  près  en  été.  Toute  la  partie 
de  Tatmosphère  qui  lui  est  supérieure,  n'éprouverait  qu'un  mou- 
vement très-affaibli  et  à  peine  sensible,  provenant  de  la  base  mo- 
bile sur  laquelle  elle  repose. 

Les  bouleversements  continuels  qui  se  forment  dans  les  régions 
inférieures  font  que  l'air  qu'on  y  recueille  est  sensiblement  le 
même,  quant  à  la  composition  chimique  :  on  ne  trouve  point  de 
diflerence  aux  diverses  hauteurs  où  Ton  peut  s'élever  pour  y 
prendre  Tair  et  le  soumettre  à  l'analyse. 

Dans  la  couche  immobile^  placée  plus  haut,  où  les  êtres  vivants 
n'ont  pas  accès,  et  où  les  nuages  ne  s'élèvent  pas,  on  pourrait 
admettre  au  contraire  que  les  milieux  s'y  étendent  avec  facilité 
dans  Tordre  de  leurs  densités  et  qu'ils  s'y  développent  par  couches 
uniformes,  soit  en  se  mêlant,  soit  en  se  tenant  séparés.  Il  n'est  pas 
nécessaire  de  supposer  chaque  couche  composée  comme  celle  qui 
lui  est  inférieure  :  elle  peut  même  porter  à  sa  surface  des  substances 
d'une  pesanteur  spécifique  moindre,  et  non  susceptibles  de  se  com- 
poser ou  de  se  mêler  avec  les  substances  inférieures. 

Là  naîtraient  ces  phénomènes  dont  nous  nous  formons  difficile- 
ment une  idée,  en  les  jugeant  de  la  surface  de  notre  globe;  là  se 
montreraient  aussi  les  étoiles  filantes,  qui  arrivent  de  plus  haut,  les 
aurores  boréales,  et  ces  grands  phénomènes  lumineux  dont  nous 
sommes  souvent  les  témoins  sans  pouvoir  les  soumettre  directe- 
ment à  nos  expériences.  Toutes  ces  parties  ne  nous  échappent  pas 
complètement,  surtout  dans  les  aurores  boréales  et  dans  les  phé- 
nomènes magnétiques.  Si  nous  ne  pouvons  toucher  la  cause, 
nous  en  ressentons  assez  vivement  les  effets  pour  être  en  état  de 
les  apprécier. 

Sir  John  Herschel,  de  la  Rive,  Hansteen  paraissent  partager  sur 
ce  point  l'opinion  de  Quételet.  Nous  pouvons  parfaitement  admettre 
qu'au-dessus  de  notre  atmosphère  d'oxygène,  d'azote  et  de  vapeur 
d'eaUy  réside  une  atmosphère  extrêmement  légère,  qui  peut  s'éle- 
ver jusqu'à  80  lieues  de  hauteur,  et  se  trouve  naturellement  com- 
posée des  gaz  les  plus  légers,  et,  j'imagine,  surtout  d'hydrogène. 
Le  globe  terrestre  ayant  environ  3000  lieues  de  diamètre,  celte 
épaisseur  totale  représente  le  AO*  du  diamètre  du  globe.  L'existence 
simultanée  de  ces  deux  atmosphères  est  donc  la  conclusion  géné- 
rale à  laquelle  nous  nous  arrêterons  d'abord  ici. 

Quant  à  la  base  de  l'Atmosphère,  nous  pouvons  nous  demander 
maintenant  si  elle  s'arrête  à  la  surface  du  sol  et  ne  descend  pas 
dans  l'intérieur  du  globe  lui-même. 


S6  HAUTEUR    DE    L'ATMOSPHÈRE. 

Pesant  sur  tous  les  corps  situés  à  la  surface  de  la  Terre,  elle 
tend  à  pénétrer  partout,  entre  les  molécules  des  liquides  comme 
dans  les  interstices  des  roches;  i'eau  en  contient,  de  même  que  les 
végétaux  et  tous  les  composés  organiques  ;  la  terre,  les  pierres 
poreuses  en  sont  imprégnées,  et  cela  d  autant  plus  que  la  pression 
est  plus  considérable.  On  voit  donc  que  Tair  ne  doit  pas  être  limité 
à  la  portion  qui  est  à  l'état  d'enveloppe  gazeuse,  et  qu'une  frac- 
tion notable,  de  ses  éléments  constituants  a  pénétré  les  eaux  de 
l'Océan  et  les  interstices  des  terrains.  Quelques  savants  ont  sup- 
posé que  l'air  qui  compose  l'Atmosphère  n'était  qu'un  prolonge- 
ment dune  atmosphère  intérieure;  mais  l'élévation  de  température 
due  à  la  chaleur  centrale  s'oppose  a  la  condensation  des  gaz,  et 
doit  limiter  la  présence  de  l'air  dans  les  couches  profondes. 

On  peut  avoir  une  valeur  approchée  de  la  quantité  d'air  qui  est 
ainsi  engagée  dans  les  eaux  de  l'Océan  par  la  mesure  de  Tabsorp 
tion  des  gaz  par  les  liquides.  A  la  pression  ordinaire,  l'eau  de  mer 
absorbe  de  deux  à  trois  centièmes  de  son  volume  d'air  :  seulement, 
la  proportion  d'oxygène  est  plus  forte  que  dans  l'air  ordinaire.  Le 
calcul  montre  que  la  quantité  d'air  absorbée  par  l'Océan  ne  dépasse 
pas  le  3^  de  l'Atmosphère. 

Voilà  donc  cette  atmosphère  terrestre  complètement  déterminée 
pour  nous  dans  sa  hauteur  et  dans  sa  forme.  Il  nous  reste  encore 
ici  toutefois  un  point  curieux  à  élucider,  c'est  de  remonter,  s'il  est 
possible,  aux  causes  de  l'existence  de  cette  enveloppe,  respiration 
de  la  terre  entière. 

En  discutant  les  trois  états  des  corps  comme  dépendants  de  la 
quantité  de  calorique  qu'ils  possèdent,  Lavoisier  est  arrivé  à  des 
vues  remarquables  sur  ce  problème.  L'étude  du  calorique,  dit-il, 
jette  un  grand  jour  sur  la  manière  dont  se  sont  formées,  dans  l'ori- 
gine des  choses,  les  atmosphères  des  planètes,  et  notamment  celle 
de  la  Terre.  On  conçoit  que  cette  dernière  doit  être  le  résultat  et  le 
mélange  1*  de  toutes  les  substances  susceptibles  de  se  vaporiser 
ou  plutôt  de  rester  dans  l'état  aériforme,  au  degré  de  température 
dans  lequel  nous  vivons,  et  à  une  pression  égale  à  celle  de  l'air; 
V  de  toutes  les  substances  susceptibles  de  se  dissoudre  dans  cet 
assemblage  de  différents  gaz. 

Pour  lixer  nos  idées  sur  ce  sujet,  considérons  un  moment  ce 
qui  arriverait  aux  différentes  substances  qui  composent  le  globe, 
si  la  température  en  était  brusquement  changée.  Supposons,  par 
exemple,  que  la  Terre  se  trouvât  transportée  tout  à  coup  dans  une 
région  beaucoup  plus  chaude  du  système  solaire,  dans  la  région  de 


ORIGINE    DE    L'ATMOSPHÈRE.  27 

Mercure^  par  exemple^  où  la  chaleur  habituelle  est  probablement 
fort  supérieure  à  celle  de  Teau  bouillante  :  bientôt  l'eau  et  les  au- 
tres liquides  terrestres,  le  mercure  lui-même,  entreraient  en  ébul- 
lition  ;  ils  se  transformeraient  en  fluides  aériformes  ou  gaz,  qui  de- 
viendraient parties  de  l'Atmosphère.  Ces  nouvelles  espèces  d'air 
se  mêleraient  avec  celles  déjà  existantes,  et  il  en  résulterait  des 
combinaisons  nouvelles,  jusqu'à  ce  que  les  diverses  affinités  se 
trouvant  satisfaites,  Jes  principes  qui  composeraient  ces  différents 
gaz  arrivassent  à  un  état  de  repos.  Mais  cette  vaporisation  même 
aurait  des  bornes  ;  à  mesure  que  la  quantité  des  fluides  élastiques 
augmenterait,  leur  pesanteur  s'accroîtrait  en  proportion;  et  la 
nouvelle  atmosphère  arriverait  à  un  degré  de  pesanteur  tel,  que 
l'eau  qui  n'aurait  pas  été  vaporisée  jusqu'alors  cesserait  de  bouillir 
et  resterait  à  l'état  liquide;  en  sorte  que  la  pesanteur  de  l'Atmo- 
sphère serait  limitée  et  ne  pourrait  excéder  un  certain  terme.  On 
pourrait  porter  ces  réflexions  beaucoup  plus  loin,  ajoute  Lavoisier, 
et  examiner  ce  qui  arriverait  aux  pierres,  aux  sels  et  aux  substan- 
ces fusibles  qui  composent  notre  globe;  on  conçoit  qu'elles  se  ra- 
molliraient, entreraient  en  fusion  et  formeraient  des  fluides. 

Par  un  effet  contraire,  si  la  Terre  se  trouvait  tout  à  coup  placée 
dans  des  régions  très-froides,  l'eau  qui  forme  aujourd'hui  nos 
fleuves  et  nos  mers,  et  probablement  le  plus  grand  nombre  des 
liquides  que  nous  connaissons,  se  transformerait  en  montagnes 
solides,  en  rochers  d'abord  diaphanes,  homogènes  et  blancs  comme 
le  cristal  de  roche,  mais  qui,  se  mêlant  avec  des  substances  de  dif- 
férente nature,  formeraient  ensuite  des  pierres  opaques  diversement 
colorées.  L'air,  dans  cette  supposition,  ou  au  moins  une  partiç  des 
substances  aériformes  qui  le  composent,  cesseraient  d'exister  dans 
l'état  de  vapeurs  élastiques,  faute  d'un  degré  de  chaleur  suffisant; 
elles  reviendraient  donc  à  l'état  de  liquidité,  et  il  en  résulterait  . 
de  nouveaux  liquides  dont  nous  n'avons  aucune  idée. 

Ces  deux  suppositions  extrêmes  font  voir  clairement  :  1'  que 
solides f  liquides f  gaz  sont  trois  états  différents  de  la  même  ma- 
tière, trois  modifications  particulières,  par  lesquelles  presque 
toutes  les  substances  peuvent  successivement  passer,  et  qui  dé- 
pendent uniquement  du  degré  de  chaleur  auquel  elles  sont  exposées  ; 
2*"  que  notre  atmosphère  est  un  composé  de  tous  les  fluides  suscep- 
tibles d'exister  dans  un  état  de  vapeur  et  d'élasticité  constante  au 
degré  habituel  de  chaleur  et  de  pression  que  nous  éprouvons; 
3*  qu'il  ne  serait  pas  impossible  qu'il  se  rencontrât  dans  notre 
atmosphère  des  substances  extrêmement  compactes,  des  métaux* 


23  HAUTEUR    DE    L'ATMOSPHÈRE. 

mème^  et  qu'une  substance  métaHique,  par  exemple,  qui  serait 
un  peu  plus  volatile  que  le  mercure,  serait  dans  ce  cas. 

On  sait,  ajoute  encore  l'illustre  et  infortuné  chimiste,  que  cer- 
tains liquides  «  sont,  comme  Teau  et  Talcool,  susceptibles  de 
se  mêler  les  uns  avec  les  autres  dans  toutes  proportions  ;  les 
autres,  au  contraire,  comme  le  mercure,  l'eau  et  Fhuile,  ne 
peuvent  contracter  que  des  adhérences  momentanées  ;  ils  se  sépa- 
rent lorsqu'ils  ont  été  mélangés,  et  se  rangent  en  raison  de  leur 
gravité  spécifique.  La  même  chose  doit  arriver  dans  l'Atmosphère; 
il  est  probable  qu'il  s'est  formé  dans  l'origine  et  qu'il  se  forme 
tous  les  jours  des  gaz  qui  ne  sont  que  difficilement  miscibles  à 
l'air,  et  qui  s'en  séparent;  si  ces  gaz  sont  plus  légers,  ils  doivent 
se  rassembler  dans  les  régions  élevées  et  y  former  des  couches 
qui  nagent  sur  l'air.  Les  phénomènes  qui  accompagnent  les  mé- 
téores ignés  me  portent  à  croire  qu'il  exigte  ainsi  dans  le  haut  de 
l'Atmosphère  une  couche  d'un  fluide  inflammable,  et  que  c'est  au 
point  de  contact  de  ces  deux  couches  d'air  que  s'opèrent  les  phé- 
nomènes de  l'aurore  boréale  et  des  autres  météores  ignés,  m 

On  voit  que  l'éminent  chimiste  français  avait  précédé  nos  sa- 
vants contemporains  dans  l'idée  de  l'existence  d'une  atmosphère 
supérieure.  Remarquons  maintenant  que  d'après  ces  conditions  de 
température,  l'origine  de  l'Atmosphère  doit  être  cherchée  dans  les 
périodes  primitives,  où  le  globe,  encore  incandescent  et  liquide, 
se  couvrait  lentement  d'une  mince  pellicule  solide,  et  développait  à 
sa  surface  des  quantités  indescriptibles  de  gaz  et  de  vapeurs  se 
livrant  des  batailles  incessantes.  L'eau,  combinaison  d  oxygène 
et  d'.hydrogène,  prit  naissance  au  sein  de  ce  gigantesque  labora- 
toire primordial.  L'air,  mélange  d'oxygène  et  d'azote,  ne  dut  ar- 
river qu'après  mille  variations  à  sa  composition  actuelle. 

Qui  pourrait  dire  les  combats  tumultueux  livrés  jadis  sur  ce 
globe  par  les  élétnents  primitifs?  Qui  pourrait  dire  à  quelles 
conflagrations  épouvantables  nous  devons  aujourd'hui  cette  eau 
pure  et  souriante  des  ruisseaux,  cet  air  azuré  du  ciel?  Arrivés 
tard  sur  ce  globe  antique,  il  nous  est  difficile  de  remonter  à  cette 
origine  mystérieuse,  à  ces  transformations  étranges  du  monde 
antédiluvien. 

Les  pluies  chaudes  sur  les  métaux  incandescents  ont  dû  décom- 
poser et  former  bien  des  corps.  Comme  Ta  écrit  A.  M.  Ampère  dans 
une  théorie  cosmogonique  qui  complète  celle  de  Laplace,  nous  trou- 
vons aujourd'hui  dans  l'Atmosphère  même  un  grand  monument 
des  bouleversements  qu'a  produits  sur  le  globe  la  décomposition 


ORIGINE    DE    L'ATMOSPHÈRE.  sg 

des  corps  oxygénés  par  les  métaux  :  c'est  l'énorme  quantité  d'azote 
qui  forme  la  plus  grande  partie  de  l'enveloppe  aérienne.  Il  est 
peu  naturel  de  supposer  que  cet  azote  n'ait  pas  été  primitivement 
combiné,  et  tout  porte  à  croire  qu'il  l'était  avec  l'oxygène  aoua  la 
forme  d'acide  nitreux  ou  nitrique.  Pour  cela,  il  lui  fallait  huit 
ou  dii  fois  plus  d'oxygène  qu'il  n'en  reste.  Où  sera  passé  cet 
oxygène?  Suivant  toute  apparence  il  aura  servi  à  l'oxydation  de 


substances  autrefois  métalliques  et  aujourd'hui  converties  en  alu- 
mine, en  chaux,  en  oxyde  de  fer,  de  manganèse,  etc. 

il  y  aurait  donc  eu  à  une  certaine  époque  précipitation  d'acide 
nitrique,  dissolution  des  métaux,  et  dégagement  de  gaz  nitreux, 
le  tout  accompagné  dune  effervescence  et  d'une  élévation  de 
température  formidables,  qui  auraient  transformé  l'Atmosphère 
en  une  mer  bouillante,  surchargée  de  vapeurs  corrosives  dont 
les  énergiques  réactions  produisaient  une  mêlée  indescriptible. 
La  prédominance  du  sel  marin  donne  lieu  de  penser  que  parmi 


30  ORIGINE    DE    L'ATMOSPHÈRE. 

les  gaz  qui  entraient  dans  la  composition  de  ces  vapeurs  primi- 
tives^ le  chlore  n  était  pas  le  moins  abondant.  Ampère  suppose 
qu'après  un  refroidissement  nouveau^  une  nouvelle  mer  8*étant  for- 
mée^ elle  ne  recouvrit  plus  toute  la  surface  du  noyau  solide;  que 
des  îles  apparurent  au-dessus  des  eaux,  et  que  la  surface  de  la 
terre  fut  entourée  d'une  enveloppe  formée,  comme  la  nôtre,  de 
fluides  élastiques  permanents,  mais  dans  des  proportions  proba- 
blement fort  différentes.  Il  semble,  en  effet,  résulter  des  ingé- 
nieuses recherches  de  Brongniart,  qu'à  ces  époques  reculées  cette 
enveloppe  contenait  beaucoup  plus  d'acide  carbonique  qu'aujour- 
d'hui. Elle  était  impropre  à  la  respiration  des  animaux,  mais  très- 
favorable  à  la  végétation.  Aussi  la  Terre  se  couvrit-eUe  de  plantes 
qui  trouvaient  dans  l'air  riche  en  carbone  une  nourriture  abon- 
dante et  féconde  :  d'où  résultait  un  développement  beaucoup  plus 
considérable,  que  favorisait  en  outre  un  haut  degré  de  tempéra- 
ture. C'est  de  cette  époque  que  datent  les  houilles,  immenses  dé- 
pôts de  végétaux  carbonisés. 

L'absorption  et  la  destruction  continuelles  de  Tacide  carbonique 
par  les  végétaux  rendaient  l'air  de  plus  en  plus  semblable  en  com- 
position à  ce  qu'il  est  maintenant.  Cependant  l'enveloppe  gazeuse 
n'était  pas  encore  propre  à  entretenir  la  vie  des  animaux  qui  respi- 
rent l'air  directement.  Ce  fut  en  effet  dans  leau  qu'apparurent  les 
premiers  êtres  appartenant  au  règne  :  les  rayonnes  et  les  mollus- 
ques. La  première  population  des  mers  fut  uniquement  composée 
d'invertébrés,  puis  vinrent  les  poissons,  et  plus  tard  les  reptiles 
marins.  Après  l'époque  des  poissons,  après  celle  des  sauriens  féro- 
ces et  monstrueux,  vinrent  les  mammifères;  l'Atmosphère  se  con- 
stitua peu  à  peu  dans  ses  éléments  chimiques  et  physiques  qui  la 
caractérisent  aujourd'hui,  et  les  organismes  plus  parfaits  dominè- 
rent le  globe  dont  la  conquête  appartient  aujourd'hui  à  l'espèce 
humaine....  Le  vent  qui  mugissait  dans  ces  forêts  antédiluviennes, 
les  foudres  qui  grondaient,  les  illuminations  des  crépuscules,  les 
parfums  des  plantes  sauvages  et  les  panoramas  solitaires  des 
grands  paysages,  n'avaient  alors  aucun  œil  humain  pour  les  con- 
templer, aucune  oreille  p<iur  les  entendre,  aucune  pensée  pour  les 
connaître,...  mais  de  siècle  en  siècle  se  préparaient  les  conditions 
de  l'existence  humaine  sur  notre  planète  habitée. 


CHAPITRE  IV. 


POIDS     DE     L'ATMOSPHÈRE    TERRESTRE. 


LE  BAROMETRE  ET  LA  PRESSION  ATMOSPHERIQUE. 


En  nous  occupant  de  la  hauteur  de  l'Atmosphère^  nous  venons 
déjà  de  remarquer  que  l'air  est  plus  dense  dans  les  régions  infé- 
rieures de  Tocéan  aérien^  c'est-à-dire  à  la  surface  du  sol  où  nous 
rampons^  que  dans  les  régions  supérieures.  L'air,  quelque  léger 
et  fluidique  qu'il  nous  paraisse,  a  donc  un  poids  réel.  Chaque 
mètre  carré  de  la  surface  du  globe  supporte  une  pression  considé- 
rable, que  nous  allons  tout  à  Theure  évaluer,  et  qui  correspond  à 
la  hauteur  et  à  la  densité  de  la  colonne  d'air  d'égale  section  posée 
sur  lui. 

Les  anciens  ne  connaissaient  pas  la  mesure  de  la  pression  at- 
mosphérique; il  ne  faut  pas  cependant  en  conclure  qu'ils  ignoras- 
sent les  effets  qu'elle  exerce,  surtout  pendant  les  vents  les  plus 
violents  :  mais  cette  force  que  chacun  éprouvait  sans  songer  à 
Tapprécier,  ne  fut  déterminée  que  vers  le  milieu  du  dix-septième 
siècle. 

Le  grand-duc  de  Toscane  ayant  eu,  en  1640,  la  fantaisie  alors 
prÎDcière  d'avoir  des  jets  d'eau  sur  la  terrasse  de  son  palais,  les 
ibntainiers  de  Florence  trouvèrent  qu'il  était  absolument  impos- 
sible d'amener  l'eau  au-dessus  de  32  pieds.  Le  duc  écrivit  à  Til- 
lustre  Galilée  sur  ce  singulier  refus  de  l'eau  d'obéir  aux  pompes. 
Torricelli,  l'élève  et  l'ami  de  Galilée,  donna  l'explication  du  fait, 
et  montra,  comme  nous  allons  le  voir,  que  cette  colonne  d'eau  de 
32  pieds  faisait  équilibre  à  la  pression  de  l'Atmosphère  prise  dans 
toute  sa  hauteur. 


32  POIDS    DE    L'ATMOSPHÈRE. 

Oq  a  quelquefois^  par  un  malentendu^  attribué  à  Pascal  la 
belle  invention  de  Torrieelli.  Voici  comment  le  philosophe  français 
rend  lui-même  compte  de  cette  méprise  en  exposant  ce  qui  lui  ap- 
partient :  «  J^e  bruit  de  mes  expériences  s'étant  répandu  dans  Pa- 
ris^ on  les  confondit  avec  celles  d'Italie^  et^  dans  ce  mélange,  les 
uns  me  faisant  un  honneur  qui  ne  m*était  pas  dù^  m^attribuaient 
cette  expérience  d Italie,  et  les  autres,  par  une  injustice  contraire, 
m*ôtaient  celles  que  j'avais  faites.  Pour  rendre  aux  autres  et  à 
moi-même  la  justice  qui  nous  était  due,  je  fis  imprimer  en  1647 
les  expériences  qu'un  an  auparavant  j'avais  faites  en  Normandie; 
et  afin  qu'on  ne  les  confondît  plus  avec  celle  d'Italie,  j'annonçai 
celle-ci  à  part,  et  de  plus  en  caractères  italiques,  au  lieu  que  les 
miennes  sont  en  romain  ;  et  ne  m^étant  pas  contenté  de  la  distin- 
guer par  toutes  ces  marques,  j'ai  déclaré  en  mots  exprès,  dans  cet 
avis  au  lecteur,  que  je  ne  suis  pas  inventeur  de  celle  là;  quelle  a  été 
faite  en  Italie  quatre  ans  avant  les  miennes,  que  même  elle  a  été  l  oc- 
casion qui  me  les  a  fait  entreprendre.  » 

C'est  donc  le  refus  de  Teau  à  s'élever  au-dessus  de  10  mètres 
dans  les  corps  de  pompe  qui  révéla  à  Torrieelli  le  poids  de  TAt- 
mosphère.  Examinons  d'abord  un  instant  le  mécanisme  et  le  jeu 
des  pompes. 

Tout  le  monde  sait  que  ces  appareils  simples  et  anticiues  servent 
à  élever  l'eau  par  aspiration,  par  pression  ou  par  les  deux  effets 
combinés.  De  là  leur  division  en  pompr  aspirante^  pompe  foulante^ 
et  pompe  aspirante  et  foulante.  Avant  Galilée,  on  attribuait  l'ascen- 
sion de  Teau  dans  les  pompes  aspirantes  à  Ihorreur  de  la  nature 
pour  le  vide  ;  mais  cette  ascension  est  simplement  un  efTet  de  la 
pression  atmosphérique. 

Concevons  un  tube  à  la  partie  inférieure  duquel  se  trouve  un 
piston,  et  plongeons  sa  partie  inférieure  dans  l'eau.  Si  l'on  vient 
à  élever  le  piston,  le  vide  se  fait  au-dessous  de  lui,  et  la  pression 
atmosphérique  s'excrçant  sur  la  surface  extérieure  du  liquide  force 
celui-ci  à  s'élever  dans  le  tuba  et  à  suivre  le  piston  dans  son  mou- 
vement. 

Cest  là  simplement  le  principe  de  la  pompe  aspirante,  qui 
se  compose  essentiellement  d'un  corps  de  pompe,  dans  lequel  se 
meut  un  piston  communiquant  par  un  tu^au  avec  un  réservoir 
d'eau  ^fig.  6^ .  Au  point  de  jonction  du  corps  de  pompe  et  du  tuyau 
d'aspiration  se  trouve  une  soupape  s'ouvrant  de  bas  en  haut;  de 
même  dans  l'épaisseur  du  piston  se  trouve  une  ouverture  formée 
par  une  soupape  analogue. 


POIDS    DE    L'ATMOSPHÈRE  33 

Pour  que  l'eau  puisse  arriver  jusqu'au  corps  de  pompe,  il  faut 
que  la  soupape  d'aspiration  soit  à  moins  de  1 0  mètres  au-dessus 
du  niveau  de  l'eau  dans  le  puisard  ;  s'il  en  était  autrement,  l'eau 
s'arrêterait  en  un  certain  point  du  tuyau,  sans  que  le  mouvement 
du  piston  pût  la  faire  élever  davantage. 

En  outre,  pour  qu'à  chaque  ascension  du  piston  on  enlève  un 
volume  d'eau  égal  au  volume  du  corps  de  pompe,  il  faut  que  le 
déversoir  lui-même  soit  fait  à  moins  de  10  mètres  au-dessus  du 


Fig.  6.  —  Pompe  aspi 


Fig.  1.  —  Pompe  aspirante  et  foulante. 


réservoir.  On  voit  donc  que  la  pompe  aspirante  ne  permet  pas 
d'élever  l'eau  à  plus  de  1 0  mètres  de  hauteur. 

Mais  une  fois  que  l'eau  a  passé  au-dessus  du  piston,  la  hauteur 
à  laquelle  on  peut  alors  la  porter  ne  dépend  que  de  la  force  qui  fait 
mouvoir  le  piston. 

La  pompe  aspirante  et  fou'anle  (fig.  7)  élève  l'eau  à  ta  fois  par 
aspiration  et  par  pression.  A  la  base  du  corps  de  pompe,  sur  l'ori- 
flce  du  tube  d'aspiration,  est  encore  une  soupape  ouvrant  de  bas 
en  haut.  Une  autre  soupape  s'ouvrant  dans  le  même  sens  ferme 
l'ouverture  du  tube  coudé  qui  vient  se  terminer  dans  un  vase 
nommé  le  réservoir  d'air.  Enfin,  de  ce  réservoir  part  un  tube 


34  POIDS    DE    L'ATMOSPHÈRE- 

d^ascension  destiné  à  élever  Teau  à  une  hauteur  plus  ou  moins 
considérable. 

Enfin ^  la  pompe  foulante  n'agit  que  par  action  mécanique  et 
n*utilise  pas  la  .pression  atmosphérique.  Elle  ne  diffère  de  la  pré- 
cédente que  parce  qu^elle  n'a  pas  de  tuyau  d'aspiration^  son  corps 
de  pompe  plongeant  dans  Teau  même  qu*on  veut  élever. 

Sur  cette  élévation  de  Teau  jusqu'à  une  certaine  hauteur^  le 
compatriote  de  Galilée^  éloignant  comme  son  maître  toute  idée 
de  cause  occulte,  exposa  que  le  poids  de  Vair  du  réservoir  force 
l'eau  à  monter  dans  le  tube  dont  on  soutire  l'air,  et  cela  jusqu'à 
ce  que  le  poids  de  Teau  élevée  dans  le  tube  équivale  celui 
de  Tair  pesant  sur  une  section  égale  du  réservoir.  Il  arriva^  par 
une  simple  conséquence  de  ce  raisonnement^  à  créer  le  Baro- 
mètre. 

Pour  exercer  des  pressions  égales^  les  colonnes  liquides  doivent 
avoir  des  hauteurs  qui  soient  en  raison  inverse  de  leur  densité; 
donc  un  liquide  qui  pèserait  deux  fois  plus  que  Teau^  ferait  équi- 
libre à  FAtmosphère  avec  une  colonne  de  1 6  pieds,  et  le  mercure 
qui  pèse  à  peu  près  quatorze  fois  plus  que  Teau  doit  faire  équili- 
bre avec  une  colonne  qui  est  la  quatorzième  partie  de  32  pieds,  ou 
environ  28  pouces.  C'est  une  conséquence  facile  à  vérifier.  On 
prend  un  tube  de  verre  d'un  mètre  de  longueur,  fermé  par  un 
bout  ;  on  le  remplit  de  mercure,  et  ensuite,  après  l'avoir  bouché 
avep  le  doigt  (fig.  8),  on  le  retourne  verticalement  pour  en  plonger 
l'extrémité  dans  une  cuvette  remplie  de  même  liquide.  Aussitôt 
qu*on  enlève  le  doigt,  le  mercure  intérieur  descend  de  plusieurs 
centimètres,  puis  il  s'arrête  (fig.  9);  l'équilibre  est  établi,  la  co- 
lonne liquide  qui  reste  supendue  dans  le  tube  est  une  véritable 
balance,  car  son  poids,  c'est-à-dire  sa  hauteur,  fait  précisément 
équilibre  à  la  pression  atmosphérique. 

A  ce  tube  de  mercure  ainsi  posé  verticalement  sur  une  cuvette 
de  mercure,  le  savant  élève  de  Galilée  donna  le  nom  de  Barotnitre, 
c'est-à-dire  d'appareil  indiquant  le  poids  de  l'air  (du  grec  papoç, 
poids,  et  liLeTpov,  mesure). 

Le  baromètre  se  compose  donc  essentiellement  d'un  tube  de 
mercure  plongé  dans  une  cuvette.  Dans  notre  dernier  Livre,  nous 
nous  occuperons  des  applications  nombreuses  de  cet  appareil  ainsi 
que  de  ses  diverses  espèces;  ici  l'important  était  de  définir  son 
principe.  Ce  baromètre  réduit  à  ses  plus  simples  conditions 
s'appelle  le  Baromètre  normal  (fig.  10). 

L'invention  du  baromètre  par  Torricelli  date  de  l'année  1G43. 


POIDS    DE    L'ATMOSPHÈRE.  95 

Trois  ans  plus  tard,  en  1646,  Pascal  renouvela  l'expérience  en 
Fraocepar  un  véritahle  baromètre  à  eau,  et  même  par  un  baromètre 
à  vin.  C'était  à  Rouen,  son  tube  avait  46  pieds  de  long,  et  pour  s'é- 
TÎlerla  difficulté,  insurmontable  à  cette  époque,  d'en  épuiser  l'air 
directement,  il  le  fit  sceller  à  un  bout,  le  remplit  de  vin,  et  ferma 
l'autre  bout  avec  un  bouchon.  Alors,  par  le  moyen  de  cordes  et 
de  poulies,  le  tube  fut  redressé  verticalement,  et  l'extrémité  infe- 


Le  tube  dans  ta  cuveUe. 


rienre  fut  plongée  dans  un  vase  d'eau.  Au  moment  oij  l'on  enleva 
le  bouchon  qui  la  tenait  fermée,  toute  la  colonne  liquide  s'abaissa 
dans  le  tube  jusqu'à  ce  que  son  sommet  fût  à  environ  32  pieds 
au-dessus  du  niveau  de  l'eau  du  vase.  Les  14  pieds  qui  étaient 
au-dessus  étaient  privés  d'air.  Ainsi,  la  colonne  liquide  faisait 
à  elle  seule  équilibre  à  la  pression  atmosphérique  :  d'oii  il  con- 
clut qu'une  colonne  d'eau  (ou  de  vin  de  même  densité)  de  32 
pieds  de  hauteur  pèse  autant  qu'une  colonne  d'air  de  même  base. 


36  POIDS    DE    UATMOSPHËRE. 

La  surrace  de  la  Terre  est  pressée  comme  si  elle  était  recouverte 
d'une  couche  d'eau  de  32  pieds  de  hauteur;  et  nous,  qui  vivons 
au  fond  de  l'océan  de  l'air,  nous  subissons  la  même  pression. 

Si  c'est  la  pression  de  l'air  qui  cause  l'élévation  du  mercure  ou 
de  l'eau  :  en  s'éievant  à  diverses  hauteurs  dans  l'Atmosphère,  le 
poids  de  la  colonne  de  mercure  soulevée,  et 
pur  conséquent  la  longueur  de  cette  colonne, 
doit  diminuer  graduellement  de  quantités  cor- 
respondantes aux  couches  d'air  laissées  au-dea- 
sous  de  soi.  L'expérience  fut  exécutée  sur  le  Puy- 
de-Dôme  d'après  les  instructions  de  Pascal,  par 
son  beau-frère,  Florin  Périer,  le  10  septembre 
1648;  elle  fut  répétée  pur  Pascal  même  sur  ta 
tour  Saint-Jacques  à  Paris.  Les  résultats  furent 
décisifs,  et  l'on  eut  dans  le  baromètre  un  moyen 
facile  et  sûr  de  mesurer  le  poids  total  de  l'At- 
mosphère et  les  variations  de  la  pression  qu'elle 
exerce  en  divers  temps  et  en  divers  lieux  à  la 
surface  du  {jlobe. 

Ainsi,  c'est  de  1B43  à  (0'>8  que  fui,  démon- 
tn'-ela  pression  atmosphérique,  par  la  conslruc- 
lion  du  baromètre  et  les  expériences  auxquelles 
les  chorcheurs  se  livrèrent  immédiatement. 

Par  une  coïncidence  trè8-fré(iuente  dans  l'his- 
toire des  sciences,  tandis  qu'on  étudiait  en  Italie 
et  en  France  les  indications  du  baromètre,  on 
s'occupait  en  Hollande  de  constater  précisément 
le  poids  de  l'air,  mais  par  une  tout  autre  mé- 
thode. 

En  1050,  Otto  de  Guéricke,  bourgmestre  de 
Magdebourg,  invente  la  machine  pneumatique, 
jmr  laquelle  on  peut  soutirer  l'air  contenu  dans 
un  récipient,  et  faire  le  viJe  presque  absolu. 

ha  môme  année,  l'ingénieux  inventeur  imagine 

de  peser  un  globe  de  verre,  d'abord  en  lui  laissant 

l'air  qu'il  contient,  puis  en  lui  enlevant  cet  air 

par  la  machine  pneumatique.  Le  globe  vide  d'air  est  trouvé  moins 

lourd  que  plein  d'air,  avec  une  difl'érence  de  1  gramme  ^9  pour 

chaque  litre  dont  se  compose  la  capacité  du  globe. 

Déjà,  Aristote  avait  soupçonné  que  l'air  est  pesant;  pour  s'en 
assurer  il  avait  pesé  une  outre,  d'abord  vide,  puis  gonflée  d'air  : 


Flg.  1].— TorricelU  InTenlanl  le  B«romètre. 


POIDS    DE    L'ATMOSPHÈRE. 


39 


car^  disait-il^  si  Tair  est  pesant^  Toutre  doit  être  plus  lourde  dans  le 
second  cas  que  dans  le  premier.  L'expérience  n*ayant  pas  confirmé 
ses  prévisions^  il  en  conclut  que  Tair  n  était  pas  pesant.  Cependant 
plusieurs  philosophes  de  lantiquité  admettaient  la  matérialité  de 
1  air  comme  un  fait.  Ainsi  Técole  d'Épicure  comparait  les  effets 
du  vent  à  ceux  de  Teau  en  mouvement,  et  regardait  les  éléments 
de  Vair  comme  des  corps  invisibles;  Lucrèce  en  parle  longuement. 
Toutefois,  pendant  le  règne  de  la  philosophie  péripatéticienns, 
on  admit  que  l'air  était  sans  poids, 
et  un  petit  nombre  seulement  de 
philosophes  ne  partagèrent  pas  cette 
erreur. 

Nous  venons  de  voir  qu'en  répé- 
tant d'une  manière  judicieuse  Teic- 
périence  d'Aristote,  Otto  de   Gué- 
ricke  a  démontré  le  poids  réel  de 
lair.   Si    Aristote  avait  trouvé    le 
contraire,  cela  tient  au  changement 
de  volume  de  Toutre  dans  ses  deux 
essais;  car  tout  corps  pesé  dans  un 
fluide  perd  en  poids  une  quantité 
égale  au  poids  du  fluide  déplacé. 
L'outre  employée  par  Aristote  eût 
été  plus  lourde  pesée  dans  le  vide. 
Supposons  qu\)n  y  introduisît  par 
insufflation  environ  30  décimètres 
cubes   d'air  :  son   poids  augmen- 
tait de  4  grammes  environ,   mais  pig.  12. -Expérience d'otto de Guéricke. 
en  même  temps  Toutre  s'était  gon- 
flée; son  volume  s'était  accru  de  30  décimètres  cubes,  et  déplaçait 
un  volume  d'air  d'un  poids  égal,  de  telle  sorte  que  sa  perte  en  poids 
était  également  de  4  grammes,  et  qu'en  définitive  son  poids  restait 
le  même;  mais  dans  l'expérience  d'Otto  deGuéricke,  le  vase  avait 
toujours  la  même  capacité,  qu'il  fût  vide  ou  plein  d'air;  et  sa 
perte  en  poids  par  l'air  déplacé  étant  la  même  dans  les  deux  cas, 
on  devait  trouver  une  différence  qui  démontrât  la  pesanteur  de  Tair. 
Otto  de  Guéricke  imagina  en  même  temps  les  Hémisphères  de 
Magdebourg^  ainsi  nommés  de  la  ville  où  ils  furent  inventés,  et  qui 
consistent  en  deux  hémisphères  creux,  de  cuivre,  de  10  à  i2  cen- 
timètres de  diamètre.  Ils  s'emboîtent  hermétiquement  l'un  dans 
l^autre.  L'un  des  hémisphères  porte  un  robinet  qui  peut  se  visser 


40  PRESSION     ATMOSPHÉRIQUE. 

sur  la  platine  de- la  machine  pneumatique,  et  l'autre  un  anneau 
qui  sert  de  poignée  pour  le  saisir  et  le  tirer.  Tant  que  les  deux 
hémisphères,  étant  en  contact,  comprennent  entre  eux  de  l'air,  on 
les  sépare  sans  difficulté,  car  il  y  a  équilibre  entre  la  force  expan- 
sive  de  l'air  intérieur  et  la  pression  extérieui'e  de  l'Atmosphère; 
mais  une  fois  que  le  vide  est  fait^  on  ne  peut  plus  les  séparer  sans 
un  effort  considérable. 

Dans  une  de  ses  expériences,  le  savant  bourgmestre  fit  tirer 
chaque  bémisphère  par  quatre  forts  chevaux  sans  panenir  à  les 
séparer:  le  diamètre  était  de  G5  centimètres,  ce  qui  donne  le  chiffre 
de  3428  kilogrammes  pour  la  pression  atmosphérique  exercée  dans 
la  direction  de  la  résistance. 

La  pression  de  l'Atmosphère  sur  un  centimètre  carré  de  surface 
est  équivalente  au  poids  d'une  co- 
lonne de  mercure  dont  le  volume 
est  de  76  centimètres,  ce  qui  cor- 
respond à  I  ^,033. 

Il  est  facile  fet  curieux)  d'en  con- 
clure   que  la    superficie  du  corps 
FiB.i3.-HémLsphéresd«M,edebourg.    j.^^    homme    de    taille    moyenne 

étant  d'un  mètre  carré  et  demi,  c'est-à-dire  de  15  000  centimè- 
tres carrésj  chacun  de  nousp  orte  une  charge  de  1 5  500  kilogram- 
mes! 

Si  nous  ne  sommes  pas  écrasés  sous  cette  énorme  pression,  c'est 
parce  qu'elle  n'agit  pas  seulement  dans  le  sens  de  la  verticale; 
l'air  nous  entourant  de  tous  côtés,  sa  pression  se  transmet  sur  notre 
corps  dans  tous  les  sens,  et  oar  suite  se  neutralise.  L'air  pénètre 
librement  et  avec  sa  pression  tout  entière  dans  les  cavités  les  plus 
profondes  de  notre  organisme;  dès  lors  nous  supportons  du  de- 
dans au  dehors  la  même  chaîne  que  du  dehors  au  dedans,  et  par 
suite  ces  poids  s'équilibrent  exactement.  C'est  ce  que  l'on  démon- 
tre facilement  par  l'expérience  du  crhve-vessit. 

Prenons  un  manchon  de  verre  fermé  hermétiquement,  à  sa  par- 
tie supérieure,  par  une  membrane  de  baudruche.  L'autre  extrémité 
s'applique  exactement  (fig.  14)  sur  le  récipient  de  la  machine 
pneumatique.  Aussitôt  qu'on  commence  à  faire  le  vide  dans  ce 
manchon,  la  membrane  se  déprime  sous  la  pression  atmosphé- 
rique qu'elle  supporte,  et  bientôt  crève  avec  une  vive  détonation 
causée  par  la  rentrée  subite  de  l'air. 

L'inverse  arrive  si  l'on  diminue  la  pression  extérieure.  En  pla- 
çant un  oiseau  sous  le  vide  de  la  machine  pneumatique,  nous 


PRESSION    ATMOSPHÉRIQUE.  41 

voyons  soq  corps  se  gonfler,  le  sang  en  jailUravec  violence,  et' 
peu  après  le  petit  être  périr,  boursouflé,  victime  d'une  sorte  d'ex- 
plosion inverse  de  la  précédente. 

Ce  fait  est  encore  confirmé,  comme  nous  le  verrons  plus  loin, 
par  les  ascensions  à  de  grandes  hauteurs.  Quand  on  atteint  des 
régions  où  l'air  est  notablement  raréfié,  les  membres  se  gonflent 
et  le  sang  tend  à  s'échapper  de  l'épiderme  par  suite  du  manque 
d'équilibre  entre  sa  propre  tension  et  celle  de  l'air  extérieur. 

On  s'amuse  parfois  à  constater  la  pression  atmosphérique  par 
une  expérience  fort  simple  ;  on  remplit  exactement  d'eau  un  verre, 
et  on  applique  à  la  partie  supérieure  une  feuille  de  papier;  on  peut 
alors  le  renverser  sans  que  le  liquide  tombe,  ce  qu'il  faut  attri- 
baer  à  la  pression  normale  que  l'Atmosphère  exerce  sur  la  feuille 


de  papier.  Le  rôle  de  la  feuille  de  papier  est  d'empêcher  le  mouve- 
ment individuel  des  molécules  liquides,  qui  sans  elle  obéiraient  sépa- 
rément à  l'action  de  la  pesanteur,  en  même  temps  que  l'air  s'introdui- 
rait dans  le  verre.  Toutefois  si  l'ouverture  était  suffisamment  petite, 
l'adhérence  du  liquide  contre  les  parois  produirait  le  même  effet 
et  la  feuille  deviendrait  inutile.  C'est  ainsi,  par  exemple,  que  bien 
que  l'on  pratique  une  petite  ouverture  sous  un  tonneau  plein,  le 
liquide  ne  s'écoule  pas,  et  il  font,  pour  que  l'écoulement  ait  lieu, 
o  donner  de  l'air  »  à  la  partie  supérieure  par  une  seconde  ouver- 
ture. Le  petit  tube  appelé  pipette,  qui  garde  le  vin  tant  que 
le  doigt  reste  appliqué  au-dessus,  fonctionne  par  le  même  prin- 
cipe. 


42  HAUTEUR    ET    POIDS    DE    L'ATMOSPHÈRE. 

Nous  venons  de  dire  que  là  où  Ton  fait  le  vide  la  pression  de 
Tair  atmosphérique  est  d'environ  l^^'^^OSS  par  centimètre  carré. 
C'est  cette  pression  qui  retient  le  lépas  au  rocher^  lorsque  par  la 
contraction  ce  mollusque  a  fait  le  vide  sous  sa  coquille.  La  mou- 
che pompant  Tair  et  se  collant  au  plafond  nous  en  fournit  un  autre 
exemple.  Les  ventouses  appliquées  sur  les  membres  n'agissent  que 
par  le  même  principe,  et  à  chaque  pas  l'observation  peut  nous 
montrer  un  fait  organique  fondé  sur  les  effets  de  la  pression  at- 
mosphérique. 

Tels  sont  les  faits  généraux  et  les  expériences  qui  ont  démontré 
la  réalité  du  poids  de  lair et  sa  valeur  numérique,  et  donné  nais- 
sance à  l'instrument  destiné  à  la  mesure  permanente  de  ce  poids  : 
au  baromètre.  11  importe  maintenant  d'appliquer  ces  notions  à 
l'étendue  de  l'Atmosphère,  que  déjà  nous  avons  essayé  d'apprécier 
dans  le  chapitre  précédent. 

Au  fond  de  l'océan  aérien,  la  pression  soutient  en  moyenne  la 
colonne  barométrique  à  la  hauteur  de  760  millimètres,  quelle  que 
soit  d'ailleurs  le  diamètre  du  tube. 

Des  expériences  plusieurs  fois  répétées  par  les  physiciens  les 
plus  habiles  et  dont  on  a  vérifié  la  complète  exactitude,  ont 
montré  que  le  poids  de  l'air  h  0^  de  température,  et  sous  une  pres- 
sion de  760  millimètres,  est  au  poids  d'un  volume  égal  de  mer- 
cure, dans  le  rapport  de  l'unité  à  10  509;  c'est  à-dire  que  10  509 
millimètres  cubes  d'air,  par  exemple,  pèsent  autant  que  1  milli- 
mètre cube  de  mercure.  Il  suit  de  là  qu'il  faut  s'élever  de  10  509 
millimètres,  ou  de  10  mètres  et  demi,  pour  que  le  mercure  s'a- 
baisse dans  le  tube  du  baromètre  de  1  millimètre.  Si  la  densité 
des  couches  d'air  était  partout  la  même,  on  pourrait  facilement 
déduire  du  résultat  précédent,  non-seulement  la  hauteur  d'un 
lieu  quelconque  dans  lequel  le  baromètre  aurait  été  observé,  mais 
encore  la  hauteur  totale  de  l'Atmosphère.  Il  est  clair,  en  effet, 
que  si  un  abaissement  de  1  millimètre  dans  la  hauteur  du  baro- 
mètre correspondait  à  un  déplacement  vertical  de  10"*,  509,  un 
abaissement  de  760  millimètres,  qui  est  la  hauteur  totale  du 
baromètre,  devrait  correspondre  à  10",  509  pris  760  fois,  ou  à 
7986  mètres. 

Telle  serait  la  hauteur  de  l'Atmosphère  si  sa  densité  restait  la 
même  avec  la  hauteur;  mais  nous  avons  vu  que  ses  couches  in- 
férieures sont  plus  denses  que  les  supérieures.  Il  résulte  de  là 
qu'il  faudra  parcourir  en  hauteur,  pour  faire  baisser  le  mercure  du 
baromètre  de  1  millimètre,  un  espace  qui  dépassera  d'autant  plus 


HAUTEUR    ET    POIDS    DE    L'ATMOSPHÈRE.        43 

10",  509  qu'on  se  trouvera  dans  une  couche  d'air  plus  rare  ou 
plus  élevée  au-  dessus  du  niveau  des  mers  et  du  sol. 

Halley  est  le  premier  qui  ait  cherché  à  calculer  une  formule  par 
laquelle  les  hauteurs  seraient  obtenues  par  les  observations  baro- 
métriques. 

Nous  avons  vu  dans  le  chapitre  précédent  que,  depuis  les  étu- 
des de  Mariette,  on  a  reconnu  que  l'air  se  comprime  proportion- 
nellement aux  poids  dont  il  est  chargé  ou  aux  pressions  auxquel- 
les on  le  soumet.  On  déduit  de  là,  par  un  calcul  très-simple,  que, 
si  Ton  s'élève  verticalement  dans  l'Atmosphère,  à  des  hauteurs 
successives  qui  croissent  en  progression  arithmétique,  la  densité 
de  couches  d'air  correspondantes  diminuerait  en  progression  géo- 
métrique. (Or,  ces  densités  étant  proportionnelles  aux  hauteurs 
du  mercure  dans  le  baromètre,  il  en  résulte  que  la  différence  de 
niveau  de  deux  stations  sera  proportionnelle  à  la  différence  des 
logarithmes  des  hauteurs  du  baromètre.) 

Cette  progression  serait  vraie  si  la  température  était  partout 
la  même,  et  le  calcul  des  hauteurs  ne  serait  guère  plus  com- 
pliqué qu'en  admettant  une  densité  constante;  mais  la  tempé- 
rature de  l'air  diminue  à  mesure  qu'on  s'élève  :  la  loi  de  la  varia- 
tion des  densités  n'est  donc  pas  aussi  simple  puisque  les  couches 
supérieures  sont  plus  condensées  par  le  froid  que  les  couches  in- 
férieures. 

La  variation  de  la  température  avec  la  hauteur  est  assez  com- 
pliquée, comme  nous  le  verrons  plus  loin  :  ce  qui  complique 
par  là  même  la  mesure  barométrique  dont  nous  nous  occupons 
ici. 

En  même  temps,  les  couches  atmosphériques  renferment  tou- 
jours une  certaine  quantité  de  vapeur  d'eau,  dont  le  poids  s'ajoute 
irrégulièrement  à  celui  de  l'air  supposé  sec. 

De  plus,  le  poids  d'un  corps  quelconque,  et  par  conséquent 
celui  d'une  couche  d'air,  est  d'autant  moindre  que  le  corps  est 
plus  loin  du  centre  de  la  Terre.  La  pesanteur  des  corps,  variant  en 
outre,  avec  la  latitude  terrestre,  à  cause  de  la  force  centrifuge  qui 
naît  du  mouvement  de  rotation  diurne,  il  est  évident  que  pour 
qu'une  même  formule  puisse  être  indistinctement  employée  pour 
le  calcul  des  observations  faites  dans  les  différents  points  du 
globe,  il  est  indispensable  qu'elle  renferme  la  latitude  du  lieu  de 
l'observation,  comme  élément  variable. 

Laplace  a  présenté  dans  la  Mécanique  célesle  les  corrections 
auxquelles  ces  diverses    causes  donnent  lieu  dans    la   mesure 


44  HAUTEUR    ET    POIDS    DE    L'ATMOSPHÈRE. 

des  hauteurs^  et  a  déduit  ainsi  de  la  seule  théorie  une  formule 
dont  Texactitude  a  été  constatée  par  un  grand  nombre  d'expé- 
riences. 

On  a  cherché  à  abréger  les  calculs  que  nécessite  la  formule  de 
Laplace;  parmi  les  tables  qu*on  a  publiées  à  cet  efiTet^  celles  que 
Ton  trouve  chaque  année  dans  ï Annuaire  du  Bureau  des  longitudes 
sont  les  plus  commodes. 

Pour  obtenir  la  hauteur  d'une  montagne^  deux  personnes^  munies 
d'instruments  comparés^  font  au  même  instant,  Tune  au  sommet 
ei  l'autre  au  pied,  lobservation  de  la  hauteur  du  baromètre;  elles 
ont  soin  d'observer  en  même  temps  les  thermomètres  qui  sont 
enchâssés  dans  les  montures  de  ces  instruments,  et  ceux  qui  sont 
destinés  à  donner  la  température  de  l'air  libre.  Deux  observations 
conjuguées  suffisent  à  la  rigueur,  mais,  lorsqu'on  le  peut,  il  est 
bon  de  multiplier  les  déterminations,  parce  qu'on  augmente  alors 
les  chances  de  compensation  des  erreurs. 

Un  observateur  isolé  et  muni  de  bons  instruments  peut  aussi 
déterminer  la  différence  de  niveau  de  deux  stations  peu  éloi- 
gnées, avec  une  exactitude  suffisante  s'il  a  l'attention  d'obser- 
ver le  thermomètre  et  le  baromètre  dans  la  station  inférieure  au 
moment  du  départ  et  à  son  retour.  La  comparaison  de  ces 
observations  lui  donne  en  efiTet  la  marche  horaire  des  deux  instru- 
ments, et  dès  lors  il  obtient  par  de  simples  parties  proportion- 
nelles les  valeurs  des  corrections  qu'il  faut  appliquer  aux  observa- 
tions de  la  station  la  plus  élevée,  pour  les  rendre  comparables  à 
celles  qu'on  avait  faites,  à  d'autres  heures,  dans  le  point  le  plus 
bas. 

Lorsqu'on  est  parvenu,  par  une  longue  suite  d'observations,  à 
déterminer  les  hauteurs  moyennes  du  baromètre  et  du  thermo- 
mètre dans  un  lieu  quelconque,  on  peut  les  employer  à  calculer 
l'élévation  absolue  de  ce  lieu,  en  prenant  pour  observations  corres- 
pondantes les  hauteurs  moyennes  du  baromètre  et  du  thermomètre 
au  niveau  de  l'Océan. 

Nous  avons  vu  qu'au  niveau  de  la  mer  et  à  0  degré  de  tempéra- 
ture il  faut  s'élever  de  1 0  mètres  et  demi  pour  voir  le  mercure  s'abais- 
ser de  1  millimètre.  Nous  ne  pouvons  pas  ajouter  qu'en  s'élevant  à 
21  mètres  le  mercure  serait  abaissé  de  2  millimètres,  et  supposer 
qu'on  observera  une  diminution  barométrique  de  1  millimètre  par 
10  mètres  environ  d'ascension.  Au  contraire,  la  diminution  de  la 
pesanteur  atmosphérique  ne  tarde  pas  à  devenir  très-rapide.*  On  a 
fait  aujourd'hui  un  nombre  assez  considérable  d'observations  ba- 


HAUTEUR    ET    POIDS    DE    L'ATMOSPHÈRE.  45 

rométriques  à  différentes  hauteurs  pour  que  nous  puissions  nous 
représenter  exactement  cette  décroissance^  non  plus  théoriquement, 
mais  par  Tobservation  directe. 

En  prenant  une  série  d  observations  faites  à  des  hauteurs  bien 
différentes,  nous  formons  la  petite  table  suivante.  Les  hauteurs 
sont  ramenées  à  la  température  de  zéro. 

Hauteur 
Altitude,  du  baromètre. 

Au  niveau  de  la  mer 0  760 

Hauteur  moyenne  à  TObservatoire  de  Paris 65  756 

Hauteur  moj-enne  à  Strasbourg  (Herreinschneider).  \kk  751 

Haut.  moy.  à  TObservatoire  de  Toulouse  (Petit).  198  746 

Dijon,  Cote-d'Or  ;A.  Perrey) 245  742 

Obser>'atoire  de  Genève  (Plantamour) 403  726 

A  Rodez,  Aveyron  (Blondeau) . .   630  709 

Au  sommet  du  Vésuve  (Palmieri) 1 200  660 

Guatemala  Amérique  (R.  P.  Canudas) 1480  641 

A  Guanaxuato  (Humboldl) 2084  600 

A  rhospice  du  Grand  Saint-Bernard 2478  563 

Au  sommet  du  Faulhorn  (Bravais) 2674  555 

Ville  de  Quito  (Fouqué) 2908  534 

Au  sommet  de  TEtna  (Élie  de  Beaumont) 3320  510 

Dans  plusieurs  ascensions  aéron.  (Flammarion),  4000  475 

Au  sommet  du  Mont-Blanc  (Gh.  Martins) 4800  424 

Sur  le  Ghimboraço  (Humboldt  et  Bonpland) 6100  360 

Au  sommet  de  ribi-Gam'n,  plus  haute  montagne 

escaladée  (Schlagintweit) 6704  340 

Dans  une  ascension  aéronautique  (Gay-Lussac) . . .  7000  325 

Dans  une  ascension  aéronaut.  (Bixio  et  Barrai).. .  7000  3î0 

Dans  plusieurs  ascensions  aéron.  (Glaisher) 8000  274 

Dans  la  plus  grande  ascension  (Glaisher) 1 1000  165 

Cette  série  satisfaisante  d'observations  barométriques,  que  nous 
pouvons  établir  grâce  aux  nombreuses  ascensions  faites  soit  en 
ballon,  soit  sur  les  montagnes,  et  aux  études  de  plusieurs-  ob- 
servateurs dans  des  points  habités  fort  élevés  au-dessus  du  ni- 
veau de  la  mer,  nous  permet  aussi  d'essayer  de  représenter 
par  une  courbe  et  par  une  teinte  cette  décroissance  si  rapide  du 
poids  de  Tatmosphère.  Dans  cette  figure  (16),  la  ligne  hori- 
zontale qui  forme  la  base  représente  Tétat  du  baromètre  au  ni- 
veau de  la  mer  (760"™).  Chaque  ligne  horizontale  reproduit  la 
hauteur  relative  du  baromètre  suivant  Télévation,  représentée 
elle-même  par  la  verticale.  On  voit  par  une  verticale  et  par  la 
teinte  qu'à  Î2500  mètres  la  pression  est  déjà  diminuée  d'un  quart, 
qu'à  5500  elle  Test  de  moitié,  et  qu'à  9500  elle  l'est  des  trois 
quarts  ! 

La  hauteur  du  baromètre  diminue  donc  rapidement  à  mesure 


46  PRESSION    ATMOSPHÉRIQUE    GÉNÉRALE. 

qu'on  s'élève  au-dessus  du  niveau  de  la  mer.  Mais  elle  a'est  pas  la 
même  sur  la  surface  entière  du  globe,  au  niveau  de  la  mer.  Elle 
est  plus  basse  à  l'équateur  que  sous  les  tropiques.  De  part  et  d'au- 
tre de  l'équateur,  où,  corrigée  de  la  pesanteur,  elle  est  de  758  mil- 
limètres, elle  s'élève  jusqu'au  33*  degré  de  latitude  où  elle  atteint 


766  millimètres.  Puis  elle  décroît  jusqu'au  A3'  degré  (7G2™")  vers 
lequel  elle  reste  atationnaire  jusqu'au  -48'.  Elle  continue  ensuite 
de  décroître  jusqu'au  64'  degré,  où  elle  est  descendue  à  753  milli- 
mètres. Enfio,  de  là  elle  remonte  jusqu'aux  dernières  latitudes 
observées,  au  Spitzberg,  75'  degré,  où  la  hauteur  du  baromètre  est 


PRESSION  ATMOSPHÉRIQUE  GÉNÉRALE.     47 

de  768  millimètres.  Entre  la  pression  au  33''  degré  et  celle  au  64""^ 
il  y  a  donc  12  millimètres  de  différence. 

Je  résume  ces  observations^  et  j'en  trace  la  courbe  suivante 
(fig.  17)  d  après  les  mémoires  de  Humboldt^  sir  John  Herschel^ 
capitaine  Beechey^  Poggendorf  et  Erman. 

Ces  variations  dans  la  pression  atmosphérique  sont  probable- 


50       53       60       £3       7(»       71V      «9 


Fig.  17.  — •  Variation  de  la  pression  atmosphérique  au  niveau  de  la  mer^  de  Téquateur 

au  pôle. 


ment  dues  aux  alises  et  aux  courants  supérieurs^  qui  soulèvent 
légèrement  la  masse  entière  de  l'Atmosphère. 

On  conçoit  facilement  que  la  latitude  puisse  avoir  une  influence 
sur  la  pression  de  Tair^  puisque  les  conditions  de  température, 
de  pesanteur  et  de  mouvement  rotatoire  varient  avec  elle.  On 
s'explique  moins  facilement  celle  de  la  longitude.  Cependant  elle 
existe.  A  latitude  égale^  la  pression  moyenne  de  l'Atmosphère  est 


48         ■  PRESSION    ATM03PHÊR IQUE    GÉNÉRALE. 

de  S'^'^^S  plus  forte  sur  l'océan  Atlantique  que  sur  l'océan  Pa- 
cifique. 

La  hauteur  du  baromètre  change  à  chaque  instant.  Cependant 
en  examinant  les  hauteurs  moyennes_,  on  peut  construire  une  carte 
des  ligues  isobares  à  la  surface  de  notre  planète.  C'est  le  travail  que 


LAuiiaipfcérr 


Lu-'IÎ-d^'f.'-l' 


U 


Fi'-T,  IH.  —  r.'frîe  (!fs  îii:iics  i>(ili;iirs  dr  l;i  FrniiLV. 


lîerghaus  donne  pour  h»  glolx'  eiiliiîr;,  et  que  neutre  savant  collègue 
de  la  Sociélé  lurtéorologiqiie,  M.  Reuou,  a  entrepris  pruirla  France. 

On  connaît  à  peu  près,  depuis  longtemj)s,  la  distribution  de  la 
pression  de  rAlmosplière  sur  l'océan  Atlantique  et  sur  Tensemble 
des  côtes. 

La  carte  des  lignes  isobares  en  France  a  été  construite  d'après 


POIDS    DE    L'ATMOSPHÈRE.  49 

« 

un  certain  nombre  de  séries  faites  avec  de  bons  iastruments  h  des 
altitudes  bien  connues.  Ces  points  y  sont  indiqués  avec  les  hauteurs 
baromélriques  réduites  au  niveau  de  la  mer  :  pour  faire  cette  ré- 
duction^ Fauteur  s'est  servi  des  températures  telles  qu*elles  ré- 
sultent du  tracé  des  isothermes  .de  la  France.  Il  a  tenu  compte  de 
toutes  les  corrections  de  variation  de  la  pesanteur  en  latitude  et 
altitude;  comme  partout  il  s*agit  de  plateaux^  la  correction  a  été 
réduite  au  5/8  de  celle  qui  correspondrait  à  des  hauteurs  en  baJ- 
Jon^  d'après  les  calculs  de  Poisson. 

Ce  travail  est  l'analogue  de  celui  que  A.  de  Humboldt  a  donné 
pour  la  distribution  de  la  température  à  la  surface  du  globe^  il  y 
a  cinquante  ans. 

Les  lignes  d'égale  pression  ou  isobares  sont  d'abord  assez  régu- 
lièrement distribuées  quand  on  va  du  N.  au  S.;  elles  se  dirigent  de 
O.S.O.  à  E.  N.  E.  ;  la  ligne  isobare  de  7G1  millimètres  passe  par 
le  midi  de  l'Angleterre  et  des  Pays-Bas;  celle  de  702°*", 50  près  de 
Tours  et  de  Nancv;  mais  le  centre  de  la  France  offre  une  ligne  de 
pression  maximum  très-remai^uable;  la  ligne  isobare  de  768  mil- 
limètres traverse  diagonalement  la  France,  en  passant  près  de 
Strasbourg^  Chaumont^  Dijon,  Clerraont  et  Toulouse;  de  l'autre 
côté,  vers  le  S.  E.,  la  pression  diminue,  et  elle  atteint  un  mini- 
mum non  moins  remarquable  sur  le  golfe  de  Gênes,  où  la  pres- 
sion se  réduit  à  701  """^SO  environ. 

La  courbe  de  762  millimètres  est  formée,  et  son  tracé  assez  bien 
connu  y  à  cause  des  points  assez  nombreux  où  l'on  a  fait  de  bonnes 
obser\'ations.  L'isobare  de  764  millimètres  qui  «passe  tout  près 
d'Oran  et  un  peu  plus  loin  d'Alger  se  prolonge  nécessairement 
dans  ro.  à  peu  près  parallèlement  à  la  précédente. 

Sur  l'Atlantique  on  trouve  un  maximum  de  pression  à  35°  de 
latitude  N.  et  un  minimum  de  pression  vers  l'Islande,  on  ren- 
contre un  minimum  de  pression  à  5*  au  nord  de  l'équateur,  un 
maximum  de  pression  considérable  à  16*^  de  latitude  S.  vers 
Sainte-Hélène,  puis  le  minimum  principal  du  monde  au  S.  du 
cap  Horn;  la  pression  n'y  dépasse  pas  745  millimètres. 

Sur  le  continent  asiatique,  la  distribution  est  absolumest  diffé- 
rente, et  la  Sibérie  offre  un  maximum  de  768  millimètres  ou  envi- 
ron entre  Nertchinsk  et  Bernaoul. 

La  principale  difficulté,  dans  le  calcul  des  altitudes,  est  la  con- 
naissance du  niveau  moyen  de  la  mer.  L'équilibre  n*estpas  absolu 
à  la  surface  des  mers;  leur  niveau  est  influencé  par  plusieurs 
causes  :  la  force  centrifuge  dans  la  zone  équatoriale,  les  vents,  la 

4 


50  POIDS    DE    L'ATMOSPHÈRE. 

pression  barométrique  et  la  température;  ajoutons  la  configuration 
(les  cotes,  qui  <lonne  à  l'action  des  vents  et  à  celle  de  la  marée  un 
ciïeî  différent.  Tout  le  monde  sait  que  la  mer  monte  plus  vite 
qu'elle  ne  descend  ;  quand  les  golfes  sont  resserrés,  cet  effet  est 
plus  j)ron()ncé  :  le  long  des  cotes,  la  mer  doit  être  plus  haute  qu'à 
une  CiU'taine  distance. 

Le  niveau  de  la  mer  à  Marseille  est  plus  bas  de  80  centimètres 
que  le  niveau  moyen  de  TOcéan  sur  nos  côtes.  La  Méditerranée  doit 
être  un  plan  incliné  (|ui  s'abaisse  du  détroit  de  Gibraltar  jusqu'aux 
(•(Mes  de  Syrie.  Le  dernier  nivellement  effectué  en  Egypte,  de  la 
xMéditerranée  à  la  mer  Ronge,  a  montré  que  cette  dernière  est  plus 
haute  que  la  Méditerranée.  Il  est  bien  facile  de  voir  que  ces  mers, 
recevant  boaucouj)  moins  d'eau  qu'elles  n'en  laissent  évaporer, 
doivent  tendre  à  s'abaisser,  et  qu'elles  ne  s'alimentent  que  par 
les  détroits  qui  les  réunissent  à  rOc(''an. 

(le  premier  tableau  général  du  poids  de  l'air  et  de  sa  pression 
sur  la  surface  sphérique  du  ghdje  doit  s  arrêter  à  cette  es(juisse. 
(]'est  en  quelque  sorte  la  statique.  Nous  arriverons  bient(jt  à  la 
dynamique.  L'Atmosphère  est  sans  cesse  en  mouvement,  par  ses 
(l('q)lacements  [)artiels,  horizontaux,  verticaux  et  obliques,  à  la 
surlace  du  globe.  11  en  résulte  que  le  poids  de  Tair  sur  un  lieu 
donné,  ou  la  hauteur  du  baroniètn^  vaiie  sans  cesse.  La  chaleur 
solaire  donne  naissance  à  des  variations  diurnrs  et  à  des  varia- 
tions mcnsuclh's  régulières,  dont  l'intensité  diffère  suivant  les  lati- 
tudes. Le  (lé[)lacemenl  des  grands  courants  donne  naissance  à  des 
variations  étendues  sur  une  vaste  échelle.  Le  changement  de  temps 
s'annonce  par  ces  tluctuations  liées  à  la  pression  générale. 

Toutes  ces  \ariations  dans  la  pression  bai'ométrique  seront  pré- 
sentées et  analysées  dans  notre  septième  Livre,  qui  couronnera  cet 
ouvrage  par  l'exposé  de  l'état  actuel  des  d('ductions  de  la  science 
relatives  au  grand  problème  pratique  de  la  [)révision  du  temps. 

A  propos  du  poids  général  de  l'Atmosphère,  nous  ne  pouvons 
cependant  clore  ce  chapitre  sans  signaler  ce  poids  numérique 
lui-même. 

Sous  ce  titre  :  Combien  pesc  la  masse  entière  de  tout  Vair  qui  est 
au  monde  y  Pascal  a  écrit,  au  moment  où  il  s'adonnait  à  ses  célèbres 
expériences  sur  la  pression  atmosphérique,  un  petit  travail  aussi 
sinq)le  (pie  curieux,  preniicVe  ('^baïU'hede  tout  ce  qui  a  été  composé 
depuis  sur  ce  sujet,  et  qui  contient  dès  le  principe  la  réponse 
absolue  à  la  question  que  nous  venons  de  souligner. 

«  Nous  apprenons  par  ces  (expériences,  dit  il,  que  l'air  qui  est  sur 


POIDS    DE    L'ATMOSPHÈRE.  51 

m 

le  niveau  de  la  mer  pèse  autant  que  Teau  à  la  hauteur  de  31  pieds 
2  pouces;  mais  parce  que  Tair  pèse  moins  sur  les  lieux  plus  éle- 
vés^ et  qu'ainsi  il  ne  pèse  pas  sur  tous  les  points  de  ]a  Terre  éga- 
lement;  on  ne  peut  pas  prendre  un  pied  fixe  qui  marque  combien 
tous  les  lieux  du  monde  sont  chargés;  mais  on  peut  en  prendre 
un  par  conjecture^  bien  approchant  du  juste  :  comme^  par  exem- 
ple, on  peut  faire  état  que  tous  les  lieux  de  la  terre  en  général, 
considérés  comme  également  chargés  d*air,  le  fort  portant  le  fai- 
ble, en  sont  autant  pressés  que  s*ils  portaient  de  Teau  à  la  hauteur 
de  31  pieds;  et  il  est  certain  qu'il  n*y  a  pas  un  demi-pied  d'eau 
d'erreur  en  celte  supposition. 

«  Or,  nous  avons  vu  que  l'air  qui  est  au-dessus  des  montagnes 
hautes  de  500  toises  pèse  autant  queTeau  à  la  hauteur  de  26  pieds 
1 1  pouces.  Par  conséquent,  tout  l'air  qui  s'étend  depuis  le  niveau 
de  la  mer  jusqu'au  haut  des  montagnes  hautes  de  500  toises  pèse 
à  peu  près  la  septième  partie  de  la  hauteur  entière. 

«  Nous  voyons  aussi  de  là  que,  si  toute  la  sphère  de  l'air  était 
pressée  et  comprimée  contre  la  terre  par  une  force  qui,  ia  poussant 
par  le  haut,  la  réduisit  en  bas  à  la  moindre  place  qu'elle  puisse 
occuper,  et  qu'elle  la  réduisît  comme  en  eau,  elle  aurait  alors  la 
hauteur  de  3 1  pieds  seulement.  On  peut  considérer  toute  la  masse 
de  l'air,  de  la  même  sorte  que  si  elle  eût  été  autrefois  comme 
une  masse  d'eau  de  31  pieds  de  haut,  qui  eût  été  raréfiée  et  di- 
latée extrêmement,  et  convertie  en  cet  état  où  nous  l'appelons  air, 
auquel  elle  occupe,  à  la  vérité,  plus  de  place,  mais  auquel  elle 
conserve  précisément  le  même  poids. 

ft  Et  comme  il  n'y  aurait  rien  de  plus  aisé  que  de  supputer  com- 
bien l'eau  qui  environnerait  toute  la  terre  à  31  pieds  pèserait  de 
livres,  et  qu'un  enfant  pourrait  le  faire,  on  trouverait,  par  le 
même  moyen,  combien  tout  l'air  de  la  nature  pèse,  puisque  c'est 
la  même  chose;  et  si  on  en  fait  l'épreuve,  on  trouvera  qu'il  pèse 
à  peu  près  huit  millions  de  millions  de  millions  de  livres. 

«  J'ai  voulu  avoir  ce  plaisir,  et  j'en  ai  fait  le  compte  en  cette 
sorte  :  En  multipliant  le  diamètre  de  la  terre  par  la  circonférence 
de  son  grand  cercle,  on  trouve  qu'elle  a  en  toute  sa  superficie 
spbérique  16495200  lieues  carrées. 

«  C'est-à-dire,  103095000000000  toises  carrées. 

1»  C'est-à-dire,  3711420000000000  pieds  carrés. 

«  Et  parce  qu'un  pied  cube  d'eau  pèse  72  livres,  il  s'ensuit 
qu'un  prisme  d'eau  d'un  pied  carré  de  base  et  de  31  pieds  de 
haut  pèse  2232  livres. 


50  POIDS    DE    L'ATMOSPHÈRE. 

pression  baroiiuHrique  et  la  lempératurc;  ajoutons  la  configuration 
(les  cotes,  qui  donne  h  Taetion  (les  vents  et  à  celle  de  la  marée  iin 
elTeî  tlifférent.  Tout  le  monde  sait  que  la  mer  monte  plus  vile 
qu'elle  ne  descend;  quand  l(*s  golfes  sont  resserrés,  cet  effet  est 
plus  prononcé  :  le  long  des  cotes,  la  mer  doit  (*tre  plus  haute  qu'à 
ime  ((îrtaine  distance. 

Le  niveau  de  la  mer  à  Marseille  est  plus  l)as  de  80  centimètres 
(|ue  le  niveau  moyen  de  l'Océan  sur  nos  côtes.  La  .Méditerranée  doit 
(*tre  un  plan  incliné  (|ui  s  abaisse  du  détroit  de  Gibraltar  jusfju'aux 
cotes  de  Svrie.  1-e  dernier  ni\ellement  effectué  en  Egypte,  de  la 
Méditerranéen  la  mer  Uoiigc,  a  montré  que  cette  dernière  est  plui^ 
baule  que  la  Méditerranée.  II  est  bien  facile  de  voir  que  ces  mers, 
recevant  beaucoup  moins  d'eau  qjrelb's  n'en  laissent  évaporer, 
doi\ent  tendre  à  s'abaisser,  et  rpiellcs  ne  s'alimentent  que  j)ar 
les  détroits  (|ui  les  léunissent  à  l'Océan. 

(le  premier  tabb^au  général  du  poids  de  l'air  et  de  sa  pression 
sur  la  surface  spliérique  du  globe  doit  s  arrêter  h  cette  esquisse. 
(Test  en  quelque  sorte  la  stiiti([U(».  Xous  arriverons  bient(H  h  la 
dynamique.  L'Atmosphère  est  sans  cesse  en  mouvement,  par  ses 
(b'j)lacements  parti(»ls,  horizontaux,  V(»rticau\  et  obliques,  à  la 
sïirface  du  globe.  Il  en  résulte  que  le  poids  de  l'air  sur  un  lieu 
donné,  ou  la  hauteur  du  baromètre,  \aiie  sans  cesse.  La  chaleur 
solaire  donne  naissance  à  des  varialions  diurnoH  et  à  des  varia- 
lions  mcnsucllrs  régulières,  dont  l'intensité  diffère  suivant  les  lati- 
tudes. Le  dé])lacement  des  grands  courants  donne  naissance  à  (les 
variations  étendues  sur  une  vastes  échelle.  Le  changement  de  temps 
s'annonce  par  ces  fluctuations  liées  à  la  pression  générale. 

Toutes  ces  \ariations  dans  la  pression  barométrique  seront  pré- 
sentées et  analysées  dans  notre  septième  Livre,  (|ui  couroimera  cet 
ouvrage  par  Texposé  d(»  l'état  actuel  d(\s  déductions  de  la  science 
relatives  au  grand  problème  praticpie  de  la  |)révision  du  temps. 

A  ])ropos  du  poids  général(le  rAtmos[)hère,  nous  ne  pouvons 
cependant  clore  ce  chapitre  sans  signaler  ce  poids  numérique 
lui-même. 

Sous  ce  titre  :  Combien  phsr  la  massr  enlihre  de  tout  l'air  qui  est 
aufnonde^  Pascal  a  éitrit,  au  moment  où  il  s'adonnait  à  ses  célèbres 
ex[)ériences  sur  la  [)ression  atmosphérique,  un  petit  travail  aussi 
sinq)le  ([lU)  curieux,  pi'eniière  ébauche  de  tout  ce  cpii  aété  composé 
depuis  sur  ce  sujet,  et  (pii  contient  dès  le  j)rincipe  la  réponse 
absolue  à  la  qu(îstion  que  nous  venons  d(»  souligner. 

«  Nous  apprenons  par  ces  expériences,  dit  il,  que  l'air  qui  est  sur 


POIDS    DE    L'ATMOSPHÈRE.  51 

le  niveau  de  la  mer  pèse  autant  que  Teau  à  la  hauteur  de  31  pieds 
2  pouces;  mais  parce  que  Tair  pèse  moins  sur  les  lieux  plus  éle- 
vés^ et  qu'ainsi  il  ne  pèse  pas  sur  tous  les  points  de  la  Terre  éga- 
lement^ on  ne  peut  pas  prendre  un  pied  fixe  qui  marque  combien 
tous  les  lieux  du  monde  sont  chargés;  mais  on  peut  en  prendre 
un  par  conjecture^  bien  approchant  du  juste  :  comme,  par  exem- 
ple, on  peut  faire  état  que  tous  les  lieux  de  la  terre  en  général, 
considérés  comme  également  chargés  d'air,  le  fort  portant  le  fai- 
ble, en  sont  autant  pressés  que  s'ils  portaient  de  Teau  à  la  hauteur 
de  31  pieds;  et  il  est  certain  qu'il  n'y  a  pas  un  demi-pied  d'eau 
d*erreur  en  celte  supposition. 

a  Or,  nous  avons  vu  que  l'air  qui  est  au-dessus  des  montagnes 
hautes  de  500  toises  pèse  autant  queTeau  à  la  hauteur  de  26  pieds 
1 1  pouces.  Par  conséquent,  tout  l'air  qui  s'étend  depuis  le  niveau 
de  la  mer  jusqu'au  haut  des  montagnes  hautes  de  500  toises  pèse 
à  peu  près  la  septième  partie  de  la  hauteur  entière. 

«  Nous  voyons  aussi  de  là  que ,  si  toute  la  sphère  de  l'air  était 
pressée  et  comprimée  contre  la  terre  par  une  force  qui,  ia  poussant 
par  le  haut,  la  réduisit  en  bas  à  la  moindre  place  qu'elle  puisse 
occuper,  et  qu  elle  la  réduisit  comme  en  eau,  elle  aurait  alors  la 
hauteur  de  31  pieds  seulement.  On  peut  considérer  toute  la  masse 
de  l'air,  de  la  même  sorte  que  si  elle  eût  été  autrefois  comme 
une  masse  d'eau  de  31  pieds  de  haut,  qui  eût  été  raréfiée  et  di- 
latée extrêmement,  et  convertie  en  cet  état  où  nous  l'appelons  air, 
auquel  elle  occupe,  à  la  vérité,  plus  de  place,  mais  auquel  elle 
conserve  précisément  le  même  poids. 

«  Et  comme  il  n'y  aurait  rien  de  plus  aisé  que  de  supputer  com- 
bien l'eau  qui  environnerait  toute  la  terre  à  31  pieds  pèserait  de 
livres,  et  qu'un  en&nt  pourrait  le  faire,  on  trouverait,  par  le 
même  moyen,  combien  tout  l'air  de  la  nature  pèse,  puisque  c'est 
la  même  chose;  et  si  on  en  fait  l'épreuve,  on  trouvera  qu'il  pèse 
à  peu  près  huit  millions  de  millions  de  millions  de  livres. 

«  J'ai  voulu  avoir  ce  plaisir,  et  j'en  ai  fait  le  compte  en  cette 
sorte  :  En  multipliant  le  diamètre  de  la  terre  par  la  circonférence 
de  son  grand  cercle,  on  trouve  qu'elle  a  en  toute  sa  superficie 
sphérique  16495200  lieues  carrées. 

u  C'est-à-dire,  103095000000000  toises  carrées. 

•  Cest-à-dire,  3711420000000000  pieds  carrés. 

«  Et  parce  qu'un  pied  cube  d'eau  pèse  72  livres,  il  s'ensuit 
qu'un  prisme  d*eau  d'un  pied  carré  de  base  et  de  31  pieds  de 
haut  pèse  2232  livres. 


l.  PmIDS     r»E     r/ ATMOSPHÈRE. 

p;^"'-ri«»n  l»ir  •^i^'•^^i'Jîu*  r\  la  tt^rnp^raMirr*:  •i;«»fi^ons  li  0"Qti-:urarinQ 
<le>  <:ô-,r*!»,  qui  »'<»nrie  \i  1  ,irMi»ri  il«"?  vr-nt^i  r*t  à  ri^à*^  tjt*  la  mai^'-e  uq 
i-lT--'  «litT^-r-nî.  ÏMiit  U^  rnorult*  sait  que  la  mer  iii>>:itt^  p!:is  vite 
qrj  rll-'  ru*  ^l^•-f••^'l'l  :  <[»:.in«l  |r*s  i:ijItV'>  >nn^  rës:?érr>^s.  cet  elTet  e<i 
[îij.s  (-r«»riM:trr  :  !-  Innu*  «K-s  rôt»  s,  la  mer  «Init  r^rê  plus  haute  qu'à 
i.n  •  '•  -i  taine  .li'.t.in'  ê. 

I.»'  ni^'-au  'lé  la  m^^-r  a  Mar>»-ille  est  plus  f'js  Je  SO  oenti[nèî.n?5 
que  le  nivr-.'ju  nio^fn  «le  l'Of-ran  >ur  nos  rôtes.  La  Méditerranée  <loit 
être  un  [»l.iu  ificline  qui  ^  ahai-.-'e  «lu  «Ir'mit  «le  Gibraltar  jusqu'aux 
eûtes  lie  Svrie.  \j^  «hTiiier  ni\ fljeui^n^  etTertué  eii  Eirxpv,  .je  11 
^Ié•lI^•n^mée  à  li  Irl^•r  Rmu^v.,  ^  mi.n^ré  que  cet^*  dr'rniere  est  plus 
li;iuie  que  !  i  .^[e'll'  -rranée.  Il  e.-t  l»ien  f.u  ile  «le  v«»ir  que  ee^^  mers, 
re<>"v  int  îi'.tuenuj)  ui»)iii>  «leiuquelK-s  n  en  laissent  e\a[iorer, 
(inivriit  t»*:i«li'^*  a  >  ahai:?-er.  et  quelles  ne  s  alirnenteat  que  par 
les  'Irtiiuîs  qui  le:^   réuni-:*ent  a  1  Orran. 

Te  [►p'-uiier  taMeau  i:énéral  du  p'»i'ls  d»^  1  air  et  de  sa  pression 
>ur  la  >urfaee  sjdrérique  du  i:l'd,e  d«'if  s  arrès-r  à  cette  esipiisse. 
(re>t  en  quelque  Sorte  ]a  >taMque.  Vous  arriverons  bient«'»t  à  la 
dxuaiuiqu'*.  l/Atmo>pliere  v>\  sans  res>e  en  mouvement,  jïar  ses 
déj)laccrnerits  partiels,  horizontaux,  vertieauv  et  obliques,  à  la 
>urrae«'  du  tilohe.  Il  en  ré>idtM  que  le  jHiids  de  l'air  sur  un  lieu 
donné,  u\\  la  h;iut»Mu*  du  baromètre,  \arie  sans  cesse.  La  chaleur 
.-olai'-e  «lonrie  uai^^ine»  ji  (b*s  r/irifitions  (linrnfs  et  à  des  varia- 
/ions  ntf'ftsif^'lh's  régulières,  dont  liîilensité  tliffere  suivant  les  iati- 
tuder,.  Le  déplaerruenl  ries  irrand.^  enuran's  donne  naissance  à  des 
\ariations  éterirlue>  >ui"  une  vaste  érhelle.  Le  chanirement  de  temps 
s  annoner»  par  ees  tluetuatious  liées  à  la  pression  iiénérale. 

Toutes  ees  \arialious  dans  la  pi-ession  barométrique  seront  pré- 
>eutér>  et  anaivsées  dans  notn*  stqjtième  Livre,  qui  couronnera  cet 
ouvra;L:e  [)ar  rc\|)Osé  de  létal  aeturd  des  déductions  de  la  science 
relatives  au  frrand  problème  pratique  de  la  prévision  du  temps. 

A  i)ropos  du  poids  ^^énéral  ile  rAtmosphère,  nous  ne  pouvons 
cep(»ndant  clore  ce  chapitre  sans  siirnaler  ce  poids  numérique 
lui-même. 

Sous  ce  titre  :  (jniihien  p>sp  la  masse  rntirre  de  tout  l'air  qui  est 
fiumomlf'^  Pascal  a  écrit,  au  moment  (ùi  il  s'adonnait  à  ses  célèbres 
e\[)^'riener's  sur  la  pression  atmosphérirpie,  un  petit  travail  aussi 
simple  rpu!  curieux,  premiènMd)au(die  de  tout  ce  qui  a  été  composé 
<lcpuis  >ur  ce  sujet,  et  qui  couti(»nt  dès  le  principe  la  réponse 
absolue  à  la  question  qu(»  nous  venf»ns  de  souliijrner. 

«  Nous  ap[>n!nonH  par  ces  expériences,  dit  il,  que  Tair  qui  est  sur 


POIDS    DE    L'ATMOSPHÈRE.  51 

le  niveau  de  la  mer  pèse  autant  que  Teau  à  la  hauteur  de  31  pieds 
2  pouces;  mais  parce  que  Tair  pèse  moins  sur  les  lieux  plus  éle- 
vés, et  qu'ainsi  il  ne  pèse  pas  sur  tous  les  points  de  la  Terre  éga- 
lement, on  ne  peut  pas  prendre  un  pied  fixe  qui  marque  combien 
tous  les  lieux  du  monde  sont  chargés;  mais  on  peut  en  prendre 
un  par  conjecture,  bien  approchant  du  juste  :  comme,  par  exem- 
ple, on  peut  faire  état  que  tous  les  lieux  de  la  terre  en  général, 
considérés  comme  également  chargés  d*air,  le  fort  portant  le  fai- 
ble, en  sont  autant  pressés  que  s*ils  portaient  de  Teau  à  la  hauteur 
de  31  pieds;  et  il  est  certain  qu'il  n*y  a  pas  un  demi-pied  d'eau 
d'erreur  en  celte  supposition. 

«  Or,  nous  avons  vu  que  l'air  qui  est  au-dessus  des  montagnes 
hautes  de  500  toises  pèse  autant  que  Teau  à  la  hauteur  de  26  pieds 
1 1  pouces.  Par  conséquent,  tout  l'air  qui  s'étend  depuis  le  niveau 
de  la  mer  jusqu'au  haut  des  montagnes  hautes  de  500  toises  pèse 
à  peu  près  la  septième  partie  de  la  hauteur  entière. 

(c  Nous  voyons  aussi  de  là  que,  si  toute  la  sphère  de  l'air  était 
pressée  et  comprimée  contre  la  terre  par  une  force  qui,  4a  poussant 
par  le  haut,  la  réduisit  en  bas  à  la  moindre  place  qu'elle  puisse 
occuper,  et  qu'elle  la  réduisit  comme  en  eau,  elle  aurait  alors  la 
hauteur  de  31  pieds  seulement.  On  peut  considérer  toute  la  masse 
de  l'air,  de  la  même  sorte  que  si  elle  eût  été  autrefois  comme 
une  masse  d'eau  de  31  pieds  de  haut,  qui  eût  été  raréfiée  et  di- 
latée extrêmement,  et  convertie  en  cet  état  où  nous  l'appelons  air, 
auquel  elle  occupe,  à  la  vérité,  plus  de  place,  mais  auquel  elle 
conserve  précisément  le  même  poids. 

«  Et  comme  il  n'y  aurait  rien  de  plus  aisé  que  de  supputer  com- 
bien l'eau  qui  environnerait  toute  la  terre  à  31  pieds  pèserait  de 
livres,  et  qu'un  enfant  pourrait  le  faire,  on  trouverait,  par  le 
même  moyen,  combien  tout  l'air  de  la  nature  pèse,  puisque  c'est 
la  même  chose;  et  si  on  en  fait  l'épreuve,  on  trouvera  qu'il  pèse 
à  peu  près  huit  millions  de  millions  de  millions  de  livres. 

«  J'ai  voulu  avoir  ce  plaisir,  et  j'en  ai  fait  le  compte  en  cette 
sorte  :  En  multipliant  le  diamètre  de  la  terre  par  la  circonférence 
de  son  grand  cercle,  on  trouve  qu'elle  a  en  toute  sa  superficie 
spbérique  16495200  lieues  carrées. 

w  C'est-à-dire,  103095000000000  toises  carrées. 

«  C'est-à-dire,  3711420000000000  pieds  carrés. 

ce  Et  parce  qu'un  pied  cube  d'eau  pèse  72  livres,  il  s'ensuit 
qu'un  prisme  d'eau  d'un  pied  carré  de  base  et  de  31  pieds  de 
haut  pèse  2232  livres. 


50  POIDS    DE    L'ATMOSPHÈRE. 

pression  barométrique  et  la  température;  ajoutons  la  configuration 
des  côtes,  qui  donne  It  Taetion  des  vents  et  à  celle  de  la  marée  un 
eflet  différent.  Tout  le  monde  sait  que  la  mer  monte  plus  vite 
qu'elle  ne  descend;  quand  les  golfes  sont  resserrés^  cet  effet  est 
plus  prononcé  :  le  long  des  côtcS|  la  mer  doit  être  plus  haute  qu'à 
une  certaine  distance. 

Le  niveau  de  la  mer  à  Marseille  est  plus  bas  de  80  centimètres 
que  le  niveau  moyen  de  TOcéan  sur  nos  côtes.  La  Méditerranée  doit 
être  un  plan  incliné  qui  s  abaisse  du  détroit  de  Gibraltar  jusqu'aux 
côtes  de  Syrie.  Le  dernier  nivellement  effectué  en  Egypte,  de  la 
Méditerranée  à  la  mer  Rouge,  a  montré  que  cette  dernière  est  plus 
haute  que  la  Méditerranée.  Il  est  bien  facile  de  voir  que  ces  mers, 
recevant  beaucoup  moins  d'eau  qu'elles  n'en  laissent  évaporer, 
doivent  tendre  à  s'abaisser,  et  qu'elles  ne  s'alimentent  que  par 
les  détroits  qui  les  réunissent  à  l'Océan. 

Ce  premier  tableau  général  du  poids  de  l'air  et  de  sa  pression 
sur  la  surface  sphérique  du  globe  doit  sarréter  à  cette  esquisse, 
(^'est  en  quelque  sorte  la  statique.  Nous  arriverons  bientôt  à  la 
dynamique.  L'Atmosphère  est  sans  cesse  en  mouvement,  par  ses 
déplacements  partiels,  horizontaux,  verticaux  et  obliques^  à  la 
surface  du  globe.  II  en  résulte  que  le  poids  de  l'air  sur  un  lieu 
donné,  ou  la  hauteur  du  baromètre,  varie  sans  cesse.  La  chaleur 
solaire  donne  naissance  à  des  variations  diurms  et  à  des  varia- 
tions mensuelles  régulières,  dont  l'intensité  diffère  suivant  les  lati- 
tudes. Le  déplacement  des  grands  courants  donne  naissance  à  des 
variations  étendues  sur  une  vaste  échelle.  Le  changement  de  temps 
s'annonce  par  ces  fluctuations  liées  à  la  pression  générale. 

Toutes  ces  variations  dans  la  pression  barométrique  seront  pré- 
sentées et  analysées  dans  notre  septième  Livre,  qui  couronnera  cet 
ouvrage  par  l'exposé  de  l'état  actuel  des  déductions  de  la  science 
relatives  au  grand  problème  pratique  de  la  prévision  du  temps. 

A  propos  du  poids  général  de  l'Atmosphère,  nous  ne  pouvons 
cependant  clore  ce  chapitre  sans  signaler  ce  poids  numérique 
lui-même. 

Sous  ce  titre  :  Combien  pèse  la  masse  entière  de  tout  t*air  qui  est 
au  tnonde,  Pascal  a  écrit,  au  moment  où  il  s'adonnait  à  ses  célèbres 
expériences  sur  la  pression  atmosphérique,  un  petit  travail  aussi 
simple  (jue  curieux,  première  ébauche  de  tout  ce  qui  a  été  composé 
depuis  sur  ce  sujet,  et  qui  contient  dès  le  principe  la  réponse 
absolue  à  la  question  que  nous  venons  de  souligner. 

«  Nous  apprenons  par  ces  expériences^  dit -il,  que  l'air  qui  est  sur 


POIDS    DE    L'ATMOSPHÈRE,  51 

le  niveau  de  la  mer  pèse  autant  que  Teau  à  la  hauteur  de  31  pieds 
2  pouces;  mais  parce  que  Tair  pèse  moins  sur  les  lieux  plus  éle- 
véSy  et  qu'ainsi  il  ne  pèse  pas  sur  tous  les  points  de  la  Terre  éga- 
lement^ on  ne  peut  pas  prendre  un  pied  fixe  qui  marque  combien 
tous  les  lieux  du  monde  sont  chargés;  mais  on  peut  en  prendre 
un  par  conjecture^  bien  approchant  du  juste  :  comme^  par  exem- 
ple^ on  peut  faire  état  que  tous  les  lieux  de  la  terre  en  général^ 
considérés  comme  également  chargés  d*air^  le  fort  portant  le  fai- 
ble^ en  sont  autant  pressés  que  s*ils  portaient  de  Feau  à  la  hauteur 
de  31  pieds;  et  il  est  certain  qu'il  n*y  a  pas  un  demi-pied  d'eau 
d'erreur  en  celte  supposition. 

«  Or^  nous  avons  vu  que  Tair  qui  est  au-dessus  des  montagnes 
hautes  de  500  toises  pèse  autant  queTeau  à  la  hauteur  de  26  pieds 
1 1  pouces.  Par  conséquent^  tout  l'air  qui  s'étend  depuis  le  niveau 
de  la  mer  jusqu'au  haut  des  montagnes  hautes  de  500  toises  pèse 
à  peu  près  la  septième  partie  de  la  hauteur  entière. 

u  Nous  voyons  aussi  de  là  que^  si  toute  la  sphère  de  l'air  était 
pressée  et  comprimée  contre  la  terre  par  une  force  qui^  ia  poussant 
par  le  haut^  la  réduisit  en  bas  à  la  moindre  place  qu'elle  puisse 
occuper^  et  qu'elle  la  réduisît  comme  en  eau^  elle  aurait  alors  la 
hauteur  de  31  pieds  seulement.  On  peut  considérer  toute  la  masse 
de  l'air^  de  la  même  sorte  que  si  elle  eût  été  autrefois  comme 
une  masse  d'eau  de  31  pieds  de  haut^  qui  eût  été  raréfiée  et  di- 
latée extrêmement,  et  convertie  en  cet  état  où  nous  l'appelons  air, 
auquel  elle  occupe,  à  la  vérité,  plus  de  place,  mais  auquel  elle 
conserve  précisément  le  même  poids. 

«  Et  comme  il  n'y  aurait  rien  de  plus  aisé  que  de  supputer  com- 
bien l'eau  qui  environnerait  toute  la  terre  à  31  pieds  pèserait  de 
livres,  et  qu'un  enfant  pourrait  le  faire,  on  trouverait,  par  le 
même  moyen,  combien  tout  l'air  de  la  nature  pèse,  puisque  c'est 
la  même  chose;  et  si  on  en  fait  l'épreuve,  on  trouvera  qu'il  pèse 
à  peu  près  huit  millions  de  millions  de  millions  de  livres. 

«  J'ai  voulu  avoir  ce  plaisir,  et  j'en  ai  fait  le  compte  en  cette 
sorte  :  En  multipliant  le  diamètre  de  la  terre  par  la  circonférence 
de  son  grand  cercle,  on  trouve  qu'elle  a  en  toute  sa  superficie 
sphérique  16495200  lieues  carrées. 

w  C'est-à-dire,  103095000000000  toises  carrées. 

«  C'est-à-dire,  3711420000000000  pieds  carrés. 

«  Et  parce  qu'un  pied  cube  d'eau  pèse  72  livres,  il  s'ensuit 
qu'un  prisme  d'eau  d'un  pied  carré  de  base  et  de  31  pieds  de 
haut  pèse  2232  livres. 


62  POIDS    DE    L'ATMOSPHÈRE. 

«  Donc^  ôi  la  Terre  était  couverte  d'eau  jusqu'à  la  hauteur  de 
31  pieds,  il  y  aurait  autant  de  prismes  d'eau  de  31  pieds  de 
haut  qu'elle  a  de  pieds  carrés  en  toute  sa  surface. 

«  Et  partant  elle  porterait  autant  de  2232  livres  d'eau  qu'elle  a 
de  pieds  carrés  en  toute  sa  surface. 

aDonc  cette  massed'eau  entière  pèserait  8  283  889  440  000  000  000 
livres.  Et  tout  l'air  qui  est  au  monde  pèse  ce  même  poids,  c'est- 
à-dire  huit  millions  de  millions  de  millions,  deux  cent  quatre- 
vingt-trois  mille  huit  cent  quatre-vingt-neuf  millions  de  mil- 
lions, quatre  cent  quarante  mille  millions  de  livres.  » 

Ce  curieux  calcul  de  Pascal  n'est  pas  essentiellement  modifié  par 
les  mesures  contemporaines.  Nous  pouvons  arriver  à  la  même 
détermination  par  un  autre  procédé. 

La  pression  atmosphérique  est  de  1  kilog.  33  grammes  par  centi- 
mètre carré,  ou  de  1 03  kilog.  par  décimètre  carré,  ou  de  1 0330kilog. 
par  mètre  carré. 

Une  surface  de  10  mètres  carrés,  supportant  un  poids  d'air  cent 
fois  plus  grand  que  le  précédent,  représente  I  033  000  kilog.  Une 
surface  de  100  mètres  carrés  supporte  103300000;  et  une  surface 
de  1000  mètres  carrés  10330000000:  dix  milliards  330  millions 
de  kilog.  d'air. 

Or  la  surface  totale  de  la  terre  est  d'environ  510  millions  de 
kilomètres  carrés.  En  multipliant  le  nombi*e  précédent  par  510 
millions,  on  obtient  le  poids  colossal  de  5  quintillions  2G8  qua- 
trillions  de  kilogrammes.  A  cause  des  platt^aux  qui  s'élèvent  sen- 
siblement au-dessus  du  niveau  de  la  mer,  nous  devons  admettre 
5  quintillions  (Pascal  n'avait  trouvé  que  4  quintillions).  C'est  le 
poids  réel  de  toute  l'atmosphère  terrestre. 

Le  poids  de  la  Terre  étant  de  5875000  quintillions  de  kilog. 
on  voit  que  le  poids  de  l'Atmosphère  est  à  peu  près  la  millionième 
partie  du  pojds  de  la  planète,  ou,  plus  exactement,  la  onze  cent 
millième  partie. 

Si  toute  cette  masse  d'air  se  trouvait  agglomérée  en  une  seule 
boule,  elle  pèserait  autant  qu'une  boule  de  cuivre  massive  de  près 
de  100  kilomètres  de  diamètre,  ou  de  75  lieues  de  tour! 

On  voit  que  le  poids  de  l'air  est  loin  d'être  insignifiant,  et  nous 
concevrons  facilement  plus  tard  les  terribles  ravages  du  vent  et 
des  ourag.ins  dont  nous  aurons  à  nous  entretenir. 


CHAPITRE  V. 


COMPOSITION   CHIMIQUE    DE   KAIR. 


C'est  au  grand  chimiste  français  Lavoisier  que  la  science  est 
redevable  de  la  découverte  de  la  composition  chimique  de  lair. 

Remontons  directement  aux  recherches  de  ce  laborieux  obser- 
vateur, et  écoutons  de  sa  propre  bouche  le  résumé  de  ses  curieuses 
études. 

Notre  atmosphère,  remarque-t-il,  doit  être  formée  de  la  réunion 
de  toutes  les  substances  susceptibles  de  demeurer  dans  Tétat  aéri- 
forme  au  degré  habituel  de  température  et  de  pression  que  nous 
éprouvons.  Ces  fluides  forment  une  masse  de  nature  à  peu  près  ho- 
mogène, depuis  la  surface  de  la  Terre  jusqu'à  la  plus  grande  hauteur 
à  laquelle  on  soit  encore  parvenu,  et  dont  la  densité  décroît  en 
raison  inverse  des  poids  dont  elle  est  chargée  ;  mais  il  est  possible 
que  cette  première  couche  soit  recouverte  d'une  ou  de  plusieurs 
autres,  de  fluides  très-différents. 

Quel  est  le  nombre  et  quelle  est  la  nature  des  fluides  élasti* 
ques  qui  composent  cette  couche  inférieure  que  nous  habitons? 

Après  avoir  établi  que  la  chimie  présente  deux  méthodes  essen- 
tielles pour  l'étude  des  corps,  savoir  l'analyse  et  la  synthèse, 
Lavoisier  décrit  comme  il  suit  sa  fameuse  expérience  de  la  pre- 
mière analyse  de  l'air  : 

J'ai  pris  un  matras  (fig.  ]9|  de  36  pouces  cubiques  environ  de  capacité,  dont 
le  col  était  très-long  et  avait  6  k  7  lignes  de  grosseur  intérieurement.  Je  l'ai  courbé, 
comme  on  le  voit  représenté  (fig.  20),  de  manière  qu'il  pût  ôtre  placé  dans  un 
fourneau  M,  tandis  que  l'extrémité  e  de  son  col  irait  s'engager  sous  la  cloche 
0,  placée  dans  le  bain  de  mercure.  J'ai  introduit  dans  ce  matras  k  onces  de  mer- 
cire  très-pur,  puis,  en  suçant  avec  un  siphon  que  j'ai  introduit  sous  la  cloche  G, 


54 


COMPOSITION     CHIMIQUE    DE    L'AIR. 


j'ai  élevé  le  mercure  jusqu'en  L;  j'ai  marqué  soigneusement  cette  hauteur  avec 
une  bande  de  papier  collé,  et  j'ai  observé  exaclenient  le  baromètre  et  le  thermo- 
mëU-e. 

Les  choses  ainsi  préparées,  j'ai  allumé  du  feu  dans  le  fourneau,  et  je  l'ai  entre- 
tenu presque  continuellement  pendant  douze  jours,  de  manière  que  le  mercure 
fût  échauffé  jusqu'au  degré  nécessaire  pour  le  faire  bouillir. 

[|  ne  s'est  rien  passé  de  remarquable  pendant  tout  le  premier  jour  :  le  mercure, 
quoique  non  bouillant,  était  dans  un  état  d'évaporation  continuelle,  il  tapissait 
l'intérieur  des  vaisseaux  de  goiitteletles,  d'abord  très-fines,  qui  allaient  ensuite  en 
augmentant,  et  qui,  lorsqu'elles  avaient  acquis  un  certain  volume,  retombaient 
d'elles-mêmes  au  fond  du  vase  et  se  réunissaient  au  reste  du  mercure.  Le  second 
jour,  j'ai  commencé  à  voir  nager  à  la  surface  du  mercure  de  petites  parcelles  rou- 
ges, qui  pendant  quatre  ou  cinq  jours  ont  augmenté  en  nombre  et  en  volume, 
après  quoi  elles  ont  cessé  de  grossir  et  sont  restées  absolument  dans  lemèmettat. 
Au  bout  de  douze  jours,  voyant  que  la  calcinalion  du  mercure  ne  faisait  plus  aucun 
progrès,  j'ai  éteint  le  fi'u  et  j'ai  laissé  refroidir  les  vaisseaux.  Le  volume  de  l'air 


Fig.  30.  —  L'appareil. 


contenu  tant  dans  le  raatras  que  dans  son  col  et  sous  ta  partie  vide  de  la  cloche 
était,  avant  l'opération,  do  50  pouces  cubiques  environ.  Lorsque  l'évaporation  a  été 
finie,  ce  même  volume,  à  pression  et  à  température  égales,  ne  s'est  plus  trouvé  que 
de  ki  à  43  pouces:  il  y  avtût  eu,  par  couséquent,  une  diminution  de  volume  d'un 
sixième  environ.  D'un  aulre  c.té,  ayant  rassemblé  soigneusement  les  parcelles 
rouges  qui  s'étaient  formées,  et  les  ayant  séparées,  autant  qu'il  était  possible,  du 
mercure  coulant  dont  elles  étaient  baignées,  leur  poids  s'est  trouvé  de  45  grains. 

L'air  qui  restait  après  cette  opération,  et  qui  avait  élè  réduit  aux  cinq  sixièmes 
de  son  volume  par  la  calcination  du  mercure,  n'était  plus  propre  à  la  respiration 
ni  à  la  combustion  ;  car  les  animaux  qu'on  y  introduisaity  périssaient  en  peu  d'in- 
stant, et  les  lumières  s'y  éteignaient  sur-le-champ,  comme  s'y  on  les  eût  plongées 
dans  l'eau. 

D'un  aulre  cùli5,  j'ai  pris  les  45  grains  de  matière  rouge  qui  s'était  fonnée  [wn- 
dant  l'opération,  je  les  ai  introduits  dans  une  très-pelite  cornue  de  verre  à  laquelle 
était  adaplé  un  appareil  propre  à  recevoir  les  produits  liquides  et  aériformea  qui 
pourraient  se  sèiiarer  ;  ayant  allumé  du  feu  dans  le  fourneau,  j'ai  observé  qu'à  me- 
sure que  la  matière  roug^  était  échauffée,  sa  couleur  augmentait  d'intensité. 
Lorsque  ensuite  la  cornue  a  approché  de  l'incandescence,  la  matière  rouge  a  corn- 
mencé  à  perdre  peu  à  peu  de  son  volume,  et  en  quelques  minutes  elle  a  entièrement 
disparu  ;  en  même  temps,  il  s'est  condensé  dans  le  petit  récipient  41  grsips  1/3  de 
meicure  coulant,  et  il  a  passé  sous  la  cloche  7  à  8  pouces  cubiques  d'un  fluide  élas- 


Kg.  11.  —  Ltvoisier  analysant  l'air  atmuipliérique. 


EXPÉRIENCES    DE    LAVOISIER.  57 

tique  beaucoup  plus  propre  que  Pair  de  Tatmosplière  h  entretenir  la  combustion  et 
U  respiration  des  animaux. 

Ayant  fait  passer  une  portion  de  cet  air  dans  un  tube  de  verre  d'un  pouce  de 
Jiamètre,  et  y  ayant  plongô  une  bougie,  elle  y  répandait  un  éclat  éblouissant  ;  le 
charbon,  au  lieu  de  s'y  consumer  paisiblement  comme  dans  Tair  ordinaire,  y  brû- 
lait avec  flamme  et  crépitation,  à  la  manière  du  phosphore,  et  avec  une  vivacité  de 
lumière  que  les  yeux  avaient  peine  à  supporter.  Cet  air  que  nous  avons  découvert 
prosque  en  même  temps,  M.  Prieslley,  M.  Schéele  et  moi,  a  été  nommé,  par  le 
premier,  air  déphlogistiqué ;  par  le  second,  air  empyrial.  Je  lui  avais  d'abord 
donné  le  nom  d'atr  éminemment  respirable;  depuis  on  y  a  substitué  celui  d'at'r 
vitaL 

En  réfléchissant  sur  les  circonstances  de  cette  expérience,  on  voit  que  le  mer- 
rurp,  en  se  calcinant,  absorbe  la  partie  salubre  et  respirable  de  Tair,  ou,  pour 
parler  d'une  manière  plus  rigoureuse,  la  base  de  celte  partie  respirable  ;  que  la 
^lortion  d'air  qui  reste  est  une  espèce  de  mofette  incapable  d'entretenir  la  com- 
bustion et  la  respiration  ;  l'air  de  l'atmosphère  est  donc  composa  de  deux  fluides 
éJa<;tiques  de  nature  diflFérente  et  pour  ainsi  dire  opposée. 

Une  preuve  de  cette  importante  vérité,  c'est  qu'en  recombinant  les  deux  fluides 
élastiques  qu'ion  a  ainsi  obtenus  séparément,  c'est-à-dire  les  («2  pouces  cubiques  de 
mofette  ou  air  non  respirable  et  les  kS  pouces  cubiques  d'air  respirable,  on 
rp-forme  de  l'air  en  tout  semblable  à  celui  de  l'atmosphère,  et  qui  est  propre,  à 
peu  près  au  même  degré,  à  la  combustion,  à  la  calcination  des  métaux  et  à  la  res- 
piration des  animaux.... 

Arrivant  plus  loin  aux  dénominations  à  donner  aux  substances 
découvertes,  Lavoisier  ajoute  : 

La  température  de  la  planète  que  nous  habitons  se  trouvant  très-voisine  du 
de$rn'*  où  l'eau  passe  de  l'état  liquide  à  l'état  solide,  el  réciproquement,  et  ce  phé- 
nomène s'opérant  fréquemment  sous  nos  yeux,  il  n'est  pas  étonnant  que,  dans 
toutes  les  langues,  au  moins  dans  les  climats  où  l'on  éprouve  une  sorte  d'hiver, 
on  ait  donné  un  nom  à  l'eau  devenue  solide  par  l'absence  du  calorique. 

Nous  n'avons  pas  jugé  qu'il  nous  fiU  permis  de  changer  deî>  noms  reçus  et  con- 
sacrés dans  la  société  par  un  antique  usage.  Nous  avons  donc  atUiché  aux  mots 
d'eott  et  de  giace  leur  signiflcation  vulgaire  ;  nous  avons  de  môme  exprimé  par  le 
mot  d'air  la  collection  des  fluides  élastiques  qui  composent  notre  atmosphère. 

C'est  principalement  du  grec  que  nous  avons  tiré  les  mots  nouveaux,  et  nous 
avons  fait  en  sorte  que  leur  étyniologie  rappelât  l'idée  des  choses  que  nous  nous 
proposions  d'indiquer;  nous  nous  sommes  surtout  attaché  k  n'admettre  que  des 
mots  courts  et,  autant  qu'il  était  possible,  qui  fussent  susceptibles  de  former  des 
idjectifs  et  des  verbes. 

D'après  ces  princifies,  nous  avons  conservé  le  nom  de  gaz,  employé  par  Van- 
Helinont,  et  nous  avons  rangé  sous  cette  dénomination  la  classe  nombreuse  des 
fluides  élastiques  aériformcs. 

L'air  «le  l'atmosphère  est  principalement  composé  de  deux  fluides  aériformes  ou 
paz:  Pun  respirable,  susceptible  d'entretenir  la  vie  des  animaux,  dans  lequel  les 
métaux  se  calcinent  et  les  corps  combustibles  peuvent  brûler  ;  l'autre,  qui  a  des 
propriétés  absolument  opposées,  que  les  animaux  ne  peuvent  res]»irer,  qui  ne  peut 
^nlr*»t4»nir  la  combustion,  etc.  Nous  avons  donné  à  la  base  de  la  portion  respirable 
dp  Tair  le  nom  tToxygéne,  en  le  dérivant  des  deux  mots  grecs  ^ç,  acide,  yê(vo|jwk, 
fengendre^  parce  qu'en  effet  une  d(»s  propriétés  les  plus  générales  de  cette  base  est 
àe  former  des  acides  en  se  combinant  avec  la  plupart  des  substances.  Nous  appel- 
lerons donc  Oxygène  la  réunion  de  cette  bcise  avec  le  calorique.  Sa  pesanteur  dans 
«et  étal  est  assez  exactement  d'un  demi-grain  poids  de  marc  par  pouce  cube,  ou 
d*une  once  et  demie  par  pied  cube,  le  tout  à  10  degrés  de  température  et  à  28  ouces 
<lu  baromètre. 


COMPOSITION     CHIMIQUE     DE    I/Aflt. 


„V.|,-,nl|,;,s,.nn>r,-lr.-.-l,ir„ 
nom  a,.  ^,■,  !..-:■  .1.  1:.  m-,>|,n, 


rlii'  non  nspir;iMc  <iy  Tiiir  dv  l'iitiims^plièi 
Moii-  nous  ',nriini.-<  ronlvul.'  .1,-  iK-.hnrc 
■  1.^1/  lii'  [irivcr  i|i'  la  ïii'  li-s  aninijinx  qui 


I  .1.' 


I,a  iiaUm'  di'  i'air  l'tuil  donr  ('•taljlic  iietlciiii^iit  pat-  ci;s  expô- 
lieiici'S,  ijuî  soni  ilo  l'annéi'  I  (77.  Sa  véiitaMe  uoiiipo^ilion,  tou- 
tefois, ne  l'dt  (.■oniiiii'  cuinpUHi'itH'iil  (pip  ilans  nolie  sièilc. 

L;i  |)iviiii(-re  analyse  cvaete  de  l'air  reinonte  à  ciiupiante  ans  à 


peine,  et  ell*!  csi  dm-  à  (j.i\-Lnsri;i(r  et  lliiiiiliuldl,  qui  IrM-eiitèreiit 
par  riivdroiit'iie  au  niovi'ii  df  Vfiidioiiictrc. 

Lot-sipi'iiiiM|)i're  la  i(ini!iU!>lion  d'un  luélannede  MiUnnes  é^auv 
d'air  et  d'Iiydruiii-no  [nir,  dans  l'end ioniètre  à  niei'ciU'e,  tout  1  oxy- 
îi;ène  disparait  sons  forme  d"ean  «pii  se  eoiidense  en  rusée,  dont  le 
vidunni  est  iiéi;lif:;e;ilile,  el  il  reste  un  iiH'laniie  formé  d'azote  et  de 
l'excès  dlijdroiiène  employé  ;  or  rii\di'o^ène  fuit  disj^raïtre,  à 
l'étal  ircaii,  un  yolunie  d'oxyj;ène  éifal  à  la  moitié  du  sien.  Il  suit 
de  là  ipie  le  yohime  de  l'oxygèni^  eontejiu  dans  l'air  riie-suré  est 
éf-al  au  tiers  du  volume  disparu.  Si  la  mesure  de  Tuir,  de  l'Iiy- 
(iri)jjèiie,  puis  des  gaz  a]irès  l'explosion,  est  ('aile  à  la  même  pres- 
sion et  il  la  même  température;  si,  de  plus,  les  yaz  étaient  saturés 


1.  OEuvri'ft  Je  Laro: 


:  KM\ 


■  I. 


DIVERSES    ANALYSES    DE    L"AIR.  59 

d'humidité  avant  l'explosion,  les  déterminations  faites  ne  com- 
porteront aucune  correction.  Tel  est  le  principe  «Je  la  méthode, 

Gay-Lussac  «t  Uumholdt  trouvèrent  en  volume  21  pour  100 
d'oxygène  et  79  d'azote.  Cette  analyse  a  été  reprise  depuis  par 
presque  tous  les  chimistes,  dans  lehut  d'étudier  les  modifications 
<]ue  la  vie  des  animaux  et  des  végétaux  peut  apporter  dans  la 
composition  de  l'air,  et  de  mieux  connaître  toutes  les  substances 
qui  e'y  trouvent  mêlées. 

l'Qe  autre  méthode  a  été  imaginée  par  MM.  Dumas  et  Boussin- 
gault.  Elle  permet  de  peser  les  quantités  relatives  d'oxygène  et 
d'azote  que  contient  l'air  atmosphérique,  ce  qui  donne  des  résul- 


Fig.  23.  —  Appareil  pour  l'analyse 


lats  beaucoup  plus  exacts  que  la  mesure  des  volumes,  toujours 
très-petits,  des  gaz  employés  dans  les  autres  méthodes.  L'appareil 
dont  on  fait  usage  se  compose  :  1°  d'un  tube  allant  puiser  l'air 
bore  de  la  chambre  où  l'on  opère;  2°  d'un  appareil  à  houles  L  de 
Liebig,  contenant  une  dissolution  concentrée  de  potasse  caustique  ; 
3*  d'un  tube  f,  ayant  la  forme  de  plusieurs  U  et  rempli  de  fragments 
de  potasse  caustique;  4°  d'un  second  appareil  à  boules  0,  contenant 
de  l'acide  sulfurique  concentré;  5°  d'un  second  tube  l  de  même 
forme  que  le  précédent,  rempli  de  pierre  ponce  imbibée  d'acide  sul- 
furique concentré;  G*  d'un  tube  droit  T,  en  verre  réfractaire;  ce 
lobe  est  rempli  de  tournure  de  cuivre  et  est  déposé  sur  un  four- 
neau long  en  tôle,  de  manière  à  pouvoir  être  chaufie  dans  toute 
ta  longueur;  il  porte  en  outre  à  ses  extrémités  deux  robinets  r  et 
f",  qui  permettent  d'y  faire  le  vide;  T  d'un  ballon  de  verre  B,  de 


6)  COMPOSITION    CHIMIQUE    DE    L'AIR. 

10  à  15  litres  de  capacité,  et  dont  le  col  est  muni  d'un  robinet  R. 
Cela  posé,  on  fait  le  vide  aussi  complètement  que  possible  dans  le 
tube  T  ;  on  ferme  les  deux  robinets  r  et  r',  puis  on  pèse  ce  tube 
ainsi  vide  d'air.  On  fait  ensuite  le  vide  dans  le  ballon  B,  que  Ton 
pèse  également. 

On  ajoute  alors  l'appareil  dans  Tordre  où  nous  l'avons  décrit, 
et  l'on  chauffe  au  rouge  le  tube  T.  Puis  on  ouvre  successivement 
les  robinets  Vyi^  du  tube  etlerobinetR  du  ballon.  L'air,  entrant  par 
le  tube  aspirateur  de  droite,  traverse  d'abord  l'appareil  à  boules  L 
et  le  tube  /*,  où  il  se  dépouille  de  son  acide  carbonique;  puis  il  passe 
dans  le  second  appareil  à  boules  0  et  dans  le  tube  /,  où  il  aban- 
donne à  l'acide  sulfurique  la  totalité  de  sa  vapeur  d'eau.  Ainsi 
débarrassé  de  son  acide  carbonique  et  de  sa  vapeur  d'eau,  l'air 
arrive  dans  le  tube  T,  qui  contient  le  cuivre  chauffé  au  rouge; 
il  abandonne  alors  son  oxygène  au  métal,  et.se  précipite  dans  le 
ballon  vide  à  l'état  d'azote  pur. 

L'augmentation  de  poids  que  le  tube  a  subie  donne  évidemment 
le  poids  de  l'oxygène  qui  s'est  fixé  sur  le  cuivre;  la  différence 
entre  le  poids  du  ballon  vide  et  le  poids  du  ballon  plein  d'azote 
représente  évidemment  aussi  Je  poids  de  ce  gaz.  C'est  au  moyen 
de  cette  analyse,  faite  avec  toutes  les  précautions  convenables^ 
que  MM.  Dumas  et  Boussingault  ont  constaté  que  1 00  parties  d'air 
contiennent  : 

Oxypc'ne.   23   en  poids:        20,8  en  volume. 
Azolo,         77         —  79,2  — 

La  différence  que  l'on  remarque  entre  le  rapport  des  volumes 
et  le  rapport  des  poids  tient  à  ce  qu'à  poids  égal  l'oxygène  pèse  un 
peu  plus  que  l'azote. 

Ainsi,  voilà  les  deux  éléments  fondamentaux  de  la  constitution 
chimi(iue  de  l'air.  Mais  il  y  a  encore  dans  l'air  d'autres  éléments, 
en  quantité  beaucoup  plus  petite  :  tels  sont  d'abord  l'acide  carbo- 
nique, et  la  vapeur  d'eau. 

Leur  quantité  se  détermine  par  l'appareil  de  M.  Boussingault 
(fig.  2\).  Un  vase  en  tôle  est  rempli  d'eau,  et  se  vide  par  le  robi- 
net situé  à  sa  partie  inférieure.  L'eau  qui  s'écoule  est  remplacée  à 
mesure  par  de  l'air  provenant  du  dehors,  mais  qui  ne  peut  arriver 
au  réservoir  qu'après  avoir  traversé  six  tubes  recourbés.  Les  deux 
premiers  tubes  à  traverser  sont  remplis  de  pierre  ponce  imbibée 
d'acide  sulfurique,  et  l'air  en  les  traversant  y  laisse  son  humidité. 
Les  deux  tubes  du  milieu  sont  remplis  d'une  dissolution  concentrée 


L'OXYGÈNE.  —  L'AZOTE.  61 

de  potasse,  qui  prend  à  soo  tour  l'acide  carbonique.  Des  deux 
derniers  tubes,  contenant  de  la  pierre  ponce  imbibée  d'acide  sul- 
furique,  !'a\ant-dernier  est  destiné  à  retirer  l'bumidité  prise  à  la 
potasse  par  l'air,  et  le  dernier  à  empêcber  l'bumidilc  de  rebrousser 
chemin  de  l'aspirateur  dans  les  tubes.  En  pesant  avant,  puis  après 
l'eiLpénence,  tes  séries  de  tubes  analysateurs,  on  olitient  le  poids 
de  Veau  et  le  ])oids  de  Vacide  carbonique  contenus  dans  un  volume 
d'air  é^i  au  volume  du  réservoir. 

L'atmosphère  contient  environ  4  dix-millièmes  de  son  volume 
d'acide  carbonique. 


On  peut  encore  faire  l'analyse  de  l'air,  et  séparer  l'oxygène  de 
l'azote  par  un  procédé  très-simple. 

bans  un  tube  gradué  contenant  un  certain  volume  d'air,  mesuré 
Kur  l'eau  ou  sur  le  mercure,  on  introduit  un  long  bâton  de  phos- 
phore. Au  bout  de  G  ou  i  heures,  généralement,  l'oxygène  est 
aWorl*é,  et  l'on  peut  retirer  le  bâton  de  phosphore  et  mesurer  le 
gaz  qui  resle,  c'est-à-dire  l'azote.  —  L'absorption  est  jugée  cora- 
pléle  (l'appareil  étant  porté  dans  l'obscurité)  lorsqu'on  ne  voit 
|Jus  de  lueui-s  à  la  surface  du  bâton  de  phosphore. 

On  peut  déterminer  l'absorption  rapide  de  l'oxygène  par  le 
phosphore  en  chaufTant  le  gaz  dans  une  cloche  courbe  dans  laquelle 
DD  a  introduit  un  fragment  de  phosphore;  onchaufTc  le  phosphore 
avec  une  lampe  à  alcool;  il  a'ullunie,  on  volatilise  une  partie  du 


62  .     COMPOSITION    CHIMIQUE    DE    L'AIR. 

phosphore^  et  lorsque  la  flamme  a  parcouru  toute  la  partie  occu- 
pée par  le  gaz^  Texpérience  est  terminée.  On  laisse  refroidir^  on 
transvase  dans  un  tube  gradué  et  on  mesure  le  volume  de  Tazote; 
par  diiTérence  avec  le  volume  primitif  on  a  Toxygène. 

L'oxygène  et  Tazote  sont  deux  gaz  permanents^  c'est-à-dire  que 
l'on  n'a  pu  jusqu'à  ce  jour,  ni  par  le  froid  ni  par  la  compression, 
leur  faire  perdre  leur  forme  gazeuse.  Le  premier,  l'oxygène,  est 
l'agent  ordinaire  des  combustions,  qu'elles  aient  lieu  dans  nos 
foyers  ou  dans  l'intimité  de  nos  organes,  l^e  second,  au  contraire, 
est  le  modérateur  du  premier. 

Lacide  carbonique, qui  existe  en  quantités  variables  suivant  les 
temps  et  les  lieux,  mais  toujours  très-faibles,  a  pu  être  liquéfié 
sous  une  forte  pression  aidée  d'un  froid  très-vif;  il  a  pu  même 
être  solidifié.  Il  présente  alors  l'aspect  d'une  neige  légère  et  très- 
compressible,  dont  le  contact  avec  la  peau  produit  Teffet  d'une 
brûlure  :  l'épiderme  est  désorganisé  par  ce  froid  excessif  comme 
par  la  chaleur.  Aux  doses  minimes  où  il  se  trouve  généralement 
dans  l'air,  l'acide  carbonique  est  sans  inconvénient;  à  des  doses 
plus  fortes,  il  nuit  à  la  respiration  et  finit  par  produire  l'asphyxie. 

Les  émanations,  les  sources  abondantes  de  gaz  acide  carbonique 
se  rencontrent  fréquemment  dans  les  contrées  volcaniques. 

Lorsque  31.  Boussingault  explora  les  cratères  de  Téquateur,  on 
lui  signala  une  localité  où  les  animaux  ne  pouvaient  rester  impu- 
nément: c'est  le  Tunguravilla,  situé  à  peu  de  distance  du  volcan 
de  Tunguragua,  et  que  le  chimiste  visita  en  décembre  1831.  «  Nos 
chevaux,  dit-il  dans  sa  relation,  nous  indiquèrent  bienUU  que 
nous  appi*ochions ;  ils  n'obéissaient  plus  à  l'éperon,  levaient 
la  tête  par  saccades  et  de  la  manière  la  plus  déplaisante  pour  le 
cavalier.  La  terre  était  jonchée  d'oiseaux  morts,  parmi  lesquels  se 
trouvait  un  magnifique  coq  de  bruyère  que  nos  guides  s'empres- 
sèrent de  ramasser.  Il  y  avait  aussi  dans  les  asphyxiés  plusieurs 
reptiles  et  une  multitude  de  papillons.  La  chasse  fut  bonne,  le 
gibier  ne  parut  pas  trop  faisandé.  Un  vieil  Indien  Quichua,  qui 
nous  accompagnait,  assurait  que  lorsqu'on  voulait  dormir  long- 
temps et  paisiblement,  il  fallait  faire  son  lit  sur  le  Tunguravilla.  » 
Cette  émanation  délétère  se  manifeste  par  la  stérilité  dont  le  sol 
est  frappé  sur  une  étendue  de  quelques  centaines  de  mètres  carrés; 
elle  était  surtout  très-intense  sur  un  point  où  l'on  voyait  plusieurs 
grands  arbres  renversés,  desséchés  et  presque  enfouis  dans  la  terre 
végétale,  ce  qui  implique  que  ces  arbres  avaient  vécu  là  où  ils  sont 
tombés  depuis  l'éruption  du  gaz  acide  carbonique.  Ce  gaz,  comme 


L'OXYGÈNE.  —  L"AZOTE.  —  L'ACIDE    CARBONIQUE.  63 

celui  que  l'on  rencontre  semblablement  en  diverses  régions  du 
globe,  estde  l'acide  carbonique  plus  ou  moins  mélangé  d'air,  selon 
la  distance  à  laquelle  il  est  pris  au-dessus  du  sol. 

L'acide  carbonique  exerce  une  action  directe  et  délétère  sur  les 
nerfs  et  le  cerveau;  de  là  les  effets  anesthésiques  qu'il  peut  pro- 
doire,  et  que  tous  les  voyageurs  ont  pu  observer  dans  une  grotte 
devenue  célèbre  précisément  par  ce  caractère  :  la  grolte  du  Chien  à 
PûuzzoJes,  près  de  Naples. 


Fig.  SQ.  —  La  grolte  du  Chien. 

Le  gardien  a  un  chien  dont  il  lie  les  pattes  pour  l'empêcher  de 
Tuir  et  qu'il  dépose  au  milieu  de  la  grotte.  L'animal  manifeste  une 
vive  anxiété,  se  débat  et  paraît  bientôt  expirant;  son  maître  l'em- 
porte alors  au  dehors  et  l'expose  au  grand  air.  Peu  à  peu  l'animal 
revient  à  la  vie,  et  l'un  de  ces  chiens  a  fait  ce  service  pendant  plus 
de  trois  ans.  Il  est  à  peu  près  prouvé  aujourd'hui  que  les  convul- 
sions des  pythies  chargées  de  faire  connaître  les  décrets  des  dieux 
étaient  produites  par  les  prêtres  au  moyen  du  gaz  carbonique. 

Cette  grotte  est  située  sur  le  penchant  d'une  petite  montagne 
extrêmement  fertile,  en  face  et  à  peu  de  distance  du  lac  il'Agnano. 


64  COMPOSITION    CHIMIQUE    DE    L'AIR. 

L'entrée  en  est  fermée  par  une  porte  dont  un  gardien  a  la  clef.  La 
grotte  a  l'apparence  et  la  forme  d'un  petit  cabanon  dont  les  parois 
et  la  voûte  seraient  grossièrement  taillées  dans  le  rocher.  Sa  lar- 
geur est  d'environ  un  mètre,  sa  profondeur  de  trois  mètres,  sa 
hauteur  d'un  mètre  et  demi.  11  serait  difficile  de  juger  par  son 
aspect  si  elle  est  l'œuvre  de  l'homme  ou  de  la  nature.   Le  sol  de 
cette  petite  caverne  est  terreux,  humide,  noir,  parfois  brûlant.  Il 
est  en  quelque  sorte  baigné  par  un  brouillard  blanchâtre,  dans  le- 
quel on  distingue  de  petites  bulles.  Ce  nuage  est  formé  de  gaz 
acide  carl)onique  que  colore  un  peu  de  vapeur  d'eau.   La  couche 
de  gaz  a  une  hauteur  de  vingt  h  soixante  centimètres.   Elle  re- 
présente donc  un  plan  incliné,  dont   la  plus  grande  hauteur  cor- 
respond à  la  partie  la  plus  profonde  de  la  grotte.  C  est  là  une 
consé([uence  toute  physique  de  la  disposition  du  sol.  L'aire  de  la 
grotte  étant  à  peu  près  au  même  niveau  que  l'cmverture  extérieure, 
le  gaz  trouve  une  issue  au  dehors  par  le  seuil  de  la  porte,  et  coule 
comme  un  ruisseau  le  long  du  sentier  de  la  montagne.  On  peut 
suivre  le  courant  à  une  assez  grande  distance.    Par  un  temps 
^alme,  une  bougie  qu'on  y  plonge  s'éteint  à  plus  de  deux  mètres 
extérieurement  au-dessous  de  l'entrée. 

Un  chien  meurt  dans  la  grotte  au  bout  de  trois  minutes,  un 
chat  en  quatre  minutes,  les  lapins  en  soixante-quinze  secondes. 
Un  homme  y  périt  en  moins  de  dix  minutes,  quand  il  est  couché 
horizontalement  sur  ce  sol  funèbre.  On  raconte  que-  l'empereur 
Til)ère  y  fit  enchaîner  deux  esclaves  qui  périrent  aussitôt,  et  (|ue 
Pierre  de  Tolède,  \ice-roi  de  Naples,  y  fit  enfermer  deux  con- 
damnés qui  eurent  le  même  sort. 

Deux  analyses  de  l'air  de  cette  grotte  recueilli  à  deux  époques 
différenles  ont  donné  en  Aolume  Ch.  Ste-CI.  Deville  et  F.  Le 
Blanc)  : 

Acido  carlmniqiîo 67.1  73.6 

Oxyfrênc 6-5  5.3 

AzoU» ; 26  4  21.1 

ICO.O         100.0 

Du  reste,  il  n'est  pas  besoin  d'aller  aussi  loin  pour  trouver 
cette  prédominance  de  l'acide  carbonique.  Il  y  a  près  de  Paris,  ù 
Montrouge  et  dans  les  environs,  des  carrières  abandonnées,  des 
caves  mômes  qui  se  remplissent,  à  certaines  époques,  de  ce  gaz 
méphitique. 

Il  existe  sur  les  bords  du  lac  Laacher,  pi*ès  du  Rhin,  et  pivs 
d'Aigueperse,  en  Auvergne,  deux  sources  d  acide  carbonique  d'une 


L'ACIDE   CARBONIQUE.  —  LA    VAPEUR    D'EAU.      65 

abondance  telle  qu'elles  produisent  des  accidents  en  pleine  cam- 
pagne. Le  gaz  sort  de  petits  enfoncements  de  terrain  sur  les  bords 
desquels  la  végétation  est  très-belle  :  les  insectes^  les  petits  ani- 
maux attirés  par  la  richesse  de  la  verdure  viennent  s  y  mettre  à 
couvert  et  tombent  asphyxiés;  leurs  cadavres  attirent  les  oiseaux, 
qui  périssent  également;  enfin  arrivent  des  bergers  du  voisinage 
qui,  connaissant  le  danger,  retirent  de  loin  ces  animaux  et  font 
ainsi  sans  frais  une  chasse  souvent  fructueuse. 

Au  moyen  âge,  les  accidents  que  ce  gaz  amenait  dans  les  caves, 
dans  les  mines,  dans  les  puits  même,  avaient  donné  naissance  aux 
fables  les  plus  extravagantes.  Ces  localités  étaient,  disait-on,  han- 
tées par  des  démons,  des  gnomes,  ou  par  des  génies,  gardant  des 
trésors  souterrains,  dont  le  regard  seul  produisait  la  mort;  car 
c'était  en  vain  qu'on  cherchait  des  lésions,  des  plaies,  des  mar- 
ques quelconques  sur  les  malheureux  frappés  d'une  manière  aussi 
soudaine. 

Outre  l'oxygène,  l'azote  et  l'acide  carbonique,  l'air  renferme  un 
certain  nombre  d'autres  substances,  en  quantité  plus  faible,  et 
d'ailleurs  très-variable. 

La  plus  importante  osl  la  vapeur  d'eau,  dont  nous  venons  déjà 
de  parler  à  propos  de  la  méthode  d'analyse  susceptible  de  la  dé- 
terminer. L'air  contient  en  tout  temps,  en  tous  lieux  une  cer- 
taine proportion  de  vapeur  aqueuse  en  dissolution,  à  l'état  invi- 
sible; lorsque  cette  eau  passe  à  l'état  particulier  que  Ton  appelle 
vésiculaire,  elle  constitue  les  nuages  ou  les  brouillards. 

Cette  quantité  de  vapeur  d'eau  est  variable,  suivant  les  saisons, 
la  température,  l'altitude,  la  situation  géographique,  etc.  Pour 
une  même  température  et  une  même  pression,  la  quantité  maxi- 
mum tenue  en  dissolution  dans  l'air  est  invariable.  L'état  hygro- 
métrique de  l'air,  pour  une  température  déterminée,  n'est  autre 
chose  que  le  rapport  entre  la  quantité  d'humidité  existant  réelle- 
ment dans  Fair  et  celle  qui  y  existerait  si  l'air  était  saturé  à  cette 
même  température. 

Les  millions  de  mètres  cubes  de  vapeur  d'eau  qui,  charriés  dans 
l'air,  forment  les  nuages  et  les  pluies  constituent  l'élément  le  plus 
important  de  l'Atmosphère  au  point  de  vue  de  la  circulation  de  la 
vie.  Aussi  l'eau  sera-t-elle  plus  loin  l'objet  d'études  toutes  spécia- 
les dans  ce  livre  sur  ïair. 

On  a  pu  déterminer  la  quantité  de  calorique  employé  à  évapo- 
rer les  eaux  à  la  surface  de  la  terre.  L'évaporation  qui  se  produit 
annuellement  peut  être  représentée  par  le  volume  d'eau  météorique 

5 


66  COMPOSITION    CHIMIQUE    DE    KAIR. 

qui  tombe  de  T Atmosphère  pendant  le  même  laps  de  temps.  Or, 
en  rapprochant  les  résultats  des  observations  faites  à  différentes 
latitudes  et  dans  les  deux  hémisphères,  on  est  amené  à  fixer  ce 
volume  au  chiffre  de  703435  kilomètres  cubes!  ce  qui  équivaut  à 
une  couche  d  eau  de  l'épaisseur  de  1™,  379  qui  couvrirait  la  terre. 
La  quantité  de  chaleur  enlevée  ainsi  suffirait,  suivant  31.  Daubrée, 
à  liquéfier  une  couche  de  glace  de  10"',  70  d'épaisseur  enveloppant 
le  globe  tout  entier. 

D'après  les  calculs  de  Dalton,  l'Atmosphère  renferme  environ 
0,0142  parties  de  son  poids  d'eau  ;  les  couches  supérieures  en  sont 
presque  totalement  privées. 

Quelles  sont  les  substances  que  l'Atmosphère  renferme  encore 
dans  son  sein? 

Elle  contient  incontestablement  de  petites  quantités  d'ammo- 
niaque, en  partie  à  l'état  de  carbonate  d'ammoniaque,  en  partie 
peut-ôtre  aussi  à  l'état  d'azotate  ou  même  d'azotite  d'ammo- 
niaque. L'origine  de  cette  ammoniaque  doit  être  évidemment  at- 
tribuée surtout  à  la  décomposition  des  matières  végétales  et  ani- 
males ;  et  sa  présence  dans  l'air  a  une  importance  toute  particulière 
au  point  de  vue  des  phénomènes  de  la  végétation  et  de  la  statique 
chimi(jue  des  plantes.  Plusieurs  chimistes  se  sont  occupés  d'en 
déterminer  la  proportion  exacte.  Elle  ne  paraît  pas  dépasser  quel- 
ques millionièmes  du  volume  d'air. 

La  quantité  d'ammoniaque  trouvée  dans  les  eaux  est,  en  poids  : 

Dans  les  eaux  pluviales 0,0000008 

Dans  les  eaux  des  rivières 0,0000002 

Dans  les  eaux  do  sources 0,0000001 

On  a  trouvé  dans  l'eau  de  la  mer  de  2  à  5  dixièmes  de  milli- 
gramme d'ammoniaque  par  litre.  C'est  une  proportion  assez  faible^ 
sans  doute;  mais  si  l'on  réfléchit  que  l'Océan  recouvre  plus  des 
trois  quarts  du  globe,  et  si  l'on  envisage  sa  masse,  il  est  permis 
de  le  considérer  comme  un  immense  réservoir  de  sels  ammonia- 
caux, où  l'Atmosphère  réparerait  les  pertos  qu'elle  éprouve  conti- 
nuellement. 

Les  fleuves  portent  d'ailleurs  à  la  mer  de  prodigieuses  quanti- 
tés de  matières  ammoniacales.  Je  rapporterai  un  seul  fait.  D'après 
M.  l'ingénieur  Desfontaines,  le  Uliin,  a  Lauterbourg,  débite,  lors 
des  eaux  mo\ennei,  1  lOG  mètres  cubes  par  seconde.  Un  litre  de 
cette  eau  contient  au  minimum  0  millième  17  d'ammoniaque.  Il 
en  résulte  qu'en  vingt-quatre  heures  le  Rhin,  en  passant  devant 


L'AMMONIAQUE  6? 

Lauterbourg,  entraîne  dans  ses  eaux  au  moins  10  245  kilogrammes 
d'ammoniaque^  c'est-à-dire  certainement  plus  de  6  millions  de  ki- 
logrammes par  année  ! 

L'Atmosphère  incessamment  reconstituée  dans  ses  principes  ac- 
tuellement invariables  par  le  travail  immense  des  êtres  vivants 
qui,  semblables  à  autant  de  soufflets  chimiques,  agissent  sans 
trêve  au  fond  de  l'océan  aérien,  est  le  théâtre  de  modifications  cjii- 
miquès  accidentelles  qui  ont  leur  part  dans  l'organisation  géné- 
rale. Nous  voyons  jaillir  du  sol  des  vapeurs  aqueuses,  des  effluves 
de  gaz  acide  carbonique,  presque  toujours  sans  mélange  d'azote; 
du  gaz  hydrogène  sulfuré,  des  vapeurs  sulfureuses,  plus  rarement 
des  vapeurs  d'acide  sulfureux  ou  d'acide  hydrochlorique;  enfin 
du  gaz  hydrogène  carboné,  dont  on  se  sert,  depuis  des  milliers 
d'années,  chez  différents  peuples,  pour  l'éclairage  et  le  chauffage. 

De  toutes  ces  émanations  gazéiformes,  les  plus  nombreuses  et 
les  plus  abondantes  sont  celles  d'acide  carbonique,  qu'on  nomme 
aussi  mofelies.  Aux  époques  antérieures,  la  chaleur  plus  forte  du 
globe  et  le  nombre  considérable  de  failles  que  les  roches  ignées 
n'avaient  pas  encore  comblées,  favorisèrent  puissamment  ces  émis- 
sions; de  grandes  quantités  de  vapeur  d'eau  chaude  et  de  ce  gaz 
se  mêlèrent  au  fluide  aérien  et  produisirent  cette  végétation  exubé- 
rante de  charbon  de  terre  et  de  lignites,  sources  presque  inépui- 
sables de  force  physique  pour  les  nations.  L'énorme  quantité  d'a- 
cide carbonique  dont  la  combinaison  avec  la  chaux  a  produit  les 
roches  calcaires,  sortit  alors  du  sein  de  la  terre,  sous  l'influence 
prédominante  des  forces  volcaniques.  Ce  que  les  terres  alcalines 
ne  purent  absorber  se  répandit  dans  l'air,  où  les  végétaux  de 
l'ancien  monde  puisèrent  incessamment.  Alors  aussi,  d'abon- 
dantes émissions  d'acide  sulfurique  en  vapeur  ont  amené  la  des- 
truction des  mollusques  et  des  poissons,  et  formé  les  couches  de 
g}'pse.  A.  de  Humboldt  ajoute  que  l'introduction  du  carbonate 
d'ammoniaque  dans  l'air  est  probablement  antérieure  à  l'appa- 
rition de  la  vie  organique  sur  la  surface  du  globe. 

Outre  les  vapeurs  ammoniacales,  l'Atmosphère  contient  encore 
des  traces  non  insignifiantes  d'acide  azotique  et  d'acide  azoteux. 
Plusieurs  observateurs  ont  aussi  démontré,  surtout  dans  les  grandes 
villes,  la  présence  d'une  petite  quantité  d'un  principe  hydrogéné  et 
probablement  carburé.  M.  Boussingault  a  le  premier  constaté  par 
des  expériences  précises,  dans  l'air  de  Lyon,  la  présence  d'un  gaz 
ou  d'une  vapeur  hydrogénée  dont  la  teneur  en  hydrogène  atteignait 
au  maximum  0,0001  dans  une  partie  d'air  en  volume. 


68  COMPOSITION    CHIMIQUE    DE    L'AIR. 

L'analyse  y  a  décelé  aussi  une  quantité  variable  d'iode. 

La  disparition  ou  la  presque  disparition  de  Tiode  dans  l'air  ou 
dans  les  eaux  de  certains  pays  montagneux  serait^  suivant  M.  Cha 
tin^  liée  avec  l'existence  du  goitre  chez  les  habitants  de  ces  con- 
trées. Les  conclusions  de  ce  savant  ont  été  généralement  accueil- 
lies avec  une  certaine  incrédulité  par  les  chimistes.  Cependant  si 
Ton  considère  que  les  eaux  pluviales  recueillies  dans  les  plu- 
viomhires  contiennent  des  sels  assez  variés  provenant  du  lavage 
des  poussières  en  suspension  dans  Tatmosphère^  et  que  des  chi- 
mistes exercés  ont  souvent  constaté  la  présence  de  Tiode  dans  les 
eaux  pluviales^  on  pourra  accorder  sans  difficulté  que  la  présence 
de  l'iode  libre  ou  combiné  peut  être  admise^  sinon  comme  nor- 
male^  au  moins  comme  accidentelle  dans  l'air. 

Nous  arrivons  maintenant  au  dernier  élément  constaté  dans 
l'Atmosphère  par  des  études  toutes  spéciales,  à  ïozone. 

Vers  1780,  Van  Marum  se  servant  de  puissantes  machines 
électriques  excita  dans  un  tube  plein  d'oxygène  un  grand  nombre 
d'étincelles  de  près  de  1 5  centimètres  de  longueur.  Après  en  avoir 
fait  passer  dans  le  tube  500  environ,  il  reconnut  que  le  gaz  avait 
pris  une  odeur  très-forte  qui,  dit-il,  «  parut  être  très-clairement 
l'odeur  de  la  matière  électrique.  »  Tout  le  monde  sait,  en  effet, 
que  si  la  foudre  tombe  quelque  part,  elle  laisse  ce  qu'on  appelle 
vulgairement  une  odeur  de  soufre.  Van  Marum  reconnut  aussi  que 
le  gaz  possédait  après  Texpérience  la  propriété  d  oxyder  le  mercure 
à  froid.  Soixante  ans  après,  en  1839,  M.  Schœnbein,  professeur  à 
Bille,  informait  l'Académie  des  sciences  de  Munich  qu'ayant  dé- 
composé l'eau  par  la  pile,  il  avait  été  frappé  de  l'odeur  du  gaz 
dégagé  au  pôle  positif.  Après  quelques  recherches,  il  conclut  qu'un 
corps  simple  nouveau  se  trouvait  mis  en  évidence  par  son  expé- 
rience, et  il  l'appela  ozone,  de  o^w  (émettre  une  odeur).  Un  grand 
nombre  de  mémoires  furent  successivement  présentés  sur  la  ques- 
tion par  différents  savants. 

L'ozone  est  intéressant  au  point  de  vue  chimique,  tant  par  sa 
nature  que  par  ses  affinités  énergiques  ;  il  oxyde  en  effet  directe- 
ment  l'argent  et  le  mercure,  du  moins  quand  ces  métaux  sont 
humides  ;  il  chasse  l'iode  de  Tiodure  de  potassium,  et  forme  avec  . 
le  métal  un  oxyde  sans  doute  plus  oxygéné  que  la  potasse.  Les 
hydracides  lui  cèdent  leur  hydrogène.  Les  sels  de  magnésie  se  dé- 
composent par  son  contact  avec  formation  de  peroxyde.  Le  chlore, 
le  brome,  l'iode  passent,  au  moyen  de  l'ozone,  à  l'état  d'acide 
chlorique,  bromique,  iodique,  pourvu  qu'ils  soient  humides. 


L'OZONE.  69 

Cet  agent  excite  les  poumons^  provoque  la  toux,  la  suffocation, 
et  présente  tous  les  caractères  d'une  substance  toxique. 

Malgré  toutes  les  recherches  faites  sur  Tozone,  sa  connaissance 
au  point  de  vue  physique  et  chimique  laisse  encore  beaucoup  à 
désirer  :  ce  que  Ton  comprendra  facilement  si  Ton  pense  que  par 
les  moyens  les  plus  parfaits  on  ne  peut  transformer  que  1/1300 
d*une  masse  d'oxygène  en  ozone  libre;  parvenue  à  ce  maximum, 
l'action  cesse.  Comment  étudier  un  corps  forcément  répandu  dans 
au  moins  1300  fois  son  volume  d'un  autre  gaz? 

On  a  songé  à  adjoindre  aux  observations  météorologiques  ordi- 
naires, des  observations  ozonoscopiques  ou  même  ozonométriques. 
Parmi  les  expérimentateurs  qui  ont  suivi  cette  voie,  il  faut  citer 
MM.  Schœnbein,  Bérigny,  Pouriau,  Bœckel,  Houzeauet  Scoutetten. 

Pour  ses  observations,  M.  Schœnbein  fait  bouillir  1  partie  d'io- 
dure  de  potassium,  10  parties  d'amidon  et  200  parties  d'eau,  puis 
il  y  trempe  du  papier  Joseph.  On  sèche  dans  un  appartement  clos, 
puis  l'on  découpe  en  bandelettes.  Ce  papier  bleuit  au  contact  de 
l'ozone,  car  l'iode  est  mis  en  liberté  et  réagit  sur  l'amidon;  mais 
l'intensité  de  la  teinte  dépend  de  la  quantité  d'oxygène  ozonisé. 
On  expose  chaque  jour  pendant  douze  heures  une  bandelette  à  l'air 
libre,  à  l'abri  des  rayons  solaires  et  de  la  pluie,  puis  l'on  compare 
sa  teinte  à  une  échelle  de  dix  couleurs,  allant  depuis  le  blanc  jus- 
qu'à rindigo. 

En  1851 ,  MM.  Marignac  et  de  la  Rive  se  livrèrent,  sur  l'ozone, 
à  de  nombreuses  recherches  expérimentales,  et  ils  en  conclurent 
que  cette  substance  doit  être  simplement  de  l'oxygène  dans  un 
état  particulier  d'activité  chimique  déterminé  par  Télectricité.  Ber- 
zelius  et  Faraday  se  rangèrent  à  l'opinion  des  physiciens  genevois; 
MM.  Frémy  et  Becquerel,  en  1852,  démontrèrent,  par  de  nouvelles 
expériences,  la  légitimité  de  cette  explication. 

Les  travaux  de  Thomas  Andrew  s,  publiés  en  1 855,  ne  laissent 
aucun  doute  à  cet  égard.  L'ozone,  de  quelque  source  qu'il  dérive, 
est  un  seul  et  même  corps,  ayant  des  propriétés  identiques  et  la 
même  constitution,  et  ce  n'est  point  un  corps  composé,  mais  un 
état  allotropique  de  Toxygène.  Cet  état  allotropique  est  dû  à  l'action 
de  l'électricité  sur  l'oxygène. 

Cette  opinion,  basée  sur  de  belles  expériences,  a  prévalu  par- 
tout, et  l'jexistence  de  l'ozone,  ainsi  considéré,  parait  aujourd'hui 
incontestable. 

Ajoutons  encore  à  toutes  ces  diverses  substances  la  présence  de 
l'eau  oxygénicy  constatée  par  M.  Struve,  directeur  de  l'Observatoire 


70  COMPOSITION     CHIMIQUE    DE    L'AIR. 

de  PulkoNva.  Occupé  à  faire  des  analyses  chimiques  de  Teau  de  la 
rivière  Kusa,  notre  savant  correspondant  était  frappé  de  la  présence 
dans  cette  eau  d'une  certaine  quantité  de  nitrite  d'ammoniaque^ 
dont  il  ne  constatait  l'existence  qu'après  chaque  chute  de  neige  ou 
de  pluie.  Mais  quelque  temps  après  il  était  impossible  de  découvrir 
même  la  plus  petite  trace  de  cette  substance.  M.  Struve  pensa 
donc  que  le  nitrite  d'ammoniaque  existait  dans  l'air,  et  qu'il 
avait  été  entraîné  par  la  neige  ou  la  pluie.  Il  entreprit  des  re- 
cherches sur  cette  question,  et  c'est  dans  le  courant  de  ces  re- 
cherches qu'il  fit  l'intéressante  découverte  de  la  présence  de  l'eau 
oxygénée  dans  l'Atmosphère.  De  ces  recherches  résultent  les  con- 
clusions suivantes  : 

i"*  L'eau  oxygénée  se  forme  dans  l'Atmosphère  comme  l'ozone  et 
le  nitrite  d'ammoniaque,  et  se  sépare  de  l'air  par  les  dépôts  at- 
mosphériques. 

2"*  L'ozone,  Teau  oxygénée  et  le  nitrite  d'ammoniaque  se  trou- 
vent toujours  dans  un  rapport  intime. 

S'^Les  altérations  que  l'air  atmosphérique  fait  subir  aux  papiers 
ioduro-amidonnés  sont  dues  à  l'ozone  et  à  l'eau  oxygénée. 

Un  dernier  mot  encore. 

Tout  en  absorbant  pour  nos  poumons  la  quantité  d'air  qui  leur 
est  due,  nous  respirons  souvent  sans  le  savoir  des  armées  d'ani- 
malcules microscopiques  en  suspension  dans  le  tluide  atiuosphé 
rique,  et  môme  des  animaux  antédiluviens,  des  momies  et  des 
squelettes  des  temps  disparus  ! 

Paris  est  presque  entièrement  bâti  de  carapaces  et  de  squelettes 
calcaires  microscopiques.  Les  coquilles  des  foraminifères,  entre 
autres,  à  l'état  fossile,  forment  à  elles  seules  des  chaînes  entières 
de  collines  élevées  et  des  bancs  immenses  de  pierre  à  bâtir.  Le 
calcaire  grossier  des  environs  de  Paris  est,  dans  certains  endroits, 
tellement  rempli  de  ces  dépouilles,  qu'un  centimètre  cube  des  car- 
rières de  Gentilly,  carrières  par  couches  d'une  grande  épaisseur, 
en  renferme  au  moins  20000;  ce  qui  fait,  par  mètre  cube,  le 
chiffre  énorme  de  20  000  000000. 

Quand  nous  passons  près  d'une  maison  en  démolition  ou  d'un 
édifice  que  Ton  construit,  et  que  nous  sommes  enveloppés  par  uu 
nuage  de  poussière  qui  pénètre  dans  notre  gosier,  nous  avalons  sou- 
vent, sans  nous  en  douter,  des  centaines  de  ces  infiniment  petits. 

Chaque  jour,  chaque  heure,  nous  aspirons  et  faisons  pénétrer 
dans  notre  poitrine  des  légions  animales  et  végétales.  Ici  ce  sont 
des  microzoaires  vivants,  dont  plusieurs  espèces  sont  les  pois- 


SUBSTANCES  CONTENUES  DANS  L'AIR,      71 

sons  de  notre  sang;  là  ce  sont  des  vibrions,  qui  viennent  s'atta- 
cher à  nos  dents  comme  des  bancs  d'huîtres  aux  rochers;  plus 
loin  c'est  de  la  poussière  d'animalcules  microscopiques  si  petits 
qu'il  en  faut  1111  500  000  pour  faire  un  gramme  ;  ailleurs  ce  sont 
des  grains  de  pollen  qui  vont  germer  sur  nos  poumons  et  répan- 
dre la  vie  parasite,  incomparablement  plus  développée  que  la  vie 
normale  visible  à  nos  yeux. 

Les  vents  et  les  ouragans,  en  agitant  violemment  TAtmosphère, 
les  courants  ascendants  dus  aux  inégalités  de  température,  les 
volcans  en  émettant  d'une  manière  incessante  des  gaz,  des  va- 
peurs et  des  cendres  tellement  divisées,  que  souvent  elles  vont 
s'abattre  a  de  prodigieuses  distances,  portent  et  maintiennent  dans 
les  plus  hautes  régions  des  corpuscules  enlevés  à  la  surface  du 
sol  ou  arrachés  à  la  partie  interne  et  peut-être  encore  incandes- 
cente du  globe.  Dans  les  phénomènes  liés  à  l'organisme  des  plan- 
tes et  des  animaux,  ces  substances  si  ténues,  d'origines  si  diver- 
ses, dont  l'air  est  le  véhicule,  exercent  vraisemblablement  une 
action  bien  plus  prononcée  qu'on  n'est  communément  porté  à  le 
supposer.  Leur  permanence  est  d'ailleurs  mise  hors  de  doute  par 
le  seul  témoignage  des  sens,  lorsqu'un  rayon  de  soleil  pénètre 
dans  un  lieu  peu  éclairé  ;  «  l'imagination  se  figure  aisément,  mais 
non  sans  un  certain  dégoût,  dit  M.  Boussingault,  tout  ce  que  ren- 
ferment ces  poussières  que  nous  respirons  sans  cesse,  et  que  l'on 
a  parfaitement  caractérisées  en  les  nommant  les  immondices  de 
l  Atmosphère,  Elles  établissent  en  quelque  sorte  le  contact  entre  les 
individus  les  plus  éloignés  les  uns  des  autres,  et  bien  que  leur 
proportion,  leul*  nature,  et,  par  conséquent,  leurs  effets  soient  des 
plus  variés,  ce  n'est  pas  s'avancer  trop  que  de  leur  attribuer  une 
partie  de  l'insalubrité  qui  se  manifeste  habituellement  dans  les 
grandes  agglomérations  d'hommes.  » 

On  aura  une  idée  de  ce  que  nous  pouvons  absorber  en  respirant, 
en  jetant  un  coup  d'œil  sur  la  collection  d'objets  de  la  page  sui- 
vante. Les  quatre  premiers  sont  des  foraminiftres;  les  deux  sui- 
vants, des  écailles  d'ailes  de  papillon.  Au  second  rang,  nous 
voyons  deux  milioles,  coquilles  de  la  pierre  à  bâtir,  et  deux  ani- 
malcules qui  sèchent  et  ressuscitent  sur  les  toits  :  le  tardigrade 
et  le  rotifère.  Le  dernier  rang  nous  représente  de  petits  grains  de 
pollen,  comme  il  y  en  a  des  milliers  en  suspension  dans  l'air  au 
printemps.  Il  est  superflu  d'ajouter  que  tous  ces  êtres  et  germes 
sont  extrêmement  grossis.  Nous  respirons  tout  celai  Mais  nous  en 
buvons  et  mangeons  bien  d'autres. 


72  COMPOSITION    CHIMIQUE    DE    L'AIR. 

Les  eaux  météoriques  entraînent  ces  poussières  en  même  temps 
qu'elles  en  dissolvent  les  matières  solubles,  parmi  lesquelles  se 
trouvent  des  sels  fixes  ammoniacaux,  comme  elles  dissolvent  la 
vapeur  de  carbonate  d'ammoniaque  et  le  gaz  acide  carbonique  ré- 
pandus dans  l'air.  Une  pluie,  lorsqu'elle  commence,  doit  donc 
renfermer  plus  de  principes  solubles  que  lorsqu'elle  finit,  et  si 
cette  pluie  se  prolonge  sans  interruption  par  un  temps  calme,  il 


Fig.  1".  —  Corpuscules  en  suspension  dans 


arrive  un  moment  oîi  l'eau  ne  contient  plus  que  de  très-faibles 
indices  de  ces  principes. 

Des  miasmes,  propagateurs  des  épidémies,  sont  entraînés  par  les 
courants  aériens;  le  choléra,  la  fièvre  jaune,  la  variole,  les  mala- 
dies qui  périodiquement  tombent  sur  les  peuples,  paraissent  avoir 
leur  principal  mode  de  propagation  dans  l'Atmosphère,  usine  de  la 
mort  comme  de  la  vie.  La  mortalité,  qui  a  été  si  considérable  à 
Paris  pendant  les  premiers  mois  de  cette  année  1870,  par  suite  de 


CE    QU'IL    Y    A    DANS    L'AIR.  73 

la  petite  vérole^  des  pleurésies  et  des  fluxions  de  poitrine,  s'est 
manifestée  surtout  dans  les  arrondissements  septentrionaux^  sur 
lesquels  les  vents  du  sud  apportent  les  miasmes  de  la  grande 
ville  et  où  l'ozone  disparait  presque  complètement.  La  connais- 
sance des  conditions  de  la  santé  publique  sera  fournie  en  partie 
par  l'élude  des  rapports  de  la  météorologie  avec  les  variations  de 
cette  santé^  qui  oscille  constamment  sous  le  souffle  léger  des  bri- 
ses comme  sous  le  faible  balancement  de  la  pression  barométrique. 

L  air  rapporté  de  7000  mètres  de  hauteur  par  Gay-Lussac,  lors 
de  son  voyage  aérostatique^  avait  la  même  composition  que  celui 
qui  se  trouvait  à  la  surface  de  la  terre.  Les  expériences  de  M.  Bous- 
singault  en  Amérique,  celles  de  M.  Brunner  dans  les  Alpes,  con- 
duisent aux  mêmes  conclusions.  Cette  similitude  dans  les  résultats 
dépend  de  ce  que  les  courants  d  air  et  les  variations  continuelles 
de  densité  mélangent  sans  cesse  les  couches  atmosphériques. 

En  est-il  encore  de  même  à  des  hauteurs  plus  considérables? 
Cela  n'est  pas  probable,  car  Tazote  et  l'oxygène  étant  à  l'état  de 
mélange  et  non  de  combinaison,   les  gaz  doivent  s'arranger  sui- 
vant Tordre  des  densités,  eu  égard^  bien  entendu,  à  la  loi  d'expan- 
sion, c'est-à-dire  qu'ils  se  comportent  comme  deux  atmosphères 
distinctes^  le  plus  dense  devant  s'étendre  moins  loin  que  l'autre; 
de  sorte  que  la  proportion  d'azote,  dont  la  densité  est  0,972,  celle 
de  l'air  étant  I ,  doit  s'accroître  à  mesure  que  l'on  s'élève  dans 
l'Atmosphère  ;  tandis  que  l'oxygène,  dont  la  densité  est  1 ,057,  et 
qui  est  le  plus  dense,  doit  se  trouver  en  plus  grande  proportion  à 
la  surface.  Suivant  cette  hypothèse,  à  7000  mètres,  ce  dernier 
gaz  n'entrerait  plus  que  pour  19  centièmes  dans  le  volume  de 
Tair;  mais,  jusqu'à  présent,  l'expérience  n'a  pu   constater  une 
telle  différence,  attendu  que  cette  évaluation  suppose  l'air  tran- 
quille, et  qu'entre  ces  limites  il  est  continuellement  agité. 

La  composition  de  l'air  varie  entre  de  très-faibles  limites  : 
quand  il  pleut,  l'eau  condensée  dissout  plus  d'oxygène  que  d'azote; 
quand  il  gèle,  l'eau  abandonne  ces  mêmes  gaz;  l'eau  qui  s'évapore 
en  rend  aussi  à  l'Atmosphère. 

Nous  pouvons  nous  demander  maintenant,  en  terminant  cette 
étude  de  la  composition  chimique  de  l'air,  si  cette  constitution 
varie  actuellement  sur  le  globe  terrestre. 

En  vertu  d'une  de  ces  grandes  harmonies  naturelles  qui  lient  le 
r^e  animal  et  le  règne  végétal,  tandis  que  les  animaux  fonc- 
tionnent  comme  des  appareils  de  combustion,  fixent  l'oxygène 


74  COMPOSITION    CHIMIQUE    DE    L'AIR. 

(le  Tair  et  le  rejettent  à  l'état  d'acide  carbonique  dans  TAtmo- 
sphère,  les  végétaux  jouent  un  rôle  inverse;  ils  fonctionnent  en 
effet  comme  des  appareils  de  réduction  :  sous  l'influence  des 
rayons  solaires,  les  parties  vertes  des  plantes  réagissent  sur  l'acide 
carbonique,  le  décomposent,  fixent  le  carbone  et  restituent  l'oxy- 
gène à  l'air.  L'Atmosphère,  que  les  animaux  tendent  à  vicier,  est  pu- 
rifiée par  l'action  des  A'égétaux.  L'équilibre  chimique  de  composi- 
tion de  l'air  tend  donc  à  se  conserver  en  vertu  de  ces  actions  in- 
verses exercées  sur  ses  éléments  constitutifs. 

Certains  phénomènes  dus  à  la  décomposition  des  roches  par 
oxvdation,  sembleraient  d'abord  de  nature  à  modifier  à  la  Ion- 
gue  la  composition  de  l'air;  mais  une  série  d'actions  inverses  de 
réduction  tend  à  restituer,  sous  la  forme  d'acide  carbonique, 
l'oxygène  disparu.  Comme  le  fait  observer  Ebelmen,  dans  son 
mémoire  sur  les  altérations  des  roches,  le  jeu  des  réactions  de  la 
matière  minérale  à  la  surface  du  globe  semble  aussi  de  nature 
à  établir  une  compensation  pour  maintenir  la  constance  de  com- 
position chimique  de  l'Atmosphère. 

Cette  compensation  s'établit-elle  d'une  manière  exacte?  En  sup- 
posant qu'elle  n'ait  pas  lieu,  ce  qui  est  possible,  la  quantité  d'oxy- 
gène ira-t-elle  en  diminuant?  «  C'est  une  grande  question,  disait 
Thenard,  dont  on  ne  pourra  avoir  la  solution  qu'au  bout  de  plu- 
sieurs siècles,  en  raison  de  l'énorme  volume  d'air  dont  notre  pla- 
nète est  entourée.  » 

Dans  leur  beau  mémoire  sur  la  véritable  constitution  de  l'air 
atmosphérique,  MM.  Dumas  et  Boussingault  s'exprimaient  ainsi 
en  1841  : 

((  Quelques  calculs  qui  ne  peuvent  avoir  une  précision  bien 
absolue,  sans  doute,  mais  qui  reposent  néanmoins  sur  un  ensem- 
ble de  données  suflisamment  certaines,  vont  montrer  jusqu'où  il 
conviendrait  de  pousser  l'approximation  de  l'analyse  pour  attein- 
dre la  limite  où  les  variations  d'oxygène  pourraient  se  manifester 
d'une  manière  sensible.  L'Atmosphère  est  sans  cesse  agitée;  les 
courants  excités  par  la  chaleur,  par  les  vents,  par  les  phénomènes 
électriques,  se  mêlent  et  en  confondent  sans  cesse  les  diverses 
couches.  C'est  donc  la  masse  générale  qui  devrait  être  altérée  pour 
que  l'analyse  put  indiquer  des  différences  d'une  époque  à  l'autre. 
Mais  cette  masse  est  énorme.  Si  nous  pouvions  mettre  l'Atmo- 
sphère tout  entière  dans  un  ballon  et  suspendre  celui-ci  au  pla- 
teau d'une  balance ,  il  faudrait  pour  lui  faire  équilibre  dans  le 
plateau  opposé  581  000  cubes  de  cuivre  de  1  kilomètre  de  côté. 


CE    QU'IL    Y    A    DANS    L'AIR.  7:> 

u  Supposons  maiotenant  que  chaque  homme  consomme  1  kilo- 
gramme d'oxygène  par  jour^  qu'il  y  ait  mille  millions  d'hommes 
sur  la  Terre,  et  que,  par  l'effet  de  la  respiration  des  animaux  et  la 
putréfaction  des  matières  organiques,  celte  consommation  attribuée 
aux  hommes  soit  quadruplée.  Supposons  de  plus  que  l'oxygène 
dégagé  par  les  plantes  vienne  seulement  compenser  l'effet  des  cau- 
ses d'absorption  oubliées  dans  notre  estimation;  ce  sera  mettre 
bien  haut,  à  coup  sûr,  les  chances  d'altération  de  l'air.  Eh  bien  ! 
dans  celte  hypothèse  exagérée,  au  bout  d'un  siècle  tout  le  genre 
humain  et  trois  fois  son  équivalent  n'auraient  absorbé  qu'une 
quantité  d*oxygène  égale  à  1 5  ou  1 6  cubes  de  cuivre  de  1  kilomètre 
de  côté,  tandis  que  l'air  en  renferme  près  de  134  000. 

w  Ainsi,  prétendre  qu'en  y  employant  tous  leurs  efforts  les  ani- 
maux qui  peuplent  la  surface  de  la  Terre  pourraient  en  un  siècle 
souiller  l'air  qu'ils  respirent,  au  point  de  lui  ôter  la  huit  millième 
partie  de  l'oxygène  que  la  nature  y  a  déposé,  c'est  faire  une  suppo- 
sition infiniment  supérieure  à  la  réalité.  » 

Nous  verrons,  au  chapitre  suivant,  que  dans  les  lieux  habités, 
fermés  ou  mal  ventilés,  les  effets  de  la  respiration  des  hommes 
ou  des  animaux,  les  phénomènes  de  la  combustion  du  charbon  ou 
des  matières  combustibles  peuvent  amener  l'air  à  vn  degré  d'alté- 
ration notable.  Aussi  dans  les  appartements,  casernes,  salles  d'hô- 
pitaux, amphithéâtres,  dans  les  puits  et  galeries  de  mines,  etc., 
l'analyse  chimique,  lorsqu'elle  est  suffisamment  précise,  indique- 
l-elle  toujours  une  composition  différente  de  celle  qui  correspond 
à  l'air  libre. 

En  outre,  dans  les  lieux  habités  et  même  en  dehors  de  Tm- 
fluence  de  la  présence  de  nialades,  les  émanations  animales  qui 
s'échappent  avec  la  vapeur  acjueusepar  la  transpiration  pulmonaire 
et  cutanée  peuvent  exercer  une  influence  physiologique  incontes- 
table et  souvent  plus  fâcheuse  que  celle  de  la  production  de  l'acide 
carbonique  ou  de  la  disparition  de  l'oxygène  en  faible  quantité. 

C'est  surtout  lorsque  l'air  arrive  à  Tétat  de  saturation  par  les 
causes  précitées  qu'on  est  porté  à  le  considérer  comme  nuisible. 
On  admet  aujourd'hui  que  pour  éviter  toute  influence  désastreuse 
sur  l'économie  organique  il  faut  construire  les  demeures,  et  sur- 
tout les  hôpitaux,  de  manière  à  donner  60  mètres  cubes  d'air  pur 
par  heure  et  par  individu. 

Telle  est  l'Atmosphère  terrestre,  à  la  fois  usine  et  substance  de 
la  vie  à  la  surface  de  notre  planète.  Une  combinaison  chimique 
quelconque  effectuée  dans  son  sein  pourrait  la  mettre  en  confia- 


76  COMPOSITION    CHIMIQUE    DE    L'AIR. 

gration  et  anéantir  la  vie^  comme  on  peut  facilement  Timaginer  en 
supposant  par  exemple  la  rencontre  d'une  queue  de  comète  formée 
de  gaz  hydrogène  ou  quelque  émanation  expulsée  des  entrailles  du 
globe.  Il  y  a  quatre  ans^  nous  avons  assisté  à  une  sorte  de  fin  de 
monde  de  cette  nature^  à  Fincendie  d  un  monde  de  la  constella- 
tion de  la  Couronne  boréale  causé  par  une  combustion  d'hydro- 
gène, comme  l'analyse  spectrale  l'a  montré.  Aujourd'hui  ce  monde^ 
embrasé  et  brûlé,  roule  silencieux  dans  les  déserts  du  vide.  C'est 
le  spectacle  que  nous  pouvons  aussi  donner  d'un  jour  à  l'autre  aux 
habitants  des  autres  planètes.  Une  simple  modification  dans  la 
composition  de  notre  atmosphère  pourrait  causer  ici  la  mort  uni- 
verselle, et  peut-être  préparer  des  conditions  nouvelles  à  des  géné- 
rations inconnues.  Il  est  probable,  en  effet,  que  quoique  l'oxygène 
soit  sur  la  Terre  le  principe  de  la  vie,  les  milliards  de  mondes  de 
l'infini  ne  sont  pas  identiquement  organisés  de  la  même  façon,  et 
qu'il  y  a  des  modes  d'existences  divers  vivant  en  des  atmosphères 
tout  à  fait  différentes  de  la  nôtre.  Peut-être  dans  cent  siècles,  les 
hommes  de  la  Terre  seront-ils  tout  différents  de  ce  que  nous  sommes 
aujourd'hui,  et  vivront-ils  eux-mêmes  dans  les  régions  aériennes, 
conquises  et  hospitalières. 


CHAPITRE  VI. 


LCEUVRE    DE    L'AIR    DANS    LA    VIE    TERRESTRE. 

RESPIRATION  ET  ALIMENTATION    DES   PLANTES,    DES   ANIMAUX 

ET   DES   HOMMES. 


Maintenant  que  nous  connaissons  le  volume^  le  poids  et  la  na- 
ture de  rAtmosphère  terrestre,  il  convient  que  nous  embrassions 
dans  une  esquisse  rapide  l'œuvre  permanente  de  ce  fluide  vivifiant 
à  la  surface  de  notre  planète,  et  que  nous  nous  rendions  un 
compte  aussi  exact  que  possible  du  fonctionnement  de  cette 
œuvre  à  travers  les  corps  vivants. 

La  constitution  organique  de  la  Terre  est  construite  par  l'air  et 
pour  l'air.  C'est  l'air  qui  a  joué  le  premier  rôle  dans  la  formation 
des  êtres.  Depuis  le  plus  humble  jusqu'au  plus  riche,  tous  respi- 
rent, tous  renouvellent  leurs  tissus  par-  la  respiration,  et  par 
l'alimentation,  qui  n'est  elle-même  qu'une  sorte  de  respiration. 
L'air  baigne,  emplit,  compose  toutes  choses.  L'herbe  des  champs, 
l'arbre  des  forêts,  le  fruit  du  poirier  ou  de  l'oranger,  la  pêche  ou 
Tamande,  le  grain  de  blé  ou  la  grappe  de  la  vigne  :  autant  de 
fruits  de  l'air.  L'animal  n'est  lui-même  que  de  l'air  organisé;  et 
l'homme  est  une  âme  vêtue  dair  plus  ou  moins  condensé,  plus  ou 
moins  agréablement  disposé  par  la  force  vitale  suivant  la  forme 
du  type  humain  terrestre. 

L'âme  de  la  plante,  l'âme  de  l'animal,  l'âme  de  l'homme,  se 
fabrique  son  organisme  planétaire  à  l'aide  du  milieu  ambiant. 
Là  elle  pousse  une  feuille  dans  la  lumière  pour  saisir  et  fixer 
avec  avidité  l'acide  carbonique  de  l'air.  Ici  elle  ouvre  et  ferme  al- 
ternativement les  poumons  destinés  à  extraire  l'oxygène  du  même 


78    L'ŒUVRE    DE    L'AIR    DANS    LA    VIE    TERRESTRE. 

milieu  aérien  qui  nous  imbibe.  Là  encore  elle  dirige  une  racine 
haletante  vers  tel  suc  terrestre  qui  conviendra  à  son  espèce  ;  ici 
elle  nous  engage  à  choisir  tel  aliment^  à  laisser  tel  autre;  et  ainsi 
dans  chaque  être  vivant  elle  entretient  sans  oubli  Torganisme 
qu'elle  s'est  formé. 

Considérons  un  instant  cet  entretien  de  la  vio  végétale,  ani- 
male et  humaine;  et  puisque  notre  propre  personne  nous  inté- 
resse ordinairement  plus  que  les  autres  productions  de  la  nature, 
voyons  d'abord  de  quoi  vit  Thomme. 

L'alimentation  d'abord  est  multiple  en  apparence,  mais  elle  se 
résume  en  défmitive  pour  tous,  dans  les  éléments  analogues  à 
ceux  de  la  respiration. 

L'indigène  d«*  l'Amérique  du  Sud  toujours  en  chasse  à  cheval 
sur  son  coursier  sauvage  consomme  dix  à  douze  livres  de  viande 
par  jour;  une  tranche  de  citrouille  qu'on  lui  offre  dans  une  ha- 
cienda est  pour  lui  une  véritable  jouissance;  le  mot  de  pain  ne  se 
trouve  pus  dans  son  vocabulaire.  Las  de  son  travail  de  chaque  jour, 
l'Irlandais  plein  d'insouciance  se  régale  de  ses  polatoesei  ne  cesse 
jamais  d'égayer  son  repas  frugal  par  des  plaisanteries.  La  viande 
lui  est  une  chose  étrangère,  et  heureux  est  celui  qui  a  pu  se  pro- 
curer quatre  fois  par  année  un  hareng  pour  assaisonner  ses  pommes 
de  terre.  Le  chasseur  des  prairies,  qui  abat  le  bison  d'un  coup  in- 
faillible, savoure  avec  plaisir  la  loupe  succulente  et  entrelardée  qu'il 
vient  de  rôtir  entre  deux  pierres  brûlantes;  pendant  ce  temps 
l'industrieux  Chinois  porte  au  marché  ses  rats  engraissés  avec  soin 
et  ses  nids  d'iiinmdelles,  bien  assuré  de  trouver  parmi  les  gour- 
mets de  Pékin  des  chalands  généreux;  et  dans  sa  hutte  enfumée, 
presque  ensevelie  sous  la  neige  et  la  glace,  le  Groenlandais  dé- 
vore le  lard  qu'il  vient  de  couper  aux  flancs  d'une  baleine  échouée. 
Ici  l'esclave  nèi^re  miche  la  canne  à  sucre  et  maniée  ses  Itananes  ; 
là  le  négociant  africain  vide  son  sachet  de  dattes,  seule  nourriture 
à  tra\ers  le  désert;  plus  loin  le  Siamois  se  remplit  l'estomac 
d'une  quantité  de  riz  effrayante,  qui  ferait  reculer  l'EuroiRvn 
le  plus  avide.  Et  quel  que  soit  l'endroit  de  la  terre  habitéi» 
où  nous  demandions  l'hospitalité,  partout  on  nous  offre  un  ali- 
ment différent,  «  le  pain  quotidien  »,  sous  les  formes  les  plus 
variées. 

Cependant,  se  demande  Schleiden,  l'homme  est-il  un  être  telle- 
ment accommodant,  qu'il  puisse  se  construire  à  l'aide  des  ma- 
tières les  plus  hétérogènes  l'habitation  corporelle  de  son  esprit,  ou 
bien  toutes  ces  différentes  e>pèces  d'aliments  ne  conliennent-elle> 


RESPIRATION    ET    ALIMENTATION.  79 

qa*un  seul  ou  un  petit  nombre  d*éléments  similaires  qui  consti- 
tuent la  nourriture  de  Thomme?  C'est  cette  dernière  hypothèse  qui 
est  la  Traie. 

Tout  ce  qui  nous  entoure  est  constitué  d*un  petit  nombre  d'élt  - 
ments  simples  découverts  successivement  par  la  chimie.  Il  y  en 
a  surtout  quatre  d'entre  eux  qui  entrent  dans  la  composition  de  tout 
être  organisé  vivant  sur  la  terre  :  Tazote  et  Toxygène  sont  les 
éléments  les  plus  importants  de  l'air  atmosphérique;  l'oxygène  et 
i'/jvdrogène  forment  Teau,  par  leur  combinaison;  le  carbone  et 
l'uxygène  produisent  l'acide  carbonique^  et,  enfin,  l'azote  et 
l'hydrogène  se  réunissent  pour  composer  l'ammoniaque.  Ce 
sont  ces  quatre  éléments,  à  savoir  :  le  carbone,  l'hydrogène, 
l'oxygène  et  l'azote,  qui  dans  leurs  combinaisons  diverses  for- 
ment les  substances  dont  se  composant  les  plantes  et  les  ani- 
maux. 

Les  quatre  corps  que  nous  venons  de  nommer,  en   se  réunis- 
sant dans  différentes  proportions,  constituent  une  infinité  de  sub- 
stances organiques  que  l'on  pourrait  classer  en  deux  séries  dis- 
tinctes. L'une  comprend  les  corps  composés  des  quatre  éléments 
réunis,  tels  sont  :  l'albumine,  la  fil)rine,  la  caséine  et  la  gélatine. 
Le  corps  animal  entier  est  tissé  de  ces  matières,  et  quand  elles 
en  sont  séparées  ou  que  la  vie  les  quitte,  elles  se  décomposent  en 
fort  peu  de  temps  et  donnent  de  l'eau,   de  l'ammoniaque  et  de 
l'acide  carbonique  qui  se  dégagent  dans  l'air.  La  seconde  série 
contient,  au  contraire,  des  substances  privées  d'azote,  savoir:  la 
gomme,  le  sucre,  l'amidon,  les  liquides  qui  en  dérivent,  tels  que 
Talcool,  le  vin,  le  beurre  et  enfin  les  corps  gras.  Ceux-ci  pas- 
sent par  le  corps  animal,  en  ce  sens  que  leur  carbone  et  l'hydro- 
gène sont  consumés  par  l'oxygène  aspiré   pendant  la  respira- 
tion, et  ensuite  exhalés  sous  forme  de  gaz  acide  carbonique  et 
d'eau. 

Les  mêmes  atomes  des  corps  simples  passent  en  proportions 
différentes,  et  dans  des  combinaisons  ou  mélanges  différents,  à 
travers  les  organismes. végétaux  et  animaux,  venant  de  l'air  et  y 
retournant.  La  vie  se  nourrit  de  la  mort,  et  les  décompositions 
servent  de  nouveaux  mets  sur  la  table  toujours  complète  de  l'en- 
tretien de  la  vie  terrestre.  Le  naturaliste  a  raison  de  dire  que 
Diomme  vit  en  définitive  de  l'air  par  l'intermédiaire  des  plantes. 
La  plante  absorbe  dans  l'Atmosphère  les  substances  dont  elle 
compose  sa  nourriture.  Que  nous  mangions  du  végétal,  de  l'a- 
nimal, ou  que  nous  respirions  simplement,  nous  ne  faisons  ja- 


80    LŒUVRE    DE    L'AIR    DANS    LA    VIE    TERRESTRE. 

mais  que  remplacer  les  molécules  do  notre  corps  par  des  molé- 
cules nouvelles,  qui  ont  appartenu  à  d'autres  corps,  et  en  défini- 
tive, absorber  ce  qui  a  été  rejeté  par  d'autres,  et  rejeter  ce  qui  va 
être  repris  par  d'autres. 

L'homme  adulte  pèse  en  moyenne  70  kilog.,  et  après  avoir  dé- 
falqué la  grande  quantité  d'eau  qui  circule  dans  toutes  les  parties 
du  corps,  il  reste  environ  18  kilog.,  dont  7  pour  les  os  et  11  pour 
les  autres  parties.  Les  premiers  contiennent  eu  moyenne  6G  pour 
100,  et  le  reste  3  pour  100  de  substance  terreuse  qui  subsiste 
après  l'incinération.  A  part  ce  sable,  ce  phosphate  de  chaux,  nous 
prenons  tout  dans  l'air,  directement  ou  indirectement. 

Nous  nous  nourrissons  aux  trois  quarts  d'air  par  la  respiration. 
Nous  devons  demander  le  dernier  quart  à  des  aliments  en  appa- 
rence plus  solides  ;  mais  nous  voyons  que  ces  aliments  eux-mêmes 
sont  surtout  composés  des  principes  constitutifs  de  l'air.  Tel  est 
l'état  de  notre  planète.  Il  existe  certainement  des  mondes  où  Ton 
vit  plus  agréablement,  sans  être  astreint  à  ce  travail  grossier  du 
manger  et  du  boire,  et  à  leurs  désagréables  conséquences,  —  où 
l'air,  un  peu  plus  nutritif  qu'ici,  l'est  suffisamment.  A  l'opposé, 
il  existe  sans  doute  des  mondes  où  l'on  est  encore  plus  malheu- 
reux qu'ici,  où  l'on  ne  possède  pas  cette  Atmosphère  qui  nous 
nourrit  aux  trois  quarts  à  notre  insu,  et  où  Ton  est  obligé  de  ga- 
gner, par  le  travail,  des  déjeuners  d'oxygène  ou  d'autre  gaz. 

En  somme,  l'air  transparent  est  composé  des  mêmes  principes 
qui  se  trouvent  en  plus  grande  abondance  dans  la  croûte  opaque 
et  solide  de  notre  globe.  Les  quatre  éléments  principaux  de  tout 
organisme  végétal  ou  animal  :  l'oxygène,  l'azote,  l'hydrogène 
et  le  carbone,  s'y  retrouvent  également  :  les  deux  premiers, 
comme  éléments  constituants  de  l'air;  le  troisième,  mélangé  avec 
l'oxygène  sous  forme  de  vapeur  d'eau;  et  le  quatrième  enfin,  mèlc 
au  souille  expiré  par  les  animaux  et  à  maint  autre  gaz  provenant 
de  la  décomposition  des  plantes. 

Si  nous  reconnaissons  ainsi  dans  les  principes  de  Talimentation 
la  prépondérance  de  l'oxygène,  de  l'eau  et  de  l'azote,  en  diverses 
combinaisons,  il  nous  sera  incomparablement  plus  facile  de  cons- 
tater maintenant  dans  la  respiration  l'œuvre  constante  et  unique 
de  l'Atmosphère. 

Examinons  donc  ce  grand  rôle  de  l'air  dans  la  vie. 

Le  système  sanguin  qui  se  développe  dans  tout  notre  corps  se 
divise  principalement  en  deux  sortes  de  conduits  :  h^s  artères^  par 
lesquelles  le  sang  se  transporte  du  cœur  à  tous  les  organes;  les 


RESPIRATION    ET    ALIMENTATION.  81 

veines,  par  iesqueUes  il  revient  au  cœur.  On  désigne  sous  le  nom 
de  circulation  cette  marche  du  sang  parcourant  le  corps  entier,  et 
revenant  au  cœur,  son  point  de  départ. 

Le  cœur  est  un  oi^ne  creux  et  musculaire,  de  forme  conique, 
et  de  la  grosseur  du  poing  chez  l'adulte.  11  est  divisé  par  une 
cloison  musculaire  en  deux  moitiés  à  peu  près  égales,  adossées 
l'une  à  l'autre  et  partagées,  chacune  dans  sa  hauteur,  en  deux 
cariléfi,  dont  la  supérieure  est  l'oreillette,  et  l'inférieure  le  ven- 
Iricule.  Les  oreillettes  doivent 
leur  nom  à_  un  appendice 
aplati  qui  retombe  sur  leur 
fece  externe.  L'oreillette  droite 
C  communique  avec  le  ven- 
tricule droit  lA},  roreillelle 
gauche  D)  avec  le  ventricule 
gauche  fB'.  Il  n'existe  pas  de 
communication  entre  les  deux 
venlricules. 

Agent  principal  de  ta  cir- 
culation, le  cœur  est  le  siège 
de  mouvements  qui  ne  sont 
pas  soumis  à  la  volonté,  mais 
qui  néanmoins  (comme  cha- 
cun l'a  pUis  d'une  fois  éprouvé 
sur  soi-même)  sont  influencés 
sans  cesse  par  les  impressions 
morales  et  les  sensations.  Ces 
mouvements  consistent  dans 
la  contraction  et  le  relâchement  alternatifs  des  parois  du  cœur. 
Les  ventricules  se  contractent  simultanément,  puis,  à  leur  con- 
traction succède  une  période  de  relâchement,  pendant  laquelle 
les  oreillettes  se  contractent  à  leur  tour,  pour  se  relâcher  pendant 
b  nouvelle  contraction  des  ventricules.  Pendant  la  dilatation,  le 
sang  afllue  dans  les  cavités  du  cœur;  il  en  est  chassé  par  la  con- 
Iractioo:  celle  des  oreillettes  le.fait  passer  dans  les  ventricules; 
celle  des  ventricules  ie  lance  dans  les  artères. 

C'est  cette  alternance  qui  constitue  le  rhjlhmc  du  cœur  et  les 
hat'^ments  régulièrement  espacés  qu'il  fait  entendre  et  sentir  à 
travers  les  parois  de  la  poitrine.  Voyons  d'abord  comment  s'ac- 
complit la  circulation  artérielle. 
La  contraction  du  ventricule  gauche  (B)  pousse  le  sang  dans 


Fig.  27.  ■ 


Cipur  do  l'hommo. 


82    L'ŒUVRE    DE    L'AIR    DANS    LA    VIE    TERRESTRE. 

l'artère  aorte  (E)^  et  par  là  dans  toutes  les  artères^  où  il  coule 
sous  la  triple  action  de  la  contraction  ventriculaire^  de  Télasticité 
et  de  la  contractilité  des  parois  artérielles.  Dans  les  vaisseaux 
d*un  certain  calibre^  son  mouvement  est  rhythmé  comme  celui  du 
cœur;  si  l'on  appuie  le  doigt  sur  le  trajet  d'une  artère^  on  per- 
j;oit  le  choc  du  sang,  le  pouls. 

A  mesure  que  le  sang  avance  dans  les  ramifications  artérielles, 
les  nombreux  changements  de  direction  qu'il  subit  et  le  frottement 
du  liquide  contre  les  parois  des  vaisseaux  diminuent  sa  force 
d'impulsion;  enfin,  dans  les  vaisseaux  capillaires^  il  coule  par  un 
mouvement  continu  et  sans  secousse. 

Lorsqu'il  est  parvenu  dans  les  capillaires,  le  sang  artériel  trans- 
met aux  tissus  les  principes  dont  il  se  compose^  et  les  livre  à 
l'assimilation^  pour  reprendre  en  échange  les  molécules  désas- 
similées  qui  doivent  être  rejetées  de  l'organisme  ou  soumises  à 
une  élaboration  nouvelle.  Fluide  vivant  et  nourricier,  il  porte 
dans  les  organes  la  vie,  la  chaleur  et  les  éléments  de  la  nutrition. 

Après  avoir  parcouru  les  vaisseaux  capillaires,  il  passe  dans 
les  radicules  veineuses.  A  son  entrée  dans  l'aorte  et  pendant  sa 
marche  dans  le  système  artériel,  il  était  d'un  rouge  éclatant; 
maintenant  sa  couleur  est  sombre,  le  sang  rouge  s'est  transformé 
en  sang  noir.  Privé  d'une  grande  partie  de  ses  principes  consti- 
tuants, il  revient  en  puiser  de  nouveaux  à  leur  source. 

Le  sang  se  meut  dans  les  veines  sous  l'impulsion  qu'il  a  reçue 
primitivement  du  cœur.  Des  régions  inférieures  du  corps  il  re- 
monte dans  la  poitrine,  où  les  éléments  de  la  nutrition  viennent 
remplacer  ceux  qui,  tout  à  l'heure,  ont  été  livrés  à  l'assimilation. 
Ainsi  reconstitué  partiellement,  le  sang  va  se  jeter,  par  la  veine 
cave  (K),  dans  l'oreillette  droite  (C),  et  l'oreillette,  en  se  contrac- 
tant, le  chasse  dans  le  ventricule  droit  (A). 

Voilà  le  sang  revenu  au  cœur;  mais  bien  qu'enrichi  des  produits 
assimilables  de  la  digestion,  il  est  incomplet,  et  doit  se  transformer 
pour  redevenir  un  sang  parfait,  en  même  temps  que  la  combustion 
d'une  partie  de  ses  principes  produira  la  chaleur  qu'il  distribuera 
bientôt  à  l'organisme.  C'est  dans  les  poumons  que  cette  élaboration 
s'efTectue. 

Le  ventricule  droit  se  contracte,  le  flot  de  sang  veineux  passe 
dans  l'artère  pulmonaire  (F). 

Dans  les  capillaires  des  poumons,  l'air  agit  sur  le  sang  veineux 
chargé  d'acide  carbonique  et  le  transforme  en  sang  artériel.  Les 
globules  rouges  brun  du  sang  veineux  prennent,  au  contact  de 


RESPIRATION    DE    L'HOMME.  83 

l'oxygène,  une  couleur  vermeille  et  rutilante  ;  ils  se  chargent  du 
calorique  dégagé  par  la  combustion  du  carbone  et,  revivifié,  le 
sang  pénètre  jusqu'à  l'oreillette  gauche  qui  le  transmet  immédia- 
temeût  au  ventricule,  où  son  trajet  circulaire  se  termine  pour  re- 
commencer aussitôt. 

La  circulation,  dit  le  docteur  Le  Pileur,  peut  donc  être  divisée 
en  deux  périodes  simultanées,  le  cercle  fictif  parcouru  par  le  sang 
se  compose  de  deux  segments  inégaux  que  décrit  la  colonne  li- 
quide; le  segment  supérieur  est  la  circulation  pulmonaire  ou  pe- 


>^y 


Fig.  îg.  -Trajet  ficiif  du  «ang. 


Tig.  39.  —  CcGur  et  poumons  de  l'homme. 


lile  circulation,  le  segment  inférieur  est  la  circulation  générale 
ou  grande  circulation.  Le  sang  veineux  noir  (r)  devient  rouge 
(iana  la  circulation  pulmonaire,  et,  recommençant  son  cours  en  a, 
est  sang  artériel. 

Comme  leur  nom  l'indique,  les  poumons  (pneumôn,  de  twe'w, 
je  respire'  sont  l'organe  essentiel  de  la  respiration.  Au  nombre 
de  deux,  mais  recevant  l'air  d'un  même  canal  et  le  sang  d'un  seul 
Misseau,  ils  doiveni  être  considérés  comme  l'expansion  terminale 
des  ramifications  de  la  trachée-artère  (A),  ou,  si  l'on  veut,  comme 
les  deux  têtes  d'un  même  arbre.  Placés  dans  la  poitrine  dont  ils 
occupent  la  plus  grandepartieet  qui  est  comme  leur  moule,  ils  re- 


84    L'ŒUVRE    DE    L*AIR    DANS    LA    VIE    TERRESTRE. 

présentent  deux  cônes  irréguliers,  reposant  par  leurs  bases  sur  le 
diaphragme. 

Les  poumoDB  reçoivent  l'air  par  le  larynx ,  la  tracbée-artère 
et  les  bronches.  Le  larynx,  organe  de  la  voix,  se  continue  par  son 
orifice  inférieur  avec  la  trachée-artère.  Celle-ci  se  divise  en  deux 
conduits  que  l'on  nomme  les  bronches,  et  qui,  parvenus  à  la  ra- 
cine des  poumons,  donnent  naissance  à  des  ramiûcations  nom- 
breuses. Ils  continuent  à  se  subdiviser  et  se  terminent  par  les 
cellules  pulmonaires  dont  l'agglomération  en  grappes  constitue 
les  lobules  du  poumon. 

La  respiration  est  une  fonction  caractérisée  par  l'introduction  de 


l'oxjgène  de  l'air  dans  le  sang  et  l'expulsion,  sous  forme  gazeuse, 
d'une  partie  des  matériaux  inutiles  ou  nuisibles  à  l'organisme. 
Elle  se  divise  en  deux  temps  :  Viiispiratio}i,  pendant  laquelle  l'air 
atmosphérique  pénètre  dans  les  cellules  pulmonaires,  et  Icrpira- 
lion,  qui  chasse  des  poumons  cet  air  modiûé.  On  peut  comparer 
les  poumons  à  un  tin  tissu,  dont  le  développement  serait  l'iO  fois 
plus  grand  que  la  surface  du  corps  entier,  qui  est  replié  sur  lui- 
même,  et  criblé  de  40  à  50  millions  de  petits  trous.  Ces  pores 
sont  justes  trop  petits  pour  laisser  filtivr  le  sang,  et  assez  grands 
pour  laisser  pénétrer  l'air!  Quand  l'uxygène  de  l'air  les  traverse 


RESPIRATION     DE    L'HOMME.  85 

pour  se  combiner  avec  le  sang,  celui-ci  se  régénère  par  ce  contact 
et  laisse  ses  molécules  inutiles  se  mêler  à  Tair  qui  les  emporte 
a?ec  lui  dans  Texpiration.  C'est,  comme  on  voit,  un  échange 
de  gaz  qui  se  fait  entre  l'air  et  le  sang,  le  premier  abandonnant 
au  second  de  l'oxygène  et  en  recevant  d'autres  fluides  gazeux, 
parmi  lesquels  l'acide  carbonique  domine.  Ce  dernier  gaz,  en 
excès  dans  le  sang  veineux,  s'exhale  au  dehors,  tandis  que  Toxy- 
gène  de  l'air  revivifie  le  sang  rapporté  au  cœur  par  les  veines. 

Ainsi,  d'une  part  Toxygène  atmosphérique  brûle  dans  le  pou- 
mon du  carbone;  d*autre  part  le  poumon  exhale  de  lacide  car- 
bonique, de  l'azote  et  de  la  vapeur  d'eau.  L'oxygène  combiné  au 
sang  pendant  la  respiration  s'en  est  séparé  peu  à  peu  dans  les 
capillaires  du  corps  entier,  pour  faire  naître  des  produits  nom- 
breux^ et,  entre  autres,  de  l'acide  carbonique.  Au  sortir  du  cœur 
et  dans  les  artères,  le  sang  contenait  24  centimètres  cubes  pour 
1000  d'oxygène,  dans  les  veines  il  n'en  contient  plus,  que  11. 
Quaat  à  l'azote  et  à  la  vapeur  d'eau,  l'un  est  dégagé,  l'autre  pro- 
duite pendant  ce  même  travail  de  la  nutrition,  et  tous  deux  sont 
puisés  par  l'organisme  dans  les  principes  qu'y  introduisent  la 
digestion  et  la  respiration. 

Lavoisier  qui,  nous  l'avons  vu,  fut  le  premier  analysateur  de 
l'air,  fut  encore  le  premier  qui  ait  constaté  l'absorption  de  l'oxy- 
gène dans  la  respiration,  et  montré  par  des  expériences  l'analogie 
qui  existe  entre  les  fonctions  respiratoires  et  la  combustion.  «  La 
respiration  n'est,  dit-il,  qu'une  combustion  lente  de  carbone  et 
d'oxygène,  qui  est  semblable  en  tout  à  celle  qui  s'opère  dans 
une  lampe.  Dans  la  respiration  comme  dans  la  combustion,  c'est 
l'air  qui  fournit  l'oxygène....  Mais,  comme  dans  la  respiration, 
c'est  la  substance  même  de  l'animal  qui  fournit  le  combustible; 
si  les  animaux  ne  réparaient  pas  habituellement  par  les  aliments 
ce  qu'ils  perdent  par  la  respiration,  l'huile  manquerait  bientôt  à 
la  lampe,  et  l'animal  périrait  comme  la  lampe  s'éteint  lorsqu'elle 
manque  de  nourriture.  »  La  plupart  des  physiologistes  ont  admis 
la  théorie  de  Lavoisier  et  considèrent  la  respiration  comme  une 
combustion  lente  des  matériaux  du  sang  par  l'oxygène  de  l'air 
ambiant,  et  comme  la  source  de  la  chaleur  animale. 

Une  bougie  d'une  part,  un  petit  animal  d'autre  part,  placés 
chacun  sous  une  cloche,  effectuent  la  même  opération.  L'un  et 
l'autre  usent  l'oxygène  pour  faire  de  l'acide  carbonique.  Aussi 
l'un  et  l'autre  s'éteignent-ils,  meurent-ils,  lorsqu'il  n'y  a  plus 
assez  d'oxygène  pour  les  entretenir. 


86    L"(EUVRE    DE   L'AIR    DANS    LA    VIE    TERRESTRE. 

L'expérience  apprend  que  l'air  arrivé  au  même  degré  d'altéra- 
tion que  l'air  expiré  eat  incapable  de  soutenir  la  combustion  de» 
lampes  à  simple  courant  d'air  et  des  bougies. 

On  comprend,  d'après  ce  qui  précède,  que  l'air  exhalé  n'a  pas  le 
même  volume  ni  les  mêmes  proportions  d'éléments  constituants, 
que  l'air  inspiré.  En  effet,  l'bomme  adulte  absorbe  par  la  respira- 


Fig.  31.  —  Respiration  et  combustion. 


lion  de  20  à  25  litres,  c'est-à-dire  29  à  36  grammes  d'oxygène 
par  beure  ou  500  litres  par  jour.  En  évaluant  la  population  hu- 
maine du  globe  à  1  milliard,  il  en  résulte  que  l'humanité  enlève 
par  jour  à  l'Atmosphère  500  milliards  de  litres,  ou  500  milliotts 
de  mèlres  cubes  d'ojrygene! 

L'homme  exhale  par  heure  20  litres  ou  41  grammes  d'acide 
carbonique,  480  litres  par  jour  ou  près  de  1  kilogramme.  En 
un  jour  la  i-ace  humaine  donne  donc  à  l'Atmosphère  480  mil- 
lions de  mètres  cubes  ou  mille  millions  de  kilogrammes  d'acide 
carbonique  1 

La  ville  de  Paris  seule  exhale  dans  l'air  4  millions  500  000 
mètres  cubes  d'acide  carbonique  par  jour,  dont  1000000  par 
la  population  et  les  animaux,  et  3  300000  par  les  combustions 
diverses. 

Avec  une  petite  quantité  d'azote  (un  centième  de  l'oxygène 
absorbé)  l'expiration  humaine  renvoie  encore  par  heure  G30  grammes 
d'eau  environ,  sous  forme  de  vapeur,  ou  plus  de  15  kilogrammes 
par  jour.  C'est  donc  plus  de  1 5  miltiards  de  kilogrammes  d'eau 
qui  s'échappe  par  jour  des  lèvres  de  l'humanité. 

Enfin,  comme  chaque  individu  introduit  à  peu  près  10  mètres 
cubes  d'air  dans  ses  poumons  par  jour,   c'est  10  mttUardt  de 


RESPIRATION    DE    L'HOMME.  87 

fii^tres  cubes  d*air  qui  traversent  par  jour  les  poumons  insatiables 
des  fils  d*Adam  et  des  filles  d'Eve. 

Aussi  voit-on  survenir  les  accidents  les  plus  graves  chez  les  in* 
dividus  placés  dans  un  espace  clos  où  l'air  ne  peut  se  renouveler. 
An  siècle  dernier^  pendant  la  guerre  des  Anglais  dans  l'Inde^  cent 
quarante-six  prisonniers  furent  enfermés  dans  une  salle  à  peine 
suffisante  pour  les  contenir^  et  où  l'air  ne  pénétrait  que  par  deux 
étroites  fenêtres;  au  bout  de  huit  heures,  vingt-trois  de  ces  hommes 
restaient  seuls  vivants  et  dans  un  état  déplorable.  Percy  rapporte 
qu'après  la  bataille  d'Austerlitz^  trois  cents  prisonniers  russes 
avant  été  renfermés  dans  une  caverne,  deux  cent  soixante  de  ces 
malheureux  succombèrent  en  quelques  heilres  à  l'asphyxie. 

Les  atmosphères  rendues  asphyxiantes  par  la  combustion  du 
charbon  doivent  leurs  propriétés  délétères  non  à  l'acide  carbo- 
nique^ mais  à  une  faible  proportion  d'oxyde  de  carbone.  C'est  là 
véritablement  le  gaz  qui  produit  Tasphyxie  lors  de  la  combustion 
du  charbon  en  l'absence  d'appareils  de  tirage  pour  l'expulsion 
des  gaz  brûlés.  L'influence  toxique  de  l'oxyde  de  carbone  est  dé- 
montrée par  la  mort  presque  immédiate  des  animaux  à  sang  chaud 
portés  dans  un  air  auquel  on  a  ajouté  1  pour  100  en  volume 
d'oxyde  de  carbone  pur. 

En  analysant  l'air  des  enceintes  habitées,  vicié  par  la  respira- 
tion, on  a  obtenu  des  résultats  intéressants,  parmi  lesquels  on 
peut  citer  les  suivants  : 

Acide  carbonique 
(en  poids). 

Chambre  de  caserne  de  TÉcole  militaire  de  Paris, 
affectée  à  ces  expériences  (onze  soldats  y  pas- 
saient la  nuit).  Portes  et  fenêtres  fermées  et  cal- 
feutrées   * 19  millièmes. 

Id.  Portes  et  fenêtres  fermées  et  non  calfeutrées. .         H  millièmes. 

Amphithéâtre  de  chimie  non  ventilé  après  le  séjour 
de  90O  personnes  pendant  1  heure  1/2  environ.. ,        10  millièmes. 

Salles  d'hôpital  non  ventilées  et  encombrées  (à  la 
fin  de  la  nuit' 8  millièmes. 

?alle  d'école  primaire  avec  ventilation  imparfaite. .        kl  dix-millièmes. 

Salle  de  spectacle  à  la  fin  de  la  représentation 
(parterre) 43  dix-millièmes. 

Air  pris  dans  la  cheminée  d'appel  de  la  Chambre 
des  députés,  à  Paris  (1842], à  la  fin  d'une  séance.        25  dix-millièmes. 

Chambre  à  coucher  ventilée  [h.  la  fin  ds  la  nuit) ....  5  dix-millièmes. 

La  combustion  du  charbon  ou  des  matières  combustibles  desti- 
nées à  réclairage  est  encore  une  source  d'altération  de  l'air.  Une 
bougie  stéarique^  brûlant  1 0  grammes  de  matière  combustible  par 


88    L'ŒUVRE    DE    L'AlK    DANS    LA    VIE    TERRESTRE. 

heure,  consomme  environ  20  litres  d*oxygène  et  produit  environ 
15  litres  d'acide  carbonique.  Un  bec  de  gaz  de  houille  qui  débite 
par  heure  140  litres  de  gaz  (bec  des  lanternes  de  Téclairage  public 
à  Paris)  consomme  environ  230  litres  d'oxygène  et  produit  environ 
1 1 2  litres  d'acide  carbonique.  Une  lampe  Carcel^  brûlant  42  grammes 
d'huile  de  colza  épurée  à  Theure,  consomme  un  peu  plus  de  80  li- 
tres d'oxygène^  en  produisant  près  de  GO  litres  d'acide  carbonique. 

Telle  est  Tœuvre  chimique  de  Tair  dans  la  vie.  Occupons-nous 
un  instant  de  son  œuvre  mécanique. 

Chez  l'adulte  au  repos^  le  cœur  bat  communément  soixante  fois 
par  minute;  la  respiration  a  lieu  généralement  dix-huit  fois  par 
minute;  elle  est  plus  fréquente  chez  Tenfant.  On  sait  que,  comme 
les  battements  du  cœur^  elle  devient  plus  active  sous  Tinfluenco 
de  toute  cause  d  excitation  physique  ou  morale,  et  plus  lente 
dans  l'attention  que  l'on  donne  à  un  travail  difficile. 

Quoique  tout  le  monde  respire,  tout  le  monde  cependant  ne  sait 
pas  bhn  respirer.  C  est  la  fonction  la  plus  importante  de  la  vie, 
et  qui  s'eflectue  pendant  le  travail,  la  marche,  le  sommeil.  Cest 
un  fait  merveilleux,  lorsqu*on  y  songe,  de  pouvoir  combiner  sans 
le  savoir  la  parole  d'un  long  discours  avec  la  respiration.  L*in- 
spiration  facile  et  sans  efTort  permet  de  prolonger  longtemps, 
sans  fatigue,  les  exercices  du  chant  aussi  bien  que  ceux  de  la 
gymnastique.  Au  contraire,  les  personnes  qui  respirent  surtout  par 
l'élévation  des  côtes  supérieures,  se  fatiguent  et  s'essoufflent  rapi- 
dement. C'est  ce  qu'on  observe  chez  les  femmes,  lorsque  le  corset 
comprime  la  base  de  la  poitrine. 

Les  mouvements  respiratoires  ne  sont  pas  complètement  soumis 
à  la  volonté.  Après  l'inspiration  il  n'est  pas  possible  de  suspendre 
longtemps  le  mouvement  contraire,  et,  quand  l'expiration  a  eu 
lieu,  le  besoin  d'inspirer  se  fait  de  nouveau  sentir  impérieusement. 
On  ne  peut,  en  un  mot,  retenir  son  haleine  que  pendant  un  espace 
de  temps  assez  court,  deux  ou  trois  minutes  au  maximum,  et  les 
plongeurs  les  plus  exercés  ne  déplissent  pas  cette  limite. 

On  estime  que  chez  l'homme  de  trente-cinq  à  quarante  ans,  la 
capacité  des  poumons  est  d'environ  3  litres  70  centilitres  d'air; 
elle  est  moindre  avant  cet  âge  et  tombe  à  un  peu  moins  de  3 
litres  vers  soixante  ans.  Chez  la  femme,  elle  est  plus  faible,  et  varie 
du  reste  suivant  les  individus. 

.  La  pression  atmosphérique  influe  aussi  sur  la  fréquence  des 
battements  du  cœur,  mais  seulement  dans  certaines  conditions.  Si 
l'on  s'élève  rapidement  à  une  grande  hauteur,  on  remarque  dans  le 


RESPIRATION    DE    L'HOMME.  89 

pouls  une  augmentation  de  fréquence  très- sensible.  Les  ascensions 
aérostatiques  et  les  voyages  dans  les  montagnes  en  fournissent  la 
preuve.  Une  augmentation  dans  la  pression  atmosphérique  diminue 
la  fréquence  du  pouls.  On  a  vu  le  pouls  tomber  à  50  et  même  à 
45  pulsations  chez  des  sujets  placés  dans  un  appareil  à  air  com- 
primé^ où  la  pression  était  portée  à  2  atmosphères  et  plus. 

Les  fonctions  les  plus  importantes  de  la  nature  passent  inaper- 
çues pour  nous  lorsqu'elles  sont  permanentes.  Telle  est  la  respira- 
tion. Depuis  la  première  minute  qui  succéda  à  notre  naissance  en 
ce  monde^  nous  respirons  incessamment^  nuit  et  jour^  dans  le  tra- 
vail comme  dans  le  repos^  dans  le  plaisir  comme  dans  la  peine^ 
et  nous  semblons  ne  point  nous  en  apercevoir.  Ce  grand  acte  de  la 
vie  mérite  cependant  toute  notre  attention. 

Ce  n'est  point  au  milieu  des  agitations  du  jour  que  iious  pou- 
vons jamais  donner  un  instant  d'observation  à  la  production  in 
cessante  et  infatigable  de  ce  phénomène  ;  mais  bien  plutôt  lorsque 
le  soir^  étendus  rêveurs  sur  le  divan  du  repos^  ou  mieux  encore 
dans  les  moments  qui  précèdent  le  sommeil^  lorsque  sous  Tombre 
silencieuse  de  la  nuit  nous  laissons  lentement  s'assoupir  nos  pen- 
sées et  nos  membres.  Alors  le  mouvement  léger  des  poumons  qui 
se  gonflehtet  se  dégonflent  en  cadence  peut  appeler  notre  attention 
solitaire  sur  cette  force  insouciante  et  fatale  qui  régit  notre  vie. 
Nous  pouvons  penser  que  durant  le  sommeil  ce  mouvement  iso- 
chrone se  perpétuera  dans  notre  poitrine^  et  tandis  qu'une  mort 
apparente  enveloppe  nos  sens  et  que  notre  esprit  voltige  dans  le 
monde  chatoyant*  des  rêves^  incessamment^  sans  oublia  notre  sein 
appellera  Tair  extérieur  et  ouvrira  d'instant  en  instant  la  porte 
de  sortie  à  Tacide  carbonique  qui  nous  asphyxierait.  Peut-être 
pourrions-nous  aussi  penser  au  désagrément  qui  résulterait  pour 
nous  de  Toffuscation  accidentelle  des  conduits  respiratoires^  si 
pendant  ce  même  sommeil  un  objet  malencontreux  venait^  par 
rextérieur  ou  par  Tinlérieur,  fermer  notre  gorge  et  intercepter  la 
communication  permanente  qui  doit  sans  cesse  régner  entre  les 
poumons  et  lair  qui  baigne  notre  visage.  Mais  une  telle  crainte 
serait  peu  propre  à  amener  le  sommeil^  et  nous  n'avons  garde  de 
la  susciter. 

En  ces  instants  de  calme  -et  de  repos  où  il  nous  est  permis  de 
nota  sentir  viwre  par  la  respiration^  nous  sommes  en  excellente 
condition  pour  nous  rendre  compte  non-seulement  de  la  nécessité 
absolue  de  cette  fonction^  mais  encore  de  notre  vraie  situation  au 
fond  de  l  océan  aérien.  En  effets  observons-nous.  Couchés  ou  debout 


90    L'ŒUVRE    DE    UAIR    DANS    LA    VIE    TERRESTRE. 

à  la  surface  du  sol^  nous  sommes^  relativement  à  Tocéan  aérien  placé 
sur  nos  tètes^  dans  la  même  situation  que  les  coraux^  les  crusta- 
cés et  les  zoophy  tes  qui  habitent  le  fond  de  la  mer  1  La  mer  aérienne 
se  déploie  sur  nos  tètes  avec  ses  oiseaux,  ses  insectes  et  ses  ani- 
malcules invisibles  pour  poissons.  Nous,  nous  sommes  attachés 
au  fond  comme  de  pauvres  et  lourds  crustacés,  comme  de  gros- 
siers poissons  ouvrant  et  fermant  leurs  branchies  de  seconde  en 
seconde.  Voilà  notre  situation  réelle,  à  laquelle  on  ne  songe  guère. 
Nous  ne  sommes  pas  à  la  surface,  à  l'extérieur  véritable  du 
monde  terrestre,  mais  nous  respirons  grossièrement  et  fatalement 
au  fond  de  son  océan  aérien. 

Qui  sait  s^il  n*y  a  pas  dans  les  régions  supérieures  de  Tair  des 
êtres,  invisibles  pour  nos  yeux  et  notre  séjour  sous-aérien,  des  êtres 
supérieurs,  qui  seraient  les  véritables  intelligences  souveraines, 
les  véritables  hôtes  glorieux  de  cette  création  sublunaire? 

Une  différence  dans  les  degrés  de  pression  atmosphérique,  ou, 
en  d'autres  termes,  les  oscillations  journalières  et  les  variations 
accidentelles  du  baromètre,  ont-elles  de  Tinfluence  sur  le  corps 
humain  ?  Dans  quelles  circonstances  et  par  quels  symptômes  cette 
action  se  manifeste-t-elle?  Jl  est  certain  que  les  fonctions  s'exécu- 
tent avec  plus  d'énergie,  lorsque  le  baromètre  monte  et  que  la  pres- 
sion ambiante  est  plus  forte.  On  conçoit,  en  efTet,  que  la  pression 
extérieure  étant  accrue,  le  ressort  des  parois  membraneuses  est 
favorisé  par  cet  excès  de  pression.  S'il  arrive,  au  contraire,  que  le 
baromètre  baisse  d'une  quantité  un  peu  considérable,  nous  éprou- 
vons un  sentiment  de  gêne  et  de  fatigue,  une  projSension  au  repos; 
nos  liquides  tiennent  quelques  gaz  en  dissolution,  et  tendent  d'ail- 
leurs à  se  vaporiser  par  la  température  propre  du  corps.  Le  ralen- 
tissement des  fonctions,  qui  est  la  suite  de  ce  trouble,  nous  rend 
plus  pénible  toute  espèce  de  mouvement  ;  et,  rapportant  alors  à 
l'air  qui  nous  environne  le  sentiment  produit  dans  nos  organes 
mêmes,  nous  avons  coutume  de  nous  plaindre  que  l'air  est  lourd  y 
précisément  parce  qu'il  est  trop  léger. 

Nous  avons  dit  que  le  poids  total  supporté  par  un  homme  de 
taille  moyenne  est  de  15  500  kilogrammes;  la  diflërence  de  pres- 
sion, pendant  les  variations  atmosphériques  les  plus  extrêmes, 
atteint  1000  à  1200  kiloâ^rammes,  c'est-à-dire  environ  un  dou- 
zième.  La  température,  l'électricité  de  l'air,  son  degré  de  séche- 
resse ou  d'humidité,  s'unissent  d'ailleurs  à  l'action  de  la  pres- 
sion atmosphérique. 

Nous  avons  tous  éprouvé  l'abattement  produit  dans  notre  orga- 


LA    RESPIRATION.  91 

nisme  par  rabaissement  parfois  considérable  du  baromètre'.  Une 
différence  plus  prononcée  serait  capable  de  briser  les  consti- 
tutions délicates  ou  affaiblies^  et  ce  n*est  pas  un  petit  sujet  de 
réflexion  que  de  supposer  un  état  de  TAtmosphère  susceptible 
d'endormir  du  dernier  sommeil  la  race  humaine  entière. 

Les  physiologistes  ont  cité  plusieurs  exemples  fort  remar- 
quables de  rinfluence  produite  par  une  simple  diminution  de  la 
pression  atmosphérique.  Suivant  Mead^  dans  le  mois  de  février 
1687,  le  baromètre  tomba  à  un  degré  où  jamais  on  ne  l'avait  vu 
descendre  :  le  professeur  Gockburn  mourut  subitement  d*une 
hémoptysie;  le  même  jour,  à  la  même  heure,  plusieurs  person- 
nages connus  éprouvèrent  des  épistaxis  et  diverses  hémorrhagies 
dangereuses  que  rien  n  avait  annoncées,  et  qui  n'avaient  été  pré- 
cédées que  d'un  sentiment  de  lassitude  et  de  faiblesse.  Le  2  sep- 
tembre 1658,  il  s'éleva  une  tempête  violente,  et  Mead  prétend 
qu'elle  fut  l'une  des  causes  de  la  mort  d'Olivier  Cromwell. 

Certaines  personnes  sont  de  véritables  baromètres.  Le  docteur 
Foissac  cite  une  dame  sujette  à  des  défaillances  correspondant  à  la 
variation  du  baromètre  et  au  changement  de  temps.  Il  lui  est  arrivé 
parfois  de  prédire  un  changement  de  temps  très-prochain,  en 
voyant  survenir  les  défaillances  chez  cette  malade,  et  il  a  même 
pu  annoncer,  sans  en  être  informé,  ce  qu'elle  éprouvait,  par  la  seule 
connaissance  de  l'état  du  baromètre. 

A  cet  exemple  pris  entre  mille,  le  docteur  météorologiste 
ajoute  celui  d'un  certain  marquis,  présentant  le  vrai  type  de 
Thypocondrie  la  plus  caractérisée.  »<  Durant  les  hautes  pressions 
atmosphériques,  il  devient  morose,  colère  et  même  enclin  au 
suicide.  Lorsque  le  poids  de  la  colonne  d'air  diminue  sensible- 
ment, quand  le  baromètre  marque  pluie  ou  tempête,  les  symptômes 

1.  Au  moment  où  je  corrige  cette  épreuve  (18  mai  1870),  j'ai  précisément  une 
constatation  toute  particulière  de  ce  qui  vient  d'être  avancé.  Tout  le  monde,  il  y  a 
quelques  jours,  paraissait  maussade,  alourdi,  oppressé.  La  remarque  était  si  gé- 
nérale, qu'un  très-grand  nombre  de  personnes  me  l'ont  manifestée  en  tempêtant 
contre  les  saisons.  J'ai  répondu  que  cet  état  désagréable  de  la  santé  publique  n'é- 
tait certainement  qu'une  affaire  de  baromètre.  En  effet,  le  baromètre  était  tombé 
à  une  pression  très-faible,  comme  on  peut  le  voir  en  comparant  les  chiffres  du 
bulletin  de  l'observatoire  météorologique  de  Montsouris  : 

5  mai  (matin).  763  12  (l  h.  m.)  7^5 

7  —  761  13    —  750 

8  —  760  Ik        —  757 

9  —  757  17    —  761 

10  —     752  18    —    764 

11  —     748 


92    LŒUVRE    DE    L'AIR    DANS    LA    VIE    TERRESTRE. 

hypocondriaques  subissent  une  sorte  de  transformation  :  le 
marquis  tombe  dans  le  découragement;  il  est  sans  force^  sans 
énergie^  sans  volonté^  et  il  emploie  les  expressions  les  plus  pitto- 
resques pour  peindre  sa  mollesse  et  son  incapacité.  »  Cest  entre 
ces  deux  extrêmes  de  l'échelle  barométrique  que  cet  organisme 
trop  sensible  éprouve  un  peu  de  trêve  à  ses  souffrances  habituelles. 

Les  variations  extraordinaires  dans  la  pression  atmosphérique^ 
les  grands  mouvements  du  baromètre^  sont*ils  sans  influence  sur 
Tétat  de  la  santé  publique  et  des  maladies?  —  Non^  sans  doute. 
C'est  à  la  suite  des  fortes  perturbations  de  l'air  que  se  manifestent 
les  épidémies  et  les  fléaux  qui  frappent  tout  le  règne  organique. 

Si^  libre  de  préventions  et  sans  idée  préconçue^  Thomme  pou- 
vait noter  tout  ce  qu'il  ressent  dans  un  temps  donnée  il  reconnaî- 
trait promptement  qu'il  est  un  point  dans  la  hauteur  du  baro- 
mètre où  ses  fonctions  s'exécutent  avec  plus  de  vigueur^  où  son 
esprit  est  mieux  disposé,  plus  libre,  plus  vif,  où  l'étude  devient 
plus  facile  et  la  vie  plus  pleine.  Dans  les  zones  tempérées,  à  Paris 
en  particulier,  une  hauteur  moyenne  est  la  plus  favorable  à  la 
santé  du  plus  grand  nombre  d'individus,  au  plein  exercice  de 
leurs  facultés,  ainsi  qu*aux  manifestations  les  plus  puissantes  de 
leur  vie  morale.  En  général,  le  point  où  s'accomplit,  avec  la  plus 
entière  perfection,  le  jeu  des  fonctions  vitales,  est  celui  de  76'* 
millimètres. 

Quand  le  baromètre  a  dépassé  cette  hauteur  favorable,  on  sent 
un  plus  grand  bien-être  aux  heures  où  l'oscillation  diurne  des- 
cend à  son  minimum.  Le  baromètre,  au  contraire,  se  trouve-t-il 
bas,  c'est  aux  heui*es  où  l'oscillation  atteint  son  maximum  que  se 
manifeste  la  tendance  à  l'amélioration  et  au  bien-être.  Il  en  est  de 
même  pour  les  variations  accidentelles. 

Ces  règles,  ces  indications  ne  sont  pas  applicables  à  tous, 
dirons-nous  avec  le  docteur  Foissac;  et  comme  la  sécheresse  ou 
l'humidité,  le  froid  ou  la  chaleur,  sont  favorables  aux  uns,  nuisi- 
bles à  dautres,  de  même  la  différence  dans  la  pression  atmosphé- 
rique produit  des  effets  divers,  selon  l'état  de  santé,  les  tempéra- 
ments et  les  habitudes.  On  voit  d'ailleurs  certaines  constitutions 
soustraites  à  ces  influences  délicates;  et  par  exemple  ces  personnes 
en  assez  grand  nombre  qui  sentent  et  pensent  comme  elles  digè- 
rent; que  les  orages  physiques  non  plus  que  les  accidents  mo- 
raux ne  troublent,  ni  ne  dérangent  de  leur  voie  accoutumée,  et 
dont  la  vie,  renfermée  dans  les  réalités  du  positivisme,  ne  connaît 
ni  les  écarts  de  l'imagination,  ni  les  nuances   multiformes  de  la 


LA    RESPIRATION.  93 

sensibilité.  Les  réflexions  précédentea  s'appliquent  principalement 
à  ces  natures  malheureuses  (privilégiées?)  pour  lesquelles  la 
somme  de  bonheur  et  de  souffrance  est  double,  par  leur  ma- 
nière de  les  ressentir;  elles  s'appliquent  à  ces  sensitives  intelli- 
gentes pour  qui  une  épine  légère,  physique  ou  morale,  est  uo 
dard  acéré;  à  ces  personnes  enfin  vouées  à  l'étude  et  à  la  contem- 
plation, inquiètes  du  passé,  soucieuses  de  l'avenir  et  plus  ou 
moins  effleurées  par  le  tsdium  vils,  qui  pénètre  dans  leur  cœur 
comme  le  ver  dans  le  calice  de  la  fleur  ou  dans  le  fruit  mûri 
par  l'été.  C'est,  nous  n'en  doutons  pas,  de  ces  natures  que  le 
poëte  de  Tristam  Shandy  disait,  sans  penser  que  par  une  réflexion 
morale  il  formulait  une  loi  physique  ;  «■  La  marée  de  nos  passions 
monte  tt  s'abaisseplusieurs  fois  par  jour,  a 

Ainsi  nous  régit  le  ciel,  ainsi  notre  état  physiologique  de  corps 
et  même  d'esprii  peut  presque  toujours  se  traduire  en  chiffres  ba- 
rométriques. 

Nous  venons  d'apprécier  le  rôle  de  l'air  dans  la  vie  humaine  et 
dans  celle  des  animaux  supérieurs. 

Nous  ne  pouvons  omettre  de  compléter  celte  appréciation  par 
l'étude  du  même  rôle  chez  les  autres  ordres  organiques:  chez  les 
oiseaux,  les  insectes  et  les  poissons, 
et  dans  la  respiration  des  plantes. 
Nous  constaterons  par  là,  une  fois  pour 
toutes,  l'universalité  du  règne  de  l'air 
dans  l'organisation  de  la  vie  terrestre 
tout  entière. 

Chez  les  oiseaux,  la  circulation  est 
double.  IjC  cœur  est  formé  de  deux 
moitiés  distiniïtes,  et  leur  sang  est 
même  plus  riche  en  globules  que  ce- 
lui de  l'homme,  parce  qu'il  est  abon- 
damment pénétré  par  l'air,  non-seu- 
lement dans  les  poumons,  comme 
cbez  les  mammifères,  mais  dans  les 

j         .  ....  ■•   ■   1      Fig.  3î.  —  Reipiralion  des  oiseaui. 

derniers  rameaux  de  1  arbre  artériel,  Trwbée-anire  au  pigeon. 

du  tronc  et  des  membres.  Ce  qui  dis- 
tingue, en  effet,  l'oiseau,  ce  n'est  pas  seulement  le  vol,  c'est  surtout 
son  mode  de  respiration.  On  ne  trouve  pas  chez  les  oiseaux  cette 
cloison  mobile  appelée  diaphragme,  qui  chez  les  mammifères  arrête 
l'air  à  la  poitrine  :  l'air  extérieur  pénètre  dans  toutes  les  parties  de 
leur  corps,  par  les  voies  respiratoires,  qui  se  ramifient  dans  tout  le 


94    L'ŒUVRE    DE    L'AIR    DANS    LA    VIE    TERRESTRE. 

tissu  cellulaire  et  jusque  dans  les  plumes,  dans  l'intérieur  des  os, 
et  mfime  entre  les  muscles.  Leur  corps,  dilaté  par  l'air  inspiré, 
est  allégé  d'une  portion  considérable  de  son  poids. 

Aux  ailes  dont  les  battements  le  soutiennent  dans  l'air,  l'oiseau 
ajoute  donc  une  respiration  double,  qui  donne  à  son  corps  une 
suffisante  légèreté  spécifique,  et  de  plus  une  circulation  activée, 
écbauffée  par  la  pénétration  de  l'oxygène.  La  cbaleur  vitale  est, 
on  le  sait,  en  rapport  avec  la  respiration.  Aussi  les  oiseaux,  grâce 
à  leur  riche  organisation,  peuvent-ils  vivre  dans  les  régions  les 
plus  froides  de  l'atmosphère. 


Joyeux  et  charmants  habitants  de  l'air,  cœurs  palpitants,  chan- 
sons vivantes,  ne  serable-t-il  pas  que  ces  petits  êtres,  si  puissanis 
dans  leur  apparente  faiblesse,  planent  au-dessus  de  nous  dans 
les  hauteurs  aériennes  comme  un  défi  perpétuel  jeté  à  notre  vanile 
humaine?  Peut-on  contempler  un  groupe  d'oiseaux  suivant  en 
chantant  les  vastes  plaines  de  l'air,  sans  voir  en  eux  quelque 
promesse  anticipée  de  l'avenir  réservé  aux  efforts  de  l'homme, 
poursuivant  la  conquête  non  chimérique  de  l'Atmosphère? 

Mais  l'homme  n'aura  jamais  cette  respiration  des  oiseaux,  et  ne 
volera  jamais  par  sa  seule  force  musculaire. 

Si  nous  considérons  maintenant  les  insectes,  plus  aériens  que 
nous,  eux  aussi,  nous  observons  (et  ceci  n'est  connu  que  depuis 
Malpighi,  i  669)  que  leur  délicat  appareil  respiratoire  est  eesen- 


LA    RESPIRATION.  95 

tiellement  composé  de  conduits  membraneux^  d'une  grande  déli- 
catesse, dont  les  ramifications^  en  nombre  incalculable^  se  répan- 
dent partout,  et  s'enfoncent  dans  la  substance  des  organes,  à  peu 
près  comme  les  racines  chevelues  d'une  plante  s'enfoncent  dans  le 
soi.  Ces  vaisseaux  ont  reçu  le  nom  de  trachées.  Leurs  communi- 
cations avec  l'air  s'établissent  ensuite  de  diverses  façons  ^  selon 
le  milieu  dans  lequel  vivent  les  insectes. 

On  sait  que  la  plus  grande  partie  d'entre  eux  passent  leur  vie 
bercés  sur  les  ondes  aériennes.  Or  l'air  ambiant  pénètre  dans  les 
trachées  par  un  grand  nombre  d'orifices  situés  sur  les  côtés  du 
corps^  et  qui  ont  été  nommés  stigmates.  Ce  sont  ces  points,  ordi- 
nairement en  forme  de  boutonnière^  qu'on  aperçoit,  pour  peu 
qu'on  y  regarde  de  près,  chez  un  très-grand  nombre  d'espèces. 

L'appareil  respiratoire  des  insectes  se  compose  tantôt  de  tubes 
élastiques  seulement,  tantôt  d'un  assemblage  de  tubes  et  de  poches 
membraneuses.  Les  parois  de  ces  tubes  sont  très-élastiques,  et 
conservent  toujours  une  forme  presque  cylindrique,  lors  même 
que  rien  ne  les  distend.  Cette  disposition  est  déterminée  par  l'exis- 
tence, dans  toute  la  longueur  de  la  trachée,  d'un  fil,  de  consistance 
semi-cornée,  enroulé  en  hélice,  et  revêtu  extérieurement  d'une 
gaine  membraneuse  très-délicate. 

Le  nombre  des  trachées  dans  le  corps  d*un  insecte  est  extrême- 
ment considérable.  Lyonnet  a  prouvé,  dans  son  immense  travail  sur 
la  Chenille  du  saille^  que  l'Insecte  a  de  nombreux  rapports,  par  ses 
muscles,  avec  les  animaux  supérieurs.  Sans  avoir  tué  plus  de  huit 
ou  neuf  individus  de  l'espèce  qu'il  voulait  décrire,  il  eut  la 
patience  de  compter  leurs  diverses  branchies.  Dans  la  chenille  du 
lossus  liquiperdaj  il  trouva  236  branchies  longitudinales  et  1336 
transversales.  De  sorte  que  le  corps  de  cet  être  si  modeste  est 
sillonné  dans  tous  les  sens  par  1572  tubes  aérifères,  visibles  à 
Tceil  armé  d'un  verre  grossissant,  sans  compter  ceux  qui  ne 
peuvent  être  aperçus  ! 

Le  mécanisme  de  la  respiration,  chez  les  insectes,  est  facile  à 
comprendre.  La  cavité  abdominale,  qui  loge  la  plus  grande  partie 
de  l'appareil  trachéen,  est  susceptible  de  se  contracter  et  de  se 
dilater  alternativement.  Quand  le  corps  de  l'insecte  se  resserre, 
les  trachées  sont  comprimées  et  l'air  en  est  chassé.  Mais  lorsque 
la  cavité  viscérale  qui  loge  les  trachées  reprend  sa  capacité  pre- 
mière ou  se  dilate  davantage,  ces  canaux  s'agrandissent  et  l'air 
dont  ils  sont  remplis,  se  raréfiant  par  suite  de  cet  agrandisse- 
ment, ne  fait  plus  équilibre  à  l'air  extérieur  avec  lequel  il  com- 


96    L'ŒUVRE    DE    L'AIR    DANS    LA    VIE    TEHRESTRE. 

muoique  par  l'intermédiaire  des  stigmates.  Cet  air  extérieur  se 
précipite  donc  alors  dans  l'iatérieur  des  tubes  respiratoires,  et 
l'inspiration  s'effectue. 

Les  mouvements  respiratoires  psuveat,  du  reste,  s'accélérer  ou 


Fi(t.  34.  —  Re^piratîoD  des  insectes.  Appareil  respiratoire  du  banneioo. 

se  ralentir,  suivant  les  besoins  de  l'animal.  En  général,  on  en 
compte  entre  trente  et  cinquante  par  minute.  Dans  1  elat  de  repos 
les  stigmates  sont  béants,  et  l'air  arrive  librement  dans  toutes  les 
trachées  chaque  fuis  que  la  cavité  viscérale  se  dilate.  Mais  ces 
orifices  peuvent  se  fermer,  et  les  insectes  possèdent  ainsi  la  faculté 
de  suspendre  à  volonté  toute  communication  entre  leur  appareil 
respiratoire  et  le  milieu  ambiant. 

Quelques  insecLes  vivent  dans  l'eau.  Ils  sont  dès  lors  obligés  de 
venir  prendre  à  la  surface  du  liquide  l'air  dont  ils  ont  besoin,  ou 
de  s'emparer  du  peu  d'air  que  l'eau  tient  en  dissolution.  Ces  deux 
modes  de  respiration  existent,  sous  des  formes  variées,  chez  les 
insectes  aquatiques. 

Nous  venons  de  voir  que  l'appareil  de  la  respiration  ac(iuiert  chez 
les  insecles  un  développement  considérable.  Il  est  dès  lors  facile  de 
prévoir  que  cette  fonction  doit  s'exercer  avec  une  vive  activité 
chez  ces  légers  petits  êtres.  En  effet,  si  on  la  compare  à  la  quan- 
tité pondérable  de  matière  organique  dont  leur  corps  se  compose, 
les  insectes  font  une  énorme  consommation  d'oxygène.  Les  pa- 
pillons, par  exemple,  brûlent  constamment  d'une  flamme  éter- 
nelle, malgré  leur  réputation. 

Arrivons  maintenant  aux  Poissons. 

Il  suffit  de  regarder  un  instant  un  poisson  dans  l'eau  pour  remar- 
quer deux  grandes  ouvertures  derrière  la  tête:  ce  sont  les  ouïes, 
leur  bord  antérieur  est  mobile,  et  se  soulève  et  s'abaisse  comme 
un  battant  de  porte,  pour  servir  à  la  respiration. 


RESPIRATION    DES    POISSONS  97 

Sous  cette  espèce  de  couvercle  sont  situées  les  branchies,  organes 
de  la  respiration  de  ces  animaux  aquatiques. 

Les  branchies  sont  des  lamelles  étroites  longues  et  aplaties,  dis- 
posés en  séries  parallèles,  à  la  manière  de  dents  de  peigne,  et  qui 
sont  atttachéeB  sur  des  tiges  osseuses,  désignées  sous  le  nom  d'arcs 
branchiaux.  Elles  flottent  ainsi  dans  l'eau  aérée  qui  doit  servir  à 
U  respiration  de  l'animal. 


ng.  3â-  —  Respiraiios  des  paissons.  Bcaocbies  de  la  carpe, 
(br.  :  branchies.  —  c  :  c^Pur.) 

Voici  comment  s'exécute  la  foaction  respiratoire.  L'eau  entre 
par  la  bouche,  passe,  par  un  mouvement  de  déglutition,  sur  les 
fentes  que  les  arcs  branchiaux  laissent  entre  eux,  arrive  aux 
bniDchies  dont  elle  inonde  la  large  et  multiple  surface,  et  s'é- 
chappe enfin  au  dehors,  par  les  ouvertures  des  ouïes.  Tout  le 
monde  a  observé  ce  double  mouvement. 

Peodant  le  contact  de  l'eau  et  des  branchies,  le  sang  qui  circule 
dans  la  trame  de  ces  organes,  et  qui  leur  communique  la  coloration 
rouge  qu'on  leur  connaît,  se  combine  chimiquement  avec  l'oxygène 
de  l'air,  que  l'eau  tient  toujours  en  dissolution,  quand  elle  coule 
librement,  à  la  température  ordinaire,  en  présence  de  l'air.  Le  sang 
devient  ainsi  oxygéné,  ou  artériel.  —  Tout  le  monde  sait  que  les 
poissons  vivent  dans  l'eau,  mais  tout  le  monde  ne  sait  pas  que  si 
l'on  retirait  l'air  de  l'eau,  les  poissons  périraient  I 

Cest  ainsi  que  dans  les  habitants  des  eaux  aussi  bien  que  dans 
cenx  du  sol  et  de  l'air,  l'Atmosphère  régit  partout  en  souveraine 
les  fonctions  de  la  vie  sur  la  terre. 

U  même  conclusion  résulte  de  l'élude  attentive  du  règne  vé- 
gétal. La  plante  respire.  Elle  respire  aussi  bien  que  les  animaux, 
c'est  à-dire  que  sa  sève,  qui  n'est  autre  chose  que  son  sang,  est 
mise  en  contact  avec  l'air  au  moyen  de  ses  feuilles  et  de  ses 
parties  vertes  qui  représentent  les  organes  respiratoires.  Sous 


98    L'ŒUVRE    DE    L'AIR    DANS    LA    VIE    TERRESTRE. 

rinfluence  des  rayons  solaires^  ces  organes  absorbent  Tacide  car- 
bonique répandu  dans  Tair^  le  décomposent^  dégagent  le  carbone 
qui  se  fixe  dans  le  tissu  végétal  et  rendent  Toxygëne  à  l'atmosphère. 

Mais  la  respiration  des  plantes  n*est  pas  toujours  la  même. 
Tandis  que  les  animaux^  le  jour  comme  la  nuit^  exhalent  sans 
cesse  de  la  vapeur  d*eau  et  du  gaz  acide  carbonique^  la  plante 
possède  deux  modes  de  respiration  :  Tun  diurne  dans  lequel  les 
feuilles  absorl>ent  Tacide  carbonique  de  Fair^  décomposent  ce  gaz 
et  dégagent  de  Toxygène  ;  l'autre  nocturne  et  inverse,  dans  lequel 
la  plante  absorbe  de  loxygène  et  dégage  de  l'acide  carbonique, 
c'est-à-dire  respire  à  la  façon  de  l'animal. 

Le  carbone  que  la  plante  fixe  pendant  le  jour  est  indispensable 
au  développement  parfait  de  ses  organes  et  à  la  consolidation  de 
ses  tissus.  Par  sa  respiration,  la  plante  vit  et  s'accroît. 

Il  importe  de  remarquer  que  les  parties  vertes  des  végétaux  res- 
pirent seules  comme  nous  venons  de  le  dire.  Les  parties  non 
colorées  en  vert,  comme  les  fruits  mûrs,  les  graines,  les  feuilles 
rouges  ou  jaunes,  etc.,  respirent,  soit  à  la  lumière,  soit  dans 
l'obscurité,  à  la  manière  des  animaux;  elles  absorbent  de  l'oxy- 
gène et  dégagent  de  l'acide  carbonique 

Si  l'on  considère  que  les  parties  vertes  des  plantes  sont  très- 
nombreuses  comparativement  à  celles  qui  sont  autrement  colo- 
rées; —  que  les  nuits  claires  des  pays  chauds  et  lumineux  ne 
font  que  diminuer  plutôt  qu'interrompre  leur  respiration  diurne; 
—  que  la  saison  des  longs  jours  dans  les  contrées  du  Nord  est 
celle  de  la  plus  grande  activité  végétale  ;  —  on  sera  conduit,  par 
ces  remarques,  à  conclure  qu'en  somme  les  plantes  vivent  beau- 
coup plus  à  la  lumière  que  dans  l'obscurité,  et  que,  par  consé- 
quent, leur  respiration  diurne  est  prépondérante  sur  leur  respira- 
tion nocturne. 

Ces  organes  respiratoires  de  la  Plante,  qui  ont  reçu  le  nom  de 
stomates  (du  mot  grec  <m[xa,  bouche),  se  composent  d'une  mul- 
titude de  petites  chambres  à  air  situées  sous  l'épiderme  des 
feuilles;  les  plus  grandes  ont  33  millièmes  de  millimètre  de  dia- 
mètre. Sur  la  feuille  de  chêne  on  en  compte  250  par  millimètre 
carré.  Chacune  de  ces  chambres  est  mise  en  communication  avec 
l'air  extérieur  au  moyen  d'une  petite  ouverture  laissée  entre  deux 
cellules  d'une  forme  spéciale  et  dont  le  rapprochement  constitue 
deux  livres.  C'est  dans  ces  petites  bouches  que  l'air  se  met  en 
rapport,  à  travers  les  parois  cellulaires,  avec  les  liquides  séreux 
qui  exhalent  (pendant  la  durée  du  jour)  un  excès  de  gaz  oxy- 


RESPIRATION    DES    PLANTES.  99 

gèae,  et  absorbent^  en  revanche,  une  certaine  quantité  d'acide 
carbonique. 

Les  cellules  qui  bordent  l'ouverture  du  stomate  sont  hygrosco- 
piques;  elles  peuvent,  sous  l'influence  de  l'humidité  ou  de  la  se* 
cheresse,  s'écarter  ou  se  resserrer  ;  par  conséquent  élargir  l'ouver- 
lure  ou  la  rétrécir,  et,  par  ce  moyen,  favoriser  ou  gêner  la  sortie 
des  gaz  et  des  vapeurs. 

Cette  respiration  diurne  des  plantes,  qui  verse  dans  l'air  des 
masses  considérables  de  gaz  oxygène,  vient  heureusement  coin- 
peaser  les  effets  de  la  respiration  animale,  qui  produit  de  l'acide 
carbonique,  gaz  impropre  à  la  vie  de  Thommc.  Les  plantes  puri- 
fient donc  Tair  altéré  par  la  respiration  de  l'homme  et  des  ani- 
maux. Si  les  animaux  transforment  en  acide  carbonique  l'oxygène 
de  l'air,  les  plantes  reprennent  cet  acide  carbonique  par  leur  res- 


Fig.  3S.  —  RupiralioD  des  plantes.  Stomates. 


piration  diurne;  elles  fîient  le  carbone  dans  les  profondeurs  de 
leurs  tissus,  et  rendent  à  l'atmosphère  un  oxygène  réparateur. 

Nous  ne  pouvons  mieux  terminer  cette  étude  du  travail  de  l'air 
dans  l'organisation  des  plantes  qu'en  cherchant  le  chiffre  de  ce 
travail  accompli  sur  la  surface  entière  des  continents. 

Un  hectare  de  forêt  emprunte  à  l'air  et  fixe  annuellement  dans 
ses  tissus  4000  kilogrammes  de  carbone. 

l'a  hectare  d'herbe  en  fixe  3500;  un  hectare  de  topinam- 
bours, 6000. 

Or,  un  hectare  représente  1 00  millions  de  centimètres  carrés,  et 
il  arrive  du  soleil  à  la  surface  du  sol  115  000  unités  de  chaleur 
ea  un  an,  c'est-à-dire  1 1 5  000  fois  la  chaleur  qui  élèverait  un 
gramme  d'eau  de  0  à  1  degré. 

Or,  un  kilogramme  de  carbone  fournit  8000  unités  de  chaleur. 


100   L'ŒUVRE    DE    L'AIR    DANS    LA    VIE    TERRESTRE- 

En  prenant  la  fixation  de  Tacide  carbonique  comme  équivalant  en 
moyenne  à  3000  kilogrammes  de  carbone  par  hectare^  il  y  aurait 
donc  24  000  000  d'unités  de  chaleur  déployées  sur  un  hectare 
par  la  fixation  de  Tacide  carbonique  de  Tair  dans  les  plantes  res- 
pirant sous  rinfluence  de  la  lumière;  24  milliards  sur  1000  hec* 
tares. 

La  France  ayant  55  350  000  hectares  de  superficie,  il  y  a,  en 
une  année,  1 66  milliards  de  kilogrammes  de  carbone  fabriqués 
par  les  végétaux,  ce  qui  représente  une  quantité  de  chaleur 
capable  d'élever  d'un  degré  centigrade  1  328  000  milliards  de 
kilogrammes  d'eau  à  0  degré. 

L'Europe  ayant  une  superficie  de  1  milliard  d'hectares  repré- 
sente une  fabrication  annuelle  de  3000  milliards  de  kilogrammes 
de  carbone. 

La  surface  terrestre  occupée  par  le  règne  végétal  mesure  1 3  mil- 
liards d'hectares.  Sur  cette  surface  entière,  les  plantes  absorbent 
en  un  an  l'énorme  quantité  de  carbone  représentée  par  le  chiffre 
de  40  trillions  de  kilogrammes  de  charbon  pur. 

Un  homme  brûle,  en  une  heure,  un  poids  minimum  de  carbone 
égal  à  9  grammes.  En  un  jour,  le  poids  de  carbone  brûlé  est  de 
210  grammes;  en  un  an,  il  est  d'environ  79  kilogrammes.  De 
sorte  que,  en  un  an,  un  homme  de  proportion  ordinaire  brûle  un 
morceau  de  carbone  dont  le  poids  est  au  moins  égal  au  sien.  Si 
l'on  essaye  de  se  représenter  le  volume  du  carbone  consommé 
pour  faire  de  l'acide  carbonique,  pendant  une  vie  humaine  seule- 
ment, par  tous  les  représentants  de  l'humanité,  par  tous  les  ani- 
maux, par  tous  les  végétaux  pendant  les  nuits  et  leurs  parties  co- 
lorées pendant  le  jour,  par  tous  les  foyers  de  combustion  lente  et 
de  combustion  vive,  il  se  dresse,  devant  l'imagination  effrayée, 
une  immense  montagne  de  charbon. 

En  se  nourrissant  des  végétaux,  l'homme  ou  l'animal  mange 
donc  du  charbon;  il  devient  comparable  à  un  fourneau;  son  com- 
bustible est  constitué  par  sa  nourriture,  et  loxygène  qu'il  prend 
à  l'air  exécute  en  dedans  de  lui  cette  combustion  appelée  respi- 
ration. 

Ainsi,  la  plante  nourrit  l'animal,  et  l'animal  nourrit  la  plante. 
Tous  les  êtres  vivants  sont  liés  par  la  plus  étroite  solidarité,  w  En 
examinant  de  plus  près  les  phénomènes,  il  devient  évident,  dit  le 
docteur  Bocquillon,  que  le  règne  organique  est  tout  aussi  intime- 
ment lié  au  règne  inorganique,  que  tout  dans  la  nature  a  son  n)le 
à  remplir,  que  rien  n'est  inutile,  que  la  suppression  radicale  du 


RESPIRATION    DES    PLANTES.  101 

plus  petit  ètre^  du  moindre  grain  de  poussière,  si  elle  était  pos- 
sible^ amènerait  un  cataclysme  universel.  » 

En  résumé^  notre  mode  d'existence  terrestre  est  réglé  pour  fonc- 
tionner sous  la  pression  atmosphérique.  On  pourrait  supposer  tous 
les  êtres  terrestres  réduits  à  leur  plus  simple  expression^  à  leurs 
poumons^  et  tous  ces  poumons  se  gonflant  et  se  dégonflant  de  se- 
conde en  seconde  :  c*est  le  tableau  de  la  vie  terrestre.  Nous  som- 
mes tous  comme  autant  de  soufflets,  les  uns  plus  gros^  les  autres 
plus  petits^  mais  tous  soufflant  sous  peine  de  mort,  aspirant  Toxy- 
gène^  rejetant  Tacide  carbonique^  et  sans  cesse  s'emplissant  et  se 
vidant^  recevant  la  molécule  partie  d'un  être  voisin,  en  envoyant 
une  extraite  de  nous-mêmes  à  un  autre  animé,  et  établissant  entre 
tous  les  êtres,  végétaux  et  animaux,  un  échange  continuel  de  mo- 
lécules qui  entretient  l'immense,  profonde  et  absolue  fraternité  de 
tous  les  enfants  de  la  nature. 

La  pression  atmosphérique  inaugure  le  premier  acte  de  la  pièce 
que  nous  venons  jouer  sur  la  Terre,  et  le  dénoûment  est  pour  tous 
le  dernier  soupir.  L'enfant  qui  vient  de  naître  ouvre  sa  petite  bou- 
che pour  aspirer  cet  air  qui  restera  son  soutien  dans  la  vie  :  c*est 
son  premier  besoin.  Respirer  est  le  premier  point,  mais  se  nourrir 
est  le  second.  Or,  c'est  encore  la  pression  atmosphérique  qui  lui 
donnera  celui-ci,  car  en  appliquant  ses  lèvres  sur  le  sein  qui  lui 
est  ofiert,  il  va  précisément  inventer  de  suite  une  petite  machine 
pneumatique,  qui  soutirera  pour  sa  bouche  la  douce  liqueur  des- 
tinée à  ses  premiers  mois. 

Les  aliments  eux-mêmes  que  nous  prendrons  pendant  la  vie 
entière  sont  constitués  des  principes  chimiques  de  l'air.  Nous  ne 
mangeons  et  buvons  que  des  combinaisons  d'air,  comme  je  le 
disais  en  commençant  ce  chapitre,  et  nous  sommes  vraiment  de 
l'air  oi^anisé.  Respiration,  alimentation,  entretien  des  tissus,  fonc- 
tionnement des  organes  :  c'est  l'Atmosphère  qui  règne  en  souve- 
raine sur  la  vie  tout  entière. 


CHAPITRE  VIL 


LE    SON    ET    LA    VOIX. 


Parmi  les  eeuvres  de  1*  Atmosphère  dans  la  vie  terrestre,  au  milieu 
des  heureux  résultats  dûs  à  sa  présence  autour  du  globe^  Fun  des 
effets  les  plus  importants  et  les  plus  féconds,  c*est  sans  contredit 
d'être  le  véhicule  des  pensées  humaines,  c'est  d'envelopper  le 
monde  d'une  sphère  d'harmonie  et  d'activité  qui  n'existerait  point 
sans  elle. 

Si,  ayant  vécu  quelques  années  seulement  dans  la  Lune,  nous 
montions  un  jour  de  l'astre-Lune  à  l'astre-Terre,  et  que  nous 
arrivions  ici  au  milieu  de  nos  paysages  animés  ou  de  nos  cités 
populeuses,  nous  sentirions  brusquenient  alors  quelle  est  l'im- 
mensité du  travail  opéré  par  le  son  dans  la  nature. 

Le  rivage  des  mers  entend  sans  cesse  l'éternel  soupir  des  flots 
et  des  vagues,  et  la  voix  de  l'Océan  trône  sur  les  vastes  falaises 
de  granit,  contournant  les  récifs  et  les  corps  de  son  tourment 
sans  trêve.  A  cette  clameur  solennelle  des  plaines  liquides  répond 
le  murmure  permanent  des  courants  aériens,  depuis  les  régions 
équinoxiales  émues  par  la  colère  rugissante  des  bêtes  fauves 
jusqu'aux  calmes  glacés  des  cercles  polaires.  Au  sein  du  bois 
silencieux,  l'oreille  attentive  sent  s'évanouir  l'apparent  silence  et 
saisit  le  murmure  confus  des  mille  voix  de  la  nature  :  les  oiseaux 
qui  s'appellent,  le  ruisseau  qui  gazouille,  le  vent  qui  courbe  les 
branches,  la  sève  ardente  qui  s'élève  et  fait  éclater  Tépiderme  des 
arbres,  la  feuille  qui  tombe  ou  l'insecte  qui  bruit.  L'Atmosphère 
est  pleine  de  voix  diverses  ;  au  soupir  rêveur  de  la  cascade  qui 
tombe  succède  le  roulement  de  l'avalanche,  au  chant  du  nid  suc- 


LE    SON    ET    LA    VOIX.  103 

cède  l'éclat  fulgurant  du  tonnerre;  après  la  paix  eereine  et  pure 
des  paysages  solitaires,  nous  retrouvons  le  tumulte  des  grandes 
villes,  les  cris,  tristes  ou  gais  de  l'humanité,  puis  le  charme  de  la 
conversation,  les  douces  causeries  du  soir  et  les  bercements 
voluptueux  de  la  musique  aux  ailes  frémissantes 

L'homme  dont  la  société  n'a  point  émoussé  la  fraîcheur  de  ses 
premières  impressions  ne  voit  jamais  sans  charme  les  vives  teintes 
de  l'aurore  el  du  crépuscule,  les  nuances  gracieuses  de  l'arc  en 
ciel,  les  magnificences  d'une  aurore  boréale.  Combien,  si  nous 
rob8er\'ions  pour  la  première  fois,  la  reproductioa  fidèle  de  uotre 
propre  image^  avec  les  touches  les  plus  fines  et  les  plus  délicates 
de  la  physionomie,  n'exciterait-elle  pas  notre  surprise  et  notre 
enthousiasme  ?  Un  phénomène  plus  admirable  peut-être,  est  celui 
de  la  parole.  Quelle  merveille  de  la  voir  se  communiquer  avec 
tant  de  fidélité  à  l'oreille  de  plusieurs  milliers  de  spectateurs,  dont 
elle  tient  les  cœurs  et  les  esprits  suspendus  aux  lèvres  éloquentes 
d'un  orateur  I  Comment  quelques  atomes  de  matière  peuvent-ils 
donner  un  corps  à  la  pensée,  traduire  et  faire  partager  jusqu'aux 
nuances  les  plus  délicates  des  passions  et  des  sentiments? 

Qu'est-ce  que  le  son? 

C'est  un  mouvement  produit  dans  l'air  et  qui  s'y  transmet  par 
des  ondulations  successives.  Pour  être 
perçu  par  l'oreille,  il  faut  que  ce  mou- 
vement vibratoire  ne  soit  ni  trop  lent 
ni  trop  rapide.  Lorsque  l'air  agité  par 
le  son  vibre  en  raison  de  60  ondula- 
tions par  seconde,  il  donne  le  son  le 
plus  lourd  que  nous  puissions  entendre. 
Lorsque  ces  vibrations  atteignent  le 
chiffre  de  40000,  c'est  le  son  le  plus, 
aigu  que  notre  nerf  auditif  puisse  per- 
cevoir. 

Pour  apprécier  la  nature  du  mou- 
vement sonore,  supposons  qu'entre  les 
mâchoires  d'un  étau  A,  on  fixe  l'une 
des  extrémités  C  d'une  lame  élastique, 
CD,  qu'on  amène  l'extrémité  supé- 
rieure D  en  D',  et  qu'on  l'abandonne  à 
elle-même.  En  vertu  de  son  élasticité, 
la  lame  reviendra  à  sa  position  primi- 
tive; mais  par  suite  de  sa  vitesse  acquise,  elle  la  dépassera,  ar- 


Pig.  3T>  —  Vibrations I l'une  lame. 


104  LE    SON    ET    LA    VOIX. 

rivera  en  D"  et  exécutera  autour  de  CD  une  série  d'oscillations, 
dont  l'amplitude  ira  graduellement  en  décroissant  et  finira  par 
s'éteindre  au  bout  d'un  temps  plus  ou  moins  long. 

Tant  que  la  lame  élastique  est  sufQsamment  longue,  les  vibra- 
tions se  font  avec  assez  de  lenteur,  et  l'œil  peut  les  suivre  direc- 
tement ;  mais  à  mesure  qu'on  raccourcit  la  lame,  le  mouvement 
vibratoire  devient  de  plus  en  plus  rapide,  et  il  arrive  un  instant 
oîi  il  cesse  d'être  perceptible  à  la  vue.  Mais  alors  que  cesse  pour 
ainsi  dire  le  rôle  de  l'organe  de  la  vision,  celui  de  l'organe  de 
t'ouïe  commence,  et  l'oreille  entend  un  son  parfaitement  net, 
dont  la  nature  dépend  d'ailleurs  des  conditions  physiques  du  corps 
vibrant. 

Un  autre  exemple  de  la  production  du  son  nous  est  fourni  par 
la  vibration  d'une  corde  arrÊtée  à  ses  extrémités  AB 
et  pincée  en  son  milieu.  Son  état  vibratoire  est  rendu 
sensible  par  la  forme  de  fuseau  allongé  qu'elle  pré- 
sente. C'est  qu'à  raison  de  la  persistance  des  im- 
pressions sur  la  rétine  et  de  la  vitesse  du  mouve- 
ment vibratoire,  l'util  voit  la  corde  dans  toutes  ses 
positions  à  la  fois,  la  durée  d'une  vibration  étant 
inférieure  à  celle  d'une  impression  lumineuse,  qui  est 
de  1  dixième  de  seconde. 

Le  son  n'est  donc  qu'une  impression  sur  l'or- 
gane de  l'ouïe,  occasionnée  par  l'état  vibratoire  d'un 
corps.  Mais  l'existence  d'un  corps  vibrant  d'une 
part  et  de  l'oreille  de  l'autre  ne  suffit  point  pour 
déterminer  l'impression,  il  faut  qu'un  rapport  s'é- 
tablisse entre  le  corps  et  l'organe;  ce  qui  se  Mt  par 
l'intermédiaire  d'un  milieu  pondérable,  liquide  ou 
gazeux,  constitué  par  une  matière  plus  ou  moins 
élastique.  Si  on  suppose  un  corps  vibrant  dans  un  espace  absolu- 
ment vide  ou  au  sein  d'un  milieu  complètement  dépourvu  d'élas- 
ticité, l'oreille  placée  à  une  certaine  distance  ne  perçoit,  n'entend 
aucun  son  ;  le  son  dans  le  sens  propre  du  mot  n'existe  pas. 

On  peut  donc,  en  résumé,  tirer  de  tout  ce  qui  précède  la  défi- 
nition suivante  du  son  : 

Le  son  est  une  impression  produite  par  les  vibrations  d'un  corps, 
transmises  jusqu'à  l'organe  de  l'ouïe  à  l'aide  d'un  milieu  pondérable 
et  élastique  quelconque. 

Avec  quelle  vitesse  le  son  se  propage-t-il  ? 

Les  premières  mesures  exactes  ont  été  effectuées  en  i  738,  par 


une  commission  de  l'Académie   des   sciences ,  dans  laquelle  se 

Uouvaieot  Lacaille  et  Cassini  deThury. 

Des  pièces  de  canon  avaient  été   installées  à  Moatihéry  et  à 

Montmartre,  et  on  élait  convenu  qu'à  partir  d'une  certaine  heure, 

des  coups  seraient  tirés  a  des  intervalles  de  temps  égaux;  les 
oliservateurs  mesuraient  le  temps  écoulé  entre  1  apparition  de  la 
lumière  et  l'arrivée  du  bruit.  Cette  durée  fut  trouvée  en  moyenne 
de  1  minute  34  secondes  pour  une  distance    de  290U0   mètres 


par  le  Bureau  des  longituites. 


environ,  ce  qui  donne  une  vitesse  d'à  peu  près  337  mètres  par 
seconde. 

Ces  expériences  furent  répétées  en  1 822  par  le  Bureau  des  Lon- 
gitudes; les  oiiservateurs  étaient  Arago,  Gay-Lussac,  de  Humboldt, 
Prony,  Bouvard  et  Mathieu.  On  choisit  pour  stations  Montihéry 
et  Villejuif,  distants  de  18613  mètres,  et  on  trouva  à  la  tempéra- 
ture de  16*,  pour  la  vitesse  de  transmission,  340  mètres  par 
seconde. 

Un  grand  nombre  d'expériences  du  même  genre  ont  été  exécutées 
dans  différents  pays.  Tout  récemment,  M.  Regnault  s'est  occupé 
du  même  sujet  en  utilisant  toutes  les  ressources  de  la  physique 


106  LE    SON    ET    LA    VOIX. 

moderne  et  particulièrement  les  signaux  télégraphiques  pour 
l'enregistrement  de  l'iDstant  des  coups  de  feu  et  de  l'arrivée  du  son. 
La  vitesse  du  son  varie  avec  la  densité  et  l'élasticité  de  l'air, 
et  par  conséquent  avec  sa  température.  D'après  les  mesures  les 
plus  précises,  nous  pouvons  former  la  petite  table  suivante  pour 
la  vitesse  du  son  dans  l'air. 


+  2i 

+  30 


+    5 
+  10 


Le  son  se  propage  dans  l'air  par  ondulations  successives^  que 
l'on  peut  comparer  grossièrement  aux  ondes  circulaires  qui  se 


produisent  à  la  surface  de  l'eau  autour  d'un  point  troublé  par 
la  chute  d'une  pierre.  Mais  ce  sont  en  réalité  des  phénomènes 


L 


L'AIR,    VÉHICULE    DU    SON.  107 

très-différents.  Dans  les  ondes  liquides  les  molécules  sont  alterna- 
tivement soulevées  et  abaissées  par  rapport  au  niveau  général^ 
mais  elles  n  epi*ouvent  aucun  changement  de  densité  ;  ce  change- 
ment est  au  contraire  caractéristique  dans  les  ondes  sonores.  Il  y 
a  toutefois  dans  ces  deux  phénomènes  une  circonstance  commune 
importante  à  signaler.  L'onde  ne  produit  aucun  mouvement  véri- 
table de  transport;  ainsi^  quand  des  ondes  liquides  se  suivent^  si 
Ton  observe  un  petit  corps  flottant^  on  le  voit  alternativement 
soulevé  et  abaissé^  mais  il  conserve  la  même  place  à  sa  surface. 
De  même  dans  les  ondes  sonores  les  molécules  d'air  exécutent 
des  mouvements  alternatifs  dans  le  sens  de  la  propagation  du 
son^  mais  le  centre  de  ces  mouvements  reste  invariable. 

L'éducation  scientifique  doit  nous  apprendre  à  voir  dans  la 
nature  l'invisible  aussi  bien  que  le  visible;  à  peindre  aux  yeux 
de  notre  esprit  ce  qui  échappe  aux  yeux  du  corps.  Nous  pouvons, 
avec  quelque  attention,  nous  former  une  idée  vraie  d'une  onde 
sonore  :  voir  mentalement  les  molécules  d'air  pressées  d'abord  les 
unes  contre  les  autres,  puis  ramenées  immédiatement  après  cette 
condensation,  par  un  effet  contraire  de  dilatation  ou  de  raréfaction; 
nous  nous  représentons  ainsi  une  onde  sonore  comme  composée 
de  deux  parties  :  dans  l'une,  l'air  est  condensé,  tandis  que  dans 
l'autre,  au  contraire,  il  est  raréfié.  Une  condensation  et  une  dilata- 
tion, voilà  donc  ce  qui  constitue  essentiellement  une  onde  de  son. 
Mais,  si  l'air  est  nécessaire  à  la  propagation  du  son,  qu'arrive- 
ra-t- il  lorsqu'un  corps  sonore,  par  exemple  un  timbre  d'horloge, 
sera  placé  dans  un  espace  vide  d'air  ?  Il  arrivera  qu'aucun  son  ne 
pourra  sortir  de  l'espace  vide.  Le  marteau  frappera  le  timbre,  mais 
silencieusement.  Le  physicien  Hawksbee  démontra  ce  fait  en  1705, 
par  une  expérience  mémorable,  devant  la  Société  royale  de  Lon- 
dres. II  plaça  une  cloche  sous  le  récipient  d'une  machine  pneu- 
matique, de  telle  sorte  que  le  choc  du  battant  pouvait  continuer 
.  de  se  produire  après  que  l'air  avait  été  épuisé.  Tant  que  le  ré- 
cipient était  plein  d'air,  on  entendait  le  son  de  la  cloche;  mais 
on  ne  l'entendit  plus,  ou  du  moins  il  devint  extrêmement  fai- 
ble, aussitôt  qu'on  .eût  fait  le  vide.  Voici  un  appareil  qui^permet 
de  mieux  répéter  l'expérience  de  Hawksbee.  Sous  le  récipient  B, 
pressé  contre  le  plateau  d'une  machine  pneumatique,  se  trouve 
un  mouvement  d'horlogerie  A  avec  sonnerie.  Le  marteau  est  re- 
tenu par  un  encliquetage  c.  On  épuise  l'air  aussi  parfaitement 
que  possible;  puis,  au  moyen  d'une  tige  g  y  qui  traverse  le  som- 
met du  récipient  sans  permettre  à  l'air  extérieur  de  s'y  intro- 


108  LE    SON     ET    LA    VOIX. 

dutre,  oD  lâche  la  détente  d  qui  retient  le  marteau  b.  Le  timbre  a 
vibre  silencieusement.  Mais  si  nous  laissons  l'air  rentrer  dans  le 
récipient;  nous  entendons  immédiate- 
ment un  son  d'abord  très-faible,  qui 
devient  plus  fort  à  mesure  que  l'air 
devient  plus  dense. 

A  de  grandes  hauteurs  dans  l'at- 
mosphère, l'inteaaite  du  son  est  nota- 
blement diminuée.  Suivant  les  estima- 
tions de  Saussure,  la  détonation  d'un 
coup  de  pistolet  au  sommet  du  Mont- 
Blanc  équivaut  à  celle  d'un  simple 
pétard  ordinaire,  au  niveau  de  la 
plaine. 

Puisqu'il  est  démontré  qu'il  n'y  a 
pas  de  son  daas  le  vide,  des  catastro- 
phes   épouvantables    surviendraient  à 
travers    les    espaces    planétaires    sans 
Fig.  41,  que  le  plus  léger  bruit  pût  arriver  jus- 

qu'à la  surface  de  la  terre. 
On  a  représenté  le  mouvement  vibratoire  de  l'air  comme  une 
onde  circulaire  qui  se  propage  dans  tous  les  sens  avec  une  égale 
vitesse,  et  va  s'affaiblissant  en  raison  de  la  distance.  Où  s'arrête, 
où  s'éteint  le  son?  Il  semble  que  ce  soit  dans  le  point  de  l'espace 
où  il  cesse  d'être  perçu  par  le  sens  le  plus  délicat;  on  saitcombien 
cette  limite  varie  chez  les  individus  suivant  l'organisation  et  les 
habitudes.  Toutefois  il  n'est  pas  douteux  que  l'onde  aérienne  con- 
tinue à  se  propager  au  loin,  alors  même  que  l'organe  le  plus 
exercé  n'en  a  pas  la  sensation.  Dans  les  lieui  couverts  d'uneaom- 
breuse  population,  le  bruit  incessant  entretenu  dans  l'air  par  tant 
de  milliers  de  personnes  établit  des  différences  caractéristiques 
entre  le  jour  et  la  nuit;  ces  bruits  se  croisent,  se  confondent,  se 
propagent  quoique  d'une  manière  confuse,  et  dominent  tout  bruit 
particulier.  Le  silence  est  le  compagnon  des  ténèbres  et  du  désert. 
Pendant  la  nuit,  rien  ne  diminue  l'intensité  du  son,  et  l'oreille 
perçoit  dans  toute  leur  force  le  grondement  de  la  tempête,  le  siffle- 
ment du  vent,  le  mugissement  des  vagues,  le  cri  perdant  de  l'oi- 
seau sauvage  et  des  bètes  fauves;  c'est  alors  aussi  que  naissent 
dans  l'Âme  timorée  les  craintes  pusillanimes  et  les  terreurs  su- 
perstitieuses. Traversant  par  une  nuit  profonde  les  plaines  de  la 
Charente  en  ballon,  le  cours  d'une  rivière  me  paraissait  aussi  in- 


L'AIR,    VÉHICULE    DU    SON.  109 

tense  que  le  bruit  de  lourdes  chutes  d'eau,  et  le  coassement  des 
grenouilles  élevait  sa  note  plaintive  à  près  de  un  kilomètre  de 
hauteur.  Au  delà  de  trois  kilomètres  tout  bruit  cesse.  Je  n'ai 
jamais  éprouvé  de  silence  plus  absolu  et  plus  solennel  que  dans 
les  grandes  hauteurs  de  TAtmosphère,  dans  ces  solitudes  glacées 
où  nul  son  terrestre  n'arrive.  • 

Deux  conditions  déterminent  essentiellement^  dit  Tyndall,  la 
vitesse  de  Tonde  sonore,  savoir:  l'élasticité  et  la  densité  du  milieu 
qu'elle  traverse,  l/élasticité  de  l'air  se  mesure  par  la  pression 
qu'il  supporte  et  à  laquelle  il  fait  équilibre.  Nous  avons  vu  qu'au 
niveau  de  la  mer,  cette  pression  est  égale  à  celle  d'une  colonne  de 
mercure  de  76  centimètres.  Au  sommet  du  Mont-Blanc,  la  colonne 
barométrique  dépasse  à  peine  la  moitié  de  c«tte  hauteur  et  par  con- 
séquent, au  pojnt  le  plus  élevé  de  cette  montagne,  l'élasticité  de 
l'air  n'a  que  la  moitié  environ  de  sa  valeur  sur  le  rivage  des  mers. 

Si  nous  pouvions  accroître  l'élasticité  de  l'air  sans  augmenter 
^en  même  temps  sa  densité,  nous  augmenterions  la  vitesse  du  son. 
Nous  Taugmenterions  encore,  si  nous  pouvions  diminuer  la  den- 
sité sans  faire  varier  l'élasticité.  Cela  posé,  l'air  chaufTé  au  sein  d'un 
vase  clos,  où  il  ne  peut  pas  se  dilater,  a  son  élasticité  accrue  par 
la  chaleur,  en  même  temps  que  sa  densité  reste  la  même.  Au  tra- 
vers de  l'air  ainsi  échauffé,  le  son  se  propagera  donc  plus  rapide- 
ment qu'à  travers  l'air  libre.  Pareillement  l'air  auquel  on  laisse  la 
liberté  de  se  dilater  a  sa  densité  diminuée  par  la  chaleur,  tandis 
que  son  élasticité  reste  la  même,  et  par  conséquent  il  propagera 
le  son  avec  plus  de  vitesse  que  l'air  froid  :  c'est  ce  qui  arrive  lors- 
que notre  atmosphère  est  échauffée  par  le  soleil.  L'air  se  dilate  et 
devient  plus  léger,  volume  pour  volume,  tandis  que  sa  pression 
ou,  en  d'autres  termes,  son  élasticité  reste  la  même.  Ainsi  s'ex- 
plique cette  phrase  que  la  vitesse  du  son  dans  l'air  est  de  332  mitres 
par  seconde,  à  la  température  de  la  glace  fondante.  A  de  plus  basses 
températures,  la  vitesse  est  moindre,  et  à  de  plus  hautes  tempéra- 
tures elle  est  plus  grande,  ce  qui  revient  en  moyenne  à  une  diffé- 
rence de  6  décimètres  pour  chaque  degré  de  température. 

Sous  la  même  pression,  c'est-à-dire  avec  la  même  élasticité,  la 
densité  de  l'hydrogène  est  beaucoup  moindre  que  celle  de  l'air,  et 
par  conséquent  la  vitesse  du  son  dans  le  gaz  hydrogène  surpasse 
considérablement  sa  vitesse  dans  l'air.  L'inverse  a  lieu  pour  le  gaz 
acide  carbonique,  qui  est  plus  dense  que  Tair  :  dans  ce  gaz,  sous 
la  même  pression,  la  vitesse  du  son  est  moindre  que  dans  l'air. 

Le  fait  qu'un  air,  même  très-raréfîé,  peut  transmettre  des  sons 


110  LE    SON    ET    LA    VOIX. 

intenses  est  démontré  par  les  explosions  de  météorites  à  de  grandes 
hauteurs  au-dessus  de  la  terre;  il  est  vrai  que^  dans  ces  derniers 
caS;  la  cause  initiale  de  la  commotion  atmosphérique  doit  être 
extrêmement  violente. 

Le  mouvement  sonore^  comme  tout  autre  mouvement,  s'affaiblit 
lorsqu'il  se  communique  d'un  corps  léger  à  un  corps  pesant. 
L'action  de  l'hydrogène  sur  la  voix  est  un  phénomène  du  même 
genre.  La  voix  se  forme  par  l'injection  de  l'air  des  poumons  dans 
le  larynx.  Dans  son  passage  à  travers  cet  organe,  l'air  est  mis  en 
vibration  par  les  cordes  vocales,  qui  engendrent  ainsi  le  son.  Or, 
si  l'on  remplit  ses  poumons  d'hydrogène  et  qu'on  veuille  parler^ 
les  cordes  vocales  impriment  encore  leur  mouvement  à  l'hydro- 
gène, qui  le  transmet  à  l'air  extérieur;  mais  cette  transmission 
d'un  gaz  léger  à  un  gaz  beaucoup  plus  pesant  a  pour  conséquence 
une  diminution  considérable  de  la  force  du  son.  Cet  effet  est  vé- 
ritablement curieux.  Sir  John  Tyndall  l'a  montré  à  l'Institution 
royale  de  Londres.  Ayant  rempli  ses  poumons  d'hydrogène  par^ 
une  forte  inspiration,  il  parla  :  sa  voix,  ordinairement  puissante, 
était  rauque  et  caverneuse,  son  timbre  était  tombé,  sa  parole  sem- 
blait venir  des  profondeurs  d'un  tombeau. 

L'intensité  du  son  dépend  de  l'intensité  de  l'air  au  sein  duquel 
il  prend  naissance,  et  non  de  celle  de  l'air  au  sein  duquel  il  est 
entendu. 

L'onde  sonore,  propagée  dans  tous  les  sens  à  partir  du  point  où 
le  son  a  été  produit,  se  diffuse  dans  la  masse  d'air  ébranlée,  qui 
va  sans  cesse  en  augmentant,  et  qui  par  conséquent  affaiblit  de 
plus  en  plus  le  mouvement  propagé.  Supposons  autour  du  centre 
d'ébranlement  une  couche  d'air  sphérique  d'un  mètre  de  rayon; 
une  couche  d'air  de  même  épaisseur  et  dont  le  rayon  est  de  deux 
mètres  contient  quatre  fois  plus  d'air;  une  coucîie  de  trois  mè- 
tres de  rayon  en  contient  neuf  fois  plus;  une  couche  de  qua- 
tre mètres  en  contient  seize  fois  plus,  et  ainsi  de  suite.  La  quan- 
tité de  matière  mise  en  mouvement  augmente  donc  comme  le 
carré  de  la  distance  au  centre  d'ébranlement.  Vintemilé  ou  l'éclat 
du  son  diminue  dans  le  même  rapport.  On  énonce  cette  loi  en 
disant  que  l'intensité  du  son  varie  en  raison  inverse  du  carré  de 
la  distance. 

L'affaiblissement  du  son  en  raison  inverse  du  carré  de  la  distance^ 
n'aurait  plus  lieu,  si  l'onde  sonore  se  propageait  dans  des  condi- 
tions qui  ne  }>ermissent  pas  sa  diffusion  latérale.  En  lançant  le  son 
dans  un  tube  dont  la  surface  intérieure  est  exempte  de  toute  as- 


LE    SON.  —   LES    ECHOS.  111 

périté,  nous  réalisons  ces  conditions  essentielles^  et  Tonde 
ainsi  confinée  se  propage  à  de  grandes  distances^  presque  sans  rien 
perdre  de  son  intensité.  Ainsi  Biot^  observant  la  transmission  du 
son  dans  les  tuyaux  vides  des  conduites  d*eau  de  la  ville  de  Pa- 
ris ,  trouva  qu*à  voix  basse  il  pouvait  entretenir  une  conversa- 
tion à  la  distance  d*un  kilomètre.  Le  plus  faible  murmure  de  la 
voix  était  entendu  à  cette  distance^  et  la  détonation  d'un  pistolet 
à  une  des  eiArémités  du  tube  éteignait  une  bougie  placée  à  l'au- 
tre extrémité. 

Les  échos  dépendent  en  grande  partie  de  la  compressibilité  et 
de  Télasticité  de  Tair.  L*onde  sonore^  avons-nous  dit^  se  propage 
indéfiniment;  et  se  perd  enfin  dans  l'espace;  mais  rencontre-t-eile 
un  corps  capable  de  lui  faire  obstacle^  elle  éprouve  une  réaction 
pareille  à  celle  de  la  lumière  tombant  sur  un  corps  poli;  pour  que 
1  écho  se  produise  avec  netteté^  il  faut  une  distance  de  un  dixième 
de  seconde,  ou  de  1 7  mètres  au  moins,  entre  TobserVateur^et  la  sur- 
face réfléchissante.  A  un  trop  grand  rapprochement,  l'écho  est 
remplacé  par  une  résonnance  confuse  qui  dans  certains  édifices, 
ne  permet  pas  d'entendre  la  voix  des  orateurs.  . 

Aigus  ou  graves,  les  sons  ont  une  vitesse  égale,  ils  parcourent 
yM  mètres  par  seconde  dans  Tair  à  16  degrés.  A  la  moitié  de 
cette  distance,  l'écho  répond  à  quatre  syllabes  répétées   rapide- 
ment; à  un  éloignement  plus  considérable,  il  peut  réfléchir  nette- 
ment un  plus  grand  nombre  de  syllabes  et  des  phrases  entières. 
L'écho  du  parc  de  Woodshock,  en  Angleterre,  répète  dix-sept 
syllabes  le  jour  et  vingt  la  nuit.  Suivant  Pline  on  avait  con- 
struit, à  Olympie,  un  portique  qui  rendait  les  sons  vingt  fois. 
L'écho  du  château  de  Simonetti  répétait,   dit-on,   quarante  fois 
le  même  mot.  La  théorie  ne  diffère  point  pour  les  échos  mul- 
tiples; ils  résultent  des  surfaces  réfléchissantes  opposées  où  l'onde 
aérienne  est  renvoyée  plusieurs  fois  de  l'une  à  l'autre,  comme 
un  rayon  de  lumière  entre  deux  glaces  parallèles. 

Les  sons  perceptibles  se  trouvent  renfermés  entre  les  limites 
d'eaviron  60  et  40  000  vibrations  simples  par  seconde,  limites 
qui  pour  des  oreilles  exceptionnellement  sensibles  se  reculent  peut- 
être  des  deux  côtés.  Les  ondulations  de  Téther  qui  produit  la 
chaleur  et  la  lumière  sont  infîniment  plus  rapides.  La  chaleur 
obscure  commence  à  65  trillions  de  vibrations,  les  couleurs  visi- 
bles sont  comprises  entre  400  etOOO  trillions,  les  rayons  chimiques 
atteignent  déjà  au  quatrillon.  Que  deviennent  les  vibrations  dont 
le  champ  s'étend  depuis  40  000  jusqu'à  400  trillions,  qui  sont  trop 


112  LE    SON    ET    LA    VOIX. 

rapides  pour  être  sonores  et  trop  lentes  pour  se  faire  sentir  coaime 

lumière? 

L'organisme  humaine  est  comparable  à  une  harpe  à  deux  cor- 
des, qui  sont  le  nerf  auditif  et  le  nerf  optique.  Le  premier  perçoit 
les  mouvements  vibratoires  de  la  nature  qui  sont  compris  entre 
60  et  40  000.  Le  second  perçoit  ceux  qui  sont  compris  entre  400 
trillions  et  900  trillions.  Tous  les  autres  mouvements  ne  rencon- 
trent pas  en  nous  de  nerf  susceptible  de  les  sentir.  D'où  il  résulte 
que  nous  ne  connaissons,  de  la  nature  qui  nous  entoure,  que  deux 
ordres  de  faits,  très-limités,  et  qu'il  peut  exister,  sur  la  Terre 
même,  à  côté  de  nous,  une  quantité  de  choses  qui  ne  pouvant 
être  vues  ni  entendues,  agissent  ici  sans  que  nous  puissions  le 

savoir. 

Dans  Tensemble  des  sons  perceptibles,  les  limites  extrêmes  de 
la  voix  humaine  sont  le  dernier  fa  de  87  et  Yui  le  plus  élevé  de 
4,200  vibrations.. 


^^m 


Le  son  a  quatre  propriétés  fondamentales  :  la  durée,  la  hau- 
teur, l'intensité  et  le  timbre.  Les  trois  premières  se  définissent  par 
les  mots  qui  servent  à  les  exprimer;  quand  au  timbre,  c'est 
cette  résonnance  particulière  à  chaque  instrument,  à  chaque 
voix,  qui  fait  que  nous  distinguons  sans  peine  les  sons  d'un  vio- 
lon de  ceux  d'une  clarinette  ou  d'une  flûie,  et  que  nous  reconnais- 
sons les  personnes  en  les  entendant  parler  ou  chanter. 

Le  timbre  des  sons  a  longtemps  été  pour  les  physiciens  et  les 
physiologistes  une  énigme  insoluble.  Il  n'y  a  que  quelques  années 
seulement  que  les  belles  expériences  de  M.  Helmholtz  ont  démon- 
tré qu'il  dépend  du  nombre  des  sons  harmoniques  qui  se  produi- 
sent en  même  temps  que  le  son  fondamental,  et  de  leur  intensité 
relative. 

L'intensité  des  sons  émis  à  la  surface  de  la  terre  se  propage 
de  bas  en  haut  bien  plus  facilement  que  dans  toute  autre  direc- 
tion, et  se  transmet  sans  s'éteindre  jusqu'à  de  grandes  hauteurs 
dans  l'atmosphère.  Pour  en  citer  quelques  exemples  pris  dans 
mes  voyages  aéronautiques,  je  remarquerai  d'abord  qu'un  bruit 
immense,  colossal,  indescriptible,  rèi^ne  constamment  à  trois  et 


L'HOMME,     HARPE    A    DEUX    CORDES.  113 

quatre  cents  mètres  au-dessus  de  Paris.  En  s'élevant  d*un  jar- 
din relativement  silencieux  ^  comme  par  exemple  de  l'Obser 
vatoire  ou  du  Conservatoire,  on  est  tout  surpris  de  pénétrer 
dans  un  chaos  de  sons  et  de  mille  bruits  divers.  Mais  voici  quel- 
ques détails  qui  montreront  mieux  encore  cette  ascension  de 
son  : 

Le  8i£Det  d*une  locomotive  s'entend  à  3000  mètres  de  hauteur^ 
le  bruit  d'un  train  à  2500  mètres,  les  aboiements  jusqu  a  1800 
mètres;  un  coup  de  fusil  se  perçoit  à  la  même  distance;  les  cris 
d'une  population  se  transmettent  parfois  jusqu'à  1600  mètres^  et 
Ton  y  discerne  également  bien  le  chant  du  coq  et  le  son  d'une 
cloche.  A  1 400  mètres  on  entend  très-distinctement  les  coups  de 
tambour  et  tous  les  sons  d'un  orchestre.  A  1200  mètres  le  cahot 
des  voitures  sur  le  pavé  est  bien  perceptible.  A  1000  mètres  on 
reconnaît  Tappel  de  la  voix  humaine;  pendant  la  nuit  silencieuse 
le  cours  d'un  ruisseau  ou  d'une  rivière  un  peu  rapide  produit  à 
cette  hauteur  TeiTet  de  chutes  d'eau  puissantes  et  sonores.  A 
IKK)  mètres,  le  coassement  des  grenouilles  laisse  entièrement 
apprécier  son  timbre  plaintif.  Et  les  si  légers  bruits  crépusculaires 
du  grillon  champêtre  {cri-cri)  s'entendent  très-distinctement  jus- 
qu'à 800  mètres  de  hauteur. 

Il  n'en  est  pas  de  même  pour  les  sons  dirigés  de  haut  en  bas. 
Tandis  que  nous  entendons  une  voix  qui  nous  parle  à  500  mètres 
au-dessous  de  nous,  on  n'entend  pas  clairement  nos  paroles  dès 
que  nous  planons  à  plus  de  100  mètres. 

Le  jour  oii  j'ai  été  le  plus  frappé  par  cette  étonnante  trans- 
mission des  sons  suivant  la  verticale  de  bas  en  haut,  c'est  pen- 
dant mon  ascension  du  23  juin  1867.  Plongés  dans  le  sein  des 
nuages  depuis  quelques  minutes,  nous  étions  environnés  de  ce 
voile  blanc  et  opaque  nous  cachant  le  ciel  et  la  terre,  et  je  remar- 
quais avec  étonnement  l'accroissement  singulier  de  lumière  qui  se 
faisait  autour  de  nous,  lorsque  tout  à  coup  les  sons  d'un  orchestre 
mélodieux  viennent  frapper  nos  oreilles.  Nous  entendions  le  mor- 
ceau exécuté  aussi  distinctement  et  aussi  parfaitement  que  si  l'or- 
chestre eût  été  dans  le  nuage  même,  à  quelques  mètres  de  nous. 
Nous  étions  alors  au-dessus  d'Anlony  (Seine-et-Oise).  Ayant  relaté 
le  lait  dans  un  journal,  j'ai  reçu  avec  plaisir,  quelques  jours  après, 
une  lettre  du  président  de  la  Société  philharmonique  de  cette  ville 
me  rapportant  que  cette  société,  réunie  dans  la  cour  de  la  mairie, 
a?ait  aperçu  l'aérostat  par  une  éelaircie,  et  m'avait  adressé  l'un 
de  ses  morceaux  nuancés  le  plus  délicatement,  dans  l'espéranc 

8 


5 


114  LE    SON    ET    LA    VOIX. 

qu  il  servirait  à  mes  expériences  d'acoustique.  En  vérité^  on  ne 
pouvait  être  mieux  inspiré. 

Dans  cette  circonstance,  Taérostat  flottait  à  900  mètres  du  lieu 
du  concert  et  presque  à  son  zénith.  A  1000,  1200  et  même  1400 
mètres  de  distance,  nous  continuâmes  d'apprécier  distinctement 
les  parties.  Cette  observation  a  été  renouvelée  en  diverses  circon- 
stances, et  j'ai  toujours  constaté  la  permanence  de  l'intensité  des 
sons,  et  de  tous  les  sons,  qui  marchent  tous  avec  la  même  vitesse, 
et  apportent  le  morceau  de  musique  dans  son  intégrité. 

Loin  d'opposer  un  obstacle  à  la  transmission  du  son,  les  nuages 
les  renforçaient  au  contraire,  et  faisaient  paraître  l'orchestre  voisin 
de  nous. 

Quant  à  la  vitesse,  je  n'ai  pu  faire  d'expériences  qu'à  l'aide  de  l'é- 
cho, par  un  bon  chronomètre.  Les  vitesses  moyennes  que  j'ai  obte- 
nues, composées  de  la  double  marche  du  son  de  la  nacelle  à  la  terre 
et  de  la  terre  à  la  nacelle,  sont  comprises  entre  333  et  340  mètres. 

La  meilleure  surface  pour  renvoyer  l'écho  est  celle  d'une  eau 
tranquille.  Il  arrive  parfois  qu'un  lac  renvoie  distinctement  une 
première  moitié  de  phrase,  tandis  que  la  seconde  partie  est  diflî- 
cilement  achevée  par  la  surface  irrégulière  du  tiTrain  delà  rive. 

J'ai  pu,  en  particulier,  observer  la  réflexion  du  son  par  diverses 
surfaces  et  étudier  sa  propagation  dans  la  verticale,  à  travers  des 
couches  de  densité  différente.  Lorsqu'on  plane  à  une  assez  grande 
hauteur  (3000  mètres),  un  son  violent  est  renvoyé  par  la  terre 
avec  un  timbre  si  singulier,  qu'il  ne  paraît  point  venir  d'en 
bas,  et  donne  la  sensation  d'un  accent  envoyé  d'un  autre  monde. 
Lorsqu'à  une  faible  hauteur  (300  à  500  mètres)  on  lance  vers  la 
terre  un  cri  monosyllabique,  on  constate  que  la  surface  des  eaux 
tranquilles  est  la*  préférable  pour  la  réflexion  du  son.  L'eau  agi- 
tée par  une  brise,  même  légère,  renvoie  déjà  le  son  avec  trouble. 
La  surface  des  prés  et  des  champs  est  encore  plus  mauvaise.  J'ai 
fait  ces  constatations  avec  un  soin  particulier,  et  muni  du  chrono- 
mètre, notamment  dans  mon  voyage  du  18  juin  1867,  en  passant 
sur  le  lac  de  St-Hubert,  non  loin  de  la  forêt  de  Rambouillet.  La 
surface  élastique  d'une  eau  calme  renvoie  intégralement  les  on- 
des sonores,  a\ec  une  fidélité  analogue  à  celle  d'un  miroir  pour 
la  lumière. 

Lorsque  le  son  a  cessé,  il  règne  encore  dans  Tair  un  mouvement 
qui  peut  faire  vibrer  les  membranes  disposées  pour  recevoir  et 
traduire  cette  impression.  M.  Regnault  a  mesuré  ces  ondes  st/eyi- 
cieuses,  il  a  déterminé  les  limites  de  longueur  auxquelles  s'arrête 


LA    PROPAGATION    DU    SON.  115 

l'onde  sonore  et  le  parcours  de  Tonde  silencieuse  qui  lui  fait  suite. 
DaDs  une  conduite  de  gaz,  de  3  décimètres  de  diamètre,  un 
coup  de  pistolet  chargé  de  1  gramme  de  poudre  était  entendu  à 
l'autre  extrémité  éloignée  de  1905  mètres,  et  en  fermant  le  tuyau 
par  une  plaque  de  tôle,  l'écho  de  ce  bruit  était  perceptible  au 
point  de  départ  de  ce  tuyau,  en  prêtant  une  attention  soutenue. 
La  limite  de  la  portée  de  l'onde  sonore  était  donc  ici  de  3810  mè- 
tres. La  portée  des  ondes  silencieuses  est  beaucoup  plus  grande. 


Quand  elles  n'affectent  plus  l'oreille,  elles  mettent  en  vibration  de» 
membranes  bien  au  deUdu  point  o(i  s'arrêtent  ces  vibrations  so- 
nores. Ici  la  portée  de  l'onde  silencieuse  était  de  1 1  834  mètres, 
f'est-à-dire  trois  fois  plus  longue.  On  a  noU'^  des  parcours  encore 
plas  considérables  de  l'onde  silencieuse. 

J'ajouterai  que  tout  récemment,  le  même  savant  a  fuit  une  dé- 
termination nouvelle  de  la  vitesse  du  son  dans  l'air.  Il  a  employé, 
pour  cette  mesure ,  la  méthode  dont  ses  devanciers  avaient 
bit  usage,  c'est-à-dire  les  coups  de  canon  tirés  réciproquement 
par  des  observateurs  placés  aux  deux  stations.  Quelques  centai- 


116  LES    PARFUMS. 

nés  de  coups  de  canon  ont  été  échangés  à  cet  effets  dans  la  plaine 
de  Satory^  par  tous  les  temps  et  à  toute  heure  du  jour  et  de  la 
nuit.  Ces  expériences  n  ont  fait  que  confirmer  Texactitude  des 
chiffres  donnés  plus  haut. 

Véhicule  du  son^  Tair  est  en  même  temps  le  véhicule  des  odeurs 
et  de  toutes  les  émanations  exhalées  de  la  surface  terrestre.  Mais 
les  odeurs  ne  sont  pas  seulement  dues  au  mouvement  vibratoire^ 
comme  le  son  et  la  lumière  ;  Fourcroy  a  le  premier  établi  que  les 
émanations  odorantes  sont  dues  à  la  volatilité  des  végétaux  et  des 
matériaux  immédiats^  que  les  odeurs  sont  constituées  par  de 
véritables  molécules  en  suspension  dans  Tair,  particules  maté- 
rielles extrêmement  ténues  et  volatilisées  dans  Tatmosphère.  Mais 
ici  la  matière  semble  devenir  insaisissable.  Le  chimiste  peut  bien 
extraire  d*un  corps  Thuile  essentielle  qui  lui  donne  son  odeur, 
mais  il  ne  peut  isoler  de  cette  huile  son  principe  odorant,  et  jus- 
qu'à présent  il  ne  le  connaît  que  par  Timpression  spéciale  qu*fn 
reçoit  le  nerf  olfactif. 

Rien  ne  donne  une  idée  plus  exacte  de  la  divisibilité  de  la  ma- 
tière que  la  diffusion  des  odeurs.  5  centigrammes  de  musc  placés 
dans  une  chambre  y  développent  une  odeur  très-forte,  pendant  un 
temps  assez  long,  sans  peirdre  sensiblement  de  leur  poids,  et  la 
boite  qui  les  a  contenus  en  conserve  presque  indéfiniment  le  par- 
fum. Haller  rapporte  que  des  papiers  parfumés  par  un  grain 
d'ambre  gris  étaient  encore  très- odorants  après  quarante  années. 
Je  me  souviens  davoir  acheté  sur  les  quais,  il  y  d  douze  ans,  une 
brochure  de  Reichenbach  sur  TOt/,  qui  avait  une  odeur  de  musc 
très-prononcée.  Elle  était  restée  là  sans  doute  pendant  bien  des 
mois,  exposée  au  soleil,  au  vent  et  à  la  pluie.  Depuis,  elle  est 
restée  sur  un  rayon  de  bibliothèque  exposé  à  Tair.  Je  viens  par 
hasard  de  la  feuilleter.  Elle  est  aussi  musquée  que  jamais. 

Les  odeurs  sont  transportées  par  Tair  à  des  distances  considé- 
rables. Un  chien  reconnaît  de  fort  loin  par  l'odorat  l'approche  de 
son  maître;  et  l'on  assure  qu'à  10  lieues  des  cotes  de  Ceylan,  K* 
vent  transporte  l'odeur  délicieuse  de  ses  forêts  embaumées.  Ces 
doux  parfums,  comme  l'harmonie  et  l'activité  de  la  surface  ter- 
restre, nous  les  devons  à  la  présence  de  l'Atmosphère. 


CHAPITRE  VIII. 


ASCENSIONS  AÉRONAUTIQUES. 

ASCENSIONS  DES  MONTAGNES.   —  DIMINUTION    DES  CONDITIONS  DE    LA   VIE 

SELON   LA   HAUTEUR. 


L  air  étant  un  fluide  d'une  certaine  pesanteur^  analogue  à  Teau 
quant  au  principe  de  la  pression^  mais  incomparablement  plus 
léger,  comme  nous  Tavons  vu,  un  instant  de  réflexion  suffit  pour 
faire  concevoir  que  si  l'on  place  dans  Tair  un  objet  plus  léger  que 
l'air  lui-même,  cet  objet  s  élèvera  vers  les  régions  supérieures,  de 
même  qu'un  corps  plus  léger  que  Teau,  tel  que  le  bois  ou  le  liège, 
placé  au  fond  de  Teau,  s  élève  vers  la  surface  en  raison  de  sa  lé- 
gèreté spécifique. 

Si  TAtmosphère  formait  au-dessus  de  la  surface  du  globe  un 
océan  homogène,  de  même  densité  dans  toute  sa  profondeur,  et 
terminé  comme  la  mer  par  une  surface  plane  définie,  tout  corps 
dont  la  densité  serait  inférieure  à  la  densité  homogène  de  cet  océan 
aérien,  s'élèverait,  lorsqu'il  serait  abandonné  à  lui-même,  par  la 
force  ascensionnelle  d'une  poussée  égale  à  sa  différence  de  densité, 
et  viendrait  flotter  à  la  surface  supérieure  de  cette  atmosphère. 
Cest  ce  qu'avaient  supposé  plusieurs  prédécesseurs  de  Montgolfier, 
entre  autres  le  bon  P.  Galien  dans  son  fantastique  projet  de  navi- 
gation aérienne  édité  en  1 755.  Son  fameux  navire  pouvait  contenir 
«  54  fois  plus  de  poids  que  l'arche  de  Noé  »  ;  ses  dimensions 
étaient  celles  de  la  ville  d'Avignon,  et  il  devait  dépasser  de  83 
toises  sa  ligne  de  flottaison,  car  l'hypothèse  laborieuse  de  cet 
excellent  religieux  déclarait  que  ce  grand  vaisseau  de  tôle  flotterait 


118 


ASCENSIONS    AÉRONAUTIQUES. 


sur  i*Atmosphère  en  vertu  des  mêmes  principes  qu*un  vaisseau  de 
ligne  flotte  sur  Tocéan  ! 

Mais  la  densité  des  couches  atmosphériques  diminuant  à  mesure 
qu'on  s'élève,  tout  objet  plus  léger  que  les  couches  inférieures 
monte  simplement  jusqu'à  la  région  de  densité  égale  au  poids  du 
volume  d'air  qu'il  déplace,  ce  qui  ne  tarde  pas  à  se  présenter, 
attendu  que  les  objets  les  plus  légers  que  l'on  ait  pu  construire 
jusqu'aujourd'hui  (aérostats  gonflés  à  l'hydrogène  pur)  n'offrent 
avec  le  poids  du  volume  d'air  qu'il  déplace  qu'une  différence  égale 
a  celle  qui  sépare  de  la  densité  des  couches  inférieures  celles  situées 
à  une  hauteur  relativement  faible  (1 0  à  1 5  000  mètres  au  maximum, 
à  moins  d'un  aérostat  de  dimensions  colossales). 

Archimède  a  établi  pour  les  liquides  un  principe  que  nous 
pouvons  exactement  appliquer  au  fluide  atmosphérique,  en  renon- 
çant ainsi  :  Tout  corps  situé  dans  l'Atmosphère  perd  une  partie  de 
son  poids  absolu,  égale  au  poids  de  l'air  qu'il  déplace. 

On  démontre  cette  perte  réelle  de  poids  dans  l'air  par  une  ba- 
lance spéciale  destinée,  comme  son 
nom  l'indique,  à  voir  le  poids  :  le 
horoscope.  Un  bout  du  fléau  porte 
une  sphère  de  cuivre  creuse;  l'au- 
tre bout  porte  une  petite  masse  de 
plomb  faisant  équilibre,  dans  Tair, 
à  la  sphère  de  cuivre.  Si  Ton  place 
cet  appareil  sous  une  cloche  de 
machine  pneumatique,  lorsqu'on  a 
fait  le  vide,  la  balance  s'incline  du 
côté  de  la  sphère,  ce  qui  montre 
qu'c/i  réalité  elle  pèse  plus  que  la 
masse  de  plomb  qui  lui  faisait  équi- 
libre dans  l'air,  ou  en  d'autres  termes ,  qu'elle  perdait  dans  1  air 
une  partie  de  son  poids,  en  raison  de  la  supériorité  de  son  volume 
sur  celui  du  morceau  de  plomb.  Si  l'on  veut  vérifier,  à  l'aide  du 
même  appareil,  que  cette  perte  est  bien  égale  au  poids  de  lair 
déplacé,  on  mesure  le  volume  de  la  sphère  ;  s'il  est,  par  exemple, 
d'un  demi-litre,  le  poids  d'un  pareil  volume  d'air  étant  de  0'',65, 
on  attache  un  poids  égal  au  morceau  de  plomb^  et  l'équilibre  se 
rétablit  dans  le  vide,  pour  se  rompre  dans  l'air. 

Remarquons  en  passant,  à  ce  propos,  que  lorsqu'on  pèse  un  objet 
quelconque  dans  une  balance,  ce  n'est  pas  son  poids  exact  que  Iod 
obtient  jamais:  c'est  son  poids  apparent.  Pour  avoir  le  poids  ree 


Fig.  44.  —  Baroscope. 


LA    DENSITÉ    DE    L'AIR.  119 

d'ua  objet,  il  faudrait  le  peser  dans  le  vide.  Ainsi  voilà  une  erreur 
constante  et  habituelle  à  laquelle  on  ne  songe  guère.  Mais  daiileurs, 
en  poussant  la  question  jusqu'au  bout^  nous  pouvons  nous  deman- 
der ce  que  c'est  que  le  poids  réel  d'un  corps.  Or  le  poids  réel  d'un 
corps  n'existe  pas.  C'est  un  pur  rapport,  résultant  du  volume  et 
delà  densité  de  la  planète  sur  laquelle  nous  vivons.  Unkilogramme 
ne  constitue  pas  une  quantité  absolue^  malgré   les   apparences. 
La  preuve,  cest  que  transporté  à  la  surface  du  Soleil,  ledit  kilo- 
gramme en  pèserait  près  de  trente  (29,37),  tandis  qu'il  pèserait 
2550  grammes  à  la  surface  de  Jupiter  et  ne  vaudrait  plus  que 
220 grammes  sur  la  Lune!  Et  même  sans  aller  aussi  loin,  il  suf- 
firait de  supposer  notre  Atmosphère  douée  d'une  plus  grande  den- 
sité pour  que  nous  devenions  de  plus  en  plus  légers,  et  d'autant 
plus  légers  proportionnellement  que  nous    occuperions  plus  de 
place;  ou  encore  de  supposer  que  la  Terre  tournât  17  fois  plus  vite, 
pour  que  nous  ne  pesions  plus  du  tout  dans  les  pays  tropicaux, 
et  quelques  grammes  insignifiants  à  la  latitude  de  Paris.  —  Ceci 
pourrait  servir  à  confirmer  la  doctrine  de  ces  philosophes  anglais, 
Berkeley  en  tête,  qui  soutenaient  que  la  seule  chose  réelle,  c'est 
qu'il  n'y  a  rien  de  réel  dans  le  monde. 

Mais  revenons  au  poids  de  Tair.  Un  aérostat  n'est  pas  autre  chose 
qu'un  corps  plus  léger  que  le  poids  de  l'air  qu'il  déplace,  et  qui 
par  conséquent  va  cherclier  son  équilibre  dans  une  région  supé- 
rieure, de  faible  densité,  où  il  ne  déplacera  pins  qu'un  volume 
d'air  égal  à  son  propre  poids.  On  voit  immédiatement  que  loin 
d'être  en  opposition  avec  les  lois  de  la  pesanteur,  l'ascension  des 
ballons  en  est  au  contraire  une  confirmation  spéciale. 

Quelle  que  soit  la  substance  dont  on  se  serve  pour  remplir  un 
globe  de  soie  ou  de  taffetas,  si  Tensemble  formé  par  Tenveloppe, 
le  gaz  qui  la  gonfle,  la  nacelle,  le  filet  qui  la  soutient,  les  aéronau- 
tes  et  les  instruments,  si  cet  ensemble,  dis-je,  pèse  moins  que  l'air 
qu'il  déplace,  il  constitue  par  là  même  un  appareil  aérostatique, 
et  s'élève  dans  l'Atmosphère. 

Lorsque  Montgolfier  lança  pour  la  première  fois  un  ballon  dans 
l'espace,  ce  ballon  était  simplement  gonflé  par  de  l'air  chaud.  La 
densité  de  l'air  chauffé  à  50  degrés  est  de  0,84,  celle  de  Tair  à  0  de- 
gré étant  représentée  par  1 .  La  densité  à  1 00  degrés,  température 
de  Teau  bouillante,  est  de  0^72,  ce  qui  ne  donne  guère  qu'un  tiers 
de  différence  pour  la  force  ascensionnelle. 

La  densité  de  l'hydrogène  pur  est  incomparablement  plus  faible, 
puisqu'elle  est  de  0^07^  c'est-à-dire  14  fois  moindre  que  celle  de 


120  ASCENSIONS    AÊRONAUTIQUES. 

l'air.  Celle  de  l'hydrogène  protocarboné  est  de  0,55;  celle  du  gaz 
d'éclairage  présente  la  même  valeur,  c'eat-à-dire  une  légèreté  en- 
viron double  de  celle  de  l'air.  Le  plus  généralemeat  on  se  sert  de 
ce  gaz  d'éclairage,  que  l'on  amène  bous  le  ballon  par  un  tuyau  de 
conduite. 

Par  une  heureuse  coïncidence,  fréquente  dans  l'histoire  des 
sciences,  le  gaz  hydrogène  fut  découvert  précisément  à  l'époque 
de  l'invention  des  aérostats.  En  1782,  le  physicien  Cavallo  montra 
même  à  Londres,  aux  yeux  de  l'amphithéâtre  de  ses  cours,  des 
bulles  de  savon  formées  à  l'hydrogène,  qui  s'élevaient  par  leur  - 


légèreté  spécifique  jusqu'au  plafond  de  la  salle.  C'est  l'année  sui- 
vante (5  juin  1783)  que  Montgolfier  lança  le  premier  aérostat. 
Avec  un  peu  d'attention  ou  d'activité,  Tibère  Cavallo  aurait  pu 
ravir  au  fabricant  d'Annonay  l'immortalité  de  son  invention. 

Un  ballon  gonflé  par  l'air  chaud  garde  le  nom  de  HfoiUgolfiiti, 
en  souvenir  de  l'expérimeûtation  du  savant  d'Annonay.  Un  ballon 
gonflé  par  le  gaz  prend  le  nom  d'Aérostat,  adopté  depuis  le  premier 
gonflement  au  gaz,  qui  fut  opéré  parle  physicien  Charles,  membre 
de  l'Académie  des  sciences,  et  les  frères  Robert,  le  27  août  1783, 
à  Paris. 


LA    PESANTEUR    SPÉCIFIQUE.  121 

La  première  fois  qu'une  nacelle  fut  suspendue  à  un  ballon,  c'est 
BOQB  les  yeux  de  Louis  XVI  et  de  Marie-Antoinette^  à  Versailles, 
te  19  septembre  17S3;  maïs  ces  premiers  passagers  d'essai  étaient 
simplemrat  un  mouton,  un  coq  et  un  canard. ...  Le  premier  véritable 
Toyaf^  aérien  fut  accompli  le  21  octobre  suivant  par  Pilâtre  des 
Rosiers  et  le  marquis  d'Arlandes,  qui  s'élevèrent  en  Montgolfière 
du  château  de  la  Muette  (bois  de  Boulogne),  et  descendirent  au  sud 
de  Paris  (Moatrouge),  après  avoir  traversé  le  ciel  de  la  capitale. 

Le  moment  du  départ  pénètre  toujours  l'âme  d'une  impression 


Fig.  W.  —  Gonflement  d'un  aérosial. 

solennelle.  J'ai  fait  600  lieues  dans  l'Atmosphère,  en  dix' voyages 
différenta,  dont  trois  nuits  passées  dans  ces  ténébreuses  hauteurs, 
el  lorsque  j'ai  le  plaisir  de  monter  de  Douveau  dans  la  nacelle  qui 
u  s'élever  au  sein  des  régions  aériennes,  j'éprouve  chaque  fois 
une  impression  analogue  à  celle  qui  me  domina  lorsque  pour  la 
première  fois  je  me  sentis  emporté  dans  les  airs. 

Se  untir  emporter  ne  donne  peut-être  pas  exactement  l'idée 
de  la  situation  particulière  que  l'on  subit  alors.  Il  vaut  mieux 


123  ASCENSIONS    AERONAUTIQUES. 

dire  se  wir  emporté^  car  on  De  seot  aucune  espèce  de  mouve- 
ment, OD  se  croirait  absolument  immobile,  et  c'est  la  terre  qui 
descend. 

Ces  impressions  personnelles  sont  sans  contredit  celles  dont  If 
[■écit  peut  donner  l'idée  la  plus  exacte  de  la  réalité.  Aussi  meper- 
metlrai-Je  d'en  rappeler  ici  quelques-unes.  Ma  première  ascea- 
sion  a  eu  lieu  le  jour  de  l'Ascension  (25  mai)  de  l'année  1867. 
Une  foule  nombreuse  était  venue  me  souhaiter  bon  voyage.  Quel- 
ques intimes  se  tenaient  tout  près  de  la  nacelle,  et  au-dessous,  car 


Fig.  47.  —  L'ascension. 


déjà  elle'  ne  loucbait  plus  terre.  Eugène  Godard  ayant  vérifi*' 
1  e([uilibre  parfait  d«  ballon  ordonne  à  quatre  aides  de  laisser 
glisser  dans  leurs  mains,  sans  les  échapper,  les  cordes  qui  re- 
tiennent la  nacelle,  et  nous  nous  trouvons  ainsi  à  quelques  lue- 
tres  au-dessus  du  niveau  commun  des  hommes.  Le  ciel  est  pur, 
le  vent  est  doux,  la  sphère  aérostatique  gonflée  d'hydrogène  s  im- 
patiente, et  cherche  à  s'élever  enfln  dans  son  lumineux  doma'Of 
Prenant  alors  un  sac  de  lest,  Godard  ordonne  de  «  lâcher  tout  », 


LES    VOYAGES    AÉRIENS.  123 

verae  quelques  kilogrammes  de  sable^  et  Taérostat  s*élève  avec  une 
majestueuse  lenteur  vers  le  ciel  qui  Tappelle.  Pour  moi^  mes  in* 
struments  installés^  je  salu^  de  la  main  notre  groupe  d*amis^  qui 
déjà  se  resserre  et  bientôt  ne  paraît  plus  qu'un  point  au  milieu  de 
rimmensité  de  Paris^  ouverte  pour  la  première  fois  sous  mes  yeux^ 
avec  ses  tours^  ses  clochers^  ses  flèches^  ses  édifices^  ses  boule- 
vards, ses  jardins^  son  fleuve....  capitale  imposante  dont  la  voix  co- 
lossale monte  dans  l'Atmosphère  comme  un  brouhaha  gigantesque. 
L  aérostat  s'élève  suivant  une  courbe  oblique,  résultant  de  deux 
forces  composantes  :  sa  force  ascensionnelle  d*une  part^  et  la 
vitesse  du  courant  aérien  d'autre  part.  Si,  comme  il  convient  à 
tous  les  points  de  vue,  physique  et  esthétique^  on  a  soin  de  ne 
mesurer  à  l'aérostat  qu'une  légère  force  ascensionnelle,  on  voit 
lentement  se  révéler  sous  le  regard  ébloui  le  plus  magnifique  des 
panoramas,  et  lentement  aussi  on  note  les  indications  des  instru- 
ments, qui  seraient  fausses  sans  cette  précaution  de  leur  laisser  le 
temps  nécessaire  pour  se  mettre  au  degré  du  milieu  ambiant. 

Si  Ion  désire  voguer  à  une  faible  hauteur,  comme  800,  1 000 
ou  1200  mètres,  pour  des  études  hygrométriques  spéciales,  on 
laisse  Taérostat  prendre  une  marche  horizontale  dès  qu'il  arrive 
h  la  couche  atmosphérique  de  densité  égale  à  son  volume. 

Si  Ton  désire  s'élever  à  de  grandes  hauteurs,  on  allège  Taé- 
rostat  d'un  lest  successivement  mesuré. 

L'aéronaute,  le  météorologiste,  l'astronome,  qui  plane  ainsi 
dans  les  airs,  se  trouve  dans  la  situation  la  plus  digne  d'envie 
pour  l'homme  qui  veut  étudier  F  Atmosphère.  Pénétrant  au  sein  des 
nues,  les  traversant  pour  constater  la  lumière  et  la  chaleur  qui 
les  domine,  suivant  l'orage  dans  sa  formation  mystérieuse,  étu- 
diant la  production  de  la  pluie,  de  la  neige,  de  la  grêle,  se  trans- 
portant, en  un  mot,  dans  le  lieu  même  où  se  passent  les  phéno- 
mènes à  examiner,  l'observateur  est  là  seulement  véritablement 
maître  du  globe,  supérieur  à  la  nature  par  son  intelligence  con- 
templative. En  vain  passera- t-on  des  années  à  imaginer  des 
hypothèses  au  coin  de  son  feu  avec  des  livres  et  des  appareils  sous 
les  yeux  ;  ici  comme  ailleurs,  le  meilleur  moyen  de  savoir  ce  qui 
se  passe,  c'est  d'y  aller  voir,  comme  le  dit  un  vieux  proverbe.  Et 
certes,  nulle  tentative  n'est  plus  féconde  en  résultats  utiles. 

Je  ne  veux  point  revenir  ici  sur  un  sujet  largement  et  complè- 
tement exposé  l'année  dernière  dans  un  ouvrage  spécial.  Le  but  de 
ce  chapitre  n'est  pas  de  raconter  mes  voyages  aériens,  et  les  ré- 
sultats scientifiques  obtenus  dans  ces  excursions  se  trouveront  em- 


124  ASCENSIONS    AÊRONAUTIQUES. 

ployés  d'ailleurs  dans  les  différentes  études  qui  composent  le 
présent  ouvrage.  Il  importait  seulement  ici  d'établir  la  théorie  gé- 
nérale de  Tascension  des  aérostats^  dans  ses  rapports  avec  Fétude 
de  TAtmosphère^  et  de  donner  une  idée  de  ces  curieuses  impres* 
sions  de  voyage. 

Si  les  voyages  aériens  peuvent  être  fructueusement  appliqués  à 
Tétude  des  forces  en  action  dans  l'Atmosphère  et  des  lois  qui  pré- 
sident à  ses  mouvements  si  multiples^  ils  sont  encore  pour  l'es- 
prit observateur  un  sujet  spécial  d'intérêt  et  lui  ouvrent  une  voie 
particulière  de  contemplation  vaste  et  féconde.  Porté  dans  les 
champs  du  ciel  par  le  souille  invisible  des  vents  et  par  sa  légèreté 
spécifique^  l'aérostat  solitaire  domine  les  immenses  scènes  ^e  la 
nature^  les  plaines  terrestres  où  s'accomplissent  les  phases  de 
l'histoire  humaine.  Semblable  à  un  planisphère^  à  une  carte  géo- 
graphique déployée  sur  la  plaine  indéfinie,  la  terre  se  présente 
avec  tous  les  caractères  de  sa  topographie  locale.  Capitales  assises 
au  bord  des  fleuves,  cités  centrales  des  provinces;  —  villages  in- 
nombrables disséminés  dans  la  campagne,  et  se  succédant  par 
centaines  comme  ces  petits  châteaux  dessinés  en  pied  sur  les  an- 
ciennes cartes  ;  —  coteaux  brunis  par  la  vigne,  sillons  dorés  par 
lea  blés,  verdoyantes  prairies,  bois  où  gazouillent  les  oiseaux 
chanteurs,  monts  sourcilleux  au  crâne  couvert  de  noires  forêts, 
ruisseaux  émaillés  et  longs  fleuves  descendant  aux  mers  lointaines  : 
toutes  les  beautés,  souriantes  bu  sévères,  des  paysages  et  des 
perspectives  se  succèdent  lentement  sous  Toeil  charmé  de  l'aéro- 
naute,  qui,  sans  éprouver  la  secousse  la  plus  légère,  plane  comme 
dans  un  rêve  jusqu'au  moment  où  il  met  pied  à  terre  sur  ce  sol 
qu'il  vient  de  contempler  du  haut  des  airs. 

Une  impression  moins  puissante,  mais  cependant  de  même  or- 
dre, nous  frappe  dans  les  ascensions  de  montagnes. 

La  pureté  chimique  de  Tair  supérieur,  ses  qualités  vives  et 
apéritives,  la  variation  de  la  pression  atmosphérique,  sont 
des  éléments  physiques  qu'il  faut  faire  intervenir  pour  expliquer 
l'influence  favorable  du  séjour  des  altitudes  modérées.  Quant  à 
l'action  toute  morale  que  peut  exercer  sur  les  organisations  im- 
pressionnables la  contemplation  des  montagnes,  où  la  nature  a 
versé  à  flots  ce  mélange  du  gracieux  et  du  terrible  avec  lequel  elle 
atteint  si  aisément  le  pittoresque,  personne  ne  saurait  la  nier. 

«  C'est,  dit  J.  J.  Rousseau,  une  impression  générale  qu'éprou- 
vent tous  les  hommes,  quoiqu'ils  ne  robser\ent  pas  tous,  que  sur 
les  montagnes,  où  Tair  est  plus  pur  et  plus  subtil,  on  se  sent  plus 


LES    VOYAGES    AÉRIENS.  m 

de  focilîté  dans  la  respiration,  plus  de  légèreté  daas  le  corps,  plus 
de  sérénité  dans  l'eaprit  ;  les  plaisirs  y  sont  moins  ardents,  les  pas- 
sioDs  plus  modérées.  Les  méditations  prennent  je  ne  sais  quelle 
volupté  tranquille  qui  n'a  rien  d'acre  et  de  sensuel.  Il  semble  qu'en 
sélevant  au-dessus  du  séjour  des  hommes,  on  y  laisse  tous  les 
seQtiments  bas  et  terrestres,  et  qu'à  mesure  qu'on  approche  des 


Fig.  48.  —  L'iérosUl  dan*  le 


régions  éthérées,  l'âme  contracte  quelque  chose  de  leur  inaltérahk' 
pureté.  On  y  est  grave  sans  mélancolie,  paisible  sans  indolence, 
coûtent  d'être  et  de  penser.  Je  doute  qu'aucune  agitation  violente, 
aucune  maladie  de  vapeurs,  put  tenir  contre  un  pareil  séjour  pro- 
longé, et  je  suis  surpris  que  des  bains  de  l'air  salutaire  des  mon- 
tagnes ne  soient  pas  un  des  grands  remèdes  de  la  médecine.  » 


126  ASCENSIONS    AÈRONAUTIQUES. 

• 

Cependant,  il  est  nécessaire  de  remarquer  ici  qu*au  delà  des 
altitudes  modérées  Torganisme  humain  peut  subir  une  influence 
funeste  du  changement  de  pression  atmosphérique  de  la  sécheresse 
de  Tair  et  du  froid. 

Les  troubles  physiologiques  et  les  malaises  qu*on  ressent  à  de 
grandes  hauteurs  sont  connus  depuis  fort  longtemps.  Dès  le 
quinzième  siècle^  ils  furent  observés  et  décrits  par  Da  Costa  sous 
le  nom  de  mal  de  montagne.  Plus  tard^  tous  les  ascensionnistes^ 
soit  dans  les  Alpes^  soit  dans  les  Ândes^  ou  dans  THimalaya^ 
soit  en  aérostat^  notèrent  ces  perturbations  singulières  de  Torga- 
nisme  et  émirent  des  théories  plus  ou  moins  rationnelles  pour  les 
expliquer.  La  principale  cause  évoquée  depuis  de  Saussure  était 
tout  simplement  la  raréfaction  de  Tair;  mais  par  quelle  série 
d*actions  et  de  réactions  cette  raréfaction  agit-elle  sur  le  corps 
humain?  c*est  ce  qu*il  était  difficile  de  bien  comprendre. 

En  1804^  Gay-Lussac  et  Biot  parvinrent  en  ballon  jusqu'à  une 
hauteur  de  4000  mètres.  Le  pouls  de  Gay-Lussac  s'était  alors  élevé 
de  62  pulsations  par  minute  à  80;  celui  de  Biot  de  79  à  lit. 
Dans  la  mémorable  ascension  du  17  juillet  1862^  MM.  Glaisher  et 
Coxwell  atteignirent  l'énorme  élévation  de  H  000  mètres.  Avant 
le  départ^  le  pouls  de  M.  Coxwell  était  à  74  pulsations  par  mi- 
nute; celui  de  Glaisher  à  70.  A  5200  mètres,  le  premier  comp- 
tait 100  pulsations,  le  second  84.  A  5800  mètres,  les  mains  et  les 
lèvres  de  Glaisher  étaient  toutes  bleues,  mais  non  la  figure.  A 
C400  mètres,  il  entendit  les  battements  de  son  cœur,  et  sa  respi- 
ration était  très-gênée;  à  8850.mètres,  il  tomba  sans  connaissance 
et  ne  revint  à  lui  que  lorsque  le  ballon  fut  revenu  au  même  ni- 
veau. A  11  000  mètres,  son  aéronaute  ne  put  plus  se  servir  de  ses 
mains  et  dut  tirer  la  corde  de  la  soupape  avec  les  dents  I  Quelques 
minutes  de  plus  il  perdait  connaissance  et  probablement  aussi  la 
vie.  La  température  de  l'air  h  ce  moment  était  de  32  degrés  au- 
dessous  de  zéro.  Dans  les  aérostats,  toutefois,  l'observateur  reste 
immobile,  il  dépense  peu  ou  point  de  forces,  et  peut  ainsi  atteindre 
de  grandes  hauteurs  avant  d'éprouver  les  troubles  qui  arrêtent 
bien  plus  bas  celui  qui  s'élève  par  la  seule  puissance  de  ses  mus- 
cles sur  les  flancs  d'une  haute  montagne. 

De  Saussure,  dans  son  ascension  au  mont  Blanc,  le  2  août  1 787, 
a  rendu  compte  des  malaises  que  ses  compagnons  et  lui-même 
éprouvaient  déjà  à  une  altitude  assez  peu  élevée.  Ainsi,  à  3890  mè- 
tres, sur  le  Petit-Plateau  où  il  passa  la  nuit,  les  guides  robustes 
qui  l'accompagnaient,  pour  lesquels  quelques  heures  de  marche 


LES    HAUTEUBS    DE    L'AIR.  127 

antérieures  n'étaient  absolument  rien^  n'avaient  pas  soulevé  cinq 
ou  six  pelletées  déneige  pour  établir  la  tente^  qu'ils  se  trouvaient 
dans  Timpossibilité.  de  continuer;  il  fallait  qu'ils  se  relayassent  à 
chaque  instant;  plusieurs  même  se  trouvèrent  mal  et  furent  obli- 
gés de  s'étendre  sur  la  neige  pour  ne  pas  perdre  connaissance.  «  Le 
iendemain^  dit  de  Saussure,  en  montant  la  dernière  pente  qui  mène 
au  sommet,  j'étais  obligé  de  reprendre  haleine  à  tous  les  quinze 
ou  seize  pas;  je  le  faisais  le  plus  souvent  debout,  appuyé  sur  mon 
bâton;  mais  à  peu  près  de  trois  fois  l'une  il  fallait  m'asseoir,  ce 
besoin  de  repos  étant  absolument  invincible.  Si  j'essayais  de  le 
surmonter,  mes  jambes  me  refusaient  leur  service;  je  sentais  un 
commencement  de  défaillance  et  j'étais  saisi  par  des  éblouisse- 
ments  tout  à  fait  indépendants  de  l'action  de  la  lumière,  puisque 
le  crêpe  double  qui  me  couvrait  le  visage  me  garantissait  parfai- 
tement les  yeux.  Comme  c'était  avec  un  vif  regret  que  je  voyais 
ainsi  passer  le  temps  que  j'espérais  consacrer  sur  la  cime  a  mes 
eipériences,  je  fis  diverses  épreuves  pour  abréger  ces  repos  :  j'es- 
sayai, par  exemple,  de  ne  point  aller  au  terme  de  mes  forces  et  de 
marrèter  un  instant  à  tous  les  quatre  ou  cinq  pas;  mais  je  n'y 
{^gnais  rien,  j'étais  obligé  au  bout  de  quinze  ou  seize  pas  de 
prendre  un  repos  aussi  long  que  si  je  les  avais  faits  de  suite;  le 
plus  grand  malaise  ne  se  fait  même  sentir  que  huit  à  dix  secondes 
après  qu'on  a  cessé  de  marcher.  La  seule  chose  qui  me  fît  du 
bien  et  qui  augmentât  mes  forces,  c'était  l'air  frais  du  vent  du 
nord;  lorsqu'on  montant  j'avais  le  visage  tourné  de  ce  côté  et  que 
'\avalais  à  grands  traits  l'air  qui  en  venait,  je  pouvais  sans  m'ar- 
r^ter  faire  jusqu'à  vingt-cinq  ou  vingt-six  pas.  » 

Bravais,  Martins  et  Le  Pileur,  dans  leur  célèbre  expédition  au 
mont  Blanc,  en  184'f,  éprouvèrent  et  étudièrent  les  mêmes  phé- 
nomènes sur  le  Grand-Plateau  ;  en  déblayant  la  tente  en  partie  re- 
couverte de  neige,  les  guides  s'arrêtaient  à  chaque  instant  pour 
respirer.  Un  secret  malaise,  dit  Charles  Martins,  se  traduisait  sur 
toutes  les  physionomies,  l'appétit  était  nul.  Le  plus  fort,  le  plus 
grand,  le  plus  vaillant  des  guides,  s'affaissa  sur  la  neige,  et  faillit 
tomber  en  syncope  pendant  que  le  docteur  Le  Pileur  lui  tâtait  le 
pouls.  Tout  près  du  sommet.  Bravais  voulut  savoir  combien  de 
temps  il  pourrait  marcher  en  montant  le  plus  vite  possible  :  il 
sarrèta  au  trente-deuxième  pas  sans  pouvoir  en  faire  un  de  plus. 

Tous  les  malaises  éprouvés  par  les  savants  dont  nous  venons 
de  parler  et  par  beaucoup  d'autres  voyageurs,  à  de  grandes  élé- 
vations, ont  été  classés  dans  le  tableau  suivant  : 


1S8  ASCENSIONS    AÊRONAUTIQUES. 

Respiration.  —  La  respiration  est  accélérée^  gènée^  laborieuse  ; 
on  éprouve  une  dyspnée  extrême  au  moindre  mouvement. 

Circulation.  —  La  plupart  des  voyageurs  OQt  noté  des  palpita- 
tions^  laccélération  du  pouls^  les  battements  des  carotides^  une 
sensation  de  plénitude  des  vaisseaux^  parfois  Timminence  de  suf- 
focation^ des  hémorrbagies  diverses. 

Innervation.  —  Céphalalgie  très-douleureuse^  somnolence  par- 
fois irrésistible^  hébétude  des  sens^  affaiblissement  de  la  mémoire, 
prostration  morale. 

Digestion.  —  Soif,  vif  désir  des  boissons  froides,  sécheresse  de  la 
langue,  inappétence  pour  les  aliments  solides,  nausées,  éructations. 

Fofictions  de  la  locomotion.  —  Douleurs  plus  ou  moins  fortes 
dans  les  genoux,  dans  les  jambes;  la  marche  est  fatigante  et 
amène  un  épuisement  rapide  des  forces.' 

Ces  troubles  ne  sont  pas  réguliers,  ils  n'arrivent  pas  tous  en 
même  temps  et  dépendent  évidemment  beaucoup  des  forces  de 
Tàge,  de  Taccoutumance,  des  efforts  antérieurs,  etc.  Ces  malaises 
semblent  éprouver  avec  plus  d*intensité  les  voyageurs  dans  les 
Alpes  que  dans  d'autres  régions  du  globe.  Ainsi,  au  grand  Saint- 
Bernard,  dont  le  couvent  ne  se  trouva  qu'à  2474  mètres  d'altitude, 
la  plupart  des  religieux  deviennent  asthmatiques.  Us  sont  obligés 
de  redescendre  souvent  dans  la  vallée  du  Rhône  pour  se  remettre, 
et  au  bout  de  dix  à  douze  ans  de  service  ils  sont  forces  de  quitter 
le  couvent  pour  toujours  sous  peine  d'y  devenir  complètement 
infirmes,  et  cependant  dans  les  Andes  et  le  Thibet  il  y  a  des  cités 
entières  où  tout  le  monde  peut  jouir  d'une  santé  aussi  bonne  que 
partout  ailleurs.  «  Quand  on  a  vu,  dit  Boussingault,  le  mouvement 
qui  a  lieu  dans  les  villes  comme  Bogota,  Micuipampa,  Potosi,  etc., 
qui  atteignent  2G00  à  -'lOOO  mètres  de  hauteur;  quand  on  a  été 
témoin  de  la  force  et  de  l'agilité  des  toréadors  dans  un  combat  de 
taureaux  à  Quito,  à  2908  mètres;  quand  on  a  vu  des  femmes 
jeunes  et  délicates  se  livrer  à  la  danse  pendant  des  nuits  entières 
dans  des  localités  presque  aussi  élevées  que  le  mont  Blanc,  là  où 
Saussure  trouvait  à  peine  assez  de  force  pour  consulter  ses  in- 
struments, et  où  ses  vigoureux  montagnards  tombaient  en  défail- 
lance; quand  on  se  souvient  qu'un  combat  célèbre,  celui  du  Pi* 
chincha,  s'est  donné  à  une  hauteur  peu  différente  de  celle  du  mont 
Rose  (4G00  mètres),  on  accordera  que  l'homme  peut  s^accoutumer 
à  respirer  l'air  raréfié  des  plus  hautes  montagnes.  » 

Le  même  météorologiste  pense  aussi  que  sur  les  vastes  champs  de 
neige  les  malaises  sont  augmentés  par  un  dégagement  d'air  vicié 


LES    HAUTEURS    DE    L'AIR.  1S9 

sous  laction  des  rayons  solaires^  et  il  s*appuie  sur  une  expérience 
de  Saussure,  qui  a  trouvé  Tair  dégagé  des  pores  de  la  neige  moins 
chaîné  d'oxygène  que  celui  de  Tatmosphère  ambiante.  Dans  cer- 
taines vallées  creuses  et  renfermées  des  parties  supérieures  du  mont 
Blanc,  dans  le  Corridor,  par  exemple,  on  est  en  général  en  mon- 
tant, si  mal  à  l'aise  que  longtemps  les  guides  ont  cru  que  cette 
partie  de  la  montagne  était  empoisonnée  par  quelque  exhalaison 
méphitique.  Aussi  à  présent,  chaque  fois  que  le  temps  le  permet, 
passe4-on  par  Tarète  des  Bosses,  où  un  air  plus  vif  empêche  les  trou- 
bles physiologiques  de  se  produire  avec  une  intensité  aussi  grande. 

Malgré  une  lente  accoutumance,  certains  animaux  ne  peuvent 
vivre  au  delà  de  4000  mètres  ;  ainsi,  les  chats  transportés  à  cette 
hauteur  succombent  invariablement  après  avoir  été  affectés  de  se- 
cousses tétaniques  singulières  de  plus  en  plus  fortes;  après  avoir 
fait  des  sauts  prodigieux,  ces  animaux  succombent  épuisés  de 
£itigue  et  meurent  dans  un  accès  de  convulsions. 

Nous  terminerons  ici  ces  considérations  relatives  aux  grandes 
hauteurs  en  remarquant  que  Tendroit  habité  le  plus  haut  du  globe 
est  le  cloître  bouddhiste  de  Hanle  (Thibet),  où  vingt  prêtres  vivent 
à  Ténurme  altitude  de  5039  mètres.  D'autres  cloîtres  sont  bâtis 
à  une  hauteur  presque  égale  dans  la  province  de  Guari  Khorsum, 
sur  les  rives  des  lacs  Monsaraour  et  Bakous;  et  Ton  y  habite  aussi 
Tannée  entière.  Dans  ces  régions  équatoriales  on  peut  bien  vivre, 
pendant  dix  ou  douze  jours,  à  5500  mètres;  mais  on  ne  peut  y  de- 
meurer longtemps.  Les  frères  Schlaginf  weit,  quand  ils  exploraient 
les  glaciers  de  Tlbi-Gamin,  au  Thibet,  ont  campé  et  dormi,  avec 
les  huit  hommes  de  leur  suite,  du  13  au  23  août  1855,  à  ces  hau- 
teurs exceptionnelle»  rarement  visitées  par  un  être  humain.  Pen- 
dant dix  jours  leur  campement  varia  entre  5547  et  6442  mètres, 
c  est-à-dire  à  Taltitude  la  plus  considérable  à  laquelle  Européen  ait 
jamais  passé  la  nuit.  Ces  trois  frères  ont  réussi^  le  19  août  1856, 
à  monter  jusqu'à  la  hauteur  de  7419  mètres,  la  plus  condidérable 
où  Thomme  soit  encore  arrivé  sur  une  montagne.  Dans  les  pre- 
miers temps  ils  souffraient  beaucoup  dès  que  les  cols  qu'ils  fran- 
chissaient atteignaient  1 7000  pieds;  mais  après  quelques  jours  ils 
ne  ressentaient  plus,  même  à  1 9  000  pieds,  qu'un  malaise  passager. 
Il  est  probable  cependant  qu'un  séjour  prolongé  à  une  pareille  alti* 
tude  ne  pourrait  avoir  pour  la  santé  que  des  suites  désastreuses. 

Il  y  a  trois  ou  quatre  ans,  Tyndall,  pour  se  livrer  à  des  obser- 
vations scientifiques^  passa  la  nuit  entière  sur  le  sommet  du  mont 

Blanc,  abrité  seulement  par  une  petite  tente.  Les  guides  qui  Tac- 

9 


130  ASCENSIONS    AÉRONAUTIQUES. 

compagnaient  furent  tellement  malades,  que  le  lendemain  matin, 
ils  furent  obligés  de  redescendre  en  toute  hâte. 

L'année  dernière,  M.  Lortet,  qui  s'était  plusieurs  fois  élevé  sans 
le  moindre  malaise  jusqu'à  la  hauteur  de  4300  mètres  sur  le 
massif  du  mont  Blanc,  et  qui  doutait  que  500  mètres  de  plus  cau- 
sassent les  symptômes  qui  viennent  d'être  rapportés,  s'éleva  jus- 
qu'au sommet  pour  les  constater  personnellement.  <  Maintenant, 
écrit-il,  maintenant,  je  suis  forcé  de  lavouer,  j'ai  été  convaincu 
de  visu  et  même  un  peu  à  mes  dépens,  de  l'existence  bien  réelle  des 
malaises  qui,  à  partir  de  cette  hauteur,  atteignent  celui  qui  res- 
pire et  surtout  celui  qui  se  meut  au  milieu  de  cet  air  raréfié.  «  — 
C'est  aussi  là  le  résultat  de  mes  observations  personnelles,  et  j*ai 
constaté  qu'il  est  bien  moins  nuisible  pour  les  foûctions  organi- 
ques de  8*élever  à  de  grandes  hauteurs  en  s'asseyant  dans  une  na- 
celle qu'en  grimpant  sur  les  neiges. 

Pour  compléter  notre  panorama  atmosphérique^  il  est  intéres- 
sant de  voir  quels  sont  les  plus  hauts  points  des  crêtes  monta- 
gneuses sur  lesquels  la  vie  'humaine  se  soit  fixée,  et  quelles  sont 
les  plus  hautes  cimes  des  chaînes  minéralogiques  qui  percent 
l'épiderme  de  la  Terre  pour  allonger  dans  l'atmosphère  raréfiée 
leur  squelette  muet  et  glacé. 

Ces  plus  hauts  lieux  habités  du  globe  sont  : 

Le  cloître  bouddhiste  de  Hanle  (ThibeO 5039  mètres. 

Cloîtres  sur  les  flancs  de  THimalaya 4500   à    5000  — 

La  maison  de  poste  d*Apo  [Pérou) 4382  — 

La  maison  de  poste    d'Ancomarca   (id.) 4330  — 

Le  village   de   Tacora   (id.) 4173  — 

La  ville  de  Calamarca  ^Bolivie) 4161  ^ 

La  métairie  d'Antisana  [république  de  TÉquateur) 4101  — 

La  ville  de  Polosi  (Bolivie),  pop.  ancienne  :  100  000.. . .  4061  — 

La  ville  de  Puno  (Pérou) 3923  — 

La  ville  d'Oruro  (Bolivie) 3796  — 

La  ville  de  Lapaz    (id 3726  — 

Quito,  capitale  de  hi  république  de  l'Equateur,  est  située  à 
2908  mètres  d'altitude.  La  Plata,  capitale  de  la  Bolivie,  est  à 
2844  mètres;  Santa-Fé  de  Bogota,  à  206 1. 

Le  plus  haut  lieu  habité  de  TËurope  est  Thospice  du  Grand- 
Saint-Bernard,  à  2474  mètres. 

Les  plus  hauts  passages  des  Alpes  sont  :  le  passage  du  Mont- 
Cervin,  à  3410  mètres;  celui  du  Grand-Saint-Bernard,  à  2472;  du 
col  de  Seigne  (2'fGI)  et  de  la  Furka  (2439).  Les  plus  hauts  pas- 
sages des  Pyrénées  sont  :  le  port  d'Oo  (3000),  le  port  Viel-d'Es- 
taube  ^2561)  et  le.  port  de  Pinède  (2500). 


LES    HAUTEURS    DE    L'AIR.  131 

Les  plus  hautes  montagnes  du  globe  sont  : 

Asie  :  Le  Gaurisankar,  ou  mont  Everest  (Himalaya) ....  8840  mètres. 

Le  Kanchinjinga  [Sikkim,      id.)      8582  — 

Le  Dhaulagiri  (Népal,            id.)      8176  — 

Le  Juwahir  (Kemaou,            id.j      7824  — 

Choomalari  (Thibet,               id.)      7298  — 

Amérique  :  L'Acocaga  (Chili) 6834  — 

Le  Sahama  (Pérou) 6812  — 

Le  Cbimborazo  (répub.  de  TÉquateur) 6530  — 

Le  Sorota  (Bolivie)  6487  — 

Afrique  :  Le  Kilimanjaro. 6096  — 

Le  mont  Woso  (Ethiopie) 5060  — 

Océanie  :  Le  Mqwnna^Roa,  volcan  (Ile  Sandwich) 4838  — 

Europe  :   Le  mont  Blanc 4815  — 

Le  mont  Rose 4636  — 

Ce  sont  naturellement  les  oiseaux  qui  représentent  la  population 
des  plus  hautes  altitudes.  Dans  les  Andes^  le  condor;  dans  les 
Alpes,  laigle  et  le  vautour  peuvent  planer  au-dessus  des  cimes 
les  plus  élevées;  ces  animaux^  organisés  pour  les  plus  longs 
voyages,  sont  les  grands  voiliers  de  l'océan  atmosphérique^  de 
même  que  les  pétrels  et  les  géantes  hirondelles  de  mer  sont  les 
grands  voiliers  de  T Atlantique.  Le  choucas,  cette  espèce  de  corbeau 
d'un  noir  intense^  qui  a  le  bec  jaune  et  les  pattes  d'un  rouge  vif, 
n'atteint  pas  de  si  grandes  élévations  dans  l'Atmosphère,  mais  il 
est  par  excellence  l'oiseau  des  hautes  cimes,  celui  de  la  région 
des  neiges  et  des  pitons  stériles.  On  le  rencontre  au  sommet  du 
mont  Rose  et  au  col  du  Géant,  à  plus  de  3500  mètres. 

Il  est  des  oiseaux  plus  gracieux  qui  résident  aussi  dans  la  ré- 
gion des  frimas  et  en  animent  quelque  peu  l'immobile  et  triste 
paysage.  Le  pinson  de  neige  affectionne  tellement  cette  froide 
patrie  qu'il  descend  rarement  jusqu'à  la  zone  des  bois.  Vac- 
cenleur  des  Alpes  le  suit  à  ces  grandes  élévations;  il  préfère  la  ré- 
gion pierreuse  et  stérile  qui  sépare  la  zone  de  la  végétation  de  celle 
de»  neiges  perpétuelles;  les  uns  et  les  autres  s'avancent  parfois  à 
la  poursuite  des  insectes  jusqu'à  3400  ou  3500  mètres  de  haut. 

Notre  planche  représente  la  série  des  principales  espèces  d'oi- 
seaux suivant  la  hauteur  maximum  de  leur  vol. 

La  terre  a  ses  oiseaux  comme  l'air.  Certaines  espèces  ne  se  ser- 
vent de  leurs  ailes  que  quelques  instants  et  quand  la  marche  leur 
devient  tout  à  fait  impossible;  tels  sont  les  gallinacés.  La  région 
des  neiges  a  son  espèce  propre,  comme  elle  a  ses  passereaux  carac- 
téristiques. Le  lagopède  ou  poule  de  neige  se  rencontre  en  Islande 
comme  en  Suisse.  Il  s'élève  bien  au-dessus  des  frimas  perpétuels 


132  ASCENSIONS    AÉRONAUTIQUES. 

et  reste  cantonné  à  ces  altitudes  glacées;  il  aime  tant  la  neige^ 
qu'aux  approches  de  Tété  il  remonte  pour  la  trouver;  il  y  niche^ 
et  s*y  roule  avec  délices.  Quelques  lichens^  des  graines  apportées 
par  les  airs  suffisent  à  sa  nourriture;  il  fait  la  chasse  aux  insectes^ 
dont  il  nourrit  ses  poussins. 

Les  insectes  sont^  en  effets  les  seuls  animaux  qui  pullulent  en- 
core dans  ces  régions  déshéritées  :  c'est  une  nouvelle  analogie 
avec  les  contrées  polaires.  C'est  également  la  classe  des  coléop- 
tères qui  prédomine  dans  les  hautes  régions  des  Alpes;  ils  attei- 
gnent, sur  le  versant  méridional,  3000  mètres,  et  2400  sur  le  ver- 
sant opposé.  Leurs  ailes  sont  si  courtes  qu'ils  semblent  en  être 
dépourvus;  on  dirait  que  la  nature  a  voulu  les  mettre  à  Tabri  des 
grands  courants  d'air  qui  les  entraîneraient  infailliblement  si  leurs 
voiles  n'eussent  été  en  quelque  sorte  carguées.  En  effet,  on  ren- 
contre quelquefois  d'autres  insectes,  des  névroptères  et  des  papil- 
lons, que  les  vents  enlèvent  jusqu'à  ces  hauteurs,  et  qui  vont  se 
perdre  au  milieu  des  neiges.  Les  névés,  les  mers  de  glace  sont 
couvertes  de  victimes  qui  ont  ainsi  péri.  Cependant  il  est  certaines 
espèces  qui  paraissent  se  porter  librement  jusqu'à  des  hauteurs  de 
4000  ou  5000  mètres.  Dans  mes  voyages  aériens,  j'ai  rencontré 
des  papillons  à  des  hauteurs  où  ne  se  montraient  pas  les  oiseaux 
de  nos  latitudes,  et  au  delà  de  3000  mètres  au-dessus  du  sol. 
M.  J.  D.  Hooker  en  a  observé  au  mont  Momay,  à  une  altitude  de 
plus  de  5400  mètres. 

Tel  est  le  tableau  de  la  vie  animale  dans  ces  zones  alpestres  où 
la  faune  se  réduit  graduellement  pour  ne  plus  laisser  place  qu'à 
la  solitude  et  à  la  désolation.  Au  delà  du  dernier  étage  de  la  végé- 
tation, au  delà  de  l'extrême  région  qu'atteignent  les  insecles  et 
les  mammifères,  tout  devient  silencieux  et  inhabité;  toutefois  Tair 
est  encore  plein  d'infusoires,  d'animalcules  microscopiques,  que 
le  vent  soulève  comme  de  la  poussière,  et  qui  sont  disséminés  jus 
qu'à  um»  hauteur  inconnue.  Ce  sont,  dit  Alfred  Maury,  des  ger- 
mes nageant  dans  l'espace,  qui  attendent,  pour  se  fixer  et  devenir 
le  point  de  dépari  d'une  faune  nouvelle,  Tapparition  d'un  autre 
soulèvement,  d'un  nouvel  exhaussement  du  globe. 

Nous  nous  occuperons,  dans  le  troisième  Livre,  des  glaciers  et 
du  rôle  des  montagnes  dans  la  météorologie.  Il  était  important 
ici  de  terminer  ce  premier  Livre,  sur  le  Iluidc  vital,  par  TexauieD 
de  la  diminution  de  la  vie  avec  la  hauteur.  —  Nous  arrivons 
maintenant  à  l'étude  de  la  Lumièi'e  et  des  merveilleux  phénomè- 
nes optiques  de  l'air. 


î.  emt.  —  11.  nirondïllc.  —  I*.  Htran.  —  tî,  Grnt,  —  H.  Cinard  cl  rjgn»  (»n»nl 
IM*  aiint  d'dlitadc).  —  IT.  Carbcui.  —  II.  AloDttlc.  —  It.  Caille.  —  M.  FcrroijiK 
uâu.  —  n.  PÎDteaiD. 


M.  FcrroijiMt.  —  3i.  Pfrdi 


LIVRE   DEUXIEME 


LA  LUMIÈRE  ET  LES  PHÉNOMÈNES  OPTIQUES 

DE  L'AIR 


CHAPITRE  I 


LE  JOUR. 


Si  rAtmosphère  remplit^  sur  notre  planète^  le  rôle  rondameatal 
d^oi^nisatriee  de  la  vie^  si  tous  les  êtres^  végétaux  et  apimaux, 
sont  constitués  pour  respirer  dans  son  sein  et  construire  à  Taide  de 
ses  molécules  fluidiques  le  tissu  solide  des  organismes^  nous  allons 
admirer  maintenant  que  cette  brillante  atmosphère  est  encore  la 
grande  joie  de  la  nature  ;  que  non-seulement  le  fond,  mais  encore 
la  forme  sont  dus  à  sa  présence;  que  sans  elle  le  monde  se  traîne- 
rait péniblement  dans  l'espace ,  triste  et  décoloré;  que  par  elle  il 
est  joyeusement  transporté  dans  les  champs  du  ciel,  au  milieu  des 
brises  et  des  parfums,  sur  une  couche  éthérée  de  pourpre  et  d'azur, 
et  sous  l'éclat  rayonnant  d'un  éternel  sourire. 

Yoûie  bleue  d'un  ciel  calme  et  pur,  douce  coloration  des  aurores, 
magnificences  enflammées  des  crépuscules,  beauté  charmante  des 
paysages  solitaires,  perspectives  vaporeuses  des  campagnes,  et 
TOUS,  miroir  limpide  des  lacs,  qui  souriez  mélancoliquement  au 
ciel  en  reflétant  Timposante  stature  des  neiges  éternelles  :  votre 
existence  et  votre  beauté  ne  sont  ducs  qu'à  ce  fluide  léger  et  puis- 
sant étendu  sur  le  globe  terrestre.  Sans  lui,  nulle  de  ces  perspec- 
tives, nulle  de  ces  nuances  n'existerait.  Au  lieu  d'un  ciel  d'azur, 
nous  n'aurions  qu'un  espace  noir  insondable;  au  lieu  des  sublimes 
levers  et  couchers  de  soleil,  le  jour  et  la  nuit  se  succéderaient  brus- 
qaement;  au  lieu  de  ces  demi-teintes  qui  font  régner  une  douce 
lomière  partout  où  Phœbus  ne  lance  pas  directement  ses  flèches 
éblouissantes,  il  n'y  aurait  de  clarté  qu'aux  points  éclairés  par 
Tastre  brillant,  et  l'obscurité  partout  ailleurs  :  notre  planète  n'of* 
frirait  aucune  demeure  habitable. 


I 

J 


CHAPITRE  I. 


LE  JOUR. 


Si  rAtmosphère  remplit^  sur  notre  planète^  le  rôle  fondamental 
d^organisatrice  de  la  vie^  si  tous  les  étres^  végétaux  et  apimaux^ 
sont  constitués  pour  respirer  dans  son  sein  et  construire  à  l'aide  de 
ses  molécules  fluidiques  le  tissu  solide  des  organismes^  nous  allons 
admirer  maintenant  que  cette  brillante  atmosphère  est  encore  la 
grande  joie  de  la  nature  ;  que  non-seulement  le  fond^  mais  encore 
la  forme  sont  dus  à  sa  présence;  que  sans  elle  le  monde  se  traîne- 
rait péniblement  dans  Tespace,  triste  et  décoloré;  que  par  elle  il 
est  joyeusement  transporté  dans  les  champs  du  ciel^  au  milieu  des 
brises  et  des  parfums^  sur  une  couche  éthérée  de  pourpre  et  d  azur^ 
et  sous  Téclat  rayonnant  d'un  éternel  sourire. 

Voûte  bleue  d*un  ciel  calme  et  pur^  douce  coloration  des  aurores^ 
magnificences  enflammées  des  crépuscules^  beauté  charmante  des 
paysages  solitaires^  perspectives  vaporeuses  des  campagnes,  et 
Vous,  miroir  limpide  des  lacs,  qui  souriez  mélancoliquement  au 
ciel  en  reflétant  l'imposante  stature  des  neiges  éternelles  :  votre 
existence  et  votre  beauté  ne  sont  dues  qu'à  ce  fluide  léger  et  puis- 
sant étendu  sur  le  globe  terrestre.  Sans  lui,  nulle  de  ces  perspec- 
tives, nulle  de  ces  nuances  n'existerait.  Au  lieu  d'un  ciel  d'azur, 
nous  n'aurions  qu'un  espace  noir  insondable;  au  lieu  des  sublimes 
levers  et  couchers  de  soleil,  le  jour  et  la  nuit  se  succéderaient  brus- 
quement; au  lieu  de  ces  demi-teintes  qui  font  régner  une  douce 
lumière  partout  où  Phœbus  ne  lance  pas  directement  ses  flèches 
éblouissantes,  il  n'y  aurait  de  clarté  qu'aux  points  éclairés  par 
l'astre  brillant,  et  l'obscurité  partout  ailleurs  :  notre  planète  n'of- 
liiFait  aucune  demeure  habitable. 


138  LE    JOUR. 

Que  le  ciel  soit  pur  ou  couvert^  il  se  présente  toujours  à  nos 
yeux  sous  Taspect  d'une  voûte  surbaissée.  Loin  d'offrir  la  forme 
d'une  circonférence^  il  paraît  abaissé^  aplati^  au-dessus  de  nos  tè- 
tes, et  se  prolonger  insensiblement  en  descendant  peu  à  peu  jus- 
qu'à l'horizon.  Les  anciens  avaient  pris  cette  voûte  bleue  au  sé- 
rieux. Mais,  comme  le  dit  Voltaire,  c'est  aussi  intelligent  que  si  un 
ver  à  soie  prenait  sa  coque  pour  les  limites  de  l'univers.  Les 
astronomes  grecs  la  représentaient  comme  formée  d'une  substance 
cristalline  solide,  et  jusqu'à  Copernic  un  grand  nombre  d'astro- 
nomes l'ont  considérée  comme  aussi  solide  que  du  verre  fondu 
et  durci.  Les  poètes  latins  placèrent  sur  cette  voûte,  au-dessus 
des  planètes  et  des  étoiles  fixes,  les  divinités  de  l'Olympe  et 
l'élégante  cour  mythologique.  Avant  de  savoir  que  la  Terre  est 
dans  le  ciel  et  que  le  ciel  est  partout,  les  théologiens  avaient  in- 
stallé dans  l'empyrée  la  Trinité,  le  corps  glorifié  de  Jésus,  celui 
de  la  Vierge  Marie,  les  hiérarchies  angéliques,  les  saints  et  toute 
la  milice  céleste....  Un  intéressant  missionnaire  du  moyen  âge  ra- 
conte même  que,  dans  un  de  ses  voyages  à  la  recherche  du  Pa- 
radis terrestre,  il  atteignit  l'horizon  où  le  ciel  et  la  terre  se  touchent, 
et  qu'il  trouva  un  certain  point  où  ils  n'étaient  pas  soudés,  où  il 
passa  en  pliant  les  épaules  sous  le  couvercle  des  cieux....  Or  cette 
belle  voûte  n'existe  pas!  Déjà  je  me  suis  élevé  en  ballon  plus  haut 
que  l'Olympe  grec,  sans  être  jamais  parvenu  à  toucher  cette  tente 
qui  fuit  à  mesure  qu'on  la  poursuit,  comme  les  pommes  de  Tantale. 

Mais  quel  est  donc  ce  bleu  qui  certainement  existe,  et  dont  le 
voile  nous  cache  les  étoiles  pendant  le  jour? 

Cette  voûte,  que  nos  regards  contemplent,  est  formée  par  les  cou- 
ches atmosphériques  qui,  en  réfléchissant  la  lumière  émanée  du  So- 
leil, interposent  entre  l'espace  et  nous  une  sorte  de  voile  fluidi- 
que  qui  varie  d'intensité  et  de  hauteur  suivant  la  densité  variable 
des  zones  aériennes.  On  a  été  très-longtemps  à  s'affranchir  de 
cette  illusion,  et  à  constater  que  la  forme  et  les  dimensions  de 
la  voûte  céleste  changent  avec  la  constitution  de  l'Atmosphère, 
avec  son  état  de  transparence,  avec  son  degré  d'illumination. 

Une  partie  des  rayons  lumineux  envoyés  par  le  Soleil  à  notre 
planète  est  absorbée  par  l'air,  l'autre  réfléchie;  l'air  néanmoins 
n'agit  pas  également  sur  tous  les  rayons  colorés  dont  se  compose 
la  lumière  blanche  :  il  se  comporte  comme  un  verre  laiteux,  laisse 
passer  plutôt  les  rayons  de  l'extrémité  rouge  du  spectre  solaire, 
et  réfléchit  au  contraire  les  rayons  bleus;  mais  cette  différence  n'est 
sensible  que  lorsque  la  lumière  traverse  de  grandes  masses  d  air. 


LA    COULEUR    DU    CIEL.  139 

De  Saussure  a  fait  voir  que  la  couleur  bleue  du  ciel  est  due  à  la 
réflexion  de  la  lumière^  et  non  pas  à  une  couleur  propre  aux 
particules  aériennes.  Si  Tair  était  bleu^  dit-il^  les  montagnes 
éloignées  et  couvertes  de  neige  deyraient  paraître  bleues,  ce  qui 
n*est  pas.  Une  expérience  de  Hassenfratz  prouve  aussi  que  le 
rayon  bleu  est  réfléchi  avec  plus  de  force.  En  effet,  plus  la  couche 
atmosphérique  qu*un  rayon  traverse  est  épaisse,  et  plus  les  rayons 
bleus  disparaissent  pour  laisser  la  place  aux  rouges;  or,  quand 
le  soleil  est  près  de  Thorizon,  le  rayon  parcourt  une  plus  grande 
épaisseur  d*air;  aussi  cet  astre  nous  paraît-il  rouge,  pourpre  ou 
jaune.  Les  rayons  bleus  manquent  souvent  aussi  dans  les  arcs-en- 
ciel  qui  apparaissent  peu  de  temps  avant  le  coucher  du  soleil. 

Nous  verrons  plus  loin  que  c'est  la  vapeur  d*eau  répandue  dans 
1  air  qui  joue  le  rôle  principal  dans  cette  réflexion  de  la  lumière 
à  laquelle  est  due  Tazur  du  ciel  et  la  clarté  diffuse  du  jour. 

Tout  récemment,  John  Tyndall,  le  savant  professeur  anglais, 
vient  de  reproduire  la  couleur  bleue  du  ciel  et  la  teinte  des  nua- 
ges dans  une  expérience  de  Tlnslitution  royale.  On  introduit  dans 
un  tube  de  verre  de  la  vapeur  de  diverses  substances,  soit  de  ni- 
trite  de  butyle,  soit  de  benzine,  soit  de  sulfure  de  carbone.  Puis 
on  fait  passer  un  faisceau  de  lumière  électrique  à  travers,  et  Ton 
augmente  à  volonté  la  condensation  et  la  raréfaction  de  la  va- 
peur. Dans  tous  les  cas  où  les  vapeurs  employées,  quelle  qu'en 
soit  la  nature,  sont  suffisamment  atténuées,  la  réflexion  de  la 
lumière  se  manifeste  d'abord  par  la  formation  d'un  nuage  bleu 
de  cieL  II  y  a,  je  suppose,  dans  le  tube,  une  demi-atmosphère 
d'air  mélangé  avec  la  vapeur,  et  une  autre  demi-atmosphère  d'air 
ayant  passé  à  travers  de  l'acide  chlorhydrique.  On  varie  pour 
1  étude  la  proportion  comme  la  densité  des  gaz. 

Le  nuage  vaporeux,  après  avoir  offert  d'abord  la  teinte  bleue, 
se  condense  et  blanchit,  et,  en  s'épaississant,  devient  absolument 
semblable  aux  véritables  nuages,  offrant  à  la  polarisation  les 
mêmes  variations  de  phénomènes. 

L'air  atmosphérique  est  un  des  corps  les  plus  transparents  qui 
soient  connus  ;  quand  il  n'est  point  chargé  de  brouillards  ou  obs- 
curci par  d'autres  corps  nous  pouvons  voir  des  objets  placés  à 
une  très-grande  distance  :  les  montagnes  ne  disparaissent  à  nos 
regards  que  lorsqu'elles  se  trouvent  au-dessous  de  l'horizon. 
Mais,  malgré  son  &ible  pouvoir  absorbant,  l'air  n'est  cependant 
pas  complètement  transparent.  Ses  molécules  absorbent  un  por- 
tion de  la  lumière  qu'elles  reçoivent,  en  laissent  passer  une  par 


140  LE    JOUR. 

lie  et  réfléchissent  la  troisième  :  de  là  vient  qu'elles  donnent  nais- 
sance à  une  voûte  apparente^  illuminent  les  objets  terrestres  que 
le  soleil  n'éclaire  pas  directement^  et  déterminent  une  transition 
insensible  entre  le  jour  et  la  nuit. 

On  peut  s'assurer  par  des  observations  journalières  de  TafiTai- 
blissement  de  la  lumière  solaire  pendant  son  passage  à  travers 
l'Atmosphère.  Si  l'on  considère  pendant  plusieurs  jours  le  même 
objet  situé  près  de  l'horizon^  on  constate  qu'il  est  tantôt  très-visible^ 
tantôt  beaucoup  moins.  La  distance  à  laquelle  les  détails  dispa- 
raissent est  tantôt  plus  petite^  tantôt  plus  grande  :  on  peut  s'en 
convaincre  par  des  mesures  directes  et  exprimer  la  transparence 
de  l'air  par  des  nombres^  comme  de  Saussure  l'a  fait  au  moyen 
de  son  diaphanamèlre. 

La  distance  à  laquelle  les  objets  disparaissent  ne  dépend  pas 
uniquement  de  l'angle  visuel^  mais  encore  de  leur  mode  d*éclai- 
rement  et  du  contraste  que  leur  couleur  fait  avec  les  objets  envi- 
ronnants. C'est  ce  qui  explique  pourquoi  les  étoiles^  malgré  leur 
petit  diamètre^  sont  si  visibles  sur  la  voûte  du  ciel.  Il  en  est  de 
même  des  objets  terrestres  :  on  a  de  la  peine  à  distinguer  un 
homme  lorsqu'il  se  projette  sur  des  champs  ou  des  surfaces  noi- 
res^ mais  il  est  très-visible  s'il  est  placé  sur  une  élévation  de  ma- 
nière à  se  projeter  sur  un  ciel  éclairé  :  de  là  les  illusions  d'op- 
tique si  communes  dans  les  pays  de  montagnes. 

Tandis  que  la  chaîne  des  Alpes  vue  de  la  plaine  à  une  grande 
distance  est  nettement  visible  dans  ses  moindres  contours,  le 
spectateur  placé  sur  un  de  ses  sommets  ne  distingue  presque  rien 
dans  la  plaine.  Du  Faulhorn^  par  exemple,  on  distingue  avec  une 
grande  netteté  la  chaîne  des  hautes  Alpes,  mais  que  tout  reste  con- 
fus dans  la  plaine.  Les  sommets  du  Pilate,  la  forêt  Noire  et  les 
Vosges,  à  une  grande  distance,  sont  nettement  dessinés,  tandis 
que  rien  n'est  distinct  dans  la  plaine  entre  les  Alpes  et  le  Jura. 
Tous  ceux  qui  ont  passé  quelques  mois  sur  les  lacs  et  les  monta  • 
gnes  de  la  Suisse  ont  fait  la  même  observation  sur  la  variation  de 
la  visibilité  des  objets. 

Pour  mesurer  l'intensité  de  la  couleur  bleue,  de  Saussure  a  in- 
venté le  cyanomètre,  qui  se  compose  simplement  d'une  bande  de 
papier  divisée  en  30  rectangles  dont  le  premier  est  de  bleu  de  colbalt 
le  plus  foncé,  tandis  que  le  dernier  est  presque  blanc,  les  rectan- 
gles intermédiaires  offrent  toutes  les  nuances  imaginables  entre  le 
bleu  foncé  et  le  blanc.  Si  l'on  trouve  que  le  bleu  de  l'un  de  ces 
rectangles  est  identique  avec  celui. du  ciel^  alors  on  explique  cette 


LA    COULEUR    DU    CIEL.  141 

identité  par  un  numéro  correspondant  à  Tun  des  rectangles^  et 
tout  se  réduit  à  dresser  l^écbelie  de  Tinstrument. 

Humboldt  a  perfectionné  Tappareil  de  Saussure  et  l'a  mis  en 
état  de  donner  des  mesures  très-délicates  de  la  teinte  bleue.  (On 
peut  même  se  souvenir  à  ce  propos  de  la  boutade  de  lord  Byron^ 
qiii  avait  proposé  de  s*en  servir,  pour  apprécier  la  nuance  exacte 
des  bas-bleu.) 

La  contemplation  seule  du  ciel  nous  prouve  déjà  que  sa  cou- 
leur n*est  pas  la  même  à  tous  les  points  d'une  même  verticale  ; 
elle  est  ordinairement  plus  foncée  au  zénitb ,  puis  s'éclaircit  ver& 
rhorizon,  où  elle  est  souvent  complètement  blanche.  Le  contraste 
devient  encore  plus  frappant  par  Tusage  du  cyanomètre.  Ainsi^ 
on  trouve  parfois  que  la  couleur  correspond  au  numéro  23^  dans 
le  voisinage  du  zénith^  et  au  numéro  4  près  de  Thorizon.  Mais  la 
couleur  de  la  même  partie  du  ciel  change  aussi  assez  régulièrement 
pendant  le  jour^  en  ce  qu  elle  devient  plus  foncée  depuis  le  matin 
jusqu'à  midi^  et  redevient  plus  claire  depuis  ce  moment  jusqu'au 
soir.  Dans  nos  climats^  le  ciel  a  la  couleur  bleue  la  plus  foncée  lors- 
qu'après  une  pluie  de  plusieurs  jours  le  vent  d'est  chasse  les  nuages. 

La  couleur  du  ciel  est  modifiée  par  la  combinaison  de  trois  tein- 
tes :  le  bleu  qui  est  réfléchi  par  les  particules  aériennes^  le  noir 
de  l'espace  infini^  qui  forme  le  fond  de  l'Atmosphère^  et  enfin  le 
blanc  des  vésicules  de  brouillard  et  des  flocons  de  neige^  qui  na- 
gent dans  les  hauteurs.  Quand  nous  nous  élevons  assez  haut  dans 
1  Atmosphère^  nous  laissons  une  grande  partie  des  vésicules  de 
vapeur  au  dessous  de  nous.  Ainsi  les  rayons  blancs  arrivent  à  l'œil 
en  moindre  proportion^  et^  le  ciel  étant  couvert  de  moins  de  par- 
ticides  qui  réfléchissent  la  lumière^  sa  couleur  devient  d'un  bleu 
plus  foncé.  «  Au-dessus  de  3000  mètres  de  hauteur^  le  ciel  parait 
obscur  et  impénétrable^  disais-je  dans  une  communication  à  Tlnsti- 
tut  (juillet  1 868 j  sur  mes  Études  météorologiques  faites  en  ballon^ 
sa  nuance  est  un  gris- bleu  foncé  dans  les  régions  qui  avoisinent  le 
zi'Qith;  il  est  bleu-azur  dans  la  zone  élevée  de  40  à  50  degrés^  bleu 
pâle  et  blanchissant  en  approchant  de  l'horizon.  L'obscurité  du  ciel 
supérieur  est  ordinairement  proportionnelle  à  la  décroissance  de 
rhumidité.  Lorsque  l'Atmosphère  est  très-pure^  il  semble  qu'un 
léger  voile  bleu  transparent  s'interpose  au-dessous  de  nous^  entre 
la  nacelle  et  les  intenses  colorations  de  la  surface  terrestre.  » 

La  nature  du  sol  joue  un  rôle  important  dans  ces  efi'ets  de  ré- 
fleiionet  de  transparence  atmosphérique. 

Dans  les  régions  où  existent  de  vastes  surfaces  presque  dénuées 


142  LE    JOUR. 

de  végétation^  comme  dans  une  grande  partie  de  TAfrique^  Tair  est 
très-sec  et  perd  une  partie  de  sa  transparence^  à  cause  surtout  des 
poussières  enlevées  par  les  vents  et  de  l'absence  des  grandes  pluies 
pour  nettoyer  r air.  Dans  les  autres  parties  de  la  zone  intertropicale, 
sur  TAtlantique,  sur  le  continent  américain,  dans  les  îles  de  la 
mer  dû  Sud  et  dans  certaines  régions  de  Flnde,  la  vapeur  d*eau  à 
Tétat  de  gaz  transparent  est  abondamment  mêlée  à  l'air,  et  au 
lieu  de  la  couleur  bleu  grisâtre  qu'il  possède  dans  nos  climats  et 
dans  les  déserts  sablonneux,  le  ciel  présente  une  teinte  d'un  bleu 
d'azur  vigoureusement  accentué  qui  lui  donne  un  caractère  spécial 
dans  la  région  du  zénith,  et  même  parfois  jusqu'à  l'horizon. 

La  surface  courbe  qui  limite  l'Atmosphère  étant  parallèle  à  celle 
de  la  Terre,  et  son  épaisseur  étant  nulle,  comparée  à  la  masse  du 
sphéroïde  terrestre,  nous  pouvons  admettre  que  le  plan  de  la  por- 
tion de  l'Atmosphère  que  l'œil  peut  embrasser  est  sensiblement 
parallèle  à  Thorizon.  Si  le  soleil  était  au  zénith,  ses  rayons  par- 
courraient le  chemin  le  plus  court  pour  arriver  jusqu'à  nous;  plus 
le  soleil  s'approche  de  l'horizon,  plus  l'épaisseur  aérienne  que 
les  rayons  ont  à  parcourir  devient  considérable,  et  par  conséquent 
plus  l'éclat  des  rayons  s'affaiblit  :  c'est  ce  que  l'expérience  prouve 
tous  les  jours.  La  lumière  du  soleil  ou  de  la  lune  à  leur  passage 
au  méridien  est  éblouissante,  tandis  qu'on  peut  regarder  ces 
astres, à  l'œil  nu  lorsqu'ils  sont  rapprochés  de  l'horizon;  par  la 
même  raison  les  régions  situées  près  de  Thorizon  paraissent 
toujours  dépourvues  d'étoiles. 

La  couleur  du  ciel  est  donc  expliquée  par  la  réflexion  de  la  lu- 
mière sur  les  molécules  de  la  vapeur  d'eau  invisiblement  répan- 
due dans  l'air.  Maintenant,  comment  expliquerons-nous  la  forme 


Fig.  50.  —  Premier  e!îetde  perspective. 

très-sensible  de  voûte    surbaissée  offerte  par  le  ciel  soit  couvert 
soit  même  affranchi  de  tout  nuage? 

Pour  moi,  je  m'explique  ce  surbaissement  de  la  voûte  appa- 
rente du  ciel  par  un  simple  effet  de  perspective. 


LA    VOUTE    CÉLESTE. 


143 


Je  suppose  que  nous  ayons  devant  nous  une  avenue  de  peu- 
pliers d'^e  hauteur  (fig.  50).  Tout  le  monde  sait  que  cette  hau- 
teur Ta  aller  en  diminuant  selon  la  distance^  et  que  les  peupliers 
de  l'extrémité  de  Tavenue  arriveront  à  se  confondre  même  avec  la 
sarbee  générale  du  sol. 

Les  pieds  des  arbres  restent  sur  une  surface  horizontale 
parce  que  nous  sommes  sur  le  sol.  C'est  par  la  ligne  de  faite 
que  sopëre  Tinclinaison  vers  la  terre.   Si  nous  étions  perchés 


Fig.  51 .  —  Second  effet  de  perspective. 


sur  le  premier  arbre,  les   têtes  resteraient  au  niveau  de  notre 
œil,  et  c  est  par  le  bas  que  la  diminution  perspective  s'opérerait 
fig.  51). 

Le  même  raisonnement  peut  s'appliquer  aux  nuages.  A  partir 
de  ceux  qui  sont  à  notre  zénith,  perpendiculairement  au-dessus 
de  nos  têtes,  ils  vont  en  s'abaissant  progressivement,  selon  leurs 
distances  jusqu'à  l'horizon. 

Lorsqu'on  a  dépassé  les  nuages  en  ballon,  on  ne  les  voit  point 
8*abaisser  comme  une  voûte  sur  la  terre,  mais  s'étendre  comme  la 
surface  plane  d'un  immense  océan  de  neige. 

Lorsqu'on  atteint  une  hauteur  de  quelques  kilomètres  seule- 
ment au-dessus  d'eux,  on  les  voit  courbés  en  sens  contraire. 

Par  un  ciel  pur,  la  surface  de  la  terre,  vue  d'une  grande  hau- 
teur, est  creuse  au-desspus  de  la  nacelle  et  se  relève  lentement 
tout  autour  jusqu  à  l'horizon  circulaire.  Loin  de  paraître  bombée 
comme  on  pourrait  s'y  attendre  en  supposant  qu'à  une  grande 
hauteur  dans  l'Atmosphère  on  reconnaîtrait  déjà  la   sphéricité 
du  globe,  la  surface  du  sol  se  creuse  au-dessous  de  nous,  pour 
s Vlever  jusqu'à  l'horizon  qui  semble  rester  toujours  à  la  hauteur 
de  notre  œil.    Cette  illusion  s'explique  de  la  même  faron   que 
la  précédente.    Supposons   qu'une   centaine    de    ballons    soi«*nt 
retenus   captifs   chacun  par   un  câble  à  une  égale  hauteur  (  par 


144 


LE    JOUR. 


î  Tï  n  n  '' 


0    9 


Fig.  53.  —  La  perspective. 


exemple  mille  mètres},  et  que  nous  soyons  dans  le  premier 

de  ces  aérostats  alignés  en  file.  Us  se 
tiennent  tous  à  la  hauteur  de  notre 
œil.  Mais  les  lignes  qui  les  ratta- 
chent à  la  terre  vont  diminuer  de 
—  longueur  apparente  suivant  leurs 
distances  à  notre  œil.  Le  câble  situé 
à  deux  kilomètres  de  nous,  nous  pa- 
raîtra moitié  plus  petit  que  celui  situé  à  un  kilomètre.  Or  c'est 
par  le.  bas  que  les  longueurs  diminueront  de  plus  en  plus, 
puisque  tous  les  aérostats  sont  au  niveau  de  notre  œil  ;  et  comme 
le  raisonnement  est  applicable  à  quelque  direction  que  ce  soit,  on 
voit  que  la  surface  visible  entière  de  la  terre  se  relève  par  la  pers- 
pective jusqu'au  plan  horizontal  passant  par  Tœil  de  robser>a- 
teur. 

Cet  aspect  de  la  terre  se  creusant  en  cuvette  m'a  extraordinai- 
rement  surpris   la  première  fois  que  je  Tai  remarqué  en  ballon, 

car  à  la  hauteur  où  je 

Y -^    me  trouvais ,  j  espérais 

la  voir  bombée. 

Ainsi  l'abaissement  de 
la  voûte  apparente  du 
ciel  au-dessus  de  nos 
têtes  est  dû  à  un  effet  de  perspective,  d'autant  plus  facile  à  jus- 
tifier, que  nos  yeux  ne  jugent'  pas  du  tout  les  longueurs  verti- 
cales de  la  même  manière  que  les  longueurs  horizontales.  Un  ar- 
bre de  quinze  mètres  de  hauteur  nous  paraît  beaucoup  plus 
long  couché  que  debout.  Une  tour  de  cent  mètres  de  hauteur 
nous  paraîtrait  beaucoup  plus  longue  couchée  sur  le  sol  que 
perdue  dans  Tair.  Ayant  T habitude  de  marcher  et  non  de 
nous  élever,  nous  apprécions  les  longueurs  à  leur  juste  valeur, 
tandis  que  les  hauteurs  restent  en  dehors  de  notre  jugement 
direct. 

Il  résulte  de  cette  forme  apparente  de  la  voûte  céleste  que  les 
constellations  nous  paraissent  beaucoup  plus  grandes  vers  Fho- 
rizon  quau  zénith  (exemples  :  la  Grande-Ourse  quand  elle  rase 
rhorizon  et  Orion  à  son  lever},  et  que  le  soleil  et  la  lune  offrent 
un  disque  plus  large  à  leur  lever  et  à  leur  couclier  qu'au  moment 
de  leur  culmination. 

11  en  résulte  encore  que  nous  nous  trompons  constamment  dans 
lévaluation  directe  de  la  hauteur  des  astres  au-dessus  de  Thorizon. 


Fig.  53.  —  La  surface  de  la  terre,  vue  d'un  baUon. 


LA    VOUTE    CÉLESTE. 


145 


Une  étoife  qui  est  à  45® de  hauteur,  c'est-à-dire  juste  au  milieu  du 
chemin  entre  Thorizon  et  le  zénith,  nous  paraît  singulièrement 
plus  haute,  et  lorsque  nous  montrons  du  doigt  une  étoile  que 
nous  jugeons  à  45®,  il  se  trouve  qu'elle  n'est  qu'à  30*. 

Les  traités  modernes  de  physique  et  de  météorologie  ne  se  sont 
pas  occupés  de  cette  curieuse  question  de  l'aspect  du  ciel.  Je  la 
trouve  discutée  dans  quelques  ouvrages  des  dix-septième  et  dix-hui- 
tième siècles,  mais  plutôt  sous  un  certain  aspect  philosophique  que 
dans  son  explication  purement  géométrique.  Après  une  grande  que- 
relle de  Mallebranche  et  Régis  sur  ce  point,  Robert  Smith  l'exa- 
mina dans  son  optique  (1728),  et  conclut  que  le  diamètre  ho- 
rizontal de  la  voûte  céleste  doit  nous  paraître  six  fois  plus  long 
que  le  diamètre  vertical.  Il  pense  que  cet  effet  est  dû  à  ce  que 
ff  notre  vue  ne  s'étend  distinctement  que  jusqu'au  point  où  les 
objets  font^  dans  notre  œil,  un  angle  de  la  huit  millième  par- 
tie d'un   pouce,  de  sorte  que  tous  les  objets  s'abaissent  pour 


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Fi^.  54.  —  Explication  de  la  voûte  apparente  du  ciel  et  de  ses  effets. 


nous  à  l'horizon  à  la  distance  de  25000  pieds,  ou  une  lieue  et 
deux  tiers.  »  Voltaire,  dans  son  édition  de  la  Philosophie  de  Nrw 
ton  et  dans  son  Dictionnaire  philosophique,  développe  ce  sujet 
controversé.  «  Les  lois  de  l'optique,  dit-il,  fondées  sur  la  nature, 
des  choses,  ont  ordonné  que  de  notre  petit  globe  nous  verrons 
toujours  le  ciel  matériel  comme  si  nous  en  étions  le  centre,  quoi- 
que nous  soyons  loin  d'être  centre;  que  nous  le  verrons  toujours 
comme  une  voûte  surbaissée,  quoiqu'il  n'y  ait  d'autre  voûte  que 
celle  de  notre  atmosphère,  laquelle  n'est  point  surbaissée; 

«  Que  nous  verrons  toujours  les  astres  roulant  sur  cette  voûte, 
et  comme  dans  un  m^me  cercle,  quoiqu'il  n'y  ait  que  les  planètes 
qui  marchent  ainsi  que  nous  dans  l'espace; 

•       10 


146  LE    JOUR. 

«  Que  notre  soleil  et  notre  lune  nous  paraîtront  toujours  d  un 
tiers  plus  grands  à  riiorizon  qu'au  zénith^  quoiqu'ils  soient  plus 
près  de  l'observateur  au  zénith  qu'à  l'horizon.  » 

Puis  traçant  une  courbe  analogue  à  la  précédente^  il  ajoute  : 
«  Voici  en  quelle  proportion  le  soleil  et  la  lune  doivent  être  aperçus 
dans  la  courbe  Â  B,  et  comment  les  astres  doivent  paraître  plus 
rapprochés  les  uns  des  autres  dans  la  même  courbe  : 

«  Telles  sont  les  lois  de  l'optique^  telle  est  la  nature  de  nos 
yeux^  que  le  ciel  matériel^  les  nuages^  la  lune^  le  soleil  qui  est  si 
loin  de  nous^  les  planètes  qui  en  sont  encore  plus  loin^  tous  les 
astres  placés  à  des  distances  encore  plus  immenses,  comètes, 
météores,  tout  doit  nous  paraître  dans  cette  voûte  surbaissée 
composée  de  notre  atmosphère. 

«  Pour  moins  compliquer  cette  vérité,  observons  seulement  ici 
le  soleil,  qui  semble  parcourir  le  cercle  A  B.  Il  doit  nous  paraître 
au  zénith  plus  petit  qu'à  quinze  degrés  au-dessous,  à  trente  degrés 
encore  plus  gros,  et  enfin  à  l'horizon  encore  davantage;  tellement 
que  ses  dimensions  dans  le  ciel  inférieur  décroissent  en  raison  de 
ses  hauteurs  dans  la  progression  suivante  : 

A  rhorizon 100 

A  quinze  degrés 68 

A  trente  degrés 50 

A  quaraiite-i'inq  degrés 40 

cf  Ses  grandeurs  apparentes  dans  la  voûte  surbaissée  sont  comme 
ses  hauteurs  apparentes;  et  il  en  est  de  même  de  la  lune  et  d'une 
comète.  Obser\ons  les  deux  étoiles  qui,  étant  à  une  prodigieuse 
distance  Tune  de  l'autre  et  à  des  profondeurs  très- différentes  dans 
l'immensité  de  l'espace,  sont  considérées  ici  comme  placées  dans 
le  cercle  que  le  soleil  semble  parcourir.  Nous  les  voyons  distantes 
l'une  de  l'autre  dans  le  grand  cercle,  se  rapprochant  dans  le  petit 
par  les  mêmes  lois.  » 

Voltaire  ne  s'est  pas  donné  la  peine  d'expliquer  la  cause  de 
celte  apparence.  Le  mathématicien  Euler,  dans  ses  «  Lettres  à  une 
princesse  d'Allemagne  »  (1762;,  consacre  plusieurs  chapitres  à 
cette  explication.  Elle  peut  se  résumer  en  quelques  mots  :  Tla 
lumière  des  astres  qui  se  trouvent  vers  Thorizon  est  beaucoup 
affaiblie,  parce  que  leurs  rayons  ont  un  plus  grand  chemin  à  par- 
courir dans  notre  basse  atmosphère  que  lorsque  les  astres  se 
trouvent  à  une  certaine  hauteur;  2''  étant  moins  lumineux,  nous 
les  jugeons  plus  loin,  car  nous  jugeons  plus  proches  les  objets  les 
plus  éclairés;  ex.  :  un  incendie,  une  lumière  de  nuit,  nous  pa- 


Pig.  M.  —  Jour  lunaire. 


LA    VOUTE    CÉLESTE.  149 

raissent  plu8  proches  qu*ils  ne  le  sont;  tout  l'art  de  la  peinture 
qui  représente  une  perspective  sur  une  toile  plate  est  fondé  sur  la 
différence  d'intensité  des-  tons  ;  3^  cet  éloignement  apparent  des 
objets  célestes  près  de  l'horizon  donne  naissance  à  la  voûte  ima- 
ginaire surbaissée  du  ciel. 

L'arrangement  logique  de  ces  deux  derniers  points  paratt  in- 
verse de  la  théorie  exposée  plus  haut.  On  peut  voir  cependant  que 
ces  deux  £siits  ne  dérivent  pas  successivement  l'un  de  l'autre^ 
mais  sont  simultanés  dans  notre  observation.  La  perspective  est 
due  à  la  distance  et  à  l'affaiblissement  de  la  clarté^  et  elle  rend 
parfaitement  compte  de  la  forme  apparente  offerte  par  les  couches 
atmosphériques^  et  des  variations  de  grandeurs  suivant  l'élévation 
au-dessus  de  l'horizon.  C'est  là  un  double  effet  de  perspective  géo- 
métrique et  de  perspective  lumineuse. 

Ainsi  s'expliquent^  par  les  jeux  multiples  de  la  lumière^  l'état 
du  jour  à  la  surface  de  notre  planète^  l'aspect  variable  du  ciel^  et 
la  diversité  optique  de  l'Atmosphère  suivant  les  lieux  et  les  heures. 

Nous  n'apprécions  pas  la  beauté  ni  l'importance  pratique  de  la 
lumière  diffuse^  parce  que  nous  avons  l'habitude  de  nous  en  servir 
sans  cesse.  Un  séjour  de  quelques  heures  dans  notre  voisine  la 
Lune  serait  suffisant  pour  nous  montrer  toute  l'extrême  distance 
qui  sépare  un  jour  atmosphérique  d'un  jour  sans  air. 

Comme  l'exprimait  J.  B.  Biot  dans  une  image  fort  juste^  l'air 
est  autour  de  la  Terre  comme  une  sorte  de  voile  brillant^  qui  mul- 
tiplie et  propage  la  lumière  du  soleil  par  une  infinité  de  répercus- 
sioas.  C'est  par  lui  que  nous  avons  le  jour  lorsque  le  soleil  ne 
parait  pas  encore  sur  l'horizon.  Après  le  lever  de  oet  astre,  il  n'y 
a  pas  de  lieu  si  retiré,  poui*vu  que  l'air  puisse  s'y  introduire,  qui 
n'en  reçoive  de  la  lumière,  quoique  les  rayons  du  soleil  n'y  arri- 
Tontpas  directement.  Si  l'Atmosphère  n'existait  pas,  chaque  point 
de  la  surface  terrestre  ne  recevrait  de  lumière  que  celle  qui  lui 
tiendrait  directement  du  soleil.  Quand  on  cesserait  de  regarder 
cet  astre  ou  les  objets  éclairés  par  ses  rayons,  on  se  trouverait 
aussitôt  dans  les  ténèbres  :  aucune  demeure  habitable!  monde 
sans  villes  et  sans  habitations.  Les  rayons  solaires  réfléchis  par 
la  terre  iraient  se  perdre  dans  l'espace,  et  l'on  éprouverait  tou- 
jours un  froid  excessif.  Le  soleil,  quoique  très-près  de  l'horizon, 
brillerait  de  toute  sa  lumière;  et,  immédiatement  après  son  cou- 
cher, nous  serions  plongés  dans  une  obscurité  absolue.  Le  matin, 
lorsque  cet  astre  reparaîtrait  sur  l'horizon,  le  jour  succéderait  à 
1a  nuit  avec  la  même  rapidité. 


150  LE    JOUR. 

L'efîet  étrange  de  Tabseoce  d'Atmosphère  serait  bien  plus  com- 
plet et  bien  plus  saisissant^  s*il  nous  était  donné  de  nous  transpor- 
ter sur  notre  satellite.  Comparons  le  riant  spectacle  que  nous  offre 
la  Terre^  en  partie  couverte  de  son  manteau  humide  et  ondoyant, 
sillonnée  de  fleuves;  comparons,  dis-je,  ce  spectacle  à  laspect 
morne  de  la  Lune,  avec  son  sol  de  pierre  ou  de  métal  déchiré, 
crevassé  et  si  rudement  bouleversé  dans  ses  vastes  déserts  mon- 
tagneux; avec  ses  volcans  éteints  et  ses  pics  semblables  à  de 
gigantesques  tombeaux;  avec  son  ciel  noir  invariable  et  sans 
forme,  dans  lequel  régnent  jour  et  nuit  des  étoiles  non  scintil- 
lantes, le  Soleil  et  la  Terre.  Là  les  jours  ne  sont  en  quelque  sorte 
que  des  nuits  éclairées  par  un  soleil  sans  rayons.  Point  d  aurore 
le  matin,  point  de  crépuscule  le  soir,  tes  nuits  sont  absolument 
noires.  Celles  de  Thémisphère  lunaire  qui  nous  regarde  sont 
éclairées  par  un  clair  de  terre  dont  le  premier  quartier  coïncide 
avec  le  coucher  du  soleil,  la  pleine  terre  avec  minuit  et  la  nou- 
velle terre  avec  le  lever.  Le  jour,  les  rayons  solaires  viennent  se 
briser,  se  couper  aux  arêtes  tranchantes,  aux  pointes  aiguës  des 
rochers,  ou  s'arrêter  court  aux  bords  abrupts  de  ses  abîmes, 
dessinant  ça  et  là  de  bizarres  figures  noires  aux  contours  anguleux 
et  tranchés,  et  ne  frappant  les  surfaces  exposées  à  leur  action 
que  pour  se  réfléchir  et  se  perdre  aussitôt  dans  Tespace,  ombres 
fantastiques  dressées  au  milieu  d'un  monde  sépulcral,  éternelle- 
ment muet  et  silencieux. 

La  peinture  qui  précède  a  été  destinée  à  nous  rappeler  les  magni- 
ficences du  jour  tpnrstre  varié  de  mille  nuances,  de  mille  réflexions, 
théâtre  de  Tactivité  et  de  la  vie.  J'ai  placé  en  contraste  le  jour  lu- 
naire. C'est  un  paysage  pris  dans  la  Lune  au  milieu  de  la  région 
montagneuse  d'Aristarque.  Il  n'y  a  que  du  blanc  et  du  noir.  Les 
roches  reflètent  passivement  la  lumière  du  soleil;  les  cratères  res- 
tent en  partie  ensevelis  dans  l'ombre;  des  clochers  fantastiques 
demeurent  dressés  comme  d'éternels  fantômes  sur  ce  cimetière 
glacé;  Tabsenee  d'Atmosphère  laisse  l'espace  noir  du  ciel  étoile 
dominer  constamment  ce  lugubre  théâtre,  auquel  la  terre  ne  pour- 
rait heureusement  rien  comparer  d'analogue. 


CHAPITRE  II. 


LE  SOIR. 


La  lumière^  en  nous  formant  par  sa  puissance  et  par  ses  jeux 
ce  magnifique  monde  atmosphérique  au  sein  duquel  nous  vivons^ 
donne  naissance  à  des  variations  qui  sans  cesse  s'opposent  à  Tuni- 
formité.  La  blancheur  des  rayons  lumineux  cache  dans  son  sein 
toutes  les  couleurs  et  toutes  les  nuances^  et  l'Atmosphère  non-  seu- 
lement baigne  les  paysages  terrestres  par  la  réflexion  multiple  de 
la  lumière  dans  tous  les  sens^  mais  encore  elle  décompose  cette 
lumière  par  la  réfraction,  et  jette  sur  notre  planète  l'ondoyante 
parure  d'un  ciel  toujours  changeant^  d'une  incessante  variabilité 
d'aspects  souriants  ou  sombres. 

Lorsqu'un  rayon  de  lumière  passe  d'un  milieu  transparent  dans 
un  autre^  il  subit  une  déviation  causée  par  la  différence  de  den- 
sité de  ces  milieux.  En  passant  de  l'air  dans  Teau^  le  rayon  se 
rapproche  de  la  verticale^  parce  que  l'eau  est  plus  dense  que  l'air. 
Un  bâton  plongé  dans  l'eau  paraît  courbé  à  la  surface  du  liquide^  et 
la  partie  plongée  semble  se  rapprocher  de  la  verticale.  Il  en  est 
de  même  d'un  rayon  qui  passe  d'une  couche  d'air  supérieure  dans 
ane  couche  d'air  inférieure,  puisque,  comme  nous  l'avons  vu,  les 
couches  inférieures  sont  plus  denses  que  les  supérieures. 

Les  rayons  de  différentes  couleurs,  dont  l'ensemble  constitue  la 
lumière  blanche,  ne  sont  pas  tous  également  réfrangibles.  Il 
résulte  de  cette  différence  qu'en  sortant  d'un  prisme  après  l'avoir 
traversé  ces  rayons  se  trouvent  séparés  proportionnellement  à  leur 
réfrangibilitéy  de  telle  sorte  qu'on  voit  la  lumière  blanche  dé- 
composée en  ses  éléments  constitutifs. 

En  réfractant  la  lumière,  l'air  produit  donc  deux  effets  distincts. 


152 


LE    SOIR. 


D*une  part  il  courbe  vers  la  terre  les  rayons  venus  des  astres, 
extérieurs  à  TAtmosphère,  de  telle  sorte  que  nous  voyons  le  So- 
leily  la  Lune^  les  planètes^  les  comètes^  les  étoiles^  plus  hauts  qu  ils 
ne  sont  en  réalité.  D  autre  part  il  opère  une  séparation  plus  ou 
moins  grande^  selon  son  état  de  transparence  et  de  densité^  entre 
les  divers  rayons  constitutifs  de  la  lumière. 

Le  premier  effet  produit  les  crépuscules;  le  second  leur  donne 
cette  douce  et  ondoyante  beauté  qui  flotte  dans  la  sérénité  des  soirs. 

La  réfraction  est  d'autant  plus  forte  que  le  rayon  lumineux  tra- 
verse TAtmosphère  plus  obliquement.  Les  observations  astronomi- 


~--  îhri^m     - 


Fig.  56.  —  Refraction  atmosphérique. 


ques  seraient  toutes  fausses^  quant  aux  positions^  si  Ton  ne  les 
corrigeait  de  cet  effet.  Ainsi  par  exemple  Tétoile  A  est  vue  ea  A'; 
Tastre  B  en  B';  il  n*y  a  qu'au  zénith  que  la  déviation  soit  nulle. 
Pour  ces  corrections  indispensables  on  a  construit  des  tables  de 
réfractions  établies  d'après  Thypollièse  d'une  disposition  uniforme 
des  diverses  couches  d'air  superposées.  Le  pouvoir  réfringent  de 
l'air  est  déterminé  dans  l'hypothcse  où  ce  fluide  ne  contiendrait 
que  de  l'oxygène  et  de  l'azote  :  mais  nous  avons  vu  qu'il  ren- 
ferme en  outre  de  4  à  6  dix-millièmes  d'acide  carbonique  et 
une  quantité  incessamment  variable  de  vapeur  d'eau.  Le  pou- 
voir réfringent  de  la  vapeur  d'eau  diffère  assez  peu  de  celui  de 
l'air  proprement  dit  pour  qu'on  puisse  négliger,  en  général,  la 
correction  qui  en  dépendrait.  On  n'a  besoin  de  tenir  compte  que 
de  la  température  et  de  la  pression  barométrique. 

Pour  montrer  de  quelles  quantités  la  réfraction  relève  les  objets 
extérieurs  à  l'Atmosphère,  je  choisis  dans  nos  tables  quelques 
nombres  dont  l'aspect  comparé  en  donnera  une  idée  suffisante.  Au 


LA    RÉFRACTION    ATMOSPHÉRIQUE.  163 

niveau  de  la  mer  et  à  la  température  moyenne  de  dix  degrés^ 
voici  quelle  inflexion  cette  propriété  donne  aux  rayons  lumineux. 
Les  réfractions  sont  naturellement  différentes^  selon  qu'on  ob- 
serve à  des  hauteurs  plus  ou  moins  élevées  au-dessus  du  niveau 
moyen  de  la  mer;  elles  diminuent  à  niesure  que  Ton  s*élève. 

TABLE  DES  RÉFRACTIONS 

Oi&Uncesaa  zen ilh.  Réfractions.  Distances  au  zénith.  Réfractions. 

90* 33'  kT  9           74® 3'  20*  8 

89 2k  22  3           72 2  57  7 

88 38  23  1            70 2  38  9 

87 Ik  28  7           65 :  2  k  k 

8ô 11  kS  8           60 1  40  7 

85 9  54  8           55 1  23  1 

84 8  30  3           50 1  9  k 

83 7  25  6           45 0  58  3 

82 6  34  7           40 0  48  9 

81 5  53  7           30 n  33  7 

80 5  20  0           20 0  21  2 

78 4  28  1            10 0  10  3 

76 3  50  0             J 0  0  0 

On  voit  qu'un  astre  situé  juste  à  Thorizon  est  relevé  de  plus  de 
33  minutes  d'arc,  c'est-à-dire  de  plus  d'un  demi-degré  ou  d'en- 
viron j^  de  la  distance  dç  l'horizon  au  zénith.  Le  soleil  et  la  lune 
n'ont  pas  33  minutes  de  diamètre.  Quand  ils  arrivent,  à  leur 
lever,  astronomiquement  à  l'horizon,  nous  les  voyons  donc  de 
toute  leur  épaisseur  plus  élevés  qu'ils  ne  sont  en  réalité.  Quand 
ils  se  lèvent  pour  notre  vue,  ils  sont  encore,  en  réalité,  tout 
entiers  au-dessous  de  notre  horizon.  De  même,  le  soleil  ne  se 
couche  en  apparence  qu'après  l'être  en  réalité. 

U  résulte  de  ce  relèvement  que  l'on  peut  voir  en  même  temps 
le  soleil  à  l'ouest  et  la  lune  à  l'est  au  moment  de  la  pleine  lune, 
et  même  une  éclipse  de  lune,  et  le  soleil  encore  sur  l^ horizon ^ 
quoique  le  globe  terrestre  se  trouve  alors  exactement  entre  les 
deux  astres,  et  qu'ils  soient  astronomiquement  tous  les  deux  au- 
dessous  de  l'horizon.  C'est  la  réfraction  qui  les  relève.  On  a  ob- 
sené  celte  curieuse  circonstance  dans  les  éclipses  de  lune  du 
16  juin  1666  et  du  26  mai  1668*. 

1.  Tout  récemment,  le  12  juillet  1870,  j'ai  pu  vérifier  le  môme  fait  à  Paris.  La 
Lune  entra  dans  la  pénombre  à  7^  45°»  du  soir,  et  le  Soleil  ne  se  coucha  que  5  mi- 
nutes plus  tard.  U  est  juste  d'ajouter  qu'il  fallait  être  prévenu  du  fait  pour  distin- 
guer la  présence  de  l'ombre  de  l'atmosphère  terrestre  sur  le  disque  de  la  lune  le- 
^^t,  aussi  rouge  que  celui  du  soleil  couchant. 


154  LE    SOIR. 

Par  la  même  déviation  des  rayons  lumineux^  le  soleil  et  la  lune 
paraissent  aplatis  à  leur  lever  et  à  leur  coucher^  la  réfraction 
agissant  suivant  la  verticale  pour  diminuer  le  diamètre  apparent 
de  Tastre  dont  les  rayons  traversent  les  couches  atmosphériques. 

La  durée  du  jour  se  trouve  donc  augmentée  par  le  relèvement 
du  soleil,  et  celle  de  la  nuit  se  trouve  diminuée  en  conséquence. 
Ce^t  ainsi  qu*à  Paris  le  plus  long  jour  de  Tannée  est  de  1G  heu- 
res 7  minutes  et  le  jour  le  plus  court  de  8  heures  11  minutes^  au 
lieu  de  1 5  heures  58  minutes  et  8  heures.  2  minutes,  durée  astro- 
nomique. On  voit  que  les  jours  à  Paris  sont  augmentés  de  9  mi- 
nutes par  cette  influence,  à  Tépoque  des  solstices;  ils  le  sont  seu- 
lement de  7  minutes  aux  équinoxes.  Au  pôle  horéal,  le  soleil 
parait  dans  le  plan  de  l'horizon,  non  pas  lorsqu'il  arrive  à  Téqui- 
noxe  du  printemps,  mais  lorsque  sa  déclinaison  boréale  n'est 
plus  que  d'environ  33  minutes;  il  reste  alors  visible  jusqu'à  l'é- 
poque où,  ayant  passé  à  Téquinoxe  d'automne,  il  a  repris  une 
déclinaison  australe  supérieure  à  33  minutes.  On  a  soin  de  teoir 
compte  de  cette  action  de  l'Atmosphère,  dans  le  calcul  des  heu- 
res du  lever  et  du  coucher  du  soleil  que  l'on  insère  dans  les  al- 
manachs. 

La  longueur  du  crépuscule  est  un  élément  utile  à  connaître  à 
divers  points  de  vue.  Elle  dépend  de  la  quantité  angulaire  dont 
le  soleil  est  abaissé  au-dessous  de  l'horizon  ;  mais  elle  est  modifiée 
en  outre  par  plusieurs  autres  circonstances,  dont  la  principale  est 
le  degré  de  sérénité  de  l'Atmosphère.  Immédiatement  après  le 
coucher  du  soleil,  la  courbe  qui  forme  la  séparation  entre  la  zone 
atmosphérique  directement  illuminée  et  celle  qui  ne  lest  que 
par  réflexion  se  montre  à  l'orient  quand  le  ciel  est  très-pur;  on 
l'appelle  courbe  crépusculaire.  Cette  courbe  monte  à  mesure  que 
le  soleil  descend,  et  quelque  temps  après  le  coucher  elle  tra- 
verse d'orient  en  occident  la  région  zénithale  du  ciel  :  cette 
époque  forme  la  fin  du  crépuscule  civil,  et  c'est  le  moment  où 
les  planètes  et  quelques  étoiles  de  première  grandeur  commen- 
cent à  paraître.  La  moitié  orientale  du  ciel  étant  soustraite  à  l'é- 
clairement  solaire,  la  nuit  commence  pour  toute  personne  placée 
dans  un  appartement  dont  les  fenêtres  regardent  à  l'orient.  Plus 
tard  la  courbe  crépusculaire  disparaît  elle-même  à  l'horizon 
occidental;  c'est  alors  la  fin  du  crépuscule  astronomique;  il  est 
nuit  close.  On  peut  estimer  que  le  crépuscule  civil  finit  lorsque 
le  soleil  est  abaissé  de  8*  sous  l'horizon,  et  qu'il  faut  un  abaisse- 
ment de  18°  pour  produire  la  fin  du  crépuscule  astronomique. 


LA    REFRACTION     ATMOSPHÉRIQUE.  165 

Les  phénomènes  crépusculaires  sont  à  peu  près  inconnus  sous 
les  tropiques;  là,  le  jour  naît  brusquement  et  l'obscurité  succède 
presque  sans  transition  à  la  lumière.  Cette  remarque  a  été  faite 
par  Bruce  dans  le  Sennaar,  où  cependant  l'air  est  si  transparent 
que  souvent  on  distingue  en  plein  jour  la  planète  Vénus;  dans 
riatérieur  de  l'Afrique,  la  nuit  succède  presque  immédiatement 
au  coucher  du  soleil.  A  Cumana,  dit  A.  de  Humboldt,  le  cré- 
puscule dure  à  peine  quelques  minutes,  quoique  pourtant  l'At- 


Fig.  ST.  — Dérormation  du  disque  solaire  par  la  réfraction. 

mosphère  soit  plus  haute  sous  les  tropiques  que  dans  les  autres 
riions. 

Voici  maintenant  les  longueurs  du  crépuscule  civil  et  du  cré- 
puscule astronomique  en  France  pour  les  diverses  saisons  et 
pour  le  1 5*  jour  de  chaque  mois.  En  ajoutant  cette  durée  à  l'heure 
du  coucher  du  soleil,  on  aura  l'époque  à  laquelle  Sntt  chacun  de 
ces  deux  crépuscules;  en  la  retranchant  de  l'heure  du  lever,  on 
wira  l'époque  de  leur  commencement.  La  France  est  comprise, 
des  Pyrénées  à  Dunkerque,  entre  le  42*  et  le  51'  degré  de  latitude. 
On  voit  que,  même  sur  cette  faible  distance,  les  heures  chan- 
^t  sensiblement  pour  les  différents  départements  de  notre  pays. 


156 


LE    SOIR. 


Le  plus  petit  crépuscule  civil  a  lieu  vers  le  29  septembre  et  le 
1 5  mars^  le  plus  grand  au  21  juin  ;  le  plus  court  crépuscule  astro- 
nomique tombe  au  7  octobre  et  au  6  mars^  le  plus  grand  au 
21  juin.  Au  delà  de  50°  de  latitude^  le  crépuscule  astronomique 
dure  toute  la  nuit  au  solstice  d  été. 


Table  des  jours  les  plus  longs 

ET  les  plus  courts. 


LATITUDE. 


Degrés. 
42 

4'4 

46 
48 
SO 


lUKEE   DU   JUL'R. 


Le  plus  long 
21  juin. 

Le 
•21 

plus  court 
décembre. 

H.   M. 

H.  M. 

15    13 

9    00 

15    28 

8    47 

15    44 

8    30 

16    02 

8    14 

16    24 

7     55 

TABLE  DE  LA  DUREE  DU  CRÉPUSCULE  CIVIL. 


Janvier 

Février 

Mars 

Avril 

Mai 

Juin 

Juillet 

Août 

Septembre 

Octobre 

Novembre...   . 
Décembre 


LATIIUDE. 


42« 

44« 

M 

M 

34 

35 

31> 

33 

31 

32 

32 

33 

35 

36 

37 

39 

36 

38 

33 

34 

31 

32 

31 

32 

33 

34 

34 

36 

46- 

48» 

M 

M 

36 

38 

34 

33 

33 

34 

34 

36 

38 

40 

41 

44 

39 

42 

36 

37 

33 

34 

33 

35 

35 

37 

37 

39 

60« 


40 
37 
35 
36 
42 
46 
44 
39 
36 
36 
39 
41 


TABLE  DE  LA  DUREE  DU  CRÉPUSCULE  ASTRONOMIQUE, 


LATITUDE. 


MOIS. 


Janvier. . 
Février  . . 

Mars 

Avril 

Mai 

Juin 

Juillet.... 

Août 

Septembre 
Octobre  . . 
Novembre 
Décembre. 


H.  M. 

1  31 

I  24 

1  24 

1  33 

1  4G 

1  5G 

1  48 

1  32 

1  24 

1  23 

1  30 

1  34 


H.  M. 

1  33 

1  *26 

1  26 

l  35 

1  52 

2  0.» 
1  54 
1  37 
1  26 
1  25 
1  32 
1  36 


H.  M. 

1  36 

1  29 

1  2^ 

1  39 


2 
2 
2 
1 
1 


01 
19 
04 
42 
30 


1  29 
1  35 
1  40 


48» 

ÔO» 

il    M. 

H.  M. 

1     40 

1    45 

1     32 

1    36 

1     33 

1    37 

1     44 

1    50 

2     11 

2    -26 

2    36 

3    13 

2     14 

2    31 

1     47 

1    h\ 

1     34 

1    38 

1     33 

1    36 

1     39 

1    43 

1     45 

1    SU 

Dans  les  contrées  chaudes^  la  présence  de  Thumidilé  dans 
Tair  n*agit  pas  seulement  pour  donner  au  ciel  pendant  le  jour 
la  teinte  foncée  d  azur,  ou  pour  faire  développer  par  les  rayons 
solaires  la  puissance  vitale;  elle  agit  encore  pour  joindre  aux 
mille  merveilles  de  la  nature  de  1  equateur  des  effets  de  lumière 
d'une  beauté  incomparable  au  lever  et  au  coucher  dô  Tastre- 
roi.  Le  coucher  surtout  offre  des  spectacles  d'une  magnificence 
impossible  à  décrire;  il  doit  la  supériorité,  qu*à  cet  égard  il 


LA    RÉFRACTION    ATMOSPHÉRIQUE.  157 

possède  sur  le  lever  du  soleil^  à  la  préseace  de  rhumidité  dans 
l'air.  Elle  est  plus  abondante  le  soir^  après  la  chaleur  de  la 
journée^  que  le  matin^  où  elle  est  en  partie  condensée  en  rosée 
par  l'effet  du  refroidissement  de  la  nuit. 

Ce  n'est  pas  non  plus  sur  le  continent  qu'on  observe  les  plus 
beaux  couchers  de  soleil.  Toutefois^  sur  la  terre^  le  bleu  céleste 
des  montagnes  lointaines^  les  teintes  roses  ou  violettes  que  mon- 
trent ensemble  et  suivant  leur  distance  lés  collines  plus  rap- 
prochées^ les  tons  chauds  du  sol^  s'harmonisent  d'une  manière 
merveilleuse^  quand  l'astre  vient  de  disparaître  sous  l'horizon^ 
avec  Tor  palpitant  de  l'occident^  avec  les  nuances  rouges  ou  roses 
qui  le  surmontent  dans  le  ciel^  l'azur  foncé  du  zénith  et  la  cou- 
leur plus  sombre  encore  et  souvent  verdâtre^  par  effet  de  con- 
traste^ qui  règne  à  l'orient.  Dans  les  régions  équinoxiales,  ces 
teintes  douces  et  fondues^  jointes  à  la  variété  des  formes  du  ter- 
rain^ à  la  richesse  de  la  végétation^  donnent  des  images  plus  puis- 
santes que  celles  de  nos  climats.  Parfois  des  nuages  roses  et  légers^ 
ou  des  nuées  plus  épaisses^  frangées  de  rouge  de  cuivre^  produi- 
sent des  effets  particuliers  se  rapprochant  de  certains  couchers  de  ^ 
soleil  de  nos  régions;  mais  toutes  les  fois  que  le  ciel  est  pur^  les 
nuances  diffèrent  entièrement  de  celles  de  la  zone  tempérée  et 
présentent  un  caractère  spécial.  Quelquefois  encore  les  dentelures 
des  montagnes  situées  sous  l'horizon^  ou  des  nuages  invisibles 
interceptant  une  partie  des  rayons  solaires  qui^  après  le  coucher 
de  l'astre,  atteignent  encore  les  hautes  régions  atmosphériques^ 
donnent  lieu  au  curieux  phénomène  des  rayons  crépusculaires. 
On  voit  alors  partir  du  point  où  le  soleil  a  disparu  une  série  de 
rayons^  ou  plutôt  de  gloires  divergentes  s'étendant  parfois  jusqu'à 
90  degrés^  et  même  dans  quelques  cas  se  prolongeant  jusqu'au 
point  antisolaire.    «  Sur  l'océan^  dit  M.   Liais^  quand  près  de 
l'équateur  le  ciel  est  dégagé  de  nuages  dans  la  partie  visible^  et 
quand  les  rayons  divergents  se  mêlent  aux  arcs  crépusculaires^ 
les  jeux  de  lumière  prennent  des  proportions  et  un  éclat  qui 
défient  toute  description  et  toute  représentation  sur  un  tableau. 
Comment^  en  effets   dépeindre  d'une  manière  satisfaisante  les 
teintes  rouges  et  roses   de  l'arc  frangé  par  les  rayons  crépus- 
culaires bordant  le  segment  encore  fortement  éclairé  de  l'occident, 
segment  coloré  lui-même  d'un  jaune  d'or  éclatant?  Gomment 
surtout  décrire  la  teinte  d'un  bleu  inimitable^  différent  de  celui 
du  milieu  du  jour,  et  qui- occupe  la  portion  céleste  comprise 
entre  l'azur  ordinaire,  mais  foncé  du  zénith,  et  l'arc  crépusculaire? 


158  LE    SOIR. 

A  toute  cette  splendeur  du  ciel  occidental  il  faudrait  joindre  la 
description  de  ses  feux  réfléchis  sur  la  surface  des  eaux  agitées 
par  le  vent  alizé,  la  couleur  bleu-noire  de  la  mer  à  Forient^ 
l*écume  blanche  de  la  vague  qui  tranche  sur  ce  fond  obscur  Tare 
rose  pâle  du  ciel  oriental  et  le  segment  sombre  et  verdâtre  de 
riiorizon.  » 

Quel  spectacle  plus  sublime  qu'un  coucher  de  soleil  sur 
rOiéan  ? 

Nous  avons  essayé,  dans  la  peinture  reproduite  ici,  de  rappeler 
ce  beau  spectacle  !  Les  nuages  colorés  qui  planent  dans  ce  ciel  de 
couchant  sont  des  cirro-cumuli,  dont  il  sera  question  au  chapitre 
des  nuages,  et  ont^été  peints  par  M.  Silberman,  du  collège  de 
France,  le  5  juillet  1865. 

Les  ondoyantes  splendeurs  qui  couronnent  lensevelissement de 
Tastre-roi  dans  la  pourpre  des  soirs  sont  parfois  plus  touchantes 
encore  que  la  scène  gigantesque  du  couchant  lui-môme. 

Dans  les  campagnes  de  notre  belle  France,  au  milieu  des  chanaps 
ou  dans  les  clairières  des  bois,  lequel  d'entre  nous  n*a  pas  admiré, 
«  certains  soirs  dété  ou  d'automne,  le  suave  spectacle  du  lent  et  si- 
lencieux coucher  du  soleil?  L'astre  éclatant  est  descendu  au  delà  de 
la  plaine;  une  brise  légère  transporte  les  parfums  sauvages;  des 
nuées  diaphanes  étendent  sous  les  cieux  leurs  voiles  dorées  ;  les 
derniers  oiseaux  viennent  retrouver  leur  abri  du  soir;  une  ferme 
au  milieu  du  paysage  semble,  sous  cette  lumière  tempérée,  Fasile 
de  la  paix  et  du  bonheur.  Quelque  simples,  quelque  familiers 
que  soient  pour  nous  ces  tableaux  si  souvent  renouvelas,  nous 
admirons  qu'un  seul  effet  de  lumière  soit  capable  de  (1é\rIopper, 
comme  une  baguette  magique,  les  plus  splendides,  les  jdus  ini- 
mitables aspects  dans  la  nature.  Mais  c'est  peut-être  dans  les  mon- 
tagnes que  ces  effets  sont  encore  les  plus  pittoresques. 

Nulle  description  ne  saurait  rendre  la  merveilleuse  beauté  de 
certains  paysages  du  soir  dans  les  Alpes  :  C*est  un  monde  de 
grandeur  et  de  douceur,  de  sévérité  et  de  tendresse,  un  singulier 
mariage  du  pouvoir  majestueux  avec  la  suave  délicatesse,  un  en- 
semble à  la  fois  formidable  et  charmant  que  l'œil  surpris  contem- 
ple fasciné  sans  pouvoir  d'abord  le  bien  comprendre.  Nature! 
ô  grande  nature!  combien  est  petit  le  nombre  des  âmes  qui  savent 
entendre  tes  paroles  !  Parfois  les  plus  magnifiques  spectacles  pas- 
sent inaperçus  devant  nos  yeux  aveugles  ;  parfois  le  moindre  trait 
de  lumière  frappant  nos  regards  nous  met  soudain  en  communi- 
cation avec  la  nature  et  nous  fait  entrevoir  sa  beauté  à  travers  les 


LE    CRÉPUSCULE.  159 

fluctuations  des  mouTements  terrestres.  Le  jourdel'équinoxe  d'au- 
lomne  de  l'année  dernière  (1868)  j'avais  étudié  les  effets  du  cou- 
ther  du  soleil  sur  les  cimes  éclatantes  de  la  Jungfrau,  de  l'Ëiger 
et  du  Monch.  Derrière  la  chaîne  de  l'Abendberg  (mont  du  soir'j 
qui  borde  au  sud  le  silencieux  lac  de  Thun  et  dont  les  sommets 


Fig.  58.  —  Lg  Soir.  —  Cam pagties.de  Fiança. 


loinlaias  se  découpaient  sur  l'horizoD  pâle  comme  de  hautes 
dents  noires,  l'astre  du  jour  était  lentement  descendu.  Les  trois 
monlaf^iea  de  neige  que  je  viens  de  nommer  restaient  seules 
éclairées  derrière  un  premier  plan  sombre  et  déjà  brumeux,  et 
par  UQ  effet  singulier,  l'éclairage  oblique  de  la  Jungfrau  lui  don- 
nait exactement  l'aspect  d'une  montagne  de  la  lune,  de  ces  vastes 


160  LE    SOIR. 

cratères  blancs  cir^^ulaires  et  bordés  d*uûe  ombre  noire  échan- 
crée.  Douze  minutes  après  le  coucher  du  soleil  pour  la  plaine 
d*Interlakcn^  la  dernière  pointe  de  TEiger  perdit  sa  blancheur  et 
devint  rose;  une  minute  après  ce  fut  le  tour  du  Monch,  et  deux 
minutes  plus  tard  celui  de  la  blanche  Jungfrau,  vierge  baignée 
dans  Tazur^  qui  pendant  quelque  temps  trôna  seule  dans  le  ciel^ 
légèrement  colorée  d'une  douce  nuance  rose  pâle.  Quelques  mi- 
nutes après,  les  trois  Alpes  s*illuminèrent  de  nouveau  et  brillè- 
rent comme  des  montagnes  roses  ;  puis,  comme  par  le  passage 
d*un  génie  malfaisant  dans  les  hauteurs  de  l'atmosphère,  elles  pa- 
rurent mourir  tristement  et  perdirent  leurs  teintes  chaudes  et 
vivantes  pour  s'envelopper  de  la  sombre  et  verdâtre  pâleur  d'un 
cadavre. 

*  J'avais  assisté,  dis-je,  à  ce  coucher  de  soleil,  et  de  mon  obser- 
vatoire improvisé  sur  une  colline  de  sapins,  j'étais  redescendu  au 
lac  en  suivant  le  sentier  qui  mène  aux  ruines  d'un  antique  castel. 
Un  pont  de  bois  jeté  sur  l'Aar  traverse  le  fleuve  rapide  et  solitaire. 
La  nuit  tombait.  Les  clochettes  colossales  suspendues  au  cou  des 
vaches  semaient  dans  le  lointain  les  perles  sonores  de  leur  timbre 
pastoral.  Le  parfum  sauvage  des  plantes  alpestres  descendait  dans 
la  plaine  sur  les  ailes  d'une  brise  imperceptible.  Il  seml)lait  qu  un 
recueillement  immense  enveloppait  la  nature  entière,  et  le  pro- 
meneur isolé  dans  ces  campagnes  ne  pouvait  que  songer  avec 
mélancolie  à  la  succession  rapide  et  fatale  des  jours,  des  saisons 
et  des  années. 

Tout  à  coup  au  détour  d'un  sentier  bordé  de  buissons  et  d'ar- 
bustes, ma  vue  jusque-là  masquée  par  ces  haies  eut  devant  elle  le 
panorama  tout  entier  du  lac,  de  la  plaine  de  roseaux,  des  collines 
boisées  et,  dans  le  fond  du  paysage,  là-bas,  à  plusieurs  lieues  de 
distance,  des  trois  géants  blancs  debout  dans  le  ciel. 

Oui,  comme  trois  géants  impassibles,  le  Moine,  l'Aigle  et  la 
Vierge  étaient  là,  silencieux,  le  front  baigné  danx  les  hauteurs, 
tête  ceinte  de  glaces  éternelles,  regardant  autou  d'eux  la  succes- 
sion des  choses  éphémères,  et  dominant  tout  par  leur  âge  comme 
par  leur  taille.  A  leur  droite  le  mince  croissant  de  la  lune  flottait 
comme  un  filet  d'argent  fluide  et  transparent.  Les  plus  belles 
étoiles  s'allumaient  dans  les  cieux.... Quelle  peinture,  quelle  des- 
cription sauraient  reproduire  de  telles  heures  pour  l'âme  qui  ne 
les  a  point  senties?  La  musique,  la  suave  mélodie  de  la  pens<V 
rêveuse  ramènerait  seule  en  notre  sein  l'impression  disparue.  Le 
Soir  de  Gounod  peut-être   réveillerait- il  au  fond  de  l'âme  les  sons 


LE    COUCHER    DU    SOLEIL.  161 

entendus  par  Tesprit  solitaire  en  ces  moments  où  les  silences  de 
la  nature  sont  si  pleins  d  éloquence  I 

Cest  un  spectacle  admiré  depuis  longtemps  que  celui  de  Tillu- 
minaiion  des  Alpes.  L'une  de  ses  manifestations  les  plus  écla- 
tantes est  certaiBcment  celle  qui  se  produit  sur  le  massif  du 
Mont-Blanc  tu  de  Genève. 

Le  soleil^  depuis  le  moment  du  contact  de  son  bord  inférieur  avec 
lacrète  du  Jura  jusqu'à  la  disparition  totale  de  son  bord  supérieur^ 
prend  en  moyenne  3  minutes  1 5  secondes  pour  se  coucher  à  Ge- 
nève, au  moins  3  minutes^  au  plus  3  minutes  et  demie.  Une  fois 
l'astre  disparu^  le  ciel^  à  Touest^  s*il  est  pur^  reste  brillant  d'une 
vive  lumière  blanche^  ou  seulement  légèrement  teinté  d'une  nuance 
jaonàtre.  S'il  y  a  des  nuages  épars^  leurs  bords  encore  éclairés  se 
colorent  vivement  en  jaune  d'or^  ou  en  orangé^  ou  en  rouge;  mais 
le  ciel  lui-même^  dans  leurs  intervalles^  ne  participe  point  encore 
à  ces  vives  couleurs^  et  reste  blanc  sans  éprouver  de  changement 
notable^  sauf  une  diminution  dans  l'intensité  de  la  lumière. 

L'ombre  monte  rapidement  sur  le  flanc  des  chaînes^  dit  Necker 
de  Saussare^  dans  une  excellente  description  de  cet  effet  crépus- 
culaire; la  chaleur  des  teintes  s'évanouit;  une  nuance  sombre^  uni- 
forme et  terne  la  remplace^  et  c'est  par  ce  passage  rapide  d'un  état 
à  un  autre  aussi  différent^  que  1  on  peut  apprécier  avec  certitude^ 
pour  chaque  lieu^  le  moment  précis  où  son  éclairement  doit  cesser. 
Cette  extension  progressive  du  domaine  de  l'ombre  est  accom- 
pagnée d'une  augmentation  apparente  dans  l'éclat^  la  vivacité  et 
la  coloration  des  parties  encore  éclairées^  produite  par  le  contraste. 
Alors  les  neiges  des  montagnes  éloignées  et  éclairées  ont  une 
couleur  d'un  jaune  orangé  vif^  et  les  rochers  de  ces  montagnes 
ont  une  teinte  plutôt  d'un  orangé  rougeâtre.  Lorsque  les  contre- 
forts inférieurs  des  Âlpes^  au-dessous  des  neiges  éternelles^  sont 
entièrement  dans  l'ombre^  les  rochers^  et  surtout  les  neiges  de  la 
chaîne  centrale^  prennent  un  ton  de  couleur  toujours  plus  intense 
et  plus  rouge;  sur  les  neiges^  c'est  un  rouge  aurore;  sur  les  ro- 
chers^ une  teinte  analogue^  mais  un  peu  grisâtre.  Pénétrés^  comme 
ils  le  sont  tous^  neiges  et  rochers^  par  cette  même  clarté^  leur 
contraste  n'est  point  sec^  point  trop  frappant;  mais  leurs  diverses 
nuances  s'harmonisent  ensemble  de  la  manière  la  plus  agréable  à 
l'œil.  La  partie  du  ciel  sur  laquelle  se  projettent  ces  montagnes, 
et  qui  s'élève  de  3  à  4  degrés  au-dessus  de  l'horizon,  a  déjà  une 
teinte  l^èrement  rougeâtre^  et  qui,  dès  lors,  va  toujours  en  aug- 
mentant d'intensité  et  de  rougeur. 

11 


162  LE    SOIR. 

Environ  23  ou  24  minutes  après  le  coucher  du  soleil^  lombre 
a  atteint  la  plus  basse  cime  neipée  de  la  chaîne  centrale,  le  dùme 
de  neige  du  Buet,  élevé  de  3075  mètres,  et  éloigné  de  Ge- 
nève de  12  lieues;  3  minutes  après,  ou  27  minutes  après  le  cou- 
cher, elle  atteint  le  sommet  de  l'Aiguille-Verte  à  4080  mètres 
de  hauteur,  absolue.  C'est  alors  que  le  Mont-Blanc,  qui  reste  seul 
éclairé  lorsque  tout  le  reste  de  la  surface  de  la  terre  est  plonfjé 
dans  Tomhre,  paraît  briller  de  la  plus  vive  lumière  d  un  rouge 
orangé,  et,  dans  cerUiines  circonstances,  d'un  rouge  de  feu 
comme  un  charbon  ardent.  On  cmit  voir  alors  un  corps  étran- 
ger a  la  terre*.  Une  minute  plus  tard,  le  Dôme-du-Goûter,  qui  en 
fait  partie,  est  obscurci;  et  enCn,  environ  29  minutes  après  que 
le  soleil  s'est  couché  pour  la  plaine,  il  se  couche  pour  le  sommet 
du  Mont-Blanc,  placé  à  4815  mètres  de  hauteur  absolue,  et  éloi- 
gné de  nous  de  15  lieues. 

A  parlir  du  moment  où  l'ombre  a  recouvert  les  cimes  neigées, 
on  commençant  par  le  Buet,  un  changement  frappant  s'est  opéré 
dans  rasjH»ct  de  chacune  d'elles,  à  mesure  qu'elle  s'obscurcissait. 
Ces  couleurs  si  brillantes  et  si  chaudes,  cet  effet  si  harmo- 
nieux d'éolairtMnent  et  de  coloration  qui  confondait  les  neiges 
et  les  roohers  dans  une  même  teinte  aurore  dont  ils  ne  présentaient 
que  de  simples  nuances,  tout  s'est  é\anoui  pour  faire  place  à  un 
aî>j>eet  que  l'on  peut  nommer  \raimenl  cadavéreux;  car  rien  n'ap- 
piHH'he  plus  du  contraste  entre  la  vie  et  la  mort  sur  la  figure  hu- 
maine«  que  ce  |Kiss;ige  de  la  lumière  du  jour  à  l'ombre  de  la  nuit  sur 
ces  hautes  montagnes  de  neiees.  Alors  les  neiires  s^mt  dt»venues  d'un 
Idanc  terne  et  livide,  les  bandes  et  les  pointes  des  rochers  qui  les 
tnixeî'SvMit  ou  qui  en  sortent  ont  pris  des  teintes  grises  ou  bleuà- 
livs,  CvUUnistant  durement  avec  le  blanc  mat  des  neigv*s.  Tout  effet 
a  avs<'\  tout  rolief  a  disparu:  plus  decontiasted*onibi*e  et  declair, 
plus  de  contours  arn>ndis:  la  montagne  sest  aplatie  et  parait 
comme  ua  mur  \erlical.  Le  to:i  génénil  de  la  couleur  est  devenu 
aussi  n\nd  et  aassi  rud.*  quil  ttait  chaud  et  \if  au|Kara\ani. 

C'est  ce  passage  si  rapide  à  deux  elat:*  si  dîlTerents  qui  rend 
depuis  lir.::.emps  le  couoher  du  ^^^!eil  sur  l*immease  masse  ueitîi'C 
dj  Mont-Ktanc  un  s|KVt:icle  ^i  iuU'ivssaat,  non-seulement  pour 
h'-i  t  Iraa^rrs.  mais  niéme  poi.r  ^«  ii\  ijui.  ucs  au  pied  de  ct*tle  num- 
la^ui\  et  qu  une  longue  liabîuuie  {vuMitrait  a\oir  dû  ac.Mmlum»»r 
à  iv*te  \Uv\  ne  se  lass«*nl  ct*|K*:;dant  jkis  de  I  a.lîuirt*r.  Mais  un 
tn>i>ieme  t*:at  d.»  lumicrt*  \a  surctsler  qui  ai.»ijlo  e:ir.»re  à  lintérèl 
il»*  c.**.le  e'Kiteînplaîi*»n. 


L'ILLUMINATION    DES    ALPES.  163 

La  partie  du  ciel  voisine  de  ces  monts^  et  sur  laquelle  ils  se  pro- 
jettent^ que  nous  avons  déjà  observée  avec  une  teinte  rougeâtre^ 
a  pris^  depuis  la  décoloration  et  Tobscurcissement  des  montagnes^ 
un  éclat  toujours  plus  vif  et  une  couleur  toujours  plus  rouge.  Si 
Ton  continue  à  Tobserver  attentivement^  on  voit,  une  ou  deux  mi- 
nutes après  que  la  lumière  a  disparu  du  haut  Mont-Blanc^  paraître, 
dans  la  partie  inférieure  de  ce  ciel  rouge,  une  zone  horizontale  obs- 
cure, bleue,  d*abord  très-étroite,  mais  qui  augmente  rapidement 
de  hauteur  et  semble  chasser  en  haut  les  vapeurs  rouges  dont 
elle  prend  la  place.  Cette  bande,  c'est  Tombre  qui  recouvre  les 
régions  les  plus  élevées  de  latmosphère  des  contrées  situées  au 
loin  derrière  le  Mont-Blanc. 

Lorsque  la  zone  horizontale  bleue  a  dépassé  le  sommet  du  Mont- 
Blanc,  soit  lorsqu'il  s'est  écoulé  en  moyenne  33  minutes  depuis 
que  le  soleil  s'est  couché  pour  la  plaine,  alors  on  voit  les  neiges 
se  colorer  de  nouveau,  recouvrer  en  quelque  sorte  la  vie,  les  mon- 
tagnes reprendre  du  relief,  un  ton  chaud,  une  teinte  orangée, 
quoique  bien  plus  faible  qu'avant  le  coucher  du  soleil;  on  voit 
les  contrastes  entre  les  rochers  et  les  neiges  disparaître,  les 
premiers  prendre  une  couleur  plus  chaude  et  plus  jaune,  et  s'har- 
moniser de  nouveau  avec  les  neiges.  Peu  à  peu,  ce  même  effet  se 
produit  sur  des  montagnes  plus  rapprochées,  et  se  garde  jusqu'à 
la  nuit  close. 

La  réflexion  de  la  lumière  sur  les  molécules  atmosphériques, 
qui  constitue  la  douce  et  variable  clarté  répandue  dans  l'espace 
aérien,  offre  à  toutes  nos  heures  un  théâtre  de  contemplation  sans 
cesse  renouvelé,  car  elle  donne  au  monde  terrestre  sa  plus  éclatante 
parure  et  sa  beauté  la  plus  profonde.  Les  planètes  dépourvues  d'at- 
mosphère ne  connaissent  point  cette  richesse.  Mais  nous  passons 
ordinairement  insensibles  devant  les  plus  magnifiques  spectacles, 
sans  laisser  bercer  notre  pensée  dans  les  ravissements  offerts  à 
chaque  instant  par  la  contemplation  de  notre  monde. 
.   Au  sein  des  cités  populeuses  elles-mêmes,  parmi  les  murs  vul- 
gaires et  les  rues  droites  des  villes,  il  y  a  parfois  de  magnifiques 
effets  de  lumière,  à  deux  pas  des  boulevards,  là  où  l'homme  n'en 
chercherait  point,  tant  la  nature  est  féconde  et  généreuse  dans  la 
distribution  de  ses  richesses.  J'ai  parfois  ressenti  à  Paris  les  mê- 
mes impressions  que  dans  les  Alpes  ou  dans  les  nues.  QaeI(}uefois, 
en  traversant  la  Seine,  malgré  les  omnibus  vulgaires  et  les  passants 
affairés,  l'œil  est  attiré  par  un  rayonnement  lointain  du  soleil  qui 


164  LE    SOIR. 

projette  derrière  les  édifices  des  lueurs  rouges  palpitantes.  Certains 
aspects  ne  peuvent  manquer  de  fixer  le  regard.  Le  promeneur  qui 
s'égare  sur  les  bords  de  la  Seine^  à  Test  '  de  la  ville  bruyante^  sur 
ces  quais  solitaires  qui  avoisinent^  par  exemple^  Tembouchure  du 
canal^  voit^  au  couchant^  devant  lui^  sortant  des  flots^  la  haute^ 
imposante  et  sombre  silhouette  de  Notre-Dame^  dont  les  tours  car- 
rées dominent  royalement  Tespace  et  dont  la  flèche  perce  le  ciel. 
Il  voit^  plus  au  sud^  exaltée  des  mille  toits  de  la  montagne  Sainte- 
Geneviève^  la  coupole  du  Panthéon  portée  sur  sa  colonnade^  élevant 
dans  Tair  son  dôme  païen  qui  rappelle  Rome  polythéiste. 'Le  fleuve 
lent  roule  ses  flots  vers  la  basilique  chrétienne^  qu'il  enserre  dans 
son  ile^  et^  d'heure  en  heure^  lentement  transporte  ses  eaux,  tou- 
jours renouvelées^  vers  le  couchant^  vers  la  mer  où  tout  s'engloutit. 
Il  est  difiicile  de  contempler  ce  panorama  de  Paris  dans  la  lumière 
du  soir,  sans  remarquer  quelle  grâce  et  quelle  douceur  répand  sur 
toutes  choses  la  clarté  atmosphérique,  dont  le  fluide  éthéré  baigne, 
en  les  caressant,  les  contours  des  vieux  édifices.  Il  n'y  a  cependant, 
dans  ce  simple  panorama,  que  deux  grands  objets  frappants  :  Té- 
glise  du  moyen  âge  avec  ses  souvenirs  historiques  ;  le  monument 
de  la  patrie  avec  son  symbole  non  encore  réalisé  ;  mais  ce  revête- 
ment général  de  la  lumière  atmosphérique,  ces  flots  vaguement 
suivis  par  l'œil  et  la  pensée  jusqu'au  Louvre,  le  silence  de  ces  ré- 
gions, et  même  le  bruit  monotone  d^une  écluse,  tout  cet  ensemble 
donne,  à  Paris  même,  pour  ceux  qui  savent  le  voir,  un  spectacle 
émouvant  de  la  nature,  fécond  en  pensées  sur  la  durée  des  édi- 
fices humains  en  contraste  avec  Téphémère  durée  de  notre  vie  qui, 
semblable  à  ces  molécules  d'eau  du  fleuve,  ne  fait  que  descendre 
incessamment  vers  la  mort. 

Le  soleil  couchant  est  presque  toujours  accompagné  de  ces 
nuages  que  nous  distinguerons  plus  loin  sous  le  nom  de  cumuh- 
cirri,  et  qui  nous  donnent  à  Paris,  sur  le  pont  des  Arts  et  vers 
l'occident,  ces  aspects  du  ciel  célèbres  par  leur  beauté.  A  cause 
de  la  courbure  de  la  terre,  les  nuages  de  la  mer  que  nous  aperce- 
vons de  Paris  sont  élevés  de  3  kilomètres  au-dessus  de  l'Océan,  et 
sont  formés  de  glace  et  de  neige,  même  au  mois  de  juillet;  ce  sont 
les  plus  élevés  de  ces  nuages,  ou  ceux  que  le  vent  apporte  vers 
nous,  qui  produisent  ces  figures  si  variées  de  montagnes,  de 
poissons,  d'animaux  et  d'êtres  fantastiques  que  l'on  contemple 
agréablement  le  soir  sur  un  fond  éclatant  et  enrichi  de  toutes  les 
teintes  que  donne  la  diffraction  de  la  lumière. 

Aux  méditations  précédentes  nous  pouvons  ajouter  une  remarque 


APRÈS    LE    COUCHER    DU    SOLEIL.  165 

générale^  singulièrement  curieuse^  relativement  à  Tinfluence  de  la 
lumière  du  soir  sur  la  construction  des  cités.  Les  villes  marchent 
vers  louest.  Paris^  dont  Tile  de  la  Cité  est  le  berceau^  a,  dans  ses 
agrandissements  successifs^  manifesté  constamment  une  tendance 
dominante  vers  Touest.  Il  y  a  2000  ans^  Paris  était  sur  le  versant 
Dord-est  de  la  montagne  Sainte-Geneviève^  où  Ton  vient  de  décou- 
vrir les  arènes.  Sous  les  Mérovingiens  il  descend^  commence  sa 
marche  vers  l'occident  :  c*est  la  Gté  ;  son  méridien  est  la  longue  et 
unique  rue  sud-nord  qui  s'appelle  Saint-Jacques  au  sud  et  Saint- 
Martin  au  nord.  Plus  tard  s'élèvent  le  Palais  de  Justice  et  la  Sainte- 
Chapelle.  Suivons  les  siècles.  Le  Louvre  et  la  Tour  de  Nesle  ont  vu 
se  briser  la  chaîne  de  fer  qui  fermait  la  capitale  en  ce  point  du 
fleuve,  et  les  Champs-Elysées,  de  la  Madeleine  aux  Invalides,  ont 
d'abord  développé  leurs  promenades  primitives.  Puis  s*est  formé 
le  quartier  de  l'Étoile  et  Passy.  Aujourd'hui  nous  avons  le  bois 
de  Boulogne,  et  Télégant  Paris  s'allonge  jusqu  a  Saint-Cloud.  La 
classe  riche  a  une  tendance  prononcée  à  se  porter  vers  le  coucher 
du  soleil,  abandonnant  le  côté  opposé  aux  diverses  industries  et  a 
la  classe  fatiguée.  Cette  remarque  s'applique  non-seulement  à  Pa- 
ris, mais  à  la  plupart  des  grandes  cités  :  Londres,  Vienne,  Berlin, 
Saint-Pétersbourg,  Turin,  Liège,  Toulouse,  Montpellier,  Caen,  etc., 
et  jusqu'à  Pompéi. 

D  où  vient  cette  tendance?  —  Un  fait  si  général  n'est  pas  dû  au 
hasard.  Est-ce  le  cours  de  la  Seine  qui  a  entraîné  Paris  à  l'ouest? 
Non.  La  Tamise  court  en  sens  contraire  et  Londres  s'est  agrandi  vers 
Touest  comme  Paris.  Il  y  a  douze  ans,  le  docteur  Junod  (Comptes 
reodus  de  TAcadémie  des  sciences,  1 858)  a  proposé  d'expliquer 
le  fait  en  disant  que  le  vent  d'est  est  celui  qui  élève  le  plus  la  co- 
lonne barométrique,  que  le  vent  d'ouest  l'abaisse  le  plus  et  offre 
Tinconvénient  d'entraîner  avec  lui  sur  les  quartiers  situés  à  l'est 
des  villes  les  gaz  délétères,  de  sorte  que  la  partie  orientale  d'une 
grande  ville  supporte  non-seulement  sa  propre  fumée  et  ses  mias- 
mes, mais  encore  ceux  de  la  partie  occidentale.  On  peut  admettre 
en  effet  que  l'on  se  porte  de  préférence  vers  l'air  pur,  et  du  côté 
d  oii  le  vent  souffle  le  plus  fréquemment. 

Mais  le  vent  n'est  pas  le  même  dans  tous  les  pays.  Pour  moi, 
je  suis  plus  particulièrement  disposé  à  voir  dans  ce  fait  un  té- 
moignage de  l'attraction  de  la  lumière.  Et  la  réflexion  est  d'une 
extrême  simplicité.  Il  est  permis  de  remarquer  que  les  citoyens 
aisés  vont  se  promener  le  soir,  et  non  pas  le  matin.  Où  nous  di- 
rigeons-nous le  soir,  en  quelque  lieu  que  nous  soyons?  Toujours 


166  LE    SOIR. 

vers  les  beaux  spectacles  du  ciel  du  couchant.  Cette  direction  gé- 
nérale amène  à  créer  des  promenades^  des  maisons  de  campagne^ 
des  habitations  de  plaisance^  et  petit  à  petit  s'étend  dans  ce  sens 
la  population  aisée  des  grandes  villes. 

La  nature  exerce  constamment  sur  nous  une  influence  muette 
mais  irrésistible.  La  composition  chimique  de  Tair^  son  état  phy- 
sique^ sa  transparence  optique^  ses  variations  de  lumière  et 
d*ombre^  le  vent^  les  nuages^  la  périodicité  des  matins  et  des 
soirs^  des  jours  et  des  nuits^  des  saisons^  des  années  changeantes 
et  renouvelées^  tout  ce  qui  nous  entoure^  ce  qui  nous  soutient,  ce 
qui  nous  nourrit,  ]a  terre,  Teau,  la  plante,  le  sol,  la  densité  des 
substances  qui  constituent  et  la  planète  et  nos  propres  corps,  la 
pesanteur,  la  chaleur,  les  forces  diverses  qui  meuvent  le  monde, 
en  un  mot  tous  les  agents  de  la  nature,  agissent  sur  nous  inces- 
samment et  à  notre  insu.  Ce  sont  eux  qui  ont  composé  l'organi- 
sation de  la  vie  sur  la  Terre;  ce  sont  eux  qui  Tentretiennent.  Nous 
sommes  menés,  troupeaux  parasites  disséminés  à  la  surface  de 
cette  planète,  nous  sommes  menés  dans  les  champs  du  Ciel  par 
une  main  souveraine  que  nous  ne  voyons  pas,  par  une  destinée 
que  nous  ignorons.  Tous  ici  nous  nous  agitons,  nous  courons 
au  plus  vite,  nous  combattons  les  combats  de  la  vie,  nous  nous 
remuons  sans  cesse  comme  les  fourmis  dans  les  champs  et  les 
rues  de  leur  fourmilière,  et  toutes  les  espèces  animales  travaillent 
comme  l'espèce  humaine,  et  les  plantes  aussi  naissent,  grandissent, 
fleurissent,  fructifient  et  meurent,  et  les  objets  inanimés .  marchent 
aussi,  le  vent  circule,  la  vapeur  d*eau  s'élève  au  nuage,  la  pluie 
tombe,  le  fleuve  descend  à  la  mer,  et  la  Terre  elle-même  court  avec 
une  rapidité  inimaginable....  vers  quoi?  pourquoi?  Qu'est-ce  que 
cette  agitation  universelle  et  infatigable?  —  Nous  ignorons  le  but 
et  la  fin  de  cette  incompréhensible  création.  Mais  ce  que  nous 
savons,  c*est  que  ce  mouvement  perpétuel  constitue  la  vie  et  la 
grandeur  de  la  nature.  Il  faut  nous  résigner  à  ne  voir  que  lac- 
tualité.  Étudions-la  :  c'est  le  plus  grand  charme  de  la  vie;  en 
étudiant  cette  nature  dont  nous  sommes  fils,  nous  apprenons  à 
nous  connaître  positivement  nous-mêmes. 


CHAPITRE    III. 


LA  NUIT. 


La  paix  profonde  descend  des  cieux^  et  dans  le  lointain  s  éNu- 
Douissent  les  derniers  bruits  du  jour.  La  nature  se  tait  dans  un 
attentif  recueillement.  Les  avenues  sombres  du  bois  ne  sont  plus 
éclairées  que  par  une  vague  clarté  répandue  dans  Tatmosphère 
du  crépuscule.  Le  rossignol  chante  au  ciel  sa  tendre  et  infatigable 
chanson  d'amour^  qui  résonne  dans  les  solitudes  et  s*envble  en 
perles  limpides.   Un  souffle  parfumé  caresse  les  collines,  et  la 
transparence  du  ciel  ne  laisse  encore  briller  dans  sa  pénombre 
que  Vénus  au  couchant  et  Jupiter  sur  nos  tètes.  C*est  Theure^ 
charmante  entre  toutes^  où  les  forces  mystérieuses  de  la  nature 
semblent  s'endormir  en  invitant  aux  expansions  intimes  le  jeune 
coeur  gonflé  d*une  sève  ardente,  en  qui  s*éveille  laspiration  vers 
le  beau,  vers  le  grand,  vers  Tidéal.  Le  monde  paraît  un  instant 
transformé.  Plus  de  bruit,  plus  d'agitation,  plus  de  travail  guer- 
royant et  tempétueux  entre  les  êtres.  L*océan  devient  lac,  et  les 
paysages  développent  dans  une  tranquille  douceur  le  sentier  des 
promenades  solitaires.  0  nuit  pensive  et  silencieuse,  dont  les 
vastes  ailes   apportent  sur  leur  passage   la    rêverie   ondoyante 
et  l'oubli  des  préoccupations  matérielles,  quelle  reconnaissance 
ne  vous  doivent  pas  les  âmes  que  vous  avez  bercées  dans  les 
ravissements  du  ciel!  C!ombien  de  tendresses  profondes  et  sa- 
crées se  sont  communiquées  et  fondues  ensemble  sous  la  discrète 
influence  de  vos  ombres  protectrices  !  Et  aussi  combien  de  pei- 
nes et  de  douleurs  le  sommeil  n*est-il  pas  venu   suspendre  en 
les  assoupissant  ?  Combien  de  fatigues  n*a-t-il  pas  fait  évanouir, 
combien  de  désespoirs  n*a-t-il  pas  su  remplacer  par  les  bien- 


faits  du  repos  et  par  les  promesses  inattendues  de  la  joyeuse  es- 
pérance? 

J'aime  avec  passion  la  Nuit  sublime,  qui  possède  la  singulière 
puissance  de  substituer  ainsi  le  monde  de  la  pensée  intime  au 
monde  de  la  lourde  matière,  et  d'ouvrir  le  panorama  des  cieui 
au  regard  contemplateur  ambitieuiL  de  connaître  les  autres  mon- 
des, invisibles  pendant  la  lumière  des  jours.  Mais  la  réflexion 
qui  me  frappe  le  plus  fortement  ici,  c'est  de  songer  que  pour 
produire  cette  étonnante  transformation  sur  la  terre,  la  natuni 
n'a  qu'à  élever  l'horizon  au-dessus  du  lieu  du  soleil,  et  que  pu> 
cette  seule  inflexion  de  la  sphère  le  monde  moral  subit  une 
métamorphose  non  moins  complète  que  celle  du  monde  physique. 
Ce  qui  me  frappe  d'étonnement,  c'est  surtout  de  voir  que  pen- 


dant la  nuit  silencieuse  amenée  par  la  rotation  du  globe,  les 
forces  incessantes  de  l'univers  continuent  d'agir,  d'emporter  notre 
globe  dans  le  vide  du  désert  éternel,  —  de  le  mener  avec  l'éner- 
gie de  la  sévère  puissance  attractive  à  travers  les  mulUples 
mouvements  dont  il  est  le  jouet,  —  de  lui  faire  parcourir  27  501) 

lieues  par  heure tandis  que  nous  dormons  ou  rêvons  dans  le 

bercement  maternel  de  la  nuit  si  douce  et  si  tranquille. 

Quel  contraste  !  quelle  merveilleuse  opposition,  entre  l'exquise 
sérénité  d'une  nuit  limpide,  et  la  force  colossale  qui,  tout  en  pro- 
duisant cet  effet,  emporte  la  Terre  dans  l'espace  aveugle  avec  une 
vitesse  vertigineuse  I 

Pendant  une  nuit  de  huit  heures  notre  planète  a  traversé 
dans  l'immensité  une  étendue  de  220  000  lieues  !  Chaque  point 
de  sa  surface,  emporté  d'ailleurs  de  l'ouest  à  l'est  par  la  rotation 
diurne,  a  parcouru  le  tiers  de  la  circonférence  de  sa  latitude. 
Or  pendant  cette  durée,  le  contemplateur  a  pu  suivre  lentement  le 


CLAIR    DE    LUNE.  169 

mouvement  apparent  insensible  de  la  sphère  étoilée  sur  sa  tète^ 
et  étudier  le  ciel  extérieur^  grâce  à  la  transparence  de  TAtmo- 
sphère. 

La  voûte  étoilée  de  la  nuit  n'existe  pas  plus  que  la  voûte  bleue 
du  jour.  Elles  sont  causées  Tune  et  Tautre  par  une  même  pro* 
priété  de  Tair^  agissant  en  sens  contraire.  L'enveloppe  atmosphé- 
rique est,  en  effet,  assez  transparente,  pour  que  les  étoiles  loin- 
taines soient  visibles  au  travers;  et  elle  ne  l'est  pas  absolument, 
car  dans  ce  cas  le  ciel  serait  noir,  incolore,  au  lieu  d'offrir  ce 
voile  aérien  azuré  et  fluidique  qui  est  formé  par  la  réflexion  de  la 
lumière  sur  les  molécules  aériennes  non  absolument  transpa- 
rentes. 

Au  sein  de  l'univers  étoile,  «notre  œil  rapporte  vaguement  à  une 
voûte  fictive  dont  il  est  le  centre  tous  les  points  lumineux  dissé- 
minés dans  l'espace  ;  la  sphère  céleste  au  milieu  de  laquelle  on 
suppose  la  Terre  est  née  à  la  fois  de  la  propension  où  nous  som- 
mes de  rapporter  tous  ces  points  extérieurs  à  une  même  surface 
courbe,  à  une  même  distance,  et  de  la  nécessité  où  l'on  s'est  vu 
de  tracer  les  constellations  et  de  les  nommer  pour  les  reconnaître. 
Mais  en  réalité  les  étoiles  —  qui  sont  autant  de  soleils  —  sont  à 
des  diskmces  très-diverses  au  delà  de  la  prétendue  voûte  étoilée. 
On  peut  en  sentir  un  exemple  en  observant  que  le  ciel  couvert 
des  nuages  qui  donnent  la  pluie  n'est  pas  à  plus  de  1500  mètres 
de  hauteur  (souvent  moins),  et  que  de  ces  nuages  à  la  Lune  il  y 
a  256  000  fois  cette  étape;  et  en  remarquant  encore  que  la  Lune, 
située  à  96  000  lieues  d'ici,  n'est  qu'à  la  milliomhne  partie  de  la 
distance  qui  nous  sépare  de  l'étoile  la  plus  rapprochée  (a  du  Cen- 
taure), et  que  les  étoiles  qui  nous  semblent  voisines  sont  situées 
les  unes  derrière  les  autres  à  des  éloignements  tels  que  de  l'une  à 
Tautre  chaque  distance  encore  est  plus  grande  que  celle  que  je 
viens  de  nommer  ! 

Les  philosophes  de  l'antiquité  avaient  admis  la  réalité  de  la 
voûte  céleste  ;  pour  un  grand  nombre  les  étoiles  n'étaient  que  des 
clous  d'or,  et  les  aérolithes  des  pierres  détachées  du  firmament. 
En  brisant  le  cristal  des  cieux,  Copernic  et  Galilée  ont  développé 
l'univers  à  sa  véritable  valeur. 

Nous  verrons  plus  loin  quel  caractère  joue  la  nuit  au  point 
de  vue  météorologique,  en  laissant  perdre  dans  l'espace  une 
partie  de  la  chaleur  acquise  pendant  le  jour.  Bientôt  même  nous 
aurons  lieu  de  nous  entretenir  de  certains  phénomènes  propres  à 
la  nuit,  tels  que  les  bolides,  les  étoiles  filantes,  la  lumière  zodia- 


170  LA    NUIT. 

cale.  Dans  ce  chapitre^  qui  ne  considère  la  nuit  qu'au  point  de 
vue  de  la  succession  causée  dans  la  distribution  de  la  lumièn» 
par  la  rotation  du  globe,  nous  pouvons,  après  les  étoiles,  nous 
souvenir  de  la  présence  de  la  lune  et  du  charme  de  sa  luniière 
nocturne. 

Aussi  bien  au  point  de  vue  de  la  science  qu  à  celui  de  l'art,  la 
clarté  répandue  par  la  lune  sur  notre  atmosphère  mériterait  une 
étude  spéciale  à  cause  de  la  variété  qu'elle  présente  selon  les 
climats. 

C*est  aux  régions  polaires  qu'il  faudrait  nous  transporter  pour 
avoir  une  vue  complète  d'une  longue  nuit  glacée,  illuminée  delà 
pâle  clarté  lunaire.  Là,  pendant  cette  nuit  hibernale  d'une  demi- 
année,  la  lune  se  lève  une  fois  par  mois,  et  elle  reste  quinze 
jours  au-dessus  de  l'horizon.  La  phase  du  lever  est  celle  du 
premier  quartier.  Après  son  apparition,  l'astre  s'élève  peu  à 
peu  en  décrivant,  pendant  la  moitié  de  la  durée  de  sa  présence, 
sept  tours  et  demi  autour  de  l'horizon.  En  même  temps  la  phase 
augmente.  Au  bout  de  cet  intervalle,  arrive  enfin  la  pleine  lune, 
et  le  globe  lunaire  posède  sa  hauteur  maximum,  laquelle  ne  dé- 
passe jamais  29*.  Il  redescend  alors  en  faisant  encore  une  fois  se])! 
tours  et  demi  de  sphère  autour  de  l'horizon,  et  au  dernier  quar- 
tier la  lune  se  couche  et  disparaît  pour  quinze  jours.  Ce  loni^'  sé- 
jour de  la  lune  sur  1  horizon  des  pôles  s'explique  par  rinclinaison 
de  la  Terre  sur  le  plan  de  son  orbite,  dont  nous  nous  occuperons 
bientôt  à  propos  des  saisons  et  de  la  variation  des  jours  et  des  nuits. 

En  venant  vers  n<»s  latitudes  tempérées,  on  voit  la  lune  se  lever 
et  se  coucher  tous  les  jours.  En  même  temps  elle  atteint  des  hau- 
teurs de  plus  en  plus  grandes  au-dessus  de  Thorizon. 

La  longue  illumination  des  nuits  polaires  offre  pour  nous  un 
caractère  fantastique  et  bizarre.  Les  pâles  refl.^ls  de  la  lune,  dil 
M.  Liais,  s'y  répandent  sur  l'épaisse  couche  de  neige  qui  couvre 
et  dissimule  le  soi,  et  les  tlancs  parfois  abrupts  de  masses  gigan- 
tesques de  glace  varient  seules  1  uniformité  de  ce  spectacle  avec 
leurs  stalactites  aux  formes  bizarres,  tantôt  délicates  et  simulant 
les  dentelles  de  nos  monuments  gothiques,  tantôt  reproduisant 
leurs  aunes  de  colonnades.  De  beaux  effets  de  lumière  attirent 
toutefois  le  rciranl  au  milieu  de  celte  nature  morte  et  désolée. 
Fréquemment  de  petits  cristaux  de  glac.^  Qottant  dans  l'atmosphère 
donnent  lieu  à  de  grands  cercles  blancs  entourant  la  lune,  et  à 
Tiramense  '\'ariété  des  arcs,  des  halos  et  parasélènes,  dont  nous 
|Kirlerons  plus  loin.  Sou\enl  même  li  faible  lueur  de  Tastre  ne 


CLAIH     DE     LLNE.  171 

peut  arriver  à  éteindre  les  brillants  reflets  de  l'aurore  boréale 
doDl  les  rayons  et  les  arcs  alors  affaiblis  se  joignent  aux  cercles 
blaocs  on  colorés  produits  par  la  lumière  de  la  lune  traversant 
les  cristaux  atmosphériques.  Ailleurs,  sur  le  sol,  des  aiguilles 
de  glace  situées  dans  l'ombre  réfléchissent  comme  une  lueur  pâle 
et  pAoephorescente  les  neiges  éclairées,  ou  bien  les  stalactites  de 
cristal  exposées  à  l'action  directe  des  rayons  lunaires  en  multiplient 
l'image.  Si,  dans  nos  climats,  nous  n'avons  point  ces  spectacles, 
par  compensation,  notre  été  nous  donne  des  nuits  chaudes  et 
agréables  où  la  présence  de  la  lune  éclairant  des  campagnes  cou- 
Tertes  de  vie,  où  les  rayons  de  cet  astre  se  jouant  dans  le  feuil- 
lage des  arbres  répandent  sur  une  nature  fraîche  et  animée  une 
■orte  de  douce  mélancolie  invitant  à  la  pensée  et  à  la  méditation. 
Nos  clairs  de  lune,  dans  nos  régions  tempérées,  offrent  un 
charme  tout  particulier;  comme  le  disait  Ossian,  ils  sont^ 
le  divin  accompagnement  des  nuits  solitaires,  voilées  par  les 
nuages  légers  que  transporte  la  brise,  animées  par  les  notes  mé- 
laocoliques  du  a  sweet  nightrngaie,  »  le  doux  chantre  de  minuit. 


Ed  Europe,  comme  dans  toutes  les  zones  tempérées,  la  lune,  à 
l'époque  de  son  plein,  atteint  une  hauteur  au-dessus  de  l'horizoD 
\>eiucoup  plus  grande  en  hiver  qu'en  été.  Cela  vient  de  ce  que  la 

ïonle  qu'elle  décrit  est  à  peu  près  la  même  que  celle  du  soleil. 

*^>  quand  notre  satellite  nous  montre  sa  face  éclairée,  il  est 


172  LA    NUIT. 

précisément  à  Topposé  du  soleil^  c'est-à-dire  dans  la  partie  du 
zodiaque  où  ce  dernier  était  situé  six  mois  plus  tôt.  Ainsi^  en 
été^  la  pleine  lune  est  dans  la  région  du  ciel  occupée  en  hiver  par 
le  soleil^  région  qui  pour  'nos  pays  apparaît  très-près  de  l'ho- 
rizon sud.  En  hiver^  au  contraire^  la  pleine  lune  a  lieu  dans  la 
portion  du  zodiaque  où  le  soleil  brille  en  été. 

Chaque  année  d'ailleurs  la  hauteur  de  la  lune  varie.  Ainsi ^ 
pendant  ces  années-ci^  la  lune  monte  plus  haut  qu*il  y  a  une  di- 
zaine d  années^  de  dix  fois  environ  son  épaisseur.  Elle  commence 
à  diminuer  de  hauteur  et  en  1876  elle  sera  à  son  minimum. 
L'oscillation  dure  19  ans. 

On  peut  dire  en  général  que^  dans  nos  climats^  Téclairage  lunaire 
le  moins  intense  est  précisément  celui  de  la  saison  où  nos  arbres 
sont  en  feuilles.  Aussi  nos  clairs  de  lune  d'été ^  les  seuls  qui 
pourraient  être  comparés  à  ceux  des  tropiques  à  cause  du  charme 
spécial  répandu  par  la  blanche  clarté  de  notre  satellite  sur  une 
nature  à  végétation  active^  sont  cependant  très-inférieurs  à  ceux 
de  la  zone  torride  où  la  lune  arrive  jusqu'à  lancer  du  zénith  même 
des  rayons  condensés  sur  des  paysages  de  verdure.  La  transpa- 
rence de  l'atmosphère  tropicale^  dit  encore  l'astronome  cité  plus 
haut,  favorise  l'intensité  de  l'éclairage,  et,  sous  une  lumière  plus 
que  triple  de  celle  qui  existe  en  été  dans  nos  climats,  les  formes 
majestueuses  des  grandes  monocotylédonées  se  dessinent  au  mi- 
lieu de  la  masse  générale  des  feuillages  avec  un  caractère  de  beauté 
indescriptible. 

On  évalue  la  clarté  lunaire  à  la  trois  cent  millième  partie  de 
celle  du  Soleil.  Les  dernières  mesures  de  sa  chaleur  font  supposer 
qu'elle  ne  peut  produire  à  la  surface  de  la  terre  qu'une  élévation 
de  température  de  12  millionièmes  de  degré. 

L'un  des  spectacles  les  plus  curieux  des  nuits  estivales^  et  qui 
présente  comme  une  contre-partie  du  tableau  de  la  voûte  céleste, 
c'est  celui  de  la  phosphorescence  de  la  mer. 

Dès  que  le  soleil  a  disparu  de  l'horizon,  des  essaims  innom- 
brables d'animalcules  lumineux  sont  attirés  à  la  surface  du  li- 
quide par  certaines  circonstances  météorologiques.  Une  nouvelle 
clarté  surgit  du  sein  des  flots.  On  dirait  que  l'océan  essaye  de 
rendre  pendant  la  nuit  les  torrents  de  lumière  qu'il  a  reçus  pen- 
dant le  jour.  Cette  lumière  étrange  naît  ça  et  là  par  une  foule  de 
points  qui  tout  à  coup  s  allument  et  scintillent. 

Quand  la  mer  est  calme,  on  croit  voir  à  sa  surface  des  miUions 
de  vives  étincelles  qui  flottent  et  se  balancent,  et,  au  milieu 


CLAIR    DE    LUNE.  173 

d  elles^  de  capricieux  feux  follets  qui  se  poursuivent  et  se  croisent. 
Ces  soudaines  apparitions  se  réunissent^  se  séparent^  se  rejoi- 
gnent^ et  finissent  par  former  une  vaste  nappe  de  phosphores- 
cence bleuâtre  ou  blanchâtre^  pâle  et  vacillante^  au  sein  de  la- 
quelle se  font  distinguer  encore  d* espace  en  espace  de  petits 
soleils  éblouissants  qui  conservent  leur  éclat. 

Quand  la  mer  est  très-agitée^  les  flots  semblent  s'embraser.  Ils 
8  élèvent^  roulent^  bouillonnent^  et  se  brisent  en  flocons  d*écume 
qui  brillent  et  disparaissent  comme  les  bleuettes  d*un  immense 
foyer.  En  déferlant  sur  les  rochers  du  rivage^  les  vagues  les  cei- 
gnent d*une  bordure  lumineuse  :  le  moindre  écueil  a  son  cercle  de 
feu.  Chaque  coup  de  rame  fait  jaillir  de  l'océan  des  jets  de  lumière  : 
ici  faibles^  peu  mobiles  et  presque  contigus;  là  resplendissants, 
vagabonds  et  dispersés  comme  un  semis  de  perles  chatoyantes. 
Les  roues  des  bateaux  à  vapeur  agitent^  soulèvent  et  précipitent 
des  gerbes    enflammées.  Quand  un  vaisseau  fend  les  ondes ^  il 
pousse  devant  lui  deux  vagues  de  phosphore  liquide  ;  il  trace  en 
même  temps^  derrière  sa  poupe^  un  long  sillon  de  feu  qui  s'efface 
arec  lenteur^  comme  la  queue  d'une  comète  1 

Une  nuit  d'août  1 865^  naviguant  sur  les  côtes  de  la  Manche^ 
j  étais  suivi  par  un  long  sillage  lumineux  marquant  la  route  de 
notre  petit  bateau  à  vapeur  et  nous  enveloppant  parfois  d'un  véri- 
table feu  d'artifice. 

On  avait  imaginé  plusieurs  explications  à  ce  brillant  et  cu- 
rieux phénomène.  On  sait  maintenant  qu'il  est  dû  à  la  pré- 
sence dans  les  eaux  d'animalcules  microscopiques  en  nombre 
incalculable^  qui  produisent  aussi  de  jour  l'aspect  de  la  mer  de 
lait  et  font  paraître  l'Océan  comme  une  plaine  de  neige  ou  de 
craie. 

Celui  des  infusoires  pélagiens  qui  contribue  le  plus  à  la  phos- 
phorescence de  la  mer^  paraît  être  la  «  noctiluque  miliaire.  » 
Cet  animalcule  a  été  rapproché  par  les  naturalistes  tantôt  des 
anémones^  et  tantôt  des  méduses  et  des  foraminifères.  11  est  si 
petit  que  dans  30  centimètres  cubes  d'eau^  il  peut  en  exister 
25  000!... 

La  noctiluque  paraît^  au  premier  abord^  comme  un  globule  de 
gelée  transparente.  Elle  offre  çà  et  là^  dans  son  intérieur^  des  gra- 
nules^ probablement  des  germes  et  des  points  lumineux.  Ceux-ci 
paraissent  et  disparaissent  avec  rapidité^  la  moindre  agitation  dé- 
termine leur  éclat.  Ces  points  forment  tout  au  plus  la  vingt-cin- 
quième ou  la  trentième  partie  du  grand  diamètre  du  globule.  Les 


^^  petites  con. 

;;^-'^,   '*  la  phos. 
-^:^rramé  pat 


— -    f'U  t.^ 
•  'lU.U" 


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LA    PHOSPHORESCENCE    DE    LA    MER.  177 

pile  de  Yolta.  Mais  ce  n'est  rien  encore  :  à  une  certaine  profondeur 
se  forment  des  rosaces,  des  étoiles,  des  chaînes,  des  rubans  de 
flamme  d*une  merveilleuse  régularité,  qui  ondulent  avec  les  va- 
gues, imitant,  dans  ce  feu  d*artifice  de  la  mer,  les  guirlandes  de 
verre  qu'on  suspend  aux  mâts  pavoises  de  nos  fêtes  nationales  1  y> 

Ayant  fait  pêcher  quelques-uns  de  ces  mollusques  phosphores- 
cents, l'auteur  constata  que  chaque  extrémité  de  ces  tubes  vivants 
portait  des  ventouses  leur  servant  à  s'attacher  à  leurs  congénères  ; 
ainsi  réunis,  ils  formaient  des  agglomérations  qui  comptaient«plu- 
sieurs  milliers  d'individus,  et  qui  prenaient,  en  s'agrégeant,  des 
figures  géométriques  parfaites. 

La  phosphorescence  n'est  pas  rare  sur  nos  côtes  de  France,  quoi- 
que moins  fréquente  que  dans  les  régions  tropicales.  Elle  se  ma- 
nifeste surtout  pendant  les  saisons  chaudes  et  dans  les  journées 
orageuses.  Ordinairement  même  elle  précède  l'orage  et  pourrait  sans 
contredit  servir  de  signe  précurseur  au  changement  de  temps. 

Pendant  le  mois  de  septembre  1869,  M.  Decharme,  d'Angers, 
observant  ce  phénomène  plus  ou  moins  intense,  sur  les  côtes  de 
Bretagne,  recueillit  de  l'eau  phosphorescente.  A  Tétat  de  repos, 
elle  perdait  assez  vite  son  éclat;  mais  le  flacon  agité  devenait 
aussitôt  lumineux.  De  jour  les  animalcules  étaient  visibles  avec 
un  petit  microscope  grossissant  AO  fois  en  diamètre,  et  ressem- 
blaient à  de  petites  lentilles  diaphanes,  de  2  à  4  millimètres.  Un 
soir  d'orage,  le  flacon  devint  spontanément  phosphorescent. 

La  cause  de  la  phosphorescence  de  la  mer  est  permanente,  et  le 
phénomène  ne  varie  que  dans  son  intensité.  En  effet,  si  l'on  prend 
de  l'eau  de  mer  un  jour  quelconque  où  elle  ne  paraît  pas  phospho- 
rescente à  la  plage,  on  trouve  qu'il  y  a  en  tout  temps  (du  moins 
dans  la  saison  chaude,  saison  des  orages)  un  nombre  plus  ou  moins 
grand  d'animalcules  phosphorescents,  nombre  variable  selon  l'état 
de  l'Atmosphère.  Pour  constater  leur  existence,  il  suffit,  quand  ils 
ne  sont  pas  spontanément  lumineux  par  légère  agitation,  ce  qui  est 
rare,  de  les  éveiller  en  versant  quelques  gouttes  d'un  liquide  exci- 
tant, d'alcool  par  exemple,  ou  d'un  acide.  Alors,  en  agitant  le 
vase,  on  aperçoit  des  points  phosphorescents. 

L'examen  attentif  de  l'eau  de  la  mer,   sous  le  rapport  de  la 

phosphorescence,  pourrait  sans  doute  fournir  des  données  utiles  à 

la  météorologie  des  orages.  Il  serait  d'ailleurs  facile  aux  marins 

et  aux  habitants  des  côtes  de  faire,  à  ce  sujet,  des  observations 

variées;  on  en  tirerait  bientôt  les  conséquences  et  les  indications 

que  comporte  ce  curieux  phénomène. 

12 


CHAPITRE  IV. 


LE   MATIN. 


Attirée  par  Teffluve  féconde  de  la  lumière  solaire,  la  Terre 
tourne  dans  le  rayonnement  lumineux,  présentant  son  front  au 
Soleil,  et  se  donnant  un  matin  perpétuel  par  la  succession  ré- 
gulière de  ses  méridiens  sous  l'astre-roi.  Pour  chaque  région 
du  globe  le  matin  arrive,  en  relation  avec  le  cours  diurne  appa- 
rent du  ciel;  pour  l'ensemble  du  globe,  le  Soleil  se  lève  con- 
stamment, distribuant  sans  arrêt  depuis  le  commencement  de  ce 
monde  l'heure  joyeuse  de  son  lever  à  la  circonférence  sans  cesse 
renaissante  de  notre  mobile  planète. 

Il  y  a  des  mondes  qui  n'ont  jamais  de  lever  de  soleil,  jamais 
de  matins,  jamais  de  soirs,  jamais  de  nuits  :  cç  sont  les  mondes 
à  la  surface  desquels  règne  constamment  une  lumière  soit  diffuse 
et  douce,  soit  éblouissante,  et  qui  puisent  dans  leur  propre  at- 
mosphère cette  permanente  clarté.  Il  en  est  d'autres  sur  lesquels 
apparaissent  et  disparaissent  des  soleils  de  couleur,  substituant 
les  flammes  de  Téearlate,  du  rubis  ou  de  Témeraude  à  la  blanche 
lumière  caractéristique  de  notre  soleil.  Ces  mondes  éclairés  par 
plusieurs  soleils  de  couleurs  différentes  ne  sont  pas  rares  dans  l'es- 
pace. Il  en  est  d'autres  encore  pour  lesquels  le  retour  quotidien 
de  la  lumière  et  de  la  chaleur  n  est  pas  régulier  comme  ici-bas, 
mais  soumis  à  des  fluctuations  qui  tantôt  donnent  des  matins  en- 
flammés par  des  torrents  de  lumière,  et  tantôt  laissent  la  nuit 
empiéter  sur  le  domaine  du  jour. 

Ainsi,  ce  que  nous  voyons  sur  la  Terre  n'est  pas  Timage  de 
similitudes  absolues  pour  les  autres  mondes.  Nous  ne  saurions 


LE    MATIN.  179 

trop  apprécier  le  système  organique  dont  la  nature  a  gratifié  notre 
planète.  Quel  spectacle  plus  digne  d'attention  que  celui  du  retour 
quotidien  de  la  lumière  dans  l'Atmosphère  de  notre  monde  obscur, 
surtout  lorsqu'en  songeant  à  ce  retour  on  en  voit  sous  un  même 
coup  d'oeil  toutes  les  conséquences  sur  le  renouvellement  inces- 
sant de  la  vie  ! 

Cest  une  heure  de  paix  et  en  même  temps  d'activité  que  celle 
du  réveil  de  la  nature  à  l'aurore.  Tous  les  êtres,  se  levant  d'ua 
repos  régénérateur,  reprennent  le  cycle  interrompu  de  leur  desti- 
aée  terrestre,  et  comme  le  printemps  dans  l'année,  le  matin  est 
dans  le  jour  l'instant  du  renouvellement.  Les  oiseaux,  chantent 
à  l'astre  radieux  leur  cantique  matinal,  de  leur  voix  aussi  pure 


dans  l'ordre  du  son  que  l'aurore  dans  l'ordre  de  la  lumière.  Au- 
tour des  habitations  champêtres,  nos  animaux  domestiques  cher- 
chent instinctivement  la  liberté  dans  la  lumière,  l'activité,  l'agi- 
tation, sortant  avec  bonheur  de  l'inactive  léthargie.  Notre  espèce 
humaine  toutefois,  par  une  malencontreuse  exception,  s'est  ac- 
coutumée, dans  ses  grandes  cités,  à  faire  la  nuit  du  jour,  et  le 
jour  de  la  nuit.  Minuit  n'est  plus  le  milieu  du  sommeil,  et  la 
■  matinée  »  commence,  à  Paris,  peu  avant  midi  pour  s'étendre 
jusqu'au  coucher  du  soleil.  C'est  là  une  singulière  transforma- 
tion, que  les  astronomes  seuls  pourraient  justifler,  mais  qui  forme 
maintenant  la  règle  générale  des  villes  humaines,  et,  sans  aucun 
doute,  exerce  une  funeste  influence  sur  la  santé  et  sur  la  force 
organique  générale. 

Comme  nous  l'avons  tu,  la  réfraction  atmosphérique  fait  naitre 
le  jour  avant  le  lever  du  soleil,  et  le  prolonge  après  son  coucher. 


Dans  mes  voyages  scientifiques  en  ballon,  j'ai  pu  faire  quelques 
expériences  spéciales  sur  la  lumière  de  l'aurore. 

A  l'époque  du  solstice  d'été,  quand  l'Atmosphère  est  sereine  cl 
la  lune  absente,  une  élévation  de  200  mètres,  à  minuit,  hors  de 
la  brume  inférieure,  est  sufHsante  pour  observer  au  nord,  nette 
ment  dessinée,  la  clarté  du  crépuscule. 

Lorsque  la  lune  brille  dans  sa  plénitude,  il  est  facile  de  suivre 
la  comparaison  de  sa  lumière  avec  celle  de  l'aurore.  C'est  ce  que 
j'ai  fait  entre  autres  pendant  la  nuit  du  18  au  19  juin  1867.  Com- 
parant simultanément  la  lumière  de  la  lune,  qui  venait  de  passer 
au  méridien,  avec  celle  de   l'aurore  et  suivant  l'accroissement 


Fig.  63.  —  Lt  maliBée. 

de  celle-ci,  j'ai  reconnu  que  les  deux  clartés  se  sont  égalées  à 
2^  45°  du  matin,  1  heure  13  minutes  avant  le  lever  du  soleil. 
A  partir  de  cet  instant  la  lumière  de  l'aurore  alla  en  augmentant 
sur  celle  de  notre  satellite. 

Ce  qui  me  surprit  le  plus  daos  cette  expérience,  ce  fut  de  re- 
connaître que  la  blancheur  légendaire  de  ta  lumière  de  la  lune 
n'est  blanche  que  par  comparaison  avec  nos  lumières  artificielles. 
Elle  rougit  devant  celle  de  l'aurore  comme  celle  du  gaz  devant  elle. 

Une  différence  remarquable  distingue  également  la  lumière  de 
l'aurore  de  celle  de  la  pâle  Phœbe.  Lors  même  qu'elle  n'a  pas 
encore  atteint  l'intensité  de  la  seconde,  ta  première  pénètre  les 
objets  de  la  nature,  tandis  que  celle  de  la  lune  glitse  à  leur  sur- 
face et  les  estompe  vaguement. 


LE    LEVER    DU    SOLEIL.  181 

Même  par  le  ciel  le  plus  pur^  les  régions  qui  ayoisinent  la  terre  pa- 
raissent, d*en  haut,  toujours  voilées  et  troublées  par  des  vapeurs. 
C'est  en  ces  hauteurs  qu'il  serait  utile  d'édifier  des  observatoires. 

Quel  spectacle  plus  sublime  que  celui  du  lever  du  soleil,  observé 
soit  des  hauteurs  de  T Atmosphère,  soit  du  faîte  des  montagnes? 
Au  désert,  l'astre  éclatant  apparaît  comme  un  roi  sortant  de  la 
pourpre  glorieuse;  les  rayons  de  son  diadème  s'élancent  à  tra- 
vers les  nuées  supérieures,  et  l'Arabe  salue  Hèliôs,  Allah  I  trois 
fois  saint,  comme  autrefois  l'habitant  des  îles  parfumées  du 
Péloponnèse  saluait  Phœbus- Apollon.  Sur  la  mer,  son  premier 
rayon  d'or  flamboie  tout  d'un  coup,  puis  le  disque  lumineux 
monte  solennellement  au-dessus  des  flots.  Quelle  que  soit  la  si- 
tuation d'où  l'on  contemple  ce  spectacle,  il  est  difficile  de  ne 
pas  le  trouver  grandiose  et  majestueux. 

Des  divers  tableaux  de  la  nature  qu'il  m'a  été  donné  d'admirer, 
celui  dont  le  souvenir  me  fi*appe  le  plus  encore,  c'est  un  rare 
lever  de  soleil  auquel  j'ai  assisté  en  ballon,  par  une  belle  matinée 
d  été,  à  2400  mètres  de  hauteur  au-dessus  du  Rhin. 

Les  nuages  venaient  de  se  former,  de  deux  heures  à  trois  heu- 
res du  matin,  dans  des  régions  aériennes  inférieures  à  la  nôtre,  et 
parsemaient  la  vaste  campagne.  Les  immenses  forêts  de  l'Alle- 
magne se  développaient  à  plus  de  2  kilomètres  au-dessous  de 
nous;  nous  distinguions  presque  à  notre  nadir  Aix-la-Chapelle; 
à  notre  gauche,  au  loin,  les  terrains  marécageux  de  la  Hollande  ; 
à  notre  droite,  le  duché  de  Luxembourg;  derrière  nous,  les  pro- 
priétés entourées  de  haies  de  la  Belgique  ;  devant  nous,  près  du  so- 
leil, la  Westphalie  ;  au  loin,  le  Rhin  qui  déroulait  ses  anneaux  blancs 
et  serpentiformes.  Cologne  approchait  avec  sa  noire  cathédrale  au 
centre  du  demi-cercle.  Depuis  longtemps,  l'aurore  répandait  sur 
la  terre  une  clarté  toujours  croissante,  et,  par  un  singulier  effet  de 
mirage  ou  par  la  disposition  fortuite  des  ombres  dans  les  nuées  si- 
tuées à  notre  hauteur,  un  vaste  paysage  se  dessinait  à  l'orient  avec 
des  teintes  et  des  nuances  vagues  semblables  à  celles  du  marbre. 

On  pressentait,  derrière  ces  décors  féeriques,  ces  murailles,  ces 
lours  et  ces  clochers  projetés  sur  cette  couche  lointaine  de  nuées, 
on  pressentait  l'arrivée  prochaine  du  dieu  de  la  lumière,  qui,  par 
sa  majesté,  allait  faire  soudain  disparaître  toutes  les  ombres  du 
crépuscule.  Un  silence  absolu  environnait  notre  navire,  tandis 
que  les  nuages  se  formaient  et  se  déformaient  au-dessous  de  nous. 

En  vérité,  je  ne  saurais  mieux  comparer  l'accroissement  succès- 


182  LE    MATIN. 

sif  de  la  lumière  orientale  et  les  symptômes  précurseurs  du  lever 
de  l'astre-roi^  qu  a  une  mélodie  extrêmement  pure  qui  se  laisserait 
d*abord  deviner  plutôt  qu'entendre,  comme  venant  d'une  grande 
distance.  Puis  ce  murmure,  ce  prélude,  s'accentue  davantage,  et 
déjà  l'on  distingue  les  accords  des  diverses  parties.  L'oreille  char- 
mée par  l'enivrante  harmonie,  comme  l'œil  baigné  dans  la  lumière 
céleste,  cherche  à  discerner  dans  l'ensemble  le  motif  qui  se  dé- 
gage de  l'accompagnement  sonore.  Mais  à  travers  les  frémisse- 
ments des  cordes  basses,  sous  les  chatoiements  et  les  broderies  de 
l'art  musical,  la  pensée  ne  sait  parvenir  à  distinguer  la  trame  du 
mélodieux  concert.  A  peine  l'attention  a-t-elle  pénétré  dans  ce 
monde  merveilleux  de  l'harmonie,  que  tout  à  coup  éclate  dans  sa 
grandeur  la  puissante  et  éblouissante  fanfare....  Le  dieu  de  la  lu- 
mière flamboie!  L'Atmosphère  est  soudain  pénétrée  dans  ses 
régions  immenses  par  les  feux  de  son  rayonnement  intarissable. 

Ces  spectacles  aériens  sont  rares.  Plus  fréquente  est  l'observa- 
tion du  lever  du  soleil  sur  les  montagnes. 

A  mon  avis,  les  plus  beaux  couchers  de  soleil  sont  ceux  de  la 
mer,  et  les  plus  beaux  levers  ceux  des  montagnes  ou  des  ascen- 
sions aériennes. 

Tous  les  touristes  qui  chaque  année  parcourent  les  Alpes  de  la 
Suisse  sont  montés  une  fois  au  moins  au  sommet  du  Righi,  cette 
petite  montagne  de  1 800  mètres  qui  s'élève,  isolée,  au  milieu  des 
lacs  et  donne  au  naturaliste  la  succession  de  tous  les  climats  jus- 
qu'aux dernières  espèces  végétales.  Pour  permettre  à  ceux  qui  ne 
l'ont  pas  ressentie  de  se  rendre  compte  de  l'impression  d*un  lever 
de  soleil  dans  les  Alpes,  j'extrais  ici  de  mes  notes  de  voyage  l'ob- 
servation que  j'en  ai  faite  moi-même  au  mois  de  septembre  1868. 
C'est  une  description  simple,  qui  peut  donner  une  idée  de  la  na- 
ture de  ce  beau  spectacle. 

....  J'ai  assisté  ce  matin  au  lever  du  soleil,  du  haut  de  cette  belle  montagne  qui 
domine  par  son  heureuse  situation  le  panorama  de  la  Suisse.  C'est  inouï.  On  ne  peut 
se  former  une  idée  de  cette  illumination  des  glaciers  dans  le  ciel  avant  l'arrivée  vi- 
sible du  Soleil  sur  la  montagne,  lorsqu'on  ne  l'a  pas  contemplée  soi-même.  Hier, 
vers  une  heure,  nous  avons  commencé  l'ascension  —  une  véritable  caravane  —  : 
guides,  porteurs  de  vêtements  pour  l'arrivée,  chevaux  et  muleta  pour  les  dames 
qui  n'osent  pas  aventurer  leurs  pieds  délicats  sur  ces  rudes  versants,  palan* 
quins  pour  les  invalides  ou  les  timides,  etc.,  -^  tout  cela  se  met  en  marche  dans 
l'étroit  chemin  qui  commence  au  lac  de  Zug,  h  Art,  et  serpente  par  des  forêts,  des 
broussailles,  des  rochers  et  des  torrents  jusqu'au  Kulm,  jusqu'au  sommet  du  pic. 
A  six  heures  nous  étions  sur  ce  faite  splendide ,  d'où  l'on  découvre  l'immense 
chaîne  des  glaciers  des  Alpes  de  TOberland,  les  sommets  successifs  des  plus 
hautes  montagnes,  le  relief  si  diversifié  de  celle  contrée  morcelée,  les  versants 


LE    LEVER    DU    SOLEIL.  185 

« 

des  collines  plus  rapprochées,  les  pâturages  et  les  prairies  verdoyantes  de  ce  pa- 
radis terrestre,  les  lacs  innombrables  qUi  réfléchissent  le  ciel,  les  villes  coquettes 
en  miniature,  les  villages  et  les  chalets  rouges  qui  sont  disséminés  à  tous  les 
points  de  ce  parterre.  Nous  avions  fait,  le  long  de  la  route,  quelques  haltes  bien 
Déoeasaires  pour  nos  poumons,  nos  jambes,  et  même  pour  nos  gosiers. 

On  admire,  en  montant,  la  belle  vallée  qui  s'étend  au  pied  du  Righi,  mais  le  re- 
gard et  la  pensée  sont  péniblement  surpris  du  fameux  éboulement  du  Rossberg 
qûen  1806  engloutit  tout  le  riant  village  de  Goldau  et  combla  une  partie  de  son 
ûc.  Cette  arête  encore  blanche  de  la  haute  montagne,  ces  rochers  gris  amoncelés 
dans  la  plaine ,  invitent  à  songer  aux  mouvements  incessants  de  la  nature,  qui 
s'accomplissent  comme  si  Thomme  n'était  pas  sur  la  terre. 

Quant  au  lever  du  soleil,  je  ne  pense  pas  qu'il  puisse  être  plus  magnifique  en 
aucun  lieu  de  la  terre,  si  ce  n'est  en  ballon. 

Cest  sublime,  et  c'est  indescriptible.  Je  ne  crois  même  pas  que  beaucoup 
d'âmes  le  sentent  exactement,  ni  que  beaucoup  d'esprits  le  comprennent  dans  sa 
Térité. 

D^ailleors  la  scène,  l'instant,  la  situation,  la  nouveauté  forment  un  excellent 
prélude  à  ce  spectacle.  Une  heure  avant  le  lever  du  soleil,  le  chant  pastoral  d'une 
trompette  de  bois  éveille  les  voyageurs.  Nous  étions  230  !  La  lune  répandait  une 
faible  clarté  dans  l'Atmosphère,  et  on  distinguait  dans  le  lointain  les  glaciers 
blancs  éclairés  par  une  teinte  mélancolique  et  silencieuse.  Jupiter  brillait  à  côté 
de  la  Lune,  et  Vénus  resplendissait  à  l'orient.  A  ce  tableau  particulier  de  la  nuit 
succéda  la  toilette  des  montagnes.  Peu  à  peu,  lentement,  elles  se  lavent  en  quel- 
que sorte  de  l'obscurité  qui  les  environnait,  et  se  montrent  dans  leurs  formes  et 
dans  leur  fraternité.  Une  lumière  diffuse  se  manifeste  et  s'accroît  dans  l'air  froid 
et  humide  du  matin.  A  l'est,  l'horizon  est  crénelé  par  les  dentelures  grises  qui 
dessinent  seulement  sur  l'espace  plus  lumineux  la  silhouette  des  sommets. 

C^est  alors  que  vers  le  sud  les  glaciers  pâles,  à  peine  visibles  sous  le  règne  de  la 
lone  et  de  l'aurore,  deviennent  roses,  d'un  rose  tendre  et  véritablement  céleste  : 
le  soleil  vient  de  se  lever  pour  ces  sommets  lointains.  Les  cimes  argentées  se  do- 
rent et  se  réunissent,  et  forment  dans  l'espace  un  paysage  singulier  et  frappant, 
qu'on  croirait  arrangé  par  les  nuages.  Cette  illumination  des  Alpes  au  lever  du 
soleil  offre  un  caractère  d'immensité  et  de  puissance  qui  donne  de  la  surface  ter- 
restre et  de  son  mouvement  vers  la  lumière  une  idée  tout  à  fait  spéciale. 

Après  ces  glaciers,  d'autres  glaciers  s'illuminent  à  leur  tour.  Du  sommet  du  Righi 
on  domine  l'horizon  dans  toute  sa  circonférence.  Le  Finsteraarhorn,  l'Aigle,  le 
Moine,  la  Jungfrau,  le  Blakenstock,  l'Uri,  le  Saentis,  le  Gloernich,  et  cent  autres  ap- 
paraissent dans  la  douce  splendeur.  Des  glaciers  roses  l'œil  revient  aux  découpu- 
res de  Thorizon  oriental....  lorsque  soudain  un  mince  rayon  rouge  apparaît  et  rem- 
plit Tespace.  Alors,  lentement,  majestueusement,  l'astre  flamboyant  semble  sortir 
des  cieux  gris,  et  peu  à  peu,  distribuant  la  clarté  matinale  sur  tous  les  points,  fait 
surgir  de  l'ombre  montagnes  après  montagnes,  paysages  après  paysages,  déve- 
loppant pour  ainsi  dire  le  panorama  comme  une  série  de  plans  qui  s'écarteraient 
et  reculeraient,  de  telle  sorte  que  les  glaciers  primitivement  apparus  semblent  s'é- 
loigner de  plus  en  plus,  et  laisser  un  immense  espace  à  la  succession  des  monta- 
gnes, des  collines  et  des  vallées  plus  rapprochées.... 

La  lumière  du  Soleil  donne  à  notre  planète  sa  parure  et  sa 
beauté;  aux  campagnes  le  verdoyant  tapis  des  prairies^  aux  sillons 


186  .  LE    MATIN. 

Tor  des  blonds  épis^  aux  fleurs  leurs  chatoyantes  couleurs^  au 
ciel  son  azur  et  ses  nuances  variables.  Mais  en  traversant  TAtmo- 
sphère,  cette  lumière  est  en  partie  absorbée  par  les  couches  d'air 
qu'elle  traverse,  et  c'est  cette  absorption  qui  nous  donne  notre  ciel 
atmosphérique. 

Par  des  recherches  fort  curieuses,  on  a  pu  évaluer  cette  absorp- 
tion. Pour  donner  une  idée  de  cette  méthode,  je  rappellerai  d'a- 
bord à  nos  lecteurs  que  la  lumière,  toute  coquette  et  insaisissable 
qu'elle  paraît,  est  cependant  douée  d'un  pouvoir  mécanique  aussi 
réel  que  celui  de  la  chaleur;  je  citerai,  entre  cent  exemples,  celui 
de  l'explosion  d'un  mélange  de  chlore  et  d*hydrogène  dans  un  fla- 
con. Cette  explosion  est  produite  par  la  seule  action  de  la  lumière, 
attendu  qu'en  gardant  le  flacon  dans  l'obscurité,  les  deux  gaz  res- 
tent en  présence  sans  se  combiner. 

Or,  dans  des  recherches  spéciales  à  cet  égard,  MM.  Bunsen  et 
Roscoe  ont  voulu  évaluer  en  fonction  de  Vacide  chlorhydrique  pro- 
duit, la  quantité  d'action  chimique  exercée  par  la  lumière. 

Pour  cela,  ils  ont  fait  agir  un  faisceau  de  rayons  introduit  dans 
une  chambre  obscure  sur  le  mélange  gazeux  de  chlore  et  d'hydro- 
gène; en  opérant  à  des  hauteurs  de  soleil  dififérenles,  ils  ont  éva- 
lué l'influence  absorbante  de  l'Atmosphère  sur  les  rayons  qui  avaient 
ainsi  traversé  des  couches  d'air  d'épaisseur  variable.  Ils  ont  donc 
pu  en  déduire  la  quantité  d'action  chimique  qui  serait  exercée  par 
le  soleil  à  la  limite  de  notre  Atmosphère  sur  un  mélange  de  chlore 
et  d'hydrogène. 

Le  calcul  appliqué  à  leurs  observations  a  montré  que  si  les 
rayons  solaires  ne  subissaient  aucune  absorption  atmosphérique 
en  tombant  verticalement  sur  la  terre  dans  une  atmosphère  indé- 
finie de  chlore  et  d'hydrogène,  ils  provoqueraient,  pendant  chaque 
minute,  la  formation  d'une  couche  d'acide  chlorhydrique  d'une 
épaisseur  d'environ  35  mètres.  Après  avoir  traversé  l'Atmo- 
sphère, ces  rayons  n'ont  plus  qu'une  force  représentée  par  14  mè- 
tres et  demi,  c'est-à-dire  qu'ils  ont  perdu  environ  les  deux  tiers 
de  leur  intensité  primitive.  Les  recherches  sur  le  rayonnement  so- 
laire ont  montré  que,  dans  les  mêmes  conditions,  l'action  calori- 
fique est  au  plus  diminuée  d'un  tiers  de  sa  valeur.  Ainsi,  les  rayons 
les  plus  réfrangibles  de  la  lumière  sont  absorbés  en  plus  grande 
proportion  par  l'Atmosphère  que  les  rayons  les  moins  réfrangi- 
bles. L'air  garde,  emploie,  réfléchit,  fait  jouer  et  travailler  les 
deux  tiers  de  la  force  lumineuse  que  le  Soleil  nous  envoie;  il 
n'absorbe  au  contraire  qu'un  tiers  de  la  chaleur  que  nous  rece- 


LA    LUMIÈRE.  187 

YODS  du  même  astre.  Il  semble  donc  que  la  lumière  ait  une 
fonction  plus  grande  que  la  chaleur  dans  rAtmosphère.  Nous 
verrons  du  reste,  au  dernier  chapitre  de  ce  Livre,  quelle  im- 
mense importance  joue  la  lumière  dans  la  vie  terrestre,  végétale 
et  animale. 

Les  mêmes  physiciens  cités  plus  haut  ont  étudié  les  intensités 
totales  solaires  et  atmosphériques  dans  un  certain  nombre  de  lo- 
calités variant  de  latitude  depuis  1 5  degrés  du  pôle  (île  Melville) 
jusqu'à  30  degrés  de  Téquateur  (le  Caire),  évaluées  en  épaisseur 
d  acide  chlorhydrique  formé,  comme  si  les  rayons  pénétraient 
dans  une  atmosphère  indéfinie  de  chlore  et  d^hydrogène.  Les 
résultats  suivants  expriment  l'action  pendant  l'intervalle  de 
(emps  qui  s'écoule  entre  le  lever  et  le  coucher  du  soleil,  le  jour 
de  l'équinoxe. 

Les  différences  entre  les  effets  qui  seraient  produits  dans  ces 
divers  pays  sont  moins  considérables  qu'on  aurait  pu  le  penser, 
et  la  cause  en  est  dans  la  puissante  dissémination  lumineuse  pro- 
duite par  l'Atmosphère;  en  effet,  l'action  photochiniique  dii*ecte 
du  soleil  varie  comme  1  :  1 5  :  30  entre  Tîle  Melville,  Heidelberg 
et  le  Caire,  tandis  que  l'effet  de  la  diffusion  atmosphérique  varie 
seulement  comme  9:16:18. 

L'absorption  des  rayons  actifs  très-réfrangibles  augmente  ra- 
pidement avec  l'épaisseur  de  l'Atmosphère;  ainsi,  lorsque  le 
soleil  a  une  hauteur  moyenne  de  25  degrés  sur  l'horizon,  le 
rapport  des  intensités  chimiques  de  la  lumière  directe  et  de  la 
lumière  diffuse  sur  un  papier  sensible  préparé  avec  un  sel  d'argent 
étant  0,23,  celui  des  intensités  lumineuses  est  4,  c'est-à-dire  que 
l'action  de  l'Atmosphère  est  1 7  fois  plus  grande  sur  les  rayons 
impressionnant  chimiquement  les  composés  d'argent  que  sur  les 
rayons  agissant  sur  la  rétine.  Lorsque  cette  hauteur  du  soleil  sur 
Ihorizon  n'est  plus  que  de  moitié,  12  degrés  environ,  le  rapport 
moyen  des  intensités  chimiques  de  la  lumière  directe  et  de  la  lu- 
mière diffuse  n'est  plus  que  de  0,053  et  celui  des  intensités  des 
rayons  lumineux  que  de  1,4,  c'est-à-dire  alors  que  l'action  de 
l'Atmosphère  est  26  fois  plus  grande  sur  les  rayons  chimiques 
du  Soleil  que  sur  ses  rayons  lumineux.  A  des  hauteurs  moindres, 
l'action  chimique  directe  du  soleil  devient  inappréciable,  tandis 
que  l'intensité  des  rayons  visibles  est  encore  assez  grande;  les 
rayons  les  plus  réfrangibles  manquent,  ce  qui  est  indiqué  par  la 

couleur  rouge  du  disque  solaire  près  de  l'horizon. 
On  a  appliqué  à  la  détermination  de  l'intensité  chimique  des  dif- 


188  LE    MATIN. 

férentes  parties  du  soleil  la  méthode  décrite  plus  haut^  et  rela- 
tive à  remploi  du  mélange  de  chlore  et  d*hydrogène;  il  a  été  ob- 
servé que  le  centre  du  disque  solaire  exerce  une  action  chimique 
plus  intense  que  les  bords.  On  serait  donc  conduit  à  une  consé- 
quence analogue  à  celle  que  le  P.  Secchi  avait  déduite  de  ses  ob- 
servations^ d'après  lesquelles  le  rayonnement  calorifique  du  cen- 
tre du  disque  solaire  serait  plus  intense  que  celui  des  bords. 

MM.  Bunsen  et  Roscoe  ont  comparé  l'action  exercée  par  le  soleil 
sur  le  mélange  de  chlore  et  d'hydrogène  avec  celle  d'une  source  lu- 
mineuse terrestre^  d'une  masse  de  magnésium  en  combustion 
dans  l'air  vue  sous  une  grandeur  apparente  égale  à  celle  sous  la- 
quelle nous  voyons  le  soleil  :  un  disque  de  magnésium  en  com- 
bustion de  1  mètre  de  diamètre^  placé  à  1 07  mètres/  produirait  la 
même  action  sur  le  mélange  de  chlore  et  d'hydrogène  que  le 
soleil  à  la  hauteur  de  10  degrés. 

La  lumière  solaire  directe  ayant  été  comparée  à  l'arc  voltaïque, 
a  donné  le  rapport  de  1 000  à  240,  c'est-à-dire  que  le  soleil  a  pro- 
duit sur  les  plaques  daguerriennes  une  action  chimique  quatre  fois 
plus  énergique  que  la  lumière  de  la  pile. 

Nous  analyserons  plus  loin  les  radiations  lumineuses,  calorifi- 
ques et  chimiques  dont  le  Soleil  inonde  constamment  les  planètes 
placées  autour  de  lui.  Qu'il  nous  suffise  ici  de  sentir  l'importance 
du  rôle  de  la  Lumière  dans  la  nature.  L'astre  gigantesque  du  Soleil; 
1400  mille  fois  plus  gros  que  la  Terre,  est  un  globe  incandescent 
liquide  ou  gazeux,  dont  la  température  n'est  pas  inférieure  à  tO  mil- 
lions de  degrés.  Les  flots  considérables  de  lumière  qu'il  verse 
constamment  sur  la  Terre  donnent  à  notre  planète  à  la  fois  le  jour, 
le  mouvement  et  la  vie,  et  nous  savons  qu'ils  produisent  des  effets 
analogues  sur  les  autres  mondes.  Bientôt  nous  apprécierons  direc- 
tement toute  la  grandeur  de  la  radiation  solaire.  Nous  venons  ici 
d'admirer  le  lever  du  soleil  et  de  prendre  une  idée  de  l'action  mé- 
canique de  la  Lumière.  Continuons  notre  panorama  de  la  nature 
par  l'étude  des  phénomènes  optiques  que  cet  agent  admirable  crée 
incessamment  dans  notre  Atmosphère. 


CHAPITRE  V. 


L'ARG-EN-CIEL. 


L'action  générale  de  la  Lumière  dans  la  nature  vient  de  se  pré- 
senter à  nos  yeux  parle  cours  régulier  de  son  œuvre  permanente. 
Ses  jeux  dans  l'Atmosphère  sont  divers^  et  produisent  mille  phé- 
nomènes optiques  toujours  curieux^  parfois  bizarres^  aujourd'hui 
expUqués  par  les  lois  de  la  physique.  Nous  consacrerons  les  cha- 
pitres suivants  à  Texamen  de  ces  phénomènes  exclusivement  dus 
à  cet  agent,  à  la  fois  si  puissant  et  si  délicat,  si  doux  et  si  fort. 

Le  plus  fréquent  de  ces.  phénomènes  et  celui  dont  Texplication 
simple  nous  aidera  à  saisir  les  autres,  c*est  la  production  de  VArc- 
en-ciel. 

Parmi  nos  lecteurs,  il  en  est  bien  peu  sans  doute  qui  niaient  re- 
marqué, dans  la  pluie  d*un  jet  d'eau  ou  d'une  cascade,  la  produc- 
tion d'un  petit  arc-en-ciel  en  miniature,  analogue  à  l'arche  gran- 
diose qui  se  projette  dans  l'espace  aérien  après  une  heure  d'orage. 
Toutes  les  fois  que  ces  petits  arcs  se  présentent,  nous  pouvons 
observer  trois  circonstances  :  1  ""  des  gouttes  de  pluie  ;  2''  la  pré- 
sence du  soleil  ;  3""  la  situation  précise  de  l'observateur  entre  les 
gouttes  d'eau  et  le  soleil. 

Ces  trois  conditions  de  la  production  de  Tarc-en-ciel  vont  nous 
fournir  elles-mêmes  l'explication  de  ce  gracieux  phénomène,  dans 
lequel  la  religion  juive  salua  la  protection  de  Jéhovah,  et  la  mytho- 
logie grecque  l'influence  agréable  de  la  déesse  Iris.  Pour  voir  un 
arc-en-ciel,  soit  dans  une  pluie  artificielle,  soit  dans  l'Atmosphère, 
il  Êtut  toujours  tourner  le  dos  au  soleil.  Dans  cette  situation,  les 
rayons  solaires  qui  éclairent  les  gouttes  d'eau  sont  réfléchis  et  ré- 
fractés par  elles.  Voici  comment  : 


190  L'ARG-EX-CIEL. 

Soit,  je  -suppose,  une  {,'oulto  deuu  AU'  daa?  l'.Aimf-îplirw.  In 
rayon  solaire  arrive  sur  celle  goulle  en  I,  f^nt-Ir*-  dans  fon  inié- 
neur  en  déviant  de  la  li- 
pnt*  droil^,  fiuiique  Iijui 
nivon  lumineux  suViX  eelt? 
dt-viati'in,  en  jiaî-j-ant  dan> 
nne  ^ull^tanL-e  iranipa- 
l'enle  plu?  d<-n?e  que  l'itir. 
Arrivé  au  fond  A  de  la 
pc-lile  split'Fe  liiiuide  qui 
fonslitue  la  goutte,  il  pjI 
l'élléclii  par  ce  fond  et  re- 
vient vers  le  côlé  du  soleil 
avec  une  déviation  nou- 
i-ig.  f,...  —  n.ikxmii  Mni|)kyi.<  i-jyuiij  velle  l'M  qui  !e  rapproche 

de  Ja  terre. 

Ce  ravon  ainsi  décomposé  offre  toutes  les  couleurs  échelonDées 
Hiir  des  inrlinaisons  dilTéronles,  cliaf|ue  couleur  étant  différemment 
réIVaniiilile.  l/iiiflin:iison  va  en  croissant  du  rouge  au  violet,  de 
Korh'ipie,  si  le  rayon  l'oiigi!  atteint  l'œil,  les  autres  rayons  Tenus  de 
la  nièine  gotitle  ne  peuvent  l'atteindre,  mais  une  goutte  moins  éle- 
vée poiji'ja  lui  envoyer  un  rayon  violet.  L'observateur  voit  donc 
dans  la  diieelion  de  i-a'h  gniiltes  un  endroit  rouge  en  haut,  ud  en- 
druil  vittli'l  en  lias.  Les  goutles  intermédiaires  envoient  semblable- 
nient  ïi  l'oil  tes  lavuiis  compris  entre  le  rouge  et  le  violet.  Od  a 
ainsi  un  s|i('rlri'  solaire  dont  les  couleurs  sont,  en  parlant  du 
point  le  [dus  lias,  vinli-l,  iiulii/o,  bleu,   vert,  jaune,  orangé,  rouge- 

liiiaiiinons  mainleiianl  une  surface  conique,  ayant  pour  axe  la 
droite  (jui  va  de  l'o-il  de  rol)sei'vateur  au  soleil,  et  passant  par  la 
goutte.  Cliacunc  des  jioulles  d'eau  (pii  se  trouvent  sur  cetle  surface 
produit  le  niènie  elVet;  un  a  donc  un  ensemble  de  spectres  formant 
une  bande  eireulaire,  irisée,  dans  laijuelle  les  couleurs  simples  se 
succèdent  suivant  l'ordi'i'  in(ii([ué,  le  violet  a  (fig.  GS;  étant  en 
dedans,   et  le  ronge  6  en  deliors. 

Le  pliénomène  se  reproduit  tiuit  f|ue  les  gouttes  d'eau  se  succè- 
dent dans  la  même  région  de  l'espace;  l'apparence  lumineuse  se 
renouvelle  eu  nii'^me  temps  que  le  passage  de  ces  goultos,  et  l'on 
voit  l'are  persister.  On  démontre  par  le  calcul  que  l'angle  du  cône 
lies  rayons  rouges  esl  de  .V2  degrés  (42''  *20'i,  et  celui  du  cône 
des  rayons  violets  de  40  degrés  -'.0";îO')  :  telle  est  la  dislance  de 
l'arc  au  centre,  point  où  se  |)rojeltei'ail  l'ombre  de  la  tête  du  spec- 


RÉFRACTION     ET    RÉFLEXION.  191 

tateur  P  {fàg.  CS}.  Le  diamètre  HH'  (Cg.  G8)  de  l'arc  total  soustend 
un  angle  de  BU  degrés;  la  largeur  de  l'arc  est  de  2  degrés,  c'est* 
à-dire  à  peu  près  quatre  fois  le  diamètre  apparent  du  soleil. 

L'arc-eo-ciel  constate  donc  l'existence  de  petites  sphères  d'eau  li- 
quide tombant  en  pluie  au  sein  de  l' Atmosphère.  L'arc  est  d'au- 
tant plus  brillant  que  leur  grosseur  est  plus  grande.  Il  faut  qu'elles 
soient  beaucoup  plus  grosses  que  celles  qui  forment  les  nuages 
pour  que  l'œtl  puisse  distinguer  les  couleurs.  Voilà  pourquoi  les 
Itrouilbrds  et  les  nuages  ne  produisent  pas  d'arc-en-ciel. 

.'Reliant  que  l'arc-en-ciel  est  produit  par  les  rayons  de  soleil  ré- 


Formation  de  l'arc-en-ciel. 


fractés  sur  les  gouttes  de  pluie  qui  tombent,  nous  pouvons  en  dé- 
duire Don-seulement  la  grandeur  de  cet  arc,  mais  aussi  les  condi- 
tions sans  lesquelles  il  ne  saurait  avoir  Heu .  Si  le  soleil  était  à  l'hori- 
loD,  l'ombre  de  la  tête  du  spectateur  y  tomberait  aussi;  et,  comme 
laie  du  cône  serait  horizontal,  il  s'ensuit  que  nous  verrions  une 
demi-circonférence  complète  d'un  demi-diamètre  apparent  de  Ai  de- 
grés. Dès  que  le  soleil  s'élève,  l'axe  du  cône  s'abaisse  et  l'arc  devient 
plus  petit;  enûn,  si  le  soleil  atteint  une  hauteurde  41  dogrés,raxe 
du  cône  forme  le  même  angle  avec  le  plan  del'horizon,  et  l'arc  de- 
vient tangent  à  ce  plan.  Si  le  soleil  était  encore  plus  élevé,  l'arc  se 
projetterait  sur  la  terre.  On  voit  rarement  le  phénomène  quand  il  se 


-■""".-■L     3,  i-r  -si^iriit  voir 

— --    --ir  ^  crr^  ae  peut 

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■  a  'c^zdre  aussi 

■  ;■  l".  co'if^i^r  l'arc 
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i,  "fi  T-itre  coar- 

L  ~r  ouvonslance 
:  j-..::v'.es  est  citée 
iz  tuit  formé  par 


J 


THEORIE    DE    UARG-EN-GIEL. 


193 


les  rayons  réfléchis  sur  une  rivière.  Cet  arc  coupait  d'abord  Tare 
extérieur  de  manière  à  le  partager  en  trois  parties  égales.  Quand 
le  soleil  s'abaissa  vers  Thorizon^  les  points  de  rencontre  se  rappro- 
chèrent. 11  n'y  en  eut  bientôt  plus  qu'un  seul^  et^  comme  les  cou- 
leurs étaient  dans  un  ordre  inverse^  le  blanc  parfait  se  forma  par 
la  superposition  des  deux  séries.  Le  soleil  peut  du  reste  produire^ 
après  s'être  réfléchi  sur  une  nappe  d'eau^  un  cercle  complet.  Quel- 
quefois la  ii^artie  supérieure  manque^  et  il  reste  le  singulier  phéno- 
mène de  Tarc-en-ciel  renversé. 

Les  académiciens  envoyés  au  cercle  polaire  pour  la  mesure  du 
méridien  observèrent^  le  1 7  juillet  1 736^  sur  la  montagne  de  Ke- 


Fig.  68.  —  Théorie  des  deux  arcs  de  Tarc-en-ciel. 


tima^  un  arc-en-ciel  triple  analogue  à  celui  dont  parle  Halley.  Dans 

celui  du  bas  le  violet  était  en  bas^  le  rouge  en  dehors^  comme 

toujours  :  c'est  l'arc  principal.  Le  second^  qui  lui  est  parallèle,  est 

l'arc  secondaire^  chez  lequel  le  rouge  est  en  bas  et  le  violet  en 

haut.  Le  troisième  arc^  partant  des  pieds  du  premier^  traversait  le 

second  et  avait^  comme  le  principal^  le  violet  en  dedans  et  le  rouge 

en  dehors.  C'est  cette  observation  que  nous  reproduisons  figure  69. 

Puisque  l'arc-en-ciel  est  dû  à  la  réfraction  et  à  la  réflexion  des 

rayons  solaires  sur  des  gouttelettes  d'eau  tombant  dans  l'air^  on 

conçoit  que  la  lumière  de  la  lune  puisse  donner  naissance  à  une 

apparition  analogue^  quoique  moins  intense.  C'est  ce  qu'il  m'a  été 

13 


194  L'ARC-BN-CIEL. 

donné  de  constater  un  soir  de  printemps  à  Compiègne.  C'était  le 
9  mai  1865,  à  10  heures  30  minutes  du  soir.  Le  principal  du  col- 
lège eut  Tobligeance  de  venir  me  prévenir  de  Tapparition  qu  il 
venait  de  remarquer,  et  nous  pûmes  Tétudier  à  loisir.  C* était  la 
veille  de  la  pleine  lune.  L*astre  était  élevé» de  60  degrés  au-dessus 
de  rhorizon  oriental.  Varc-en-ciel  lunaire  se  déployait  à  rouest 
avec  une  grande  netteté  de  teintes.  On  distinguait  les  sept  couleurs 
prismatiques  dans  leur  ordre  normal.  Au-dessus  de  Tare  principal 
on  remarquait  Tare  secondaire,  plus  faible,  mais  encore  nettement 
dessiné.  Ce  phénomène  météorologique,  qui  ne  laissait  rien  à  dési- 
rer, est  d*autant  plus  rare  que  sa  visibilité  réunit  plus  de  conditions 
difficiles  à  trouver  réunies.  La  journée  avait  été  orageuse  et  une 
petite  averse  venait  tout  récemment  d'arroser  le  parc,  ce  qui  avait 
élevé  dans  T Atmosphère  les  parfums  des  lilas  et  des  giroflées^  et 
donnait  un  charme  particulier  à  cette  douce  soirée  du  mois  de  Maïa. 

Brandes,  Dionis  Duséjour,  Sennert,  de  Tessan,  Rozier,  Bravais 
ont  observé  et  décrit  Tarc-en-ciel  nocturne.  Je  lis  aussi  dans  Améric 
Vespuce  (1501)  qu'il  a  observé  plusieurs  fois  «  Tiris  pendant  la 
nuit  »  et  de?  météores  rares  dans  l'ancien  continent.  11  croit  que  le 
rouge  de  l'arc  vient  du  feu,  le  vert  de  la  terre,  le  blanc  de  lair  et  le 
bleu  de  l'eau;  et  il  ajoute  :  ce  signe  cessera  de  paraître  quand  les 
éléments  seront  usés  «  quarante  ans  avant  la  fin  du  monde.  » 

Je  vois  dans  un  ancien  traité  de  météorologie,  celui  du  P.  Cotte, 
qu'en  outre  de  Tarc-en-ciel  ordinaire,  de  l'arc  secondaire,  des  arcs 
réfléchis,  et  de  l'arc-en-ciel  lunaire,  on  a  encore  mentionné  une 
autre  sorte  d'effet  optique  nommé  «  arc-en-ciel  marin  »,  formé  sur 
la  surface  de  la  mer,  composé  d'un  grand  nombre  de  zones,  et  ap- 
paraissant parfois  sur  les  prairies  humides  à  l'opposite  du  Soleil. 
Ce  cinquième  aspect  est  une  espèce  d'anthélie,  que  je  décrirai 
plus  loin,  à  la  fin  du  chapitre  suivant. 

On  a  aussi  donné  le  nom  d'arc-en-ciel  m  blanc  »  au  cercle  antbé- 
lique  dont  il  sera  question  dans  le  même  chapitre. 

Enfin  on  remarque  parfois  des  bandes  colorées  au-dessous  du 
violet  de  Tarc-en-ciel  ordinaire;  elles  paraissent  appartenir  à  un 
arc  superposé  au  premier.  Cet  arc  prend  alors  le  nom  d*arc  sur- 
numéraire; il  est  dû  à  des  effets  très-complexes  d'interférence.  — 
A  tous  ces  faits  j'ajouterai  encore  l'observation  suivante. 

Le  30  décembre  1868,  de  2  heures  45  minutes  à  3  heures,  entre 
Rouilly-Saint-Loup  et  Troyes,  je  vis  un  magnifique  arc-en-ciel 
marchant,  ayant  son  pied  droit  dans  Test  et  son  pied  gauche  dans 
le  nord-ouest.  Le  train  marchait  d*abord  de  lest  à  Touest  et  tourna 


I  uy  Cirer/  Chromohlfi. 

ARC-EN-CIEL  LUNAIRE  OBSERVÉ  A  COMPtÈGNE  . 


DIFFÉRENTES    SORTES    D'ARCS.  19b 

bientôt  tout  à  fait  du  sud  au  nord.  Dans  la  première  position,  le  pied 
droit  de  l'arc  était  vu  vers  l'arrière  du  train.  Avançant  peu  à  peu, 
il  finit  par  être  vu  tout  à  fait  en  face  de  mon  compartiment. 

En  même  temps,  en  5  minutes,  l'arc  s'éleva  dans  le  ciel,  sur  les 
nuages  différents  et  parfois  m£me  se  dessinant  en  vert-violet  sur 
l'azur.  Lorsque  l'arche  eut  atteint  la  {mrtie  supérieure  du  eiet,  où 
il  n'y  avait  plus  de  nuages,  elle  disparut  en  haut,  les  pieds  restant 
visibles  sur  les  nuées  grises  inférieures.  On  ne  voyait  point  sur 
quelles  gouttes  de  pluie  l'arc  se  dessinait.  En  arrivant  à  Troyes, 


i' observai  qu'il  avait  dû  tomber  un  peu  d'eau.  Le  temps  était  resté 
très-beau  sur  la  ligne  depuis  Chaumont. 

C'est  la  seule  fois  que  j'aie  vu  marcher  un  arc-en-ciel. 

Une  autre  observation  intéressante  que  j'ai  faite,  le  4  juin  1 871 , 
est  celle  d'un  arc-en-ciel  entièrement  visible  sur  le  ciel  resté  blett. 
Les  couleurs  sont  plus  légères  et  plus  aériennes  encore  que  dans 
l'état  ordinaire.  Je  me  trouvais  alors  entre  Dieppe  et  Rouen,  au- 
dessus  de  la  verdoyante  vallée  de  Monville.  Le  fait  s'explique  en 
remarquant  que  la  pluie  rare  qui  tombait  devant  les  spectateurs 


196  UARC-EN-CIBL. 

n'était  pas  assez  épaisse  pour  modifier  Tazur  du  ciel  situé  derrière 
elle^  et  que  les  nuages  passagers  d*où  ces  gouttelettes  tombèrent 
ne  s'étendaient  pas  jusqu'à  la  région  sur  laquelle  Tare  se  projetait. 
Avant  que  la  science  ait  donné  l'explication  de  ce  simple  phé- 
nomène optique,  il  était  interprété  comme  un  signe  céleste,  et  il 
n*est  pas  sans  intérêt  de  revoir  ce  qu'on  en  pensait  alors. 

Varc-en-ciel  était,  aux  yeux  des  Hébreux,  le  gage  de  Talliance  que  Dieu  avait 
contractée  avec  les  hommes,  suivant  sa  promesse  à  Noé  après  le  déluge. 

Ayant  paru  comme  un  signe  d'alliance  entre  Dieu  et  les  hommes,  il  semblait 
conséquent  d'admettre  que  ce  phénomène  ne  pouvait  être  antérieur  au  déluge. 
Les  théologiens  ont  sérieusement  discuté  ce  point  de  dogme.  Luther  n'hésite  pas 
à  déclarer  que  Tare-en -ciel  parut  miraculeusement  après  le  déluge.  Fromond,  au 
contraire,  admet  que,  du  jour  où  Dieu  eut  créé  le  soleil  et  l'eau,  l'arc-en-ciel  dut 
exister;  mais  qu'il  devint  seulement  après  le  déluge  un  signe  du  pacte  conclu 
entre  Dieu  et  les  hommes. 

Chez  les  Grecs,  Iris  (Ip',  arc)  était  fille  de  Thaumas  (merveille)  et  d'Electre 
(splendeur  du  soleil);  elle  était  sœur  des  Harpies  et  dMè7/o  (tempête).  Ce  symbole 
rappelait  que  pour  faire  naître  l'arc-en-ciel  il  faut  que  le  soleil  luise  et  que  letemp» 
soit  pluvieux.  —  Remarquons  encore  quelques  détails  historiques  curieux. 

Bien  que  messagère  de  Junon,  on  voit  par  l'Iliade  que  le  maître  des  dieux  avait 
parfois  aussi  recours  à  Iris.  Les  divinités  ne  pouvaient,  en  effet,  avoir  de  plus 
gracieux  envoyé.  Elle  servait  aussi  de  ceinture  aux  dieux;  les  poëtes  la  représen- 
taient ornée  des  plus  belles  couleurs.  On  lui  attribuait,  enfin,  la  formation  des 
nuages  pluvieux. 

Uranus  fut  vaincu  par  Kronos,  à  l'aide  d'une  immense  faux  céleste,  qui  n'était 
autre  que  l'arc-en-ciel. 

Iris  purifia  Junon  revenant  des  enfers.  Les  anciens  semblaient,  ainsi,  faire  jouer 
un  rôle  de  salubrité  à  l'apparition  de  l'arc-en-ciel  dans  l'atmosphère.  Quelquefois, 
cependant,  ils  en  faisaient  aussi  la  messagère  de  la  Discorde. 

Chez  les  Scandinaves,  l'arc-en-ciel  est  un  pont  de  trois  couleurs,  d'une  grande 
solidité,  jeté  entre  le  ciel  et  la  terre  et  par  lequel  les  géants  tenteront  plus  d'une 
fois  d'escalader  la  demeure  des  dieux  ;  mais  le  sillon  de  feu  tracé  dans  le  milieu  est  un 
obstacle  au  passage  des  géants.  Heimdall,  né  de  sept  femmes,  garde  ce  pont  c<^lesle. 

Les  théologiens,  saint  Basile  entre  autres,  voyaient  dans  les  trois  couleurs  de 
l'iris  un  symbole  de  la  Trinité.  Plusieurs  Pères  n'y  reconnaissaient  cependant  que 
deux  couleurs,  le  bleu  et  le  rouge,  qui  étaient,  pour  eux,  emblématiques  des 
deux  natures  du  Christ,  etc.  On  conçoit  que  toutes  ces  imaginations  n'étaient  pas 
faites  pour  amener  la  théorie  scientifique. 

Le  premier  qui  ait  tenté  d'expliquer  le  phénomène  de  l'arc-en- 
ciel  par  une  réflexion  de  la  lumière  à  Tintérieur  des  gouttes  de 
piuie^  est  un  moine  allemand  nommé  Tbéodoric;  le  second  est 
un  archevêque,  A.  de  Dominis  (1611).  Mais  la  véritable  théorie 
en  a  été  donnée  pour  la  première  fois  par  Descartes,  sauf  la  sépara- 
tion des  couleurs  qui  ne  fut  déterminée  que  par  la  découverte  de 
Newton  sur  l'inégale  réfrangibilité  des  rayons  du  spectre  solaire. 


CHAPITRE    VI. 


ANTHÉLIES. 


SPECTRES.  —  OMBRES    SUR  LES  MONTAGNES.  —  CERCLE  D*ULLOA. 

CERCLE  ÉTUDIÉ  EN  BALLON. 


Les  traités  de  météorologie  n*ont  pas^  jusqu'à  ce  jour^  mis 
Tordre  nécessaire  dans  la  classification  des  divers  phénomènes 
optiques  de  Tair.  Quelques-uns  de  ces  phénomènes,  d'ailleurs, 
n'ont  été  vus  que  rarement,  et  leur  étude  avait  été  insuffisante 
pour  cette  classification.  Cependant  la  méthode  de  description 
scientifique  est  assez  importante  pour  que  nous  nous  arrêtions 
un  instant  à  nous  en  rendre  compte,  car  c'est  la  condition  même 
de  toute  clarté  dans  un  sujet  aussi  complexe. 

Nous  venons  d'examiner  le  phénomène  si  fréquent  de  la  pro- 
duction de  l'arc-en-ciel,  et  nous  avons  vu  qu'il  est  dû  à  la 
réfraction  et  à  la  réflexion  de  la  lumière  dans  des  gouttes  d'eau, 
«t  quil  se  produit  à  Y  opposé  du  soleil  ou  de  l'astre  éclairant.  Nous 
allons  maintenant  aborder  un  ordre  de  phénomènes  plus  rares, 
mais  qui  offrent  avec  Tarc-en-ciel  le  lien  commun  de  se  produire 
également  à  l'opposé  du  soleil.  Je  réunirai  ici  ces  divers  effets 
optiques  sous  \%  nom  A' auihélies  (de  âv6l,  à  Topposite,  et  viXioç, 
soleil) . 

Les  phénomènes  optiques  qui  se  produisent  du  côté  du  soleil, 
ou  autour  de  lui,  tels  que  les  halos,  parhélies,  etc.,  formeront  le 
sujet  du  chapitre  suivant. 

Avant  d'arriver  aux  anthélies  proprement  dits,  ou  aux  cercles 
coloriés  qui  apparaissent  autour  d'une  ombre,  il  est  bon  de  signa- 


198  ANTHÊLIES. 

1er  d*abord  les  effets  produits  à  Topposite  du  soleil  sur  les  nuages 
ou  les  vapeurs  au  lever  ou  au  coucher  de  lastre  du  jour. 

Sur  les  hautes  montagnes^  on  voit  assez  souvent  Tombre  de  la 
montagne  se  dessiner  soit  sur  la  nappe  des  brouillards  inférieurs^ 
soit  sur  les  monts  voisins^  projetée  à  l'opposite  du  soleil  presque 
horizontal.  J'ai  vu  distinctement  Ï0î7ibre  du  Righi  se  dessiner 
nettement  sur  le  mont  Pilate  situé  à  Touest  du  Righi^  de  Tautre 
côté  du  lac  de  Lucerne.  Ce  phénomène  se  produit  quelques  minutes 
après  le  lever  du  soleil^  et  la  forme  triangulaire  du  Righi  est 
dessinée  dans  une  esquisse  très-facile  à  reconnaître. 

Vomhre  du  mont  Blanc  se  voit  plus  facilement  au  coucher  du 
soleil.  Dans  Tune  de  leurs  ascensions  scientifiques^  MM.  Bravais 
et  Martins  l'observèrent  entre  autres  dans  une  situation  très-favo- 
rable; elle  se  dessinait  sur  les  montagnes  couvertes  de  neige^  et 
elle  s  éleva  graduellement  dans  l'Atmosphère  jusqu'à  atteindre  la 
hauteur  d'un  degré,  restant  encore  parfaitement  visible  :  l'air, 
au  dessus  du  cône  d'ombre,  était  teint  de  ce  rose  pourpre  que  l'on 
voit,  dans  les  beaux  couchers  de  soleil,  colorer  les  hautes  cimes, 
ce  Que  l'on  imagine,  dit  Bravais,  les  autres  montagnes  proje- 
tant, elles  aussi,  à  ce  même  moment,  leur  ombre  dans  l'Atmo- 
sphère, la  partie  inférieure  sombre  avec  un  peu  de  verdâtre,  et 
au-dessus  de  chacune  de  ces  ombres  la  nappe  rose  purpurine 
avec  la  ceinture  rose  foncée  qui  la  séparait  d'elles;  que  l'on  ajoute 
à  cela  la  rectitude  du  contour  des  cônes  d'ombre,  principalement 
de  leur  arête  supérieure,  et  enfin  les  lois  de  la  perspective  faisant 
converger  toutes  ces  lignes  l'une  sur  l'autre,  vers  le  sommet 
même  de  l'ombre  du  mont  Blanc,  c'estrà-dire  du  point  du  ciel 
où  les  ombres  de  nos  corps  devaient  être  placées,  et  l'on  n'aura 
encore  qu'une  idée  incomplète  de  la  richesse  du  phénomène 
météorologique  qui  se  déploya  pour  nous  pendant  quelques  in- 
stants. Il  semblait  qu'un  être  invisible  était  placé  sur  un  trôné 
bordé  de  feu,  et  que,  à  genoux,  des  anges  aux  ailes  étincelantes 
l'adoraient,  tous  inclinés  vers  lui.  A  la  vue  de  tant  de  magnifi- 
cence, nos  bras  et  ceux  de  nos  guides  restèrent  inactifs,  et  des 
cris  d'enthousiasme  s'échappèrent  de  nos  poitrines.  » 

Parmi  les  phénomènes  naturels  qui  s'offrent  à  nos  regards  sans 
exciter  notre  surprise  ou  attirer  notre  attention,  il  s'en  rencontre 
quelquefois  qui  possèdent  les  caractères  d' une  intervention  surnatu- 
relle. Les  noms  qu'ils  ont  reçus  témoignent  encore  de  la  terreur 
qu'ils  inspiraient;  et  même  aujourd'hui,  que  la  science  les  a 
dépouilles  de  leur  origine  merveilleuse  et  a  expliqué  les  causes 


SPECTRES.  -  OMBRES.  —  AURÉOLES.  199 

de  leur  production^  ces  phénomènes  ont  conservé  une  partie  de 
leur  importance  primitive^  et  sont  accueillis  par  le  savant  avec 
autant  d'intérêt  que  lorsqu'on  les  considérait  comme  les  effets 
immédiats  de  la  puissance  divine. 

Dans  leur  multitude  assez  variée  nous  devons  signaler  d'abord 
ici  le  Spectre  du  Brocken. 

Le  Brocken  est  le  nom  de  la  montagne  la  plus  élevée  de  la 
chaîne  pittoresque  du  Hartz^  dans  le  royaume  de  Hanovre.  Il  est 
élevé  d  environ  3300  pieds  au-dessus  du  niveau  de  la  mer^  et 
de  son  sommet  on  découvre  une  plaine  de  70  lieues  d'étendue^ 
occupant  presque  la  vingtième  partie  de  TEurope^  et  dont  la 
population  est  de  5  millions  d'habitants. 

Dès  les  époques  historiques  les  plus  reculées,  le  Brocken  a  été  le  théâtre  du  mer- 
Teilleux.  On  voit  encore  sur  son  sommet  des  blocs  de  granit,  désignés  sous  les 
noms  de  siège  et  tTautel  de  la  sorcière;  une  source  d^eau  limpide  s'appelle  la  fontaine 
magique,  et  Tanémone  du  Brocken  est  pour  le  peuple  la  fleur  de  la  sorcière.  On  peut 
présumer  que  ces  dénominations  doivent  leur  origine  aux  sites  de  la  grande  idole 
que  les  Saxons  adoraient  en  secret  au  sommet  du  Brocken,  lorsque  le  christia- 
nisme était  déjà  dominant  dans  la  plaine.  Comme  le  lieu  où  se  célébrait  ce  culte 
doit  avoir  été  très-fréquenté,  il  n'est  pas  douteux  que  le  spectre,  qui  aujourd'hui 
le  hante  si  fréquemment  au  lever  du  soleil,  ne  se  soit  montré  également  à  ces  épo- 
ques reculées.  Aussi,  la  tradition  annonce-t-elle  que  ce  spectre  avait  sa  part  des 
tributs  d'une  idolâtre  superstition. 

L*une  des  meilleures  descriptions  de  ce  phénomène  est  celle 
qu'en  a  donnée  le  voyageur  Hane^  qui  en  fut  témoin  le  23  mai 
I7t)7.  Après  être  monté  plus  de  trente  fois  au  sommet  de  la  mon- 
tagne, il  eut  le  bonheur  de  contempler  Tobjet  de  sa  curiosité.  Le 
soleil  se  levait  à  environ  quatre  heures  du  matin  par  un  temps 
serein;  le  vent  chassait  devant  lui,  à  Touest,  des  vapeurs  transpa- 
rentes qui  n'avaient  pas  encore  eu  le  temps  de  se  condenser  en 
nuages.  Vers  quatre  heures  un  quarts  le  voyageur  aperçut  dans 
cette  direction  une  figure  humaine  de  dimensions  monstrueuses. 
Un  coup  de  vent  ayant  failli  emporter  le  chapeau  du  touriste,  il  y 
porta  la  main,  et  la  figure  colossale  fit  le  même  geste.  Hane  fit 
immédiatement  un  autre  mouvement  en  se  baissant^  et  cette  ac- 
tion fut  reproduite  par  le  spectre.  Le  voyageur  appela  alors  une 
autre  personne.  Celle-ci  vint  le  rejoindre;  et  tous  deux  s  étant 
placés  sur  le  lieu  même  d  où  l'apparition  avait  été  vue  d'abord, 
ils  dirigèrent  leurs  regards  vers  l'Âchtermannshohe,  mais  ils  ne 
virent  plus  rien.  Peu  après,  deux  figures  colossales  parurent  dans 
la  même  direction,  reproduisirent  les  gestes  des  deux  spectateurs^ 
pais  disparurent. 


200  ANTHELIES. 

Il  y  a  quelques  années  (été  de  1862),  un  artiste  français, 
M.  Stroobant,  a  pu  observer  et  dessiner  avec  soin  ce  phénomène. 
C'est  ce  dessin  que  Ton  voit  ici.  L'observateur  était  ailé  coucher 
à  lauberge  du  Brocken,  et  s'étant  fait  éveiller  vers  deux  heures  du 
matin,  il  parcourut  le  sommet  du  plateau  en  compagnie  d  un 
guide.  Ils  arrivèrent  au  bord  d'un  point  culminant  au  moment 
où  les  premières  lueurs  du  soleil  levant  permettaient  de  distin- 
guer avec  netteté  les  objets  qui  se  trouvaient  à  une  assez  grande 
distance.   «  Mon  guide,   dit  M.  Stroobant,   qui    depuis  quelque 
temps  marchait  le  nez  au  vent,  regardant  tantôt  à  droite,  tantôt  à 
gauche,  m'entraîna  tout  à  coup  sur  une  élévation  d'où  j'eus  le 
rare  bonheur  de  contempler  pendant  quelques  instants  ce  ma- 
gnifique effet  de  mirage  qu'on  appelle  le  Spectre  du  Brocken.  L'ef- 
fet en  est  saisissant  ;  un  brouillard  épais,  qui  semblait  sortir  des 
nuages  comme  un  immense  rideau,  s'éleva  tout  à  coup  à  Touest 
de  la  montagne;  un  arc-en-ciel  se  forma,  puis  certaines  formes 
indécises  se  dessinèrent.  C'était  d'abord  la  grande  tour  de  l'au- 
berge qui  s'y  trouvait  reproduite  dans  des  proportions  gigan- 
tesques, puis  nos  deux  silhouettes  plus  vagues  et  moins  correctes; 
toutes  ces  ombres  portées  étaient  entourées  des  couleurs  de  l'arc- 
en-ciel  servant  de  cadre  à  ce  tableau  féerique.  Quelques  touristes 
qui  se  trouvaient  à  l'hôtel  avaient  vu,  de  leur  fenêtre,  apparaître 
l'astre  à  l'horizon,  mais  personne  n'avait  aperçu  la  grande  scène 
qui  se  passait  de  l'autre  côté  de  la  montagne.  » 

Quelquefois  ces  spectres  sont  entourés  d'arcs  coloriés  concentri- 
ques. Depuis  le  commencement  de  ce  siècle,  les  traités  de  météoro- 
logie désignent  sous  le  nom  de  Cercle  d'Ulloa  l'arc  extérieur  pâle  qui 
environne  le  phénomène,  et  parfois  on  a  donné  à  ce  même  cercle  le 
nom  d'  «  arc-en-ciel  blanc,  m  Mais  il  n'est  pas  formé  à  la  même  dis- 
tance angulaire  que  l'arc-en-ciel;  il  n'est  pas  toujours  unique,  et, 
quoique  pâle,  enveloppe  souvent  une  série  d'arcs  coloriés  intérieurs. 

UUoa  se  trouvait  au  point  du  jour  sur  le  Pambamarca,  avec 
six  compagnons  de  voyage;  le  sommet  de  la  montagne  était  entiè- 
i*ement  couvert  de  nuages  épais;  le  soleil,  en  se  levant,  dissipa  ces 
nuages,  et  il  ne  resta  à  leur  place  que  des  vapeurs  légères  qu'il 
était  presque  impossible  de  distinguer.  Tout  à  coup,  au  côté  op- 
posé à  celui  où  se  levait  le  soleil,  <c  chacun  des  voyageurs  aperçut, 
à  une  douzaine  de  toises  de  la  place  qu'.il  occupait,  son  image  ré- 
Qéchie  dans  l'air  comme  dans  un  miroir;  l'image  était  au  centre 
de  trois  arcs-en-ciel  nuancés  de  diverses  couleurs  et  entourés  à  une 


Flg.  711.  —  Le  Speclre  du  Brockcn. 


OMBRE    ET    AUREOLE.   —   CERCLE    D'ULLOA.        203 

certaioe  distance  par  un  quatrième  arc  d'une  seule  couleur.  La 
couleur  la  plus  intérieure  de  chaque  arc  était  incarnat  ou  rouge; 
la  nuance  voisine  était  orangée,  la  troisième  était  jaune,  la  qua- 
trième paille,  la  dernière  verte.  Tous  ces  arcs  étaient  perpendicu- 
laires à  l'horizon;  ils  se  mouvaient  et  suivaient  dans  toutes  les 
directions  la  personne  dont  Us  enveloppaient  l'image  comme  une 
gloire,  n  Ce  qu'il  y  avait  de  plus  remarquable,  c'est  que,  bien  que 
les  sept  voyageurs  fussent  réunis  en  un  seul  groupe,  chacun  d'eux 
De  voyait  le  phénomène  que  relativement  à  lui,  et  était  disposé  à 


Cercle  d'Uloa. 


nier  qu'il  fût  répété,  pour  les  autres.  L'étendue  des  arcs  aug- 
menta progressivement  en  proportion  avec  la  hauteur  du  soleil; 
en  même  temps  leurs  couleurs  s'évanouirent,  les  spectres  devinrent 
de  plus  en  plus  pâles  et  va^es,  et  ea&n  le  phénomène  disparut 
entièrement.  Au  commencement  de  l'apparition,  la  figure  des  arcs 
était  ovale;  vers  la  un,  elle  était  parfaitement  circulaire. 

La  même  apparition  a  été  observée  dans  les  régions  polaires  par 
Scoresby,  et  décrite  par  lui.  Suivant  ses  observations,  le  phéno- 
mène se  montre  chaque  fois  qu'il  y  a  simultanément  du  brouillard 
et  du  soleil.  Dans  les  mers  polaires,  quand  une  couche  de  brouil- 
lard  peu  épaisse  s'élève  sur  la  mer,  un  observateur,  placé  sur  le 


204  ANTHÉLIES. 

mât  de  misaine^  aperçoit  un  ou  plusieurs  cercles  sur  le  brouillard. 
Ces  cercles  sont  concentriques  et  leur  centre  commun  se  trouve 
sur  une  ligne  droite  qui  va  de  Toeil  de  Tobservateur  au  brouillard, 
du  côté  opposé  au  soleil.  Le  nombre  des  cercles  varie  de  un  à 
cinq;  ils  sont  surtout  nombreux  et  bien  colorés  quand  le  soleil  est 
très-brillant  et  le  brouillard  épais  et  bas.  Le  23  juillet  1821, 
Scoresby  vit  quatre  cercles  concentriques  autour  de  sa  tète.  Les 
couleurs  du  premier  et  du  second  étaient  très- vives;  celles  du 
troisième^  visibles  seulement  par  intervalles^  étaient  très-faibles, 
et  le  quatrième  n'offrait  qu'une  légère  teinte  de  vert. 

Le  météorologiste  Kaemtz  a  souvent  observé  le  même  fait  dans 
les  Alpes.  Dès  que  son  ombre  était  portée  sur  un  nuage,  sa  tête 
se  montrait  entourée  d'une  auréole  lumineuse. 

A  quel  jeu  de  la  lumière  ce  phénomène  est-il  dû?  —  Bouguer 
émet  Topinion  qu'il  est  dû  au  passage  de  la  lumière  à  travers  des 
particules  glacées.  Telle  est  aussi  Topinion  de  Saussure,  de  Sco- 
resby et  d'autres  météorologistes. 

Sur  les  montagnes,  comme  on  ne  peut  s'assurer  directement  du 
fait  en  s'envolant  dans  le  nuage,  on  en  est  réduit  à  des  conjectu- 
res Il  faudrait  pouvoir  se  transporter  en  ballon  au  milieu  de  la 
nuée.  L'aérostat  traversant  les  nuages  de  part  en  part,  résidant  au 
milieu  d'eux  et  passant  sur  les  points  mêmes  où  l'apparition  se 
montre,  on  peut  facilement  se  rendre  compte  de  l'état  du  nuage. 
C'est  l'observation  qu'il  m'a  été  donné  de  faire,  et  qui  m'a  permis 
d'avoir  Texplication  du  phénomène. 

En  même  temps  que  le  ballon  vogue  emporté  par  le  courant, 
son  ombre  voyage  soit  sur  la  campagne,  soit  sur  les  nuages.  Cette 
ombre  est  ordinairement  noire,  comme  toute  ombre.  Mais  il  arrive 
fréquemment  aussi  qu'elle  se  détache  en  clair  sur  le  fond  de  la 
campagne,  et  paraît  ainsi  lumineuse. 

En  examinant  cette  ombre  à  l'aide  d'une  lunette,  j'ai  remar- 
qué que  très-souvent  elle  se  compose  d'un  noyau  foncé  et  d'une 
pénombre  en  forme  d'auréole.  Cette  auréole,  souvent  très-large  re- 
lativement au  diamètre  du  noyau  central,  l'éclipsé  à  la  simple  vue, 
de  sorte  que  l'ombre  tout  entière  paraît  comme  une  nébuleuse  cir- 
culaire se  projetant  en  jaune  sur  le  fond  vert  des  bois  et  des  prés. 
J'ai  remarqué  qu'en  général  cette  ombre  lumineuse  est  d'autant 
plus  accentuée  que  l'humidité  est  plus  grande  à  la  surface  du  sol. 

Sur  les  nuages,  cette  ombre  présente  parfois  un  aspect  étrange. 
Il  m'est  arrivé  plusieurs  fois,  en  sortant  du  sein  des  nues  et  en 
arrivant  dans  le  ciel  pur,  d'apercevoir  tout  à  coup,  à  20  ou  30 


APOTHEOSES.  —  CERCLE    ÉTUDIE    EN     BALLON.     205 

fn^res  de  moi,  un  second  aérostat  parfaitement  dessiné  se  déga- 
geant eo  gris  sur  le  fond  blanc  des  nuages.  Ce  phénomène  se 
manifeste  au  moment  où  l'on  revoit  le  soleil.  On  distingue  les 
plus  légers  détails  de  l'armature  de  la  nacelle,  et  notre  ombre  re- 
produit curieusement  nos  gestes. 

Le  1 5  avril  1 868,  vers  trois  heures  et  demie  du  soir,  nous  sor- 
lioDB  d'une  couche  de  nuages,  lorsque  l'ombre  du  ballon  nous  est 
apparue  environnée  de  cercles  concentriques  colorés,  dont  la  na- 
celle formait  le  centre.  Elle  se  détachait  admirablement  sur  un 
fond  jaune  blanc.  Un  premier  cercle  bleu  pâle  ceignait  ce  fond  et  la 
nacelle  en  forme  d'an- 
neau. Autour  de  cet 
anneau  s'ea  dessinait 
ou  second  jaunâtre; 
puis  une  zonn  rouge 
jiris,  et  enfin,  comme 
circonférence  extérieu- 
re, un  quatrième  cer- 
cle, violet,  et  -se  fon- 
dant insensiblement 
avec  la  tonalité  grise 
des  nuages.  On  distin- 
guait les  i^us  petits  dé- 
tails :  Ëlet,  cordes  de  la 
nacelle,  instruments. 
Chacun  de  nos  gestes 
était  instantanément 
reproduit  par  les  so- 
sies du  spectre  aérien.  Je  lève  le  bras  par  surprise  :  l'un  des  spectres 
aériens  lève  le  sien.  Mon  aéronaute  agite  le  drapeau  français  ;  le 
pilote  de  l'autre  aérostat  nous  présente  le  même  étendard....  L'an- 
Ihélie  resta  sur  les  nuages,  assez  nettement  dessiné  et  assez  long- 
temps pour  que  je  puisse  en  prendre  un  croquis  sur  mon  journal 
de  bord  et  étudier  l'état  physique  des  nuages  sur  lesquels  il  se 
produit.  La  figure  72  représente  cette  ombre  et  ces  cercles  tels 
qu'ils  se  sont  offerts  devant  nous.  Le  lecteur  est  supposé  dans  la 
nacelle,  et  voir  l'anthélie  comme  nous  l'avons  vu  '. 

Ce  phénomène  ne  diffère  pas  essentiellement  de  celui  qu'on  a 

1-  Une  image  colonée  de  ce  curieux  pht^nomëne  a  été  donnée  dans  les  Voyagts 
•'rwuque  j'ki  publiés  en  collaboration  avec  MM.  Gtaisher,  de  Fonvielle  et  G.  Tis- 
uadier,  S*  p«rtie,  p.  392. 


Fig.  Tî.  - 


'  Ombrg  du  ballon  et  anthélie. 


206  ANTHÉLTES. 

désigné  sous  le  nom  de  Cercle  (VUlha^  dont  nous  venons  de  par- 
ler tout  à  rheure^  et  lanalogie  est  même  si  approchée  que  je  le 
Yois  dans  un  récent  traité  de  physique^  désigné  sous  la  dénomina- 
tion trop  attentive  pour  moi  de  Cercle  de  Flammarion.  J'ai  pu  dé- 
terminer directement  les  circonstances  de  sa  production.  En  cQet^ 
comme  ce  brillant  phénomène  optique  se  produisait  sur  les  nua- 
ges mêmes  au  milieu  desquels  je  naviguais^  il  m*a  été  facile  de 
constater  que  ces  nuages  n*étaient  point  formés  de  particules  gla- 
cées ;  le  thermomètre  marquait  2  degrés  au-dessus  de  zéro.  L'hy- 
gromètre marquait  un  maximum  d'humidité  (77)  à  11 50  mètres, 
et  Taérostat  planait  alors  à  1400^  où  Thumidité  n'était  plus  que 
de  73.  Il  est  donc  certain  que  c'est  là  un  phénomène  de  diffrac- 
tion de  la  lumière  produit  simplement  sur  les  vésicules  du  brouillard. 

On  donne  le  nom  de  diffraction  à  Tensemble  des  modifications 
qu'éprouvent  les  rayons  lumineux  lorsqu'ils  viennent  à  raser  la 
surface  des  corps.  La  lumière  éprouve,  dans  ces  circonstances,  une 
sorte  de  déviation,  en  même  temps  qu'elle  est  décomposée,  d'où 
résultent  dans  l'ombre  des  corps  des  apparences  fort  curieuses  qui 
ont  été  observées,  pour  la  première  fois,  par  Grimaldi  et  Newton. 

Les  phénomènes  les  plus  intéressants  de  la  diffraction  sont  ceux 
que  présentent  les  réseaux;  on  appelle  ainsi  un  système  d'ouver- 
tures linéaires  très-étroites  placées  à  côté  les  unes  des  autres  à 
une  très-petite  distance.  On  peut  réaliser  un  système  de  ce  genre 
en  traçant,  par  exemple,  sur  une  plaque  de  verre  avec  un  dia- 
mant, des  traits  équidistants.  La  lumière  pouvant  passer  dans  les 
intervalles  des  traits,  tandis  qu'elle  est  arrêtée  dans  les  points 
correspondants  à  ceux  où  le  verre  a  été  dépoli,  on  a,  en  réalité, 
comme  un  système  d'ouvertures  très-rapprochées  ;  on  peut  facile- 
ment tracer  ainsi  cent  traits  dans  la  longueur  d'un  millinièlre. 
La  lumière  est  alors  décomposée  en  spectres  empiétant  les  uns 
sur  les  autres.  C'est  un  phénomène  de  ce  genre  qu'on  observe 
quand  on  regarde  une  lumière  en  clignant  des  yeux;  les  cils, 
dans  ce  cas,  servent  de  réseaux. 

Les  réseaux  peuvent  aussi  se  produire  par  réflexion,  et  c'est  à 
cette  circonstance  que  sont  dues  les  brillantes  couleurs  que  l'on 
observe  en  faisant  réfléchir  un  faisceau  lumineux  sur  une  surface 
métallique  réji:ulièrement  striée. 

C'est  au  phénomène  des  réseaux  qu'on  doit  attribuer  les  cou- 
leurs quelquefois  si  brillantes  que  présente  la  nacre  de  perle. 
Celte  substance  est  à  structure  feuilletée,  si  bien  que,  lorsqu^on 
la  taille,  on  coupe  ces  différents  feuillets  dont  la  tranche  vient 


OMBRES    ET    AURÉOLES.  207 

former  à  la  surface  un  yéritable  réseau.  C'est  encore  à  un  phéno- 
mène du  même  genre  qu*est  due  Firisation  que  présentent  les  plu- 
mes de  certains  oiseaux  et  aussi  quelquefois  les  fils  d*araignée. 
Ces  derniers^  quoique  très-fins^  ne  sont  pas  simples  ;  ils  sont  for- 
més d'un  grand  nombre  de  brins  réunis  les  uns  aux  autres  par 
one  substance  visqueuse^  et  constituent  ainsi  une  sorte  de  réseau. 

Si  le  soleil  est  près  de  Thorizon  et  que  l'ombre  de  l'observateur 
tombe  sur  de  l'herbe^  un  champ  de  céréales  ou  une  autre  surface 
couverte  de  rosée^  alors  on  observe  une  auréole  dont  la  lueur  est 
me  surtout  dans  le  voisinage  de  la  tète^  mais  qui  va  en  dimi- 
nuant à  partir  de  ce  centre.  Cette  lueur  est  due  à  la  réflexion  de  la 
lumière  par  les  chaumes  mouillés  et  les  gouttes  de  rosée  ;  elle  est 
plus  vive  autour  de  la  tète,  parce  que  les  chaumes  situés  dans  le 
Toisinage  de  l'ombre  de  la  tète  lui  montrent  toute  leur  portion 
éclairée,  tandis  que  ceux  qui  sont  plus  éloignés  lui  montrent  des 
parties  éclairées  et  d'autres  qui  ne  le  sont  pas,  ce  qui  diminue  leur 
clarté  proportionnellement  à  leur  distance  de  la  tète. 

Le  phénomène  se  montre  chaque  fois  qu'il  y  a  simultanément 
du  brouillard  et  du  soleil.  On  vérifie  facilement  ce  fait  sur  les 
montagnes.  Dès  que  notre  ombre  est  projetée  sur  un' brouillard, 
notre  tète  dessine  une  silhouette  d'ombre  entourée  d'une  auréole 
lumineuse. 

Mon  savant  collègue  de  la  Société  des  sciences  naturelles  de 
Strasbourg,  M.  Gay  (Bulletin  de  cette  Académie,  novembre  1 868) 
a  observé  à  la  Grande-Chartreuse  un  phénomène  analogue  à  celui 
que  je  viens  de  décrire. 

C'était  le  3  septembre  1868.  Le  narrateur  se  trouvait,  vers  cinq 
heures  du  soir,  avec  plusieurs  personnes,  sur  l'étroite  plate-forme 
qui  termine  le  Grand-Som  (2033  mètres  d'altitude),  et  dont  les 
parois  se  dressent  à  pic  au-dessus  de  la  Grande-Chartreuse.  Des 
nuages  qui  nous  enveloppaient  à  chaque  instant,  dit-il.  ne  nous 
laissaient  apercevoir  que  par  intervalles  le  magnifique  panoranla 
que  l'on  découvre  par  un  temps  clair.  Le  soleil  était  près  de  se 
coucher  derrière  les  montagnes  qui  ferment  le  désert,  lorsqu'en 
nous  retournant  du  côté  de  la  Savoie  nous  fûmes  témoins  d'un  très- 
beau  spectacle;  notre  ombre  et  celle  de  la  croix  plantée  sur  le  som^ 
met  se  projetaient  un  peu  agrandies  sur  le  nuage,  entourées  d'un 
cercle  irisé.  Nous  pouvions  voir  distinctement  nos  mouvements 
reproduits  par  l'ombre  :  elle  paraissait  être  à  une  centaine  de  pas 
et  un  peu  au-dessous  de  nous  ;  elle  se  détachait  sur  un  fond  vive- 
ment éclairé,  à  l'exception  du  cône  formé  par  Tombre  de  la  mon- 


208  ANTHÉLIES. 

tagne;  un  cercle  présentant  toutes  les  couleurs  du  speetre,  le 
violet  à  l'intérieur^  le  rouge  au  dehors^  l'entourait  complètement 
et  se  voyait  encore  fort  bien  à  travers  le  cône  obscur  formé  par 
Fombre  du  Grand-Som.  Malheureusement  les  nuages  se  dépla- 
çaient sans  cesse^  et  le  phénomène  s'effaça  bientôt  pour  reparaître 
assez  vif^  mais  très-fugitif^  quelques  instants  après. 

Vniustrated  London  News  du  8  juillet  1871  représente  une  de  ces  apparitions, 
€  the  Fog  Bou\  seen  from  the  Matterhorn,  •  observée  par  M.  E.  Whvmper,  dans 
cette  partie  célèbre  des  Alpes.  C'était  après  la  catastrophe  du  14  juillet  1865,  et 
par  une  singulière  correspondance,  deux  immenses  croix  ckértMines  se  projetaient 
en  dedans  de  Tare  extérieur,  unique  et  blanc.  Ces  deux  croix  étaient  formées  san> 
doute  par  l'intersection  de  cercles  dont  le  reste  était  invisible.  L'apparition  offrait 
un  caractère  grandiose  et  solennel,  augmenté  encore  par  le  silence  des  abtmes  inson- 
dables au  fond  desquels  les  quatre  infortunés  touristes  venaient  d'être  précipités. 

On  a  fait  en  diverses  conditions  des  observations  indicatrices  et 
approchées  de  ce  même  effet  d'optique  plus  ou  moins  complet. 
Ainsi;  en  consultant  sur  ce  point  les  Comptes  rendus  de  TAcadé- 
mie,  je  remarque  l'observation  faite  le  23  octobre  1866,  à  7  h.  30 
du  matin,  par  un  officier  du  génie,  M.  Moulin,  se  rendant  à  cheval 
au  polygone  de  Versailles.  Le  fessé  qui  borde  la  route  était  plein 
d'un  brouillard  dense.  A  l'opposite  du  Soleil  l'observateur  remar- 
que un  disque  brillant  bordé  de  bandes  irisées  qui  se  dessinait 
nettement  à  une  distance  apparente  de  30  mètres  en  contre-bas. 
Puis  au  centre  il  remarque  sa  silhouette  comportant  le  buste  au- 
dessus  du  cheval,  la  tète  se  trouvant  au  centre  de  cette  couronne  an- 
tisolaire.  L'auteur  rattache  cet  effet  d'optique  à  l'arc-en-ciel;  mais 
c'est  très-certainement  un  anthélie  du  même  ordre  que  celui  que 
j'ai  décrit  et  expliqué. 

D'autres  apparences  optiques  analogues  se  manifestent  en  d'au- 
tres conditions.  Ainsi,  par  exemple,  si,  tournant  le  dos  au  soleil,  on 
regarde  dans  l'eau,  on  aperçoit  très-bien  l'ombre  de  sa  tête,  ombre 
très-déformée  toutefois  ;  mais  on  voit,  en  même  temps,  partir  de 
cette  ombre  comme  des  faisceaux  lumineux  assez  intenses  qui  dar- 
dent, en  rayonnant  dans  tous  les  sens,  avec  une  très-grande  rapi- 
dité et  jusqu'à  une  très-grande  distance.  Ces  faisceaux  lumineux, 
ces  rayons  auréolaires  ont,  outre  le  mouvement  de  dard,  un  mou- 
vement de  rotation  rapide  autour  de  l'ombre  de  la  tête,  et  le  sens 
de  rotation  est  inverse  des  deux  côtés  de  l'ombre. 

Nous  allons  arriver  maintenant  à  un  ordre  de  phénomènes  op- 
tiques plus  curieux  encore,  et  surtout  plus  compliqués  que  les 
précédents. 


CHAPITRE    VIL 


■ 

/ 


LES   HALOS. 

PARBÉLIES,     PARASéLÈNES,    CERCLES    ENTOURANT     ET    TRAVERSANT 
LE   SOLEIL.  —  couronnes;  COLONNES;   PHÉNOMÈNES  DIVERS. 


Le  panorama  des  phénomènes  optiques  de  1  air  nous  amène 
maintenant  à  Tun  des  eCFets  les  plus  singuliers  et  les  plus  com- 
pliqués de  la  réflexion  de  la  Lumière  dans  le  monde  atmosphérique. 

On  désigne  sous  le  nom  de  halo  (â^<oç,  area,  aire)  un  cercle 
brillant  qui^  dans  certaines  conditions  atmosphériques^  entoure 
le  soleil  de  toutes  parts^  à  une  distance  de  22  et  de  46  degrés  ; 
et  Ton  nomme  parhélies  ou  faux  soleils  (mfàj  auprès^   et  "^Xto;, 
soleil)  des  taches  lumineuses  ordinairement  colorées  en  rouge  ^ 
en  janne  et  en  verdâtre^  qui  se  montrent  à  sa  droite  et  à  sa 
gaacbe^  à  la  même  distance  de  22  degrés  environ^  simulant  une 
ressemblance^  d'ailleurs  assez  grossière^  avec  Tastre  lui-même. 
Les  mêmes  apparitions  peuvent  se  produire  autour  de  la  lune  ;  il 
est  même  plus  facile  de  les  y  observer^  la  douceur  tempérée  de  la 
lumière  lunaire  permettant  d'examiner  sans  fatigue  les  zones  qui 
l'environnent  :  ces  taches  lumineuses  prennent  alors  le  nom  de 
paroMélènes  (inepà,  oùc^^m)  ou  de  fausses  lunes.  Ces  deux  cas  ne  dif- 
férent entre  eux  que  par  l'intensité  de  l'astre  qui  leur  donne  nais- 
sance; c'est  une  différence  pareille  à  celle  que  l'on  peut  observer 
entre  les  arcs-en-ciel  ordinaires  et  ceux  qui  se  produisent  à  la 
lumière  de  la  lune. 

Outre  le  halo  et  les  deux  parhélies^  il  peut  encore  se  former  sur 
le  ciel  une  multitude  d'autres  cercles^  arcs^  bandes  ou  taches  lu 

14 


210  LES    HALOS. 

mineuses^  d'un  éclat  plus  ou  moins  considérable  et  qui  alors  ac- 
compagnent le  halo. 

Tout  le  monde  sait  que,  lorsqu'on  présente  un  prisme  triangu- 
laire de  verre  à  l'action  des  rayons  du  Soleil,  une  partie  de  la  lu- 
mière incidente  se  réfléchit  sur  les  faces  du  prisme  comme  sur  un 
miroir,  et  qu'une  autre  partie  pénètre  dans  son  intérieur  et  en  sort 
suivant  une  direction  difTérente  de  sa  direction  primitive,  en  pro- 
duisant une  image  colorée. 

C'est  sur  ce  fait  que  Mariotte,  dont  nous  avons  déjà  parlé,  a  basé 
l'explication  du  phénomène  qui  va  nous  occuper. 

La  cause  des  halos,  suivant  lui,  réside  dans  des  filaments  de 
neige  en  forme  de  prismes  triangulaires  équilatéraux.  Ces  prismes 
peuvent  être  orientés  de  toutes  les  manières  possibles  dans  l'At- 
mosphère :  parmi  eux,  il  s'en  trouve  un  certain  nombre  tournés 
de  manière  à  produire  le  minimum  absolu  de  déviation  sur  les 
rayons  qui,  pénétrant  par  une  des  trois  faces  latérales  des  pris- 
mes, sortent  en  traversant  Tune  des  deux  autres.  Mariotte  a 
démontré  qu'à  une  distance  angulaire  du  soleil  égale  à  cette  dévia- 
tion minimum,  qui  est  de  22  degrés,  il  doit  se  former  un  cercle 
brillant  :  c'est  le  halo  ordinaire.  Si,  par  suite  d'une  cause  quel- 
conque, tous  les  prismes  deviennent  verticaux,  le  halo  n'a  plus 
lieu,  mais  il  est  remplacé  par  les  deux  parhélies. 

Les  arcs  tangents  qui  se  voient  près  du  halo  ordinaire,  le  halo 
de  46  degrés  de  rayon,  et  le  cercle  parhélique,  ont  été  expliqués 
par  Young,  sur  1  hypothèse  que,  dans  certains  cas,  les  prismes  peu- 
vent se  placer  de  manière  que  leurs  axes  soient  horizontaux. 

Il  y  a  vingt  ans,  le  laborieux  Bravais  a  consacré  à  l'analyse  de 
ces  phénomènes  un  travail  synthétique  qui  nous  servira  de  guide 
ici.  La  théorie  de  ces  phénomènes  est  assez  complexe  et  réclame 
une  certaine  attention  pour  être  bien  comprise.  Voltaire  avouait 
qu'il  lui  fallait  lire  deux  fois  les  mêmes  choses  pour  les  bien  sai- 
sir; c'est  peut-être  ici  le  cas  de  l'imiter,  —  pour  ceux  d'entre  nous, 
toutefois,  qui  ne  se  croient  pas  supérieurs  en  perspicacité  au  ma- 
lin philosophe  de  Ferney. 

Lorsqu'un  halo  se  dessine  sur  le  ciel,  on  aperçoit  ordinaire* 
ment  de  légers  nuages,  appelés  cirrus  (avec  lesquels  nous  ferons 
bientôt  connaissance),  et  c'est  sur  eux  que  semble  se  peindre  le  mé- 
téore. Quelquefois  aussi  ces  cirrus  sont  tellement  fondus  en  une  seule 
misse  que  l'œil  ne  peut  en  saisir  les  contours;  une  vapeur  blan- 
châtre occupe  le  ciel  principalement  dans  la  partie  qui  avoisine 
l'astre  du  jour;  la  teinte  bleue  de  l'Atmosphère  a  disparu,  et  se 


THÉORIE    DES    HALOS.  2H 

troare  remplacée  par  une  sorte  de  léger  brouillard^  donl  1  éclat  est 
parfois  intolérable  pour  Toeil.  Mais  ces  nuages  filamenteux  de  neige 
disséminée  dans  les  hauteurs  de  lair  sont  fort  éloignés  de  nous^ 
de  sorte  qu*il  était  assez  difficile  de  se  prononcer  sur  leur  véri- 
table nature  .*  d*où  Ton  Toit  que  Ton  a  pu  ignorer  pendant 
longtemps  le  mode  de  production  du  météore^  et  c'est  là  certaine- 
ment Tune  des  causes  pour  lesquelles  les  halos  et  parhélies  ont 
été  réputés  autrefois  des  phénomènes  merveilleux^  signes,  de  la 
colère  céleste,  présages  de  la  mort  des  princes^  etc. 

11  ne  suffit  pas  que  les  nuées  des  hautes  couches  de  TÂtmo- 
sphère  soient  formées  de  particules  neigeuses^  pour  que  le  phé- 
nomène du  halo  se  présente;  il  faut  encore  les  deux  conditions 
suivantes.  Le  nuage  doit  avoir  une  épaisseur  convenable;  trop  fai. 
ble,  Ite  halo  ne  se  produirait  pas;  trop  grande^  la  lumière  serait 
interceptée.  De  plus  il  faut  que  la  cristallisation  de  Teau  se  soit 
opérée  avec  lenteur^  et  que  le  vent  ne  l'ait  pas  troublée;  avec  une 
cristallisation  rapide  et  par  conséquent  confuse^  les  aiguilles  per- 
dent leur  transparence^  les  angles  des  faces  la  constance  de  leurs 
valeurs,  les  surfaces  d'entrée  ou  de  sortie  leur  poli.  D'ailleurs, 
cette  apparition  est  moins  rare  qu'elle  le  parait.  On  peut  estimer 
que,  dans  nos  climats^  le  nombre  des  journées  qui  présentent  le 
phénomène^  au  moins  à  l'état  rudimentaire,  est  de  50  par  an,  et 
dans  le  nord  de  l'Europe  ce  nombre  est  plus  considérable  encore. 

La  forme  la  plus  simple  des  cristaux  de  glace,  de  neige  ou  de 
givre,  celle  qui  se  montre  dans  la  cristallisation  commençante, 
est  celle  d'un  prisme  droit,  ayant  pour  section  un  hexagone  régu- 
lier, et  terminé  par  deux  bases  perpendiculaires  aux  faces  latéra- 
les, lesquelles  sont  des  rectangles. 

Ces  formes  simples  se  présentent  cependant  rarement  dans  les 
chutes  de  neige  :  cela  tient  à  ce  qu'avant  d  atteindre  le  sol,  des 
cristallisations  latérales  dues  à  la  condensation  de  la  vapeur  dans 
les  couches  inférieures  viennent  se  surajouter  au  noyau  primitif. 

Le  prisme  droit  hexagonal  suffit  pour  toutes  les  taches  ou  cour- 
bes dont  l'apparition  a  été  mise  hors  de  doute  par  l'observation. 

le  halo,  avec  tous  ses  aspects,  s'explique  en  admettant  que  des 
cristaux  de  neige  ou  de  glace  tombent  lentement  dans  une  atmo- 
sphère calme. 

U  est  donc  dû  simplement  à  la  réfraction  des  rayons  solaires 
»ur  des  cristallisations  de  glace.  La  disposition  des  prismes  de 
gkee  est  la  cause  de  la  diversité  des  apparences.  On  peut  partager 
en  trois  cas  la  situation  de  ces  aiguilles  de  glace  dans  TAtmo- 


212  LES    HALOS. 

sphère  :  1  *  prismes  à  orientation  indifférente  ;  2*  prismes  à  aies 
verticaux;  3^  prismes  disposés  horizontalement. 

Pour  nous  rendre  compte  de  la  production  des  phénomènes 
comme  nous  Tayons  fait  pour  Farc-en-ciel^  commençons  par 
le  premier  cas,  et  voyons  ses  effets. 

Si  Ton  fait  tourner  un  prisme  sur  lui-même^  on  voit  le  rayon 
qui  sort  du  prisme  faire  un  angle  variable  avec  celui  qui  entre 
dans  le  prisme.  Mais  il  y  a  une  certaine  position  dans  laquelle  le 
rayon  qui  entre  et  le  rayon  qui  sort  font  entre  eux  le  plus  petit 
angle  possible  :  c*est  le  minimum  de  déviation.  Or  dans  cette  posi- 
tion^ on  peut  continuer  de  tourner  le  prisme  un  peu  plus  ou  un 
peu  moins^  sans  que  la  direction  du  rayon  réfracté  change  sensi- 
blement. 

Si  un  prisme  de  ce  genre  tourne  sur  lui-même  dans  l'Atmo- 
sphère^ il  en  part  continuellement  des  rayons  qui  arrivent  à  notre 
œil  pour  disparaître  immédiatement  après;  mais,  d'après  la  re- 
marque que  nous  venons  de  faire,  il  est  évident  que  le  rayon 
frappera  Toeil  le  plus  longtemps  possible  quand  sa  déviation 
atteindra  son  minimum.  Si  le  nombre  de  ces  prismes  est  très- 
grand,  nous  recevrons  en  même  temps  les  rayons  réfractés  par  un 
prisme  au  moment  où  ceux  de  Tautre  disparaissent^  de  sorte  que 
Timpression  sur  notre  œil  sera  persistante,  quoique  les  rayons 
ne  lui  soient  pas  envoyés  par  les  mêmes  cristaux. 

Un  rayon  solaire  pénètre  dans  un  prisme  triangulaire  par  la 
face  Â  (fîg.  73)  et  subit  une  déviation.  Sa  partie  violette  sort  par 
la  face  B  et  vient  atteindre  Tceil  de  Tobservateur  situé  en  0.  Un 
autre  prisme  C,  placé  plus  près  de  la  direction  OS  du  soleil,  en 
verra  les  rayons  rouges  qui  sont  les  moins  déviés,  de  sorte  qu  en 
définitive  le  cône  passant  par  A  sera  violet,  le  cône  passant 
par  C  rouge,  et  la  zone  intermédiaire  colorée  des  divers  rayons 
décomposés. 

La  réfraction  des  rayons  solaires  produira  donc  tout  autour 
de  Tastre,  et  à  la  même  distance,  une  série  d'impressions  lumi- 
neuses. La  déviation  est  de  22  degrés  environ,  et  n'est  pas  la 
même  pour  toutes  les  couleurs;  le  calcul,  d'accord  avec  l'obser- 
vation, donne  21^  37^  pour  le  rouge,  qui  est  la  couleur  la  moins 
réfrangible,  2V  48'  pour  le  jaune,  2V  5T  pour  le  vert,  22*  itf  pour 
le  bleu,  et  22*  W  pour  le  violet. 

Ce  cercle  de  22*  de  rayon  qui  se  forme  ainsi,  autour  du  soleil 
et  de  la  lune,  est  le  halo  ordinaire,  qui  se  présente  le  plus  fré- 
quemment. Le  rouge  est  en  dedans  ;  puis  on  remarque  l'orangé, 


THÉORIE    DES    HALOS.  213 

le  jaune,  le  vert;  mais  ces  nuances  vont  en  s'affaiblissant,  parce 
qu'elles  sont  lavées  par  l'influence  des  prismes  qui  ne  sont  pas 
dans  la  position  de  déviation  maximum^  et  c'est  le  cercle  intérieur 
rouge  qui  reste  le  plus  apparent. 

Comme  le  soleil  n'est  pas  un  simple  point  lumineux,  mais  que 
chacune  des  parties  de  son  disque  concourt  à  la  production  du 
phénomène,  cette  circonstance  contribue  à  mêler  encore  plus  entre 
elles  les  diverses  couleurs;  aussi  ne  sont-elles  jamais  liien  nettes, 
et  le  plus  souvent  le  halo  se  présente  sous  la  forme  d'un  anneau 
brillant,  offrant  une  teinte  rousse  sur  son  côté  interne,  de  2  à  3 


Flg.  73.  —  Tbéorie  du  halo. 

degrés  de  largeur,  entourant  de  toutes  parts  une  aire  circulaire 
otwcure,  dont  le  soleil  occupe  le  centre. 

Par  un  effet  d'optique  bien  connu,  un  spectateur  non  prévenu 
d'avance  attribuera  volontiers  au  halo  une  forme  elliptique,  en 
ovale  allongé  et  à  grand  axe  vertical  ;  mais  cette  illusion,  que  fait 
naître  aussi  l'arc-en-ciel  lorsqu'on  le  voit  complet,  disparaît  devant 
des  mesures  angulaires.  C'est  par  suite  d'une  cause  pareille  que 
le  halo  paraît  se  rétrécir  à  mesure  que  l'astre  s'élève,  de  même  que 
la  lune  perd  à  une  certaine  hauteur  les  proportions  gigantesques 
qu'offrait  son  disque  au  moment  du  lever. 

Outre  le  halo  de  22  degrés  de  rayon,  on  en  observe  aussi  un 


214  LES    HALOS. 

second  dont  le  diamètre  parait  sensiblement  égaler  deux  fois  celui 
du  précédent. 

Celui-ci  est  produit  par  la  réfraction  de  la  lumière  à  travers  les 
angles  dièdres  de  90  degrés  que  les  faces  latérales  des  prismes 
font  avec  les  bases^  de  la  même  manière  que  les  angles  de  60 
degrés  produisent  le  halo  ordinaire.  Gomme  ce  dernier^  il  se  com- 
pose d'anneaux  successifs^  dont  le  premier  est  rouge:  c'est  le  plus 
rapproché  du  soleil.  Mais^  par  suite  d'une  superposition  de  couleurs 
pareille  à  celle  qui  se  produit  dans  le  halo  de  22  degrés^  on  ne 
voit  guère  qu'un  anneau  rougeàtre  sur  son  côté  interne  et  jau- 
nâtre au  milieu^  tandis  que  le  côté  externe  paraît  blanchâtre  et  va 
en  se  fondant  d'une  manière  vague  avec  l'illumination  générale  de 
l'Atmosphère.  La  largeur  totale  de  ce  halo  est  assez  considérable; 
elle  embrasse  environ  3  degrés^  entre  45  et  48  degrés  de  distance  du 
soleil^  en  y  comprenant  la  lumière  blanche  extérieure  qui  le  borde. 

Ces  deux  cercles  sont  donc  formés  par  la  réflexion  de  la  lumière 
sur  les  prismes  de  glace  orientés  dans  tous  les  sens.  Voyons 
maintenant  ce  que  peuvent  produire  les  prismes  placés  vertica- 
lement. 

Lorsque  la  réflexion  de  la  lumière  s'opère  dans  les  angles  dièdres 
de  60  degrés^  que  forment  entre  elles  les  six  faces  des  prismes  de 
glace  tombant  verticalement^  il  y  ^i  production  de  deux  parhélvsj 
l'un  à  droite^  l'autre  à  gauche  du  soleil^  et  situés  tou%  deux  à  la 
même  hauteur  que  l'astre  éclairant.  Pour  se  rendre  compte  de  ce 
fait^  il  faut  d'abord  poser  en  principe  que  l'illumination  produite 
par  un  groupe  de  prismes  à  axes  verticaux^  mais  tournés  d'ail* 
leurs  de  toutes  les  manières  possibles  quant  à  l'orientation  de 
leurs  faces  latérales^  est  pareille  à  celle  que  donnerait  un  prisme 
unique  tournant  rapidement  autour  de  son  axe.  On  voit  en  effet 
que^  dans  ce  mouvement^  le  prisme  passe  successivement  par 
toutes  les  positions  compatibles  avec  la  verticalité  de  l'axe. 

Lorsque  le  soleil  est  à  l'horizon^  la  distance  à  laquelle  ces  images 
se  forment  est  précisément  l'angle  de  déviation  minimum,  en 
d'autres  termes,  le  rayon  du  halo  ;  si  celui-ci  et  les  parhélies  se 
montrent  à  la  fois,  ces  derniers  paraissent  situés  précisément 
sur  la  circonférence  du  halo,  et  y  occupent  une  étendue  en 
hauteur  égale  au  diamètre  du  soleil.  Les  diverses  teintes  sont  ici 
plus  pures  que  dans  le  halo  :  le  jaune  est  bien  distinct,  et  même 
le  vert;  quant  au  bleu,  il  est  très  lavé  et  à  peine  visible;  le  violet, 
recouvert  par  les  couleurs  précédentes,  est  trop  pâle  pour  être 
aperçu;  le  tout  se  termine  par  une  queue  de  lumière  blanche, 


THEORIE    DES    HALOS.  215 

quelquefois  peu  apparente,  mais  pouvant  atteindre  une  longueur 
de  tO  à  20  degrés,  et  dirigée  à  l'opposite  du  soleil  parallèle- 
ment à  l'horizon:  cette  dernière  lumière  est  due  aux  prismes 
dont  la  position  s'écarte  considérablemenl  de  celle  qui  correspond 
à  la  déviation  minimum. 

Lorsque  le  soleil  s'élève  au-dessus  de  l'horizon,  les  rayons 
lumineux  traversent  les  prismes,  en  se  mouvant  suivant  des 
plans  obliques,  et  la  plus  petite  des  déviations  qui  se  produisent 
pendant  la  rotation  est  supérieure  au  minimum  absolu  corres- 
pondant au  cas  du  soleil  horizontal  :  d'où  l'on  voit  que  les  parhé- 
lies  doivent  se  dégager  lentement  de  la  circonférence  du  balo^  à 


Ftg.  74.  —  Halo  obserrt  en  Norvège. 


mesure  que  la  hauteur  s'accroît;  mais  d'autre  part^  comme  le 
halo  a  une  laideur  assez  considérable  et  de  prés  de  2  degrés  (la 
lumière  blanche  qui  le  borde  à  l'extérieur  y  étant  comprise), 
les  parhéliea  n'en  sont  complètement  séparés  que  lorsque  le 
soleil  a  atteint  une  élévation  de  25  à  30  degrés. 

On  démontre  par  le  calcul  que  la  formation  des  parhélies  est 
impossible  dès  que  la  hauteur  du  soleil  atteint  60  degrés. 

Les  parhélies  sont  quelquefois  extrêmement  brillants,  et  leur 
éclat  peut  alors  jusqu'à  un  certain  point  être  comparé  à  celui 
du  soleil  lui-même;  on  comprend  dès  lors  que  chaque  parhélîe 
puisse  devenir  à  aou  tour  l'origine  de  deux  autres,  qui  seront  des 
parhélies  de  parhélies,  ou  des  parhélies  secondaires. 

L'effet  produit  par  la  ré&action  de  la  lumière  dans  les  angles  de 


S16  LES    HALOS. 

90  degrés^  qui  donnent  le  grand  halo^  est  plus  remarquable  en- 
core. Les  rayons  solaires^  arrivant  obliquement  sur  la  base  supé- 
rieure du  prisme^  pénètrent  dans  son  intérieur  et  sortent  par  Tune 
de  ses  faces  verticales. 

Si  Ton  imagine^  comme  nous  l'avons  déjà  fait  pour  les  parhé- 
lies^  que  le  prisme  ainsi  frappé  des  rayons  solaires  sur  sa 
base  supérieure  vienne  à  tourner  rapidement  autour  de  son  aie^ 
on  peut  démontrer  par  le  calcul  que  la  lumière  émei^ente  se 
développera  suivant  une  portion  de  cône  droit  à  axe  vertical  ;  d*oii 
il  est  ensuite  facile  de  conclure  que  le  phénomène  optique  corres- 
pondant sur  la  sphère  céleste^  sera  un  arc  lumineux  parallèle  à 
rhorizon^  et  situé  à  une  grande  élévation  au-dessus  du  soleil. 

L*arc  qui  se  produit  ainsi  et  que  Ton  peut  appeler  arc  tangent 
supérieur  du  halo  de  46  degrés,  ou  plus  brièvement  arc  circumzé- 
niihaly  mérite  une  mention  particulière;  car  c'est  sans  contredit  la 
plus  remarquable  de  toutes  les  apparitions  qui  peuvent  accompa- 
gner le  halo  ;  la  vivacité  de  ses  teintes^  la  distinction  de  ses  cou- 
leurs, la  netteté  avec  laquelle  ses  bords^  ainsi  que  ses  limites 
extrêmes,  se  détachent  sur  le  ciel,  en  font  un  véritable  arc-en-ciel. 
Des  anneaux  successifs  qui  le  composent,  celui  de  teinte  rouge  est 
le  plus  rapproché  du  soleil;  le  violet  est  sur  la  partie  concave  de 
l'arc  et  du  côté  opposé;  la  largeur  des  divers  anneaux  est  à  peu 
près  la  même  que  dans  Tarc-en-ciel,  et  un  p**^  moindre  par  suite 
d'une  illusion  qui  tient  à  la  proximité  du  :2^nith. 

Lorsque  le  halo  de  46  degrés  se  dessine  sur  le  ciel,  l'arc  cir- 
cumzénithal  paraît  ordinairement  le  toucher  à  son  point  le  plus 
élevé,  le  rouge  de  l'arc  étant  là  en  contact  avec  le  rouge  du  halo, 
l'orangé  avec  l'orangé,  et  ainsi  de  suite  pour  les  autres  couleurs; 
mais  très-souvent  Tare  circumzénithal  se  montre  sans  le  halo  de 
46  degrés,  de  même  que  les  parhélies  peuvent  paraître  sans  le 
halo  de  22  degrés^  quoique  la  même  espèce  d'angles  dièdres  leur 
donne  naissance. 

Il  résulte  de  l'ensemble  des  observations  faites  sur  cet  arc  qu'il 
ne  se  montre  jamais  dès  que  la  hauteur  du  soleil  est  inférieure  à 
12  degrés,  ou  supérieure  à  31  degrés. 

On  calcule  encore  que  les  prismes  en  tombant  et  tournant  dans 
la  verticale,  peuvent  réQéchir  le  soleil  en  dessinant  sur  la  sphère 
céleste  une  bande  lumineuse  horizontale,  faisant  le  tour  complet 
de  l'horizon,  et  passant  par  le  centre  même  du  soleil.  Comme  la 
réflexion  spéculaire  ne  sépare  pas  les  couleurs  qui  composent  la 
lumière  blanche,  ce  cercle  devra  paraître  complètement  blanc, 


THÉORIE    DES    HALOS.  217 

et  ta  lai^ur  apparente  sera  égale  au  diamètre  du  soleil.  Telle  est 
l'origine  du  cerele  blanchâtre  que  l'on  désigne  bous  le  nom  de 
eercle  parhélique.  C'est  sur  sa  circonférence  que  se  montrent  tou- 
jours les  parhélies  ordinaires,  ainsi  que  les  parbélies  secondaires 
situés  à  eoTiroD  45  degrés  du  soleil  :  de  là  sa  dénomination. 

Quelquefois  les  rayons  solaires  éprouvent  deux  réflexions  suc- 
cessives sur  les  foces  verticales  de  l'un  de  nos  prismes.  On  voit 
alors  à  120  degrés  du  soleil  une  image  blanche  plus  ou  moins 
diffuse  qui  a  reçu  le  nom  de  paranthélie. 

Les  bases  horizontales  des  cristaux  de  glace  réfléchissent  aussi 
la  lumière  solaire,  mais  en  renvoyant  ses  rayons  vers  le  haut,  dans 


Fig.  7a.  —  Le  Soleil  rinécbi  pir  l«i  nuages,  ou  pseudhélie. 

Doe  direction  qui  ne  permet  pas  à  l'observateur  de  les  recevoir.  Il 
faudrait  pour  cela  que  celui-ci  fût  placé  au  sommet  d'une  monta- 
goe  escarpée,  ou  dans  la  nacelle  d'un  aérostat,  et  que  de  là  il  domi- 
nit  le  nuage  à  particules  glacées.  On  accordera  sans  peine  que  ces 
conditions  doivent  se  trouver  bien  rarement  réunies.  Elles  se  sont 
réalisée»  pour  MM.  Barrai  et  Bixio  le  27  juillet  1850.  L'image  du 
soleil  ainsi  réfléchie  paraissait  presque  aussi  lumineuse  que  le 
soleil  lui-même  (fig.  75}.  Bravais  a  proposé  de  désigner  ce  re- 
marquable et  si  rare  phénomène  sous  le  nom  de  pseudhélie. 

Enfin,  ajoutons  que  les  prismes  de  glace  disposés  horizontale' 
ment  dans  l'Atmosphère  donnent  naissance,  par  des  réflexions  et 


218  LES    HALOS. 

réfractions  analogues  aux  précédentes^  aux  arcs  tangents  qui  se 
montrent  souvent  de  chaque  côté  du  halo. 

Puisque  ce  complexe  phénomène  optique  n^est  dû  qu'aux  jeui 
delà  lumière  du  soleil  (ou  de  la  lune)  sur  les  particules  glacées 
des  nuées  atmosphériques^  il  est  évident  que  sa  disposition  géné- 
rale varie  suivant  la  hauteur  de  lastre  au-dessus  de  Thorizon. 
Quatre  positions  surtout  sont  très-distinctes^  et  nous  donneront 
Timage  théorique  de  tous  les  halos  possibles.  Voici^  d*après  Bra- 
vais, ces  quatre  halos  (fig.  76)  :  le  premier,  après  le  lever  du  soleil 
(13  degrés);  le  second,  à  une  plus  grande  hauteur  (25  degrés); 
le  troisième  à  49  degrés,  et  le  quatrième  à  61  degrés.  Dans  ces 
figures  explicatives,  S  représente  la  place  du  soleil;  Z  le  zénith; 
hh  le  halo  ordinaire  ou  de  22  degrés;  HH  le  grand  halo  ou  de 
46  degrés;  PP  les  parhélies;  aa  lare  circumzénithal  tangent  su- 
périeurement, au  halo  de  46  degrés  ;  Spp  le  cercle  parhélique 
horizontal;  pp  les  paranthélies ;  cSc'  (dans  la  première  figure)  la 
colonne  verticale  à  Thorizon;  bb  (dans  la  quatrième)  Tare  circum- 
horizontal  tangent  inférieurement  au  halo  de  46  degrés;  tt  Tare 
tangent  supérieur  du  halo  de  22  degrés;  i'tf  lare  tangent  infé- 
rieur du  halo  de  22  degrés;  tt  ii  un  halo  circonscrit  formé  parla 
réunion  de»  deux  arcs  tangents  supérieur  et  inférieur  ;  //  des  arcs 
tangents  latéraux  du  halo  de  46  degrés  ;  enfin  A  un  anthélie. 

Le  trait  plein  représente  les  parties  du  météore  provenant  des  prismes  à  axe» 
de  direction  indéterminée.  Le  trait  ponctué,  ainsi  que  la  croix,  indiquent  celles 
qui  sont  produites  par  les  prismes  à  axes  verticaux.  Enfin,  le  trait  discontinu, avec 
rétoile  à  six  branches,  se  rapporte  à  celles  qui  sont  dues  aux  prismes  dont  les  axes 
sont  horizontaux. 

Le  grand  halo  caractéristique  que  nous  représentons  ici  en  pein- 
ture est  le  plus  complet  que  Ton  ait  encore  observé.  G^est  celui  que 
Lowitz  a  étudié  à  Saint-Pétersbourg,  le  29  juin  1 790,  de  7  heures 
30  m.  du  matin  à  midi  30  m.  Il  y  a  eu  naturellement  depuis  cette 
époque  un  grand  nombre  d'observations,  mais  celui-ci  est  encore 
celui  qui  s^est  manifesté  en  offrant  à  la  fois  tous  ses  carac- 
tères. Celui  que  MM.  Bravais  et  Martins  observèrent  à  Pitéo,  en 
Suède,  le  4  octobre  1 839,  était  également  très-remarquable,  mais 
cependant  moins  complet. 

En  projection,  on  analyse  mieux  ce  curieux  phénomène  ;  on  y 
voit  d'abord  (fig.  77)  :  r  le  halo  de  22  degrés  de  diamètre  hhhh 
autour  du  soleil  S.  En  place  de  ce  cercle,  Lowit2  en  a  vu  deux 
qui  se  coupaient  en  haut  et  en  bas;  en  Norvège  on  en  a  vu  trois; 


i 


PHÉNOMÈNES    OPTIQUES. 


S19 


i"^  Le  cercle  de  47  degrés^  HHH^  offrant  des  couleurs  plus 
tranchées  que  le  premier  et  large  du  double; 

3*  Le  cercle  horizontal  SPHpÂpHP  passant  par  le  soleil  et  fai- 
sant le  tour  de  Thorizon  ; 

4*  Deux  parhélies  P  et  P  au  point  d'intersection  du  halo  de 
22  degrés  et  du  cercle  horizontal,  leur  côté  rouge  tourné  vers  le 
soleil  et  présentant  des  prolongements  en  queue  de  comète; 

5*  Trois  pseudhélies  App  situés  derrière  F  observateur,  sur  le 
cercle  horizontal; 

6*  Accroissement  de  vivacité  des  couleurs  au  point  culminant 


Fig.  76.  —  Différenis  aspects  du  halo  suivant  la  hauteur  du  soleil* 


d  du  halo  de  22  degrés  :  Toeil  avait  de  la  peine  à  les  soutenir; 

7®  Au  point  culminant  a  du  grand  cercle  vertical,  Tare  a 
convexe  vers  le  soleil  très-vivement  colorié. 

8®  Deux  cercles  //  tangents  au  grand  cercle  vertical;  leur 
Urgeur  et  leur  coloration  étaient  celles  de  Tarc-en-ciel. 

Le  halo  que  nous  venons  de  représenter  est,  disons-nous,  le 
plus  complet  qui  ait  été  décrit.  Mais  le  halo  ordinaire  n'est  pas 
très-rare,  même  dans  nos  climats  relativement  méridionaux.  En 
France,  on  voit  par  an  une  cinquantaine  de  cercles  solaires  ou 
lunaires  de  cet  ordre,  la  plupart  du  temps  pâles  et  incolores. 
Quelques  apparitions  plus  brillantes  méritent  d*ètre  signalées. 


220  LES    HALOS. 

On  observe  depuis  1 833  à  TObservatoire  de  Bruxelles  les  divers 
phénomènes  optiques  de  rAtmosphère.  Le  plus  curieux  des  halos 
observés  est  celui  qui  se  montra  dans  toute  la  Belgique  le  28  dé- 
cembre 1840. 

Vers  9  heures  du  matin^  ce  halo  s'était  formé  autour  du  so- 
leil; il  était  très-bien  marqué  et  bordé  de  couleurs.  Sa  partie  in- 
férieure était  cachée  par  les  maisons;  à  Fextrémité  centrale  du 
diamètre  horizontal  apparaissait  un  parhélie  blanc^  peu  intense  ei 
aplati  dans  le  sens  vertical.  Un  arc  tournant  sa  convexité  au  soleil 
et  tangent  à  la  circonférence  du  halo^  passait  par  Textrémité 
supérieure  du  diamètre  vertical.   Cet  arc,  qui  avait  plutôt  une 

forme  parabolique  que  circulaire,  était 
d*un  blanc  plus  vif  et  plus  brillant  que 
le  parhélie^  surtout  à  son  intersection 
avec  le  halo.  Vers  10  heures  il  s'était 
formé  un  second  parhélie^  plus  faible 
que  le  premier^  à  Textrémité  opposée 
du  diamètre  horizontal. 

A  1 0  heures  30  minutes  le  parhéhe 
occidental  et  la  plus  grande  partie  du 
halo  située  de  ce  côté  s'étaient  effa- 
cés ;  et^  du  côté  oriental^  il  ne  restait 
plus  qu'une  légère  trace  du  parhélie; 
mais  l'arc  tangent  au  halo  et  sa  partie 
supérieure,  qui  formaient  ensemble 
deux  arcs  égaux  en  contact  par  leurs 
r^srn^-Pr<^^^2ty^^""'''"'''^   extrémités,  étaient  devenus  beaucoup 

plus  intenses.  Ensuite  ces  deux  arcs 
se  sont  effacés  insensiblement,  et  le  parhélie  occidental  a  reparu. 
A  midi ,  il  ne  restait  plus  aucune  trace  du  halo  ;  mais  on  voyait 
encore  de  chaque  côté  du  soleil  deux  taches  blanchâtres  très- 
allongées  dans  le  sens  horizontal,  et  qui  occupaient  la  place  des 
parhélies.  Vers  1  heure,  le  phénomène  entier  avait  disparu. 

On  a  observé  aux  environs  de  Gènes,  le  1 5  septembre  1851,  un 
parhélie  magnifique  donnant  à  la  fois  quatre  images  du  soleil;  la 
photographie  a  reproduit  ce  lumineux  météore.  Les  habitants  de 
la  campagne  en  ont  éprouvé  une  vive  frayeur;  ils  ont  pensé  que 
le  soleil  se  multipliait  pour  embraser  la  terre. 

J'ai  observé»  à  Paris,  un  halo  lunaire  d'un  éclat  remarquable, 
le  12  mai  1870^  vers  10  heures  du  soir,  la  lune  étant  au  méri- 
dien. C'était  le  grand  cercle  de  46  degrés,  mais  on  ny  distinguait 


PHÉNOMÈNES    OPTIQUES.  S21 

pas  de  couleurs,  et  il  n*y  avait  pas  non  plus  de  parasélènes. 
L*apparition  dura  jusquà  11  heures.  Le  ciel  était  pur,  aucun 
nuage  apparent  ne  s'y  montrait,  seulement  les  étoiles  étaient 
peu  brillantes,  et  lors  même  que  la  production  du  halo  n'aurait 
pas  démontré  Texistence  d'une  couche  de  vapeurs  étendue  dans 
l'Atmosphère,  ce  voile  eût  été  rendu  sensible  par  l'opacité  relative 
de  l'air.  Le  lendemain,  une  pluie  fine  tomba  à  Paris  et  le  ciel  resta 
pluvieux  pendant  quelques  jours. 

Le  23  juin  1 870,  on  a  également  vu  en  Angleterre  un  halo  solaire 
d'une  forme  rare,  et  des  parhélies  dignes  d'attention.  Voici  le  des- 
sin qui  en  a  été  pris  à  Nottingham  à  7  heures  36  minutes  du  soir. 


iMl/,y 


''/•r^ 


Fig.  78.  —  Parhélies  obserrés  en  Angleterre  le  23  juin  1870. 

Au-dessus  du  soleil,  à  la  distance  de  2V,  apparaissait  une  fausse 
image  ovale  sans  couleur  et  peu  brillante.  A  la  distance  de  46* 
et  à  la  même  hauteur  que  le  soleil  au-dessus  de  l'horizon,  on 
voyait  deux  doubles  faux  soleils  présentant  les  couleurs  pris- 
matiques et  très-brillants.  Us  étaient  ovales,  et  de  chacun  d'eux 
s'échappait  une  sorte  de  flamme  opposée  à  la  direction  du  soleil. 
Au  sommet  du  grand  cercle,  on  voyait  en  outre  un  immense 
parhélie  très-coloré  et  d'un  éclat  difficile  à  soutenir.  Les  fractions 
du  cercle  se  montraient  comme  on  le  voit  sur  la  figure.  Le  phéno- 
mène dura  20  minutes. 

Je  compléterai  ces  exemples  par  un  choix  des  principales  obser- 
vations fadtes  sur  ce  complexe  effet  d'optique,  choix  que  j'extrais 
des  annales  météorologiques  de  ces  dernières  années. 

Un  très-beau  halo  circumsolaire  s'est  montré  à  Paris  dans  la  matinée  du 
S2  ami  lS<i5  ;  il  a  été  observé  avec  soin  par  Bravais. 


22^  LES    HALOS. 

Le  phénomène  se  composait  ;  1»  d'un  halo  ordinaire  (de  22  degrés)  de  lueur 
pâle  ;  le  rayon  de  ce  cercle,  compté  du  centre  du  Soleil  jusqu'au  bord  interne  de 
fa  lueur,  a  été  trouvé  égal  à  21®  46',  par  la  moyenne  de  deux  mesures  prises 
àrec  un  sextant  ;  2<>  de  deux  arcs  très-lumineux  tangents  au  halo  ordinaire,  Tan 
dans  son  point  de  culmination  supérieure,  Tautre  dans  son  point  de  culminalioa 
inférieure. 

Les  couleurs  aperçues  dans  ces  arcs  lumineux  étaient  du  dedans  au  dehors,  le 
rouge  (avec  une  teinte  fauve  très-marquée],  le  jaune,  le  vert,  un  bleuâtre  très- 
faible  et  difficile  à  distinguer,  enfin  de  la  lumière  blanche  sans  limite  extérieure 
assignable.  L^arc  tangent  supérieur  se  séparait  du  halo  ordinaire  à  une  certaine 
distance  de  chaque  côté  du  point  de  tangence,  et  ses  deux  branches,  se  rabattant 
vers  rhorizon,  venaient  se  raccorder  avec  les  branches  correspondantes  de  Tare 
tangent  inférieur  ;  l'ensemble  des  deux  arcs  tangents  formait  ainsi  une  ellipse  cir* 
consente  au  halo  ordinaire,  à  petit  axe  vertical,  et  dont  le  grand  axe  était  sensible- 
ment horizontal. 

Le  19  avril  18<i9,  M.  Plantamour  a  observé  à  Genève  un  halo  solaire,  de  3  heures 
5  minutes  à  3  heures  30  minutes.  A  3  heures  15  minutes,  le  Soleil  était  à  une  hau- 
teur de  38®  3'  au-dessus  de  Thorizon  ;  il  était  entouré  d'un  anneau  coloré  corres- 
pondant au  halo  ordinaire,  et  dont  les  couleurs  étaient  très-vives.  On  apercevait 
sur  les  côtés  deux  segments  d'un  second  halo  concentrique,  dont  le  rayon  était  à 
peu  près  double  de  celui  du  premier,  mais  qui  était  beaucoup  moins  brillant  Dans 
la  partie  supérieure  et  inférieure  du  second  halo,  on  voyait  deux  arcs  colorés  tan- 
gents, très-brillants  aux  points  de  tangence,  et  se  terminant  en  pointe.  Le  cercle 
parhélique  était  d'un  blanc  éclatant  et  se  voyait  très-distinctement  tout  autour  de 
l'horizon,  sauf  dans  le  voisinage  immédiat  du  Soleil.  Sur  ce  cercle  se  trouvaient 
quatre  parhélies,  dont  deux  blancs  et  deux  colorés.  Dans  ces  derniers,  le  rouge  do- 
minait presque  exclusivement;  une  légère  teinte  bleuâtre  était  sensible  dans  la 
partie  opposée  au  Soleil. 

Le  24  février  1850,  à  4  heures  du  matin,  et  jusqu'au  coucher  de  la  Lune, 
M.  Renou  a  étudié  un  halo  complet,  avec  deux  parasélènes  brillants,  à  longs  pro- 
longements horizontaux,  et  portant  en  haut  une  échancrure  très-brillante.  Ce  qu'il 
y  avait  de  plus  remarquable,  c'était  une  croix  droite,  à  quatre  bras  égaux  de  6  à 
7  degrés  de  longueur,  dont  le  centre  coïncidait  avec  celui  de  la  Lune;  la  largeur 
de  ces  bandes,  égale  à  celle  de  la  Lune,  diminuait  un  peu  aux  extrémités;  cette 
croix  avait  une  lumière  plus  faible  que  celle  du  halo.  A  10  heures  du  matin,  appa- 
rurent deux  parhélies  nets  et  brillants,  avec  des  queues  blanches  de  plusieurs  de- 
grés ;  il  n'y  avait  pas  de  traces  de  halo,  ni  même  de  cirrus  ;  le  ciel  était  ma- 
gnifique. 

Le  2i  février  1864,  à  9  heures  du  matin,  le  même  météorologiste  a  observé  à 
Choisy  un  halo  composé  du  cercle  de  22^  complet,  des  deux  parhélies,  d'un  frag- 
ment du  cercle  de  45®  et  de  l'arc  circumzénithal.  La  température  était  à  ^3*  8,  le 
vent  N.  assez  fort,  et  le  ciel  occupé  par  des  cirro-stratus.  Le  soir  à  9  heures,  le  halo 
a  été  remarqué  autour  de  la  Lune  avec  les  deux  parasélènes.  Ce  phénomène  a  été 
vu  sur  une  grande  étendue.  On  l'a  décrit  à  Paris,  à  Chartres,  à  Tours,  à  Vendôme. 
A  Chartres,  on  a  vu  les  deux  parantisélènes  opposés  aux  parasélènes. 

Le  même  phénomène  a  été  observé  à  Orgères  par  mon  excellent  ami  le  docteur 
Lescarbault.  Le  cercle  parhélique,  ou,  pour  mieux  dire,  parasélénique,  puisque  c'était 
au  clair  de  lune,  a  été  dessiné,  ainsi  que  les  deux  parasélènes  avec  leurs  queues, 
un  arc  tangent  à  la  partie  supérieure  du  halo,  et  un  autre  à  la  partie  inférieure. 

Le  30  août  1866,  M.  C.  Decharme  a  observé  à  Angers  un  grand  halo  solaire  ;au 
rayon  de  46  degrés)  présentant  deux  particularités  curieuses. 

Voici  d^abord  la  forme  générale  du  phénomène  lumineux.  L'arc  visible  était 
simple  et  avait  les  deux  tiers  d'une  circonférence,  commençant  brusquement  ven 
rc,  à  25  degrés  environ  au-dessus  de  la  projection,  sur  le  plan  du  halo,  d'une 


PHÉNOMÈNES    OPTIQUES.  S23 

droite  horizontale  passant  par  le  centre  apparent  du  Soleil,  et  finissant,  par 
conséquent,  rersTE.,  à  85  degrés  environ  au-dessous  de  cette  même  droite.  Cette 
couroone,  de  ^  à  5  degrés  d'épaisseur,  était  d'un  blanc  trës-brillant,  à  bords  assez 
DeUement  accusés,  surtout  à  rextérieur  (c'est  souvent  le  contraire  qui  a  lieu,  la 
limite  du  bord  extérieur  est  difficilement  assignable).  Elle  n'était  accompagnée  d'au- 
cune nuance  irisée. 

Le  soleil,  fort  difficile  à  distinguer  nettement  alors  et  même  à  regarder,  ne  pré- 
sentait plus  qu^une  forme  indécise,  une  tache  blanche  elliptique  irréguliëre,  dont  le 
grand  axe  était  horizontal  et  très-allongé,  ce  qui  annonçait  une  tendance  à  la  for- 
mation d'un  cercle  parhélique.  Le  ciel,  nébuleux  dans  le  voisinage  du  soleil,  était 
clair  à  Test,  quoique  légèrement  voilé  par  des  vapeurs  blanchâtres  et  parsemé  de 
cipi  et  de  cirro-straU  légers  qui  formaient  lé  fond  général  homogène,  le  substra- 
tiMi  sur  lequel  se  détachait  le  brillant  météore.  Mais  à  la  partie  supérieure  occi- 
dentale, où  la  couronne  était  interrompue,  se  trouvait  un  segment  obscur  formé 
par  un  grand  strato-nimbus,  s'étendant  trs-loin  à  l'O.,  surmonté  de  cumul! 
nombreux,  de  plus  en  plus  déliés  et  vaporeux  en  allant  vers  le  zénith. 

On  ne  voyait  pas  de  nuances  irisées  près  des  bords  du  halo  ;  toutefois  l'entre- 
couronne,  c'est-à-dire  l'espace  compris  entre  le  halo  et  le  Soleil,  était  d'une  teinte 
particulière,  généralement  d'un  bleu  mat  très-pâle,  tirant  sur  le  violet  et  le  rou- 
(reâlre  vers  la  couronne,  nuances  légères  et  fugitives. 

Les  deux  particularités  suivantes  sont  curieuses. 

D'at)ord  la  couronne  blanche,  eu  égard  à  une  légère  dégradation  de  teinte  vers 
^s  bords  (surtout  vers  le  bord  intérieur]^  avait  plutôt  l'aspect  d'un  anneau^  d'un 
tare,  que  celui  d'une  figure  plane.  De  plus,  dans  les  deux  dernières  minutes  d'obser- 
ratiOD,  ce  tore  a  paru  animé  d'un  faible  mouvement  d^enroulement  sur  lui-même 
de  dedans  en  dehors.  L'observateur  était  en  chemin  de  fer.  Ensuite,  on  voyait  des 
prohngffnents  de  rayons  blancs,  ayant  visiblement  pour  centre  la  position  apparente 
(iu  soleil,  tous  extérieurs  à  la  couronne  et  formant  autour  d'elle  une  espèce  de 
9^«,  très -prononcée  dans  la  région  supérieure  du  halo.  Ces  rayons  divergents, 
larges  à  leur  naissance  comme  le  quart  de  l'épaisseur  de  la  couronne,  presque 
auàbi  blancs  qu'elle,  laissant  entre  eux  des  intervalles  à  peu  près  égaux  et  deux  ou 
trois  fois  plus  grands  que  l'épaisseur  de  la  couronne,  s'allongeaient  sur  un  fond 
vaporeux  à  teinte  uniforme,  jusqu'à  une  distance  égale  aux  deux  tiers  du  rayon  de 
la  couronne,  et  allaient  en  diminuant  d'éclat  et  de  largeur. 

La  journée  du  30  a  été  relativement  plus  chaude  (22  degrés)  que  la  précédente  et 
que  la  suivante.  Pendant  la  nuit  du  30  au  31  et  dans  la  matinée  du  31,  il  a  plu  assez 
abondamment,  comme  il  arrive  ordinairement  après  l'apparition  d'un  grand  halo. 

M.  Decbarme  a  constaté  à  Angers  que  les  halos  et  couronnes  observés  dans 
Tespace  d'une  année  sont  assez  nombreux  et  peuvent  être  partagés  en  trois  grou- 
pes, savoir  : 

1<*  Grands  halor,  au  rayon  de  ^6  degrés,  dits  halos  extraordinaires,  assez  rares 
dans  nos  climats  ; 

2*  Petits  halos,  au  rayon  de  22  à  23  degrés,  bu  halos  ordinaires,  fréquents  dans 
nos  contrées  ; 

y*  Couronnes  solaires  ou  lunaires,  au  rayon  variable,  ordinairement  blanches  ou 
peu  irisées  et  dont  les  couleurs  sont  disposées  en  sens  inverse  de  celles  des  halos, 
le  rouge  étant  ici  en  dehors  et  le  bleu  en  dedans. 

Du  30  août  1866  au  30  août  1867,  on  a  observé  à  Angers  :  deux  grands  halos  au 
rayon  de  46  degrés  ;  vingt-sept  halos  ordinaires  au  rayon  de  23  degrés  ;  quatre 
couronnes  solaires  ou  lunaires;  en  somme,  trente-trois  météores. 

En  général,  il  y  en  a  donc  plusieurs  de  visibles  par  mois.  Ils  annoncent  souvent 
Is  pluie  :  nous  en  reparlerons  à  ce  point  de  vue  au  chapitre  sur  les  Pronostics,  dans 
la  dernière  partie  de  cet  ouvrage,  consacrée  à  la  Prévision  du  Temps.  Ici  nous  ne 
BOUS  occupons  que  des  manifestations  de  la  Lumière,  considérées  en  elles-mêmes. 


lU 


LES    HALOS. 


Panniles  derniers  halos  remarquables  que  j'ai  obserrés  à  Paris,  j'ijoalenieclai 
du  3  norembre  1870,  à  7  heures  du  soir,  à  33  degrés  autour  de  la  Lune,  pu  os 
del  calme  et  presque  pur;  et  celui  du  36  mars  1811,  après  une  chaude  joontte, 
élément  autour  de  la  Lune,  et  dans  no  ciel  de  cirrus  orienUs  remarquaUeiiMOI 
du  sud  au  nord. 

L'étude  que  doub  venons  de  faire  du  phénomène  général  des 
halos  nous  amène  à  parler  maintenant  d'autres  effets  optiques 
dont  l'explication  se  rapproche  plus  ou  moins  des  précédentes. 


Les  colonnes  de  lumière  blanche,  les  croix,  les  divers  aspects  lu- 
mineux qui  se  montrent  parfois  au  lever  et  au  coucher  du  soleil, 
sont  dus  à  la  réflexion  de  la  lumière  sur  une  nappe  de  crislaui 
d'eau  glacée  située  dans  les  hauteurs  de  l'Atmosphère.  Tout  le 
monde  sait  que,  lorsqu'on  regarde  l'image  d'un  luminaire  (le  so- 
leil, la  lune,  un  réverbère)  se  formant  obliquement  sur  une  nappe 
d'eau  légèrement  agitée,  l'image  s'étend  beaucoup  dans  le  sens  de 
la  verticale  ;  la  mobilité  de  l'eau  donne  naissance  à  une  multi- 
tude de  petites  laces  planes,  dont  les  normales  se  balancent  sans 
cesse  autour  de  la  verticale,  dans  toutes  les  directioos  possibles. 
C'est  l'exacte  reproduction  de  ce  qui  se  passe  dans  la  r^on  du 


PHENOMENES    OPTIQUES.  225 

nuage  glacé;  lea  petites  bases  miroitantes  de  nos  prismes,  aux- 
qudies  nous  avons  attribué  plus  haut  l'image  réfléchie  du  soleil 
observée  en  ballon,  s'inclinent  sans  cesse  en  des  sens  divers  ;  l'i- 
au^e  produite  sera  donc  aussi  très-allongée,  et  sa  partie  supérieure 
pourra,  au  lever  ou  au  coucher  du  soleil,  s'élever  de  plusieurs 
degrés  au-dessus  de  l'horizoo. 

Telle  est  l'origine  de  ces  colonnes  de  lumière  blanche  que  l'on 
Toit  quelquefois  se  former  au  moment  du  coucher  du  soleil,  et 
frandir  à  mesure  que  l'astre  s'abaisse  de  plus  en  plus.  Il  est  à 


).  —  Phénomène  atmosphérique  dû  à  la  réfleiion. 


peine  nécessaire  d'ajouter  que,  lorsque  le  soleil  est  descendu  au- 
dessous  de  l'horizon,  la  réflexion  de  sa  lumière  s'opère  sur  les 
bases  inférieures  des  prismes,  et  non  sur  les  supérieures. 

Le  22  avril  \  847,  avant  le  coucher  du  soleil,  on  a  observé  à  Paris 
quatre  colonnes  lumineuses  d'une  étendue  d'environ  15  degré:» 
chacune,  donnant  l'apparence  d'une  croix  dont  le  soleil  occupait 
le  centre.  Après  le  coucher  du  soleil,  une  des  quatre  colonnes, 
bien  entendu  la  supérieure,  persista  encore  quelque  temps. 

Leur  base  est  quelquefois  assez  large   pour  leur  donner  des 


226  LES    HALOS. 

formes  bizarres.  Ainsi,  en  1816,  mon  ami  regretté  Coulvier-Gra- 
vier  se  trouvant  près  de  Festieux,  à  2  lieues  de  Laon,  entendit 
les  habitants  de  ce  pays,  qui  regardaient  le  lever  du  soleil  fon 
était  au  mois  de  septembre),  trouver  qu^au  lieu  d'une  colonne  le 
phénomène  représentait  tout  à  fait  un  tricorne  (fig.  80).  Ces  braves 
gens  ajoutaient  niême  à  ce  propos  dans  leur  simplicité  :  «  Vous 
voyez  bien  que  Napoléon  reviendra,  puisque  le  soleil  nous  montre 
son  chapeau.  » 

Lorsque  le  soleil  est  près  de  l'horizon,  une  portion  du  cercle 
vertical  peut  s'élever  au-dessus   de  Fastre  sous  la  forme  d  une 
colonne.  Le  8  juin  1824,  on  vit  des  apparences  de  ce  genre  dans 
plusieurs  parties  de  TAUemagne.  A  Dohna,  près  de  Dresde,  à 
8  heures  du  soir,  au  moment  où  le  soleil  venait  de  disparaître  der-   • 
rière  les  montagnes,  Lohrmann  vit  une  bande  lumineuse  perpendi- 
culaire à  l'arc  crépusculaire  et  semblable  à  la  queue  d'une  comète; 
cette  colonne  avait  30  degrés  de  haut  et  1  degré  de  large.  11  est 
plus  rare  de  voir  une  bande  au-dessous  du  soleil  ou  de  la  lune, 
plus  rarement  encore  un  arc  horizontal  passe  par  le  soleil  de 
manière  que  cet  axe  se  trouve  au  milieu  d'une  croix.  Roth  a  tu 
ce  phénomène  d'une  manière  très-nette  le  2  janvier  1586  à  Cassel. 
Avant  que  le  soleil  parût,  une  colonne  lumineuse  verticale,  d'un 
diamètre  égal  à  celui  de  l'astre,  brillait  à  l'endroit  où  il  devait  se 
lever;  elle  ressemblait  à  une  flamme  brillante,  seulement  son  éclat 
était  uniforme  dans  toute  sa  hauteur.  Bientôt  on  vit  apparaître  une 
image  du  soleil  tellement  brillante,   qu'on  la  prit  pour  le  soleil 
lui-même;  à  peine  ce  parhélie  eut-il  quitté  Thorizon,  que  le  soleil 
se  leva  immédiatement  au-dessous   suivi  d'une  répétition  de  la 
colonne  supérieure.  Cette  colonne  avec  ses  trois  soleils  resta  tou- 
jours verticale  ;  les  trois  soleils  étaient  parfaitement  semblables, 
seulement  le  véritable  avaU  plus  d'éclat.  Le  phénomène  dura  en- 
viron une  heure. 

Si  le  soleil,  au  lieu  d'être  à  l'horizon,  est  à  quelques  degrés  au- 
dessus  de  son  plan,  la  colonne  lumineuse  qui  s'élève  du  pseudhélie, 
alors  situé  au-dessous  de  ce  plan  et  par  conséquent  invisible,  peut 
atteindre  le  centre  de  l'astre,  sans  le  dépasser  sensiblement.  On  a 
alors  l'apparence  d'une  colonne  lumineuse  ascendante,  qui  sem- 
ble supporter  le  disque  solaire  à  sa  partie  supérieure  :  l'observation 
faite  par  Parry  à  l'île  Melville  le  8  mars  1820,  celle  faite  par 
Sturm  le  9  décembre  1G89,  etc.,  en  offrent  des  exemples. 

Les  lueurs  verticales  qui,  passant  par  le  centre  de  l'astre  éclai- 
rant, 8  étendent  symétriquement  au-dessus  et  au-dessous  de  lui, 


PHÉNOMÈNES    OPTIQUES.  SH 

Hiuis  tenir  à  l'horizoo  par  leur  base,  et  qui  accompagnent  l'astre 
pendant  son  cours  apparent  d'orient  en  occident,  paraissent  dues  à 
la  m? me  cause.  Il  est  facile  de  voir  qu'elles  sont  engeûdrées  par  le- 
rayons  deux  fois  réfléchis  sur  les  bases  horizontales  des  prismes 
verticaux;  plus  généralement,  elles  sont  dues  à  un  nombre  pair  de 
réflexions  successives.  Elles  ne  se  montrent  jamais  que  pour  des 
hauteurs  inférieures  à  25  degrés;  elles  sont  aussi  notahlemeat 
plus  fréquentes  autour  de  la  lune  qu'autour  du  soleil  :  ceci  est 
causé,  saas  nul  doute,  par  la  vive  clarté  de  ce  dernier  astre  qui 


la  lune  pur  U  diffraction. 


masque  toutes  les  lueurs  avoisinantes.  L'inverse  a  lieu  pour  les 
(-oloanes  qui  se  montrent  au  moment  du  coucher,  parce  que  le 
soleil  étant  alors  sous  l'horizon,  le  météore  se  projette  sur  un  fond 
incomplètement  éclairé  et  peut  paraître  dans  tout  son  éclat. 

La  combinaison  du  cercle  parhélique  avec  la  strie  verticale  pas- 
sant par  le  centre  de  l'astre,  donne  le  phénomène  des  croix  so- 
laires ou  lunaires,  que  l'on  aperçoit  souvent  sans  que  le  halo  de 
22  degrés  soit  visible.  Il  peut  arriver  que  les  bras  de  la  croix  soient 
sensiblement  égaux,  mais  souvent  aussi  la  longueur  des  branches 


228  LES    HALOS. 

horizontales  est  plus  considérable  que  celle  des  branches  ver- 
ticales. 

Les  colonnes  verticales^  les  croix  lunaires  ou  solaires  se  voient 
surtout  dans  les  contrées  boréales^  pendant  les  longs  hivers  qui  en- 
veloppent ces  régions  de  neiges  et  de  frimas. 

Aces  effets  doptique^  ajoutons^  en  terminant  ce  chapitre^ les 
couronnes  (fig.  81)  qui  apparaissent  autour  du  soleil  et  de  la  lune 
lorsque  Tair  n*est  pas  pur^  et  que  des  gouttelettes  de  vapeur  vési- 
culaire  ou  des  nuages  légers  viennent  à  passer  devant  ces  astres. 

Ces  anneaux,  que  Ton  observe  fréquemment  autour  de  la  lune, 
et  que  dans  le  vulgaire  on  désigne  improprement  sous  le  nom 
d'arcs-en-ciel  lunaires  et  de  halos,  ne  sont  que  des  couronnes,  et  ne 
doivent  pas  leur  origine  à  la  réfraction,  mais  bien  à  la  diffraction  ; 
ils  ont  le  rouge  en  dehors  et  le  violet  en  dedans  comme  le  premier 
arc-en-ciel,  et  leurs  couleurs  sont  inverses  de  celles  des  deux  halos 
concentriques  aux  astres.  Les  diamètres  des  couronnes  de  même 

couleur  suivent  la  série  des  nombres  1,  2,  3,  4 ;  le  diamètre 

du  premier  anneau  semble  agrandi.  Ce  diamètre,  qui  varie  de  1  à 
4  degrés,  dépend  d'ailleurs  de  celui  des  vésicules  d*eau  interposées 
entre  l'astre  éclairant  et  l'observateur.  En  général,  il  est  bleu  mêlé 
de  blanc  depuis  l'astre  jusqu'à  une  certaine  distance  ;  puis  vient 
un  cercle  rouge  et  ensuite  d'autres  cercles  colorés,  disposés  comme 
dans  les  anneaux  de  Newton.  Il  est  nécessaire,  pour  que  lé  phé- 
nomène ait  lieu,  qu'il  y  ait  un  certain  nombre  de  globules  de 
même  diamètre,  et  même  un  beaucoup  plus  grand  nombre  de  ce 
diamètre  que  de  tout  autre.  Si  les  diamètres  des  sphérules  des 
nuages  étaient  tous  différents,  la  couronne  ne  se  produirait  pas. 

On  observe  un  effet  absolument  semblable  lorsqu'on  exa- 
mine un  objet  lumineux  à  travers  une  lame  de  verre  sur  laquelle 
on  a  répandu  du  lycopode,  ou  bien  à  un  degré  moins  marqué, 
lorsque  avec  l'haleine  on  a  simplement  recouvert  cette  lame 
d*une  légère  couche  d'humidité. 

Voici  un  autre  phénomène  singulier  observé  après  le  coucher  du 
soleil,  le  9  juillet  1 853,  par  M.  Antoine  d'Abbadie,  à  Urrugne.  J'ex- 
trais du  récit  de  l'observateur  les  points  qui  nous  intéressent  ici. 


Le  mardi  9  juillet,  M.  Goctse,  astronome  allemand,  qui  demeurait  avec  moi,  me 
fit  remarquer  le  phénomène  insolite  d'un  grand  nombre  de  points  rouges  dans  H 
nuages  et  peu  au-dessus  de  Thorizon  naturel.  Nous  étions  ici  dans  un  cabinet 
à  3  mètres  50  au-dessus  du  sol  et  à  une  altitude  de  42  mètres  au-dessus  Je 
rOcéan.  Le  ciel  était  entièrement  couvert,  mais  une  lueur  vague  éclairait  rhorizon. 
Il  était  alors  8  heures  25  minutes  de  temps  moyen.  Ce  qui  était  surtout  remar- 


LES    PHÉNOMÈNES    OPTIQUES    DE    L'AIR.        229 

qaable,  c^est  que  ces  disques  rouges  oiTraient  l^apparence  d*autant  de  soleils  bien 
ronds,  ils  étaient  disposés  à  peu  près  parallèlement  à  Thorizon  de  TOcéan,  et  bien 
nettement  espacés  sur  une  étendue  considérable.  Dans  le  premier  moment  j'en 
comptai  dix-sept  assez  également  distants  les  uns  des  autres,  et  deux  tout  à  fait 
détachés  dajis  la  partie  du  sud.  Je  voulus  faire  un  croquis  du  phénomène;  mais 
quand  je  fus  en  mesure  de  dessiner,  il  avait  changé  d'aspect.  La  plupart  des  dis- 
ques ronds  étaient  devenus  irrégulièrement  angulaires,  et  deux  d'entre  eux  avaient 
disparu  doucement.  En  commençant  à  se  déformer,  ils  jetaient  vers  l'horizon 
comme  une  cascade  de  flammes  pareilles  à  ces  gloires  qui,  s'échappant  des  nuages 
au  coucher  du  soleil,  ont  été  souvent  reproduites  par  les  peintres. 

Bien  que  le  météore  changeât  à  tout  moment,  il  était  important  de  faire  quel- 
ques observations  précises  qui  pussent  servir  de  base  à  une  théorie  de  ce  rare 
phénomène.  Nous  descendîmes  dans  la  prairie  attenante,  et,  après  y  avoir  placé  à 
distance  et  comme  signal  une  lampe  allumée,  je  pris  au  moyen  d'un  sextant  des 
angles  qui  furent  orientés  le  lendemain  avec  un  théodolite. 

Les  divers  disques  perdirent  ensuite  leur  éclat  peu  à  peu,  se  résolvant  le  plus 
souvent  en  de  longues  lueurs  horizontales.  Les  dernières  lueurs  s'éteignirent  à 
8^,5G'B.  Peu  à  peu  un  petit  disque  bien  brillant  apparut,  s'effaça  lentement  et  dis- 
parut à  8^,52™.  Quatre  nouveaux  disques  apparurent  à  8**,55™  ;  peu  après,  l'un  des 
anciens  disques  disparut,  et  il  s'en  forma  encore  un  du  côté  du  sud.  Le  disque 
extrême  du  côté  du  nord  grandit  alors  en  diamètre,  et  sa  hauteur  apparente  s'ac- 
crut jusqu'à  55',  quantité  que  je  dus  estimer  de  vue,  car  l'horizon  était  alors  trop 
sombre  pour  permettre  l'usage  des  instruments.  A  9'',2'",  le  disque  extrême  du 
côté  du  sud  continuait  à  grandir,  et  le  dernier  vers  le  nord  perdait  son  éclat  d'un 
moment  à  l'autre;  celui-ci  s'évanouit  à  9^,4».  Enfin,  à  9*,  18",  la  dernière  lueur 
rouge,  au  sud,  venait  de  disparaître,  la  dernière  au  nord  n'étant  qu'un  de  ces  lisérés 
rougeAtres  faiblement  accusés  qu'on  voit  souvent  après  le  coucher  du  soleil  dans 
un  horizon  nuageux. 

On  voit  que  tous  ces  phénomènes  eurent  lieu  dans  la  période  crépusculaire:  on 
peut  les  expliquer  par  des  solutions  de  continuité  circulaires  dans  les  nuages, 
qui  donnaient  ainsi  passage  aux  rayons  du  soleil;  mais  j'ai  cru  devoir  les  décrire 
parce  que  de  pareils  effets  sont  rares,  et  ne  me  paraissent  pas  avoir  été  mention- 
nés. Je  n'ai  rien  dit  de  l'apparence  grandiose  que  présente  un  chapelet  de  perles 
rouges  suspendu  sur  une  ligne  presque  droite  dans  un  ciel  nuageux  au-dessus  d'un 
horizon  nettement  défini  et  relativement  bien  éclairé.  Les  promeneurs  qui  aiment 
à  s'attarder  sur  le  rivage  de  l'Océan  ont  rarement  vu  un  spectacle  aussi  mobile  et 
aussi  délicieusement  intense  que  celui  du  9  juillet  1853. 

A  ces  différents  aspects  dus  à  la  réfraction  et  à  la  réflexion  de  la 
lumière  dans  les  couches  atmosphériques^  ajoutons  enfin  la  dé- 
formation du  soleil  à  l'horizon^  qui  présente  parfois  les  apparen- 
ces les  plus  bizarres  par  suite  du  défaut  d*homogénéité  des  couches 
inférieures  et  des  jeux  singuliers  de  la  réfraction.  La  figure  82  re- 
produit Tune  des  observations  les  plus  curieuses  qui  aient  été 
faites  sur  ce  point.  C'est  celle  que  MM.  fiiot  et  Mathieu  ont  faite 
sur  les  bords  de  la  mer  à  Dunkerque. 

Tous  ces  brillants  météores  n'étaient  pas  inconnus  aux  anciens. 
«  Quelquefois^  dit  Pline^  on  voit  plusieurs  soleils  en  même  temps^ 
non  pas  au-dessus  ni  au-dessous  de  lastre^  mais  de  côté.  Nos 


230  LES    HALOS. 

pères  ont  eu  le  spectacle  de  trois  soleils  sous  les  consulats  de 
Mucius  et  (le  Posthumius,  sous  Marcius  et  Parcius,  sous  Antoine 
et  Dolabella,  sous  Lépide  et  Planus,  et  sous  le  règne  de  Claude.  » 
(Pline,  t.  II,  cil.  31 .)  En  donnant  à  ces  météores  le  nom  de  soleil, 
les  anciens  n'ignoraient  pas  plus  que  nous  que  leur  ressemblance 
avec  cet  astre  se  bornait  à  la  forme,  et  que  languissants  et  sans 
force  (SénèqueV,  ils  n'avaient  rien  de  sa  puissance  calorifique. 

De  tous  les  phénomènes  optiques,  ce  sont  ces  halos,  parhélies, 
croix,  couronnes,  apparences  fantastiques,  qui  ont  le  plus  frappé 
les  populations,  et  qui  occupent  le  plus  de  place  dans  les  annales 
météorologiques  superstitieuses,  dans  l'histoire  des  phénomènes 
célestes.  Effrayés  par  ces  aspects  insolites,  comme  par  les  mirages, 
pluies  d'étoiles,  tremblements  de  terre,  etc.,  les  hommes,  dont 
l'ignorante  vanité  se  représentait  Dieu  sous  la  forme  d'un  vieil 
empereur  assis  sur  les  nuages,  interprétaient  ces  phénomènes 
comme  autant  de  signes  de  la  volonté  divine,  tantôt  compatissante, 
tantôt  courroucée.  Plusieurs  critiques  du  siècle  dernier  et  de  celui- 
ci  ont  nié  ces  apparitions  et  déclaré  absolument  mensongères  les 
curieuses  relations  du  moyen  âge.  Or,  après  avoir  comparé  ces 
relations,  on  ne  peut  partager  cet  esprit  de  négation  absolue; 
seulement  tous  ces  récits  ont  grossi,  exagéré,  altéré  la  réalité  par 
suite  des  terreurs  causées  par  ces  mystérieux  phénomènes.  Plu- 
sieurs d'entre  eux  restent  encore  difficiles  à  expliquer,  malgré  les 
progrès  des  sciences;  mais  la  plupart  rentrent  dans  les  classifi- 
cations que  nous  avons  adoptées  ici. 

Il  est  curieux  d'en  rappeler  quelques-uns. 

L'apparition  de  ce  genre  qui  eut  le  plus  grand  retentissement 
dans  l'histoire  de  notre  civilisation  chrétienne  est  certainement 
celle  du  fameux  labarum  de  Constantin.  Dans  sa  guerre  contre 
Maximien  Hercule,  cet  empereur  et  son  armée  furent  témoins  de 
l'apparition  d'une  troix  brillante  qui  fixa  dans  le  ciel  les  regards 
étonnés  de  plusieurs  milliers  d'hommes.  Les  auteurs  se  sont  peu 
étendus  sur  les  circonstances  météorologiques  du  phénomène;  ce- 
pendant ils  ont  remarqué  que  le  ciel  était  couvert  d'un  voile  gris 
et  que  le  temps  devint  pluvieux.  Ce  sont  bien  là  les  conditions 
du  halo.  Nous  pouvons  parfaitement  admettre  la  réalité  de  la  vi- 
sion, mais  de  son  caractère  purement  naturel.  On  conçoit  parfai- 
tement d'ailleurs  qu'elle  ait  frappé  le  fondateur  du  christianisme 
politique  et  qu'on  Tait  regardée  comme  une  manifestation  divine. 
La  nuit  suivante,  Constantin  revit  la  même  croix  en  rêve  et  un 
ange  lui  ordonnant  de  prendre  la  croix  pour  enseigne  militaire.  Ce 


LES    PHÉNOMÈNES    OPTIQUES    DE    L'AIR.         231 

songe  s'explique  parfaitement  aussi.  Il  reste  d'inexpliqué  l'inscrip- 
tton  que  Constantin  dit  avoir  lue  sur  cette  croix  lumineuse  :  i»  iioc 
sicyo  vDiCEs,  ou  pour  mieux  dire  :  èv  tûutq  vîxe,  car  c'était  en  grec. 
A-t-il  cm  voir  cette  inscription  dans  le  moment  même?  C'est 
possible.  Son  état-major,  qui  ne  savait  guère  le  grec,  et  ses 
soldats  qui  ne  savaient  même  pas  lire,  ont  pu,  comme  le  person- 
aage  emplumé  de  la  lanterne  magique  de  La  Fontaine,  répondre 
qu'ils  voyaient  ■  quelque  chose  » ,  mais  qu'ils  ne  distinguaient  pas 
très-bien.  Quelque  arrangement  partiel  de  stries  nuageuses  a  pu 
donner  lieu  à  l'illusion.  Zonare  raconte  bien  que  la  veille  de  la 
mort  de  Julien  l'Apostat  on  vit  une  agglomération  d'étoiles  repré- 
senter par  des  lettres  la  phrase  suivante  :  Aujourd'hui  Julien  est 


FIg.  K,  —  Apparences  présentées  par  le  soleil  à  l'horizon,  dues  aux  jeui  de  la  réfraction. 

tué  par  les  Perses  !. . .  Mais  il  est  plus  probable  que  l'inscription  de 
Constantin  a  été  faite  après  coup. 

Les  phénomènes  optiques  de  l'Atmosphère,  tels  que  halos,  par- 
hclies,  parasélènes,  arcs-eo-ciel,  etc.^  ont  de  tout  temps  joué  un 
grand  rôle  dans  le  mysticisme  des  météores.  Les  annalistes  ro- 
mains en  mentionnent  un  grand  nombre.  Cette  histoire  des  appa- 
ritions prodigieuses  est  assez  curieuse  pour  que  nous  la  résu- 
mions ici,  d'après  le  récent  travail  sur  la  météorologie  mystique 
de  notre  savant  confrère  le  docteur  Grellois. 

L'an  de  Rome  636,  Tcrs  le  commencement  de  la  guerre  de  Jagurlha,  peu  avant  Tir- 
niption  di'S  Cimbres  et  des  Tentons,  on  vit  à  Rome  trois  soleils.  En  680,  le  ciel  étant 
pur  el  Mrein,on  vit  en  l'air,  au-deisiis  du  temple  de  Saturne,  trois  soleils  et  un  arc- 
en-;iel.  En  même  temps  les  Grecs  et  les  Cartliaginois  s'unirent  h  Persée  pour  com- 
baltrelea  Romains.  En  710,  Octave  faisant  son  entrée  à  Rome,  le  soleil  se  trouva,  par 
weidHrcin.environnê  d'un  grand  cercle  semblableà  l'arc-en-ciel.—  EsNI  vrai  que 
le  ciel  ait  été  pur  dans  ces  deux  exemples  ?  C'ast  ce  qu'il  serait  difficile  de  vérifler. 


i 


832  LES    HALOS. 

La  m^me  aDDée,  trois  soleils  brilltrreDt  en  mèine  temps:  k  pljs  bas  dts  bx>ts 
[larut  er.to'jré  d'une  courcnne  en  forme  a'êpis.  cui  êt'ouit  toute  UT.lie:  le  soleil, 
rcreru  à  «<»n  uriité,  n'eut  pendant  plusieurs  mois  qj'une  jucrrc  j.jle  et  languis- 
sante. Cest-à-<i'.re  que  ces  parhtrlîes.  comme  toujours,  durent  Irur  naissaûce  à  un 
ciel  nu  a::  eux.  et  que  Phumidité  almosphcrique.  persistant  durant  plusieurs  mois, 
laissa  à  ia  lumière  solaire  un  asject  pille  et  lanç-uissant.  En  712.  on  eut  trois  so- 
leils. Ttrr^  la  troisième  h-ure  du  jour,  pendant  Us  Mch^cit  ejrfiil.im.  ) 

Les  acnaîes  mentionnent,  l'an  11 IS  de  notre  ère.  stus  le  rvçr.c  d'Henri  II,  roi 
d*Abj!et*rrre.  paraissant  en  mc-me  temps,  deux  pleines  lunes.  l'une  à  PorieDl, 
Pautre  à  l'occi  Jtrnt.  La  même  année,  le  roi  vainquit  son  pcrt  RoLert.  duc  de  Nor- 
mandie, et  subjugua  celte  contrée. 

En  1155,  sous  le  même  règne,  on  vit  pendant  plusieurs  heures  trois  cercles 
autour  du  solrril.  et  lorsqu'ils  dis^janirent.  on  aperçut  troi<  5-:l«riIs.  <Je  prodige  si- 
gnif.a  la  discoïde  du  roi  et  de  l'archevêque  Thon, as  de  Cant^-Ttiêry,  L'empereur 
détruisit  Milan,  après  sept  ans  de  siêçe. 

Lan  née  suivante,  on  vit  encore  trois  soleils,  et,  au  milieu  de  la  lune,  une  croix 
blanche.  En  même  temps  éclata  une  discorde  entre  les  cardinaux  f»our  l'élection  du 
souverain  pontife,  et  entre  les  princes  électeurs,  pour  l'élection  du  roi  des  Romains. 

En  1hi69,  on  vit  trois  soleils  à  Borne;  les  esprits  en  furent  troublés.  L^a  même 
année,  la  guerre  éclata  en  Italie,  à  la  mort  de  Fran<;Mis,  duc  de  Milan,  et  de  nom- 
breuses conspirations  se  formèrent. 

En  janvier  151%,  dans  le  duché  de  Wurtemberg,  on  aperçut  trois  soleils,  celui 
du  milieu  étant  plus  grand  que  les  autres.  En  même  temps,  on  vit  au  ciel  des 
glaives  saniiMants  et  embrasés.  Au  mois  de  mars  suivant,  on  vit  encore  trois  soleils 
et  trois  lunes;  la  même  année,  les  Russes  furent  vaincus  par  les  Polonais  près  du 
Borysthêne.  Smolensk,  place  forte  de  la  Lithuanie,  fut  livrée  à  la  Russie.  Les  Turcs 
perdirent  une  grande  bataille  contre  les  Persans  dans  TArménie  majeure.  En  1520, 
deux  parhélies.  L*année  suivante,  les  Turcs  envahirent  la  Hongrie  et  s'emparèrent 
par  trahison  de  TAlbanie.  Luther  soutint  sa  doctrine  contre  l'Eglise  de  Rome. 

Le  21  avril  1551,  trois  soleils  et  trois  arcs-en-ciel  furent  apen^us  à  Magdeboorg. 
Cette  circonstance  ût  abandonner,  par  ordre  de  Tempereur  Charles  V.  le  siège  de 
cette  ville,  qui  durait  depuis  quinze  mois,  par  Maurice  de  Saxe  et  Albert,  marquis 
de  Brandebourg. 

On  signala,  en  1104,  des  phénomènes  atmosphériques  qui  semblent  résumer 
tous  les  prodiges  aériens  :  le  ciel  parut  souvent  enflammé  les  éclipses  du  soleil  et 
de  la  lune  y  furent  fréquentes  .  Plusieurs  étoiles  toml)èrent  du  ciel  sur  la  terre; 
des  torches  ardentes,  des  traits  de  feu,  des  feux  volants  parurent  souvent  au  ciel; 
on  y  compta  aussi  des  astres  nouveaux.  Les  monuments,  les  maisons,  les  hommes, 
les  troupeaux,  les  champs  et  leurs  produits  furent  affligés  par  la  foudre,  la  grêle, 
la  tempête.  Des  armées  de  feu,  des  troupes  de  chevaux,  des  cohortes  d'infuiterie, 
des  armées  ensanglantées  offrirent  au  ciel  de  fantastiques  combats. 

En  1118,  pendant  le  mois  de  juin,  une  grêle  horrible  affligea  plusieurs  lieux  de 
la  Saxe.  Une  croix  admirable^  plus  brillante  que  le  soleil,  parut  au  ciel  le  jour  de 
Pâques. 

En  1120,  au  milieu  des  nuées  sanglantes,  i7  parut  un  homme  et  utm  croix  embror 
$ét.  Il  plut  du  sang,  on  crut  être  au  dernier  jour*.  Ces  prodiges  annonçaient  une 
guerre  civile. 

En  1463,  dans  la  Petite  Pologne,  on  vit  pendant  plus  de  deux  heures,  dans  la 
soirée,  Fimage  de  Jésue  crucifié  se  diriger  dans  Tair,  avec  un  glaive,  de  Toccident 
vers  le  midi.  De  grands  malheurs  suninrent  en  ce  pays. 

En  1489,  comètes,  vents  violents,  cotnbaU  de  cacaiiers  et  de  f<mta$$ins;  des  villtt. 

I*  Voyez  plus  loin  les  pUàies  de  ionçy  pluies  d'insectes,  etc. 


LES    PRODIGES    AERIENS    DANS    L'HISTOIRE.     233 

dei  glaivet,  des  armées  ensanglantées.  Ces  signes  horribles  furent  suItIs  de  pluies 
diluviennes,  de  stérilité,  de  famine  et  de  peste. 

En  1526,  des  enseignet  militaires  tachées  de  sang  parurent  au  ciel  pendant  la  nuit, 
dans  le  grand-duché  de  Wurtemberg. 

En  1539,  un  corps  et  un  glaive  sanglanit,  une  eilaielle  de  feu,  des  chevaux  de  feu, 
quatre  eomiles  jetant  des  flammts  aux  quatre  coins  du  monde,  tels  sont  les  prodiges 
qui  annoncèrent  les  agitiktions  de  l'Allemagne,  la  dévastation,  les  massacres  des 
chrétiens  par  les  Turcs. 

Johnstondit  qu'en  1533,  non  loin  d'In3pruck(C£nipons),  on  vit  dans  l'air  (Jt.Ytnui> 
get  miraeiileuset,  un  chameau  entouré  de  flammes,  un  loup  voinissant  du  feu,  au  mi- 
tieti  d'un  cercle  de  flammes;  un  lion  le  suivait. 

En  1 5Ï6,  on  vit,  en  Saie,  des  armées  célestes  tomber  sur  quelques  villes. 


Voici  un  bon  type  de  ces  exagérations  : 

En  1549,  la  lune  fui  vue  entourée  d'un  halo  et  de  parasélèaes. 
Près  de  ceux-ci,  on  vit  un  lion  de  feu  et  un  aigle  se  perçant  la 
poitrine.  A  cela  succéda  une  apparition  horrible  de  villes  en- 
Oammées  et,  autour  d'elles,  des  chameaux,  et  l'image  du  Christ  en 
croix,  avec  les  deux  larrons,  et  une  assemblée  qui  paraissait  être 
celle  des  apôtres.  Une  dernière  vision  fut  ta  plus  terrible  de  toutes  : 
on  f4>erçut  un  homme  debout,  d'aspect  féroce,  armé  d'un  glaive, 
menaçant  une  jeune  ûlle  qui  le  suppliait,  en  pleurant,  de  ne  pas 
ta  frapper....  Quels  yeux  il  fallait  pour  distinguer  tous  ces  détails  ! 

En  1557,  un  savant  professeur  d'Heidelberg,  Théobald  Wolffhart, 
écrivit,  sous  le  pseudonyme  de  Conrad  Lycosthènes,  un  Livre  des 
Prodiges,  qui  se  compose  de  tous  ces  phénomènes  météorologiques 


23k  LES    HALOS. 

et  astronomiques^  illustrés  à  plaisir.  Les  aspects  divers  sous  les- 
quels se  produit  la  double  réfraction  de  Tastre  sont  innombrables 
dans  son  livre.  Ce  n'était  pas  seulement  dans  les  régions  du  Nord 
que  les  parhélies  frappaient  les  esprits  de  terreur.  A  Rome  même 
et  dans  les  villes  scientifiques  de  Tltalie^  sièges  du  mouvement 
intellectuel^  la  crainte  qu'ils  inspiraient  aux  populations  n'était  pas 
moindre  qu'à  Nuremberg  ou  à  Rotterdam.  Celui  qui  parut  en  1 469, 
par  exemple,  troubla  au  plus  haut  degré  les  esprits;  et  ce  n'était 
pas  sans  sujet,  nous  dit  \e  Livre  des  Prodiges.  Dans  la  même  année, 
Georges  Seanderberg,  le  fléau  des  Musulmans,  remporta  une  vic- 
toire signalée  sur  les  Turcs,  et  la  mort  de  Sforce,  fils  du  duc  de 
Milan,  suscita  des  guerres  déplorables  en  Italie.  Florence  fut  dé- 
solée; l'Allemagne  troublée  par  de  nouveaux  combats  du  duc  de 
Brunswick.  Des  séditions  violentes  ensanglantèrent  l'Angleterre. 
En  1492,  le  parhélie  se  combine,  au  mois  de  décembre,  avec  l'ap- 
parition successive  de  deux  comètes,  et  certes  ce  n'eût  pas  été  un 
phénomène  trop  magnifique  pour  annoncer  la  découverte  d'un 
nouveau  monde;  mais  le  triple  soleil  a  été  vu  en  Pologne,  et  les 
prodiges  sont  pour  le  Nord.  L'empereur  Maximilien  est  vaincu  par 
Ladislas,  roi  de  Hongrie;  Casimir,  roi  des  Polonais,  expire,  et  une 
grande  portion  de  la  ville  de  Cracovie  est  dévorée  par  les  flammes. 
—  Nous  reproduisons  plus  haut  ce  fameux  triple  soleil  du  Livre  des 
Prodiges. 

Avec  les  progrès  de  l'astronomie  et  de  la  physique,  la  déca- 
dence de  l'astrologie,  et  la  liberté  d'examen,  ces  phénomènes  op- 
tiques perdirent  leur  caractère  surnaturel.  Depuis  le  siècle  dernier 
on  les  observe  d'un  œil  calme,  on  les  analyse;  et  nous  avons  vu 
par  ce  chapitre  que  la  théorie  les  explique,  et  que  les  observatoires 
et  les  savants  les  enregistrent  comme  autant  de  faits  physiques 
appartenant  au  vaste  domaine  de  la  météorologie.  L'historien  Jo- 
sèphe  rapporte  qu'au  commencement  du  siège  de  Jérusalem  par 
les  Romains,  Tan  70  de  notre  ère,  les  Juifs  devinèrent  leur  désas- 
tre en  voyant  «  des  armées  marcher  dans  les  nuages  rouges.  »  Des 
apparences  presque  analogues  ont  été  visibles  au  commencement 
du  siège  de  Paris,  en  septembre  1 870,  sans  compter  l'aurore  bo- 
réale du  24  octobre;  mais  nous  savons  maintenant  de  science 
certaine  que  ces  effets  physiques  sont  uniquement  naturels,  et 
qu'ils  proviennent  des  jeux  de  la  Lumière  dans  l'Atmosphère. 


CHAPITRE  VIII. 


LE  MIRAGE. 


L'Atmosphère  ne  produit  pas  seulement  de  singuliers  phéno- 
mènes optiques  dans  les  hauteurs  aériennes  où  se  joue  le  monde 
^eieux  des  météores;  elle  manifeste  sa  fantaisie  jusque  dans 
cette  région  vulgaire  où  noire  poids  organique  nous  enchaîne  tous^ 
et  la  surface  même  du  sol  et  des  eaux  est  parfois  illustrée  de  méta- 
morphoses étranges  dues  au  jeu  des  rayons  de  la  lumière  dans 
lair  qui  baigne  cette  surface  terrestre. 

On  désigne  sous  le  nom  de  mirage  des  apparences  optiques 
causées  par  un  état  particulier  des  densités  des  couches  atmosphé- 
riques, état  faisant  varier  les  réfractions  ordinaires  dont  nous  avons 
parlé  dans  un  chapitre  précédent. 

Par  suite  de  cette  variation^  les  objets  lointains  paraissent  soit 
déformés  eux-mêmes^  soit  transportés  aune  certaine  distance^  soit 
renversés  ou  réfléchis,  suivant  la  déviation  qu'imprime  aux  rayons 
lumineux  la  densité  anormale  de  Tair. 

Ce  n'est  pas  d'aujourd'hui  qu'on  observe  le  mirage.  En  relisant 
il  y  a  quelques  mois  la  Bibliothèque  historique^  toujours  si  in- 
structive, de  Diodore  de  Sicile,  je  trouvai  une  description  du  phé- 
nomène, qui  date  de  2000  ans,  et  qui  ne  manquera  pas  d'inté- 
resser mes  lecteurs.  La  voici  : 

((  Il  se  passe  un  phénomène  extraordinaire  en  Afrique.  A 
certaines  époques,  surtout  pendant  les  calmes,  l'air  y  est  rempli 
d'images  de  toutes  sortes  d'animaux,  les  unes  immobiles,  et  les  au- 
tres flottantes.  Tantôt  elles  paraissent  fuir,  tantôt  elles  semblent 
poursuivre;  elles  sont  toutes  d'une  grandeur  démesurée,  et  ce 
spectacle  remplit  de  terreur  et  d'épouvante  ceux  qui  n'y  8ont  pas 


336  LE    MIRAGE. 

habitués.  Quand  ces  figures  atteignent  les  passants  qu  elles 
poursuivent,  elles  leur  entourent  le  corps,  froides  et  tremblotantes. 
Les  étrangers,  qui  ne  sont  point  accoutumés  à  cet  étrange  phéDO- 
mène,  sont  saisis  de  frayeur;  mais  les  habitants  du  pays,  qui  y 
sont  souvent  exposés,  ne  s'en  mettent  point  en  peine. 

«  Quelques  physiciens  essayent  d  expliquer  les  véritables  causes 
de   ce  phénomène,  qui  semble  extraordinaire  et  fabuleux.  11  ne 
souffle,  disent-ils,  point  de  vent  dans  ce  pays,  ou  seulement  un 
vent  faible  et  léger.  Les  masses  d*air  condensées  produisent  en 
Libye  ce  que  produisent  chez  nous  quelquefois  les  nuages  dans 
les  jours  de  pluie,  savoir,  des  images  de  toute  forme  qui  suivissent 
de  tout  côté  dans  Tair.  Ces  couches  d*air,  suspendues  par  des 
brises  légères,  se  confondent  avec  d'autres  couches  en  exécutant 
des  mouvements  oscillatoires  très-rapides;  tandis  que  le  calme  se 
fait,  elles  s'abaissent  sur  le  sol  par  leur  poids  et  en  conservant 
leurs  figures  qu'elles  tenaient  du  hasard;  si  aucune  cause  ne  les 
disperse,  elles  s'appliquent  spontanément  sur  les  premiers  ani- 
maux qui  se  présentent.  Les  mouvements  qu'elles  paraissent  avoir 
ne  sont  pas  l'effet  d'une  volonté;  car  il  est  impossible  qu'un  être 
inanimé  puisse  marcher  en  avant  ou  reculer.  Mais  ce  sont  les  êtres 
animés  qui,  à  leur  insu,  produisent  ces  mouvements  de  vibra- 
tion; car  en  s'avançant,  ils  font  violemment  reculer  les  images  qui 
semblent  fuir  devant  eux.  Par  une  raison  inversé,  ceux  qui  reculent 
paraissent,  en  produisant  un  vide  et  un  relâchement  dans  les  couches 
d'air,  être  poursuivis  par  des  spectres  aériens.  Les  fuyards  lors- 
qu'ils se  retournent  ou  qu'ils  s'arrêtent  sont  probablement  atteints 
par  la  matière  de  ces  images,  qui  se  brise  sur  eux  et  produit,  au 
moment  du  choc,  la  sensation  du  froid.  » 

On  voit  que  si,  dès  avant  l'époque  de  Diodore,  on  observait  le 
mirage,  on  était  toutefois  loin  d'en  avoir  l'explication  scientifique, 
quoique  déjà  cependant  on  la  supposait  dans  un  jeu  de  densité  des 
couches  d'air. 

Ce  même  phénomène  (dont  Quinte-Curce  a  également  parlé)  a 
été  remarqué  depuis  longtemps  par  les  Arabes,  et  il  en  est  ques- 
tion à  plusieurs  reprises  dans  les  écrivains  de  l'Orient.  On  trouve 
entre  autres  dans  le  Coran  que  9  les  actions  de  l'incrédule  sont 
semblables  au  sérab  (mirage)  de  la  plaine  :  celui  qui  a  soif  le  prend 
pour  de  l'eau  jusqu'à  ce  qu'il  s'en  approche,  et  il  trouve  que  ce 
n'est  rien.  » 

C'est  surtout  dans  le  milieu  du  dix-septième  siècle  que  le  mirage 
a  commencé  à  attirer  l'attention  des  physiciens.  La  découverte  des 


LE    MIRAGE.  237 

lunettes  a  permis  de  faire  un  grand  nombre  d*observations  qui 
n'eussent  pas  été  possibles  à  l*œil  nu;  la  connaissance  des  lois  de 
la  réfraction  de  la  lumière^  celle  des  variations  de  la  densité  de  Tair 
par  suite  des  changements  de  sa  température^  sont  venues  de  leur 
côté  préparer  les  voies  à  l'explication  théorique  de  ces  bizarres 
apparences. 

IlÊtut  arriver  à  Tannée  1783  pour  trouver  le  premier  travail  vé- 
ritablement scientifique  qui  ait  été  publié  sur  le  mirage.  Ce  travail 
est  dû  au  professeur  Busch^  qui  Ta  observé  sur  TElbe,  auprès  de 
Hambourg^  et  sur  les  côtes  de  la  mer  du  Nord  et  de  la  Baltique.  Il  s'est 
seni  souvent  d'une  lunette^  et  l'emploi  de  ce  procédé  a  mis  en  évi- 
dence pour  lui  des  détails  jusque-là  inconnus.  Il  a  vu  en  diver- 
ses occasions  ce  miroir  des  eaux,  ce  faux  rivage  en  dessous  duquel 
paraissent  se  peindre  les  images  renversées;  il  a  vu  des  navires 
suspendus  dans  les  airs,  et  portant  sous  leur  carène  i 'image 
renversée  de  leurs  mâts  et  de  leurs  voiles.  Le  5  octobre  1779,  il 
apercevait,  à  2  milles  allemands  de  distance  de  la  ville  de  Brème, 
limage  ordinaire  de  cette  ville  et  une  deuxième  image  très- 
nette  et  renversée;  entre  la  ville  et  lui  s'étendait  une  vaste  et  verte 
prairie;  les  circonstances  principales  du  phénomène  sont  clai- 
rement indiquées  dans  ce  travail,  sans  toutefois  d'explication 
théorique. 

C'est  pendant  l'expédition  de  Bonaparte  en  Egypte  que  cette 
explication  théorique  a  été  donnée. 

Le  sol  de  la  basse  Egypte  forme  une  vaste  plaine  parfaitement 
horizontale;  son  uniformité  n'est  interrompue  que  par  de  petites 
éminences,  sur  lesquelles  s'élèvent  des  villages  qui  se  trouvent 
ainsi  à  l'abri  des  inondations  du  Nil.  Le  matin  et  le  soir,  rien 
n  est  changé  dans  l'aspect  de  la  contrée  ;  mais  lorsque  le  soleil  a 
échauffé  la  surface  du  sol,  celui-ci  semble  terminé  à  une  certaine 
distance  par  une  inondation.  Les  villages  paraissent  comme  des  îles 
au  milieu  d'un  lac  immense,  et  au-dessous  de  chaque  village 
on  en  voit  Timage  renversée.  Pour  compléter  l'illusion,  le  sol 
s'efface  et  la  voûte  du  firmament  se  réfléchit  dans  une  eau  tran- 
quille. On  comprend  les  déceptions  cruelles  que  dut  éprouver 
l'armée  française.  Accablée  de  fatigue,  dévorée  par  la  soif  sous  un 
ciel  embrasé,  elle  croyait  toucher  à  cette  grande  nappe  d'eau  trans- 
parente dans  laquelle  se  dessine  l'ombre  des  villages  et  des  pal- 
miers; mais  à  mesure  que  l'on  approche,  les  limitesde  celte  inon- 
dation apparente  s'éloignent;  le  lac  imaginaire  qui  semblait 
entourer  le  village  se  retire;  enfin  il  disparaît  entièrement,  et 


238  LE    MIRAGE. 

l'illusion  se  reproduit  pour  un  auti^e  village  plus  éloigné.  Témoins 
de  ce  phénomène^  les  savants  attachés  à  l'expédition  n'éprouvèrent 
pas  moins  de  surprise  que  le  reste  de  Tarmée;  mais  Monge  en 
donna  Texplication. 

La  théorie  du  mirage  demande^  pour  être  exactement  compri&e, 
une  attention  toute  particulière.  Ce  phénomène  se  produit  lorsque 
les  rayons  lumineux^  grâce  auxquels  nous  voyons  les  objets,  subis- 
sent avant  d'arriver  à  notre  œil  une  déviation  causée  par  la  diffé- 
rence de  densité  des  couches  d'air  quils  traversent.  Nous  avons  vu, 
à  propos  des  crépuscules,  que  lorsqu'un  rayon  lumineux  pénètre 
(F un  milieu  moins  dense  dans  un  milieu  plus  dense,  il  subit  une 
déviation  qui  le  courbe  vers  le  sol.  Or,  lorsqu'il  passe  au  contraire 
d  un  milieu  plus  dense  dans  un  milieu  moins  dense,  il  subit  une 
déviation  qui  le  relève  vers  le  ciel. 

De  plus,  Tangle  de  réfraction  est  plus  grand  que  l'angle  d'inci- 
dence, et  il  arrive  un  moment  où  tel  rayon  produit  en  se  réfractant 
un  angle  de  90®,  ou  angle  droit  avec  la  verticale.  Cet  angle  s'ap- 
pelle ï angle  limite. 

Au  delà  de  Tangle  limite,  les  rayons  sont  réfléchis  et  remontent. 
(]'est  ce  qu'on  désigne  en  physique  sous  le  nom  de  réflexion 
totale. 

On  peut  prendre  un  exemple  de  ce  fait  en  remplissant  d'eau  un 
verre  que  Ton  tient  de  manière  à  voir  la  surface  du  liquide  par 
en  dessous.  Cette  surface  se  comporte  comme  un  miroir.  Ine 
cuiller  plongée  s'y  réfléchit.  Autre  exemple  :  un  prisme  de  vern^ 
placé  à  l'ouverture  d'une  chambre  obscure  peut  intercepter  entiè- 
rement le  passage  de  la  lumière  par  ce  même  fait  de  réflexion 
toUile.  En  résumé,  lorsqu'un  rayon  lumineux  tend  à  sortir  d'un 
milieu  plus  réfringent  dans  un  milieu  moins  réfringent,  sous^ 
un  angle  plus  grand  que  l'angle  limite,  le  rayon  est  totalement 
réfléchi . 

Cela  posé^  nous  pouvons  dire  maintenant  que  le  mirage  est  un 
phénomène  de  réflexion  totale. 

Par  Tefl'et  des  rayons  solaires,  lorsque  l'Atmosphère  est  calme, 
les  couches  d'air  qui  sont  en  contact  avec  le  sol  s'échauffent  beau- 
coup, et  il  peut  arriver  que  dans  une  petite  épaisseur  leur  densité 
soit  décroissante  à  mesure  qu'elles  s'approchent  du  sol  lui-même. 
C'est  un  fait  purement  accidentel,  qui  dépend  de  diverses  circons- 
tances propres  au  lieu  où  on  l'observe,  qui  ne  s*étend  que  très-peu 
et  ne  porte  aucune  atteinte,  par  conséquent^  à  la  loi  générale  du  dé- 
croissement  de  la  densité  à  mesure  qu'on  s'élève.  Dans  le  cas  où 


THÉORIE    DU    MIRAGE.  239 

w%  conditions  physiques  se  rencontrent,  voici  ce  qui  peut  arriver  : 
UD  rayon  lumineux  venu  du  point  M  (fig.  84)  va  se  réfracter  suc- 
cessivement en  ad  en  s'éloignant  de  la  normale;  à  un  certain  mo- 
ment sa  direction  coïncidera  avec  celle  de  la  couche  d'air  A,  et 
celte  dernière  fera  l'office  d'un  miroir;  le  rayon  suivra  donc  en 
sens  inverse  une  route  pareille  A,  (f,  a!  à  celle  qu'il  a  déjà  suivie  et 
atteindra  l'œil  de  l'observateur,  qui  verra  dans  la  direction  infé- 
rieure OM  une  image  du  palmier  M,  en  même  temps  qu'il  verra 
lohjet  directement.  C'est  donc  la  couche  d'air  qui,  à  un  certain 


ù'-^-' 


Fig.  84.  —  Explication  du  mirage  ordioaire. 


moment,  devient  miroir,  et  joue  par  conséquent  le  même  rôle  qu'une 
nappe  d'eau  réfléchissante. 

Tel  est  le  mirage  ordinaire,  ou  mirage  inférieur. 

Cette  déviation  inférieure  et  réfléchie  des  rayons  lumineux  ne 
frap{)e  pas  toujours  autant  qu'on  pourrait  le  croire.  Bien  des 
hommes  passeront  à  côté  sans  la  remarquer,  et  même,  prévenus 
du  fait,  déclareront  ne  rien  apercevoir  d'extraordinaire  ou  de 
digne  d'être  noté.  Pour  bien  discerner  le  mirage,  il  faut  non- 
seulement  une  vue  longue  et  étendue,  mais  savoir  observer  des 
détails,  et  avoir  l'habitude  de  Fhorizon;  aux  voyageurs,  aux  ma- 
rins, aux  météorologistes,  cet  exercice  est  devenu  familier;  mais 
très-souvent  des  yeux  non  scientifiques  ne  le  remarquent  pas. 
Cependant  dans  certains  cas,  et  surtout  en  certaines  régions 
du  globe^  le  mirage  se  révèle  avec  une  telle  évidence  qu'il  frappe 
les  yeux  les  plus  inattentifs.  Tel  paraît  quelquefois  le  mirage  sur 
les  côtes  du  détroit  de  Messine;  tel  il  parait,  mais  bien  plus  sou- 
vent encore^  dans  les  plaines  sablonneuses  de  l'Arabie  ou  de  l'E- 
gypte. 


240  LE    MIRAGE. 

Le  mirage  se  montre  tantôt  sur  la  surface  de  la  mer,  des  lacs 
ou  des  grands  fleuves,  tantôt  sur  les  grandes  plaines  sèches  et 
principalement  dans  les  régions  sablonneuses,  sur  les  grandes 
routes  ou  sur  les  grèves  du  littoral  de  la  mer. 

Notre  dessin  représente  lelTet  le  plus  fréquent  du  mirage  en 
Egypte.  La  vue  est  prise  dans  le  désert  de  Suez,  en  allant  dans 
la  presqu'île  du  Sinaï.  C'est  l'heure  du  midi,  moment  oîi  le 
mirage  y  est  en  général  le  plus  sensible.  L'Atmosphère  ondule, 
grise  et  brumeuse,  de  sorte  que  l'horizon  s'accuse  à  peine.  Les 
eaux  et  les  oasis  qui  apparaissent  au  loin  sont  un  effet  de  mirage. 
Elles  paraissent  être  à  4  kilomètres  environ  de  l'observateur.  Les 
couches  inférieures  de  l'Atmosphère  deviennent  un  véritable  mi- 
roir sur  lequel  apparaît  la  reprochiction  agrandie  et  déformée  de 
simples  broussaiHes  fort  éloignées.  C'est  l'image  trompeuse  qui 
souvent  attire  la  caravane  fatiguée  qui  vient  y  tomber  et  s'en- 
dormir du  dernier  sommeiL  C'est  la  «  soif  de  la  gazelle,  »  qui 
toujours  renaît  et  jamais  n'est  assouvie. 

Souvent  ces  images  trompeuses,  dues  au  jeu  des  rayons  solaires 
et  à*  leur  réfraction  prismatique  h  travers  des  couches  d'air  d'iné- 
gale densité,  présentent  des  formes  purement  imaginaires  et  que 
l'on  est  tenté  de  considérer  comme  réelles,  quoique  leur  origine 
soit  aussi  fortuite  que  celle  des  apparitions  manifestées  parfois 
dans  les  nuages. 

xVutant  (lirons-nous  de  ces  îles  inconnues  qui  apparaissent,  au 
milieu  des  océans,  aux  navigateurs  étonnés  et  les  égarant  vers  de 
riantes  contrées  imaii^inaires.  Les  marins  suédois  ont  cherclié 
longtemps  une  île  magique  qui  semblait  s'élever  entre  les  îles 
d'Aland  et  celles  (ri'j)land  :  ce  n'était  qu'un  mirage.  Ces  villes, 
qui  paraissent  élevées  par  la  baguette  d'une  fée,  ne  sont  parfois 
que  le  reflet  de  >illes  plus  éloignées,  mais  souvent  aussi  rien  ne 
saurait  expliquer,  sinon  leur  nature,  du  moins  leur  origine. 
Durant  l'été  de  l8'iT,  «  par  une  brûlante  journée  de  juillet,  dit 
M.  Grellois,  je  cheminais  lentement,  au  pas  de  mon  cheval,  entre 
Ghelma  et  IJône,  en  compagnie  d'un  aimable  jeune  homme  que 
sept  ans  plus  tard  j'avais  la  douleur  de  perdre.  Arrivés  à  deux 
lieues  environ  de  la  \ille  de  Bône,  vers  une  heure  du  soir,  nous 
nous  arrêtons  tout  h  coup,  au  détour  d'un  sentier,  émerveillés  en 
présence  du  tableau  qui  s'étalait  à  nos  yeux.  A  l'est  de  Bône,  sur 
un  terrain  sablonneux  dont,  quelques  jours  auparavant,  nous 
avions  constaté  l'aride  et  plate  nudité,  s'élevait  en  ce  moment, 
sur  une  colline  doucement  inclinée  et  baignant  ses  pieds  dans  la 


LES    CURIOSITES    DU    MIRAGE  241 

mer,  une  belle  et  vaste  cité  ornée  de  monuments^  de  dômes  et  de 
clochers.  L'illusion  était  telle  que  la  raison  seule  se  refusait  à  ad- 
mettre la  réalité  de  cette  vision^  dont  nous  eûmes  le  ravissant 
spectacle  pendant  près  d'une  demi-heure.  D'où  venait  cette  appa- 
rence? Rien^  dans  cette  ville  fantastique^  ne  ressemblait  à  Bône^ 
moins  encore  à  La  Galle  ou  à  Ghelma^  distantes  d'ailleurs  d'une 
vingtaine  de  lieues.  Admettons-nous  l'image  réfléchie  de  quelque 
grande  cité  de  la  côte  de  Sicile?  Ce  serait,  il  me  semble,  dépasser 
toute  vraisemblance.  » 

Le  mirage  inférieur  se  traduit  parfois  par  de  simples  effets  de 
réfraction  :  altération  ou  grossissement  des  objets,  efiTets  souvent 
curieux.  Au  mois  de  mai  1837,  par  exemple,  pendant  l'expédi- 
tion d'Algérie  qui  précéda  le  traité  conclu  avec  Abd-el-Kader, 
M.  Bonnefont  observa  entre  autres  effets  de  mirage  le  curieux 
exemple  que  voici  : 

Un  troupeau  de  flamants,  échassiers  fort  communs  dans  cette  province,  défila 
sur  la  rive  sud-est,  à  six  kilomètres  de  distance.  Ces  volatiles,  à  mesure  qu'ils 
quittaient  le  sol  pour  marcher  sur  la  surface  du  lac,  prenaient  des  dimensions 
telles  qu^ils  ressemblaient,  à  sV  méprendre,  à  des  cavaliers  arabes  déûlant  en 
ordre  !  L^illusion  fut  un  instant  si  complète  que  le  général  en  chef,  Bugeaud,  dé- 
pêcha un  spahis  en  éclaireur.  Ce  cavalier  traversa  le  lac  en  ligne  droite;  mais  ar- 
rivé au  point  où  les  ondulations  commençaient  à  se  produire,  les  jambes  du  cheval 
prirent  insensiblement  de  telles  dimensions  en  hauteur,  que  cheval  et  cavalier 
semblaient  être  supportés  par  un  animal  fantastique  ayant  plusieurs  mètres  de 
hauteur,  et  se  jouant  au  milieu  des  flots  qui  semblaient  le  submerger..  .  Tout  le 
monde  contemplait  ce  phénomène  curieux,  lorsqu'un  épais  nuage,  interceptant  les 
rayons  du  soleil,  fit  disparaître  ces  effets  d'optique  et  rétablit  la  réalité  de  tous 
les  objets. 

Parfois  il  se  produisait  un  autre  effet,  qui  devint  bientôt  un  sujet  de  récréation 
pour  les  militaires.  Si,  pendant  que  le  soleil  était  à  Test,  le  vent  soufflant  du  côté 
opposé,  on  projetait  sur  le  lac  un  petit  corps  léger,  susceptible  d'être  emporté  par 
le  vent,  il  était  curieux  de  le  voir  grossir  à  mesure  qu'il  s'éloignait,  et  dès  que  le 
vent  lui  avait  fait  atteindre  les  ondulations,  il  affectait  tout  à  coup  la  forme  d'une 
petite  nacelle,  dont  l'agitation  au-dessus  des  vagues  était  en  raison  des  secousses 
que  lui  donnait  le  vent.  Ce  qui  réussissait  le  mieux,  c'étaient  des  têtes  de  char- 
don, qui  obéissaient  plus  facilement  à  la  plus  légère  brise;  alors  l'illusion  était 
complète.  Dans  la  matinée  du  18  juin,  par  une  température  de  26  degrés  centi- 
grades, une  brise  un  peu  forte  de  l'orient  et  une  couche  nébuleuse  qui  commençait 
à  dissiper  la  chaleur,  on  lança,  à  huit  heures  et  demie  du  matin,  un  certain 
nombre  de  têtes  de  chardon  :  dès  que  le  vent  les  eut  poussées  jusqu'au  point  où  les 
ondulations  se  prononçaient,  elles  offrirent  tout  à  coup  le  spectacle  curieux  d'une 
flottille  en  désordre....  Les  nacelles  semblaient  se  heurter  les  unes  contre  les  au- 
tres: puis,  poussées  par  lèvent  jusqu'à  une  très-grande  distance,  elles  disparu, 
rent  complètement  comme  si  elles  avaient  sombré. 

Voici  maintenant  une  seconde  sorte  de  mirage  qu^il  n'est  pas  rare 
de  rencontrer^  mais  dont  les  effets  sont  moins  frappants^  et  qui^ 

16 


249  LE    MIRAGE. 

en  conséquence,  a  été  moins  souvent  étudié  :  c'est  le  rapproche- 
ment des  objets  situés  au  delà  de  l'horizon,  et  qui  se  trouvent  re- 
levés au-dessus  de  lui.  Dans  le  mirage  ordinaire  que  nous  venons 
de  décrire,  les  densités  de  Tair  croissent  avec  la  hauteur,  les  tra- 
jectoires sont  convexes  vers  la  terre,  au  moins  dans  toute  leur  par- 
tie inférieure.  Dans  le  cas  actuel,  les  densités  vont  en  décroissant^ 
et  les  trajectoires  deviennent  concaves  et  même  fortement  concaves 
vers  le  sol.  Une  trajectoire  lumineuse,  d'abord  horizontale,  devrait, 
se  mouvant  dans  le  vide,  rester  rectiligne;  la  réfraction  atmosphé- 
rique ordinaire  infléchit  cette  trajectoire,  dans  le  sens  des  grands 
cercles  du  globe,  en  lui  donnant  environ  la  douzième  partie  de  la 
courbure  terrestre.  Mais  si  Tétat  des  couches  est  modifié  et  si,  par 
Teffet  d'un  accroissement  anormal  dans  la  température,  les  den- 
sités décroissent  avec  la  hauteur,  suivant  une  progression  l)eaucoup 
plus  rapide  que  la  progression  habituelle,  l'effet  réfringent  de  ces 
couches  peut  donner  à  ces  trajectoires  une  courbure  plus  considé- 
rable et  qui  soit  le  quart,  la  moitié  ou  même  la  totalité  de  la  cour- 
bure d'un  grand  cercle  de  la  terre;  quelquefois  même  cet  effet 
pourra  leur  faire  surpasser  cette  dernière  limite. 

Dans  ces  nouvelles  conditions,  les  diverses  trajectoires  passant 
par  l'œil  et  situées  dans  un  même  plan  vertical,  au  lieu  de  se  cou- 
per deux  à  deux,  comme  cela  avait  lieu  dans  le  cas  du  mirage  or- 
dinaire, vont  ordinairement  en  divergeant.  Il  en  résulte  que  l'on 
ne  peut  alors  obtenir  deux  images  d'un  même  objet.  Si  l'on  mesure 
la  dépression  de  l'horizon  apparent,  on  le  trouve  très-relevé,  quel- 
quefois presque  au  niveau  de  l'horizon  rationnel;  des  objets  habi- 
tuellement invisibles,  à  cause  de  leur  grand  éloignement  et  de  la 
courbure  de  la  terre,  peuvent  devenir  visibles.  La  position  acci- 
dentelle de  ces  objets  en  deçà  du  contour  apparent  de  l'horizon  sen- 
sible les  fait  juger  beaucoup  plus  rapprochés  que  de  coutume  ; 
une  autre  circonstance  favorise  encoi*e  cette  illusion  :  c'est  la  trans- 
parence de  l'air  pendant  que  le  phénomène  se  produit. 

Comme  d'ailleurs  aucun  renversement  des  objets  n'a  lieu,  il  est 
clair  que  l'on  sera  moins  frappé  de  cette  forme  particulière  du  mi- 
rage que  de  celle  qui  correspond  au  cas  précédemment  examiné; 
aussi  l'a-t-on  observé  moins  souvent.  Woltmann  et  Biot  font  re- 
marquer que  l'on  peut  reconnaître  cet  état  particulier  de  FAl- 
mosphère  à  ce  signe  que  la  mer  parait  concave,  qu'en  même  temps 
l'horizon  se  voit  par-dessus  la  coque  des  navires,  que  les  rivage» 
éloignés  prennent  l'aspect  de  hautes  falaises,  et  que  les  objets 
très-distants  paraissent  s'élever  en  l'air  comme  des  nuages. 


DIFFÉRENTES    SORTES    DE    MIRAGE.  243 

Une  circonstance  optique  bien  digne  d'attention  est  la  suivante  : 
en  même  temps  que  les  objets  sont  ainsi  relevés  par-dessus  d'au- 
tres objets  qui  les  masquaient  habituellement,  et  qu'ils  sont  trans- 
portés bien  en  deçà  de  Thorizon  apparent,  ils  paraissent  beaucoup 
moins  éloignés  de  l'œil.  Heim  a  décrit  un  effet  de  ce  genre  ob- 
servé dans  les  montagnes  de  la  Thuringe  :  il  a  vu  tout  d'un  coup 
trois  hauls  sommets  paraître  par-dessus  une  chaîne  intermédiaire 
qui  aurait  dû  en  masquer  la  vue,  et  ces  sommets  paraissaient  si 
nets  qu'il  pouvait  distinguer,  avec  une  simple  lorgnette,  les  touffes 
de  gazon  à  une  distance  de  4  milles  d'Allemagne  (30  000  mè- 
tres). M.  de  Tessan  a  observé  un  phénomène  du  même  genre  dans 
le  port  de  San-Blas  en  Californie. 

IFne  lettre  datée  de  Ténériffe  et  publiée  par  le  Courrier  des 
Sciences  rapporte  même  que  du  sommet  de  cette  montagne,  d'où 
la  vue  embrasse  un  horizon  de  50  lieues  de  rayon,  un  mirage  a 
montré  les  monts  AUeghany  situés  dans  l'Amérique  du  Nord,  à 
1000  lieues  de  là!  Je  n'ose  pas  encore  accepter  le  fait. 

Après  les  deux  grandes  catégories  de  faits  appartenant  au  phéno- 
mène du  mirage  et  dont  l'une  se  rapporte  au  cas  de  la  dépression 
des  objets,  et  l'autre  à  celui  de  leur  élévation,  nous  devons  main- 
tenant considérer  un  autre  effet  non  moins  curieux  :  le  mirage 
supérieur. 

Ce  mirage  présente  trois  cas  divers.  Tantôt,  en  effet,  on  aperçoit 
au-dessus  de  l'objet  son  image  renversée,  et  au-dessus  de  celle-ci 
une  seconde  image  droite  comme  l'objet;  tantôt,  de  ces  deux 
images  supérieures,  c'est  l'image  renversée  qui  existe  seule,  l'image 
droite  supérieure  ayant  disparu  ;  tantôt  enfin  il  n'existe  que  l'image 
directe  supérieure,  sans  image  renversée  au-dessous. 

Woltmann  a  observé  à  trois  reprises  différentes  le  mirage  supé- 
rieur: les  objets  paraissaient  réfléchis  dans  le  ciel;  on  voyait  dans 
l'air  rimage  de  l'horizon  des  eaux,  et  en  dessous  pendaient  ren- 
versés les  objets  du  rivage,  maisons,  arbres,  collines,  moulins  : 
souvent  une  strie  d'air  séparait  l'image  renversée  des  objets  placés 
au-dessous;  mais  le  plus  souvent,  l'image  et  l'objet  se  rencontraient 
et  se  pénétraient  de  telle  sorte  qu'il  en  résultait  l'apparence  d'une 
haute  falaise  avec  des  stries  verticales. 

Welterling  a  fait  des  observations  analogues  sur  les  Svenska- 
Hogar,  îles  placées  à  l'entrée  du  port  de  Stockholm.  «  Au-dessus  de 
chacun  des  écueils,  un  point  noir  se  montre  et  parait  dans  l'air; 
puis  ces  points  vont  en  s'allongeant  par  le  bas,  et  finissent  par  se 
souder  avec  Técueil,  qui  prend  la  forme  d'une  colonne  neuf  ou  dix 


2^4  LE    MIRAGE. 

Ibis  plus  liante  que  lui.  De  là  résulte  un  faux  horizon  sur  lequel 
tous  les  objets  se  trouvent  transportés;  ils  paraissent  ainsi  tous 
alii^nés  sur  un  même  niveau,  et  en  ligne  droite,  quoique  leur  hau- 
teur absolue  soit  fort  difîérente.  » 

Crauz,  au  Groenland,  a  vu  les  îles  Kokernen  élever  leurs  rivaijes 
sous  forme  de  falaises,  de  vieilles  tours,  de  ruines.  Brandes  a  ob- 
servé plusieurs  fois  le  mirage  supérieur;  les  images  des  objets  lui 
ont  en  général  paru  peu  nettes;  il  ajoute  que  l'image  supérieure  et 
directe  manque  le  plus  souvent,  et  il  attribue  ce  fait  au  défaut  de 
sphéricité  des  couches  homogènes.  11  remarque  aussi  que  c'est  un 
phénomène  très-local  :  ([uelquefois  il  se  montrait  sur  les  maisons 
orientales  du  bourg  de  Damgast,  et  en  même  temps  on  ne  le  voyait 
pas  sur  celles  de  l'occident  du  bourg. 

Parfc»is  ces  objets  se  peignent  dans  le  ciel  à  une  assez 
iirande  hauteur  au-dessus  de  1  horizon.  Les  uns  se  meuvent  avec 
beaucoup  de  vitesse,  les  autres  sont  en  repos,  leurs  contours 
brillent  parfois  de  couleurs  irisées.  A  mesure  que  la  lumière  aug- 
mente, les  formes  de\iennent  plus  aériennes,  et  elles  s'évanouis- 
sent quand  le  soleil  se  montre  dans  tout  son  éclat. 

Bernardin  de  Saial-Pierre  rapporte  à  ce  propos  les  faits  sui- 
vants : 

L'n  pln'nom(ne  ti\s-sinirulier  m'a  été  raconté  par  notre  célèbre  peintre  Vernet, 
nioriaiiii.Ét;iiil,<laiH^ajenio-<e.fn  Italie,  il  se  livrait  particulitTeinent  à  Tétude  du 
ciel.  plu>  inlère-^^^aiite  ^an>  tl-jute  «jue  celle  de  rantique,  puisque  c'est  des  sources 
(le  la  lumière  ijue  partent  les  couleurs  et  les  i^erspectives  aériennes  qui  font  le 
charme  de>  tableaux  ainsi  <}ue  «le  la  nature.  Vernet,  pour  en  flxer  les  variations, 
avait  imairiné  de  peindre  sur  les  feuilles  d'un  livre  toutes  les  nuances  de  chaque 
couleur  jiriniipale  et  de  b-s  marijuer  de  dillerents  numéros.  Lorsqu'il  dessinait  un 
ciel,  aprè-  avoir  e-quissé  les  [dan<  et  la  forme  des  nuages,  il  en  notait  rapidement 
les.  tciulo  fugitives  sur  son  tableau  avec  des  chilî'res  correspondants  à  ceux  de  son 
livr^'.  et  il  k-s  colorait  ensuite  à  loisir,  l'n  jour,  il  fui  bien  surpris  d'apercevoir 
au  ciel  la  forme  d'une  ville  renversée,  il  en  distinguait  parfaitement  les  clochers, 
les  tours,  les  maisons.  Il  se  hâta  de  dessiner  ce  phénomène,  et,  résolu  d'en  con- 
naître la  cau^e.  il  s'achemina,  suivant  le  même  rhumb  de  vent  dans  les  montag-nes. 
Mai<  (]uelle  fut  >a  >urprise  de  trouver  à  ^ept  lieues  de  là  la  ville  dont  il  avait  vu 
le  .-pectr<'  dans  le  ciel,  et  dont  il  avait  le  dessin  dans  son  portefeuille  ! 

C.'e-t  p'.-ut-èlre  à  des  etlet^  de  mirage  qu'il  faut  ra['p(.»rter  une  faculté  extraordi- 
nairt'  de  visi«»n  célèbre  à  bile  d«'  France.  Vers  la  fin  «lu  dernier  siècle, un  colon  de 
cviU-  ib'.  M.  l'.allini'au.siL^naîailile-  navires  placés  l»ien  au  delà  des  limites  de  riiorizon 
ju-ju\i  une  di^lancL'  <'on^id<''rable.  La  <ci"nce  nuuve'.le  qu'il  prétendait  avoir  cons- 
litnéf  fu  coiiibiiiant  b  s  rlb;l<  pro  biits  par  les  obj-ls  éloignés  sur  ratmosphère  et 
sur  l'eau  était  nommée  par  lui  \d  Xaus(o}iic.  11  \int  à  Paris,  muni  de  cerlillcals  de 
rinteiiilant  et  du  gouverneur  de  l'Ile  d»'  France  attestant  la  réalité  de  sa  décou- 
verte; n.ai-  il  ne  ruu--it  mèuiç  pa-  à  dldenj'  une  audience  de  M.  deCaslries,  alors 
mini-Ire  d*-  la  marine.  Fer-onne  ne  s'en  put  de<  moyens  i>ar  lesquels  il  obtenait 
de  si  étonnants  r<'^ultat^  auxquels  un  j::ge  conq»étent,  .\rago,  ne  refusait  pas  de 


DIFFÉRENTES    SORTES    DE    MIRAGE. 


iki 


\rcbant  ù  certains  phénomènes  crépusculaires  où  les  ombres  portées 

éloignées  jouent  probablement  un  rôle,  ne  pouvaient  pas  mettre  sur 

-«portant  secret.  Le  pauvre  colon  retourna  dans  son  tie,  où  on  le 

\  sa  vie  passer  presque  tout  son  temps  sur  le  bord  de  la  mer, 

^n,  continuant  à  exciter  l'âlonnement  de  tous  par  l'exactitude 

T  ae  produit  plus  souvent  au-dessus  des  côtes 


Flg.  89.  —  Mirage  supéi 


île  la  mer  qu'en  pleine  terre;  car  la  variation  de  densité  des  cou- 
ches atmosphériques  y  est  plus  fréquente.  Dans  son  ascension 
aéronautique  du  16  août  1808,  au-dessus  de  Calais,  M.  G.  Tis- 
sandier  a  distingué,  avec  une  grande  netteté,  l'image  du  bateau  à 
vapeur  et  de  plusieurs  barques  naviguant  à  l'envers  sur  un  océan 
renversé.  Le  ciel  supérieur  réfléchissait  la  mer  avec  la  nuance  ver- 


246  LE    MIRAGE. 

dâtre  des  eaux  et  les  effets  de  lumière  du  rivage.  Citons  encore  le 
curieux  fait  suivant^  qui  rappelle  les  apparitions  du  siège  de  Jérusa- 
lem^ et  celles  qui  accompagnèrent  la  guerre  de  Cinna  et  de  Marius: 

Le  20  septembre  1835,  les  habitants  des  campagnes  voisines  de  TAgar,  Tune  des 
collines  du  Mendio,  en  Angleterre,  furent  témoins  d^un  étrange  spectacle  :  vers 
cinq  heures  du  soir,  on  aperçut  dans  le  ciel  couvert  de  vapeurs  assez  épaisses,  un 
immense  corps  de  troupes  à  cheval,  qui  semblait  déOler  tantôt  au  pas,  tantôt  au 
grand  trot;  les  cavaliers,  le  sabre  en  main,  étaient  tous  uniformément  équipés,  et 
Ton  distinguait  presque  jusqu^aux  brides  et  aux  étriers.  Pendant  quelque  temps  on 
les  vit  manœuvrer  six  de  front,  puis  se  former  par  deux  rangs  ou  par  files.  Pen- 
dant plusieurs  jours  ce  spectacle  extraordinaire  a  fait  le  sujet  de  toutes  les  conver- 
sations de  la  ville  de  Bristol,  (iarnicr,  qui  rapporte  ce  fait  remarquable  [Traité  de 
Méiéor.,  Bruxelles,  1837),  n'hésite  point  à  le  considérer  comme  un  mirage,  quoique 
personne  n'ait  pu  savoir  où  se  trouvaient  les  objets  mirés. 

Il  se  passe  peu  de  saisons  sans  que  les  journaux  repro- 
duisent Tobservation  d*un  phénomène  de  mirage  supérieur  pro- 
duit dans  nos  régions  tempérées^  tel  que  la  réflexion  d'une  cité 
dans  le  ciel.  Mais  en  général  les  images  sont  fugitives  et  diffuses. 
Récemment  nous  avons  eu  à  Paris  Tun  de  ces  effets,  d'autant 
plus  remarquable  qu'il  a  été  produit  par  un  clair  de  lune. 

Dans  la  nuit  du  14  décembre  1 8jB9,  entre  trois  et  quatre  heures 
du  matin,  les  personnes  qui  passaient  sur  les  ponts  et  les  quais 
furent  témoins  de  ce  curieux  phénomène.  Il  faisait  un  beau  clair 
de  lune,  mais  la  lune  et  le  ciel  étaient  voilés  par  des  nuages 
qu'on  eût  dit  éclairés  par  la  lumière  d'une  auréole  boréale.  C'est 
im  bel  effet  de  mirage  supérieur,  dont  pendant  plus  d'une  heure 
les  personnes  attardées  par  leurs  plaisirs  ou  leurs  affaires  purent 
examiner  le  rare  et  intéressant  spectacle.  (Voyez  la  figure  80,  qui 
le  reproduit  à  peu  près  exactement.) 

Paris,  ses  palais,  ses  monuments  et  son  fleuve  se  montraient 
sur  les  nuages  qui  masquaient  le  ciel,  mais  renversés  comme  cela 
aurait  eu  lieu  si  au-dessus  de  Paris  on  avait  placé  une  immense 
glace.  Le  Panthéon,  les  Invalides,  Noti^e-Dame,  les  palais  du  Lou- 
vre et  des  Tuileries  étaient  dessinés.  Du  pont  des  Arts  on  voyait 
à  l'ouest  la  Seine,  les  ponts,  les  flèches  de  Sainte-Clotilde,  la  place 
de  la  Concorde,  les  Champs-Elysées  et  le  palais  de  Tlndustrie,  qui 
argentés  par  la  clarté  lunaire  présentaient  une  image  rosée  d*un 
effet  indescriptible. 

Le  mirage  peut  aussi  se  produire  entre  deux  couches  d'air  sépa- 
rées par  un  plan  vertical.  C'est  ce  qui  arrive  notamment  pour  les 
grands  murs  exposés  au  midi,  lorsqu'ils  sont  échauffés  par  le 
soleil,  et  alors  le  mirage  ordinaire  se  produit.  Il  est  appelé,  dans 


DIFFÉRENTES    SORTES    DE    MIRAGE.  247 

ce  cas^  vitrage  latéral.  Le  mur  joue  ici  le  rôle  que  jouait  le  sol 
exposé  aux  rayons  du  soleil^  et  pour  Texplication  une  ligne  per- 
pendiculaire au  mur  remplace  la  verticale  que  nous  avons  suppo- 
sée pour  le  mirage  horizontal.  Mais^  comme  les  couches  d'air 
échauflees  se  renouvellent  avec  facilité  en  s'élevant  le  long  du  mur, 
l'action  perturbatrice  des  densités  ne  s'étend  pas  à  une  distance 
bien  considérable.  Il  faut  donc  placer  son  œil  peu  en  avant  du 
plan  du  mur,  et  regarder  dans  une  direction  parallèle  les  objets 
qui  s'en  rapprochent  et  s'en  éloignent.  Les  personnes  qui  se  diri- 
gent vers  les  portes  qui  percent  le  mur,  les  images  qui  traversent 
dans  le  ciel  le  vertical  parallèle  à  celui  du  mur,  montrent  toujours 
l'image  renversée  que  la  théorie  du  mirage  ordinaire  indique.  Gru- 
ber  parait  être  un  des  premiers  observateurs  qui  aient  vu  ce  phé- 
nomène. Blakkader  a  décrit  le  mirage  latéral  qu'il  a  observé  contre 
le  mur  du  bastion  du  roi  Georges,  dans  la  ville  de  Leith.  Il  a  été 
aussi  observé  par  Gilbert  On  le  voit  assez  souvent  à  Paris  pendant 
les  chaudes  journées,  en  plaçant  son  œil  sur  le  prolongement  du  mur 
du  Louvre  ou  de  celui  des  Tuileries.  Le  mur  méridional  de  la 
Bourse,  échauifé  sur  les  deux  heures,  réfléchit  assez  bien  les  ob- 
jets placés  près  de  lui  pour  un  observateur  qui  place  son  œil  un 
peu  en  avant  du  prolongement  du  mur.  Dans  les  fortifications,  au 
sud,  deux  personnes  placées  à  un  peu  plus  de  cent  mètres  de  dis- 
lance l'une  de  l'autre  aperçoivent  très-bien  leur  image  respective 
réfléchie  par  la  mince  couche  d'air  chaud  qui  monte  le  long  du 
mur;  on  y  distingue  aussi  la  réflexion  de  la  campagne,  des  arbres 
el  des  passants.  On  a  observé  le  même  fait  à  Berlin,  et  en  gé- 
néral partout  où  l'attention  s'est  exercée.  Dans  le  cas  particu- 
lier que  nous  considérons,  l'image  a  toujours  paru  sensible- 
ment égale  en  grandeur  à  l'objet. 

Ajoutons  encore  le  mirage  multiple  qui  se  présente  lorsque 
plusieurs  images,  toutes  renversées,  sont  superporsées  à  l'objet. 
Biol  et  Arago  ont  vu  se  produire  des  phénomènes  de  ce  genre,  en 
stationnant  sur  la  montagne  Desserto  de  las  Palmas,  et  observant, 
la  nuit,  au  cercle  répétiteur,  un  réverbère  allumé  dans  l'île  d'Ivyza. 
.\u- dessus  de  l'image  ordinaire,  on  a  vu  se  former  deux,  trois  ou 
quatre  fausses  images  superposées  dans  la  même  verticale.  Sco- 
resby  a  observé,  le  18  juillet  1822,  un  brick  ayant  au-dessus  de 
lui  trois  images  superposées,  renversées  toutes  les  trois  :  dans 
chacune  d'elles,  le  bois  du  navire  était  en  contact  avec  l'image 
pareillement  renversée  de  la  banquise  au  delà  de  laquelle  il  se 
trouvait  placé. 


248  LE    MIRAGE. 

Le  mirage  ne  se  présente  pas  toujours  avec  les  caractères  de 
régularité  que  nous  avons  signalés  :  tantôt  la  seconde  image  se 
montre  au-dessus  de  la  véritable;  tantôt  on  voit  les  deux  images  à 
côté  ou  en  face  Tune  de  l'autre^  dans  certains  cas  se  confondant^ 
dans  d'autres  s'éloignant;  tantôt,  enfin^  les  images  ne  sont  pas 
renversées^  et  paraissent  suspendues  dans  les  plaines  de  Tair. 

Le  docteur  Yince  rapporte  plusieurs  observations  fort  curieuses. 
De  Ramsgate^  on  aperçoit  par  un  beau  temps  le  sommet  des  quatre 
plus  hautes  tours  du  château  de  Douvres.  Le  reste  du  bâtiment  est 
caché  par  une  colline  qui  se  trouve  à  douze  milles  environ  de 
Rarasgate.  Le  6  août  1806,  le  docteur  Vince,  regardant  du  côté  de 
Douvres,  à  sept  heures  du  soir,  aperçut  non-seulement  les  quatre 
tours  du  château,  comme  à  l'ordinaire,  mais  encore  le  château 
lui-mAme  dans  toutes  ses  parties  jusqu'à  sa  base.  On  le  voyait 
aussi  distinctement  que  s'il  eût  été  transporté  tout  d'une  pièce  sur 
la  colline  du  côté  de  Ramsgate. 

Biot  et  Mathieu  ont  fait  des  observations  analogues  à  Dunkerque, 
sur  les  bords  de  la  mer,  dans  la  plage  sablonneuse  qui  s'étend 
au  pied  du  fort  Risban.  Biot  en  a  donné  la  théorie  détaillée  dans 
les  Mémoires  de  r Institut  pour  1809;  il  a  fait  voir  qu'à  partir  d'un 
certain  point  /,  pris  à  quelque  distance  au  devant  de  l'observa- 
teur 0  (fig.  87),  on  peut  concevoir  une  courbe  Ib,  telle  que  tous  les 
points  qui  sont  au-dessous  d'elle  restent  invisibles,  tandis  que  tous 
les  points  qui  sont  au-dessus,  jusqu'à  une  certaine  hauteur,  don- 
nent deux  images  :  l'une  ordinaire  et  directe,  l'autre  extraordi- 
naire, inférieure  à  la  couche  et  renversée.  Ainsi,  un  homme  qui 
s'éloigne  de  l'observateur,  en  partant  du  point  /,  lui  offre  les 
apparences  successives  qui  sont  représentées  sur  la  figure. 
Soret  et  J urine  ont  observé,  sur  le  lac  de  Genève,  en  septembre 
1818,  à  dix  heures  du  matin,  le  phénomène  remarquable  qui 
est  représenté  dans  la  figure  88.  La  courbe  abc  dessine  la 
rive  orientale  du  lac;  une  barque  chargée  de  tonneaux,  ajant 
ses  voiles  déployées,  était  en  />,  vis-à-vis  la  pointe  de  Belle-Rive, 
et  faisait  route  pour  Genève;  les  observateurs  l'apercevaient,  avec 
un  télescope,  dans  la  direction  gp;  ils  étaient  au  bord  du  lac,  au 
deuxième  étage  de  la  maison  de  Jurine,  à  une  distance  d'environ 
deux  lieues.  Pendant  que  la  barque  prit  successivement  les  po- 
sitions 9,  r,  5,  on  en  vit  une  image  latérale  très-sensible^  en  ç', 
f',  s',  qui  s'avançait  comme  la  barque  elle-même,  mais  qui  sem- 
blait s'écarter  à  gauche  de  gpy  tandis  que  la  barque  elle-mènu* 
s'en  écartait  à  droite.  Quand  le  soleil  éclairait  les  voiles,  cette 


DIFFÉRENTES  SORTES  DE  MIRAGE. 


251 


image  était  assez  éclatante  pour  être  aperçue  à  Toeil  nu.  La  di- 
rection des  rayons  solaires  est  indiquée  par  ly. 

0  suffit  de  connaître  la  position  des  lieux  pour  voir  à  Tinstant 
qae  c'est  un  phénomène  de  mirage  latéral.  A  droite  de  gp  l'air 
était  resté  dans  l'ombre  pendant  une  partie  de  la  matinée;  à 
gauche^  au  contraire^  il  avait  été  échauffé  par  le  soleil  ;  la  surface 
de  séparation  de  l'air  chaud  et  de  l'air  froid  devait  être  à  peu  près 
vnticale,  dans  une  petite  étendue  au-dessus  de  l'eau;  de  part  et 


l 

Flg.  87.  —  Effet  de  mirage  simulant  des  figures  de 


cartes. 


dautre  de  cette  couche  s'était  fait  un  mélange  de  densité  croissants^ 
en  allant  de  gauche  à  droite^  et  là  se  produisait^  dans  les  .couches 
verticales,  ce  qui  se  produit  ordinairement  sur  le  sol,  dans  des 
couches  horizontales. 

Dans  les  régions  polaires,  les  jeux  de  la  réfraction  se  présentent 
sous  les  apparences  les  plus 
capricieuses  et  les  plus  ex- 
traordinaires :  If  L'extrême 
condensation  de  l'air,  en 
hiver,  dit  l'amiral  Wran- 
}rell,  et  les  vapeurs  répan- 
dues, en  été,  dans  l'atmo- 
sphère, donnent  une  grande 
puissance  à  la  réfraction 
dans  la  mer  Glaciale.  En 
pareil  cas,  les  montagnes 
de  glace  prennent  souvent 
les  formes  les  plus  bi- 
zarres; quelquefois  même  elles  semblent  détachées  de  la  sur- 
face glacée  qui  leur  sert  de  base  de  manière  à  paraître  sus- 
pendues en  l'air.  »  Combien  de  fois  l'amiral  Wrangell  et  ses 
compagnons  ne  crurent-ils  pas  apercevoir  des  montagnes  de  cou- 
leur bleuâtre  dont  les  contours  se  dessinaient  nettement,  et  entre 
lesquelles  il  leur  semblait  distinguer  des  vallées  et  même  des 
rochers.  Mais  au  moment  où  ils  se  félicitaient  d'avoir  découvert  la 
terre  si  ardemment  souhaitée,  la  masse  bleuâtre,  emportée  par  le 


Fig.  88.  —  Mirage  latéral  observé  sur  le  lac 

de  Genève. 


252  LE    MIRAGE. 

vent^  8*étendait  de  côté  et  d'autre^  et  finissait  par  embrasser  tout 
l'horizon.  Scoresby^  qui  a  recueilli  dans  les  parages  du  Groenland 
tant  d^observations  intéressantes^  fait  remarquer  aussi  que  la  glace 
revêt  à  Thorizon  les  formes  les  plus  singulières^  et  parait  même, 
sur  beaucoup  de  points^  suspendue  en  Tair. 

Le  phénomène  le  plus  curieux  fut  de  voir  Tirnage  renversée 
et  parfaitement  nette  d'un  navire  qui  se  trouvait  au-dessous  de 
l'horizon.  «  Nous  avions  observé  déjà  de  semblables  apparences, 
dit-il,  mais  celle-ci  avait  pour  caractère  particulier  la  netteté  de 
l'image,  malgré  le  grand  éloignement  du  navire.  Ses  contours 
étaient  si  bien  marqués  qu'en  regardant  cette  image  avec  une  lu- 
nette de  DoUond,  je  distinguais  les  détails  de  la  mâture  et  de 
la  carcasse  du  navire,  que  je  reconnus  pour  être  celui  de  mon 
père.  En  comparant  nos  livres  de  loch,  nous  vîmes  que  nous 
étions  à  55  kilomètres  Tun  de  l'autre,  c'est-à-dire  à  31  kilomètres 
de  l'horizon,  et  bien  au  delà  des  limites  de  la  vue  distincte.  » 

Sur  les  bords  de  l'Orénoque,  Humboldt  et  Bonpland  trou- 
vèrent à  midi  la  température  du  sable  au  soleil  à  53  degrés, 
tandis  qu'à  6  mètres  au-dessus  du  sol,  la  chaleur  de  l'air  n'était 
que  de  40  degrés  centigrades.  Les  monticules  de  San-Juan  et 
d'Ortez,  la  chaîne  appelée  le  galera,  situés  à  3  ou  4  lieues 
de  distance,  paraissaient  suspendus  ;  les  palmiers  semblaient 
manquer  de  pied;  enfin,  au  milieu  des  savanes  de  Caracas,  ces 
savants  crurent  voir  à  une  distance  d'environ  2000  mètres,  un 
troupeau  de  vaches  en  l'air.  Ils  ne  remarquèrent  point  de  double 
image.  Humboldt  observa  également  un  troupeau  de  bœufs  sau- 
vages dont  une  partie  paraissait  avoir  les  jambes  au-dessus  de  la 
terre,  tandis  que  l'autre  reposait  sur  le  sol. 

Ce  n'est  pas  seulement  dans  les  pays  chauds  que  se  forment  les 
mirages;  nous  venons  de  voir  qu'on  en  a  observé  jusqu'au  scindes 
mers  palaires.  Nous  remarquons  entre  autres  une  pittoresque  des- 
cription faîte  par  le  navigateur  Hayes  lors  de  son  voyage  aux  mers 
arctiques  en  1861.  C'était  au  détroit  de  Smith,  au  80*  degré  de 
latitude,  par  conséquent  à  1 0  degrés  seulement  du  pôle ,  et  à  la 
fin  de  juillet. 


Un  faible  zéphir,  dit-il,  ridait  à  peine  la  surface  de  la  mer,  et  sous  un  soKil 
éblouissant,  nous  glissions  sur  les  flots  paisibles,  semés  partout  d'icebergs  élin*  o- 
lants  et  de  débris  de  vieux  champs  de  glace;  çà  et  là  brillait  quelque  étroite  bande 
de  cristal  détachée  de  la  banquise.  Les  animaux  marins  et  les  oiseaux  des  cieut 
s'assemblaient  autour  de  nous  et  animaient  les  eaux  calmes  et  l'atmosphère  tran- 
quille; les  morses  s'ébrouaient  et  mugissaient  en  nous  regardant;  sur  notre  pa> 


DIFFÉRENTES    SORTES    DE    MIRAGE.  253 

sage,  les  phoques  levaient  leurs  tètes  intelligentes  ;  les  narvales,  en  troupes  nom- 
breuses et  soufflant  paresseusement,  émergeaient  leur  longue  corne  hors  de  Teau, 
et  leurs  corps  mouchetés  dessinaient  leur  courbe  gracieuse  au-dessus  de  la  mer, 
pour  jouir  du  soleil;  des  multitudes  de  baleines  blanches  fendaient  les  ondes. 
Assis  sur  le  pont,  je  passai  de  longues  heures  à  essayer,  sans  beaucoup  de  succès, 
de  rendre  sur  mon  papier  les  splendides  teintes  vertes  des  icebergs  qui  voguaient 
pn»s  du  navire,  et  à  contempler  un  si  merveilleux  spectacle.  Les  cieux  polaires 
^ont  de  grands  artistes  en  fantasmagorie  magique.  L'atmosphère  était  d*une  rare 
douceur,  et  nous  fûmes  témoins  d'un  très-remarquable  mirage,  phénomène  assez 
fréquent,  du  reste,  pendant  les  beaux  jours  de  Tété  boréal. 

L'horizon  se  doublait,  pour  ainsi  dire  ;  les  objets,  situés  à  une  très-grande  distance 
au  delà,  montaient  vers  nous  comme  appelés  par  la  baguette  d'un  enchanteur,  et, 
suspendus  dans  les  airs,  changeaient  de  forme  à  chaque  instant.  Icebergs,  ban- 
quises flottantes,  lignes  de  côtes,  montagnes  éloignées,  apparaissaient  soudain, 
ardaient  parfois  leur  contour  naturel  pendant  quelques  minutes,  puis  s'étendaient 
en  long  ou  en  large,  s'élevaient  ou  s'abaissaient,  selon  que  le  vent  agitait  l'atmo- 
sphère, ou  retombaient  paisibles  sur  la  surface  des  eaux.  Presque  toujours  ces 
évolutions  étaient  aussi  rapides  que  celles  d'un  kaléidoscope  ;  toutes  les  figures 
que  rimagination  peut  concevoir  se  projetaient  tour  à  tour  sur  le  firmament.  Un 
clocher  ai^'^u,  image  allongée  de  quelque  pic  lointain,  s'élançait  dans  les  airs;  il  se 
changeait  en  croix,  en  glaive  ;  il  prenait  une  forme  humaine,  puis  s'évanouissait 
\*o\iT  être  remplacé  par  la  silhouette  d'un  iceberg  se  dressantcomme  une  forteresse. 
Lp^  champs  de  glace  prenaient  l'aspect  d'une  plaine  parsemée  d'arbres  et  d'ani- 
maux; puis  des  montagnes  déchiquetées  et  se  dissolvant  rapidement,  nous  lais- 
saient voir  une  longue  suite  d'ours,  de  chiens,  d'oiseaux,  d'hommes  dansant  dans 
les  airs  et  sautant  de  la  mer  vers  les  cieux....  Impossible  de  peindre  cet  étrange 
spectacle.  Fantôme  après  fantôme  venait  prendre  sa  place  dans  le  branle  magique, 
pour  disparaître  aussi  soudainement  qu'il  s'était  montré. 

Cette  merveilleuse  féerie  se  prolongea  durant  une  grande  partie  de  la  journée, 
puis  la  brise  du  nord  vint  soulever  les  eaux,  et  la  scène  entière  s'évanouit  à  son 
I>remier  soufDe,  sans  laisser  plus  de  traces  que  la  vision  fantastique  de  Prospéro. 

Ainsi  le  mirage  se  produit^  avec  une  intensité  difTérente^  sous 
toutes  les  latitudes.  Nous  avons  vu  plus  haut  que  le  mirage 
latéral  s*observe  assez  souvent  à  Paris  dans  les  journées  chaudes^ 
et  que  le  mirage  supérieur,  plus  rare,  y  a  également  été  observé. 

Quand,  au  lieu  de  se  produire  dans  les  couches  planes  et  régu- 
lières, les  réfractions  et  les  réflexions  s  accomplissent  dans  des 
couches  courbes  et  irrégulières,  on  a  un  mirage  où  les  images  sont 
déformées  dans  tous  les  sens,  brisées  ou  répétées  plusieurs  fois, 
éloignées  les  unes  des  autres  à  des  distances  considérables.  C'est 
ce  qui  arrive  dans  la  fantastique  vision  aérienne,  attribuée  jadis  à 
ime  fée,  la  Fata  Morgana^  qui  attire  quelquefois  le  peuple  sur  le 
rivage  de  la  mer  à  Naplês  et  à  Reggio,  sur  la  côte  de  Sicile.  Le 
phénomène  a  surtout  lieu  le  matin,  à  la  pointe  du  jour,  lorsque 
régne  un  calme  complet. 

Sur  une  étendue  de  plusieurs  lieues,  la  mer  des  côtes  de  Sicile 
preud  Tapparence  d*une  chaîne  de  montagnes  sombres,  tandis  que 


Kk  LE    MIRAGE. 

les  eaux,  du  côté  de  la  Calabre,  restent  complétemenl  unies.  Au- 
dessus  de  celles-ci  on  voit  peinte,  en  clair-obscur,  une  rangée  de 
plusieurs  milliers  de  pilastres,  tous  égaux  en  élévation,  eu  dis- 
tance, et  en  degirés  de  lumière  et  d'ombre.  En  un  clin  d'ceil  ces 
pilastres  perdent  parfois  la  moitié  de  leur  hauteur,  et  paraissent  sv 
replier  en  arcades  et  en  voûte  comme  les  aqueducs  des  Romains. 
On  voit  souvent  aussi  une  longue  corniche  se  former  sur  le  som- 


Fig.  89.  —  La  Fati  Uorganï. 

met,  et  l'on  aperçoit  une  quantité  innombrable  de  châteaux,  tous 
parfaitement  semblables.  Bientôt  ils  se  fondent,  et  forment  des 
tours  qui  disparaissent  aussi  pour  ne  plus  laisser  voir  qu'une  co- 
lonnade, puis  des  fenêtres,  et  finalement  des  pins,  des  cj-près  ré- 
pétés aussi  un  grand  nombre  de  fois. 

Ces  apparences  fantastiques,  on  les  a  vues  avec  étonnement  w 
produire  tout  dernièrement  en  Ecosse,  près  d'Edimbourg  même, 
les  16  et  17  juin  dernier  (1871),  veilles  d'un  formidable  orage. 
C'est  là,  à  coup  sûr,  l'une  des  plus  singulières  espèces  de  mirait' 
■  qui  se  puisse  voir. 


CHAPITRE  IX. 


ÉTOILES     FILANTES. 


BOLIDES,   AEROLITHES,    PIERRES  QUI   TOMBENT   DU   CIEL. 


Il  n*est  aucun  de  mes  lecteurs  qui,  plus  d'une  fois,  n'ait  été  sur- 
pris, au  milieu  du  calme  profond  d'une  belle  nuit  étoiléo,  de  voir 
une  étoile  détachée  des  cieux,  glisser  sur  la  voûte  céleste  et  s'étein- 
dre sans  bruit.  Peut-être  quelques-uns  de  ceux  qui  liront  cette  page 
ont-ils  eu  le  privilège  beaucoup  plus  rare  de  voir  non-seulement 
une  étoile  filante,  mais  un  phénomène  plus  brillant  d'un  effet  par- 
fois très-émouvant  :  le  passage  d'un  bolide  enflammé  traversant 
r^idement  l'espace  en  répandant  de  tous  côtés  une  étincelante  lu- 
mière, globe  de  feu  laissant  une  traînée  lumineuse  derrière  lui  et 
parfois  éclatant  par  une  explosion  analogue  à  celle  d'une  fusée 
colossale,  avec  un  tonnerre  semblable  à  celui  du  canon.  Peut-être 
aussi  quelques-uns  ont-ils  pu,  par  un  hasard  plus  heureux  et  plus 
rare  encore,  ramasser  un  fragment  de  l'explosion  d'un  bolide,  une 
pièce  tombée  du  ciel,  un  aérolithe,  ou  pierre  descendue  des  hau- 
teurs de  l'Atmosphère. 

Voilà  trois  faits  distincts,  et  qui  paraissent  liés  néanmoins  entre 
eux  par  des  rapports  d'origine.  Les  progrès  accomplis  depuis  quel- 
ques années  dans  l'étude  particulière  de  ces  météores  nous  invitent 
à  les  étudier  nous-mêmes  ici  séparément,  à  nous  occuper  d'abord 
«les  Étoiles  filantes,  puis  des  Bolides,  enfin  des  Aérolithes  comme 
troisième  objet  de  ce  chapitre  spécial. 

Le  premier  point  à  examiner  dans  l'étude  des  étoiles  filantes, 
<^'est  de  mesurer  la  hauteur  à  laquelle  elles  se  montrent.  Deux 


256  THÉORIE    DES    ETOILES    FILANTES. 

observateurs^  placés  en  deux  points  éloignés  Tun  de  Tautre^  cons- 
tatent chacun  le  trajet  d*une  étoile  filante  parmi  les  constellations. 
La  ligne  n'est  pas  absolument  la  même  pour  tous  deux^  à  cause 
de  la  perspective.  En  calculant  la  différence  on  obtient  la  dis- 
tance. C'est  ainsi  que,  dès  Tannée  1798,  deux  étudiants  alle- 
mands, Brandes  et  Benzemberg,  avaient  déjà  opéré.  Des  dernières 
recherches  faites  sur  ce  point  par  Alexandre  Herschel  (petit-fils  du 
célèbre  William  Herschel),  par  le  professeur  Newton,  de  Newhaven, 
qui  se  trouve  précisément  à  Paris  au  moment  où  j'écris  ce  cha- 
pitre et  vient  de  m'apporter  ces  derniers  résultats,  et  par  le 
P.  Secchi,  directeur  de  l'Observatoire  de  Rome,  on  conclut  que  la 
hauteur  moyenne  d'une  étoile  filante  est  de  120  kilomètres  au 
commencement  de  son  apparition  et  de  80  kilomètres,  ou  20  lieues, 
à  la  fin  de  son  passage  visible. 

La  vitesse  varie  depuis  12  jusqu'à  70  kilomètres  par  seconde. 

Toutes  les  nuits  de  l'année  ne  se  ressemblent  pas  quant  au  nom- 
bre des  étoiles  filantes.  Il  résulte  des  observations,  qu'il  y  a  dans 
ce  nombre  des  périodicités  annuelles,  mensuelles  et  diurnes. 

On  a  remarqué,  dès  le  siècle  dernier,  les  grands  flux  d'étoiles 
filantes.  Brandes  rapporte  que  le  G  décembre  1798,  se  rendant  à 
Brème  dans  une  voiture  publique,  il  en  compta  480  par  l'une  des 
ouvertures  de  la  diligence,  et  il  estime  d'après  cela  qu*il  avait  du 
en  paraître  dans  le  ciel  au  moins  2000  pendant  toute  la  nuit. 

Au  mois  de  novembre  1 799,  dans  la  nuit  du  1 1  au  1 2,  A.  de 
Humboldt  et  Bonpland  assistèrent  à  Cumana  (Amérique)  à  une 
véritable  averse  d'étoiles  filantes.  Bonpland  déclare  qu'il  n'y  avait 
pas  dans  le  ciel  un  espace  égal  en  étendue  à  trois  diamètres  de  la 
lune  que  l'on  ne  vit  à  chaque  instant  rempli  d'étoiles  filantes. 
Les  habitants  de  Cumana  étaient  effrayés  de  ce  phénomène;  les 
plus  anciens  se  souvenaient  qu'un  analogue  s'était  présenté,  en 
1766,  accompagné  d'un  tremblement  de  terre. 

Cette  pluie  d'étoiles  de  la  fin  du  siècle  dernier  était  un  peu 
oubliée,  lorsqu'une  nouvelle  averse  fut  observée  en  Amérique  le 
13  novembre  1833.  Le  professeur  Olmsted,  de  Newhaven,  s^ap- 
puyant  sur  des  données  qui  lui  avaient  été  transmises^  porte  à 
plus  de  200  000  le  nombre  des  étoiles  filantes  qui  ont  paru  dans 
certains  lieux  pendant  la  nuit  du  12  au  13  novembre. 

Olmsted  présenta  le  premier  la  remarque  que  la  grande  appa- 
rition de  novembre  devait  être  périodique  et  se  reproduire  tous 
les  ans  à  la  même  époque.  On  constata,  en  effet,  chaque  année, 
vers  les  12  et  13  novembre,  un  accroissement  très-marqué  dans 


ETOILES    FILANTES.  857 

le  nombre  des  étoiles  filantes  qui  se  montraient  dans  le  ciel;  mais 
cela  était  bien  loin  de  reproduire  le  phénomène  extraordinaire  vu 
en  Amérique  en  1833.  L'astronome  Olbers  écrivait  à  ce  sujet,  en 
Ï&37  :  «  Peut-êlre  devrons-nous  attendre  jusqu'en  1867  avant  de 
voir  se  renouveler  le  phénomène  magnifique  qui  s'offrit  à  nos 
regards  en  1799  et  en  1833.  »  Cette  prédiction  hardie,  nous 
l'avons  vue  entièrement  réalisée  un  an  plus  tôt,  en  1866. 

Il  résulte  d'abord  de  l'ensemble  des  observations  que  le  nombre 
des  étoiles  filantes  qui  paraissent  habituellement  dans  toute  l'é- 


Fi|;.  90.  —  fluies  d'étoiles  lilaiilcs  âea  BI  et  13  noTemlire  179!),  1833  et  IttBG 

tendue  du  cîel  visible,  pendant  une  heure,  est  en  moyenne  de  1 0 
à  11.  Or,  au  moment  du  maximum  des  12  et  13  novembre,  ce 
nombre  horaire,  égal  à  50  en  1834,  s'est  abaissé  progressivement 
d'année  en  année,  pour  se  réduire  à  30  en  1 839,  à  '^0  en  i  844,  à 
17  en  1849;  trois  ou  quatre  ans  plus  tard,  le  maximum  a  dis- 
paru pour  faire  place  à  une  apparition  rentrant  dans  les  con- 
diliontt  ordinaires  de  10  à  H  par  heure.  Les  choses  sont  restées 
dans  cet  état  jusqu'en  18G3,  où  un  maximum  de  37  étoiles 
Gknles  en  une  heure  s'est  présenté  de  nouveau  à  la  même  époque; 
ce  tnaiimum  s'est  élevé  l'année  suivante  à  74  par  heure  et  a  servi 


258  THEORIE    DES    ETOILES    FILANTES. 

ainsi  de  précurseur  à  la  grande  apparition  de  1 866^  par  laquelle 
la  prédiction  d'Olbers  s'est  trouvée  accomplie. 

Un  autre  maximum  a  lieu  le  10  août  et  a  été  observé  par 
M.  Quételet  dès  1837.  Le  nombre  horaire  maximum  d'étoiles 
filantes  a  été  de  59  à  cette  date.  Ce  nombre  8*est  élevé  progres- 
sivement à  72  en  1841,  à  85  en  1845,  et  jusqu'à  110  en  1848; 
à  partir  de  là  il  s*est  abaissé  peu  à  peu,  d'année  en  année,  pour 
se  réduire  à  38  en  1859;  depuis  cette  époque  il  a  éprouvé  des 
alternatives  d'augmentation  et  de  diminution  qui  l'ont  fait  varier 
entre  37  et  67. 

Voilà  donc  une  variation  annuelle  bien  constatée  dans  ces  flux 
périodiques,  tes  observations  de  Coulvier-Gravier  établissent  clai- 
rement l'existence  d'une  variation  mensuelle.  Le  nombre  des 
étoiles  filantes  est  plus  grand  en  automne  qu'au  printemps. 

Il  y  a  également  une  variation  diurne.  Les  nombres  horaires 
vont  en  augmentant  de  6  heures  du  soir  à  6  heures  du  matin,  daus 
la  proportion  du  simple  au  double. 

On  voit  des  étoiles  filantes  dans  toutes  les  parties  du  ciel  ; 
mais  si  Ton  examine  Torientation  des  points  d'où  elles  semblent 
venir,  on  trouve  que  les  diverses  parties  de  l'horizon  n'en  fournis- 
sent pas  des  quantités  égales.  Il  y  a  encore,  sous  ce  rapport,  une 
variation  qu'on  désigne  sous  le  nom  de  variation  azimutale,  et  que 
les  observations  enregistrées  avec  soin  ont  fait  complètement  con- 
naître. Il  vient  beaucoup  plus  d'étoiles  filantes  de  l'est  que  de 
l'ouest,  et  il  en  vient  à  peu  près  autant  du  nord  que  du  sud. 

Ces  variations  s'expliquent  par  le  mouvement  de  la  Terre  au 
sein  d'un  espace  dans  lequel  circuleraient,  dans  tous  les  sens,  un 
nombre  considérable  de  corpuscules.  Voici,  en  effet,  le  raison- 
nement très-simple  exposé  sur  ce  point  par  M.  Delaunay,  le  nou- 
veau et  savant  directeur  de  l'Observatoire  de  Paris. 

Supposons  d'abord  que  nous  soyons  placés  au  milieu  de  Tespace,  et  que  de^ 
corps  mobiles  viennent  vers  nous,  avec  des  vitesses  égales,  de  toutes  les  direction^» 
possibles,  sans  qu'il  en  vienne  plus  d'un  côté  que  de  l'autre.  Si  nous  sommes  im- 
mobiles, de  quelque  côté  que  nous  nous  tournions,  nous  verrons  toujours  venir  à 
nous  le  même  nombre  de  ces  corps  mobiles  dans  un  temps  donné.  Mais  si  nous 
sommes  en  mouvement,  nous  verrons  ces  mêmes  corps  arriver  à  nous  en  plus 
grand  nombre  des  points  de  l'espace  vers  lesquels  nous  nous  dirigeons,  que  des 
points  directement  opposés  dont  nous  nous  éloignons.  Il  y  aura  aussi  une  variation 
graduelle  dans  les  différentes  directions,  à  mesure  que  nous  nous  tournons  dt' 
divers  côtés. 

Admettons  que  les  étoiles  filantes  nous  arrivent  indistinctement  de  toutes  \t^ 
directions,  et  qu'elles  aient  toutes  une  même  vitesse  au  moment  où  elles  nous 
deviennent  visibles.  Le  mouvement  dont  la  Terre  est  animée  sur  son  orbite  an- 
nuellc  doit  amener  des  différences  dans  le  nombre  des  étoiles  filantes  que  non-^ 


ETOILES    FILANTES.  259 

vovoiis  venir  de  telle  ou  telle  direction;  ce  nombre  doit  être  maximum  dans  la  di- 
rection  vers  laquelle  la  Terre  marche,  et  minimum  dans  la  direction  opposée;  il 
doit  aller  graduellement  en  diminuant  de  Tune  à  l'autre  direction.  Le  point  de  la 
voûte  céleste  vers  lequel  est  dirigée  la  vitesse  de  translation  de  la  Terre,  à  un 
instant  quelconque,  constitue  donc  comme  un  centre  principal  d'émanation  des 
étoiles  filantes,  pour  les  habitants  de  la  Terre.  D'ailleurs,  en  chaque  point  de  la 
surface  du  globe,  on  ne  peut  évidemment  voir  que  les  étoiles  filantes  qui  arrivent 
au-dessus  de  l'horizon  du  lieu  ;  et  le  nombre  de  ces  météores  que  l'on  apercevra 
dans  un  temps  donné  variera  avec  la  position  que  le  centre  principal  d'émanation 
occupera  par  rapport  à  l'horizon  ;  ce  nombre  sera  d'autant  plus  grand  que  le  cen- 
tre d'émanation  sera  plus  rapproché  du  zénith  du  lieu.  D'un  autre  côté,  en  vertu  du 
mouvement  de  rotation  de  la  Terre  sur  elle-même,  le  plan  de  l'horizon  d'un  lieu 
«léterminé  change  continuellement  de  position  dans  l'espace  ;  ce  plan  se  place  donc 
«uccessivement  de  diverses  manières  par  rapport  au  centre  d'émanation  dont  nous 
venons  de  parler,  de  sorte  que  la  fréquence  d'apparition  des  étoiles  filantes  dan^. 
re  lieu  doit  varier  constamment  en  vertu  de  cette  circonstance. 

D'après  cela,  la  ligne  de  translation  de  la  Terre  étant  toujours  dirigée  à  angle 
droit  sur  la  ligne  qui  joint  la  Terre  au  Soleil,  le  point  de  mire  de  la  Terre  sur  la 
sphère  céleste  sera  naturellement  placé  sur  l'écliptique,  et  à  une  distance  du  Soleil 
<^^e  au  quart  de  la  circonférence.  Ce  point  de  mire  par  conséquent  parcourra 
annuellement  le  grand  cercle  de  Técliptique  en  faisant  un  arc  de  90  degrés  avec  le 
Soleil.  Lorsque  le  Soleil  sera  à  l'équinoxe  du  printemps,  le  point  de  mire  de  la 
Terre  se  trouvera  au  solstice  d'hiver;  lorsque  le  Soleil  arrivera  au  solstice  d'été, 
le  |K)int  de  mire  de  la  Terre  atteindra  l'équinoxe  du  printemps,  et  ainsi  de 
suite. 

Le  point  de  mire,  se  déplaçant  progressivement  lo  long  de  l'écliptique,  se  trouve 
tantêt  dans  Thémisphère  boréal  de  la  sphère  céleste,  tantôt  dans  l'hémisphère  aus- 
tral. Il  doit  donc  y  avoir  des  saisons  pour  les  apparitions  d'étoiles  filantes,  comme 
il  y  en  a  pour  la  quantité  de  chaleur  et  de  lumière  que  le  Soleil  nous  envoie.  Seu- 
lement, le  point  de  mire  suivant  le  Soleil  à  une  distance  constante  de  90  degrés, 
ie^  saisons  de  plus  grande  apparition  des  étoiles  filantes  doivent  venir  trois  mois 
après  les  saisons  qui  nous  amènent  le  plus  de  chaleur  et  de  lumière.  Ces  dernières 
allant  de  l'équinoxe  du  printemps  (21  mars)  à  l'équinoxe  d'automne  (23  septembre], 
les  saisons  de  plus  grande  apparition  des  étoiles  Glantes  doivent  aller  du  solstice 
d'été  (22  juin)  au  solstice  d'hiver  (22  décembre). 

Le  mouvement  diurne  du  point  de  mire  l'amenant  tantôt  au-dessus  de  l'horizon, 
lantdt  au-dessous  de  ce  plan,  dans  l'intervallo  de  chaque  jour  solaire,  il  doit  y 
avoir,  dans  l'apparition  des  étoiles  filantes,  une  variation  diurne  provenant  de 
cette  circonstance;  et  comme  le  point  de  mire  reste  distant  du  Soleil  d'un  quart 
de  circonférence,  le  centre  d'émanation  doit  toujours  précéder  le  midi  ordinaire 
d'environ  6  heures  :  c'est  donc  vers  6  heures  du  matin  que  doit  avoir  lieu  chaque 
jour  le  maximum  de  l'apparition  des  étoiles  filantes,  et  veris  6  heures  du  soir 
que  doit  avoir  lieu  le  minimum. 

Enfin  le  point  de  mire  dans  son  mouvement  diurne  ne  se  présentant  pas  d'une 
manière  identique  de  tous  les  côtés  de  l'horizon,  il  doit  y  avoir  une  variation  azi- 
niutale  dans  la  fréquence  d'apparition  des  étoiles  filantes. 

Cest  principalement  de  l'est  que  les  étoiles  filantes  doivent  sembler  venir,  et 
c'est  en  elTet  ce  que  l'observation  indique. 

De  ces  observations  on  est  autorisé  à  conclure  que  les  étoiles 
filantes  sont  dues  en  effet  à  la  rencontre  que  la  Terre  fait  succes- 
Mvement  d'un  p:rand  nombre  de  petits  corps  qui  circulent  dans 


îv:  THEoaiE  DES  ETOILE-  f:la>te<. 

1*^  #^pacfts  rAt^rrïti^y  et  q^ii  ^ienaent  à  aoui  «ît?  Ujo*  côtés  aTec  des 

A  la  thf^rie  explicative  qui  préced^^^  il  importe  maintenant  dV 
jOQter,  pour  nous  rendre  compte  de  la  nature  de  ce»  flui  d'éioîks, 
q:ie  ce^  p^ti-Â  ci'irpe  errants  ne  nooâ  tiennent  pas  indiàtinctement 
de  tfmU^  leà  n^^ions  de  Tespace.  Il  t  a  des  direràons  partka- 
lif^re*,  âÎOTalées  par  les  floi  périrjdiques. 

Aux  momentà  des  maiima.  Ter»  le:$  12  et  13  noTembre  ei  rers 
le:»  9  et  10  août,  les  étoiles  filantes,  au  lieu  de  Tenir 
de  toutf^  If^  rétnonà  de  Te^pace,  Tiennent  presque  toutes  de 
tionà  dt^terminée:»  :  les  unes,  celles  de  noTembre,  partent  de  la 
eonàtellatîon  du  Lion;  les  autres,  celles  d'août,  émanent  delà 
con^tteliation  de  Persée. 

Quelles  :Kint  les  routes  que  suivent  daos  Tespace  ces  flui  pério- 
dique.^ dont  rexistenee  a  été  constatée? 

Nous  Tenons  de  Toir  que  leur  vitesse  est  celle  de  comètes  arri- 
Tant  vers  la  Terre  des  profondeurs  de  Tespace  ;  leur  orbite  a  pu 
élre  également  assimilée  aux  orbites  cométaires.  M.  Scbiaparelli, 
diret-teur  de  l'Observatoire  de  Milan,  a  cherché  à  déterminer  les 
cléments  qui  caractérisent  la  forme  et  la  position  de  la  parabole 
suivie  par  le  courant  météorique  du  10  août.  Puis,  il  a  com- 
paré ces  éléments  astronomiques  à  ceux  que  Ton  obtient  en  cal- 
culant les  orbites  des  diTcrses  comètes.  C*est  ainsi  qu*il  a  pu 
établir  un  rapprochement  tout  à  fait  inattendu  entre  Torbite  qu*il 
Tenait  de  trouver  pour  Tessaim  des  étoiles  filantes  du  10  août 
et  celle  de  la  grande  comète  observée  en  1 862. 

En  supposant  que  tous  les  108  ans  ces  météores  aient  un  maxi- 
mum de  fréquence  qui  ne  soit  pas  si  subit  ni  de  si  courte  du- 
rée que  celui  de  noTembre,  mais  qui  dure  20  ou  30  années, 
cette  période  s*accorde  avec  la  durée  de  la  révolution  de  la  grande 
comète  de  1 862,  et  pourrait  être  regardée  comme  étant  aussi  celle 
des  retours  successifs  de  la  comète  à  son  périhélie. 

1.  D*apn;H  les  caractères  que  présente  la  variation  diurne,  la  vitesse  des  étoiles  fitan- 
t(;n  dans  Vv.Hpaca  est  plus  frrande  que  celle  de  la  Terre  sur  son  orbite,  et  peu  diffé- 
rente de  la  vitesse  dont  serait  animée  une  comète  qui,  partant  des  profondeurs  de 
Fcspaoï,  viendrait  à  passer  près  de  la  Terre. 

(^(•tle  vi(<'sH(>  coniétaire  a  pour  valeur  V2  ou  l,4U  la  vitesse  de  la  Terre  sur  son 
orbite  étant  1.  I^  vilcsse  de  la  Terre  étant  de  29^™,5  par  seconde,  on  voit  que  lc> 
viU*ssr>s  apparentes  des  étoiles  filantes  doivent  présenter  tous  les  états  de  grandeur 
entre  un  maximum  de  71^°*  par  seconde  et  un  minimum  de  12^'^,  ces  vitesses  ap- 
parentes allant  en  décroissant  progressivement  depuis  la  direction  du  point  de  mire 
de  la  Terre  qui  correspond  au  maximum,  jusqu'à  la  direction  opposée  qui  est  celle 
du  minimum. 


•    LES    BOLIDES.  261 

L'ingénieux  astronome  de  Milan  a  ensuite  cherché  les  éléments 
de  lorbite  de  Tessaim  d*étoiles  filantes  de  novembre.  Ici  Tobser- 
vation  lui  fournissait  une  donnée  de  plus  :  la  période  de  retour 
des  grandes  apparitions  de  novembre^  indiquée  par  Olbers  dès 
1837,  venait  d'être  confirmée  en  1866,  et  pouvait  être  fixée  à  33 
ao8  et  une  fraction.  En  traçant  une  ellipse  dont  le  grand  axe  cor- 
respondait à  cette  durée  autour  du  Soleil,  il  trouva  que  la  durée 
de  la  révolution  de  cet  essaim  est  de  33  ans  V4  •  c  est  la  même  que 
ceUe  de  la  comète  de  Tempel. 

Un  essaim  d*étoiles  filantes  remarqué  le  10  décembre  décrit 
dans  l'espace  la  même  ellipse  que  la  fameuse  comète  de  Biéla,  et 
Tessaim  d'étoiles  filantes  remarqué  le  20  avril  se  meut  le  long  de 
l'orbite  de  la  première  comète  de  1 86 1 . 

De  pareils  résultats  ont  jeté  une  grande  lumière  sur  la  question 
des  étoiles  filantes.  La  comète  qui  suit  dans  l'espace  la  même  route 
qu'un  essaim  doit  être  considérée  comme  faisant  partie  intégrante 
de  cet  essaim  ;  elle  n'est  autre  chose  qu'une  concentration  locale 
de  la  matière  de  l'essaim,  concentration  assez  intense  pour  que 
lamas  de  matière  qu'elle  forme  soit  visible  même  à  de  grandes 
distances  de  la  Terre.  Dans  cette  théorie,  les  étoiles  filantes  sont  de 
même  natpre  que  les  comètes;  elles  consistent  en  de  petits  objets 
nébuleux  qui  se  meuvent  dans  l'espace  sans  que  nous  puissions 
les  apercevoir  à  cause  de  leur  petitesse,  et  qui  ne  nous  deviennent 
visibles  que  lorsqu'ils  pépèlrent  dam  Tahnosphhre  de  la  Terre.  De 
même  que  les  comètes,  elles  paraissent  à  l'état  de  gaz. 

Un  courant  de  ces  météores  qui  rencontre  l'orbite  de  la  Terre 
en  un  point  de  son  contour,  et  dont  les  diverses  parties  emploient 
plusieurs  années  à  passer  par  ce  point  de  rencontre,  doit  être  tra- 
versé par  la  Terre  chaque  année  à  une  même  époque  :  de  là  les 
flux  périodiques  d'étoiles  filantes  qui  se  reproduisent  d'année 
en  année,  avec  une  intensité  variable,  suivant  le  plus  ou  moins 
grand  rapprochement  des  flocons  de  matière  nébuleuse  dans  les 
diverses  portions  du  courant  que  la  Terre  accoste  successivement. 
Telles  sont  les  étoiles  filantes.  Faisons  maintenant  connaissance 
avec  les  Bolides. 

Si  les  étoiles  filantes  sont  gazeuses,  il  y  aurait  une  distinction 
essentielle  entre  elles  et  les  bolides,  car  le  plus  grand  nombre  de 
ceux-ci  sont  certainement  solides. 

Pour  donner  une  idée  du  phénomène  météorique  de  l'explosion 
d'un  bolide,  je  citerai,  parmi  les  chutes  les  plus  récentes,  une  de 
Jour  et  une  de  nuit,  toutes  deux  de  l'année  1 868  : 


262  LES    BOLIDES. 

Voici  d'abord  la  chute  de  jour.  Nous  sommes  dans  rarrondis- 
sèment  de  Casale^  en  Piémont^  le  29  février;  le  ciel  est  partielle- 
ment couvert^  et  il  est  dix  heures  et  demie  du  matin.  Tout  à  cou|k 
on  entend  une  forte  détonation^  que  Ton  pourrait  comparer  à  la 
décharge  d'une   pièce  d'artillerie  de  gros  calibre,   ou  encore  \\ 
l'éclat  d'une  mine.  Elle  est  suivie,  après  up  intervalle  de  deux  s(*- 
condes,  d'ime  autre  détonation  résultant  de  deux  détonations  dis- 
tinctes, qui  se  succédèrent  de  manière  que  la  deuxième  semblait 
être  la  continuation  ou  le  prolongement  de  la  première.  Ces  dé- 
tonalions  furent  entendues  jusqu'à  Alexandrie,  à  une  distance  Av 
plus  de  32  kilomètres.  Le  fracas  durait  encore,  lorsqu'on  aper- 
çut, à  une  hauteur  considérable  au-dessus  du  sol,  une  masse  de 
forme  irrégulière  et  enveloppée  dans  une  atmosphère  de  fumée, 
ce  qui  la  rendait  semblable  à  un  petit  nuage.  Elle  laissait  der- 
rière elle  une  longue  traînée  de  fumée;  d'autres  virent  distinc- 
tement et  à  une  grande  hauteur,  non  une,  mais  phisieui*s  taches 
semblables  à  de  petits  nuages,  qui  disparurent  presque  à  l'instant. 
Sur-le-champ,   quelques   laboureurs    qui   vaquaient  à  leurs  tra- 
vaux virent  plusieurs  bFocs   tomber , précipitamment,  et   enten- 
dirent le  fracas  que  ceux-ci  faisaient  en  frappant  le  sol.  Tous  les 
témoins  que  l'on  a  pu  interroger  ont  unanimement  ajjfipmé  qui^ 
le  nombre  de  ces  blocs  était  considérable,  et  qu'ils  durent  donner 
lieu  à  une  véritable  pluie  d'aérolithes  de  toutes  dimensions.  Des 
paysans  occupés  à  tailler  les  arbres  dans  un  bois  situé  à  1 200  mè- 
tres de  Villeneuve,  sur  la  grande  route  qui  va  de  Casale  à  Ver- 
celli,  virent  tomber,  après  ces  détonations,  comme  une  grêle  de 
grains  de  sable  ;  un  de  ces  fragments,  d'une  grosseur  assez  no- 
table, vint  frapper  le  chapeau  de  l'un  d'entre  eux.  l^es  aérolithes 
que  l'on  a  trouvés  sur  le  sol  consistent  en  :   r  un  morceau  pe- 
sant 1920  grammes,  qui  est  tombé  dans  un  champ  de  froment, 
à  600  mètres  au  sud -est  de  Villeneuve,  et  s'est  enfoncé  de  O'",'*0 
dans  la  terre;  2**  un  morceau  pesant  6700  grammes,  qui  est  tomlx* 
dans  un  champ  ensemencé  au  nord  de  Villeneuve,  à  2350  mètres 
du  premier,  et  qui  a  pénétré  de  0'",37  dans  le  sol;  3*  les  frag- 
ments nombreux  dans  lesquels  s'est  brisé  un  troisième  morceau 
en  tombant  sur  le  pavé,  devant  une  auberge  de  Molla  dei  G)nti, 
à  3150  mètres  du  premier  et  à  3240  mètres  du  second. 

Voici  maintenant  la  chute  do  nuit,  qui  nous  complétera  l'idée 
de  ces  singuliers  eflets.  Nous  sommes  dans  les  Basses-Pyrénées, 
dans  l'arrondissement  de  Mauléon,  le  7  septembre  1 868,  ù  2*  30" 
du  matin.  Soudain,  le  ciel  s'illumine  par  un  météore  qui  pré- 


LES    BOLIDES.  263 

sente  Taspect  d*une  boule  incandescente  laissant  derrière  elle  une 
longue  traînée  de  feu;  il  répand  une  vive  clarté  d'un  vert  pâle;  sa 
durée  a  été  évaluée  de  six  à  dix  secondes.  Avant  de  disparaître^  il 
éclate  en  projetant  des  fragments  enflammés  et  laissant  à  sa  place 
un  léger  nuage  blanchâtre  qui  persiste  quelque  temps.  Cette  appa- 
rition fut  suivie  d*un  bruit  continu  semblable  au  roulement  lointain 
du  tonnerre^  puis  de  trois  ou  quatre  détonations  d'une  violence  ex- 
trême^ qui  ont  été  entendues  dans  des  points  éloignés  les  uns  des 
autres  de  plus  de  80  kilomètres.  A  la  suite  de  ces  détonations  les 
habitants  de  Sanguis-Saint-Étienne  entendirent  un  bruit  strident 
semblable  à  celui  que  fait  un  fer  rouge  plongé  dans  Teau^  puis  un 
coup  sourd  indiquant  la  chute  d'un  corps  solide  sur  le  sol.  Un 
corps  solide  était  tombée  en  effets  à  Sanguis,  et  avait  touché  terre  h 
30  mètres  environ  de  l'église^  dans  le  lit  d'un  petit  ruisseau.  Il 
sV  était  complètement  brisé^  à  tel  point  que  les  plus  gros  fragments 
avaient  à  peine  5  centimètres  de  longueur.  Cette  chute  a  été  consta- 
tée par  deux  hommes  qui^  s'étant  attardés^  prolongeaient  encore  leur 
entretien  devant  la  porte  de  l'un  deux;  efTrayés  par  les  détonations 
et  par  le  sifflement^  ils  se  sont  couchés  à  terre,  et  ont  vu  la  pierre 
tomber  devant  eux  à  une  vingtaine  de  mètres.  Le  poids  de  cette 
pierre  peut  être  évalué  à  3  ou  U  kilogrammes. 

Os  deux  exemples,  que  je  choisis  au  milieu  d'un  grand  nom- 
bre, donnent  une  idée  suffisante  de  ces  chutes  du  ciel,  jadis  re« 
gardées  comme  fabuleuses.  11  n'y  a  guère  plus  d'un  demi-siècle 
qu'on  y  croit,  et  que  le  fait  a  été  scientifiquement  constaté. 

Contrairement  aux  étoiles  filantes  qui  s'éteignent  et  se  perdent 
dans  les  régions. supérieures,  les  bolides  traversent  donc  toutes 
les  couches  atmosphériques  et  viennent  même  souvent  atteindre 
la  surface  de  la  Terre.  C'est  ce  qui  fait  que  le  phénomène  lumi- 
neux qui  les  accompagne  prend  habituellement  à  nos  yeux  une 
intensité  beaucoup  plus  grande,  parce  que  les  régions  où  il  se  pro- 
duit sont  plus  près.  Mais  vus  de  très-loin,  comme  il  arrive  pour 
ceux  que  la  direction  de  leur  mouvement  ne  fait  pas  pénétrer  pro- 
fondément dans  l'atmosphère,  les  bolides  doivent  nous  présenter 
des  apparences  identiques  à  celles  des  étoiles  filantes. 

Lorsqu'ils  pénètrent  ainsi,  il  se  produit  souvent  une  explosion, 
simple  ou  multiple,  suivie  dans  un  grand  nombre  de  cas  d'une 
chute  de  fragments  du  bolide,  détachés  de  sa  masse  par  le  fait  de 
Vexplosion.  Les  bolides  sont  donc  des  corps  solides  comme  les 
fragments  qui  s'en  détachent. 

Tantôt  on  a    trouvé,  pour  les  orbites  décrites  par  les  bolides 


2r:^  LE5    BOLIDES- 

•jânà  l^ur  fû-ju^eiDr-nt  par  rapp»irt  à  la  Terre,  de»  ellipses  de  di- 
meoèîtin.^  tre^re^treiotes,  qui  e»Dduîsaient  à  ne  Toir  dans  eeâbo- 
li  irr^s  au'j^  chose  que  d»^  satellites  de  la  Terre,  visibles  seulement 
pendant  la  durve  de  leiir  paâsaxre  à  Irarers  rAtmasphêre  (Toir  à  ce 
*ijj<t  1^  re»:hrrfX'heà  de  Piftit,  de  Toulouse]  :  tantùt,  au  coatndre,on 
a  trt^jvé  pour  ces  orbit*»  des  arcs  d'hvperb«3le.  presque  rectilignes, 
parcourus  av»f  :  d^^  >it>r5ses  considérables,  ee  qui  tendrait  à  ïaiire 
admettre  que  les  Ixilides  animés  de  pareils  mouTements  vien- 
draient des  espaces  stellaires  d'où  ils  seraient  partis  avec  des  vi* 
tesses  é^lement  tres-irrandes. 

Les  aéroliihei  sont  des  minéraux  tombés  du  ciel  sur  la  terre,  et 
provenant  de  l'explosion  d'un  bolide. 

Quelquefois  ils  s'enfoncent  profondément  dans  le  sol  sur  le- 
quel ils  tombent.  Ainsi  l'ile  de  Lanaïà-Uawaî  possède  un  aéro- 
litlte  de  G  à  7  mètres  de  diamètre,  qui  est  resté*  enfoncé  dans  le 
s^il  malgré  les  tentatives  faites  pour  le  ramener  à  la  surface.  Cet 
aérolitlie  est  tombé  la  au  commencement  du  siècle.  Récemment, 
le  9  mars  1 8C8,  à  9  heures  et  demie  du  soir,  un  autre  bolide  est 
tomtié  sur  la  même  Ile,  semblant  sortir  de  la  montagne  de  laba- 
kala  haute  de  3070  mètres,  et  allant  de  Test  à  l'ouest.) 

Si  Ton  veut  toucher  ces  pierres  immédiatement  après  leur  chute 
sur  la  Terre,  on  les  trou%'e  brûlantes;  mais  elles  se  refroidissent 
avec  une  grande  rapidité  :  ce  qui  indique  que  la  température  un 
[jeu  élevée  qu'on  leur  a  trouvée  tout  d'abord  était  toute  superfi- 
cielle, et  ne  sVtendait  pas  à  leur  masse  entière. 

Quant  à  la  forme  de  ces  aérolithes,  elle  n'est  ni  celle  de  lM)ules 
plus  ou  moins  parfaites,  ni  celle  de  morceaux  a  surfaces  arrondies, 
mais  plutôt  celle  de  pohèdres  grossiers  à  faces  et  arêtes  plus  ou 
moins  irrégulières.  Les  parties  à  peu  près  planes  de  leur  8urfa«o 
présenteut  souvent  des  creux  analogues  à  ceux  que  produit  la  pres- 
sion d'un  corps  rond  sur  une  matière  à  letat  pâteux.  Ils  sont 
d'ailleurs  recouverts  partout  d  une  croûte  noire,  ordinairement 
mate,  quelquefois  luisante  comme  un  vernis^  dont  Tépaisseur  ne 
va  pas  à  1  millimètre. 

I^  lumière  qui  se  manifeste  dans  le  mouvement  des  bolides 
est  due  uniquement  à  la  chaleur  dégagée  par  la  compression  de  fair. 

Voyons  comment  peuvent  se  produire  les  phénomènes  d'explo- 
sion et  de  chutes  d'aérolithes  qui  en  sont  souvent  la  suite. 

La  compression  énorme  de  Tair  refoulé  par  le  bolide  ne  peut 
avoir  lieu  sans  que  cet  air  réagisse  sur  la  partie  antérieure  de  la 
surface  de  ce  corps,  et  exerce  sur  elle  une  pi*ession  considérable. 


LES    AEROLITHES.  265 

Eq  attribuant  au  bolide  une  vitesse  de  7  kilomèlres  par  seconde, 
ce  qui  est  loin  d'être  exagéré,  M.  Haidinger  évalue  à  plus  de  2'2 
almosphères  la  pression  résistante  que  ce  bolide  éprouve  de  la 
part  de  l'air.  Une  pareille  pression  tend  évidemment  à  écraser  le 
corps  qui  en  est  l'objet;  et  si  ce  corps,  en  vertu  de  sa  forme  ou  de 
»a  constitution  intime  plus  ou  moins  irrégulières,  présente  des 
parties  qui  donnent  plus  de  prise  que  le  reste  à  l'action  d'une  aussi 
L'rande  pression,  elles  peuvent  céder  et  se  détacber  brusquement 


Fig.  91 .  —  chute  d'un  bolide  pendant  le  jour. 


il*-  la  masse  du  bolide.  Lancées,  comme  nous  venons  de  le  dire, 
par  l'expansion  de  l'air  comprimé,  et  cela  en  sens  contraire  du 
mouvement  qu'elles  partageaient  quel(|ues  instants  auparavant 
avec  le  reste  de  la  masse  du  bolide,  ces  parties  fragmentaires  per- 
dent à  peu  près  complètement  la  vitesse  considérable  dont  elles 
étaient  animées  ;  et  elles  arrivent  à  la  surface  de  la  Terre  avec  des 

\iteaseB  très-grandes  encore,  il  est  vrai,  mais  qui  ne  sont  que 

wWea  de  corps  tombant  d'une  grande  bauteur. 

Nous  sommes  portés  à  regarder  les  bolides  comme  ayant  «ne 
certaine  communauté  d'existence  et  d'origine  avec  les  planètes  qui 


266  LES    PIERRES    TOMBÉES    DU    (HEL. 

circulent  en  si  grand  nombre  autour  du  Soleil^  et  comme  faisant 
probablement  partie  eux-mêmes  de  notre  système  planétaire.  D'ail- 
leurSy  la  découverte  qu'on  a  faite  dans  ces  derniers  temps,  d'un 
nombre  considérable  de  planètes  de  dimensions  extrêmement  pe- 
tites,  nous  porte  à  croire  qu*il  en  existe  une  multitude  d'autres 
plus  petites  encore  qui  échappent  h  Tobservation. 

En  présence  des  grandes  difficultés  qu'on  rencontrait  à  attribuer 
aux  bolides  une  origine  purement  terrestre^  (m  avait  depuis  long- 
temps émis  l'idée  qu'ils  pourraient  bien  n'être  autre  chose  que  des 
pierres  lancées  vers  la  Terre  par  les  volcans  de  la  Lune.  Cette  idét* 
avait  été  reprise  et  développée,  en  1795,  par  Olbers,  puis  au  com- 
niencement  de  ce  siècle  par  Laplace,  Lagrange,  Poisson,  Biot; 
mais  des  objections  sérieuses  et  de  plus  d'un  genre  n'ont  pas  lanlé 
î\  se  |)résenter  contre  cette  manière  de  voir,  et  l'on  a  fini  par  la- 
bandonuer,  pour  adopter,  d'après  Chladni,  le  système  qui  ron- 
siste  à  considérer  les  bolides  comme  étant  des  corps  cjui  errent  li- 
brement dans  l'espace  et  qui  tiennent  do  temps  à  autre  pénélivr 
dans  l'atmosphère  de  la  Terre. 

Quoi  qu'il  en  soit  du  rôle  que  jouent  réellement  les  bolides 
dans  l'univers,  la  possibilité  que  nous  avons  d'examiner  les  frag- 
ments qu'ils  nous  abandonnent  en  passant  ici,  est  pour  nous 
extrêmement  précieuse  par  les  renseignements  que  nous  pouvons 
en  tirer  sur  la  constitution  et  la  nature  intime  des  corps  étrangers 
au  globe  que  nous  habitons.   Aussi  se  préoccupe-t-on  beaucoup, 
surtout  depuis  quelques  années,  de  recueillir  de  tous  cotés  les 
pierres  tombées  du  ciel  lors  des  explosions  des  bolides;  et  Ion 
forme  des  collections  de  cette  catégorie  spéciale  de  roches  aux- 
quelles, pour  les  distinguer  des  roches  tei'restres,  on  attribue  la 
dénomination  spéciale  de  météorites.  Il  existe,  dans  diverses  loca- 
lités, de  belles  et  importantes  collections  de  ce  genre.    Nous  cite- 
rons notamment  celle  du  Muséum  d'histoire  naturelle,   à  Paris; 
celle  du  Musée  Britannique  à  Londres;  celle  du  Musée  minéralo- 
gique  à  Vienne.  La  collection  de  Paris,  qui  a  pris  un  si  rapide 
développement  sous  l'habile  direction  de  il.  Daubive,  renferme 
actuellement  des  échantillons  de  2'i^0  chutes,   c'est-à  dire  de  la 
presque  totalité  des  chutes  connues,  car  le  nombre  de  celles  qui 
sont  représentées  dans  les  diverses  collections  ne  dépasse  pas  25r>. 

On  s'explique  facilement  que  des  incendies  aient  été  allumés 
par  des  chutes  d'aérolithes,  et  l'on  conçoit  sans  peine  que,  sur 
le  grand  nombre  de  chutes,  plusieurs  hommes  aient  été  tués 
directement.  On  connaît  14  morts  de  cette  nature. 


LKy     PIEHRKS    TOMBÉES    DU     OIE!-.  267 

Les  plus  grosses  [lierres  lombées  du  ciel  sont  les  suivantes  : 

L'aérolithe  tombé  à  Juvénas  (Ardëche),  le  15  juin  1021  ;  il  pi-se  92  kilogrammeM. 
iiai  compter  les  Fragments  qui  s'en  sont  détachés, 

L'aérolithe  trouvé  au  Chili,  entre  le  Bio-Juncal  et  Padernal,  dans  la  haute  Cor- 
dillère d'Alacama.  Il  plse  10*  kilogrammes,  a  la  forme  d'un  cône  et  mesure  Wceii- 
timèlres  de  long  sur  20  de  diamètre.  Les  mineurs  qui  l'ont  rapporté  sur  leurs 
mules  rayaient  pris  pour  un  bloc  d'argent.  On  a  pu  l'admirer  !i  l'Exposition  uni- 
ler-elle  de  1867. 

La  pierre  météorique  de  Murcie,  qui  appartient  au  musée  des  sciences  naturelles 
de  Madrid,  pèse  ll<i  kilogrammes. 

L'aérolithe  qui  tomba,  en  1493,  à  Enaisheim  (Haut-Rhin),  K  la  vue  de  Maxtmi- 


KiK.  î)3.  —  .\érolilhe  -te  Caille,  i>e*ant  (,2ô  kilogramme^i. 


lien  I",  milles  Romains,  pi-sc  138  kilograumies.  Il  s'est  enfoncé  de  cinq  pieds;  il 
(ut  longtemps  vénéré  dans  l'église  comme  un  objet  miraculeux. 

L'aérolithe  tomt>é  le  35  décembre  1869,  à  Moun:ouk  (latitude,  26"  N.;  lon- 
gitude, 12*  K.  de  l'aris),  au  milieu  d'un  groupe  d'Arabes  fort  elTrajés,  doit  peser 
daiantage  encore,  car  il  mesure  près  de  I  métré  de  diamètre.  On  doit  le  transpor- 
ter cette  année  à  Constant inople,  et  malheureusement  il  a  été  question  de  le  divi- 
wf  pour  le  transporter. 

Mais  aucun  o'éj^ale  encore  ceux-ci  : 

L'aérolithe  de  Caille  (Alpes-Maritimes),  qui  servait  de  banc  à  la 
purte  de  l'église  et  est  maiateaant  au  Muséum,  pt-se  625  kilo- 
çrammes.  C'est  celui  que  représente  notre  figure  92. 
l-aéro\ithe  ti>mbé  en  1810,  à  Santa-Rosa  'Nottvelle-Greoade), 


268  LES    PIERRES    TOMBÉES    DU    CIEL. 

dans  la  nuit  du  20  au  21  avrils  pèse  750  kilogrammes.  Lors- 
qu'on .  le  découvrit^  il  était  presque  entièrement  enfoncé  dans  le 
sol  par  la  force  de  sa  chute. 

E^fin^  la  plus  colossale  des  pierres  tombées  du  ciel  et  connues 
jusqu*ici  est  Taérolithe  rapporté  de  la  campagne  du  Mexique  et  . 
qui  ne  pèse  pas  moins  de  sept  cent  quatre-vingts  kilogrammes.  Il 
existait  depuis  un  temps  immémorial  à  Charcas.  Sa  forme  est  celle 
d*un  tronc  de  pyramide  triangulaire ,  mesurant  1  mètre  de  hau- 
teur sur  47  centimètres.  Cest  un  échantillon  respectable  du  monde 
qui  nous  Ta  expédié. 

Il  résulte  de  plusieurs  centaines  d'analyses  dues  aux  chimistes 
les  plus  éminents^  que  les  météorites  n'ont  présenté  aucun  corps 
simple  étranger  à  notre  globle.  Les  éléments  qu'on  y  a  reconnus 
avec  certitude  jusqu'à  présent  sont  au  nombre  de  22.  Les  voici^  a 
peu  près  suivant  leur  quantité  : 

Le  fer  en  constitue  la  partie  dominante  ;  puis  viennent  : 

Le  magnésium;  —  le  silicium;  — l'oxygène;  —  le  nickel,  qui  est  le  principal 
compagnon  du  fer;  —  le  cobalt;  —  le  chrome;  —  le  manganèse;  —  le  titane;  — 
rétain;  —  le  cuivre;  —  Taluminium  ;  —  le  [lotassium;  —  le  sodium;  —  le  cal- 
cium; —  Tarsenic;  —  le  phosphore;  —  Tazote;  —  le  soufre;  —  des  traces  de 
chlore,  —   et   enfin   du   carbone  et  de  Thydrogène. 

Remarquons  à  ce  propos  avec  M.  Daubrée  que  les  roches  qui 
offrent  de  tels  traits  de  ressemblance  avec  les  météorites  appar- 
tiennent toutes  aux  régions  profondes  du  globe.  Ce  sont  des  masses 
éruptives,  de  nature  basique,  ou  des  laves,  ou  des  roches  pérido- 
tiques  dont  le  réservoir  est  situé  au-dessous  de  Tassise  granitique. 

D'après  Tétude  des  aérolithes,  et  surtout  l'examen  comparatif  de 
leurs  densités,  M.  Daubrée  a  pu  {Journal  des  Savants^  mai  18T() 
rétablir  théoriquement  la  planète  brisée  dont  ils  paraissent  des 
fragments,  car  ils  en  représentent  en  quelque  sorte  le  noyau  mor- 
celé (densité  3  à  8)  et  rien  de  Técorce  extérieure.  On  est  porté  par 
ces  considérations  à  voir  dans  cet  état  fragmentaire  la  destinée  ul* 
térieure  de  toute  planète,  lorsque  les  conditions  de  la  vie,  la  cha- 
leur, Thumidité,  n'existent  plus  dans  son  sein.  Ainsi  dans  notre 
système  planétaire  nous  aurions  les  documents  de  la  véritable 
Histoire  universelle.  Le  Soleil  représente  la  période  d'incandes- 
cence primitive,  la  Terre  la  période  du  règne  de  la  vie,  la  Lune  la 
décadence,  et  les  aérolithes  la  fin  des  mondes. 


CHAPITRE  X. 


LA  LUMIÈRE  ZODIACALE. 


Pour  compléter  notre  panorama  des  phénomènes  optiques  du 
ciel,  nous  donnerons  maintenant  notre  attention  à  cette  clarté 
nocturne  qui  illumine  vaguement  les  hauteurs  de  TAtmosphëre 
pendant  certaines  nuits  transparentes.  Comme  celle  des  étoiles 
filantes  et  des  bolides^  son  origine  vient  des  profondeurs  de  Tes- 
pace^  et  son  explication  appartient  déjà  à  Tastronomie;  mais  en 
se  révélant  dans  notre  ciel,  cette  lumière  météorique  nous  invite 
à  Texaminer  un  instant  ici. 

Après  le  coucher  du  soleil  dans  les  mois  de  janvier,   février, 
mars  et  avril,  et  avant   le    lever  de  cet   astre    dans  le    mois 
de  novembre,   la  voûte  céleste  présente  parfois  une  bande  de 
lumière  inclinée  à  Thorizon,  et  couchée  dans  le  zodiaque,  c'est-à- 
dire  dans  la  route  apparente  que,  par  son  déplacement  annuel^  le 
soleil  nous  semble  tracer  sur  le  ciel.   Cette  lumière  n'a  pas  été 
remarquée  par  les  anciens,  et  la  découverte  en  est  due  à  Childrey, 
çai  en  parle  dans  son  Histoire  naturelle  d'Angleterre,  publiée  vers 
'^59.  Mais  les  premières  recherches  scientifiques  faites  sur  ce 
fil^énomène  ne  remontent  qu'à  1683  et  sont  dues  à  J.  D.  Cassini. 
Lorsque  la  lumière  zodiacale  commence  à  apparaître,  le  soir 
après  le  coucher  du  soleil,  elle  se  mêle  près  de  l'horizon  aux  der- 
nières traces  de  la  lueur  crépusculaire,  et  la  réunion  de  ces  deux 
lumières  offre  l'aspect  d'un  cône  à  côtés  convexes.  Ce  cône  incliné, 
du  moins  dans  nos  climats,  a  sa  base  sur  l'horizon,  et  son  sommet 
i  une  certaine  hauteur*  au-dessus. 
Vers  Véquateur  cette  clarté  perd  rapidement  son  aspect  conique 
^  mesure  que  les  dernières  traces  du  crépuscule  disparaissent. 


210  LA     LUMIÈRE    ZODIACALE. 

et  quand  la  nuit  close  est  arrivée^  on  distingue  une  bande  de  lu- 
mière faisant  le  tour  entier  du  ciel  et  rendant^  pour  ainsi  dire, 
le  zodiaque  lumineux.  Parfois  cette  bande  est  visible^  sans  inter- 
ruption^  depuis  le  coucher  jusqu*au  lever  du  soleil.  Les  portions 
les  plus  rapprochées  de  la  place  du  soleil  dépassent  en  éclat  Tin- 
tensité  de  la  voie  lactée  ;  les  autres  parties  sont  faibles^  et  si  on 
les  aperçoit  dans  la  zone  intertropicale  c'est  grâce  à  la  grande 
limpidité  de  TAtmosphère  dans  ces  régions. 

La  lumière  zodiacale^  quand  on  peut  la  bien  voir^  comme  dans 
la  zone  intertropicale,  est  l'un  des  plus  beaux  phénomènes  cé- 
lestes. Sa  couleur  est  d'un  blanc  pur. 

Quelques  observateurs  en  Europe  ont  cru  quelquefois  lui  recon- 
naître une  teinte  rougeâtre.  Cette  teinte  n  a  rien  de  réel;  si  elle 
existait,  ce  serait  entre  les  tropiques  qu'on  la  distinguerait  le 
mieux,  car  la  coloration  devient  toujours  de  plus  en  plus  sensible 
avec  Tintensité.  On  a  confondu  avec  elle  les  dernières  traces  du 
crépuscule.  Sous  les  tropiques  mêmes,  aux  mois  de  janvier  et  de 
février  pour  le  tropique  du  Cancer,  elle  se  dresse  perpendiculai- 
rement à  Thorizon.  Alors,  quand  la  nuit  close  est  arrivée,  on  voit 
s'élever  à  l'occident  une  belle  colonne  blanche  verticale  dont  Taxe 
central  atteint  et  dépasse  même  en  intensité  les  parties  les  plus 
brillantes  de  la  Voie  lactée.  Sur  les  bords  de  cette  colonne,  la  lu- 
mière va  en  se  fondant  doucement  avec  la  faible  lueur  du  ciel. 
Elle  se  distingue  en  cela  de  la  Voie  lactée  dont  les  bords  en  cer- 
tains points  présentent  une  opposition  de  lumière  notable  avec  le 
fond  général,  comme  dans  le  trou  noir  de  la  Croix  du  sud,  nommé 
sac  à  charbon. 

Elle  n'est  pas  visible  en  Europe  pendant  l'été.  Cela  tient  à  j^a 
position  inclinée  sur  l'horizon  sud  que  rase  alors  la  partie  du  zo- 
diaque visible  la  nuit,  et  à  la  longueur  des  crépuscules.  C'est  en 
février  que  les  conditions  de  son  apparition  sont  le  mieux  réu- 
nies. Dans  les  contrées  chaudes,  le  peu  de  durée  des  crépuscules 
et  la  position  toujours  élevée  de  l'écliptique  permettent  d'observer 
le  phénomène  pendant  toute  Tannée.  Il  y  a  toutefois  des  période? 
de  maximum  de  beauté,  qui  répondent  toujours  aux  positions  du 
soleil  pour  lesquelles  le  zodiaque,  après  le  coucher  de  cet  astre  ou 
avant  son  lever,  s'élève  de  l'horizon  de .  manière  à  approcher  le 
.  plus  possible  du  zénith. 

Les  observations  de  Cassini  et  de  Mairan,  qui  ont  vu  quelque* 
fois  la  lumière  zodiacale  jusqu'à  plus  de  1 00^  du  soleil^  avaient 
indiqué  depuis  longtemps  que  ce  beau  phénomène  s*étend  au  delà 


LA    LUMIÈRE    ZODIACALE.  871 

de  lorbite  terrestre.  Humboldt  et  Brorsen  avaient  aussi  signalé  un 
filet  lumineux  unissant  le  phénomène  de  TËst  à  celui  de  FOuest. 
Examinons  maintenant  quelle  est  la  nature  de  cette  nébulosité 
qui  environne  le  Soleil.  Plusieurs  astronomes  du  dernier  siècle 
ont  pensé  qu*elle  n*était  autre  que  Tatmosphère  de  cet  astre^  la- 
quelle s'étendrait  à  une  immense  distance  dans  le  sens  de  son  équa- 
teur.  En  partant  de  considérations  géométriques^  Laplace  a  fait 
voir  que  cette  hypothèse  n*est  pas  admissible^  et  que  l'atmosphère 
solaire  ne  peut  pas  s'étendre  au  delà  de  la  limite  à  laquelle  la 
force  centrifuge  due  à  la  rotation  ferait  équilibre  à  lattraction  du 
soleil.  Dans  mes  calculs  relatifs  à  la  loi  du  mouvement  de  rotation 
des  corps  célestes^  j'ai  trouvé  que  c'est  à  une  distance  du  Soleil 
égale  à  36  fois  son  demi-diamètre  que  la  force  centrifuge  développée 
par  sa  rotation  égale  la  pesanteur  des  dernières  particules  atmo- 
sphériques  vers  lui.    Il  est  mathématiquement  impossible  que 
Tatmosphère  solaire  s'étende  ait  delà.  Ce  n'est  pas  la  moitié  de  la 
distance  de  Mercure  au  Soleil^  et  ce  n'est  que  la  G""  partie  de  la 
distance  à  laquelle  gravite  la  Terre^  car  nous  sommes  éloignés  à 
214  fois  le  demi'diamètre  de  l'astre  gigantesque  qui  nous  éclaire. 
Donc  la  lumière  zodiacale  qui  s'étend  au  delà  de  l'orbite  terrestre 
nest  pas  une  atmosphère  du  Soleil. 

Les  physiciens  ont  reconnu  que  toutes  les  lumières  réfléchies^ 
ou,  en  d'autres  termes,  les  lumières  empruntées,  ont  acquis  les 
propriétés  particulières  à  la  polarisation;  mais  que  toutefois  ces 
propriétés  peuvent  se  trouver  dissimulées  dans  le  cas  où  la  réflexion 
provient  non  d'un  gaz  ou  d'une  surface  continue,  mais  d^une  série 
de  particules  distinctes,  comme  dans  les  nuages,  par  exemple,  qui 
sont  composés  de  globules  d'eau. 

La  lumière  zodiacale  n*étant  pas  polarisée,  il  en  résulte 
ou  qiie  cette  lumière  n'est  pas  réfléchie  et  vient  directement 
d'une  matière  lumineuse  par  elle-même,  ou,  si  elle  provient  du 
Soleil,  qu'elle  résulte  de  la  réflexion  de  la  lumière  de  cet  astre 
par  une  multitude  de  corpuscules  n'ayant  entre  eux  aucune  con- 
nexion, mais  obéissant  comme  toute  matière  aux  lois  de  la  gravi- 
tation universelle,  c'est-à-dire  circulant  autour  du  Soleil  en  décri- 
vant des  orbites  elliptiques  comme  les  planètes  ou  les  comètes. 
Or,  si  la  lumière  zodiacale  provenait  d'une  matière  lumineuse  par 
elle-même,  la  propriété  d'être  lumineuse  n'empêcherait  pas  cette, 
substance  de  réfléchir  en  outre  une  certaine  quantité  de  lumière 
solaire,  de  telle  sorte  qu'on  apercevrait  des  traces  de  polarisation 
dans  la  lumière  zodiacale,  du  moment  où  elle  ne  serait  pas  corn- 


272  LA     LUMIÈRE     ZODL\GALE. 

posée  (le  corpuscules  distincts.  Donc,  dans  tous  les  cas,  nous  pou- 
vons regarder  comme  un  fait  démontré  qu'elle  est  due  à  des  cor- 
puscules sans  connexion  entre  eux  et  circulant  suivant  les  lois  de 
la  gravitation  autoiu*  du  Soleil  qui  les  éclaire.  Vu  la  faible  inten- 
sité de  la  lueur  qu'ils  répandent,  il  est  peu  probable  qu'ils  possè- 
dent en  outre  aussi  une  lumière  propre. 

Nous  venons  de  voir,  dans  le  chapitre  précédent,  que  des  lour- 
l)illons  de  petites  masses  gazeuses  circulent  autour  du  Soleil,  et  don- 
nent naissance  aux  étoiles  fdantes  lorsqu'elles  rencontrent  laplanète 
terrestre  sur  leur  passage.  Nous  avons  vu  également  que  les  boli- 
des et  les  aérolithes  donnent  le  témoignage  évident  et  palpable  de 
de  l'existence  d'une  quantité  de  matériaux  cosmiques  en  fragments 
minuscules  disséminés  dans  l'esjiace  planétaire.  En  réunissant  ces 
diverses  données  de  1  astronomie  contemporaine,  nous  arrivons  à 
penser  que  le  système  planétaire  ne  se  compose  pas  seulement  des 
grands  cor[)s  célestes  que  nous  avons  coutume  déconsidérer,  mais 
encore  de  pièces  innombrables  circulant  autour  du  Soleil  suivant 
l'ellipse  de  Kepler,  et  distribuées  surtout  dans  le  sens  du  zodiaque, 
comme  les  corps  principaux.  La  meilleure  hypothèse  que  nous 
[)uissions  donner  aujourd'hui  de  la  lumière  zodiacale,  c'est  donc 
de  Noir  en  elle  1  image  de  ct's  innombrables  corpuscules  gravitant 
dans  le  plan  zodiacal  comme  une  immense  nébulosité  lenticulaire. 

Mon  collègue  et  ami  E.  Liais,  qui  déjà,  il  y  a  dix  ans,  avant 
la  théoi'ie  cométaire  des  étoiles  filantes,  a  indiqué  cette  connexion 
probable,  ajoutait,  d'après  l'opinion  de  Mayer  et  de  plusieurs 
physiciens  célèbres  ,  que  cette  lumière  aurait  pour  nous  une 
importance  plus  grande  encore,  car  elle  ne  serait  rien  moins 
que  la  cause  (h^  la  chaleur  et  de  la  lumière  du  Soleil.  Quelques- 
uns  des  corpuscules  dont  elle  est  composée  tomberaient  sans 
cesse  à  la  surface  de  cet  astre,  par  suite  de  l'action  des  planètes 
qui  les  dérangeraient  de  leurs  orbites.  Là,  leur  vitesse  s'anéan- 
tirait en  se  transformant  en  chaleur,  comme  il  arrive  toujours 
dans  les  frottements  ([ui  détruisent  les  vitesses.  EchauCFée  parées 
chutes,  ratmosi)hère  solaire  atteindrait  une  température  qui  la 
rendrait  lumineuse,  dans  sa  réi^iou  movenne  surtout.  C'est  en 
efïet  dans  cette  région  moyenne  que  s'opérerait  la  plus  grande 
distribution  de  mouvement,  car  les  couches  supérieures,  vu  leur 
faible  densité,  s  échautVeraient  à  un  moindre  degré,  et  les  cou- 
ches inférieures  ne  recevraient  que  des  corpuscules  déjà  réduits 
en  poussière  ou  en  ^apeur  et  dont  la  vitesse  aurait  été  presque 
complètement  anéantie  dans  la  région  n](»yenne. 


LA    LUMIÈRE    ZODIACALE.  273 

La  théorie  de  Mayer  explique  fucilement  pourquoi  le  Soleil  est 
plus  chaud  à  son  équateur  qu'à  ses  pôles.  Eu  efîet,  la  lumière  zo- 
diacaJe  forme  un  anoeau  aplali  dont  la  grande  dimension  coïn- 
cide presque  avec  le  plan  de  l'équateur  solaire. 

La  même  théorie  explique  aussi  facilement  la  périodicité  des 
taches  solaires.  En  efTet,  les  corpuscules  de  la  lumière  zodiacale, 
obéissant  aux  lois  de  la  gravitation,  ne  peuvent  tomber  dans  le 


Soleil  que  par  l'effet  de  leurs  perturbations  planétaires.  Il  doitdonc 
eiister  dans  leurs  chutes  des  périodes  dépendant  des  révolutions 
de  toutes  les  planètes,  et  surtout  de  celle  de  la  plus  puissante 
d'entre  elles,  Jupiter.  Cette  variation  périodique  des  chutes  donne 
lieu  à  une  variation  semblable  de  la  quantité  de  chaleur  produite 
et  par  conséquent  à  une  périodicité  des  taches  et  des  facules  —  pé- 
riodicité de  onze  années  environ. 


274  LA    LUMIÈRE    ZODIACALE. 

D'un  autre  côté^  les  corpuscules  en  entrant  dans  latmosphère 
solaire  doivent  y  développer  de  l'électricité,  par  suite  de  leurs  frot- 
tements contre  les  particules  solides  ou  liquides  delà  photosphère: 
ce  qui  explique  la  curieuse  relation  remarquée  entre  la  période  des 
taches  du  Soleil  et  celle  des  variations  diurnes  de  la  boussole  à  la 
surface  de  la  Terre,  variations  provenant  du  magnétisme  solaire. 

Il  est  possible  que  les  aérolithes,  au  nombre  de  milliards  de 
milliards,  distribués  dans  toute  Tétendue  du  système  planétaire^ 
et  principalement  dans  le  plan  général  du  mouvement,  c'est-à-dire 
dans  le  plan  du  zodiaque,  les  bolides,  les  étoiles  filantes,  corpus- 
cules solides  ici,  liquides  là,  gazeux  plus  loin,  ne  forment  qu*une 
même  espèce  générale  de  corps  célestes  fragmentaires  ;  que  la  zone 
dans  laquelle  ils  gravitent  principalement  se  manifeste  à  nous  par 
la  réflexion  vague  de  la  lumière  solaire  et  constitue  la  lumière 
zodiacale;  et  qu'en  tombant  sur  Tastre  radieux  ces  corpuscules 
soient  l'origine  des  taches  et  servent  à  entretenir  la  chaleur  de 
l'immense  foyer,  allumé  sans  doute  par  une  force  chimique  tou- 
jours renouvelée  aussi  :  la  dissociation. 

Si  ce  tourbillon  de  corpuscules  ne  circule  pas  autour  du  Soleil 
même,  ce  qui  n'est  pas  encore  prouvé,  il  circule  autour  de  la 
Terre,  et  peut-être  de  loin  fait-il  l'effet  de  l'anneau  de  Saturne. 

L^apparition  de  la  lumière  zodiacale  est  assez  rare  en  France  :  on  ne  la  voit 
guère  distinctement  qu*une  fois  ou  deux  chaque  année,  et  c'est  en  février.  Elle 
s'est  montrée  à  Paris  avec  une  intensité  très-remarquable  le  20  février  der- 
nier (1S71),  et  je  Ta!  observée  attentivement  pendant  toute  sa  durée  (6^,50"*  à 
7'',ao<").  Sous  la  forme  de  fuseau  qu'elle  revêt  toujours,  elle  mesurait  IS  degrés 
de  largeur  à  sa  base,  à  Thorizon,  et,  s'élevant  obliquement  le  long  du  zodiaque, 
se  terminait  en  pointe  avant  d'atteindre  les  Pléiades.  De  la  place  du  Soleil,  couché 
depuis  une  heure  et  demie,  à  l'extrémité  du  fuseau,  elle  mesurait  86  degrés  de 
longueur  totale;  sa  partie  visible  au-dessus  de  l'horizon  mesurait  63  degrés. 

L'appréciation  de  son  intensité  a  été  d'autant  plus  facile  que  l'atmosphère  de 
Paris  était  à  peine  éclairée,  en  raison  de  l'absence  du  gaz.  Calme  et  immobile, 
cette  lumière  était  bien  différente  des  lueurs  palpitantes  de  l'aurore  boréale.  Le 
fuseau  était  beaucoup  plus  intense  dans  sa  région  médiane  que  sur  ses  bords,  et 
beaucoup  plus  à  sa  base  que  vers  sa  pointe.  La  teinte,  environ  une  demi-fois  plus 
brillante  que  celle  de  la  Voie  lactée,  était  un  peu  plus  jaune.  Les  plus  petites 
étoiles  étaient  perceptibles  à  travers  ce  voile,  tandis  que  dans  Taurore  boréale  du 
2k  octobre  précédent,  les  brillantes  de  la  Grande-Ourse  avaient  été  éclipsées. 

Le  ciel  se  voila  peu  à  peu,  et  à  8  heures  des  nuages  empêchèrent  de  suivre  l'a- 
baissement du  cône  lumineux  vers  l'horizon.  Le  lendemain  ^1,  le  ciel  fut  couvert 
après  le  coucher  du  soleil;  et,  à  partir  du  22,  la  clarté  du  croissant  lunaire  s'op- 
posa à  toute  observation.  (J'en  ai  donné  la  description  dans  les  Comptes  rendm  de 
V Académie' des  sciences  du  27  février  1871.) 


CHAPITRE  XL 


ACTION  GÉNÉRALE  DE  LA  LUMIÈRE  DANS  LA  NATURE. 


Nous  venons  d'assister  au;c  jeux  variés  de  la  Lumière  dans  le 
monde  atmosphérique,  et^  en  disséquant  les  phénomènes  optiques^ 
nous  nous  sommes  rendu  compte  de  leur  mode  de  formation  et 
de  leur  nature.  Ce  panorama  général  des  œuvres  de  la  Lumière 
serait  incomplet  si  nous  ne  pénétrions  un  instant  dans  la  fonction 
grandiose  et  profonde  de  cet  agent  sur  la  vie  terrestre  tout  entière. 
Car  la  Lumière  est  la  force  qui  soutient  dans  Tinfinî  la  splendeur  de 
cette  vie,  elle  est  le  charme  et  la  parure  de  la  terre,  elle  est  pour 
nous  le  premier  élément  de  toute  existence;  mais  les  jeux  que 
nous  venons  de  saluer  ne  sont  encore  que  des  sourires  passagers 
sur  ce  visage  toujours  ami  qui  du  haut  des  cieux  laisse  les  rayons 
de  son  regard  illuminer  ce  monde  obscur.  Sans  elle/le  globe  rou- 
lerait dans  les  ténèbres  d'une  nuit  inféconde  et  glacée;  avec  elle, 
tout  se  meut  dans  la  joie  et  dans  Téternelle  vie. 

Il  y  a  des  mondes  qui  ne  sont  point  gratifiés  de  cette  divine  lu- 
mière blanche  à  laquelle  la  nature  terrestre  doit  son  infinie  variété 
de  couleurs,  de  nuances  et  d*aspect;  il  y  a  des  mondes  éclairés 
par  des  soleils  verts  sans  autre  teinte,  par  des  soleils  rouges,  ne 
donnant  à  leurs  campagnes  que  cette  seule  couleur;  par  des  soleils 
bleusy  violets,  ne  versant  à  leur  surface  que  des  rayons  toujours 
colorés  de  la  même  teinte*  D'autres  mondes  sont  éclairés  par  deux 
ou  trois  soleils  à  la  fois,  brillant  chacun  d*une  couleur  propre  et 
se  succédant  ou  se  rassemblant  sur  Thorizon.  Le  spectacle  du  ciel 
nous  montre  ainsi,  par  comparaison,  que  sur  cette  terre,  toutefois, 
quelque  modeste  qu*elle  soit  d'ailleurs,  nous  ne  sommes  pas  les 


276    ACTION    DE    LA    LUMIÈRE    DANS    LA    NATURE. 

moins  privilégiés^  puisque  notre  soleil  blanc  nous  dispense  toutes 
les  variétés  possibles  de  la  lumière  multicolore. 

La  force  lumineuse  répandue  par  Téclatant  Soleil  dans  TAtmo- 
sphère  terrestre  règne  en  souveraine  sur  la  planète  à  laquelle  elle  dis- 
tribue ses  saisons  et. ses  jours;  elle  tisse  de  ses  mains  délicates  le 
léger  et  tendre  organisme  des  plantes^  et  c'est  surtout  son  action 
sur  le  monde  végétal  qui  doit  commander  ici  notre  attention. 

Nous  pourrions  nous  intéresser  à  mettre  en  évidence  ici  lesthé- 
tique  du  règne  de  la  Lumière  sur  la  nature  animée  :  voir  les  fleurs 
douces  et  inconscientes^  se  tourner  instinctivement  vers  le  jour 
comme  Tenfant  au  berceau,  et  se  donner  en  modèles  à  Thumanité 
consciente  qui  trop  souvent  ne  se  sert  de  sa  volonté  que  pour  re- 
culer vers  les  ténèbres;  nous  pourrions  assister  au  sommeil  et  au 
réveil  des  plantes^  admirer  leur  incroyable  énergie  pour  habiter 
dans  la  clarté^  et  nous  inspirer  de  lexquise  souveraineté  de  cette 
puissance  sur  la  nature  entière.  Mais  le  spectacle  le  plus  im- 
portant à  considérer  ici^  c'est  d  apprécier  le  mieux  possible  les 
quantités  de  travail  représentées  par  l'action  permanente  de  cet 
agent  dans  l'Atmosphère  sur  les  plantes. 

La  Lumière  est  indispensable  à  la  vie  végétale,  et  si  certaines 
plantes  peuvent  croître  pendant  quelque  temps  dans  l'obscurité, 
elles  sont  languissantes  et  étiolées,  et  ne  peuvent  parcourir  les 
différentes  phases  de  leur  existence. 

Les  éléments  les  plus  essentiels  qui  constituent  les  plantes  sont 
le  carbone,  l'hydrogène,  l'oxygène,  auxquels  on  peut  joindre 
l'azote,  si  Ion  fait  abstraction  des  substances  telles  que  le  silicium, 
le  phosphore,  le  soufre,  ainsi  que  des  bases,  comme  la  potasse,  la 
soude,  la  chaux,  etc.,  qui  ne  s'y  trouvent  qu'en  faibles  proportions. 
Ces  quatre  substances  se  rencontrent  dans  l'Atmosphère  ;  les  trois 
dernières  sont  fixées  dans  les  plantes,  lors  du  mouvement  de  la 
sève,  par  des  réactions  chimiques  dont  nous  n'observons  que  le  ré- 
sultat final;  le  carbone  est  fourni  par  l'acide  carbonique  de  l'air,  et 
c'est  la  lumière  qui  détermine  l'action  en  vertu  de  laquelle  il  s'ac- 
cumule dans  les  végétaux. 

D'après  les  expériences  faites  par  M.  Boussingault  du  mois  de 
juin  au  mois  d'août  1865,  entre  huit  heures  du  matin  et  cinq 
heures  du  soir,  dans  des  atmosphères  riches  en  acide  carbonique, 
1  mètre  carré  de  feuilles  de  laurier  a  donné  en  moyenne  par  jour  : 
à  la  lumière,  acide  carbonique  absorbé,       1  litre  1 08; 
à  lobscurité,  id.  dégagé,       0   —   070. 

Le  rapport  des  deux  quantités  esta  peu  près  celui  de  16  à  1,  c'est- 


LA    LUMIÈRE    ET    LES    PLANTES.  877 

à-dira  qu'avec  ces  feuilles  la  décomposition  de  Tacide  carbo- 
nique à  la  lumière  a  été  seize  fois  plus  vive  en  moyenne  que  ré- 
mission de  ce  gaz  à  1* obscurité. 

En  analysant  une  certaine  quantité  de  feuilles  avant  Tinsolation, 
pais  une  même  quantité  après^  c'est-à-dire  en  dosant  tous  les  élé- 
ments de  la  plante^  on  trouve  que  sous  Faction  de  la  lumière  il  y 
a  sensiblement  autant  d*oxygène  émis  que  d*acide  carbonique  éli> 
miné. 

En  analysant  complètement  des  quantités  équivalentes  de  feuilles 
avant  et  après  Tinsolation^  ainsi  que  l'atmosphère  dans  laquelle  elles 
se  trouvaient^  on  a  constaté  que  dans  Faction  de  la  lumière  sur 
les  feuilles  il  n*y  a  ni  absorption  ni  émission  d*azote. 

Il  résulte  de  là  que  dans  Faction  lumineuse  Fazote  de  Fair  ne 
se  fixe  pas  dans  les  feuilles^  et  que  celui  qui  se  trouve  assi- 
milé aux  végétaux  provient  des  composés  ammoniacaux  ou  des 
matières  transportées  dans  le  végétal  pendant  la  circulation  de  la 
sève. 

La  lumière  détermine  la  coloration  verte  des  feuilles  et  des  tiges; 
les  autres  parties  du  tissu  végétal^  telles  que  les  fleurs  alix  teintes 
si  variées  et  si  riches^  et  les  fruits  eux-mêmes,  ne  doivent  aussi 
leur  couleur  qu'à  son  action.  On  pourrait  dire  que  toutes  les 
nuances  végétales  sont  produites  par  elle^  soit  en  vertu  d'une  ac- 
tion directe  exercée  par  les  rayons  lumineux^  soit  eu  raison 
d'effets  secondaires^  c'est-à-dire  de  réactions  qui  se  passent  dans 
les  tissus  végétaux  pendant  l'acte  de  la  végétation,  car,  par  exem- 
ple, beaucoup  de  fleurs  sont  colorées  au  moment  où  elles  s'épa- 
nouissent. L'enveloppe  des  fruits  donne  lieu,  comme  les  fleurs,  à  des 
effets  de  coloration  sous  l'influence  de  la  lumière.  On  sait  en  effet 
que  les  couleurs  rouges  des  pêches  ne  sont  dues  qu'à  cette  in- 
fluence, ainsi  que  ces  tons  jaunes  et  rouges  des  pommes,  du 
I  raisin  et  d'un  grand  nombre  de  fruits. 

Il  en  est  de  même  dans  le  règne  animal.  La  vivacité  des  cou- 


leurs  des  plumes  des  oiseaux  et  de  la  fourrure  des  bêles  fauves 
va  en  décroissant  des  tropiques  aux  régions  polaires.  L'homme 
des  champs  est  bronzé;  le  citadin  reste  pâle;  le  prisonnier 
offre  à  la  pitié  publique  un  teint  languissant  et  décoloré. 

Il  est  très -remarquable  de  voir  que  c'est  par  suite  de  la  présence 
d'une  très-petite  quantité  d'acide  carbonique  dans  l'Atmosphère  et 
/  dans  le  sol  végétal,  que  l'assimilation  du  carbone  a  lieu  à  la  sur- 

face de  la  terre.  Si  l'on  s'en  tient  à  FAtmosphère  seule,  on  estime 
en  moyenne  à  j^i^  du  volume  de  Fair  le  volume  du  gaz  acide 


278    ACTION    DE    LA    LUMIÈRE    DANS    LA    NATURE. 

carbonique  qui  existe  à  un  moment  donné  dans  Tenveloppe  ga- 
zeuse de  la  terre.  En  supposant  que  lacide  carbonique  soit  répandu 
partout  en  même  proportion^  comme  le  poids  de  TAtmosphère 
équivaut  au  poids  d*une  couche  d'eau  de  1 0  met.  33  cent,  répan- 
due sur  la  surface  de  la  Terre^  le  poids  du  carbone  contenu  dans 
Tacide  carbonique  existant  dans  Tair  équivaut  à  celui  d^une  couche 
de  houille,  supposée  en  carbone  pur,  qui  aurait  1  millimètre  \  d'é- 
paisseur et  qui  envelopperait  le  globe.  Cette  quantité  est  très- 
minime,  et  cependant  c'est  elle  qui  fournit  le  carbone  qui  se  fixe 
à  chaque  instant  dans  les  végétaux.  On  doit  ajouter  que  la  perte  de 
l'acide  carbonique  est  compensée  à  chaque  instant  par  les  quanti- 
tés du  même  gaz  que  le  sol  peut  émettre  lors  de  la  décomposition 
des  matières  organiques,  ainsi  que  par  l'acide  carbonique  qui  pro- 
vient de  la  respiration  des  animaux. 

On  peut  avoir  une  idée  de  la  quantité  de  travail  déterminée  par 
l'action  de  la  lumière  solaire  sur  la  végétation  et  dont  on  pourrait 
trouver  l'équivalent  lors  de  la  combustion  des  végétaux,  en  éva- 
luant la  quantité  de  carbone  fixée  pendant  un  temps  donné  par  les 
végétaux.  C'est  Timage  que  nous  avons  déjà  évoquée  en  nous  oc- 
cupant de  la  vie  (Liv.  I,  chap.  vi   p.  100). 

Dans  nos  climats  tempérés,  1  hectare  de  forêt  produit  une 
couche  de  houille  qui  aurait  environ  -^  de  millimètre  d'épais- 
seur ;  comme  on  vient  de  voir  que  l'acide  carbonique  qui  se  trouve 
dans  l'air  donnerait  à  un  moment  donné  une  couche  de  houille 
dix  fois  plus  épaisse  si  tout  le  carbone  qu'il  contient  venait  à  être 
fixé  sur  le  sol,  il  en  résulte  que  si  toute  la  surface  du  globe  était 
couverte  d'une  végétation  égale  à  celle  des  forêts  et  que  l'acide 
carbonique  absorbé  ne  se  renouvelât  pas,  au  bout  de  dix  ans  en- 
viron l'air  en  serait  entièrement  dépouillé. 

Si  l'on  suppose  donc  que  la  végétation  soit  la  même  pendant 
toute  l'année,  la  quantité  de  carbone  fixée  par  les  arbres  par  hec- 
tare serait  de  4320  kilogrammes. 

Ce  nombre  est  relatif  à  notre  pays;  dans  les  régions  équato- 
riales,  où  la  végétation  est  plus  active,  il  serait  certainement  su- 
périeur. Si  l'on  considère  les  autres  espèces  de  culture,  la  pro- 
portion de  carbone  fixée  annuellement  peut  être  également  plus 
grande.  Ainsi  on  a  reconnu  que  pendant  une  année,  dans  une 
prairie  bien  fumée,  il  se  forme  par  hectare  3500  kilog.  de  carbone 
fixés  dans  les  plantes,  et  la  culture  des  topinambours  a  donné 
/^chifTre  le  plus  élevé)  la  quantité  de  6310  kilog.  On  peut  donc 
considérer  comme  variant  de  1500  à  6000  kilog.  la  proportion 


LA    LUMIÈRE    ET    LES    PLANTES.  279 

de  carbone  fixée  annuellement  par  hectare  des  diverses  cultures 
dans  les  régions  tempérées^  et  cela  par  Taction  de  la  Lumière  sur 
les  différents  végétaux. 

D*après  cela^  si  l'on  cherche  combien  cette  quantité  de  carbone 
donnerait  de  chaleur  en  brûlant^  on  aura  une  idée  de  la  quan- 
tité du  travail  produit  par  la  Lumière  sur  les  végétaux  à  la  surface 
du  globe.  Gomme  1  kilog.  de  carbone  fournit  8000  unités  de 
chaleur^  c*est-à-dire  la  quantité  de  chaleur  qui  échaufferait  de 
1  degré  8000  kilogrammes  d*eau^  les  nombres  ci-dessus  donnent 
ces  quantités  de  chaleur  comme  variant  de  1 2  000  000  à  48  000  000. 
En  prenant  le  chiffre  de  24  millions  pour  la  moyenne^  on  voit 
qu'en  France  seule  l'action  annuelle  de  la  Lumière  sur  la  végéta- 
tion correspond  à  un  incendie  de  16G  millions  de  kilos  de  char- 
bon! Sur  l'Europe  entière,  c'est  un  feu  de  3000  milliards  de 
kilos!  Sui^la  planète  entière,  une  combustion  de  40000  mil- 
liards I 

Cependant  la  quantité  de  travail  fournie  par  les  rayons  lumi- 
neuœ  du  Soleil  pendant  l'acte  de  la  végétation  dans  nos  climats, 
et  qui  se  trouve  emmagasinée  dans  les  plantes  pour  être  utilisée 
ensuite  lors  de  la  combustion  ou  de  l'emploi  de  ces  matières, 
est  incomparablement  inférieure,  comme  nous  le  verrons,  à  l'ac- 
tion calorifique  produite  par  l'influence  de  ces  mêmes  rayons  ! 

Un  homme  de  trente  à  quarante  ans  fournit  dans  l'acte  de  la  respi- 
ration une  quantité  d'acide  carbonique  qui  équivaut  à  celle  donnée 
par  la  combustion  de  1 1  grammes  de  carbone  par  heure;  une  femme 
du  même  âge  donne  7  grammes  de  ce  gaz  :  on  peut  donc  admettre 
en  moyenne  9  gr.  par  personne.  Il  résulte  de  là  qu'en  vingt-quatre 
heures  une  personne  fournit  une  quantité  d'acide  carbonique  équi- 
valant à  21 6  grammes,  et  que  vingt-trois  personnes  produisent 
dans  le  même  temps,  par  l'acte  de  la  respiration,  la  quantité  de 
carbone  qui  est  fixée  en  moyenne  pendant  l'année  par  la  végétation 
d'un  hectare  de  forêt. 

Ce  résultat  curieux  n'est  pas  identique  pour  toutes  les  cultures, 
car,  par  exemple,  un  hectare  de  nos  plantureuses  prairies  donne 
une  fixation  de  carbone  égale  à  la  quantité  qui  sortirait  des  lèvres 
de  46  personnes.  Mais  quels  que  soient  les  détails,  la  vue  d'en- 
semble est  cet  échange  permanent  d'atomes  entre  le  règne  végétal 
et  nous-mêmes,  cette  organisation  de  Téquilibre  de  l'Atmosphère 
par  l'opposition  même  de  la  fonction  organique  des  deux  règnes. 
Nous  le  voyons  une  fois  de  plus,  une  loi  profonde  établit  sur  notre 
planète  une  fraternité  cabsolue  entre  tous  les  êtres,  et  cette  fraternité 


280    ACTION    DE    LA    LUMIÈRE    DANS    LA    NATURE. 

se  développe  dans  Thistoire  de  la  nature  90us  la  protection  active 
et  incessante  de  la  Lumière. 

L*importance  du  rôle  de  la  Lumière  dans  la  nature^  le  désir  de 
connaître  ses  variations  d'intensité  suivant  les  jours  de  Tannée; 
m'avaient  fait  depuis  longtemps  songer  à  la  mesurer  par  un  pro- 
cédé mécanique  quelconque.  Un  fait  particulier  de  mes  excur- 
sions aéronautiques  me  força  plus  spécialement  à  m'occuper  de  ce 
point;  c'est  celui-ci.  Toutes  les  fois  que  je  traversais  des  nuages^ 
j'étais  singulièrement  surpris  de  l'accroissement  de  clarté  qui  se 
produit  lorsqu'on  est  plongé  dans  leur  sein  et  qu'on  s'élève  vers 
leur  surface  supérieure.  Parfois  même  la  lumière  difTuse  qui  règne 
sous  un  ciel  couvert  est  si  faible^  quoique  nous  ne  le  remarquions 
paS;  que  l'œil  est  véritablement  ébloui  lorsque  ayant  pénétré  de 
quelques  centaines  de  mètres  dans  l'épaisseur  d'un  nuage^  il  ap- 
proche de  l'air  lumineux  supérieur  à  ce  sombre  couvercle  si  sou- 
vent étendu  au-dessus  de  nos  têtes.  J'ai  voulu  mesurer  cette  varia- 
tion de  lumière;  mais  la  chose  n'était  pas  facile. 

Il  n'y  a  pas  encore  d'instrument^  pour  la  lumière^  analogue  au 
thermomètre  pour  la  chaleur^  ou  au  baromètre  pour  la  pression 
atmosphérique.  On  ne  connaît  pas  de  substance  qui  oscille  avec 
l'intensité  de  la  lumière  ou  subisse  des  variations  instantanées. 
J'avais  d'abord  cherché  quelque  procédé  susceptible  d'imiter  le 
jeu  de  la  pupille  de  l'oeil^  qui  se  contracte  ou  se  dilate  suivant 
l'intensité  de  la  lumière;  mais  mes  recherches  furent  infructueuses. 

Enfin;  j'imaginai;  faute  de  mieuX;  de  prendre  une  substance  qui 
puisse  s'impressionner  en  proportion  de  la  quantité  de  lumière  à 
laquelle  on  l'exposC;  et  garder  cette  impression  afin  qu*on  puisse 
comparer  les  intensités  lumineuses  ainsi  enregistrées. 

J'ajouterai;  puisque  je  suis  conduit  à  parler  de  ces  recherches, 
qu'un  habile  horloger  de  la  marine  de  l'État,  M.  Lecoq  d'Arçen- 
teuil;  voulut  bien  essayer  de  construire  sur  mes  indications  un  pe- 
tit appareil  portatif;  donnant  la  variation  de  l'intensité  de  la  lumière. 
Voici  comment  nous  avons  imaginé  de  construire  cet  appareil. 

Le  papier  nitrate  peut  servir  de  substance  impressionnable.  L'n 
mouvement  d'horlogerie  met  en  mouvement;  dans  une  boite  de 
cuivrC;  un  cylindre  sur  lequel  est  enroulée  une  bande  de  papier 
sensibilisé.  La  botte  se  place  sur  une  table;  à  sa  partie  supérieure 
est  réservée  une  petite  fenêtre,  ouverture  par  laquelle  passe  la  lu- 
mière; et  dont  la  largeur  est  calculée  sur  le  diamètre  du  cylindre. 
Celui-ci  tourne  autour  d'un  axe  central;  soit  en  une  heure,  pour 
les  observations  délicates  et  rapides,  soit  en  douze  heures.  En  pas- 


*s 


ESSAIS    DE    PHOTOMÉTRIE. 

La  teinte  est  en  proportion  invera  de  l'intensité  de  la  Lumière.) 
Lumière  du  Ciel  au  lever  du  soleil. 

%h         10»       ^c*       30-       40"      SO"       «^         1  "•       2u"       30-       4t)»       50-         1^ 


±^ 


_! (  ' 


ï^-jat' 


Passage  d*un  nuage  sur  le  soleil. 

10"»  15-  3C-  45-  11»' 


midi 


TraTersée  d*une  couche  de  nuages  en  ballon. 


Luaôére  diffate  inférieare.    Entrée  dans  le  nnage. 


Au-dessus  des  nuages. 


«il 


Journée  d'été,  Ciel  pur. 
B^  midi  3^ 


■^^*? 


minuit 


Mfioit 


S" 


Journée  d'hiver,  Ciel  couvert. 
9^  midi  3i> 


'ÎIÎ--^    ;:'.:«• 


9'' 


minuit 


Matinée  de  brouillard  (4  mai  1868).  Paris,  Palais-Royal. 
10^  11^  midi  ii>  2>> 


-nm 


II' 


l«k 


If 


I0fc,30 


L'ficlipse  du  siège  de  Paris  (22  décembre  1870). 
ï|k        11^.30       midi       iî'«,3o        !»•  i'',30         a"» 


ir  !'♦•     I     i%* 

C-  nuni\e-m*n\ 


H'  I 

Uiïifn 
àe  Vit  |ip»«. 


II*      I      il» 

Fin 
de  I  éi-lip««. 


2fc,S0 


!!• 


S»» 


I 


MESURE    DE    LA    LUMIÈRE.  283 

sant  sous  la  fenêtre  le  papier  préparé  sMmpressionne  plus  ou  moins 
suivant  l'intensité  de  la  lumière  qui  agit  sur  lui. 

L^appareil  est  orienté  au  sud  dans  les   observations   à  terre. 
Au  lever  du  soleil^   le  papier  perd    un  peu  de   sa  blancheur. 
A  mesure  que  le  soleil  est  moins  oblique^  il  noircit  plus  vite  et 
davantage.  Si  des  nuages  passent  sur  lastre  radieux  et  assom- 
brissent rAtmosphère,  il   reste  blanc  ou   gris  pâle  pendant  la 
durée  du  passsge.  Si  le  ciel  reste  couvert  toute  la  journée^  les 
douze  bandes  horaires^  ou  la  bande  diurne  de  douze  heures,  don- 
nait Tintensité  relative  de  la  lumière  qui  a  pénétré  les  nuages. 
S  il  pleut,  le  papier  est  sensiblement  rougi  par  l'humidité.  S*il  n'y 
a  qu'une  heure  ou  deux  de  ciel  couvert  dans  la  journée,  le  papier 
est  moins  noirci  pendant  cette  période.  En  dosant  le  bain  d'ar- 
gent, on  peut  donner  au  papier  toute  la  sensibilité  désirable.  On 
voit,  sans  autres  détails,  que  cet  appareil  donne  par  la  série  de  ses 
indications  Tétat  diurne  et  horaire  de  la  lumière,  la  variation  de 
l'Atmosphère,  le  lever  et  le  coucher  du  soleil,  leur  valeur  lumi- 
neuse, la  durée  du  jour  réel  et  son  intensité  à  midi.  Comparé  aux 
indications  du  thermomètre  pour  la  chaleur,  de  l'hygromètre  pour 
rhumidité  et  du  baromètre  pour  le  déplacement  de  Tair,  il  com- 
plète Tenregistrement  de  l'action  des  forces  de  la  nature  sur  la  vie 
végétale  et  animale. 

En  ballon,  cet  appareil,  placé  horizontalement,  m'a  indiqué  les 
variations  d'intensité  de  la  lumière  suivant  les  heures,  les  hauteurs, 
Tétatdu  ciel,  et  surtout,  ce  que  j'avais  désiré,  la  modification  ap- 
portée par  les  nuages  dans  la  distribution  de  la  lumière  dans 
{Atmosphère. 
J'ai  donné  à  cet  instrument  le  nom  de  photomètre. 
On  a  par  la  planche  précédente  un  exemple  des  essais  que  j'ai  en- 
trepris depuis  plusieurs  années  sur  ce  sujet,  et  de  l'utilité  qu'il  est 
permis  d'en  espérer  pour  l'avenir.  C'est  le  fac-similé  de  diverses 
Ittodes  de  papier  sensibilisé  exposées  au  photomètre.  I^  première 
est  celle  du  20  mars  1 868  :  on  voit  la  lumière  s'accuser,  dès  avant 
le  lever  du  soleil,  par  un  ciel  pur,  et  s'accroître  graduellement.  La 
seconde  indique  le  passage  d'un  nuage  sur  le  soleil,  à  1 0  heu- 
res 30-40  minutes.  Là  troisième  montre  qu'en  traversant  une  cou- 
ebe  de  nuages  en  ballon,  la  lumière  est  plus  faible  au  moment  où 
l'on  pénètre  dans  l'intérieur  du  nuage,  redevient  bientôt  analogue 
a  la  lumière  diffuse  d'en  bas,  la  dépasse  vite  en  intensité,  s'accroît 
à  mesure  qu'on  s'élève,  et  devient  complète  aussitôt  qu'on  a  dépassé 
la  suTÙLce  supérieure  du  nuage.  Dans  la  4'  et  dans  la  5'  bande,  on 


284    ACTION    DE    LA    LUMIÈRE    DANS    LA    NATURE. 

peut  comparer  l'intensité  et  la  durée  de  la  lumière  au  solstice  d'été 
(20  juin  1869)  et  au  solstice  d'hiver  (22  décembre  1869). 

Il  y  a  des  jours  qui  sont  singulièrement  sombres  pendant  quel- 
ques heures.  Tel  a  été^  par  exemple^  le  4  mai  1 868^  entre  1 0  heures 
et  midi.  Tel  a  été  aussi^  dans  Tannée  1870^  le  8  juillet,  de  t  heure 
à  3  heures.  La  lumière  a  diminué  à  Paris  depuis  10  heures  du 
matin  par  suite  de  nuages  amoncelés,  et  son  minimum  a  eu  heu 
au  moment  du  violent  orage  qui  éclata  sur  Paris  et  les  environs. 

J*ai  appliqué  ce  photomètre  à  la  mesure  de  la  variation  de  lu- 
mière produite  par  Téclipse  de  Soleil  du  22  décembre  1870; 
l'éclipsé  est  peinte  en  quelque  sorte  sur  la  série  des  bandes  de  pa- 
pier photométrique,  suivant  la  progression  exacte  de  ses  phases 
et  l'état  de  l'Atmosphère.  On  voit  que  le  jour  n'avait  que  4  degrés 
de  lumière  à  8  heures  du  matin,  10  degrés  à  9  heures,  12  degrés 
à  10  heures,  14  degrés  à  1 1  heures.  Puis  la  lumière  diminua  pro- 
gressivement jusqu'à  8  degrés  5  dixièmes  au  milieu  de  Téclipse, 
remonta  à  1 1  degrés  à  1  heure  30  minutes,  à  1 3  degrés  à  2  heures, 
pour  redescendre  ensuite  à  9  degrés  à  3  heures,  et  à  3  degrés  à 
4  heures  S  J'ai  fait  cette  expérience  à  horizon  découvert,  près  des 
remparts  (6*  secteur  de  l'enceinte  fortifiée). 

Ces  degrés  sont  ceux  d'une  échelle  arbitraire  que  j'ai  appliquée 
aux  teintes  progressives  qui  correspondent  à  l'intensité  de  la  lu- 
mière. En  supposant  que  20  degrés,  par  exemple,  représentent  la 
teinte  noire,  ou  le  maximum  d'intensité,  et  0  l'obscurité  complète 
où  le  papier  reste  blanc,  1  à  19  degrés  représenteront  suffisam- 
ment tous  les  gris  intermédiaires. 

On  apprécie  directement  de  la  sorte  l'influence  de  la  lumière 
solaire  dans  la  nature  terrestre,  selon  les  années,  les  saisons,  les 
jours  et  les  heures,  influence  qui  doit  entrer  dans  l'étude  des  phé- 
nomènes de  la  vie,  au  même  titre  que  les  indications  du  thermo- 
mètre, de  l'hygromètre  et  du  baromètre.  —  L'Observatoire  de  Mont- 
souris  enregistre  depuis  sa  fondation  les  variations  de  la  lumière 
par  un  procédé  analogue. 

L'étude  que  nous  venons  de  faire  de  l'œuvre  de  la  lumière  dans 
l'atmosphère  terrestre  nous  amène  à  nous  occuper  maintenant 
d'une  œuvre  incomparablement  plus  puissante  et  plus  active, 
quoique  moins  visible  :  l'action  de  la  chaleur  solaire,  c*esl-à'dire; 
la  température,  les  saisons  et  les  climats. 

l.  Voyez  les  Comptes  rendus  de  V Académie  des  sciences^  du  26  décembre  1870. 


LIVRE  TROISIÈME 


LA  TEMPERATURE 


CHAPITRE  I. 


i 


LE    SOLEIL    ET    SON    ACTION    SUR    LA    TERRE. 


L\  CUALELR.  —  LE  THERMOMETRE.  —  gUANTITE  DE  CIIALELR  REÇUE  DU 
SOLEIL.  —  SA  VALEUR  ET  SON  EXPLOITATION.— TEMPÉRATURE  DU  SOLEIL. 
TEMPÉRATURE  DE  l'eSPACE. 


Nous  avons^  dans  notre  premier  Livre^  contemplé  la  Terre  em- 
portée au  sein  des  espaces  par  la  force  mystérieuse  de  la  gravita- 
tion universelle^  roulant  sur  une  orbite  distante  de  38  millions  de 
lieues  de  Tastre  solaire  qui  la  soutient^  et  puisant  dans  la  lumière 
permanente  du  foyer  central  l'entretien  constant  de  sa  beauté^  de 
sa  joie  et  de  sa  vie.  Nous  avons  vu  l'Atmosphère  attachée  autour 
du  globe  comme  une  couche  de  gaz  adhérente  à  sa  surface^  et  tous 
les  ëtres^  grands  ou  petits^  humbles  ou  glorieux^  construits  sur  le 
type  d'un  même  système  organique^  d'un  système  respiratoire, 
dont  le  fonctionnement  est  la  condition  même  de  leur  vitalité  à  la 
surbce  de  notre  planète. 

Nous  avons  admiré  ensuite,  dans  notre  deuxième  Livre,  la 
lumière  céleste,  qui  pénètre  doucement  notre  atmosphère  entière, 
et  enveloppe  la  planète  d'une  chatoyante  parure.  Jusqu^à  présent, 
en  quelque  sorte,  nous  avons  étudié  la  forme  extérieure  et  les 
brillants  aspects  de  la  nature.  Il  est  temps  maintenant  de  des- 
cendre dans  l'usine  et  d'apprécier  la  grande  force  infatigablement 
<léployée.  Nous  allons  examiner  quelle  est  la  puissance  qui  produit 
j  les  courants  de  l'Atmosphère,  les  vents,  les  brises,  les  tempêtes,  et 
fiïit  circuler  la  vie  sur  la  sphère  habitée.  Tandis  que  l'attraction  mène 
la  Terre  dans  l'espace  et  la  penche  sur  son  axe  pour  lui  donner 
des  saisons  régénératrices,  la  Chaleur  vient  réveiller  les  organismes 


288     LE    SOLEIL    ET    SON    ACTION     SUR    LA    TERRE. 


n 


endormis  dans  la  nuit  de  Thiver^  et  fait  chanter  les  oiseaux  dans 
les  bois  ;  c'est  elle  qui  fleurit  dans  les  roses  et  sourit  sur  la  ver- 
doyante prairie;  c'est  elle  qui  murmure  dans  la  source  jaseuse  et 
soupire  sur  le  rivage  escarpé  des  mers  ;  c'est  elle  encore  qui  fait 
voyager  les  atomes  de  la  plante  à  l'animal^  de  l'homme  au  végé- 
tal^ et  établit  sur  la  terre  l'immense  fraternité  des  choses.  Mieux 
inspirés  que  les  anciens  prophètes ,  qui  déclaraient  que  nul  ne 
peut  savoir  d'où  vient  le  vent  ni  où  il  va^  de  même  que  nul  ne 
pouvait  dire  sur  quelles  fondations  le  globe  repose^  nous  allons 
trouver  dans  une  seule  force  le  principe  des  vents  et  des  brises, 
des  nuées  et  des  orages,  des  pluies  et  des  tempêtes,  et  juger 
dans  sa  grandeur  le  mécanisme  de  tous  les  mouvements  qui  s  ac- 
complissent sur  la  Terre. 

Voyons  d'abord  comment  on  apprécie  la  chaleur  et  sa  distribu- 
tion à  la  surface  du  globe. 

Pour  mesurer  les  variations  de  température,  on  se  sert  du  Iher- 
mametre  (8epp;,  chaleur;  (/.eTpov,  mesure),  de  même 'qu'on  a  ima- 
giné, comme  nous  l'avons  vu  plus  haut,  le  baromètre 
pour  mesurer  les  variations  de  la  pression  atmosphé- 
rique. Sans  nous  arrêter  maintenant,  pas  plus  que 
nous  ne  l'avons  fait  pour  le  précédent  appareil,  à 
l'emploi  du  thermomètre  et  à  ses  diverses  espèces, 
il  est  intéressant  cependant  de  remonter  à  son  imen- 
tion,  qui  date  également  du  milieu  du  dix-septième 
siècle. 

Les  anciens  jugeaient  de  la  température  à  peu 
près  comme  nous  le  faisons  de  nos  jours,  c'est-à-dire 
par  les  effets  principaux  qui  en  dépendent.  Aujour- 
d'hui, la  science  la  mesure  avec  plus  de  soins  et 
d'une  manière  uniforme,  au  moyen  d'instrumenlî» 
spéciaux  qui  permettent  de  comparer  les  résultats 
d'un  pays  à  ceux  d'un  autre  pays,  ou  d'une  époque 
à  ceux  d'une  autre  époque  déterminée. 

Lorsque  les  académiciens  de  Florence  établirent 

que  tous  les  corps  changent  de  volume  sous  Tin- 

fluence  de   la  chaleur,  ils  posèrent  les  bases  de  la 

thermométrie.   L'instrument  dont  se  servaient  ces 

savants  consistait  en  une  sphère  A  (fig.  94),  soudée 

à  un  tube  étroit  B,  et  contenant  de  l'alcool  coloré.  Si  l'on  porte 

cet  appareil  d'un  milieu  dans  un  autre  plus   chaud  ^  le  liquide 

se  dilate,  le  niveau  s'élève,  accusant  ainsi  raugmentatîon  de  tem- 


i:" 


1 


Fig.  94. 

Le 

thermomètre. 


LA    CHALEUR.  289 

péralure.  Cet  appareil  date  de  1660.  Pour  que  les  tbermomèlrea 
fuBsent  comparables  entre  eux,  c'est-à-dire  afin  que  dans  les 
mêmes  circonstances  ils  pussent  donner  les  mêmes  indications, 
les  académiciens  de  Florence  les  firent  tous  conformes  à  un 
même  étalon,  autant  du  moins  qu'il  leur  fut  possible.  Un  phy- 
sicien de  Pavie,  Charles  Renaldi,  proposa  le  premier,  vers  1694, 
le  moyen  employé  encore  aujourd'hui  pour  avoir  des  thermo- 
mètres comparables.  Ce  moyen  consiste  à  placer  l'instrument  suc- 
cessivement dans  deux,  conditions  calorifiques  invariables  et  faciles 
à  reproduire  :  celles  qui  correspondent  à  la  fusion  de  la  glace  et  à 
l'ébullition  de  l'eau.  Entre  ces  limites  de  la  température,  un  même 
corps  se  dilate  toujours  de  la  même  fraction  de  son  volume.  On 
marque  généralement  0  de^é  au  point  où  le  liquide  du  thermo- 
mètre s'arrête  dans  la  glace  fondante,  et  1 00  degrés  à  l'endroit  où  i  l 
reste  stationnaire  au  sein  de  l'eau  bouillante;  ces  deux 
.points  étant  marqués  sur  la  tige,  on  a  divisé  leur 
intervalle  en  100  parties  égales,  et  les  divisions  ont 
été  prolongées  de  part  et  d'autre.  Newton  ayant  clai- 
rement démontré  la  fixité  du  point  d'ébuUition  de 
l'eau,  le  moyen  employé  par  Renaldi  pour  rendre 
les  thernaomètres  comparables  fut  adopté  par  tous 
les  physiciens.  C'est  le  thermomètre  cenligrode,  le 
plus  commode  et  le  plus  usité. 

11  y  a  une  trentaine  d'années,  Pouillet  (de  l'In- 
stitut) s'est  livré  à  une  série  d'expérimentations  in- 
génieuses et  patientes  pour  déterminer  la  quantité 
de  chaleur  envoyée  à  la  Terre  par  le  Soleil,  et  la 
température  de  l'espace,  —  c'est-à-dire  les  deux  élé- 
ments constitutifs  de  la  température  qui  existe  à  la 
surface  du  globe. 

Les  appareils  employés  pour  ces  déterminations 
ont  été  le  pijrkéliomètre  et  l'actimmètre.  Celui-ci 
n'avant  servi  qu'à  des  recherches  sur  la  température         '''8-  ^j' 

,     ■'        .   ,  ^         ,  ,  *  ,    ,        Le  thermonii'lio 

du  zénith,  nous  n avons  pas  a  nous  en  occuper  ici.       ccniigraric. 

Le  pyrhéliomètre  se  compose  essentiellemeat  d'un 
mince  vase  d'argent  A  (ûg.  96)  mesurant  \  décimètre  de  dia- 
mètre et  contenant  100  grammes  d'eau.  Sa  face  tournée  au  soleil 
est  recouverte  de  noir  de  fumée.  Un  thermomètre  est  fixé  au  vase 
et  enchâssé  dans  la  monture  de  cuivre  B.  L'eau  du  vase  étant 
à  la  température  ambiante,  on  l'expose  pendant  cinq  minutes  au 
soleiL  Pour  constater  que  le  vase  plat  est  bien  perpendiculaire 


S90     LE    SOLEIL    ET     SON    ACTION     SUR    LA    TERRE. 

aux  rayons  Bolatres,  on  voit  si  son  ombre  tombe  juste  sur  le  dis- 
que inférieur  C,  de  même  diamètre.  En  comparant  son  échauffe- 
ment  à  sa  température  antérieure  et  postérieure  à  son  exposi- 
tion, on  trouve  la  quantité  de  chaleur  reçue  du  soleil  en  une  mi- 
nute par  chaque  centimètre  carré.  Cette  élévation  de  tempéra- 
ture  l  ^  0,2624  calorie  ' . 

Pouillet   s'est  également   servi   d'un  pyrhéliomètre  à  lentille. 

En  tenant  compte  des  épaisseurs  atmosphériques  traversées  par 


Fig.  96.  —  U  pjrhélioniùlro. 

les  rayons  solaires ,  l'expérimentateur  a  trouvé  que  le  pyrhétio- 
raètre  prendrait  une  élévation  de  6°,72,  si  l'Atmosphère  pouvait 
transmettre  intégralement   toute  la  chaleur  solaire  sans  en  rien 


1.  On  appelle  calorù  l'unité  adoptée  dans  l'ivaluation  des  ijuantités  de  chaleur, 
uomme  on  appelle  gramme  l'unité  adoptée  dans  l'évaluation  des  poids.  L'ne  calo- 
rie, c'est  la  quantité  de  chaleur  nécessaire  pour  élever  d'un  degré  la  tenipéraluK 
de  1  kilog.  d'eau  ;  c'est  auiisi  la  quantité  do  clialeur  dégagée  par  1  kilog.  d'tvi. 
dont  la  température  s'abaisse  de  1  degré.  —  On  appelle  kilogrammètn  i'un'Aà 
adoptée  dans  l'évaluation  du  travail  des  forces  :  c'est  le  travail  nécessaire  pour 
élever  un  poids  d'un  kilog.  à  la  hauteur  d'un  mètre. 


LA    CHALEUR.  291 

absorber,  ou  si  l'appareil  pouvait  être  transporté  aux  limites  de 
l'Atmosphère  pour  recevoir  là^  sans  aucune  perte^  toute  la  chaleur 
que  le  Soleil  nous  envoie.  Cette  chaleur,  multipliée  par  0^2624^ 
donne  :  1  ^7633  calorie. 

Telle  est  donc  la  quantité  de  chaleur  que  le  Soleil  verse  en  une 
minute  sur  1  centimitre  carré^  aux  limites  de  l'Atmosphère^  et 
qu'il  donnerait  pareillement  à  la  surface  du  sol,  si  Tair  atmosphé- 
rique n'absorbait  aucun  des  rayons  incidents. 

Au  moyen  de  cette  donnée  et  de  la  loi  suivant  laquelle  la  cha- 
leur transmise  diminue  à  mesure  que  l'obliquité  augmente^  on  peut 
calculer  la  proportion  de  chaleur  incidente  qui  arrive  à  chaque 
instant  sur  Thémisphère  éclairé  du  globe^  et  celle  qui  se  trouve 
absorbée  dans  la  moitié  correspondante  de  l'Atmosphère.  Le  calcul 
tàii  voir  que  quand  l'Atmosphère  a  toutes  les  apparences  d'une 
sérénité  parfaite^  elle  absorbe  encore  près  de  la  moitié  de  la  quan- 
tité totale  de  chaleur  que  le  Soleil  émet  vers  nous^  et  c'est  l'autre 
moitié  seulement  de  cette  chaleur  qui  vient  tomber  sur  le  sol^  et 
s'y  trouve  diversement  répartie  suivant  qu'elle  a  tmversé  l'en- 
veloppe aérienne  avec  des  obliquités  plus  ou  moins  grandes. 

Puisque  le  Soleil,  d'après  ce  qu'on  vient  de  voir,  envoie  en  une 
minute,  sur  chaque  mitre  carré  du  sol  qu'il  frappe  perpendiculai- 
rement^ une  quantité  de  chaleur  égale  à  17633  calories,  il  est  aisé 
d*en  conclure  la  quantité  totale  de  chaleur  que  le  globe  terrestre  et 
son  atmosphère  reçoivent  à  la  fois,  en  une  année  :  c'est  celle  que 
reçoit  une  surface  égale  en  étendue  à  l'un  des  grands  cercles  de  la 
Terre.  On  trouve  ainsi  plus  de  douze  cents  quintillions  de  calories, 
ou  le  nombre  1210  000  000  000  000  000  000 1 

Cette  chaleur  élèverait,  si  c'était  possible,  de  2315  degrés  une 
coache  d'eau  de  1  mètre  d'épaisseur  enveloppant  la  Terre  entière. 
En  transformant  cette  quantité  de  chaleur  en  quantité  de  glace 
fondue.  Ton  arrive  au  résultat  suivant  : 

Si  la  quantité  totale  de  chaleur  que  la  Terre  reçoit  du  Soleil  dans 
le  cours  d'une  année  était  uniformément  répartie  sur  tous  les 
points  du  globe,  et  qu'elle  y  fût  employée  sans  perte  aucune  à 
fondre  de  la  glace ,  elle  serait  capable  de  fondre  une  couche  de 
glace  qui  envelopperait  le  globe  tout  entier,  et  qui  aurait  une 
épaisseur  de  30  mètres  89  centimètres,  ou  près  de  31  mètres. 
Telle  est  la  plus  simple  expression  de  la  quantité  totale  de  cha- 
leur que  la  Terre  reçoit  chaque  année  du  Soleil. 

C*est  cette  effroyable  quantité  de  chaleur  qui  meut  les  méca^ 
niâmes  de  la  vie  terrestre,  qui  sépare  le  carbone  de  l'oxygène  dans 


292     LE    SOLEIL    ET    S50N    ACTION     SUR    LA    TERRE. 

les  végétaux^  qui  fait  croître  les  animaux^  qui  suspend  les  gla- 
çons aux  faites  des  montagnes^  qui  déchaîne  les  tempêtes  sur  les 
abîmes  de  l'Océan,  —  en  un  mot  qui  entretient  Timmense  vie 
aérienne  de  cette  planète. 

La  même  donnée  fondamentale  nous  permet  de  trouver  la  quan- 
tité totale  de  chaleur  qui  s'échappe  du  globe  entier  du  Soleil  dans 
un  temps  donné. 

Considérons  cet  astre  comme  le  centre  d'une  enceinte  sphé- 
rique  dont  le  rayon  soit  égal  à  la  moyenne  distance  de  la 
Terre  à  lui  ;  il  est  évident  que  sur  cette  vaste  enceinte  chaque 
mètre  carré  reçoit  en  une  minute,  de  la  part  du  Soleil,  préci- 
sément autant  de  chaleur  que  le  mètre  carré  de  la  Terre,  c'est- 
à-dire  17  633;  par  conséquent,  la  quantité  totale  de  chaleur 
qu  elle  reçoit  est  égale  à  sa  surface  entière,  exprimée  en  mètres 
et  multipliée  par  17  633. 

On  peut  encore  exprimer  la  même  chose  en  disant  que  le  globe 
terrestre,  avec  ses  3000  lieues  de  diamètre,  n'intercepte  dans  cette 
sphère  de  38  millions  de  lieues  de  rayon,  que  ^  ^^^^^  ^^^^  ^^^(^  du 
rayonnement  total,  et  que  la  chaleur  émise  par  le  Soleil  est 
2  300  000  000  de  fois  plus  grande  que  celle  que  la  Terre  reçoit. 

Cette  chaleur  totale  est  telle,  que  chaque  centimètre  carré  de  la 
surface  solaire  émet  en  une  minute  84  888  unités  de  chaleur. 

En  transformant  cette  chaleur  en  quantité  de  glace  fondue,  on 
arrive  au  résultat  suivant  : 

Si  la  quantité  totale  de  chaleur  émise  par  le  Soleil  était  exclu- 
sivement employée  à  fondre  une  couche  de  glace  qui  serait  appli- 
quée sjr  le  globe  du  Soleil  lui-même,  et  qui  l'envelopperait  de 
toute  part,  cette  quantité  de  chaleur  serait  capable  de  fondre  en 
une  minute  une  couche  de  1 1  mètres  80  d'épaisseur,  et  en  un  jour 
une  couche  de  17  kilomètres  d  épaisseur!  —  Cette  même  quanûié 
*  de  chaleur  élèverait  de  1  degré  par  seconde  13610  kilogrammes 
d'eau,  ou  ferait  bouillir  par  heure  2900  milliards  de  kilomètres 
cubes  d'eau  à  la  température  de  la  glace  !  —  Pour  opposer  à  la 
radiation  solaire  une  résistance  frigorifique  égale,  il  faudrait  lui 
i»n\oyer  un  jet  d'eau  glacée  de  18  lieues  de  diamètre  avec  une  vi- 
tesse incessante  de  77  000  lieues  par  seconde  ! 

En  une  année,  chaque  mètre  carré  de  la  surface  de  la  Terre  re- 
çoit 2318  157  calories;  c'est  plus  de  23  milliards  de  calories  par 
hectare,  c'est-à-dire  9852200000000  de  kilogrammètres.  Ainbi 
la  radiation  calorifique  du  Soleil,  en  s'exerçant  sur  un  de  nos  hei*- 
lares,  y  développe  sous  mille  formes  diverses  une  puissance  (|ui 


PUISSANCE    DE    LA    CHALEUR    SOLAIRE.  293 

équivaut  au  travail  continu  de  4163  chevaux-vapeur.  Sur  la  terre 
entière^  c'est  un  travail  de  51 0  sextillions  de  kilogrammètres  ou 
de  217316000  000  000  de  chevaux- vapeur. 

543  milliards  de  machines  à  vapeur  de  400  chevaux  chacune, 
travaillant  sans  relâche  le  jour  et  la  nuit^  représenteraient  la  force 
dépensée  pour  notre  planète  seule  par  la  radiation  solaire  I . . . 

Une  partie  de  cette  puissance  est  employée  à  échauffer  Técorce 
terrestre  jusqu'à  une  certaine  profondeur;  mais  comme  le  sol  et 
TAtmosphère  rayonnent  dans  l'espace,  et  que  le  globe  terrestre  ne 
parait  perdre  ni  gagner  au  point  de  vue  de  la  température  moyenne, 
au  moins  pendant  de  longues  périodes  d'années,  toute  cette  partie 
de  la  radiation  du  Soleil  peut  être  considérée  comme  maintenant 
l'équilibre  de  température  sur  la  planète. 

Une  autre  partie  se  transforme  en  mouvements  moléculaires, 
en  actions  et  réactions  chimiques,  qui  sont  la  source  où  la  vie  des 
végétaux  et  des  animaux  puise  incessamment  de  quoi  se  perpé- 
tuer et  s'entretenir.  La  chaleur  qui  semble  anisi  propre  à  ces  êtres, 
n'est  autre  chose  qu'une  émanation  de  celle  du  foyer  commun. 
tt  C'est  ainsi,  dit  Tyndall  à  ce  propos,  que  nous  sommes,  non 
plus  dans  un  sens  poétique,  mais  dans  un  sens  purement  méca- 
nique^»  des  enfants  du  Soleil.  » 

La  vie  terrestre  est  suspendue  aux  rayons  du  Soleil.  De  même 
que  notre  globe  est  soutenu  dans  l'abîme  de  l'espace  par  la  main 
invisible  de  l'attraction  solaire,  ainsi  la  vie  elle-même,  végétale  et 
animale,  qui  fleurit  à  sa  surface,  n'est  entretenue  que  par  la  force 
incommensurable  de  l'activité  solaire*  Les  rédigions  antiques,  les 
premières  poésies  de  l'humanité  éveillée,  saluaient  déjà  dans  Tas- 
tre  radieux  le  grand  moteur  de  la  création  :  elles  ne  faisaient  que 
deviner,  sous  une  forme  bien  pâle  encore,  la  grandeur  de  l'action 
permanente  du  foyer  de  notre  système  sur  les  mondes  habités  qui 
gravitent  dans  son  fécond  rayonnement. 

Si  Ton  calcule  en  valeur  productive  la  puissance  des  rayons 
solaires,  on  constate  qu'ils  versent  sur  chaque  mètre  carré  une 
quantité  de  chaleur  suffisante  pour  faire  bouillir  en  moins  de 
dix  minutes  un  litre  d'eau  à  la  température  ordinaire  (ce  chiffre 
est  celui  de  notre  climat).  Le  soleil,  par  un  beau  jour,  lance  pen- 
dant huit  ou  neuf  heures,  à  Paris,  un  travail  de  près  d'un  cheval- 
vapeur  par  mètre  carré.  La  chaleur  solaire,  émise  sur  une  sur- 
face de  100  pieds  carrés,  correspond,  aux  latitudes  tropicales,  à  la 
combustion  déplus  de  100000  kilogrammes  de  charbon  par  heure. 

L'intensité  d'un  phénomène  calorifique  qui  se  traduit  par  une 


294     LE    SOLEIL    ET    SON    ACTION    SUR    LA    TERRE. 

pareille  consommalioû  de  houille  dépasse  rimagination.  L'ingé- 
nieur américain  Ericson^  qui  8*est  occupé  des  machines  solaires 
à  vapeur  dont  nous  parlerons  tout  à  Theure^  a  calculé  que  Teffet 
mécanique  de  la  chaleur  solaire  tombant  sur  les  toits  de  Philadel* 
phie  pourrait  faire  marcher  plus  de  cinq  mille  machines  à  vapeur 
de  la  force  de  vingt  chevaux  chacune.  Archimède,  après  lachève- 
ment  d'un  calcul  sur  la  force  du  levier,  disait  qu  avec  un  point 
d*appui  il  se  chargerait  de  soulever  le  monde.  Le  même  ingénieur 
prétend  que  «  la  concentration  de  la  chaleur  rayonnante  du  Soleil 
produirait  une  force  capable  d'arrêter  la  Terre  dans  sa  marche!  » 

La  chaleur  est  une  force  au  même  titre  que  le  mouvement.  Le 
travail  produit  par  l'élévation  de  température  de  1  kilogramme 
d  eau  à  un  degré  plus  haut,  est  exactement  le  même  que  celui  qui 
serait  nécessaire  pour  élever  à  la  hauteur  de  î  mètre  un  poids  de 
425  kilogrammes. 

La  chaleur  solaire  est  la  source  des  seuls  travaux  naturels  que 
rhomme  ait  su  jusqu'à  présent  détourner  à  son  profit.  On  ne  peut 
guère,  en  effet,  compter  parmi  ces  travaux  que  ceux  qui  résultent 
de  l'emploi  du  combustible,  des  moteurs  animés,  des  cours  deau 
et  du  vent.  Or,  c'est  cette  chaleur  qui  donne  naissance  aux  vents, 
au  cours  des  eaux  ;  c'est  le  Soleil  qui  fait  tourner  les  moulins, 
courir  les  locomotives,  voguer  les  ballons  dans  les  airs. 

D'ailleurs  le  combustible  de  l'industrie  vient  aussi  du  même  astre  : 
à  l'état  de  bois,  c'est  du  carbone  absorbé  par  les  végétaux  respi- 
rant dans  l'air  sous  l'influence  de  l'astre  radieux;  à  l'état  de 
houille,  c'est  encore  du  carbone  fixé  jadis  par  la  même  influence 
dans  les  grands  arbres  antédiluviens. 

Sous  quelque  forme  qu'elle  emprunte  le  concours  des  agents 
naturels,  l'industrie  humaine  ne  relève  que  du  Soleil  ;  et  elle  est  en- 
core loin  de  recueillir  la  majeure  partie  du  travail  engendré  sur 
notre  planète  par  cet  immense  foyer.  Si,  comme  l'expérience  la  de- 
puis longtemps  établi,  la  chaleur  reçue  en  très-peu  de  temps  par 
une  surface  de  médiocre  étendue  soumise  à  l'insolation  est  consi- 
dérable; si,  de  plus,  il  est  facile  de  préserver  cette  surface  du  re- 
froidissement et  de  lui  conserver  sur  le  milieu  qui  l'environne  un 
excès  de  température  immense  :  il  est  clair  qu'on  peut  se  proposer 
d'emmagasiner  directement  le  travail  de  la  chaleur  solaire.  On 
comprend  d'ailleurs  toute  l'importance   d'une  pareille   conquête 
pour  les  régions  où  cette  chaleur  est  ardente  et  l'Atmosphère 
toujours  pure  ;  car  c'est  dans  ces  régions  que  l'énergie  des  mo- 
teurs animés,  les  cours  d'eau  et  le  combustible  font  défaut. 


LA    CHALEUR    SOLAIRE.  295 

Les  rayons  du  Soleil^  après  avoir  traversé  lair,  une  vitre  ou  un 
corps  transparent  quelconque^  perdent  la  faculté  de  retraverser  ce 
même  corps  transparent  pour  retourner  vers  les  espaces  célestes. 
C'est  par  un  procédé  fondé  sur  cette  loi  physique  que  les  jardi- 
niers accélèrent  au  printemps  la  végétation  des  plantes  délicates 
en  les  recouvrant  d'une  cloche  en  verre  qui  admet  les  rayons  so- 
laires^ mais  ne  les  laisse  ensuite  8*échapper  qu'avec  beaucoup  de 
difficulté.  Si  le  jardinier  met  deux  ou  trois  cloches  Tune  sur  Tau- 
ire ,  il  fait  invariablement  cuire  la  plante  ainsi  recouverte^  et 
même  dans  les  jours  sereins  de  mars  et  d'avril  il  est  souvent 
obligé  de  relever  un  des  bords  de  la  cloche  de  verre  pour  que  la 
plante  ne  souffre  pas  du  soleil  de  midi.  Au  moyen  d  un  appareil 
composé  d'une  boîte  noircie  en  dedans  et  de  plusieurs  glaces  su- 
perposées^ Saussure  a  pu  porter  de  Teau  à  TébuUition  ;  et  pendant 
son  séjour  au  cap  de  Bonne-Espérance^  dans  les  jours  brûlants  de  la 
fin  de  décembre,  sir  John  Herschel  a  pu  faire  cuire  un  a  bœuf  à 
la  mode  »  de  grandeur  très-raisonnable  au  moyen  de  deux  boîtes 
noircies  placées  Tune  dans  Fautre  et  garnies  chacune  d'une  seule 
vitre,  sans  aucune  autre  cause  de  chaleur  que  les  rayons  solaires 
qui  venaient  s'engouffrer  sans  retour  possible  dans  cette  espèce 
de  souricière,  ix  II  y  eut  de  quoi,  dit  M.  Babinet,  régaler  toute  sa 
nombreuse  famille  et  les  invités,  à  cette  cuisine  opérée  avec  un 
fourneau  d'un  si  nouveau  genre.  »  Cette  condensation  s'opère 
en  vertu  de  la  loi  qui  fait  régner  le  froid  sur  les  hautes  mon- 
tagnes. 

La  boîte  d'Herschel,  fermée  seulement  par  deux  lames  de  verre, 
atteignit  successivement  80,  100  et  120  degrés  de  chaleur. 

Quoique  ce  fourneau  nous  paraisse  si  nouveau,  on  pourrait  pres- 
que dire  cependant  qu'il  est  renouvelé  des  Grecs.  On  trouve,  en 
effet,que  cent  ans  avant  notre  ère.  Héron  d'Alexandrie  a  décrit 
dons  ses  Pneumatiques  un  grand  nombre  d'ingénieux  appareils 
légués  par  les  anciens,  et  sans  doute  par  les  savants  hiérophantes 
d'Egypte.  L*un  de  ces  appareils,  qui  parait  avoir  été  construit  par 
Héron,  tire  de  Teau  d'un  réservoir  par  le  seul  effet  de  la  dilatation 
et  de  la  condensation  de  Tair  sous  Tinfluence  du  soleil,  alternati- 
vement montré  et  caché  à  l'appareil. 

A  la  fin  du  seizième  siècle,  le  savant  napolitain  J.  B.  Porta  ex- 
posa dans  sa  Magie  naturelle  les  applications  mécaniques  de  la 
chaleur  solaire.  Si  l'on  place,  dit-il,  un  globe  de  cuivre  au  som- 
met d'une  tour,  et  que  de  ce  vase  un  tuyau  descende  dans  un  réser- 
voir d'eau,  en  échauffant  le  globe  supérieur  par  du  feu  ou  le  soleil, 


296     LE    SOLEIL    ET    SON    ACTION    SUR    LA    TERRE. 

Tair  raréfié  s*écliappe.  Bientôt  le  soleil  se  retirant^  le  Tase  de  cui- 
vre se  refroidit^  Fair  se  condense  et  Teau  est  aspirée. 

Salomon  de  Causs  a  donné  au  commencement  du  dix-septième 
siècle  la  description  de  la  première  machine  élévatoire  fonction* 
nant  à  laide  du  soleil.  C'est  sa  fontaine  continuelle.  Imaginons, 
posées  sur  une  citerne ,  une  série  de  caisses  de  cuivre^  au  tiers 
remplies  d'eau.  Un  tube  horizontal  est  posé  sur  cette  série  de 
caisses  et  communique  par  de  petits  ajutages  verticaux  jusqu'à 
l'eau  des  caisses.  La  chaleur  solaire  dilatant  Tair^  fait  exercer  une 
pression  sur  Teau  qu'elles  renferment  et  la  fait  monter  dans  le  tube 
horizontal  supérieur.  Une  ouverture  est  pratiquée  sur  ce  tube^  et 
Ton  peut  ainsi  produire  un  jet  d'eau. 

Lorsqu'une  partie  de  l'eau  contenue  dans  les  caisses  est  montée, 
et  que,  la  nuit  venue,  l'air  se  trouve  raréfié,  l'eau  de  la  citerne, 
qui  est  en  communication  avec  les  caisses  par  un  tube  vertical, 
une  soupape  et  un  tube  horizontal  communiquant,  s'élève  pour 
remplir  les  vases  comme  ils  l'étaient  auparavant,  «  tellement,  dit 
Salomon  de  Causs,  que  ce  mouvement  continue  autant  comme  il  y 
aura  de  l'eau  dans  la  citerne  »  et  des  alternatives  de  soleil  et  de 
nuit.  Cette  fontaine  continuelle  destinée  à  l'embellissement  des 
jardins  pourrait,  moyennant  quelques  améliorations,  servir  à  ré- 
soudre économiquement  le  problème  de  l'élévation  des  eaux.  Quoi 
de  plus  rationnel,  en  effet,  que  le  projet  de  faire  monter  les  eaux 
à  l'aide  de  l'agent  même  qui  les  élève  dans  la  nature? 

La  concentration  de  la  chaleur  solaire  dans  une  enceinte  vitrée 
est  un  fait  expérimental  si  facile  à  constater  que  l'observation  en 
a  dû  suivre  d'assez  près  l'invention  des  vitres.  Cependant,  malgré 
les  diverses  constatations  qu'on  a  pu  faire  à  cet  égard,  et  malgré 
les  applications  que  nous  venons  de  signaler,  on  ne  voit  point 
avant  Saussure  une  étude  scientifique  bien  complète  du  phéno- 
mène. Depuis  Saussure  et  Herschel  diverses  études  furent  reprisi's 
par  plusieurs  physiciens.  Ce  curieux  problème  est  actuellement 
dans  sa  phase  la  plus  intéressante  peut-être,  dans  celle  qui  donno 
d'une  part  des  résultats  sérieux,  et  qui  permet  d'autre  part  à 
l'imagination  de  deviner  pour  l'avenir  des  résultats  plus  considé- 
rables encore. 

Crûoe  aux  travaux  persévérants  de  M.  A.  Muuctiol,  professeur  au  lycée  J»* 
Tours,  nous  pouvons  maintenant  posséder  des  appareils  nous  permettant  de  subs- 
tituer les  célestes  rayons  du  soleil  au  charbon  vulgaii-e  pourla  cuisson  des  alinienS. 

Dans  un  bocal  de  verre  on  place  un  vase  de  la  même  forme  en  cuivre  ou  en  f«'r 
battu,  et  Ton  recouvre  le  tout  d'un  couvercle  de  verre.  (Vite  simple  marmite  <<»- 


EXPLOITATION    DE    LA    CHALEUR    SOLAIRE.     297 

laire.  placée  au  foyer  <l'un  réflecteur  cylindrique  d'argent,  fait  bouillir  en  une  heure 
et  demie  trois  litres  d'eau  à  la  température  initiale  de  15  degrés. 

Le  réflecteur  est  une  simple  feuille  de  plaqué  d'argent  dont  l'ouverture  est  d'un 
denuHOièlre  carré. 

On  atteint  facilement  des  températures  de  100,  120,  150  et  ^00  degrés  centi- 
grades! 

Otte  marmite  solaire  a  permis  à  M.  Mouchot  de  confectionner  au  soleil  un 
ficellent  pot-au-feu,  formé  d'un  kilogramme  de  bœuf  et  d'un  assortiment  de  légu- 
mes. Au  bout  de  quatre  heures  d'insolation,  le  tout  s'est  trouvé  parfaitement  cuit, 
malgré  le  passage  de  quelques  nuages  sur  le  soleil,  et  le  consommé  a  été  d'autant 
meilleur  que  réchauffement  s'était  produit  avec  une  grande  régularité. 

A  Taide  d'une  légère  variation  de  forme,  on  a  pu  transformer  cette  marmite  on 
un  four,  et  faire  cuire  en  moins  de  trois  heures  un  kilogramme  de  pain,  ne  présen- 
tant aucune  différence  avec  celui  des  boulangers. 

En  la  transformant  en  alambic,  on  a  pu  distiller  de  l'alcool  au  soleil  au  bout  do 
quarante  minutes  d'exposition.  L'alcool  était  très-aromatique. 

Un  a  fondu  de  Tétain  (235''),  du  plomb  (335''},  du  zinc  (460"^). 

Un  grand  nombre  d'autres  essais  ont  été  faits,  sur  lesquels  il  serait  superilu 
d'insister.  Voilà  donc  l'emploi  de  la  chaleur  solaire  comme  force  motrice  qui  com- 
mence à  entrer  dans  le  domaine  de  la  science  pratique.  11  va  sans  dire  que  dans 
nos  contrées  si  souvent  attristées  de  nuages,  cette  application  ne  saurait  se  faire 
<ur  une  vaste  échelle  ;  mais  d'une  part,  on  pourrait  d'abord  l'ajouter,  quand  il  y  a 
lieu,  à  la  chaleur  artiGcielle,et  d'autre  part,  il  y  a  sur  la  terre  d'immenses  contrées 
où  il  ne  pleut  jamais. 

En  Algérie,  l'auteur  propose  de  donner  à  nos  soldats  une  petite  batterie  de  cui- 
sine n'exigeant  pas  de  combustible,  dans  les  sables  du  Sahara  ou  les  neiges  de 
l'Atlas.  En  Cochinchine,  où  l'eau  doit  Être  soumise  à  l'ébullition  pour  être  potable, 
on  n*aurait  pas  besoin  de  combustible  pour  cela.  Des  jets  d'eau  dans  les  apparte- 
ments peuvent  être  entretenus  par  la  chaleur  solaire;  il  n'est  pas  jusqu'à  l'appareil 
à  fabriquer  la  glace  qui  ne  puisse  fonctionner  par  le  même  agent.  La  conserva- 
tion des  prains  par  un  lentétuvage,  le  chauffage  des  vins  au  bain-marie,  la  fabri- 
cation de  la  colle,  des  bougies,  du  noir  animal,  la  distillation  des  essences, 
Textraction  du  sel  de  Teau  de  mer,  l'épuration  du  soufre,  etc.,  etc.,  la  chaleur  so- 
laire peut  produire  tous  ces  travaux. 

Nous  saluons  dans  la  locomotive  le  carbone  fixé  dans  la  houille  par  le  Soleil  ; 
mais  nous  nous  demandons  par  quoi  les  chaudières  seront  chauffées  après  Tépui- 
^nient  reLitivement  prochain  (dans  deux  siècles)  des  houillères.  Qui  sait?  Ne 
*era-ce  pas  par  le  Soleil,  directement?  Ce  serait  là  une  application  industrielle 
sans  précédent.  En  voici  encore  une  autre  qui  nous  est  offerte  par  le  savant 
professeur  de  Tours. 

Le  rendement  de  la  machine  à  vapeur  solaire  s'accroît  à  mesure  qu'on  s'élève 
dans  l'atmosphère,  puisqu'alors  le  point  d'ébullition  des  liquides  s'abaisse  en  môme 
tempA  que  l'ardeur  relative  du  soleil  augmente  et  que  le  refroidissement  de  l'air 
favorise  la  condensation  des  vapeurs.  Ne  sera-ce  pas  aussi  là  le  secret  de  la  navi- 
gation aérienne?... 

On  voit  que  la  chaleur  solaire  représente  une  force  mécanique 
considérable.  Quelle  peut  être  la  température  intrinsèque  de  ce 
rojer  de  la  vie  planétaire  ? 

Nous  avcms  vu  tout  à  Theure  quelle  est  Fintensité  de  la  chaleur 
qui  en  émane.  Par  un  procédé  tout  à  fait  différent  des  précédents 


298    LE    SOLEIL    ET    SON    ACTION    SUR    LA    TERRE. 

on  a  essayé  de  déterminer  la  température  même  de  cet  astre  brû- 
lant. Voici  comment  : 

Lorsqu'un  corps  est  exposé  au  soleil^  les  corps  environnanU 
rayonnent  vers  lui;  il  s*établit  ainsi  un  échange  de  radiations  entre 
le  thermomètre  et  Tenceinte  dans  laquelle  il  se  trouve  enfermé, 
tous  les  corps  rayonnant  les  uns  vers  les  autres.  Lorsque  Téqui- 
libre  est  établi^  Tintensité  relative  des  températures  que  possè- 
dent les  parties  rayonnantes^  est  en  raison  inverse  de  la  surface 
des  différentes  parties  de  Tenceinte^  cette  surface  étant  estimée 
suivant  sa  grandeur  angulaire^  vue  du  corps  qui  reçoit  les  radia- 
tions. 

Pour  déterminer  la  température  du  Soleil,  on  s'est  servi  d'un 
appai*eil  qui  expose  un  thermomètre  à  ses  rayons  dans  une  en- 
ceinte de  température  connue  ;  on  lit  l'indication  donnée  par  la 
colonne  mercurielle,  et  on  multiplie  ce  nombre  par  le  rapport  qui 
existe  entre  la  surface  de  la  sphère  céleste  et  la  surface  apparente 
du  soleil.  Or,  le  disque  solaire  ayant  un  diamètre  moyen  de 
3I'3",6,  le  rapport  entre  cette  grandeur  et  la  sphère  céleste  entière 
est  de  183960. 

Voici  du  reste  en  quoi  consiste  cet  appareil  : 

Deux  cylindres  concentriques  soudés  Tun  à  l'autre  forment  une  espèce  de  double 
chaudière,  dont  Tintervalle  annulaire  peut  être  rempli  d'eau  ou  d'huile  à  une  tem- 
pérature quelconque. 

Un  thermomèlre  passe  par  une  tubulure  à  travers  l'espace  annulaire,  et  pànèlrc 
jusqu'à  l'axe  du  cylindre  ;  là  il  reçoit  les  rayons  solaires  qui  sont  introduits  par 
un  diaphragme  dont  Touverture  est  à  peine  plus  grande  que  la  boule  du  ther- 
mètre. 

Le  cylindre  intérieur  et  son  thermomètre  sont  recouverts  de  noir  de  fumée.  In 
second  thermomètre  donne  la  température  de  l'espace  annulaire,  et  par  consé- 
quent celle  de  l'enceinte.  Tout  l'appareil  est  monté  sur  un  support  ayant  un  mou- 
vement parallactique,  marchant  avec  le  mouvement  diurne  du  so*cil. 

L'appareil  ayant  été  exposé  au  soleil,  comme  nous  l'avons  dit,  on  observe  l«'^ 
deux  thermomètres;  leur  différence  de  température  s'élève  graduellement,  et  au 
bout  de  quelque  temps  elle  finit  par  devenir  constante.  Alors  on  note  le«*  d<*u\ 
températures,  et  on  en  fait  la  différence. 

Dans  un  grand  nombre  d'observations  faites  à  Rome^  le  P.  Sec- 
chi  a  constaté  que  la  différence  des  deux  température»  a  été  de 
12  degrés;  dans  les  journées  où  le  ciel  était  plus  pur,  elle  s'est 
élevée  à  14  degrés. 

La  différence  reste  constante^  quelle  que  soit  la  température 
de  l'enceinte,  de  sorte  que  si  celle  ci  =  0  degré,  celle  du  thermo- 
mètre solaire  =  12  degrés;  et  si  elle  =  60  degrés,  celle  du  tlier- 


TEMPÉRATURE    DU    SOLEIL,  299 

momètre  solaire  =  72  degrés.  Ce  résultat  peut  paraître  surpre- 
nant^ mais  il  résulte  déboutes  les  expériences  faites. 

Plus  on  8*élève  dans  TAtmosphère^  plus  la  différence  est  grande. 
Au  sommet  du  mont  Blanc^  M.  Soret  a  trouvé  21  ^J  3.  Ce  qui  donne 
pour  la  température  du  soleil  1=21,13x183  960=3987075  de- 
grés  centigrades^  c'est-à-dire  près  de  4  millions  de  degrés. 
Mais  ce  nombre  est  évidemment  trop  petit,  fait  remarquer  le 
P.  Secchi,  car  il  faut  tenir  compte  de  Vabsorption  atmosphérique. 
Pour  cela,  en  appliquant  les  lois  connues,  on  doit  ajouter  à  la  dif- 
férence trouvée  le  nombre  7",89.  Alors  nous  avons  pour  Finstru- 
ment  29*  au  lieu  de  21*,  ce  qui  conduit  à  admettre  pour  la  tem- 
pérature du  Soleil  le  chiffre  de  5334840  degrés,  ou,  en  nombres 
ronds ^  5  millions  et  un  tiers. 

Les  radiations  ainsi  évaluées  sont  celles  qui  ont  traversé  Tat- 
mosphère  solaire,  dont  Tabsorption  totale  éteint  la  moitié  des 
rayons  émis  par  la  masse  incandescente;  aussi,  en  donnant  5  mil- 
lions de  degrés  aux  rayons  qui  sortent  de  Tatmosphère  solaire,  on 
doit  considérer  la  température  même  de  la  masse  incandescente 
de  lastre  comme  élevée  à  10  millions  de  degrés!  (Secchi,  le 
Soleil.) 

Telle  est  la  colossale  et  inimaginable  température  du  foyer  ra- 
dieux autour  duquel  gravitent  les  planètes  habitées. 

C*est  cette  chaleur  qui  les  soutient  et  les 'féconde;  et,  pour 
notre  planète  en  particulier,  la  chaleur  intérieure  du  globe  ne 
parait  plus  avoir  aucune  action  sur  les  phénomènes  de  la  vie  qui 
s'accomplissent  à  sa  surface. 

Un  mot  aussi  sur  cette  chaleur  intérieure. 

Mairan^  Buffon,  Bailly  évaluaient ,  pour  la  France,  la  chaleur 
qui  s'échappe  de  l'intérieur  de  la  terre,  à  29  fois  en  été,  et  à  400  fois 
en  hiver,  celle  qui  nous  vient  du  Soleil.  Ainsi,  la  chaleur  de  Tastre 
qui  nous  éclaire  ne  formerait  qu'une  très-petite  partie  de  celle 
du  globe.  Cette  idée  a  été  développée  avec  une  grande  éloquence 
dans  les  Epoques  de  la  nature  ;  mais  Tingénieux  roman  auquel 
elle  sert  de  base,  s'est  dissipé  comme  un  fantôme  devant  la  sé- 
vérité des  calculs  mathématiques. 

Fourier  ayant  découvert  que  lexcès  de  la  température  totale  de 
la  surface  terrestre  sur  celle  qui  résulterait  de  la  seule  action  des 
rayons  solaires,  a  une  relation  nécessaire  avec  Taccroissement  des 
températures  à  différentes  profondeurs,  a  pu  déduire  de  la  valeur 
expérimentale  de  cet  accroissement  une  détermination  numérique 
de  Texcès  en  question,  c'est-à-dire  de  Teffet  thermométrique  que 


300    LE    SOLEIL    ET    SON    ACTION    SUR    LA    TERRE. 

la  chaleur  centrale  produit  à  la  surface;  or^  au  lieu  des  grands 
nombres  donnés  par  Mairan,  Bailly^  BufTon,  qu*a  trouvé  le  sa- 
vant calculateur?  —  la  trentième  partie  d'un  degré! 

La  surface  du  globe  qui^  àTorigine  des  choses^  était  probable- 
ment incandescente^  s'est  refroidie  dans  lé  cours  des  siècles, 
de  manière  à  conserver  à  peine  une  trace  sensible  de  sa  tempéra- 
ture primitive.  Cependant  on  sait  que  la  chaleur  s*accroU  à  me- 
sure qu'on  descend  dans  l'intérieur^  en  raison  de  1  degré  par 
35  mètres  environ  y  et  que  cette  chaleur  est  colossale  aux  racines 
des  volcans.  Le  temps  apportera  de  grandes  modifications  dans  ces 
températures  intérieures.  A  la  surface  (et  les  phénomènes  de  la 
surface  sont  les  seuls  qui  puissent  altérer  ou  compromettre  l'exis- 
tence des  êtres  vivants)  tous  les  changements  sont  accomplis  à  un 
trentième  de  degré  près.  L'affreuse  congélation  du  globe  dont 
BufTon  fixait  l'époque  au  moment  où  la  chaleur  intérieure  se  sera 
totalement  dissipée,  est  donc  un  pur  rêve  ! 

Maintenant,  quelle  est  la  température  de  f espace? 

Cette  question  a  fait,  depuis  le  commencement  de  ce  siècle  sur- 
tout, le  sujet  d'un  nombre  assez  considérable  de  recherches  diffé- 
rentes, qu'il  est  intéressant  de  résumer  ici  en  quelques  mots. 

Que  l'espace  infini  soit  vide  dans  les  régions  intrastellaires^  ou 
(ce  qui  est  plus  probable)  qu'il  soit  occupé  par  un  milieu  de  na- 
ture inconnue  extrêmement  ténu,  qu'on  est  convenu  d'appeler 
éther,  et  si  léger  que  tout  ce  qui  tient  dans  ce  système  planétaire 
ne  pèse  pas  1  kilogramme!  —  ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  que  les 
étoiles  qui  sont  autant  de  soleils,  émettent  des  rayons  lumineux 
et  calorifiques,  et  que  l'espace  n'est  pas  absolument  froid. 

La  Terre  même  traverse  de  siècle  en  siècle  des  régions  dont  la 
température  varie.  Poisson  supposé  même  que  la  chaleur  du  globe 
peut  provenir  de  là. 

Le  géomètre  Fourier  avait  trouvé  la  température  de  l'espace  au 
sein  duquel  gravite  actuellement  le  système  planétaire  de  50  à  60 
degrés  au-dessous  de  zéro.  Le  thermomètre  ayant  été  observé  au 
fort  Reliance  à  — 57  degrés,  Arago  en  concluait  (Institut,  1836 
que  la  température  de  l'espace  est  notablement  inférieure  à  <v 
chiffre,  et  entre  — GO  et  —  70. 

Par  des  expériences  faites  à  l'aide  de  l'actinomètre,  Pouillet  con- 
cluait cette  température  à  — 140  degrés  au-dessous  de  zéro,  et, 
bizarre  consécjuence,  le  même  physicien  disait  que  cette  chaleur 
équivaut  aux  f  de  la  chaleur  solaire  et  serait  capable  de  fain* 
fondre  par  an  sur  notre  globe  une  couche  de  glace  de  2G  mètres! 


TEMPÉRATURE    DE    L'ESPACE.  301 

Il  a  fallu  attendre  jusqu*à  la  création  toute  récente  de  Tune  des 
branches  les  plus  fécondes  de  la  physique  moderne,  la  théorie  mé  • 
conique  de  la  chaleur,  pour  avoir  sur  ce  point  si  discuté  une  ré- 
ponse mathématique.  Grâce  aux  principes  fixés  par  cette  science, 
nous  savons  maintenant  d'une  part  que  rabaissement  indéfini  de 
la  température  est  une  pure  fiction;  d  autre  part,  qu'il  existe  un 
zéro  absolu  où  toute  chaleur  a  disparu  des  corps,  et  que  ce  zéro 
pour  tous  les  corps  de  l'univers  est  de  273  degrés  au-dessous  de 
la  glace  fondante 

Imaginons  un  instant  que  la  Terre  ne  soit  plus  chaufTée  ni  par 
les  rayons  solaires ,  ni  par  aucun  autre  rayon  calorifique,  et  sui- 
>ons  tes  phénomènes  qui  en  résulteraient. 

Toutes  les  molécules  de  Tair  atmosphérique  rayonneraient  leur 
chaleur  dans  tous  les  sens  et  se  refroidiraient  de  plus  en  plus,  car 
leurs  pertes  ne  seraient  point  réparées;  leur  densité  augmentant, 
elles  tomberaient  vers  la  terre,  tandis  que  d'autres  molécules  mon- 
teraient pour  aller  se  refroidir  à  leur  tour. 

Après  quelques  siècles,  toute  la  chaleur  du  globe,  tant  la  cha- 
leur centrale  et  primitive  que  la  chaleur  superficielle  et  maintenue 
par  le  Soleil,  se  trouverait  dissipée  dans  l'espace;  mais  cette  dis- 
sipation serait  plus  ou  moins  prompte  dans  les  divers  pays,  sui- 
vant que  la  surface  du  sol  serait  plus  ou  moins  rayonnante  et  la 
conductibilité  des  couches  intérieures  plus  ou  moins  parfaite. 

Les  astres  lumineux  innombrables  qui  occupent  les  diverses  ré- 
gions du  ciel  ne  sont  pas  dépourvus  de  chaleur;  les  espaces  cé- 
lestes sont  donc  à  une  certaine  température,  qui  doit  être  de 
273  degrés  au-dessous  de  zéro,  comme  nous  venons  de  le  dire,  et 
notre  globe,  suspendu  au  milieu  de  ces  espaces  avec  l'Atmosphère 
pour  enveloppe  diathermane,  cesserait  de  se  refroidir  lorsqu'il  se- 
rait mis  en  équilibre  avec  cette  température. 

Mais  cette  «  chaleur  »  serait  un  véritable  froid,  incomparable- 
ment plus  rude  que  tous  ceux  des  glaces  du  pôle,  et  aurait  éteint 
la  vie  terrestre  jusque  dans  ses  racines. 

Ni  la  température  de  l'espace,  ni  celle  du  globe  n'ont  donc  d'in- 
fluence sensible  actuellement  à  la  surface  de  la  terre,  et  c'est  la 
chaleur  solaire  qui  organise  la  circulation  des  airs,  des  eaux, 
des  éléments,  de  la  vie  entière,  comme  nous  allons  le  constater 
mieux  encore  dans  le  chapitre  suivant. 


CHAPITRE  IL 


LA   CHALEUR    DANS  L'ATMOSPHÈRE. 

l'usine  et  la  force,  la  vapkur  d'eau,  les  atmosphères  planêtaire>. 
décroissance  de  la  température  suivant  la  hauteur. 


De  rimmense  rayonnement  calorifique  incessamment  émané  du 
foyer  solaire^  il  importe  maintenant  de  saisir  et  d  apprécier  à  sa 
valeur  la  quantité  qui  est  en  jeu  dans  l'Atmosphère  et  en  organise 
la  circulation. 

La  météorologie  n  est  qu*un  grand  problème  de  physique  :  il 
s  agit  de  déterminer  les  lois  qui  règlent  la  manière  dont  se  distri- 
buent dans  notre  atmosphère  la  chaleur,  la  pression  barométrique, 
la  vapeur  d'eau  et  Télectricité,  le  tout  en  relation  avec  les  mouve- 
ments que  la  chaleur  solaire  engendre  dans  la  couche  superficielle 
solide,  liquide  et  gazeuse  de  notre  globe.  Ce  problème,  si  vaste  qu  il 
soit,  dit  notre  illustre  correspondant  de  l'Observatoire  de  Rome,  le 
P.  Secchi,  n  est  au  fond  qu'une  application  des  lois  les  plus  con- 
nues de  la  physique;  les  difficultés  de  la  solution  tiennent  plutôt 
au  grand  nombre  des  causes  perturbatrices  et  aux  réactions  incal- 
culables des  efTets  sur  les  causes,  qu'à  une  véritable  lacune  dans 
la  théorie  générale.  De  là  la  nécessité  de  nombreuses  données 
expérimentales  pour  arriver  à  la  solution. 

L'Atmosphère  est  en  réalité  une  immense  machine,  à  l'action  de 
laquelle  est  subordonné  tout  ce  qui  a  vie  sur  notre  planète.  S'il 
n'y  a  dans  cette  machine  ni  rouages,  ni  pistons,  ni  engrenages, 
elle  n'en  fait  pas  moins  le  travail  de  plusieurs  millions  de  chevaux, 
et  ce  tra>ai[  a  pour  but  et  pour  effet  la  conservation  de  la  vie. 

Tous  les  mouvements  de  l'Atmosphère  sont  la  conséquence  de 


LE    SOLEIL    ET    SON    ACTION    SUR    LA    TERRE.     303 

la  propriété  qu'ont  les  gaz  de  se  dilater  par  la  chaleur.  De  la  tem- 
pérature de  la  glace  fondante^  leur  volume  s'accroît  d'un  tiers.  Ces 
variations  de  volume^  et  par  conséquent  de  densité^  troublent  à 
chaque  «instant  l'équilibre  qui  tendrait  à  s'établir  dans  l'air  atmo- 
sphérique. L'air^  échauffé  dans  les  zones  équatoriales^  s'élève 
dans  les  régions  supérieures  pour  aller  redescendre  près  des 
pôles;  là  il  se  refroidit^  revient  à  l'équateur  et  recommence  son 
mouvement  de  circulation.  Le  travail  ainsi  accompli  par  l'Atmo- 
sphère est  immense.  Nos  flottes  sillonnent  la  mer  sur  les  ailes  des 
vents^  et  le  souffle  gracieux  des  zéphyrs^  ainsi  que  la  tourmente 
des  ouragans,  sont  l'effet  de  la  puissance  solaire  emmagasinée 
dans  cette  gigantesque  usine  à  gaz. 

A  cette  propriété  de  l'air  s'en  ajoute  une  autre  non  moins  im- 
portante :  celle  de  dissoudre  la  vapeur  d'eau^  qui  se  soulevant  en 
quantité  prodigieuse  aux  environs  de  l'équateur^  est  ensuite  distri- 
buée sur  toute  la  terre  en  pluie  vivifiante.  Ainsi  s'accomplit  un 
autre  travail  non  moins  puissant  et  non  moins  vaste  :  la  distribu- 
tion des  eaux  pluviales  sur  la  surface  du  globe.  Les  eaux  courantes 
qui  font  mouvoir  nos  machines  ont  été  d'abord  soulevées  dans  les 
airs  par  ce  puissant  engin  ;  de  là  elles  ruissellent  sur  les  monta- 
gnes en  forme  de  pluie  et  vont  couler  dans  nos  fleuves  pour  se 
rendre  enfin  à  l'océan  lui-même  d'où  elles  sont  parties.  Ceux  qui 
ont  visité  les  chutes  gigantesques  du  Niagara  en  gardent  un  émou- 
vant souvenir;  elles  ne  sont  cependant  qu'une  fraction  absolument 
insignifiante  de  ce  qui  se  passe  journellement  dans  l'Atmosphère. 

Le  Soleil  est  le  premier  moteur  duquel  dépendent  tous  les  mou- 
vements du  s\  stème  planétaire^  non-seulement  pour  la  régularité 
des  orbites  que  décrivent  les  différents  astres^  mais  aussi  pour  les 
phénomènes  physiques  ou  physiologiques  qui  s'accomplissent  à 
leur  surface.  Sur  la  Terre^  en  particulier^  les  mouvements  atmo- 
sphériques^ le  mouvement  des  eaux^  le  développement  de  la  végé- 
tation^ la  production  de  force  qui  résulte  des  combustions  et  de 
la  nutrition  des  animaux^  tous  ces  phénomènes  sont  dus  à  l'in- 
fluence des  radiations  solaires. 

C'est  la  force  du  Soleil  qui^  en  dilatant  l'air  dans  certaines  ré* 
gions,  le  soulève  en  masses  considérables  et  produit  ainsi  un  vide 
que  d'autres  masses  gazeuses  viennent  combler  rapidement;  de  là 
ces  courants  atmosphériques  et  cette  action  puissante  du  vent 
qui  transporte  nos  vaisseaux  sur  les  mers.  C'est  la  force  émanée 
du  Soleil  qui  soulève  les  eaux  sous  forme  de  vapeurs  et  les  laisse 
retomber  ensuite  en  pluie  bienfaisante  destinée  à  féconder  nos 


304  LA    CHALEUR    DANS    L'ATMOSPHÈRE. 

campagnes.  C'est  encore  au  Soleil  que  nous  devons  ces  ruisseaux 
qui  nous  désaltèrent  ^  ces  fleuves  dont  les  eaux  font  mouvoir  nos 
machines;  par  la  vapeur  enlevée  à  TOcéan^  il  alimente  les  neiges, 
qui  solidifient  Teau  au  sommet  des  montagnes  pour  la  distribuer 
en  détail  et  produire  le  mouvement^  la  fécondité^,  la  vie. 

Ce  qui  peut  nous  paraître  mieux  organisé  encore^  c'est  la  manière 
dont  cette  force  calorifique  se  trouve,  pour  ainsi  dire,  emmagasinée 
dans  les  végétaux,  non-seulement  dans  ceux  qui,  encore  vivants, 
servent  à  nos  usages  et  à  notre  alimentation  en  même  temps  qu  ils 
ornent  et  embellissent  notre  demeure  ici-bas;  mais  aussi  dans 
ceux  qui,  ensevelis  depuis  plusieurs  millions  d'années  dans  les 
entrailles  du  globe,  en  sortent  maintenant  pour  nous  échauffer  et 
pour  produire  la  force  motrice  nécessaire  à  nos  machines.  Chaque 
plante  est  une  véritable  machine  dans  laquelle  s'élaborent  les 
substances  éminemment  combustibles  qui  servent  a  nous  fournir, 
en  l'absence  du  soleil,  la  chaleur  et  la  lumière,  ou  à  produire,  en 
nous  servant  d'aliment,  la  force  et  la  chaleur  vitale  dont  nous  avons 
besoin.  C'est  donc  du  Soleil,  en  dernière  analyse,  dit  encore  le 
P.  Secchi,  que  dépendent  tous  les  phénomènes  de  la  nature  et 
notre  existence  elle-même. 

Dans  le  rayonnement  solaire,  ce  qui  frappe  tout  d'abord,  c'est 
la  lumière  qui  nous  éclaire  et  la  chaleur  qui  nous  échauffe; 
mais,  outre  ces  deux  ordres  de  phénomènes,  il  y  en  a  un  troisième 
non  moins  important  :  ce  sont  les  actions  chimiques  qui  accom- 
pagnent les  deux  autres.  Aussi  doit  on  distinguer  trois  ordres 
d'actions  dans  l'œuvre  solaire  :  les  rayons  lumineux  y  les  rayons 
calorifiques  et  les  rayons  chimiques.  Les  premiers  donnent  à  la 
nature  la  beauté  d'une  jeunesse  éternelle;  les  seconds  donnent  au 
monde  sa  force  et  sa  valeur  ;  les  troisièmes  tissent  la  trame  sans 
cesse  renaissante  de  la  vie  planétaire. 

Chacun  sait  que  pour  analyser  un  rayon  du  soleil,  on  le  fait 
passer  à  travers  un  prisme  triangulaire  de  verre,  en  sortant  duquel 
le  rayon  est  décomposé  en  un  ruban  colorié,  comme  déjà  nous  1  a- 
vons  vu  en  étudiant  Farc-en-ciel.  Mais  le  spectre  visible  n'est  pas 
la  seule  chose  qui  existe  dans  un  rayon  de  soleil.  Le  ruban  multico- 
lore se  continue,  à  chaque  bout,  par  un  ruban  invisible.  Les  ondes 
dont  la  longueur  est  comprise  entre  768  et  369  millionièmes  de 
millimètre  sont  capables  de  faire  vibrer  notre  nerf  optique;  ces 
vibrations  sont  comprises  entre  394  trillions  et  758  trillions  par 
seconde;  elles  produisent  ainsi  la  sensation  de  la  lumière;  la  di- 
versité des  couleurs  ne  dépend  que  de  la  longueur  des  ondes;  K'> 


DIFFBHENTES    ESPECES    DE    HAYONS.  305 

plus  grandes  se  trouveat  <Ians  le  rouge  et  elles  vont  en  décroisiiaDt 
vers  le  violel.  A  gauche  de  l'extréinilé  rouge  du  spectre,  il  y  a  les 
ondes  longues  et  lentes  de  ta  chaleur.  Â  droite  de  l'extrémité  vio- 
lette, il  y  a  les  ondes  courtes  et  rapides  de  l'action  chimique.  No- 
tre œil  ne  voit  ni  les  premières  ni  les  secondes,  on  les  reconnaît 
en  employant  des  pr^aratJons  photogéniques  ou  des  substances 
impressionnables. 

En  réalité,  cependant,  il  n'existe  dans  la  aature  qu'une  seule  et 
unique  série  d'oades,  dont  la  longueur  va  constamment  en  décrois- 
sant, à  partir  de  l'extrémité  du  spectre  calorifique  obscur  jusqu'à 
l'extrémité  du  spectre  chimique  dans  sa  partie  invisible.  Entre 
ces  deux  extrêmes,  il  n'y  a  qu'une  portion  très-limitée  qui  jouisse 
de  la  propriété  d'ébranler  notre  nerf  optique. 

La  figure  97  montre  l'étendue  et  l'intensité  relative  de  ces  diffé- 


l'i' I  ■  • 


Fïg.  97.—  latensilÉ  relative  des  rayons  solaires,  caloriHques,  lumineux  et  chimique:!' 

rentes  actions  sépai-ées  l'une  de  l'autre  comme  nous  les  présente 
l'action  dispersive  des  prismes.  La  zone  qui  forme  la  base  de 
cette  figure  indique  la  longueur  du  spectre  solaire.  De  Â  à  H, 
c'est  la  partie  lumineuse;  la  droite,  de  H  à  P,  est  la  partie  chimi- 
que invisible;  la  gauche,  de  Â  à  S,  est  la  partie  calorifique  égale- 
ment invisible.  Les  courbes  tracées  au-dessus  font  connaître  les 
intensités  relatives  de  chaque  radiation  dans  les  différentes  par- 
ties du  spectre.  L'intensité  de  la  lumière  est  représentée  par  lu 
courbe  R'AiT*,  celle  de  l'action  chimique  par  mM"?,  celle  des  ra- 
diations calorifiques  par  R&IT.  On  a  essayé  de  représenter  ces 
trois  intensités  respectives  par  les  zones  I  (lumière;,  2  (chaleur) 
et  3  (action  chimique). 


306  LA    CHALEUR    DANS    L'ATMOSPHÈRE. 

Ainsi  ^  nous  ne  voyons  pas  tout  ce  qui  se  passe  dans  la  na- 
ture. Les  rayons  lumineux  sont  les  seuls  que  nous  voyions.  Les 
rayons  calorifiques  et  chimiques  agissent^  mais  sans  que  nous  les 
percevions.  Nous  vivons  au  milieu  d'un  immense  monde  invisible. 
Le  pouvoir  éclairant  des  différents  rayons  consiste  dans  lapti- 
tude  plus  ou  moins  grande  qu'ils  possèdent  d'ébranler  le  nerf 
optique  de  l'homme.  Il  est  probable  que  la  faculté  de  percevoir 
les  phénomènes  lumineux  n'a  pas  la  même  échelle  pour  tous,  et 
qu'elle  est  beaucoup  plus  étendue  chez  certains  animaux  que  chez 
l'homme,  soit  du  côté  du  rouge,  soit  du  côté  du  violet.  L'eau  pure 
possède  un  pouvoir  absorbant  très-considérable  pour  les  rayons 
thermiques.  Les  humeurs  que  contient  l'œil  diffèrent  peu  de 
l'eau  pure ,  et  c'est  là  ce  qui  rend  l'organe  de  la  vue  insensible 
aux  rayons  calorifiques. 

L'étendue  des  ondes  lumineuses  sensibles  à  l'œil  correspond 
ordinairement  à  ce  qu'on  appelle  en  acoustique  une  octave,  de 
sorte  que  l'homme  n'est  mis  en  relation  avec  la  nature  que  par 
une  très-faible  partie  des  radiations  solaires.  Et  cependant  quelle 
immense  variété  de  sensations  et  quelle  beauté  de  contrastes! 
Sans  entrer  dans  les  considérations  esthétiques,  il  est  impossible 
de  ne  pas  faire  ici  une  remarque  importante  :  on  a  cru  pendant 
longtemps  que  la  radiation  lumineuse  était  le  seul  mode  d'action 
du  Soleil  sur  le  monde  ;  cependant  elle  est  très-secondaire  et  peu 
importante,  comparée  aux  autres  radiations.  Que  sont  donc  les 
impressions  produites  sur  la  matière  délicate  de  notre  rétine,  si 
nous  les  comparons  avec  les  modifications  que  la  chaleur  fait 
éprouver  à  tous  les  corps  et  avec  les  actions  moléculaires  que  pro- 
duisent les  rayons  chimiques  ? 

Les  gaz  possèdent  la  faculté  d'absorber  les  rayons  calorifique^^ 
et  par  conséquent  notre  atmosphère  absorbe  une  portion  très-con- 
sidérable de  ces  rayons.  Les  ondes  les  plus  longues  sont  celles 
qui  sont  plus  facilement  absorbées  ;  aussi  un  grand  nombre  de 
rayons  moins  réfringents  qui  tombent  sur  notre  atmosphère  sont 
arrêtés,  et  ne  parviennent  pas  jusqu'à  nous. 

L'absorption  produite  par  les  gaz  simples,  oxygène  et  azote, 
est  extrêmement  faible;  si  l'on  fait  varier  la  pression  de  5  à  7G0 
millimètres,  cette  même  absorption  varie  à  peu  près  dans  le  rapport 
de  1  à  1 5.  Il  n'en  est  pas  de  même  dés  gaz  composés  qui  se  trou- 
vent dans  notre  atmosphère,  comme  l'acide  carbonique^  la  vapeur 
d'eau,  l'ammoniaque  et  quelques  autres.  Le  professeur  P.  M.  Ga- 
ribaldi,  de  Gênes,  a  prouvé,  par  des  expériences  péremptoires, 


ABSORPTION    DES    RAYONS    CALORIFIQUES.      307 

que^  pour  une  pression  de  760  millimètres,  ces  gaz  ont  des  pouvoirs 
absorbants  représentés  par  les  nombres  qui  suivent  : 

Air  atmosphérique 1 

Acide  carbonique 92 

Ammoniaque 546 

Vapeur  d'eau 7937 

Une  quantité  de  vapeur  d^eau  capable  de  produire  une  pression 
de  9  à  10  millimètres^  exerce  déjà  une  absorption  cent  fois  plus 
grande  que  celle  de  lair  atmosphérique. 

Âinsi^  une  portion  considérable  des  rayons  obscurs  partis  du 
Soleil  est  interceptée  par  la  vapeur  d*eau  contenue  dans  Tair^  sans 
pouvoir  arriver  jusqu'à  la  surface  de  la  terre;  cette  absorption  est 
plus  considérable  pour  les  rayons  calorifiques  que  pour  les  rayons 
lumineux,  car  les  ondes,  à  mesure  que  leur  longueur  diminue, 
acquièrent  une  propriété  de  plus  en  plus  grande  de  traverser  les 
milieux  transparents. 

On  peut  séparer  les  rayons  lumineux  des  rayons  calorifiques  pour 
mesurer  leur  valeur  respective.  Pour  obtenir  ce  résultat,  on  fait  pas- 
ser un  faisceau  de  rayons  solaires  à  travers  une  couche  de  sulfure  de 
cartM)ne  contenant  de  Tiode  en  dissolution.  Les  rayons  deviennent 
invisibles  sans  perdre  leur  pouvoir  calorifique,  et  si  le  vase  qui 
contient  cette  dissolution  a  la  forme  d*une  lentille  convergente,  il  se 
développe  au  foyer  invisible  de  cette  lentille  une  température  assez 
élevée  pour  déterminer  Tinflammation  des  corps  combustibles  ^ 
Le  rapport  des  radiations  lumineuses  aux  radiations  obscures  est 
égal  à  3^  pour  le  platine  incandescent.  Pour  le  soleil,  la  chaleur 
qui  accompagne  la  partie  lumineuse  est  seulement  ^  de  celle  qui 
se  trouve  dans  la  partie  obscure. 

L'Atmosphère  terrestre,  en  absorbant  une  portion  si  considé- 
rable des  rayons  solaires,  ne  les  anéantit  pas^  elle  les  tient  en  ré- 
serve pour  les  employer  plus  tard  à  notre  avantage.  Elle  agit  exac- 
tement comme  une  serre,  laissant  arriver  les  rayons  calorifiques 
jusqu'à  la  Terre,  et  s* opposant  ensuite  à  ce  qu'ils  s*en  retournent 
se  perdre  dans  Fespace.  Les  rayons  à  ondes  très-longues  ne  sont 
plus  capables  de  traverser  TAtmosphère,  ce  qui  produit  une  accu- 
mulation de  chaleur  dans  les  couches  les  plus  basses.  De  plus, 
la  radiation  nocturne  est  considérablement  diminuée  par  la  pré-* 

1.  Le  professeur  Tyndall  a  placé  un  jour  son  œil  au  foyer,  et  sa  rétine  n'a  subi 
aucune  influence  lumineuse.  Les  rayons  calorifiques  étaient  cependant  si  ardents, 
qu'une  feuille  de  métal  a  été  immédiatement  portée  au  rouge  là  où  l'œil  n'avait 
rien  éprouvé  l 


308  LA    CHALEUR    DANS    L'ATMOSPHÈRE. 

sence  de  l'air  atmosphérique^  et  par  là  se  trouve  ralenti  et  diminué 
le  refroidissement  du  globe  et  des  plantes  qu*il  nourrit.  La  vapeur 
d*eau  agit  avec  une  très-grande  efficacité^  et  une  couche  humide 
ayant  quelques  mètres  seulement  d  épaisseur  arrête  le  refroidis- 
sement nocturne  autant  que  le  fait  FAtmosphère  tout  entière. 

Mais  le  fait  qui  doit  le  plus  nous  frapper  ici^  c'est  labsorptionde 
calorique  qui  accompagne  la  transformation  de  Teau  en  vapeur. 
L*eau  s*évapore  en  masse  considérable^  surtout  dans  les  régions 
équatoriales^  et  elle  absorbe  ainsi  une  grande  quantité  de  chaleur 
de  vaporisation  qui  demeure  latente.  Il  faut  autant  de  chaleur 
pour  vaporiser  un  kilog.  d*eau  que  pour  échauffer  d*un  degré 
537kilog.  d'eau!  La  vapeur  d'eau  absorbe  cette  énorme  proportion 
de  chaleur^  qu'elle  restitue  du  reste  intégralement  quand  elle  re- 
passe à  l'état  liquide  par  la  pluie.  Cette  chaleur  a  pour  destina- 
tion  d'être  transportée  vers  les  latitudes  les  plus  lointaines,  et 
d'établir  dans  l'enveloppe  atmosphérique  qui  entoure  le  globe, 
une   égalité  de   température  que  la  radiation   directe  serait  loin 
de  produire  par  elle-même.    La  quantité  de  chaleur  qui  passe 
ainsi  de  l'équateur  aux  pôles  est  inimaginable.  Voyez  plutôt  : 

Des  observations  nombreuses  et  assez  précises  nous  ont  ap- 
pris que,   dans  les    régions    équatoriales^   l'évaporation   enlè>e 
chaque  année  une  couche  d'eau  ayant  au  moins  5  mètres  d'épais- 
seur. Supposons  que  dans  les  mêmes  régions  il  .tombe  annuelle- 
ment une  couche  de  pluie  de  2  mètres^  il  reste  encore  une  quan- 
tité d'eau  représentée  par  une  couche  de  3  mètres^  et  qui  doit 
passer^  à  l'état  de  vapeur^  dans  les  contrées  plus  rapprochées  des 
pôles.  On  peut  évaluer  à  70  millions  de  milles  géographiques  la 
surface  sur  laquelle  se  produit  l'évaporation;  et^  en  partant  de 
cette  donnée,  on  trouve  que  la  couche  de  3  mètres  représente  un 
volume  d'eau  égal  à  721  trillions  de  mètres  cubes  (721  X  10";. 
La  quantité  de  chaleur  contenue  dans  cette  masse  de  vapeur  se- 
rait capable  de  faire  fondre  des  montagnes  de  fer  dont  le  volume 
mesurerait  1 1  milliards  de  mètres  cubes  ! 

Cette  masse  énorme  de  chaleur  passe  pour  ainsi  dire  incognito 
de  l'équateur  aux  pôles  ^  transportée  par  l'action  de  la  vapeur,  et 
cette  vapeur^  en  se  transformant  en  eau  et  en  glace,  laisse  échapper 
toute  la  chaleur  qu'elle  avait  absorbée,  contribuant  ainsi  à  adoucir 
le  climat  de  ces  régions  désolées.  Les  rayons  solaires  sont  comme 
un  agencement  de  poulies  et  de  cordes,  tirées  sans  cesse  par  des 
mains  invisibles,  occupées  à  élever  des  seaux  d'eau  jusqu'à  la 
hauteur  des  nuages.  Le  commandant  Maury  fait  remarquer  qu'on 


ABSORPTION    DES    RAYONS    CALORIFIQUES.      309 

n  aurait  jamais  obtenu  un  pareil  résultat  avec  un  gaz  proprement 
dit^  ear^  pour  transporter  par  ïair  seul  la  même  quantité  de  cha- 
leur^ il  aurait  fallu  réchauffer  jusqu*à  la  température  des  fournaises. 

Ainsi  se  distribue  la  chaleur  dans  l'atmosphère.  Ainsi  se  pré- 
parent les  nuages  et  les  pluies  dont  nous  parlerons  bientôt. 

L  épaisseur  des  couches  d  air  traversées  par  les  rayons  solaires 
influe  notablement  sur  la  chaleur  et  sur  la  lumière  reçues.  Gomme^ 
au  lieu  de  descendre  verticalement  vers  la  terre,  les  rayons  calo- 
rifiques arrivent  obliquement,  la  perte  est  d'autant  plus  grande 
que  les  rayons  ont  une  obliquité  plus  prononcée.  On  a  soumis 
celte  perte  à  différents  calculs  :  les  deux  formules  qui  semblent 
présenter  le  plus  d'accord  sont  celles  de  Bouguer  et  de  Laplace. 
En  faisant  usage  de  ces  formules,  on  arrive  aux  résultats  suivants, 
sur  l'épaisseur  des  couches  d'air  pour  diverses  hauteurs  du  soleil. 


Haotear 
snr  lliorixon. 

Distance 
au  zénith. 

0 

Épaisseur 
des  couches  d*air 

1  00 

70 

20 

1  06 

50 

40 

1  30 

30 

60 

1  99 

20 

70 

2  90 

15 

75 

3  80 

10 

80 

5  51 

5 

85 

10  21 

k 

86 

12  15 

3 

87 

14  87 

2 

88 

18  83 

1 

89 

25  13 

0 

90 

35  50 

On  voit  que  si  Ion  représente  par  1  l'épaisseur  de  l'atmosphère 
traversée  par  un  rayon  du  soleil  au  zénith,  l'épaisseur  traversée 
par  les  rayons,  du  soleil  à  l'horizon  est  plus  de  35  fois  plus 
grande.  Cette  différence  est  bien  plus  forte  qu'on  ne  peut  l'indi- 
quer dans  une  figure  de  démonstration  comme  la  suivante  (fig.  98). 

Le  premier  résultat  de  cette  inégalité,  c'est  que  la  lumière  du 
soleil  s'affaiblit  d'autant  plus  que  l'astre  du  jour  est  plus  oblique 
§ur  la  verticale.  Au  zénith  et  dans  les  hauteurs  du  ciel,  le  soleil 
est  éblouissant,  et  nul  œil  humain  ne  saurait  soutenir  son  éclat. 
Au  lever  et  au  coucher  nous  pouvons  fixer  nos  regards  sur  son 
disque  rougi  sans  en  être  aveuglés.  Les  étoiles  ne  sont  visibles 
qu'à  une  certaine  hauteur,  et  l'on  ne  voit  selever  et  se  coucher 
que  celles  de  première  grandeur.  D'après  les  recherches  de  Bou- 
guer, si  l'on  représente  par  le  chiffre  10000  l'intensité  lumi- 


310 


LA    CHALEUR    DANS    L'ATMOSPHÈRE. 


neuse  du  soleil  hors  T Atmosphère^  son  intensité  aux  différents 
points  au-dessus  de  l'horizon  est  représentée  par  les  chiffres 
suivants  : 

A  50  degrés 8123 

A  30  —  762^ 

A  20  —  6613 

A  10  — 5474 

A  5  —  3149 

A  4  —  1201 

A  3  —  802 

A  2  —   454 

A  1  —  .  192 

A  0  —  467 

C'est-à-dire  qu'au  lever  et  au  coucher  du  soleil^  cet  astre  paraît 
1354  fois  moins  brillant  qu*au  zénith  et  1300  fois  moins  qu'à  sa 
hauteur  de  midi  sur  notre  horizon  au  solstice  d'été.  Ces  compa- 


Fig.  98.  —  Inégalité  de  Pépaîsseur  d'air  traversée  par  le  soleil  suivant  ses  positions. 

raisons  supposent  un  ciel  pur^  et  varient  par  conséquent  suivant 
l'état  plus  ou  moins  brumeux  de  l'Atmosphère. 

La  chaleur  varie  comme  la  lumière^  suivant  l'obliquité.  Les 
observations  les  plus  exactes  nous  prouvent  que  l'Atmosphère 
absorbe^  suivant  la  verticale,  les  -^  de  la  chaleur  qui  tombe  sur 
sa  surface^  et  l'absorption  totale  dans  l'hémisphère  illuminé  est 
à  peu  près  égale  aux  |  de  la  chaleur  incidente^  de  sorte  qu'aux 
différentes  hauteurs  la  partie  transmise  est  représentée  comme 
il  suit  : 

Hauteur.  Quantité 

transmit*. 

Au  zénith 0  72 

A  70  degrés 0  70 

A  50      —         0  64 

A  30      —         0  51 

A  10      —         0  16 

A    0      —         0  00 


L 


ABSORPTION    DES    RAYONS    CALORIFIQUES.      311 

Oo  voit  facilement  par  la  petite  coupe  de  la  figure  99  que  t'ab- 
^rption  est  considérable  pour  l'horizon  H  ou  H'  des  observateurs 
B  et  C,  et  îsàblti  pour  le  zénith  du  point  A. 

NouR  avons  vu  tout  à  l'heure  que  ce  n'est  pas  l'air  lui-même, 
c'està-dire  le  mélange  formé  des  gaz  oxygène  et  azote,  qui  absorbe 
le  plus  de  chaleur,  mais  la  vapeur  d'eau  qui  existe  dans  l'air, 
dans  des  proportions  d'ailleurs  très- variables. 

Les  rayons  lumineux  passent  presque  en  entier  et  pénètrent 
jusqu'au  sol;  les  calorifiques  sont  au  contraire  absorbés  dans 
une  forte  proportion.  Si  donc  l'Atmosphère  empêche  une  bonne 
partie  de  la  chaleur  solaire  d'arriver  à  la  surface  de  notre  globe, 
par  compensation  elle  jouit  de  la  propriété  de  retenir  celle  qui  est 
parvenue  à  l'échauffer.  Sans  l'Atmosphère  et  sans  la  vapeur  d'eau 
qu'elle  renferme ,  le  rayonnement  du 
sol  s'eftecluant  presque  sans  obstacle 
vers  l'espace  interplanétaire,  la  déperdi- 
tion serait  énorme,  comme  il  arrive  du 
reste  dans  les  hautes  régions.  Aussitôt 
le  soleil  couché,  un  refroidissement  ra- 
pide succéderait  à  la  chaleur  intense 
des  rayons  directs  du  soleil;  en  un  mol, 
il  y  aurait  entre  les  maxima  et  les  mi- 
nima  de  température,  soit  diurnes,  soit 
mensuels,  des  différences  énormes.  C'est 
ce  qui  arrive  sur  les  plateaux  élevés  du 

Thiliet,  et  ce  qui  exphque    la  rigueur  .,    „„      ,,  ,,  ,    .  , 

oea  hivers  et  I  abaissement  des  lignes        wiaire  par  l'atmosphèra. 
isothermes  dans  ces  régions.  Tyndall  dit 

avec  beaucoup  de  justesse  :  «  La  suppression,  pendant  une  seule 
nuit  d'été,  de  la  vapeur  d'eau  contenue  dans  l'atmosphère  qui 
couvre  l'Angleterre  (et  cela  est  vrai  pour  tous  les  pays  de  zones 
semblables},  serait  accompagnée  de  la  destruction  de  toutes  les 
plantes  que  la  gelée  fait  périr.  Dans  le  Sahara,  où  le  sot  est  de  feu 
et  le  vent  de  flamme,  le  froid  de  la  nuit  est  souvent  très-pénible  à 
supporter.  On  voit,  dans  cette  contrée  si  chaude,  de  la  glace  se 
former  pendant  la  nuit.  » 

L'humidité  n'est  pas  répandue  en  proportion  égale  dans  toute 
la  hauteur  de  l'Atmosphère.  Nous  verrons  au  Livre  V  qu'elle  di- 
minue au  delà  d'une  certaine  hauteur.  La  chaleur  traverse  d'au- 
tant ffiieux  l'air  qail[renfcrme  moins  d'humidité.  Il  reste  froid, 
en  laissant  passer  la  chaleur. 


312  LA    CHALEUR    DANS    L'ATMOSPHÈRE. 

Lorsqu*on  a  dépassé  les  régions  inférieures  de  TAtmosphère^  et 
en  général  Taltitude  de  2000  mètres^  on  ne  peut  s  empêcher  de 
constater  raccroissement  très-sensible  de  la  chaleur  du  soleil  rela- 
tivement à  la  température  de  lair  ambiant.  Ce  fait  ne  m*a  jamais 
plus  impressionné  que  dans  une  ascension  aéronautique^  le 
10  juin  1867^  lorsque^  nous  trouvant  à  7  heures  du  matin  à  une 
hauteur  de  3300  mètres^  nous  avons  eu  pendant  une  demi-heure 
1 5  degrés  de  difierence  entre  la  température  de  nos  pieds  et  celle 
de  nos  têtes;  ou,  pour  mieux  dire,  entre  la  température  de  Tinté- 
rieur  de  la  nacelle  (ombre)  et  celle  de  lextérieur  (soleil).  Le  ther- 
momètre à  l'ombre  marquait  8  degrés;  le  thermomètre  au  soleil, 
23  degrés.  Tandis  que  nos  pieds  souffraient  de  ce  froid  relatif,  un 
ardent  soleil  nous  brûlait  le  cou,  les  joues,  et  en  général  les  par- 
ties du  corps  directement  exposées  à  la  radiation  solaire. 

L*effet  de  cette  chaleur  est  encore  augmenté  par  Tabsence  du 
plus  léger  courant  d  air. 

Dans  une  ascension  postérieure  à  celle-ci,  j'ai  éprouvé  en  même 
temps  la  différence  singulière  de  20  degrés  entre  la  température  de 
Tombre  et  celle  du  soleil,  à  4150  mètres  d'altitude.  Le  premier 
thermomètre  marquait  — 9%5  au-dessous  de  zéro;  le  second, 
-|-10^5.  Cependant  ce  fait  me  frappa  moins  que  le  premier, 
parce  que  j'avais  appris  à  l'étudier. 

Cet  écart  du  rapport  de  la  température  de  l'air  à  celle  d'un  corps 
exposé  au  soleil  s'accuse  et  se  manifeste  en  raison  de  la  décrois- 
sance de  l'humidité.  La  radiation  solaire,  la  différence  entre  la 
chaleur  directement  reçue  de  l'astre  radieux  et  la  température  de 
l'air,  augmente  à  mesure  que  diminue  la  quantité  de  vapeur  d*eau 
répandue  dans  l'Atmosphère.  Cette  constatation  permanente  de  la 
transparence  de  l'air  privé  d'eau  pour  la  chaleur  établit  que  c'est 
la  vapeur  qui  joue  le  plus  grand  rôle  dans  l'action  de  conserver 
la  chaleur  solaire  à  la  surface  du  sol. 

Ces  résultats  doivent  être  mieux  dégagés  de  toute  influence  étran- 
gère que  ceux  qui  proviennent  d'observations  faites  sur  les  monta- 
gnes, car,  dans  ce  dernier  cas,  la  présence  des  neiges  et  du  rayon- 
nement doit  avoir  un  effet  constant,  tandis  que  les  observations 
aéronautiques  s'accomplissent  dans  des  régions  absolument  libres. 

L'influence  de  l'altitude  sur  l'intensité  de  l'action  caloriflque  du 
soleil  en  des  points  dont  les  projections  sur  le  sol  sont  peu  dis- 
tantes entre  elles  a  été  étudié  récemment  avec  beaucoup  d'atten- 
tion par  M.  Desains  et  un  collaborateur,  d'une  pai*t  à  Luceme, 
au  Schweizerhoff,  d'autre  part  à  l'hAtel  du  Righi-Culm,  a  environ 


ABSORPTION    DES    RAYONS    CALORIFIQUES.      313 

f'#50  mètres  au-dessus  du  lac.  Ces  expériences  ont  montré  qu*à 
la  même  heure,  et  toutes  choses  égales  d'ailleurs,  la  radiation  so- 
laire était  plus  intense  au  sommet  du  Righi  qu*à  Lucerne,  mais 
quelle  y  était  moins  facilement  transmissible  à  travers  Teau  et 
i'aiim.  Voici  des  nombres  : 

Le  lundi  13  septembre  1869,  à  l^^U^""  du  matin,  par  un  beau 
temps,  Faction  des  rayons  solaires  au  sommet  du  Righi  imprimait 
une  déviation  de  27^,2  à  Taiguille  de  Tappareil.  A  Lucerne,  au 
même  instant,  un  second  appareil  accusait  une  déviation  de  22*^,5. 
Ed  exprimant  ces  résultats  en  centièmes,  on  arrive  à  cette  conclu- 
sion, que  ce  jour-là,  les  rayons  solaires  en  traversant,  sous  un 
angle  de  70  degrés  environ  avec  la  normale,  la  couche  dair 
comprise  entre  le  niveau  du  Righi-Gulm  et  celui  de  Lucerne,  éprou- 
vaient dans  ce  passage  une  perte  de  17  pour  100. 

Oq  voit  par  ces  considérations  que  les  températures  terrestres 
ne  dépendent  pas  seulement  de  la  quantité  de  chaleur  reçue  du 
Soleil,'mais  encore  et  surtout  de  la  différence  des  pouvoirs  absor- 
bants de  l'air  sur  les  rayons  des  sources  lumineuses  et  obscures, 
fl  en  est  de  même  dans  les  autres  planètes,  et  TinQuence  des 
atmosphères  est  telle,  que  malgré  son  rapprochement  du  Soleil, 
Mercure  peut  jouir  d*une  température  plus  basse  que  celle  de  la 
terre,  si  la  couche  de  gaz  qui  Tentoure  est  constituée  en  consé- 
quence, et  Jupiter  peut  offrir  à  sa  surface  des  climats  plus  chauds 
que  les  nôtres  malgré  son  éloignement. 

L'analyse  spectrale  de  la  lumière,  qui  lit  dans  le  rayon  décom- 
posé d*une  flamme  les  éléments  qui  la  constituent  inscrits  en 
caractères  ineffaçables,  a  pu  récemment  déterminer  la  nature  des 
atmosphères  planétaires.  En  examinant  au  spectroscope  le  rayon 
venu  d'un  feu  allumé  à  quelques  lieues  de  distance,  on  a  constaté 
que  Tair  traversé  par  ce  rayon  absorbe  en  partie  la  lumière  et 
interpose  un  voile,  ou  pour  mieux  dire  un  tissu  de  lignes  diver- 
sement disposées,  dont  les  unes  sont  dues  à  Toxygène,  les  autres 
à  Tazole,  les  autres  à  la  vapeur  d*eau,  les  autres  encore  à  Tacide 
carbonique,  à  Tammoniaque,  à  Tiode.  Cette  méthode  si  ingénieuse 
permet  de  constater  la  quantité  de  vapeur  d*eau  qui  existe  dans 
les  lieux  où  Ton  expérimente.  De  même,  en  examinant  le  rayon 
venu  d'une  autre  planète,  telle  que  Vénus,  Mars  et  Jupiter,  on 
remarque  que  les  rayons  solaires  qu'elles  nous  réfléchissent  sont 
modifiés  par  un  tissu  de  lignes  dépendantes  de  leurs  atmosphères 
traversées  par  ces  rayons.  C'est  ainsi  qu*on  a  vérifié  Texistence 
déjà  indiquée  astronomiquement  d*atmosphères  à  la  surface  des 


314  LA    CHALEUR    DANS    L'ATMOSPHÈRE. 

■ 

planètes  y  et  de  plus  trouvé  qu*il  y  a  de  la  vapeur  d*eau  dans  les 
trois  que  je  viens  de  nommer.  Ces  résultats  sont  dus  surtout  aux 
travaux  ingénieux  de  mon  savant  confrère  Janssen.  Dans  Jupi* 
ter  et  dans  Saturne^  on  a  remarqué  de  plus  Tindication  illisible 
d*un  élément  gazeux  qui  n'existe  pas  dans  notre  atmosphère. 

La  vapeur  d'eau  répandue  dans  latmosphère  joue  le  principal 
rôle  au  point  de  vue  de  la  distribution  de  la  température.  Dans  l'at- 
mosphère tranquille  qui  enveloppe  la  sphère  terrestre,  il  y  a  sans 
cesse  une  action  lente  et  silencieuse^  qui  s'opère  invisiblement 
devant  nos  yeux  aveugles^  et  qui  est  si  formidable  que  nul  calcul 
humain  ne  saurait  la  représenter. 

Devant  l'œuvre  permanente  de  cette  puissance^  l'oxygène  et 
l'azote  ne  sont  plus  rien^  et  les  millions  de  tonnes  d'acide  carbo- 
nique qui  brûlent  dans  la  vie  végétale  et  animale  disparaissent 
comme  une  ombre  légère. 

Vapeur  d'eau  légère  et  transparente  qui  s'élève  du  lac  limpide^ 
brouillard  qui  flotte  sur  les  mers  y  rosée  du  matin  sur  les  (leurs, 
nuages  blancs  ou  orangés  du  ciel  y  pluie  ou  neige  y  torrent  de  la 
montagne  y  source  gazouillante  au  fond  des  bois^  ruisseau  qui 
murmure  ou  fleuves  géants  qui  traversent  les  nations  :  depuis  la 
source  chaude  minérale  jusqu'au  glacier  suspendu  au  front  des 
Alpes^  depuis  la  petite  goutte  d'eau  que  saisit  l'hirondelle  rasant 
la  rivière  jusqu'à  la  nuée  noire  et  horrible  chargée  d'éclairs  :  tout 
cet  ensemble^  tout  ce  vaste  système  de  la  circulation  de  l'élément 
liquide  à  la  surface  du  globe,  représente  le  fonctionnement  d'une 
usine  fantastique  dont  les  travaux  du  pandémonium  de  Vulcain 
au  fond  du  Tartare  ne  nous  donneraient  encore  qu'une  idée  aflaiblie. 
Représentons-nous  la  France  sillonnée  de  rivières  innombrables 
faisant  marcher  des  millions  de  moulins,  couverte  d'un  réseau 
serré  de  chemins  de  fer  occupé  par  des  milliers  de  locomotives 
circulant  nuit  et  jour  :  tout  le  bruit,  tout  le  mouvement,  tout  le 
travail  accompli  par  ces  moulins  et  ces  machines  infatigables  ne 
représenterait  qu'un  jeu  d'enfant  à  côté  du  travail  accompli  par  la 
nature  dans  le  système  de  circulation  des  eaux. 

Nous  avons  senti  plus  haut  quel  est  le  travail  opéré  par  la  sim- 
ple é\aporation  de  l'eau  des  mers  sous  l'action  des  rayons  du 
soleil  ;  nous  avons  constaté  que  la  masse  d'eau  évaporée  s'élève  à 
721  trillions  de  mètres  cubes  (721  000000000000).  La  quantité 
énorme  de  chaleur  qui  produit  cet  eflet  pourrait  fondre  par  an 
1 1  milliards  de  mètres  cubes  de  fer,  c'est-à-dire  une  masse  dont 
le  volume  égalerait  plusieurs  fois  celui  du  massif  des    Alpes  ! 


ABSORPTION    DES    RAYONS    CALORIFIQUES.      315 

Voilà  le  travail  gigantesque  qui  s'accomplit  par  la  force  de  la 
chaleur  solaire.  Mais  le  travail  infinitésimal  qui  se  produit  par  la 
même  cause  infatigable  n*est  pas  moins  merveilleux. 

Un  mouvement  perpétuel  s  accomplit  incessamment  dans  la  na- 
lure  entière^  mouvement  inapprécié  et  auquel  on  ne  songe  guère  ; 
et  cependantce  mouvement  est  si  considérable^  que  si  nos  sens 
nous  permettaient  de  le  percevoir  nous  en  serions  véritablement 
effrayés.  A  chaque  instant ,  mille  mouvements  viennent  frapper 
notre  corps. 

Sommes-nous  à  la  campagne^  au  milieu  des  prairies  ou  sur  le 
versant  d'un  coteau  boisé?  L^air^  qui  toujours  marche,  constitue  à 
l  état  de  vent  ou  de  brise  insensible  un  premier  mouvement  gêné* 
rai  nous  baignant  d*une  vaste  effluve.  La  chaleur  solaire,  ou  sim- 
plement la  température  ambiante,  élève  autour  de  nous  des  cou- 
ches de  densités  différentes  se  succédant  suivant  les  lois  du 
calorique.  La  lumière  croise  devant  nous ,  à  travers  nos  yeux, 
derrière  nous,  sur  nos  têtes,  en  tous  sens,  des  millions  de  rayons 
agissant  sur  Féther  invisible  par  des  vibrations  si  rapides  que 
chaque  seconde  en  renferme  des  trillions  pour  un  seul  rayon ,  et 
cela  incessamment.  Les  couleurs  des  objets  qui  nous  entourent, 
des  plantes,  de  fleuves,du  ciel^des  eaux,  entre-croisent  leurs  fluc- 
tuations rapides  et  innombrables.  Les  bruits,  lointains  ou  rappro* 
chés,  développent  dans  Tair  les  ondes  sonores  successives  qui, 
semblables  à  des  cercles,  décrivent  mille  courbes  invisibles,  entre- 
mêlées, mais  non  confondues.  L*oiseau  qui  chante,  le  gland  qui 
tombe  du  chêne  séculaire,  le  bûcheron  qui  frappe,  la  laveuse  à  la 
fontaine  sont  autant  de  centres  de  mouvements  ondulatoires.  La 
chaleur  propre  de  notre  corps  même  forme  en  nous  un  centre  de 
rayonnement,  et  incessamment  des  quantités  définies  de  chaleur 
s'échappent  de  toute  notre  personne,  quantités  qui  s'accentueraient 
de  suite  au  thermomètre.  Dans  notre  organisme,  d*ailleurs,  le 
battement  de  notre  cœur  ne  cesse  point  une  seconde,  la  circula- 
tion du  sang  dans  nos  artères,  et  son  retour  au  cœur  par  les 
veiaes  se  perpétue  sans  oubli,  en  même  temps  que  par  le  jeu 
alternatif  de  notre  respiration,  nos  poumons  s*occupent  de  distri- 
buer à  notre  corps  la  quantité  d'oxygène  qui  lui  convient. 

Sommes-nous  dans  notre  chambre  tranquillement  étendus  dans 
unfauteuily  les  pieds  sur  les  chenets,  un  livre  dans  les  mains?  Les 
mêmes  mouvements  que  nous  venons  de  rappeler  s^accomplissent 
autour  de  nous  et  dans  nous.  Nous  ne  pouvons  tendre  le  talon  au 
feu  sans  qu'un  système  de  mouvements  invisibles  ne  se  crée  immé- 


316  LA    CHALEUR    DANS    L'ATMOSPHÈRE. 

diatement  entre  notre  pied  et  le  charbon  flamboyant.  On  ne  peut 
toucher  du  doigt  le  clavier  du  piano,  sans  qu'une  série  d'ondes 
sonores  ne  s'envolent  dans  notre  appartement  (et  souvent  même 
à  de  trop  grandes  distances  pour  les  voisins!).  On  ne  peut  cauber 
même  à  voix  basse,  sans  que  l'air  soit  traversé  de  vibrations  sphé- 
riques.  Et  ainsi  nous  vivons  sans  nous  en  douter  au  milieu  de 
myriades  de  myriades  de  mouvements  constamment  effectués  et 
incessamment  renouvelés  dans  TAtmosphère  au  sein  de  laquelle 
nous  respirons,  vivons  .et  agissons. 

Si  la  nature,  dit  A.  de  Humboldt,  avait  donné  la  puissance  du 
microscope  à  nos  yeux,  et  une  transparence  parfaite  aux  tégu- 
ments des  plantes ,  le  règne  végétal  serait  lui-même  loin  d'offrir 
laspect  de  l'immobilité  qui  nous  semble  être  un  de  ses  attributs.  A 
l'intérieur,  le  tissu  cellulaire  des  organes  est  incessamment  parcouru 
et  vivifié  par  les  courants  les  plus  divers.  Tels  sont  les  courants  de 
rotation  qui  montent  et  qui  descendent,  en  se  ramifiant,  en  chan- 
geant continuellement  de  direction.  Tel  est  le  fourmillement  molé- 
culaire, découvert  par  le  grand  botaniste  Robert  Brown,  et  dont 
toute  matière,  pourvu  qu'elle  soit  réduite  à  un  état  de  division 
extrême,  doit  certainement  présenter  quelque  trace.  Qu'on  ajoute 
à  ces  courants  et  à  cette  agitation  moléculaire  les  phénomènes 
de  l'endosmose,  de  la  nutrition  et  de  la  croissance  des  végétaux, 
ainsi  que  les  courants  formés  par  les  gaz  intérieurs,  et  Ton  aura 
une  idée  des  forces  qui  agissent,  presque  à  notre  insu,  dans  la  vie 
en  apparence  si  paisible  des  végétaux. 

Ainsi  travaille  sans  cesse  la  chaleur  solaire  absorbée  par  l'air 
atmosphérique  sous  lequel  cette  planète  respire. 

Après  avoir  apprécié  l'œuvre  de  la  chaleur  solaire  à  travers 
l'Atmosphère  et  à  la  surface  du  globe,  nous  devons  maintenant 
compléter  cette  première  vue  sommaire  en  remarquant  que  la 
puissance  de  cette  chaleur  diminue  à  mesure  qu'on  s'élève  vers 
les  hauteurs  de  l'enveloppe  atmosphérique,  parce  qu'elle  n'est  plus 
retenue  et  utilisée  par  cette  Atmosphère  de  plus  en  plus  raréfiée. 
Nous  avons  vu  (p.  45  et  diagramme)  que  l'air  diminue  à  mesure 
qu'on  s'élève  dans  son  sein.  La  température  décroit  dans  une  pro- 
portion analogue,  que  nous  allons  mesurer  aussi  exactement  que 
possible,  comme  nous  l'avons  fait  pour  la  diminution  de  la  pres- 
sion atmosphérique.  Après  les  indications  du  baromètre,  voi<*i 
celles  du  thermomètre. 

Quand  on  s'élève  en  ballon  vers  un  ciel  nuageux,  la  tempé- 
rature s'abaisse  d'ordinaire  jusqu'à  ce  qu'on   arrive   aux    nua- 


/ 


) 
t 


LE    TRAVAIL    DE    LA     NATURE.  317 

ges;  quand  on  les  a  dépassés^  on  observe  toujours  une  éléva- 
tion de  quelques  degrés;  puis  la  température  va  de  nouveau  en 
8*:>  baissant.  Quand  on  s'élève  par  un  ciel  clair,  la  température 
initiale  est,  toutes  choses  égales  d'ailleurs,  plus  élevée  que 
dans  le  cas  précédent,  et  la  différence  est  mesurée  à  peu  près  par 
I  élévation  qu'on  observe  en  sortant  des  nuages.  Jamais  la  dimi- 
nution de  chaleur  n*est  absolument  régulière  ;  on  trouve  presque 
toujours  dans  l'Atmosphère  des  couches  d'air  chaud,  et  parfois  on 
en  rencontre  quatre  ou  cinq  successivement  jusqu'à  de  grandes 
hauteurs.  Ces  alternances,  comme  cette  variabilité  du  ciel, 
D*empéchent  pas  un  fait  généml  de  se  manifester  :  celui  de  la 
décroissance  de  la  température  à  mesure  qu'on  s'élève  da- 
vantage. 

Voici  le  résultat  de  la  série  d'observations  que  j'ai  faites  sur 
ce  sujet  dans  mes  six  cents  lieues  de  voyages  aéronautiques. 

a  La  décroissance  de  la  température  de  l'air,  qui  joue  un  si 
gnuid  rôle  dans  la  formation  des  nuages  et  dans  les  éléments  de 
la  météorologie,  est  loin  de  suivre  une  voie  régulière  et  constante. 
Elle  varie  selon  les  heures,  les  saisons,  l'état  du  ciel,  l'origine  des 
vents,  l'état  de  la  vapeur  d'eau,  etc.  Ce  n'est  que  par  un  très- 
grand  nombre  d'observations  qu  on  pourra  parvenir  à  dégager 
une  règle  déterminée,  l'action  de  plusieurs  causes  secondaires 
agissant  sans  cesse  et  devant  d'abord  être  connue  et  éliminée. 

«  II  résulte  de  550  observations  aérostatiques,  faites  au  sein  de 
ces  conditions  si  dissemblables,  et  pourtant  moins,  mauvaises  que 
les  conditions  des  observations  faites  sur  les  montagnes,  il  en  re* 
sulie^  dis-je,  que  la  décroissance  de  la  température  de  Tair  diffère 
d'abord  selon  que  le  ciel  est  pur  ou  couvert  :  elle  est  plus  rapide 
lorsque  le  ciel  est  pur;  elle  est  plus  lente  lorsque  le  ciel  est  cou- 
vert. 

«  Dans  un  ciel  pur,  rabaissement  moyen  de  la  température  a  été 
trouvé  de  4  degrés  pour  les  500  premiers  mètres  à  partir  de  la  sur- 
face du  sol;  de  7  degrés  pour  1000  mètres;  de  10%5  pour  1500 
mètres;  de  13  degrés  pour  2000  mètres;  de  15  degrés  pour 
2500  mètres;  de  17  degrés  pour  3000  mètres;  de  19  degrés  pour 
3500 mètres.  Moyenne:  1  degré  pour  189  mètres. 

<  Dans  un  ciel  nuageux,  l'abaissement  de  la  température  a  été 

trouvé  de  3  degrés  pour  les  500  premiers  mètres;  de  6  degrés 

pour  1000  mètres;  de  9  degrés  pour  1500  mètres;  de  ir,5  pour 

2000  mètres  ;  1 6  degrés  pour  3000  mètres  ;  1 8  degrés  pour  3500 

mètres.  Moyenne:  1  degré  pour  194  mètres. 


318  LA    CHALEUR    DAxNS    L'ATMOSPHÈRE. 

«  La  température  des  nuages  est  supérieure  à  celle  de  l'air  situé 
au-dessous  et  au-dessus. 

((  Le  décroissement  est  plus  rapide  dans  les  régions  voisines  de 
la  surface  du  sol  et  se  ralentit  à  mesure  qu*on  s  élève. 

((  Le  décroissement  est  plus  rapide  le  soir  que  le  matin,  et  pen- 
dant les  journées  chaudes  que  pendant  les  journées  froides. 

((  On  rencontre  parfois  dans  T Atmosphère  des  régions  plus  chau- 
des ou  plus  froides  que  la  moyenne  de  Taltitude^  et  qui  traversent 
l'Atmosphère  comme  des  fleuves  aériens.  Ces  variations  n'empêchent 
pas  la  loi  générale  énoncée  plus  haut  d'être  l'expression  de  la  réalité. 

<c  La  différence  entre  les  indications  du  thermomètre  de  l'ombre 
et  celles  du  thermomètre  du  soleil  augmente  à  mesure  qu'on  s*é- 
lève  dans  les  hauteurs  de  l'Atmosphère*.  » 

Ainsi^  le  résultat  général  de  ces  ascensions  aériennes  est  que  la 
température  décroît  de  1  degré  par  190  mètres  d'élévation  environ, 
tantôt  plus^  tantôt  un  peu  moins. 

Le  résultat  des  célèbres  et  nombreuses  observations  aérostali- 
ques  de  Glaisher  est  peu  différent  de  celui-ci. 

Les  ascensions  de  montagnes  ont  fourni  un  certain  nombre  de 
données  importantes^  parmi  lesquelles  il  est  nécessaire  de  consi- 
dérer les  suivantes  : 

A.  de  Humboldt  a  trouvé  que  le  décroissement  était,  dans  l'A- 
mérique du  sud,  de  1  degré  pour  191  mètres  dans  les  mon- 
tagnes, et  pour  243  mètres  sur  les  plateaux.  Une  série  de  lieux 
dans  rinde  méridionale  donne  177  mètres;  dans  le  nord  de 
rindoustan,  au  contraire,  226  mètres,  nombre  qui  se  rapproche 
de  celui  que  Humboldt  a  observé  dans  l'Amérique  pour  les  pla- 
teaux. Partout  on  arrive  à  des  différences  de  niveau  analogues  : 
247  mètres  dans  la  Sibérie  occidentale,  nombre  qui  se  change  en 
243,  si  la  comparaison  comprend  les  lieux  élevés  de  l'Inde  sep- 
tentrionale. Aux  États-Unis  on  trouve  222  mètres  pour  1  degré*. 

C^est  la  configuration  des  pays  qui  parait  être  l'élément  le  plus 
important.  Si  le  terrain  s'élève  doucement,  ou  si  le  pays  se  com- 

1.  Extrait  de  mes  communications  à  Tlnstitut.  Année  1868. 

2.  Tandis  qu'à  Téquateur  la  loi  du  décroissement  est  à  peu  près  la  même  <*n 
toutes  saisons,  les  régions  polaires  offrent,  au  contraire,  les  plus  grandes  di/Té* 
rences  entre  Tété  et  Thiver.  D'après  une  série  de  quatre  jours  d'observations  faite* 
de  demi-heure  en  demi-heure,  les  membres  de  la  Commission  du  Nord  ont  trouvé 
au  Spitzberg  (latitude  77" 30'),  au  mois  d'août  1838,  un  décroissement  moyen  'ie 
1  degré  pour  172  mètres.  Ce  résultat,  calculé  par  Bravais,  coïncide  avec  les  décrois 
sements  observés  dans  les  zones  tempérées.  La  diflférencc  de  hauteur  des  stations 
était  de  560  mètres. 

En  hiver,  la  température  va  en  croissant  avec  la  hauteur,  jusqu'à  une  certaine 


DÉCROISSANCE    AVEC    LA    HAUTEUR.  3)9 

f 

pose  de  gradins  successifs^  le  décroissement  de  la  température  est 
beaucoup  plus  lent  que  sur  le  flanc  des  montagnes  abruptes.  Dans 
le  premier  cas,  on  peut  admettre  pour  1  degré  une  différence  de 
niveau  do  235  mètres^  et  195  seulement  dans  le  second. 

Un  décroissement  de  1"  pour  168  mètres  a  été  trouvé  par 
Schouw  pour  Tltalie  (versant  méridional  des  Alpes). 

Sur  le  mont  Yentoux^  montagne  escarpée  et  isolée  de  la  Pro- 
vence (lat.  W  lO'  N.,  long.  2"  56',  hauteur  1911  mètres  sur  la 
Méditerranée),  Ch,  Martins  a  trouvé,  par  19  observations  faites 
dans  différentes  circonstances,  un  décroissement  de  1  degré  pour 
188  mètres  en  hiver,  129  mètres  en  été,  144  mètres  en  moyen- 
ne. Les  observations  de  Ramond,  comprises  entre  le  AS''  et  le 
44*  degré  de  latitude,  donnent  en  moyenne  1  degré  pour  148  mè- 
tres. 

La  conclusion  de  tous  ces  résultats,  c'est  qu  une  température 
constamment  supérieure  à  celle  de  la  glace  fondante  règne,  comme 
on  le  voit,  en  chaque  lieu  à  une  hauteur  suffisamment  grande 
dans  TAtmosphère. 

Si  Ton  imagine  qu*en  chaque  point  de  la  surface  de  la  terre  on 
élève  des  verticales  assez  grandes  pour  qu^on  obtienne  la  hauteur 
à  laquelle  régnerait  la  température  moyenne  0°,  et  si  Ton  fait 
passer  une  surface  par  les  sommets  de  toutes  ces  coordonnées  ver- 
ticales, on  obtiendra  la  surface  isotherme  de  0°;  son  intersection 
avec  le  globe  sera  la  ligne  isotherme  correspondante;  on  pourra 
obtenir  par  la  même  considération  géométrique  les  surfaces  iso- 

bmite,  variable  suivant  diverses  circonstances  atmosphériques,  dont  l'influence 
n'est  pas  encore  bien  exactement  connue.  L'heure  de  la  journée  parait  être  indiffé- 
rente, puisqu'il  n'existe  aucune  variation  diurne  thermométrique  dans  les  couches 
de  la  surface.  La  moyenne  de  trente -six  expériences  faites  avec  des  cerfs- volants 
ou  des  ballons  captifs,  à  Bosekop  (latitude  69® 58'  N.),  a  donné  un  état  moyen 
d'accroissement  de  1**,6  pour  les  100  premiers  mètres.  Au  delà  de  celte  limite,  et 
oième  au  delà  des  60  à  80  premiers  mètres,  la  température  devient  de  nouveau 
décroissante,  mais  très-lentement  d'abord  ;  le  décroissement  s'accélère  ensuite. 
L^s  ot>servations  qui  ont  été  faites  sur  les  flancs  ou  les  sommets  des  montagnes 
pendant  la  même  expédition,  confirment  entièrement  ces  résultats.  L'influence  ré- 
frigérante d'un  sol  qui  rayonne  sa  chaleur  propre  durant  plusieurs  semaines  sans 
ri€n  recevoir  de  la  part  du  Soleil  en  compensation  de  ses  pertes,  l'influence  des 
oonlre-courants  supérieurs  venus  de  l'O.  et  du  S.  0.  avec  une  température  élevée, 
rendent  raison  de  cette  anomalie,  qui  représente  en  hiver  l'état  normal  des  parties 
ks  plus  boréales  du  continent  européen. 

Parmi  les  observations  faites  pour  déterminer  le  décroissement,  celles  recueil- 
lies dans  des  voyages  aérostatiques  offrent  un  intérêt  tout  particulier,  ajoute 
Mi  Ch.  Martins;  les  températures  y  sont  moins  affectées  par  des  circonstances  lo- 
cales, telles  que  réchauffement  du  sol,  les  courants  ascendants  ou  descendants,  etc., 
«t  la  série  qu'offrent  de  telles  températures  est  plus  susceptible  d'être  accordée  avec 
ia  bériedes  températures  décroissantes  des  régions  supérieures  de  l'atmosphère. 


320 


LA    CHALEUR    DANS    L'ATMOSPHÈRE. 


thermes  de  5\  de  10%  etc.  Ces  surfaces  s'éloignent  du  centre  de 
la  terre  vers  Téquateur;  elles  s'en  rapprochent  vers  les  pôles. 

Nous  avons  vu  que  la  température  moyenne  de  Paris  est  de 
10S7.  Pour  obtenir  une  diminution  de  cette  valeur  par  TalU- 
tude^  il  faut  s'élever  en  moyenne  de  1600  mètres.  C'est  donc 
à  cette  hauteur  que  règne  au-dessus  de  Paris  la  température  de 


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-.  2400 


.  2000 


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.  1500 


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500 

750 

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SwCaceduSol 


Fi  g.' 100.  —  Diagramme  de  la  décroissance  de  la  température,  selon  la  hautear. 


la  glace.  Mais  c'est  évidemment  là  un  type  autour  duquel  os- 
cille  sans  cesse  la  température^  en  ne  le  réalisant  qu'en  avril  et 
en  octobre.  En  été^  il  faut  s'élever  à  de  très-grandes  hauteurs,  et 
parfois  à  plus  de  4000  mètres  pour  atteindre  le  zéro  thermomé- 
trique.  En  hiver^  comme  chacun  sait^  il  se  trouve  souvent  au  ni- 
veau du  sol.  11  y  a  alors  de  curieuses  inversions  de  température 


DÉCROISSANCE    AVEC    LA    HAUTEUR.  321 

dans  les  couches  atmosphériques  qui  avoisiaent  la  surface  du 
globe. 

J*ai  essayé  de  représenter  dans  la  figure  100  le  décroissement 
moyen  de  la  température  avec  la  hauteur^  par  la  même  méthode 
que  j*ai  employée  dans  la  figure  16  (p.  46}  pour  exprimer  le 
décroissement  de  la  pression  atmosphérique.  La  température  dé- 
croissante est  représentée  par  une  teinte  décroissante  proportion- 
nelle. A  partir  de  la  surface  du  sol^  la  diminution  est  de  4^  pour 
500  mètres,  de  T  pour  1000  mètres,  etc.  S'il  y  a,  par  exemple, 
18*  (température  d  été)  à  la  surface,  il  y  a  14*^  à  500  mètres,  11*  à 
10CO,  et  le  zéro  est  à  3250  mètres.  Par  la  température  moyenne 
de  Vannée,  il  y  a  IT  vers  la  surface  du  sol,  et  le  zéro  est  vers 
1G70  mètres.  Au-dessous  de  la  surface  du  sol,  j'ai  également  in- 
diqué par  une  teinte  croissante  et  par  une  ligne  géométrique  Tac- 
croissement  de  température  de  1  degré  par  35  mètres  environ, 
plus  rapide,  comme  on  voit,  que  le  décroissement  atmosphérique, 
puisqu*à  la  profondeur  de  250  mètres  on  a  déjà  un  accroissement 
de  chaleur  de  7  degrés,  14*  à  500  mètres  et  28^  à  1  kilomètre. 

Nous  pouvons  maintenant  ajouter  que  ce  décroissement  varie 
avec  la  saison  et  avec  Theure  de  la  journée.  Les  observations  que 
de  Saussure  a  continuées  pendant  dix-sept  jours  au  col  du  Géant, 
à  3428  mètres  au-dessus  de  la  mer,  tandis  qu'on  observait  simul- 
tanément à  Genève  (407  mètres)  et  à  Chamounix  (1 044  mètres),  ont 
mis  Tinfluence  horaire  en  évidence.  Voici  d*après  les  observations 
que  Kaëmtz  a  faites  sur  le  Righi  (1810  mètres),  tandis  qu'on 
observait  à  Bâle,  à  Berne,  à  Genève  et  à  Zurich,  la  hauteur  en 
mètres  dont  il  faut  s'élever  pour  avoir  un  décroissement  de  1  degré  : 

DIFFÉRENCE  DE  mVEAU  CORRESPONDANT  A  UN  ABAISSEMENT  DE   1    DEGRÉ 
THERMOMÉTRIQUE  A  TOUTES  LES  HEURES  DE  LA   JOURNÉE. 

Heares.                                                Righi.                 Heures.  BighI. 

Midi 129»  81        Minuit 16c« 

1  heure 131  75    1  heure  du  malin 168  40 

2  —  128  83  2  —  174  63 

3  —  127  08  3  —  180  68 

k  —  124  35.  '4  —  185  16 

5  —  121  81  5  —  186  33 

e  —  122  01  6  —  178  92 

7  -  127  86  7  —  168  01 

S  —  135  65  8  —  153  19 

9  -  144  42  9  —  144  42 

10  —  152  02   10  —  139  36 

11  —  158  46   11  —  121  93 

Moyenne 1 49»,  1 0 

21 


322  LA    CHALEUR    DANS    L'ATMOSPHÈRE. 

Cette  loi  de  la  variation  de  la  hauteur  à  laquelle  il  faut  s'élever 
pour  avoir  ud  abaissement  de  1  degré  du  thermomètre,  aux  diffé- 
rentes heures  de  la  journée,  est  représentée  dans  la  figure  101. 

Les  irrégularités  de  sa  courbe  iadiquent  que  le  nombre  d'obser 
vations  n'est  pas  sufïïsant. 

De  Saussure  a  observé  pendant  la  nuit;  Kaëmtz  étant  seul  a  pa 


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ir  trouver  un  abaifsement 


liie  le  baromètre  depuis  5  heures  du  matin  jusqu'à  10  heures 
du  soir,  ef  les  lois  du  décroiasement  nocturne  sont  déduites  de 
celles  du  jour.  Ce   tableau  met  clairement  en  évidence  la  pé- 


riode diurne.  C'est  vers  5  heures  du  soir  que  le  décroissement 
de  la  température  est  le  plus  rapide,  et  vers  le  lever  du  soleil  qu'il 
est  le  plus  lent.  La  difTérence  correspondant  à  ces  deux  instants, 
déduite  des  observations,  égale  environ  le  tiers  de  la  hauteur  dont 
il  Éauts'élever  en  moyennepour  ohtenirun  abaissement  de  1  degré. 
La  période  annuelle  n'est  pas  moins  marquée  dans  nos  climats; 


DÉCROISSANCE    AVEC    LA    HAUTEUR.  323 

les  séries  météorologiques  simultanées  faites  à  Genève  et  sur  le 
Saint-Bernard  permettent  d  en  calculer  les  lois.  Kaëmtz  a  choisi 
30  points  situés  au  sud  et  au  nord  des  Alpes^  entre  45  et  50  de- 
grés de  latitude  et  les  méridiens  de  Vienne  et  de  Paris^  et  en  a  dé- 
duit les  lois  de  la  distribution  de  la  chaleur  dans  cette  surface.  Il 
a  obtenu  ainsi  la  hauteur  en  mètres  dont  il  faut  s'élever  pour 
avoir  un  abaissement  de  1^  suivant  les  mois.  La  table  suivante  con- 
tient les  résultats  fournis  par  ces  différents  points  de  comparaison. 

DIFFÉRENCE  DE  NIVEAU  CORRESPONDANT  A   UN  ABAISSEMENT  DE    1   DEGRÉ 
THERMOMÉTRIQUE  DANS  LES  DIVERS  MOIS  DE  l' ANNÉE. 

'Allemagne  méridionale 
Mois.  et 

Italie  septentrionale. 

Janvier 257»  2? 

Février 193  54 

Mars 1 59  63 

Avril 160  60 

Mai 157  87 

Juin 148  32 

Juillet 148  71 

Août 145  98 

Septembre 161  96 

Octobre 177  75 

Novembre 195  49 

Décembre 233  49 

Année 172"  68 

La  loi  de  la  différence  de  niveau  qui  correspond  à  un  abaisse- 
ment de  1*^  suivant  les  différents  mois  de  l'année^  est  représentée 
par  la  figure  102.  C'est  la  courbe  de  rÂllemagne  méridionale  et 
(le  ritalie  septentrionale.  Ses  irrégularités  indiquent  aussi  que  les 
observations  ne  sont  pas  encore  assez  nombreuses. 

En  résumé^  on  voit  qu'en  été  le  thermomètre  baisse  beaucoup 
plus  vite  à  mesure  qu'on  s'élève  qu'en  hiver. 

II  résulte  de  ce  décroissement  inégal  que  la  différence  entre  les 
moyennes  de  l'hiver  et  celles  de  l'été  est  d'autant  moindre  qu'on 
s'élève  davantage  dans  les  montagnes.  Dans  les  plaines  de  la 
Suisse^  à  la  hauteur  de  400  mètres  environ^  elle  est  de  19  degrés. 
Sur  le  Saint-Gothard^  à  2091  mètres,  elle  est  de  iV^,9,  et  sur  le 
Saintr Bernard^  à  2493  mètres^  de  13°^ 5.  De  Saussure^  qui  le 
premier  fit  cette  importante  remarque^  pensait  que  les  différences 
entre  les  saisons  doivent  disparaître  à  la  hauteur  de  12  000  à 
13000  mètres. 


CHAPITRE    III. 


LES  SAISONS. 

MÉCANISME  ASTRONOMIQUE  DES  SAISONS  SUR  LES  DIFFÉRENTES  PLANÈTES. 
SAISONS  TERRESTRES  MÉTÉOROLOGIQUES.  LEURS  INFLUENCES  SUR  LA  VIE 
DES  PLANTES,  DES  ANIMAUX  ET  DES  HOMMES.  —  SUR  LES  DÉCÈS,  LES 
NAISSANCES  ET  LES  MARIAGES. 


L  action  générale  du  Soleil  à  la  surface  de  la  Terre  varie^  comme 
tout  le  monde  le  sait^  d'une  semaine  à lautre^  du  jour  au  lende- 
main. La  cause  de  ces  variations  a  été  déterminée  par  la  science 
aussi  bien  que  l'intensité  de  l'action  'générale.  Saisons  et  climats 
sont  expliqués  géométriquement  par  l'inclinaison  variable  du  sol 
relativement  aux  rayons  solaires.  Et  par  la  même  comparaison 
géométrique^  nous  connaissons  également  la  valeur  des  saisons 
sur  les  autres  planètes  de  notre  système. 

Pour  nous  rendre  exactement  compte  des  variations  de  tempé- 
rature suivant  les  saisons  successives  de  l'année^  il  est  nécessaire 
que  nous  connaissions  précisément  d'abord  le  mécanisme  astro- 
nomique auquel  les  saisons  elles-mêmes  sont  dues. 

Nous  avons  vu  que  le  globe  terrestre  circule  en  un  an  autour 
du  Soleil  y  et  tourne  sur  lui-même  en  un  jour.  Supposons  d'abord 
que  l'axe  de  rotation  soit  perpendiculaire  au  plan  dans  lequel  la 
planète  se  meut^  ce  qui  est  à  peu  près  le  cas  de  Jupiter,  dont 
l'équateur  n'est  incliné  que  de  3  degrés.  Pendant  toute  la  durée 
de  l'année,  le  jour  est  égal  à  la  nuit(Gg.  103),  le  soleil  reste 
dans  le  plan  de  Téquateur,  et  son  élévation  reste  la  même  pour 
cbaque  point  du  globe  tous  les  jours  de  l'année.  Dans  cette  situa- 
tion de  l'axe,  il  n'y  a  pas  de  saisons,  et  la  température  décroit 


LES    SAISONS    ASTRONOMIQUES. 


325 


Fig.  103.  —  Planète  dont  Taxe  est  perpendiculaire. 


lentement  de  Téquateur  aux  pôles.  Il  n'y  a  pour  ainsi  dire  qu'une 

lone  tempérée  sur  toute  la 

planète. 

Supposons    au    contraire 
que   Taxe  de    rotation    soit 
œuché  sur  le  plan  dans  le- 
quel la  planète  se  meut.  Au 
solstice  a,  le  soleil  se  trouve 
à  lextrémité  de  Taxe^  et  plane 
directement  sur  le  pôle  :  l'é- 
quateur  a  le  minimum  de 
température.  Un  quart  d'an- 
née  plus  tard^  le  soleil  se 
trouve  sur  Téquateur.  Après 
la  demi*  année  écoulée^  c^est 
l'autre  pôle  qui  a  le  soleil  à 
son  zénith.  Puis  il  repasse  de 
nouveau  par  Téquateur^  avant 
de  revenir  sur  le  pôle  par 
lequel  nous  avons  commencé,  a^ 
Dams  cette  situation^  dont  la 
planète  Vénus  approche  sin- 
gulièrement^ son  inclinaison 
étant  de  75  degrés,  les  sai- 
sons sont  à  leur  maximum 
d*effet;  chaque  point  du  globe 
est  soumis  tour  à  tour  à  la 
rigueur  du  plus  grand  froid 
et  à  Tardeur  de  la  plus  haute 
température.  Il  n'y  a  pas  de 
zones  tempérées,  mais  des 
zones  torrides  et  glaciales  em- 
piétant sans  cesse  l'une  sur 
Tautre. 

Supposons  enfin  qu'au  lieu 
d'être  dans  la  première  ou 
dans  la  seconde  de  ces  posi- 
tions extrêmes.  Taxe  de  ro- 
tation soit  dans  une  situation 

*    .         '-I*    •  •      1*    jr  Fig.  105.  ~  Planète  dont  Taxe  est  incliné. 

intermédiaire,    incliné    par  ° 

exemple  de  67  degrés  :  nous  avons  dansjce  cas  des  saisons  qui^ 


Fig.  104.—  Planète  dont  Taxe  est  couché. 


326  LES    SAISONS. 

sans  être  extrêmes ,  sont  néanmoins  très-sensiblement  marquées. 
C^est  le  cas  de  la  planète  que  nous  habitons.  Son  axe  de  rotation 
fait  avec  Técliptique  l'angle  que  je  viens  d'inscrire,  c  est-à  dire 
que  son  équateur  est  incliné  sur  le  plan  de  l'écliptique  suivant 
un  angle  de  23  degrés.  C'est  cette  obliquité  de  l'écliptique  qui  nous 
donne  nos  saisons. 

L'axe  de  rotation  de  la  Terre  restant  toujours  parallèle  à  lui- 
même^  pendant  le  cours  entier  de  la  translation  du  globe  autour  du 
Soleil^  on  voit  qu'aux  deux  positions  extrêmes  de  l'orbite,  le  pôle 
nord  et  le  pôle  sud  se  présentent  tour  à  tour  au  Soleil  sous  un  angle 
maximum  de  23  degrés.  C'est  l'époque  des  solstices.  Au  solstice 
du  pôle  nord,  c'est-à-dire  d'été  pour  notre  hémisphère,  le  21  juin, 
le  soleil  s'élève  jusqu'à  23  degrés  au-dessus  de  Thorizon  de  ce 
pôle.  L'opposé  arrive  au  solstice  d'été  du  pôle  sud,  qui  est  le 
solstice  d'hiver  pour  le  nôtre  et  arrive  le  21  décembre. 

Le  20  mars,  à  l'époque  de  l'équinoxe  de  printemps,  le  plan  de 
Téquateur  passe  par  le  Soleil.  Les  deux  pôles  de  la  planète  sont 
alors  symétriquement  placés  par  rapport  au  Soleil,  et  le  cercle  de 
séparation  de  l'hémisphère  éclaire  et  de  l'hémisphère  obscur  est 
précisément  un  méridien.  Il  en  résulte  que  chaque  point  du 
globe,  emporté  par  la  rotation  diurne,  décrit  dans  la  lumière 
la  moitié  de  la  circonférence,  et  dans  l'ombre  l'autre  moitié: 
la  durée  du  jour  est  partout  égale  à  celle  de  la  nuit. 

Mais  à  mesure  que  la  Terre  va  s'avancer  dans  son  cours,  comme 
l'axe  garde  la  même  situation,  le  pôle  nord  s'offre  de  plus  en  pluîJ 
aux  ravons  solaires,  et  le  cei-cle  de  rotation  diurne  d'une  latitude 
boréale  fait  progressivement  un  plus  long  chemin  dans  la  lumim* 
que  dans  l'ombre.  La  durée  du  jour  surpasse  celle  de  la  nuit,  et 
en  même  temps  que  la  durée  d'exposition  au  Soleil,  par  consé- 
quent la  quantité  de  chaleur  reçue. 

Tel  est  le  simple  mécanisme  des  saisons.  Examinons  ce  qui  se 
passe  dans  la  distribution  de  la  température. 

Le  21  mare,  Thorizon  de  Paris,  par  exemple,  comme  toute  autre 
surface  de  notre  hémisphère,  est  échauffé  pendant  douze  heures 
consécutives;  mais  en  même  temps  cette  surface  est  refroidie  par 
voie  de  rayonnement  vers  l'espace,  pendant  les  mêmes  douze 
lieures  de  jour  et  pendant  les  douze  heures  de  nuit  qui  leur  succè- 
dent, c'est-à-dire  en  tout  pendant  vingt-quatre  heures.  11  n'est  pan 
])0ssible  de  dire  a  priori  si  la  perte  surpasse  le  gain;  mais  exanii* 
nons  ce  qui  se  ])asse  le  22  mars. 

Ce  jour-là,  les  rayons  solaires  échaufferont  rhorizon  pendant  un 


LES    SAISONS    ASTHONOMIQUKS.  327 

peu  plus  de  douze  heures.  Quant  au  refroidissement  par  rayoD- 
Dément,  il  s'opérera  comme  la  veille,  pendant  vingt-qualre  heures. 
Or,  ce  qui  prouve  incontestablement  que  l'action  échauCTante, 
quoique  ne  s'exerçant  que  pendant  environ  douze  heures,  est  su- 
périeure, à  cette  époque  de  l'année,  à  l'action  refroidissante,  que 
l'horizon  a  plus  gagné  qu'il  n'a  perdu,  c'est  qu'abstraction  faite 
des  circonstances  accidentelles,  la  température  du  22  mars  sur- 
passe  généralement  celle  du  21 . 

Nous  arriverons  au  même  résultat  en  comparant  la  température 
du  23  à  celle  du  22,  et  ainsi  de  suite. 

1.68  rayons  calorifiques  du  Soleil  produisent  des  effets  de  plus 
en  plus  considérables  jusqu'au  21  juin,  parce  qu'ils  exercent  leur 


Fig.  106.  —  U  iranilation 


action  pendant  des  périodes  graduellement  plus  longues,  les  jours 
augmentant  sans  cesse  de  longueur  jusqu'à  l'époque  du  solstice. 
Toutefois  cette  cause,  quoique  prépondérante,  n'est  pas  la  seule 
qui  occasionne  les  effets  en  question. 

Considérons  l'inclinaison  sous  laquelle  les  rayons  solaires  tom- 
bent BUT  la  généralité  des  objets  dont  l'horizon  de  Paris  se  com- 
pose, à  midi,  par  exemple.  Cette  inclinaison,  comptée  à  partir  de 
la  surface,  va  en  croissant  jusqu'au  21  juin  ;  donc,  les  rayons 
absorbés,  ceux  qui  seuls  peuvent  contribuer  à  réchauffement  des 
objets  terrestres,  comme  nous  l'avons  vu,  iront  chaque  jour  en 
augmentant  vers  le  solstice. 

l^ne  troisième  cause  d'échauffement  également  influente  doit 


328  LES    SAISONS. 

être  signalée  ici^  ajoute  Arago.  Le  Soleil  peut  être  considère 
comme  le  centre  d^une  sphère  d'où  partiraient  des  rayons  dans 
toutes  les  directions  imaginables.  Or^  si  à  une  certaine  distance 
du  centre  de  cette  sphère  on  suppose  un  horizon  d*une  étendue 
déterminée  exposé  à  l'action  de  ces  rayons  divei^nts,  cet  hori- 
zon en  embrassera  un  nombre  d'autant  plus  considérable  qu  il  se 
présentera  à  eux  dans  une  direction  plus  voisine  de  la  perpendi 
culaire.  Qui  ne  voit  que  dans  tous  les  midis  compris  entre  le 
21  mars  et  le  21  juin^  un  horizon  quelconque  dans  nos  climats 
se  présente  en  effet  aux  rayons  solaires  dans  des  directions  de 
plus  en  plus  voisines  de  la  perpendiculaire? 

Ainsi,  en  résumé,  depuis  le  21  mars  jusqu'au  21  juin,  l'horizon 
de  Paris  reçoit  de  jour  en  jour  plus  de  rayons  solaires  ;  ces  rayons 
arrivent  avec  plus  d'intensité,  sous  des  inclinaisons  de  pins  en 
plus  favorables  pour  l'absorption;  enfin,  leur  action  a  chaque  jour 
une  plus  grande  durée. 

L'accroissement  de  température  ne  s'arrête  pas  au  21  juin.  En 
efi'et,  les  jours  restant  plus  longs  que  les  nuits,  notre  hémisphère 
continue  de  recevoir  plus  de  chaleur  pendant  le  jour  qu'il  n  en 
perd  pendant  la  nuit;  cependant  les  rayons  solaires  devenant  de 
plus  en  plus  obliques,  diminuent  graduellement  d'intensité;  on 
arrive  vers  le  1 5  juillet  à  égalité  entre  le  gain  et  la  perte.  C'est  le 
maximum  de  la  température  annuelle. 

Maintenant,  il  est  certain  que,  depuis  cette  époque  jusqu*aa  21 
décembre,  les  jours  deviennent  de  plus  en  plus  courts  ;  que  Tac- 
tion  solaire  va  sans  cesse  en  diminuant;  que  ces  rayons  arrivent  de 
plus  en  plus  affaiblis,  parce  qu'ils  traversent  des  couches  atmosphé- 
riques plus  étendues  et  moins  diaphanes;  que  l'inclinaison  de  la 
lumière  à  midi  et  à  des  heures  voisines  de  ce  moment  de  la  journée, 
par  rapport  à  cet  horizon  ou  à  tout  autre  situé  dans  l'atmosphère 
nord,  et  comptée  à  partir  de  sa  surface,  devient  de  plus  en  plus 
grande,  et  est  alors  moins  propre  à  l'absorption;  que  cet  horizon 
reroit  une  quantité  de  rayons  solaires  sans  cesse  décroissante.  De 
toutes  ces  raisons  réunies,  il  résulte  que  la  température  de  l'horizon 
de  Paris  et  de  tout  autre  horizon  situé  dans  rhémisphère  nord,  doit 
toujours  aller  en  diminuant;  mais  il  n* est  pas  évident  de  soi-même 
qu'il  y  aura  compensation,  le  21  décembre,  jour  du  solstice 
d*hiver,  entre  le  rayonnement  vers  l'espace  et  les  causes  échauf- 
fantes, qui  ont  été  sans  cesse  en  s'affaiblissant 

L'observation  montre,  en  effet,  qu'à  Paris  la  compensation  par- 
fuite  n'arrive  qu'après  le  2  janvier;  c'est,  abstraction  £aiite  des 


LES    SAISONS    ASTRONOMIQUES.  329 

canses  accidentelles^  la  première  semaine  de  janvier  qui  est  la  plus 
froide  de  Tannée.  A  partir  de  cette  époque^  et  jusqu'au  1 5  juillet 
suivant,  la  température  va  toujours  en  augmentant^  ainsi  que  nous 
lavons  déjà  expliqué^  en  prenant  le  21  mars  pour  point  de  départ. 
Toute  cette  série  de  raisonnements  s'appliquerait  à  Tborizon  d'un 
lieu  situé  dans  Thémisphère  sud^  comme  Paris  est  situé  dans  Thé- 
misphère  nord.  Seulement  nous  trouverions^  et  ce  résultat  est  con- 
forme  aux  observations^  que  les  mois  les  plus  chauds  dans 
rhémisphère  nord  seraient  les  plus  froids  dans  Thémisphère  sud^ 
et  réciproquement. 

Voltaire  tournait  en  dérision  notre  globe^  parce  qu'il  se  présente 
au  soleil  de  biais  et  gauchement.  M.  Babinet  remarque  que  le  ridi- 
cule qu'il  jette  sur  notre  pauvre  planète  est  moins  fondé  qu*il  ne 
semble  l'admettre,  car  cette  position  gauche  qu'il  critique  est  pré- 
cisément ce  qui  porte  la  vie  chaque  année  aux  deux  pôles  opposés. 
Sans  elle,  cette  vie  terrestre  ne  serait  pas  ce  qu'elle  est. 

Rien  n'est  plus  utile  que  de  porter  un  regard  d'ensemble  sur  les 
opérations  de  la  nature^  de  s'élever  au-dessus  des  idées  étroites  de 
ceux  qui  n'ont  point  perdu  de  vue  leur  clocher  natal,  pour  étendre 
ses  regards  sur  le  pays  et  même  sur  la  partie  du  monde  qu'on  ha- 
bite. L'Europe,  fière  de  sa  population  de  250  millions  d'hommes, 
avec  sa  puissance  intellectuelle  et  guerrière,  occupe  la  zone  tem- 
pérée, et  par  les  deux  caps  extrêmes  de  l'Espagne  et  de  la  Grèce 
natteint  même  pas  le  36*"  parallèle,  laissant  encore  toute  l'Afrique 
septentrionale  et  toute  l'Egypte  entre  elle  et  lazonetorride.  Aussi, 
d'après  la  tendance  naturelle  qui  nous  porte  à  donner  une  impor- 
tance exclusive  à  ce  qui  nous  entoure,  il  nous  semble  toujours 
bizarre  d'entendre  parler  des  chaleurs  intolérables  de  décembre  et 
de  janvier  qu'éprouvent  les  habitants  de  l'autre  hémisphère,  au  cap 
de  Bonne-Espérance,  dans  l'Australie  ou  dans  le  Chili.  Les  froids 
de  juillet  et  d'août,  dans  les  mêmes  contrées,  ne  nous  paraissent 
pas  moins  étranges.  Cependant,  puisque  les  saisons  sur  la  Terre  of- 
frent déjà  bien  des  circonstances  extraordinaires,  combien  n'en 
trouverions  nous  point,  non  pas  en  allant  de  notre  pôle  européen 
asiatique  et  américain,  au  pôle  opposé,  mais  bien  en  allant  de  la 
région  ardente  où  la  planète  Mercure  se  meut  sous  les  feux  d'un 
soleil  sept  fois  plus  chaud  qu'il  ne  l'est  pour  la  Terre,  jusqu'aux 
confins  du  système  solaire,  où  Neptune  occupe  provisoirement  la 
dernière  place,  recevant  des  rayons  neuf  cents  fois  plus  froids  que 
ceux  qui,  pour  notre  Europe,  font  ces  grandes  divisions  de  Tan- 
née: le  printemps,  l'été,  l'automne  et  l'hiver,  dont  les  productions 


330  LES    SAISONS. 

sont  si  capitales  pour  rhomme^  tandis  que  rien  de  semblable 
n'existe  dans  les  latitudes  intertropicales  ! 

Les  saisons  astronomiques  sont  comptées  à  partir  des  équinoxes 
et  des  solstices.  Le  printemps  commence  le  20  mars,  leté  le 
21  juin,  Tautomne  le  22  septembre  et  Thiver  le  21  décembre.  Ce 
sont  toujours  là,  pour  chaque  année,  à  un  jour  près,  les  époques 
astronomiques  du  commencement  des  saisons. 

Évidemment  ces  époques  ne  devraient  pas  être  appliquées 
aux  saisons  météorologiques,  qui  sont,  en  définitive,  pour  nos 
impressions  et  nos  appréciations  directes,  les  véritables  sai- 
sons. Elles  devraient  être  établies  de  part  et  d'autre  à  égale  dis- 
tance du  maximum  et  du  minimum  moyens  de  la  température. 

Ainsi,  à  Paris,  le  jour  le  plus  froid  est  en  moyenne  le  2  janvier,  et  le  jour  le 
plus  chaud  le  19  juillet.  Il  en  est  de  môrne,  à  très-peu  près,  à  Bruxelles.  A  Bor- 
deaux, c'est  le  5  janvier  et  le  23  juillet.  A  Montpellier,  c'est  le  5  janvier  et  le 
26  juillet.  A  Marseille,  c'est  le  5  janvier  et  le  23  juillet,  etc.  En  réalité,  pourParb. 
SI  Ton  compte  les  saisons  du  quart  de  Tannée  ou  de  90  jours,  Thiver  devrait  ëire 
compté  à  partir  de  kb  jours  avant  le  maximum  général  du  froid  et  jusqu'à  ^5  jours 
après  ce  môme  point,  autrement  dit,  du  19  novembre  au  17  février.  L'été  réel,  la 
période  de  plus  haute  température,  devrait  être  compté,  par  la  même  raison,  W  jours 
avant  le  19  juillet  jusqu'à  45  jours  après,  c'est-à-dire  du  5  juin  au  3  septembre.  Le 
printemps  serait  formé  par  la  période  qui  sépare  le  17  février  du  5  juin,  et  l'au- 
tomne par  la  période  qui  sépare  le  3  septembre  du  19  novembre. 

On  peut  objecter  à  ce  mode  de  classification  qu'il  ne  s'appliquerait  pas  à  toutes 
les  localités  et  manque  de  la  précision  nécessaire  à  la  pratique.  Sans  doute.  Mais 
on  ne  saurait  disconvenir  qu'il  ne  réponde  mieux  à  la  marche  de  la  température 
que  la  classification  astronomique.  Et,  en  fait,  depuis  longtemps  les  météorolo- 
gistes se  bornent  à  considérer  la  méthode  astronomique  comme  moyen  de  compa- 
raison générale,  et  se  sont  peu  à  peu  accoutumés  par  la  pratique  à  faire  commeo* 
cer  l'hiver  avant  le  21  décembre  et  l'été  avant  le  21  juin. 

Pour  établir  une  concordance  plus  directe  entre  les  saisons  atmosphérique^  et 
les  saisons  météorologiques,  on  pourrait  convenir  de  placer  les  solstices  au  milieu 
de  l'hiver  et  de  l'été,  au  lieu  de  les  placer  au  commencement.  Ainsi  le  21  décenibre 
serait  le  milieu  de  l'hiver  (commençant  le  7  novembre  et  finissant  le  4  février. Le 
21  juin  serait  le  milieu  de  l'été  [commençant  le  IS  mai  et  finissant  le  5  août,.  On 
aurait  ainsi  les  mêmes  saisons;  seulement  la  seconde  moitié  de  chacune  d'elles  se- 
rait plus  accusée  que  la  première,  celle  de  l'hiver  plus  froide  et  celle  de  l'été  plu*^ 
chaude,  le  maximum  du  froid  comme  le  maximum  de  la  chaleur  arrivant  après  les 
solstices.  Ce  serait  là  une  manière  plus  exacte  de  compter  les  saisons,  qui  pourrait 
s'appliquer  non-seulement  à  tous  les  points  de  la  France,  mais  encore  à  toute 
l'Europe  et  à  tout  notre  hémisphère. 

La  classification  la  plus  simple  et  qui  se  trouve  en  même  temps 
suffisamment  adaptée  à  la  marche  moyenne  de  la  température,  est 
celle  que  la  plupart  des  météorologistes  emploient  aujourd'hui. 
L*année  se  divise  en  quatre  périodes  de  trois  mois  pleins.  L'Hiver 
se  compose  des  mois  de  décembre^  janvier  et  février;   le  Prin- 


LES    SAISONS    MÉTÉOROLOGIQUES.  331 

temps^  des  mois  de  mars^  avril  et  mai;  TÉté^  de  juin^  juillet  et  août; 
r Automne^  de  septembre ,  octobre  et  novembre. 

Sur  rhémisphère  austral^  les  saisons  sont  inverses  des  nôtres.  A 
notre  solstice  d*hiver^  au  21  décembre^  le  soleil  arrive  là-bas  à  sa 
plus  grande  hauteur:  cV-st  leur  solstice  d'été.  A  notre  solstice  d'été^ 
au  21  juin^  le  soleil  arrive  pour  eux  à  son  minimum  de  hauteur  au- 
dessus  de  leur  horizon  :  ce  sont  leurs  jours  les  plus  courts  et  leur 
hiver.  Quand  nous  avons  Tautomne  nos  antipodes  ont  le  printemps 
et  rire  versa.  On  se  rend  facilement  compte  de  cette  inversion  en 
considérant  l'inclinaison  constante  de  Taxe  de  rotation  terrestre 
et  la  translation  annuelle  du  globe  autour  du  Soleil. 

C'est  à  la  succession  harmonique  des  saisons  que  la  Terre  doit 
son  éternelle  parure  et  sa  vie  impérissable.  Chaque  printemps  ap- 
porte la  résurrection  à  la  surface  de  la  planète  rayonnante^  qui 
rajeunit  dans  une  adolescence  sans  fin  sous  les  fécondes  caresses 
dont  l'enveloppe  le  radieux  Soleil.  «  Saisons,  filles  chéries  de  Ju- 
piter et  de  Thémis  »,  s'écriait  déjà  il  y  a  trois  mille  ans  le  pre- 
mier poëte  Orphée,  «  vous  qui  nous  comblez  de  biens  1  saisons 
verdoyantes,  fleuries,  pures  et  délicieuses!  saisons  aux  couleurs 
diaprées  répandant  une  douce  haleine!  saisons  toujours  chan- 
geantes :  accueillez  nos  pieux  sacrifices,  apportez-nous  le  se- 
cours des  vents  favorables  qui  font  mûrir  les  moissons.  » 

Ainsi  sont  maintenant  déterminées  les  causes  qui  donnent  nais- 
sance aux  variations  de  température  suivant  le  cours  de  Tannée. 
Après  en  avoir  ainsi  esquissé  le  mécanisme  astronomique,  nous 
allons  entrer  dans  les  détails  et  apprécier  les  chiffres  exacts  des 
mouvements  thermométriques. 

Figurons-nous  la  Terre  accomplissant  en  un  an  sa  course  autour 
du  Soleil ,  et  revenant  à  la  même  position  après  avoir  présenté 
successivement  ses  deux  pôles  aux  rayons  de  Tastre  de  la  lumière 
et  de  la  chaleur.  Si  nous  partons  du  printemps,  nous  voyons  les 
neiges  qui  ont  recouvert  une  grande  partie  des  continents  septen- 
trionaux disparaître  pour  faire  place  à  une  active  végétation  ;  les 
arbres  se  couvrent  de  verdure,  et  les  plantes  que  l'hiver  a  fait  périr 
renaissent  de  leurs  graines  pour  rivaliser  de  feuillage  avec  les  vé- 
gétaux permanents;  les  fleurs,  les  graines,  les  rejetons  assurent 
la  reproduction,  et  les  espèces  sociales,  tant  les  plantes  que  les  ar- 
bres, envahissent  le  sol,  par  le  seul  bénéfice  de  la  force  d'associa- 
tion. C'est  ainsi  que  nous  observons  d'immenses  forêts  de  pins,  de 
chênes  et  de  hêtres,  et  des  plaines  sans  bornes  couvertes  exclusi- 
vement de  chardons,  de  trèfle  et  de  bruyères.  Une  des  plus  eu- 


332  LES    SAISONS. 

rieuses  conséquences  de  la  marche  bien  observée  des  saisons^  c'est 
que  les  riches  moissons  qui  alimentent  en  Europe  le  quart  du 
genre  humain  sont^  quant  à  leur  cause,  dues  à  Thiver  tout  autant 
qu*au  printemps,  qui  développe  les  céréales,  et  à  Tété,  qui  les 
mûrit.  En  effet,  si  le  blé  n'était  pas  astreint  à  périr  dans  l'hiver,  si 
ce  n'était  pas,  suivant  l'expression  des  botanistes,  une  plante  an- 
nuelle, elle  ne  monterait  pas  en  épis  et  ne  produirait  pas  les  utiles 
récoltes  qui,  depuis  Cérès  et  Triptolème,  ont  assuré  l'alimenta- 
tion des  populations  nombreuses  de  TEurope,  et  même  ont  donné 
naissance  à  ces  populations.  Pour  se  convaincre  de  cette  vérité,  il 
n'y  a  qu'à  descendre  plus  au  midi,  dans  l'Afrique,  dans  l'Asie  et 
dans  l'Amérique.  Dès  que  l'on  arrive  dans  un  climat  où  l'hiver 
ne  tue  point  nécessairement  les  céréales,  la  plante  devient  vivaee 
comme  l'herbe  l'est  chez  nous;  elle  se  propage  en  rejetons,  reste 
constamment  verte  et  ne  fait  ni  épis,  ni  grains.  Là,  ce  sont  d'au- 
tres végétaux,  comme  le  millet,  le  maïs,  le  doura  et  diverses  ra- 
cines, qui  donnent  les  fécules  nutritives. 

A  la  fin  du  printemps  et  au  commencement  de  Tété,  le  soleil, 
qui  s'est  avancé  vers  le  nord ,  fait  pulluler  dans  notre  hémisphère 
et  jusqu'auprès  du  pôle  toutes  les  espèces  animales,  comme  il  fait 
naître  et  se  développer  les  espèces  végétales.  Quadrupèdes,  oiseaux, 
poissons,  amphibies,  insectes,  mollusques,  animaux  microscopi- 
ques, peuplent  les  terres  et  les  mers  septentrionales,  soit  par  nais- 
sance locale,  soit  par  immigration. 

Si  nous  suivons  le  soleil  dans  sa  marche  rétrograde  vers  le  sud, 
nous  voyons  la  chaleur  de  la  saison  baisser  avec  la  hauteur  du  so- 
leil à  midi,  les  jours  de  douze  heures  reparaître,  puis  l'automne 
finissant  avec  des  jours  de  huit  heures  et  des  nuits  de  seize  heu- 
res, et  enfin  l'hiver,  dont  les  jours  sont  de  même  grandeur  que 
ceux  d'automne,  mais  qui,  succédant  à  une  saison  froide,  est  pour 
cette  raison  encore  plus  froid  que  l'automne,  de  même  que  Télé, 
dont  les  jours  sont  semblables  à  ceux  du  printemps,  est  bien  plus 
chaud  que  celui-ci,  parce  qu'il  verse  ses  rayons  sur  une  terre  déji 
échauffée. 

A  peine  les  jours  sont-ils  arrivés  à  leur  plus  grande  durée,  qu'ils 
diminuent  rapidement;  à  peine  la  jeunesse  a-t-elie  brillé  que  l'au- 
tomne de  la  vie  s'annonce.  Mais  aussi  à  peine  les  jours  ont-ils 
raccourci  qu'ils  grandissent  de  nouveau  :  nous  n'en  pouvons  es- 
pérer autant  sur  cette  terre,  pour  nos  jours  d'hiver,  dont  la  desti- 
née est  de  s'éteindre  dans  les  glaces  du  tombeau. 

Dans  les  chapitres  qui  vont  suivre,  nous  étudierons  la  marche 


LES    FRUITS    DES    SAISONS.  333 

particulière  de  chaque  saison^  et  son  aspect  caractéristique,  de- 
puis l*hiver  aux  neiges  silencieuses  jusqu'à  1  été  \erdoyant  et  gé- 
néreux. Complétons  ici  notre  esquisse  de  la  marche  générale  des 
saisons;  considérons  son  influence  sur  la  vie  humaine^  démon- 
trée par  la  statistique^  qui^  de  nos  jours,  ne  respecte  plus  rien. 

Si  nous  examinons  d'abord  la  mortalité  dans  chaque  pays^  nous 
voyons  qu'elle  éprouve  des  variations  très-sensibles  selon  les  dif- 
férents mois  de  Tannée.  Déjà  de  nombreuses  recherches  ont  été 
présentées  sur  ce  sujet  intéressant^  et  Ton  a  reconnu  que^  dans 
nos  climats^  les  rigueurs  de  Thiver  sont  en  général  mortelles 
pour  l'espèce  humaine. 

La  vie  des  plantes  et  celle  des  animaux  sont* intimement  liées  à 
la  marche  des  saisons^  comme  nous  lapprécierons  sous  une  forme 
spéciale  dans  le  chapitre  suivant.  La  vie  humaine^  quoique  en  ap- 
parence plus  individuelle  et  plus  indépendante,  n'en  subit  pas  moins 
les  lois  élémentaires  de  la  nature  terrestre  qui  a  formé  nos  corps. 
En  analysant  les  proportions  des  décès  de  la  Belgique  suivant 
les  âges^  M.  Quételet  a  constaté  que  les  petits  enfants  sont  plus 
sensibles  aux  variations  de  la  température.  Pendant  la  première 
année^  la  plus  grande  mortalité  des  enfants  arrive  en  été^  en  aoùt^ 
la  moindre  en  avril  et  novembre. 

Après  la  première  année^  la  mortalité  des  enfants  change  com- 
plètement :  le  maximum  se  présente  après  Thiver^  et  le  minimum 
en  été.  Vers  Tâge  de  huit  à  douze  ans^  ces  termes  se  déplacent  un 
I)eu  et  avancent  dans  Tordre  des  mois^  jusqu'après  Tépoque  de  la 
puberté,  de  manière  que  le  maximum  des  décès  s'observe  en  mai^ 
et  le  minimum  en  octobre.  Après  la  puberté,  le  maximum  rétro- 
grade jusqu'à  l'âge  de  25  ans,  et  vient  se  placer  invariablement 
au  mois  de  février^  jusqu'aux  âges  les  plus  avancés.  Quant  au  mi- 
nimum, il  ne  quitte  plus  Tété. 

A  aucun  âge  de  la  vie,Tinfluence  des  saisons  n'est  plus  sensible 
sur  la  mortalité  que  dans  la  première  enfance  et  dans  la  vieillesse, 
cl  à  aucun  âge  elle  ne  Test  moins  qu'entre  20  et  25  ans,  lorsque 
J'bomme  physique,  entièrement  développé,  jouit  de  la  plénitude 
de  sa  force. 

Dans  la  figure  1 07,  la  courbe  pleine  est  tracée  suivant  les  nombres 
généraux  de  la  mortalité  en  Belgique  et  en  France ,  à  Texception 
des  villes  de  Bruxelles,  Paris  et  Lyon.  La  courbe  pointillée  est 
tracée  d'après  les  nombres  donnés  par  ces  villes.  On  voit  qu'en 
outre  de  fa  règle  générale  qui  place  le  maximum  de  la  mortalité 
en  février  et  le  minimum  en  juin,  l'influence  des  saisons  est  plus 


334 


LES    SAISONS. 


marquée  dans  les  campagnes  que  dans  les  villesy  oii  Ton  réunit 
plus  de  moyens  de  se  préserver  de  l'inégalité  des  températures. 
La  hauteur  de  la  courbe  dépend  du  nombre  de  morts  correspou- 
dant  à  chaque  mois^ 
Après  les  décès^  passons  aux  naissances. 
Les  documents  relatifs  aux  naissances  présentent  aujourd'hui 
les  renseignements  les  plus  complets.  La  période  annuelle  est  biea 
connue^  et  ses  effets  scientifiques  ont  été  appréciés  dans  la  plupart 
des  pays  ;  on  prévoit  même  déjà  une  période  diurne. 

Le  nombre  principal  des  naissances  arrive  de  février  à  mars, 
quelle  que  soit  la  nation  ou  la  ville  que  l'on  prenne  pour  exemple. 

Les  mois  de  juin  et  juil- 
let sont  ceux  où  il  nait 
le  moins  d'enfants.  On 
trouve  un  second  maxi- 
mum sept  mois  après  le 
premier^  vers  le  com- 
mencement de  l'au- 
tomne. 

Il  naît  environ  55  000 
enfants  par  an  à  Paris. 
Le  maximum  (5100)  ar- 
rive en  mars;  le  mini- 
mum (3900)  arrive  en 
juin.  Pour  la  France  en- 

Juiiv  t'cv.Mor»  Avnl  K(ai  Juin  JuiL  Août  Sept.Oct.Nov.  DcQ.  Jdnv    tièrC,    11   V   a,   DreSQUC  CU 

Fig.  107.  -  Influence  des  saisons  sur  les  déc^s.         nombre    rond^    un  mil* 

lion  de  naissances  par 
an.  Le  maximum^  qui  arrive  également  en  mars^  est  de  730000; 
le  minimum,  qui  arrive  en  juin,  est  de  565000.  On  aura,  du 
reste,  une  idée  plus  facile  à  saisir  de  cette  influence  des  saisons 


1.  Comme  exemple  d'une  année  pour  la  ville   de  Paris,  voici  les  décès  de 
Tannée  1S69,  divisés  par  mois  (population,  1  825274  habitants)  : 


Janvier 
Février 
Mars... 
Avril. . . 
Mai.... 
Juin . . . 


4153 
3905 
4485 
4289 
3691 
3%43 


Moyennes 
par  jour. 

134 

139 

145 

143 

119 

115 


Juillet .  . . . 

Août 

Septembre 
Octobre.  •• 
Novembre. 
Décembre. 


Mojeoo'» 

pâT  j*<Lr. 

3«35 

111 

3630 

117 

3463 

115 

3458 

112 

S766 

1^ 

415% 

i:% 

Maximum,  mars;  minimum,  juillet  et  octobre.  ^  Total»  45  873. 


LES    SAISONS    ET    LA    VIE. 


335 


sur  les  naissances  en  examinant  la  figure  1 08^  dans  laquelle  la  hau- 
teur de  la  courbe  et  ses  ondulations  correspondent  aux  chiffres  men- 
suels des  déclarations  officielles  de  naissances.  Ces  courbes  sont 
tracées  d*après  les  nombres  réunis  de  la  France  et  de  la  Belgique. 
[On  a  remarqué;  dans  certains  pays^  une  échancrure  dans  la 
courbe^  au  mois  de  décembre^  indiquant  une  diminution  de  con- 
ceptions en  marS;  produite  par  Tobservation  de  Tabstinence  du  ca- 
rême. C'est  ce  qu'un  relevé  de  deux  siècles  a  permis  de  constater 
en  particulier  à  Versailles  par  mon  savant  confrère  le  docteur  Bé- 
rigny.  Mais^  dans  ce  cas^  ce  qui  manque  en  mars  se  reporte  sur 
avril  :  la  nature  ne  perd  pas  ses  droits.] 

L'influence^  soit  directe^  soit  indirecte^  de  la  révolution  annuelle 
de  la  Terre  autour  du  Soleil,  des  grandes  variations  de  la  tempéra- 
ture que  cette  révolu- 
tion détermine  ;   et  de 
certaines  constitutions 
météorologiques ,     sur 
les  conceptions  ;  et  les 
naissances  du  genre  hu- 
main^  parait  donc  bien 
évidente.  Cette  induc- 
tion est  d'autant  mieux 
démontrée  que  de  l'au- 
tre côté  de  Téquateur, 
où  les  saisons  se  suc- 
cèdent à  Topposé  des  nôtres^  comme  par  exemple  à  Buenos-Ayres, 
le  retour  périodique  des  mêmes  résultats  paraît  s*effectuer  durant 
les  mêmes  saisons ^  c'est-à-dire  à  six  mois  d'intervalle.  Le  ren- 
versement du  maximum  et  du  minimum  suit  exactement  celui  des 
saisons.  En  outre^  les  époques  du  maximum  et  du  minimum  des 
conceptions  avancent  dans  les  pays  chauds  et  retardent  dans  les 
pays  froids. 

Les  heures  du  jour  ont  aussi  une  influence  sur  les  naissances. 
Il  naît  5  enfants  de  6  heures  du  soir  à  6  heures  du  matin  pour 
4  de  6  heures  du  matin  à  6  heures  du  soir.  Le  minimum  est  à 
10  heures  du  matin^  le  maximum  à  minuit. 

Cette  influence  est  moins  prononcée  pour  les  décès.  Cependant 
Taspect  d'un  grand  nombre  de  tableaux  montre  qu'un  minimum 
très-accentué  se  manifeste  entre  6  heures  du  soir  et  minuit.  On 
meurt  plus  le  matin. 
Ainsi^  il  résulte  de  tous  les  faits  cités  que^  dans  notre  état  de . 


1 

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Tis.  108.—  Influence  des  saisons  sur  les  naissances. 


336 


LE5    S.USOXS. 


eivilir^atioa  7  aoiis  »)mniP3 .  en  partie  du  moins  ^  soumis  aux 
diverses  infliienci^  p«^rio<iii{iieâ  ^'ofiBrent,  sous  le  rapport  qui 
nouâ  occupe^  les  plantes  et  les  animain,  Les  saisons  laissent  une 
trace  ineffarable  de  leur  pasr^îure  par  leur  influence  sar  le  nombre 
des  naiïïsances  et  des  décès  qui  s  opèrent,  chaque  année,  dans  les 
divers  États  de  TEonipe.  H  peut  être  curieux  de  rechercher,  d  autre 
part,  s'il  eu  est  de  mèoie  du  nooibre  des  mariages.  Dans  cet  ordre 
de  phénomènes,  les  usages  établis  et  les  volontés  individuelles  doi- 
vent avoir  une  part  beaucoup  plus  grande.  Les  causes  constantes 
qui  déterminent  la  période,  plus  assujetties  a  la  volonté  humaine 
et  aux  habitudes  reli:zieuses,  doivent  avoir  des  ^ets  marqués  chez 
les  différents  peuples.  ^Zependant  F  influence  météorol<^ique  n'en  reste 

pas  moins  marquée. 

Deux     maxima    se 
présentent  aux  mois  de 
mai  et  de  novembre  ;  le 
maximum  de  mai  est 
celui  qui  se  prononce 
surtout  de  la  manière 
la  plus  sensible.  Le  mi- 
nimum d*été  arrive  en 
août.   —  Mais  on  re- 
marque pendant  Ihi- 
Tcr  deux  dérangements 
complets^  qui  tiennent 
lun à  la  fin  de  Tannée 
qui  iait  reporter  sur  janvier  la  moitié  des  ^mariages  qu'il  aurait 
fallu  compter  en  décembre^  et  Tautre  qui,  par  l'arrivée  du  carême, 
iait  avancer  d'un  mois  environ  les  mariages  qui  sans  cela  au- 
raient Heu  en  nmrs.  Ces  deux  augmentations  des  nombres  de  dé- 
cembre et  de  mars,  &ites  en  diminuant  les  valeurs  de  janvier  et 
de  février,  donnent  à  la  courbe  une  régularité  assez  remarquable. 
—  La  courbe  échancrée  de  mars  et  décembre  est  une  courbe  so- 
ciale. La  courbe  naturelle  serait  la  courbe  pointillée. 

C'est  ici  surtout,  ditQuételet,  que  l'on  trouve  une  admirable  con* 
firmation  du  principe  que  :  Plus  le  nombre  des  individus  que  Ton 
observe  est  grand,  plus  les  particularités  individuelles,  soit  phv* 
siques,  soit  morales,  s'effacent  et  laissent  prédominer  la  série  des 
faits  généraux  en  vertu  desquels  la  société  existe  et  se  consene. 


J<uar  ï ev  itar»  Ami  Hax  Juia  JuiIAjût  S«pt.  Jet  ^ov   î^ece  J^ax. 

Fig.  lOÎ^.  —  Inluer.ce  des  saisom  sur  les  mariages. 


CHAPITRE  IV. 


LA     TEMPÉRATURE. 


iON  ETAT  MOYEN.  —  SES  VARIATIONS  DIURNES  ET  MENSUELLES.  —  MARCHE 
I>E  L.V  TEMPÉRATURE  A  PARIS  ET  EN  FRANCE.  —  VARIATIONS  DE  CELLE 
DES  EAUX  ET  DU  SOL.  —  LES  SAISONS  DANS  l'iNTÉRIEUR  DE  LA  TERRE. 
TEMPÉRATURE  DE  CHAQUE  ANNÉE  A  PARIS  DEPUIS  LE  SIÈCLE  DERNIER. 
VARIATIONS   DIURNES   ET   MENSUELLES   DU    BAROMÈTRE. 


Nous  venons  de  voir  que  la  planète  terrestre  en  se  transportant 
autour  du  Soleil  par  son  cours  annuel^  et  en  tournant  sur  elle- 
même  par  sa  rotation  diurne,  fait  varier  l'obliquité  des  rayons 
solaires  qui  lui  arrivent.  Par  sa  translation  annuelle,  elle  les  fait 
s'élever  pendant  six  mois,  du  21  décembre  au  21  juin,  sur  notre 
horizon,  et  s'abaisser  pendant  les  six  autres  mois  de  Tannée.  Par 
sa  rotation,  elle  amène  chaque  matin  notre  horizon  au  soleil,  fait 
régner  Tastre  calorifique  et  lumineux  dans  les  hauteurs  du  ciel, 
puis  le  fait  redescendre  en  apparence  en  lui  inclinant  d'autres  mé- 
ridiens. On  voit  donc  tout  d'abord  que  par  ce  double  mouvement 
de  la  Terre,  il  y  a  ainsi  deux  marches  générales  dans  l'applica- 
tion de  la  chaleur  solaire  à  notre  planète  :  Tune  annuelle,  l'autre 
diurne. 
Occupons-nous  d'abord  de  la  marche  diurne. 
Pour  l'apprécier  exactement,  il  faudrait  nous  donner  la  peine 
d'observer  le  thermomètre  d'heure  en  heure,  nuit  et  jour,  pendant 
plusieurs  semaines,  plusieurs  mois,  et  même  plusieurs  années, 
afin  de  distinguer  et  d'éliminer  au  travers  de  la  marche  régulière 
due  à  la  rotation  de  la  Terre,  les  exceptions  si  nombreuses  qui 
viennent  jeter  le  trouble  dans  l'Atmosphère.  Peu  de  météorologistes 

22 


33«  LA    TEMPERATURE. 

onl  conseolî  a  s*astreiDdre  à  un  pareil  traTail.  Cîminello  de  Pddoue 
Ta  iait  presque  peadant  seize  mois  couséeulifs;  je  dis  presque, 
parce  que  les  observations  de  minuit ,  une  heure^  deux  heures  et 
trois  heures  étaient  remplacées  par  deux^  faites  dans  ee  même  in- 
tenralle  à  des  heures  Tariables.  Ces!  le  premier  météorologiste  qui 
ait  fait  une  série  horaire  d'ol>sen.itîons  thermométriques.  Depuis 
on  en  a  Ciit  d'autres  ^Gatterer,  son  contemporain ,  les  officiers 
d*artillerie  de  Leith,  près  d'Édimb«>ui^.  —  Neuber,  à  Apenrade, 
en  Danemark,  Lohrmann,  à  Dresde ,  KoUer,  à  KremsmuDSteri 
Kaëmtz,  à  Halle,  et  les  Observatoires  de  Milan,  Pétersbourg,  Mu- 
nich, Greenwich  .  3Iaintenant  cette  observation  continue  de  fait  à 
rObservatoire  de  Rome  et  dans  quelques  autres,  par  un  appareil 
enregistreur  automatique.  Cette  constatation  horaire  de  Tétat  atmo- 
sphérique est  organisée  à  TObservatoire  météorologique  spécial  de 
Montsouris. 

Il  résulte  de  ces  observations,  et  de  milliers  d'autres  qui  ont  été 
£iites  de  deux  en  deux  ou  de  trois  en  trois  heures,  que  cest  vers 
2  heures  du  soir  que  se  présente  rinsiani  le  plus  chaud  du  jour,  et 
que  c'est  au  contraire  ime  demi-heure  avant  le  lever  du  soleil  qu'on 
éprouve  Tinstant  du  plus  grand  froid.  Ces  deux  termes  varient  peu 
en  passant  d*un  mois  à  Tautre. 

L'écart  entre  Theure  la  plus  chaude  et  Theure  moyenne  la  plus 
froide  est  de  T  degrés  et  demi  à  Paris.  Cette  valeur,  toutefois,  est 
assez  variable  selon  les  différents  mois  de  Tannée. 

La  moyenne  à  TObservatoire  de  Paris  donne  I4*,47  pour  le  maxi- 
mum moyen  de  2  heures,  7*,  13  pour  le  minimum  moyen  de  4  heu- 
res du  matin,  et  1 0*,7  pour  la  chaleur  moyenne  de  tous  les  jours 
de  Tannée,  qui  se  manifeste  à  8  heures  20  minutes  du  matin  et  à 
8  heures  20  minutes  du  soir.  La  Ggure  1 10  montre  cette  variation 
diurne,  tracée  d*aprèâ  la  moyenne  conclue  de  plus  de  cent  mille 
observations  par  Bouvard,  prédécesseur  d'Ârago  à  TObservaloire. 

La  distance  en  temps  du  minimum  au  maximum  pendant  le 
jour  est  de  10  heures  seulement;  et  elle  est  de  14  heures  en  pas- 
sant de  2  heures  après-midi  à  4  heures  du  matin. 

Le  minimum  de  la  variation  diurne  devance  en  général  le  lever 
du  soleil;  au  commencement  de  Tannée,  il  arrive  un  peu  avant 
6  heures  du  matin,  et  s  en  éloigne  peu  à  peu  pendant  Tallonge* 
ment  progressif  des  jours.  Après  février  il  se  présente  successive- 
ment à  5  heures,  puis  à  4  heures  du  matin;  il  oscille  ensuite 
entre  3  et  4  heures  pendant  les  jours  les  plus  longs.  Au  commen- 
cement d*août,  le  minimum  arrive  à  4  heures  du  matin;  puis  il 


ARIATIONS    DIURNES    DE    LA    TEMPÉRATURE.    339 

revient  successivement  se  replacer  vers  6  heures  aux  jours  les 
plus  courts;  il  dépasse  même  légèrement  ce  point,  et  reprend 
bientôt  après    la   marche   annuelle    que    nous    venons  d*indi- 

quer. 

On  voit  donc  que  le  froid  diurne  le  plus  grand,  dans  nos  cli- 
mats^ se  manifeste  un  peu  après  6  heures  du  matin  en  hiver,  et 
entre  3  et  4  heures  du  matin  en  été. 

La  température  moyenne  d'un  jour,  dans  lacceplion  mathéma- 
tique de  ce  terme,  représente  l'état  des  températures  correspon- 
dantes à  tous  les  instants  dont  le  jour  se  compose.  Si  Ton  fixait  à 
une  minute,  par  exemple,  la  durée  de  ces  instants,  on  diviserait 
par  1440  (nombre  de  minutes  contenues  dans  24  heures)  la  somme 
des  1 440  observations  thermométriques  faites  entre  deux  minuits 
consécutifs,  et  le  quotient  serait  le  nombre  cherché.  En  divisant  en- 


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Fig.  1 10.  -*  Variation  diurne  de  la  température  moyenne  à  Paris. 


»uit3  par  365  la  somme  des  365  températures  moyennes  corres- 
pondantes à  tous  les  jours  de  Tannée ,  on  aurait  la  température 
moyenne  de  Tannée. 

II  semble,  d'après  la  définition  précédente,  que  pour  obtenir  les 
températures  moyennes  avec  exactitude,  il  serait  indispensable 
de  se  procurer  des  observations  très-rapprochées  ;  mais  telle  est 
heureusement  la  marche  du  thermomètre,  dans  les  circonstances 
ordinaires ,  que  la  demi-somme  des  températures  maximum 
et  minimum  (celles  de  2  heures  après  midi  et  du  lever  du 
soleil)  ne  diffère  presque  pas  dé  la  moyenne  rigoureuse  des 
24  heures. 

Dès  1818,  Arago  avait  indiqué  que  la  température  moyenne  de 
8  h.  20  m.  du  matin  est  égale  à  la  température  moyenne  de  Tan- 
née. Un  grand  nombre  des  observations  thermométriques  faites 


340  LA    TEMPÉRATURE. 

SOUS  sa  direction  ont  été  basées  sur  ce  fait  du  passage  de  la  tem- 
pérature par  la  moyenne  deux  fois  par  jour.  Mais  on  a  reconnu  de- 
puis;  que  cette  méthode  laisse  à  désirer;  car  de  8  heures  à  9  heures 
du  matin ^  comme  de  8  heures  à  9  heures  du  soir,  le  thermomètre 
oscille  souvent  rapidement.  On  a  pris  ensuite  les  moyennes  en  li- 
sant le  thermomètre  à  4  heures  et  1 0  heures  du  matin,  à  h  heures 
et  1 0  heures  du  soir,  en  additionnant  et  divisant  par  4.  La  moyenne 
arithmétique  des  observations  de  6  heures  du  matin,  2  heures  de 
Taprès-midi  et  10  heures  du  soir,  donne  également  à  peu  près  la 
moyenne  réelle;  les  différences  peuvent  atteindre  2  dixièmes  de 
degré.  Depuis  que  la  météorologie  a  pris  le  rang  qu'elle  mérite  au 
nombre  des  sciences  exactes,  on  a  été  plus  sévère,  on  a  vérifié 
toutes  les  comparaisons,  et  Ton  a  constaté  qu'on  peut  remplacer 
exactement  les  24  observations  horaires  par  8  observations  tri- 
horaires,  faites  à  1  heure,  4  heures,  7  heures  et  10  heures  du 
matin  ;  1  heure,  4  hjeures,  7  heures  et  1 0  heures  du  soir.  C'est  ce 
qui  est  organisé  depuis  plusieurs  années  à  l'Observatoire  national 
de  Paris,  et  au  nouvel  Observatoire  météorologique  établi  au  parc 
de  Montsouris. 

Occupons-nous  maintenant  de  la  marche  annuelle  de  la  tempé- 
rature, dont  nous  avons  étudié  le  mécanisme  astronomique  dans 
le  chapitre  précédent. 

Les  causes  diverses  qui  changent  laction  calorifique  du  soleil 
sont  très-peu  variables  durant  toute  Tannée  dans  les  deux  région? 
voisines  de  Téquateur,  situées.  Tune  dans  Thémisphère  nord, 
l'autre  dans  l'hémisphère  sud,  qu'on  appelle  les  régions  tropicales j 
et  qui  forment  la  zone  torride.  Le  jour  y  a,  en  effet,  presque  la 
même  durée  toute  Tannée;  les  hauteurs  méridiennes  du  soleil  j 
sont  peu  variables;  les  quatre  saisons,  eu  égard  à  la  température, 
doivent  donc  peu  différer  les  unes  des  autres.  Par  une  raison  toute 
contraire,  les  saisons  sont  très  dissemblables  au  nord  comme 
au  midi  de  Téquateur  dans  les  régions  où  les  joiirs  ont  dans 
Tannée  des  durées  très-inégales,  ou,  ce  qui  est  presque  la  même 
chose  en  d'autres  termes,  là  où  les  hauteurs  méridiennes  du  soleil 
changent  beaucoup  dans  le  cours  de  Tannée. 

Nous  avons  vu  plus  haut  quelle  est  la  valeur  générale  des  sai- 
sons sous  nos  latitudes.  Voyons  maintenant  les  chiffres  eux-mêmes. 
Le  tableau  suivant  résume  la  moyenne  des  températures  notées 
à   l'Observatoire  de  Paris. 

On  y  voit  que,  soit  que  Ton  consulte  les  maxima  moyens  de  cha- 
que mois,  soit  que  Ton  considère  les  minima  moyens^  soit  enfin 


VARIATIONS    MENSUELLES   DE   LA  TEMPERATURE.  34t 

qu'on  se  contente  de  prendre  les  températures  moyennes  seulement^ 
la  chaleur  suit  une  marche  croissante  de  janvier  à  juillet,  et  dé- 
croissante de  juillet  à  décembre.  Le  mois  le  plus  chaud  est  bien 
celui  de  juillet^  qui  suit  le  solstice  d'été^  et  le  mois  le  plus  froid 
est  bien  celui  de  janvier^  qui  suit  le  solstice  d*hiver.  La  moyenne 
des  minima  n'est  qu'une  seule  fois^  pour  janvier^  au-dessus  de  zéro  ; 
les  mois  les  plus  froids  sont  décembre^  janvier  et  février^  et  con- 
stituent l'hiver  climatologique  réel;  le  printemps  est  formé  par  les 
mois  de  mars,  d'avril  et  de  mai;  l'été  par  les  trois  mois  les  plus 
chauds^  juin^  juillet  et  août;  les  trois  autres  mois^  septembre^ 
octobre  et  novembre^  forment  le  véritable  automne. 

TABLEAU   DES  TEMPÉRATURES    MOYENNES   DE   PARIS 

(Arago,  1806-1851). 
Mois.  Mazima.  Minima. 

Janvier 5^02  — 0^87 

Février 7  31  0  67 

Mars 10  01  3  15 

Avril 13  12  6  51 

Mai 18  38  10  67 

Juin 2112  13  56 

Juillet 22  67  15  kl 

Août  22  42  14  57 

Septembre 18  85  12  08 

Octobre 14  64  7  30 

Novembre 9  67  3  91 

Décembre 6  85  0  33 

Températures  annuelles 1417  7  27  10  70 

Les  moyennes  précédentes  sont  celles  qu*Arago  a  conclues 
de  46  ans  d'observations  (1806-1851).  Depuis^  les  observations 
continuées  ont  donné  un  résultat  plus  conforme  encore  à  Tétat 
moyen  séculaire  de  la  température  à  Paris^  puisqu'il  représente 
une  plus  longue  série  d'années.  La  figure  111  montre  la  courbe  très- 
r^lière  des  températures  moyennes  mensuelles  à  l'Observatoire 
de  PariS;  conclue  des  observations  de  65  ans  (1806-1871)  avec 
les  chiffres  de  ces  moyennes  générales. 

La  chaleur  reçue  du  Soleil  par  la  Terre  variant  avec  le  carré  de 
la  distance^  et  la  planète  ne  suivant  pas  une  orbite  circulaire^  il  y  si 
en  outre  de  la  variation  mensuelle  due  à  l'inclinaison  des  rayons 
sobires  une  variation  due  à  la  distance.  En  effets  pendant  notre  été 
nous  sommes  plus  éloignés  du  Soleil  que  pendant  notre  hiver;  la 
différence  est  même  assez  sensible.  Voici  quels  sont  les  écarts, 
en  prenant  pour  unité  la  distance  solaire  moyenne,  et  en  regardant 


Moyi 

ennes 

2« 

^07 

3  99 

6 

58 

9 

81 

14  52 

17 

34 

19  04 

18 

49 

15 

46 

10 

97 

6 

79 

3 

59 

341 


LA    TEMPÉRATURE. 


la  chaleur  eonune  réciproque  aa 
échauffant  : 


carré  de  la  distance  de  Faslre 


Dk^tanee  movenne.^ 

m 

Péri  h»^  lie   en  hiver  j. 
Aphélie   en  été  .... 


iJûUBce. 

1.000000 

1,0000 

0.9S320S 

1,0345 

1,0167W 

0,9673 

Ainsi  ayant  même  de  pénétrer  dans  notre  atmosphère^  la  diffé- 
rence pour  le  rayonnement  est  1^0345  —  0,9673  =  0,0672;  ce 
qui  donne  à  peu  près  eiLactement  j*^  :  c'est-à-dire  que  le  rayoïme- 
ment  solaire,  pendant  Thirer,  est,  pour  notre  globe,  environ  un 


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Fig.  111.  — Variation  mensuelle  de  la  température  moyenne  à  Paris. 

Observatoire  de  Paris  (1806-1811). 

quinzième  plus  grand  que  pendant  Tété.  Cette  différence  est  assez 
notable  pour  qu*on  doive  en  tenir  compte. 

Les  variations  diurnes  et  mensuelles  de  la  température  sont 
d*autant  plus  grandes  que  Ton  est  plus  éloigné  de  Féquateur.  De 
l'équateur  à  1 0  degrés  de  latitude  nord  les  températures  moyen- 
nes de  divers  mois  varient  à  peine  de  2  ou  3  d^rés.  A  20  de- 
grés, elles  varient  de  6  à  7  degrés  (juillet  =  28,  janvier  =  21). 
A  30  degrés,  on  voit  la  variation  régulière  mensuelle  moyenne 
s*élever  à  12  degrés  (août  ^  27;  janvier  =  15).  En  arrivant  en 
Italie,  on  voit  la  courbe  r^ulière  de  Palerme  en  Sicile  s*étendre  de 
10% 5  (janvier)  à  23^5  (août),  et  cette  courbe  est  tempérée  encore 
par  le  voisinage  de  la  mer.  A  Paris^  nous  voyons  la  courbe 
moyenne  marcher  de  2  degrés  (janvier)  jusqu'à  1 9  degrés  (juillet), 
et  les  variations  subissent  des  écarts  bien  autrement  considérables 


LES    VARIATIONS    DE    LA    TEMPÉRATURE.        â43 

entre  les  froids  de  l'hiver  et  les  chaleurs  de  Télé.  A  Moscou^  la 
courbe  moyenne  mensuelle  s'étend  depuis  — •  10",8  (janvier),  jus- 
qu'à 24  degrés  (juillel)  ;  total  :  34^,8  de  différence  moyenne.  Enfin 
nous  pouvons  encore  ajouter  à  cette  échelle  de  variations  celle 
de  Boothia  Félix,  terre  boréale  de  T Amérique  située  au  delà 
du  72'  degré.  Elle  s*étend  depuis  40  degrés  au-dessous  de 
zéro  (février)  jusqu*à  5  degrés  au-dessus  (juillet).  Écart  =  45  de- 
grés entre  les  températures  moyennes  de  Tannée!  (Voy.  aux  Cli- 
mats, p.  434,  et  fig.  129.) 

La  variation  diurne,  beaucoup  moins  prononcée  que  la  varia- 
tion annuelle,  donne  également  lieu  à  des  courbes  significatives 
dans  les  températures  successives.   L'amplitude  de  Toscillation 
therniométrique  est  plus  forte  dans  les  pays  chauds  et  dans  Tin- 
térieur  des  continents  que  dans  les  pays  froids  et  dans  le  voisinage 
des  cotes.  A  part  Tinfluence  égalisatrice  des  mers,  qui  reste  à  peu 
près  la  même,  la  distance  à  Téquateur  agit  d  une  manière  opposée 
sur  les  oscillations  annuelles  et  diurnes  du  thermomètre.  Tandis 
que  la  première  augmente  à  cause  de  la  longueur  des  nuits  d'hi- 
ver et  des  jours  d'été,  la  seconde  diminue  parce  que  dans  les  pays 
méridionaux  l'ardeur  des  rayons  solaires  est  plus  grande  et  le  ciel 
plus  pur  pendant  la  nuit.  On  voit,  par  exemple^  qu'à  Padoue  la 
variation  diurne  en  juillet  est  de  9  degrés.  Celle  de  Paris  est  en 
moyenne  de  7^5.  Celle  de  Leith  en  Ecosse  est  de  5  degrés. 

Ce  sont  là  des  moyennes.  Mais  si  l'on  examinait  constamment 
la  mobilité  de  la  température  d'un  lieu  déterminé,  comme»  par 
exemple,  Paris,  on  trouverait  qu'à  part  ces  variations  régulières 
moyennes  dues  au  soleil,  il  en  est  d'autres  incomparablement  plus 
étendues,  qui  jouent  le  plus  grand  rôle  sur  la  santé  publique  :  ce 
sont,  je  ne  dirai  pas  les  différences  énormes  qui  existent  entre  cer- 
tains froids  de  janvier  et  certaines  chaleurs  de  juillet;  mais  plutôt 
les  variations  diurnes  subies  en  24  heures.  Ces  différences  sont 
très^urieuses,  surtout  si  l'on  prend  la  température  d'un  thermo* 
mètre  au  soleil,  et  la  plus  basse  de  la  nuit  suivante. 

Il  y  a  souvent  de  très-grandes  différences  entre  le  maximum  et 
le  minimum  d'une  même  journée,  surtout  dans  les  mois  de  mai  et 
juin,  différences  qui  atteignent,  à  Paris  même,  jusqu'à  25  et  30  de- 
grés. Voici,  par  exemple,  quelques-uns  des  maxima  observés  à 
robservatoire  météorologique  de  Montsouris  entre  1  heure  et 
4  heures  de  l'après-midi  sur  un  thermomètre  à  boule  verdie,  ex- 
posé ao  soleil  à  10  centimètres  au^essus  du  sol  gazonné,  et 
qndqaes-nRs  des  minima  eosstatés  au  mévne  thermomètre  entre 


344  LA    TEMPERATURE. 

1  heure  et  4  heures  du  matin  la  nuit  suivante.  Je  choisis  ceux  qui 
accusent  les  plus  grandes  différences  : 

Maximum.         Miaimum.         Différence. 

11  mai  1870 30,7  4,1  26,6 

16  —  30,2  6,0  24,2 

17  —  32,7  6,9  25,8 

18  —  39,4  12,1  27,3 

19  —  41,5  14,4  27,1 

20  —  41,9  12,9  29,0 

21  —  44,0  16,0  28,0 

25  —  30,0  5,0  25,5 

27  —  30,8  6,1  24,7 

30  —  34,8  10,2  2'*,6 

8  juin 30,5  6,0  24^ 

12  —      32,0  8,0  24,0 

13  —     33,6  8,5  25,1 

14  —     41,9  12,0  29,9 

16    —     41,3  16,1  25,2 

23    —      40,8  11,7  29,1 

29  —     35,1  9,0  26,1 

30  —      35,0  7,1  27,9 

2  juillet 30,0  6,0  24,0 

On  voit  que  dans  notre  climat  les  variations  diurnes  de  la  tem- 
pérature sont  parfois  considérables.  Cette  extrême  variabilité  est 
du  reste  Tun  des  signes  particuliers  du  caractère  parisien^  aussi 
versatile  et  aussi  coquet  que  son  atmosphère. 

Les  recherches  précédentes  ont  eu  pour  objet  de  faire  apprécier 
la  quantité  de  chaleur  solaire  qui  pénètre  dans  les  couches  aérien- 
nes et  la  partie  de  cette  chaleur  qui  arrive  jusqu'à  nous. 

Il  est  intéressant  maintenant  de  rechercher  comment  les  varia- 
tions de  température  pénètrent  à  Tintérieur  de  la  terre^  et  les  li- 
mites auxquelles  elles  s'éteignent. 

Les  variations  diurnes  dépendent  de  la  rotation  de  la  terre  sur 
son  axe^  et  sont  appréciables  à  plusieurs  décimètres  de  profon- 
deur; puis  se  présente  une  couche  où  elles  cessent  totalement  de 
se  manifester;  tandis  que  les  variations  annuelles  dépendantes  du 
mouvement  de  translation  de  la  terre  dans  son  orbite>  y  sont  en- 
core très-sensibles. 

Ces  dernières  variations  sont  appréciables^  dans  nos  climats, 
à  plus  de  vingt  mètres  de  profondeur;  au  delà  se  présente  une 
seconde  couche  qu'on  a  nommée  couche  invariable  des  tempéra- 
tures^ parce  que  le  thermomètre  y  conserve^  pendant  le  cours  de 
Tannée^  une  hauteur  à  peu  près  constante.  De  sorte  que  Ion  doit 


TEMPÉRATURE    DU    SOL.  345 

coocevoir^  au-dessous  du  sol^  deux  couches  limites^  l'une  pour  les 
^-ariatioDs  diurnes  et  l'autre  pour  les  variations  annuelles  du  ther- 
momèlre. 

Il  existe  bien  peu  d^observations  suivies  sur  la  température  de  la 
terre  a  diverses  profondeurs;  et  la  plupart  de  celles  que  nous 
avons  ne  présentent  peut-être  pas  toutes  les  garanties  désirables. 
Les  physiciens  qui  se  sont  occupés  de  ces  sortes  de  recherches  ont 
60  général  adopté  le  même  mode  d  observation^  qui  consiste  à  sui- 
vre la  marche  d'un  thermomètre  dont  les  boules  plongent  en  terre 
à  des  profondeurs  plus  ou  moins  grandes  et  dont  les  tubes  sont 
assez  longs  pour  que  l'échelle  des  degrés  se  trouve  placée  au- 
dessus  de  la  surface  du  sol.  Ce  n'est  que  dans  ces  derniers  temps 
que  Ton  a  commencé  à  avoir  égard  à  la  différence  des  tempéra- 
tures que  doit  nécessairement  prendre  le  thermomètre  à  ses  deux 
eitrémités,  ce  qui  exige  une  correction  d'autant  plus  grande 
que  la  capacité  de  la  boule  est  moindre  par  rapport  à  celle  du 
tube. 

Le  plus  aacien  observateur  connu  qui  se  soit  occupé^  d'une  ma- 
nière suivie^  des  températures  de  la  terre^  est  le  marchand  Ott  de 
Zurich^  qui,  à  partir  de  1762^  fit  des  recherches  pendant  quatre 
années  et  demie,  a\ec  7  thermomètres  placés  à  diverses  profon- 
deurs. Une  autre  série  d'observations^  non  moins  importante  que 
celle  de  Zurich,  a  été  faite  à  Leith,  près  d'Edimbourg,  pendant  les 
années  1816  et  1817.  Divers  observateurs  consciencieux  ont  de- 
puis étudié  attentivement  cette  question. 

En  résumant  toutes  ces  observations  sous  le  rapport  du  temps 
employé  par  la  température  à  pénétrer  successivement  à  des  pro- 
fondeurs plus  grandes,  Pouillet  a  été  conduit  aux  conclusions 
suivantes  : 

!•  Au  mois  d'août,  la  température  de  la  terre  va  en  décroissant  d'une  manière  à 
pfu  près  uniforme  depuis  la  surface  du  sol  jusqu'à  la  couche  mvariable  ; 

2"  Pendant  le  mois  de  septembre,  la  température  est  à  peu  près  uniforme  de- 
puis la  surface  du  sol  jusqu'à  la  profondeur  de  15  à  20  pieds;  plus  bas,  elle  décroît 
on  peu  et  lentement  jusqu'à  la  couche  invariable  ; 

3»  Pendant  les  mois  d'octobre  et  de  novembre,  la  température  va  en  croissant, 
depuis  la  surface  du  sol  jusqu'à  une  profondeur  de  15  à  20  pieds;  plus  bas,  elle  se 
trouve  à  peu  près  égale  à  la  température  de  la  couche  invariable  ; 

4»  Pendant  les  mois  de  décembre,  de  janvier  et  de  février,  la  température  va  en 
cTois$ani  d'une  manière  à  peu  près  uniforme,  depuis  la  surface  du  sol  jusqu'à  la 
couche  invariable  ; 

5»  Pendant  les  mois  de  mars  et  d'avril,  la  température  va  en  décroissant  très- 
rapidement  jusqu'à  la  profondeur  de  1  ou  de  2  pieds;  plus  bas,  elle  décroît  moins 
vite  et  finît  par  devenir  croissante  ; 

6^  Pendant  les  mois  de  mai,  juin  et  juillet,  la  température  est  encore  décrois- 


346  LA    TEMPÉRATURE. 

santé,  mais  moins  rapidement  et  jusqu'à  une  profondeur  plus  grande;  puis  elle 
redevient  encore  un  peu  croissante,  pour  regagner  la  température  de  la  couche 
invariable. 

Des  diverses  séries  d'observations  qui  ont  été  faites  pour  con- 
stater la  marche  annuelle  de  la  température  au-dessous  de  la  sur- 
face du  sol^  la  meilleure  me  paraît  être  celle  de  TObservatoire  de 
Bruxelles,  de  1834  à  1842,  organisée  par  31.  Quételet.  Je  choisis 
dans  cette  série  trois  années,  qui  mettent  bien  en  évidence  cet 
effet  thermométrique  selon  les  profondeurs.  Dans  la  figure  H 2  la 
première  ligne  représente  la  marche  du  thermomètre  placé  à 
19  centimètres  en  terre;  la  seconde,  celle  du  thermomètre  enterré 
à  45  centimètres;  la  troisième,  celle  de  la  profondeur  de  75  centi- 
mètres. On  voit  qu^à  partir  de  cette  limite  les  petites  oscillations 
cessent  de  se  faire  sentir.  La  quatrième  ligne  est  la  courbe  de  la 
température  à  1  mètre.  La  cinquième  courbe  est  celle  de  3",90; 
et  la  sixième,  celle  qui  a  été  donnée  par  le  thermomètre  enfoncé 
à  7'°,80  de  profondeur.  Les  mois  des  3  années  successives  repro- 
duites ici  sont  indiqués  par  leurs  initiales.  Ces  constatations  se 
résument  ainsi  : 

1"  La  vitesse  moyenne  pour  la  transmission  de  la  chaleur  à 
partir  de  la  surface  du  sol  a  été  de  144  jours  pour  7", 80,  ce  qui 
donne  3  décimètres  parcourus  en  six  jours; 

2®  En  comparant  les  observations  de  Paris,  Strasbourg,  Zurich 
et  Bruxelles,  on  trouve  que  les  variations  annuelles  sont  nulles  à 
une  profondeur  de  25  mètres; 

3®  La  vitesse  avec  laquelle  les  variations  diurnes  des  tempé- 
ratures se  transmettent  à  l'intérieur  de  la  terre  est  de  3  heu- 
res environ  pour  une  couche  de  terre  d'un  décimètre  d'épaisseur; 

4*"  Les  variations  diurnes  peuvent  être  considérées  comme  à 
peu  près  nulles  à  la  profondeur  de  1  ",3,  c'est-à-dire  à  une  pro- 
fondeur dix-neuf  fois  moindre  que  celles  où  s'éteignent  les  varia- 
tions annuelles. 

La  température  moyenne  de  l'année  peut  se  déduire  de  celles 
du  sol  en  ayant  recours  à  l'une  des  trois  méthodes  suivantes  : 

1*  Par  une  seule  observation,  en  prenant  la  température  de  la 
terre  à  une  vingtaine  de  mètres  et  en  la  corrigeant  de  l'élévation 
de  température  en  raison  de  cette  profondeur,  ^ne  l'on  peut  éra- 
luer  à  1  degré  pour  35  mètres; 

2*  Par  les  observations  de  deux  mois  séparés  d'une  demi-an*^ 
née,  en  prenant  la  température  à  quelques  mètres  de  profondeor 
seulement  ; 


LES    SAISONS    DANS   L'INTÉRIEUR    DE  LA  TERRE.    347 

3*  Par  les  observations  de  quatre  mois  également  espacés  en  li- 
sant des  thermomètres  placés  à  Tair  libre  ou  à  la  surface  du  sol. 
La  loi  du  décroissement  des  variations  annuelles  de  la  tempéra- 


JFilJiMJJ  AS.OKDXFMAMJJ  A  SO 

N.D.JFMAMJ.J A  S.O.KDJ. 

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'"         "■->. ^-'■'' 

Fig.  112.  —  Variations  annuelles  de  la  température  pour  des  thermomètres  placés  aux 
profondeurs  de  19  centimètres,  45  centimètres,  75  centimètres^  1  mètre,  3*^90  et  7%80. 

Courbes  de  3  années  successives. 

tore  au-dessous  de  la  sur&ce  de  la  terre  peut  s'exprimer  en  disant 
^ae  lorsqu'on  descend  selon  une  progression  arithmétique ^  les 


3i8  LA    TEMPÉRATURE. 

amplitudes  deaVariatioDS  du  thermomètre,  pendant  le  cours  d'une 
aonée,  décroissent  selon  une  progression  géométrique  : 

Température  à  la  surface 16*,61 

C.ig 13  30 

0    4& 12  kk 

0  75 Il   3S 

1  00 10  67 

3    90.... k  bit 

7    80 1   ii 

La  loi  des  variations  de  température  que  subit  une  même  cou- 
che de  terre,  pendant  la  durée  d'une  année,  est  donnée  par  le 
tableau  suivant,  assez  clair  par  lui-même  pour  nous  dispenser  de 
toute  explication. 


„,.. 

TBUHOHiTIlI 

plué  à  la 
>arfac«  duafll 

placi  1  la 
profondeur  de 

profondeur  d« 
l",o». 

THUMOUiTtlE 

TKna^iitTiii 

Janvier 

F*Tri«. 

3    06 

3',  24 

3  15 

4  bh 

e   11 

10    35 
13    B4 
U    95 
là    lî 
13    21 
10    21 
6    48 
4    66 

6',  01 

5  77 

6  39 

7  13 
9    99 

13     Ig 
H    90 
15    73 
15    08 
13    27 
10    06 

8  40 

Il',  73 
10    70 
9    97 
9    68 
9    91 

10  75 

11  86 
13    00 

13  SI 

14  06 
13    68 
lî    76 

If,  tl 
12    13 

ATril 

6    94 

Il    4* 

Juin 

15    87 

11    01 

Août 

S«ptembrB 

Oclobra 

NoYembra 

Décembre 

16    71 
14    15 
9    96 
b    69 
3    37 

Il    41 
Il    T8 
11    11 
11    U 
11    47 

L'année . . . 

...        S-,  33 

8',8î 

10*,  49 

11*,  82 

11',  77 

S 


A  la  prorondeur  de  25  mèlres,  les  variations  diurnes  et  annuelles  de  U  Irm- 
pérature  peuvent  être  considérées  comme  enlièremont  éteintes  ;  c'est  donc  ï  eelt* 
limile  que  se  présente  la  couche  invariMedcs  températures. 

Il  e:(iste  à  TObservatoire  de  Bruxelles  un  puits  de  60  pieds  de  profondeur  envi- 
ron, dont  les  eaux  ne  varient  guère  que  d'un  diiième  de  degré  dans  le  coura  i'am 
année  ;  la  lempéralure  moyenne  dépasse  un  peu  1 1  degrés  centigrades  et  se  trouri- 
ainsi  supérieure  de  6  à  7  dixièmes  de  degré  à  la  température  moyenne  de  l'air.  <  ^1 
accroissement  de  lempéralure  répondrait  à  1  degré  environ,  pour  une  profonliur 
de  36  mètreS;  et  difTérerait  peu  de  celui  qu'on  a  généralement  observé  ailleurs. 

Parmi  les  résultats  obtenus  à  l'Observatoire  de  Bruxelles,  Tua 
des  plus  intéressants  est  la  mesure  du  telnps  employé  par  U 
température  diurne  pour  se  transmettre  à  différentes  profondeurs  : 

Le  thermomètre  dont  la  boule  est  à  la  surface  du  sol  a  son  maiimum  k  midi  ki 

—  .—  à  moitié  enterrée midi  &ï 

—  au-dessous  de  la  surface  du  sol.  I^ 


—  à  O-'iS  de  profondeur.. 

—  à  0",4  de  profondeur. . 

—  à  0",6  de  profondeur. . 


LES    SAISONS    DANS    L'INTÉRIEUR    DU    SOL.      349 

Le  maximum  de  température  s'est  donc  présenté,  vers  la  surface  du  sol,  un  peu 
arant  1  heure; à  2  décimètres  de  profondeur,  il  y  a  un  retard  de  5^,1/4  ;  à  4  décimè- 
tres de  profondeur,  le  retard  est  de  12^,25,  et  à  6  décimètres,  de  17  heures  environ. 

ile  qui  donne,  terme  moyen,  2^,40"  pour  la  durée  de  la  transmission  du  maxi- 
mum de  température,  à  travers  une  couche  de  1  décimètre  d'épaisseur;  la  couche 
où  les  maxima  de  température  arriveraient  aux  mêmes  instants  qu'à  la  surface  du 
^ol.  se  trouverait  à  la  profondeur  de  8  décimètres  et  demi. 

Bravais  et  Martins^  par  les  observations  qu'ils  ont  faites  sur  le 
Faulhorn^  en  1841,  ont  trouvé  un  résultat  semblable  à  la  hau- 
teur de  2683  mètres  au-dessus  du  niveau  de  la  mer.  «  Nos  obser- 
vations sur  la  température  du  sol,  dit  Bravais,  m*ont  prouvé 
que  les  maxima  et  minima  de  chaleur  diurne  emploient  environ 
2  heures  54  minutes  pour  traverser  une  couche  de  terrain  épaisse 
(l'un  décimètre.  La  concordance  de  ce  résultat  avec  ceux  obtenus 
par  M.  Quételet,  à  l'Observatoire  de  Bruxelles,  est  remarquable.  » 

A  ces  recherches,  ajoutons  celles  que  M.  Becquerel  fait  depuis 
ph: sieurs  années  au  Jardin  des  Plantes  sur  la  distribution  de  la 
chaleur  et  ses  variations  dans  le  terrain  parisien. 

Arago  a  admis  que  la  température  des  caves  de  l'Observatoire, 
situées  à  28  mètres  au-dessous  du  sol,  et  qui  est  de  1  r,7,  n'ayant 
éprouve  aucun  changement  depuis  trois  quarts  de  siècle,  repré- 
sente celle  de  la  couche  invariable  ;  tel  a  été  son  point  de  départ 
dans  les  déterminations  de  température  qu'il  a  faites  dans  les 
puits  artésiens. 

Le  thermomètre  électrique  permet  d'étudier  avec  précision  la 
distribution  de  la  chaleur  au-dessous  du  sol,  les  anomalies  qu'elle 
éprouve  et  la  possibilité  de  reconnaître  avec  exactitude  la  position 
de  la  couche  invariable. 

Un  puits  foré  a  été  creusé  à  cet  eflfet  au  Jardin  des  Plantes  eu 
1863,  dans  lequel  on  a  descendu  un  câble  thermométrique  com- 
posé lui-même  de  plusieurs  autres,  et  renfermé  dans  un  mât  de 
bois  évidé  à  l'intérieur  et  goudronné.  Les  câbles  partiels  ont  per- 
mis d'observer  sans  interruption  depuis  le  sol  jusqu'à  36  mètres 
au-dessous.  Le  puits  a  été  rempli  en  partie  de  béton  pour  éviter 
le  contact  du  mât  et  par  suite  du  câble  avec  les  eaux  provenant 
des  infiltrations.  La  température  est  donnée  avec  exactitude  et  ne 
peut  être  en  erreur  que  de  1  dixième  de  degré  au  maximum. 
La  température  moyenne  constatée  a  été  de  : 


10»,6% 

à 

1  mètre. 

li« 

05 

à 

21  mètres 

11    76 

à 

6      — 

12 

27 

à 

26      - 

11     76 

à 

11      — 

12 

30 

à 

31      — 

11     78 

à 

16      — 

12 

^2 

à 

36      — 

350  LA    TEMPÉRATURE. 

Parmi  ces  huit  stations  espacées  de  5  en  5  mètres^  il  y  en  a 
trois ^  celles  de  21^  de  31  et  de  36  mètres^  dont  les  tempéra- 
tures n'éprouvent  pas  de  variations  dans  le  cours  de  Tannée;  elles 
se  comportent  donc  sous  ce  rapport  comme  la  couche  invariable, 
située  dans  nos  climats  vers  la  profondeur  de  25  mètres.  Ces  sta- 
tions se  trouvent^  la  première  dans  le  calcaire^  et  les  deux  autres 
dans  une  argile  sableuse. 

Quant  aux  autres  stations^  situées  à  1  mètre^  6  mètres  et  2G 
mètres  ^  les  températures  sont  soumises  aux  variations  sui- 
vantes : 

l»  A  1  mètre  au-dessous  da  sol,  la  température  moyenne  ra  en  augmentaot 
de  rhiver  à  Pété  comme  dans  Pair  ;  la  différence  entre  le  maximum  et  le  minimum 
est  de  6^,92,  tandis  qu'elle  est  de  1S®,17  dans  l'air. 

2®  A  6  mètres,  les  variations  suivent  une  marche  inverse,  le  maximum  ayant 
lieu  en  hiver  ;  la  différence  est  d'environ  1  degré. 

S^'  A  11  mètres,  la  variation,  qui  n'est  que  de  0%3,  indique  encore  que  le  maxi- 
mum  est  en  hiver  et  le  minimum  entre  le  printemps  et  Tété. 

(fto  A  16  mètres,  la  marche  de  la  température  est  comme  dans  Pair;  l'amplitude 
de  la  variation  est  de  0^,25.    . 

Enfin  à  26  mètres,  la  marche  est  encore  la  même  :  la  variation  est  de  0*,53. 

Or,  de  21  à  36  mètres,  la  température  croissant  de  0^,12,  et  à  chacune  de  ces 
stations  ayant  été  constante  pendant  les  années  1S64,  1665  et  1666,  on  croit  pou- 
voir en  conclure  que  Taccroissement  de  température  est  de  1  de§^  par  40  mètres 
environ.  Si  l'on  commence  à  supputer  Taccroissement  à  partir  de  21  mètres,  où 
se  trouve  la  première  couche  constante,  on  trouve  le  même  résultat. 

Depuis  6  mètres  jusqu'à  11  mètres,  les  températures  ne  varient  pas  comme 
dans  l'air  ;  les  maxima  et  les  minima  sont  en  sens  inverse  ;  tandis  qu'à  16  et  à 
26  mètres,  elles  suivent  les  mêmes  périodes  que  dans  l'air. 

Cet  état  de  choses  prouve  que  dans  certaines  localités^  au-dessous 
du  sol^  des  couches  sont  en  relation  avec  lair^  dont  elles  par- 
tagent les  vicissitudes  ;  quoique  à  un  degré  beaucoup  moindre. 
Cette  relation  dépend  des  infiltrations  d*eaux  pluviales  soumises  à 
une  marche  régulière^  lesquelles  apportent  une  perturbation  dans 
la  distribution  de  la  chaleur. 

En  effet,  les  eaux  météoriques  qui  tombent  sur  le  sol  pénètrent  à  llntérieiir  de 
la  terre,  dans  laquelle  elles  s'infiltrent  en  obéissant  à  l'actioix  de  la  pesaoteor  ; 
elles  s'accumulent  sur  les  couches  imperméables ,  où  elles  forment  des  nappes 
d'eau  souterraines.  Pour  le  puits  foré  du  Jardin  des  Plantes,  la  carte  hydrologique 
montre  qu'à  la  profondeur  de  16  mètres  on  pénètre  déjà  dans  la  nappe  d'e&a  qui 
alimente  les  puits  ordinaires  au  Jardin  des  Plantes.  Celte  nappe  s'écoule  sans  oess^ 
vers  la  Seine  et  reçoit  directement  les  eaux  atmosphériques,  en  sorte  qu'elle  doit 
participer  à  leurs  variations  de  température.  A  la  profondeur  de  S6  mètres,  on 
atteint  une  deuxième  nappe  qui  prend  naissance  sur  Targile  plastique.  On  conçoit 
donc  que  les  variations  de  température  puissent  atteindre  0*,53  à  cette  profon- 
deur de  26  mètres.  Les  nappes  souterraines  qui  sont  alimentées  direckemeot  par 
des  eaux. venues  de  la  surface  doivent  nécessairement  reproduire,  en  les  attê* 


LES    SAISONS    DANS    L'INTÉRIEUR    DU    SOL.      351 

nuant»  les  Tariations  de  lempérature  de  ces  dernières.  Les  variations  seront  d'au- 
tant plus  sensibles  que  les  nappes  d'eau  se  trouvent  à  une  moindre  profondeur 
et  que  leur  écoulement  sera  plus  facile  et  plus  rapide. 

Telle  est  la  marche  de  la  température  à  Tintérieur  du  sol.  Les 
insectes^  les  vers,  les  racines  des  arbres  la  connaissent^  et  elle  a 
une  part  particulière  dans  l'œuvre  générale  des  saisons  à  la  sur- 
face du  globe. 

A  propos  de  la  température  du  sol  et  de  la  température  moyenne 
d*un  lieu^  on  s'occupe  souvent  du  thermomètre  type  des  caves  de 
l'Observatoire  de  Paris^  qui  est  depuis  longtemps  l'une  des  bases 
fixes  de  la  graduation  des  thermomètres.  Voyons  en  quelques 
mots  son  histoire. 


La  température  des  souterrains  situés  dans  la  couche  invariable  dont  nous 
venons  de  parler  donne  la  température  moyenne  de  Tatmosphère  extérieure  prise 
à  la  surface,  corrigée  du  léger  accroissement  dû  à  la  profondeur.  De  tels  souter- 
rains existent  sous  le  bâtiment  de  TObservatoire  de  Paris.  Ils  sont  à  28  mètres 
(86  pieds]  de  profondeur  et,  de  plus,  singulièrement  abrités  des  influences  exté- 
rieures par  le  monument  massif  qui  les  domine.  Depuis  juste  deux  siècles,  on  y 
suit  Tétat  du  thermomètre.  Cet  état  reste  à  11^,7. 

C'est  le  %k  septembre  1671  que,  pour  la  première  fois,  on  déposa  dans  les  sou- 
terrains  de  TObservatoire  un  thermomètre  qui  y  resta  en  expérience  pendant  un 
certain  temps;  le  lendemain  25,  on  remarqua  avec  soin  la  hauteur  quUl  indiquait. 
Pondant  tout  le  mois  d*octobre  et  de  novembre,  on  descendit  plusieurs  fois  dans 
les  souterrains  et  Ton  trouva  toujours  la  température  à  la  même  élévation  ;  ce 
thermomètre  avait  été  construit  par  Pabbé  Mariette.  Telles  sont  les  plus  anciennes 
observations  faites  sur  la  température  des  caves  de  TObservatoire. 

La  constance  de  cette  température  fut  aussitôt  admise  comme  un  fait  avéré, 
La  Hire,  dès  la  Un  du  dix«sepUème  siècle,  prit  cette  température  pour  un 
des  points  fixes  de  son  thermomètre;  il  la  marqua  à  <iS*  de  son  échelle  calori» 
flque. 

Dans  un  mémoire  publié  en  1730,  Réaumur  donna,  pour  la  première  fois,  une 
détermination  de  cette  température  qui  puisse  être  rapportée  aux  degrés  thermo* 
métriques  comparables. 

En  17S3,  Lavoisier  construisit  lui-même  un  nouveau  thermomètre,  qui  fut  in- 
stalle  à  rObservatoire  par  les  soins  de  Cassini  IV.  Pour  empêcher  que  des  courants 
d*alr  pussent  influencer  la  température  de  Tenceinte  où  désormais  devaient  se 
faire  les  observations  thermométriques,  Cassini  prit  le  parti  de  faire  boucher  en 
maçonnerie  épaisse  toutes  les  avenues  aboutissant  à  Tancienne  table  des  thermo- 
mètres, sauf  une  qui  hX  fermée  par  une  bonne  porte.  Il  eut  ainsi  un  vaste  cabinet 
souterrain  formant  une  galerie  de  33  mètres  de  longueur,  de  9  mètres  de  largeur, 
et  de  2™,66  de  hauteur,  à  laquelle  communiquent  encore  trois  autres  caveaux  en 
cul-de-sac  creusés  dans  la  pierre,  d'environ  1  mètre  carré  sur  2",66  d'élévation, 
destinés  à  recevoir  des  boussoles  et  plusieurs  autres  instruments  de  divers 
genres. 

Le  thermomètre  de  Lavoisier  est  formé  d'un  réservoir  d'environ  C»,07  de  dia- 
mètre, surmonté  d'une  tige  presque  capillaire  de  0",57  de  longueur,  parfaitement 
calibrée  ;  il  a  été  gradué  par  comparaison  avec  un  thermomètre  étalon  ;  chaque 
degré  de  la  division  Réaumur  occupe  0"*,I09  de  hauteur,  et  par  conséquent  on  peut 


35-2 


LA     TEMPERATURE. 


dislinpiier  et  eslimcr  rjtcilement  le  (icnii-centÎL'me  Je  degré.  L'instrumput  est  plaça 
dans  un  boca!  rciiiplî  de  sabie  de  gr^s  Irès-fin  et  Ires-sec,  qui  enveloppe  la  boule, 
et  mt^me  le  tube  dti  tliernionifelre,  jnsnu'à  C.ÎS  du  terme  oii  se  soutient  le  mer- 
cure dans  les  souterrains.  Le  séjour  de  deux  observateurs  dans  le  c;ibinct,  pcnHant 


huit  à  dix  minutes,  ne  cause  aucune  variation  dans  la  b.iuteur  du  mercure.  Lm 
divisions  Ihermomôtriqucs  sont  gravées  sur  une  glace  placée  contre  la  tige  *! 
rinslrunient.  Ce  lliernioiui  tie  df  l.avoisier,  qui  est  le  thermomètre  étalon  des 
caves  de  l'Observatoire,  a  été  placé  sur  un  pilier  isolé,  en  face  Je  l'anciennt;  table 
des  thermomètres.' 


TEMPÉRATURE    DES    SOUTERRAINS.  353 

De  1783  à  1817,  ce  thermomètre  s'est  élevé  de  ll'',417  à  ]2'',086.  Arago  se 
demanda  si  ce  léger  accroissement  n'était  pas  dû  au  thermomètre  lui-même.  Pour 
▼érîGer  celle  conjecture,  il  pria  Gay-Lussac  de  faire  lui-même  un  thermomètre. 
Ce  savant  physicien  se  rendit  à  son  désir,  et  gradua  avec  le  plus  grand  soin  un 
thermomètre  qui  fut  placé  à  côté  de  celui  de  Lavoisier  et  avec  les  mêmes  précau- 
tions. On  constata  une  erreur  de  -f-  0^,380  dans  la  graduation  de  l'ancien  thermo« 
mètre,  à  cause  du  déplacement  du  zéro  de  son  échelle.  (A  la  longue,  presque  tous 
les  thermomètres  deviennent  faux.  Le  zéro,  le  terme  de  la  glace  fondante,  monte 
le  k>Dg  de  l'échelle  graduée,  comme  si  la  boule  contenant  le  mercure  se  rétrécis- 
sait.) La  température  de  1817  devait  être  réduite  à  11^706  au  lieu  de  12^,086,  et 
alors  la  différence  avec  la  température  de  la  surface  (10^,7)  n'était  plus  que  de 
1  degré,  excès  en  rapport  avec  l'accroissement  de  la  température  suivant  la  pro- 
fondeur. 

Je  suis  descendu  dans  ces  caves  mémorables  le  24  septembre  1871,*  deux  siècles, 
Jour  pour  jour,  après  la  première  observation  tlicrmoniétrique  qui  y  ait  élé  faile. 
Les  avenues  qui  de  là  conduisaient  aux  catacombes  de  Paris  ont  été  fermées;  mais 
le  silence  sépulcral  qui  règne  en  ces  profondeurs  invite  au  recueillement  aussi 
bien  et  mieux  peut-être  que  l'ossuaire  vulgaire  des  squelettes  voisins.  Le  colossal 
édifice  de  Louis  XIV,  qui  élève  la  balustrade  de  sa  terrasse  à  28  mètres  au-dessus 
du  sol,  descend,  au-dessous,  en  des  fondations  qui  ont  la  même  profondeur  : 
28  mètres.  A  l'angle  de  l'une  des  galeries  souterraines,  on  remarque  une  statuette 
de  la  Vierge,  placée  là  cette  même  année  1671,  et  que  des  vers  gravés  à  ses  pieds 
invoquent  sous  le  nom  de  •  Notre-Damc-de-dessoubs-terre.  »  De  là,  on  arrive  à 
la  galerie  des  thermomètres,  dans  laquelle  plane  le  souvenir  silencieux  des  savants 
qui  l'ont  parcourue,  des  Cassini,  des  Réaumur,  des  Lavoisier,  des  Laplace,  des 
Humboldt,  des  Arago....  Les  orages  de  l'atmosphère  et  ceux  de  l'humanité  ne  pé- 
nètrent pas  jusqu'à  ce  sanctuaire,  et  la  Commune  de  1871,  qui  avait  osé  gravir  la 
terrasse  supérieure,  a  reculé  devant  l'idée  d'aventurer  ses  pas  brutaux  sur  ces 
marches  sacrées.... 

En  1871,  le  thermomètre  de  Lavoisier  marque  11^,73  ;  celui  de  Gay-Lussac,  11^7. 

On  voit  que  c'est  précisément  1  degré  au-dessus  de  la  température  moyenne 
de  Paris. 

« 

La  température  moyenne  d*un  lieu  est  celle  que  Ton  obtient  en 
faisant  la  somme  des  températures  moyennes  annuelles^  et  en  di- 
visant par  le  nombre  des  années  pendant  lesquelles  ont  été  faites 
les  observations.  Le  mode  d*opérer  n*est  applicable  qu'à  un  nombre 
restreint  de  stations.  Aussi  on  a  dû  chercher  de  bonne  heure  un 
moyen  d'obtenir,  par  des  expériences  effectuées  rapidement,  des 
nombres  qui  pussent  suppléer,  avec  une  suffisante  approximation, 
à  des  déterminations  si  longues.  Nous  avons  vu  que  dans  nos 
climats  la  couche  solide  qui  est  à  la  surface  du  sol  éprouve  des 
yariations  de  température  diurne,  que  plus  bas  on  trouve  une 
couche  qui  n'éprouve  que  des  variations  annuelles,  et  qu'enfln,  à 
une  profondeur  suflisamment  grande,  à  environ  25  mètres,  on 
rencontre  une  couche  invariable,  qui  est  très-voisine  de  la  moyenne 
d*une  très-longue  série  des  températures  journalières  de  l'Atmo- 
sphère. En  cherchant  la  température  de  cette  couche  sufdsam* 
ment  profonde,  ou  bien,  ce  qui  revient  au  même,  en  déterminant 

23 


854  LA    TEMPÉRATURE. 

la  température  constante  des  sources  qui  jaillissent  dans  une 
contrée  ou  des  puits  peu  profonds,  ou  encore  des  souterraios, 
on  peut  donc  arri  ver  à  trouver  pour  la  température  de  chaque 
lieu  un  nombre  qui  diffère  très-peu  de  celui  calculé  en  employant 
une  longue  suite  de  températures  annuelles. 

Dans  les  régions  équinoxiales,  il  suffit  de  descendre  un  thermo- 
mètre à  la  simple  profondeur  d'un  tiers  de  mètre  dans  des  lieu<E 
abrités,  pour  qu'il  marque  constamment  le  même  degré  à  un  ou 
Jeux  dixièmes  près.  On  creuse  à  cet  effet  un  trou  dans  des  rez-de- 
cliaussée  sous  des  cabanes  d'Indiens,  ou  sous  de  simples  hiui- 
gars,  dans  'des  lieux  où  le  sol  se  trouve  à  l'abri  de  l'échaufTement 
direct  produit  par  l'absorption  de  la  lumière  solaire,  du  rayonne- 
ment nocturne  et  de  l'infiltration  des  pluies. 

En  prenant  la  température  des  sources  pour  celle  de  l'intérieur 
de  la  terre,  on  trouve  une  concordance  très-grande  pour  la  zone 
comprise  entre  SOf  et  55'  de  latitude,  pourvu  que  les  lieux  ne 
soient  pas  élevés  de  plus  de  1000  mètres  au-dessus  du  niveau  de 
la  mer. 

Pour  les  latitudes  supérieures  à  55*,  la  différence  entre  les 
températures  de  l'air  et  des  sources  s'accroit  d'une  manière  sen- 
sible. 

Vers  la  cime  des  Alpes  suisses,  au  delà  de  1 400  et  1 500  mètres 
de  hauteur,  comme  dans  les  hautes  latitudes,  les  sources  delà 
terre  sont  de  3*  plus  chaudes  que  l'air. 

Dans  les  contrées  méridionales  les  températures  des  sources  et 
du  sol  sont  inférieures  aux  températures  moyennes  de  l'air, 
comme  ou  le  voit  par  les  relations  de  Humboldt  et  de  Léop.  de 
Buch. 

Sous  nos  latitudes,  cette  température  est  égale  à  celle  du  so) 
près  de  la  surface,  et  est  un  peu  supérieure  à  la  moyenne  du  lieu. 

Ainsi  l'une  des  sources  de  la  Seine,  celle  de  la  Duy,  à  Châtillon-sur-Se ine,  a  l'tr 
trouvée  à  10',4par  Arago,le  S5  octobre  1825,  à  quatre  heures  du  soir.  L'eau,  alun 
fort  peu  abondante,  de  la  •  fontaine  des  Ducs  i  marquait  10*, \.  Une  aulre  source 
du  mCme  fleuve,  celle  d'Érergereaux,  n'était  qu'h  9°,2  ;  mais  il  faul  dire  qu'élit 
est  à  470  mètres  au-dessus  du  niveau  de  la  mer,  tandis  que  la  première  n'est  qu'à 
-270.  La  source  de  la  Marne,  près  de  Langres,  qui  s'échappe  du  versant  orieitlil 
d'un  coteau  calcaire,  t  381  mètres  au-dessus  du  niveau  de  la  mer,  a  élé  notée  à 
9*,7  le  18  oclol>re  IB39,  dans  la  matinée,  par  mou  compatriote  Walferdin.  Sur  le 
versant  opposé  du  même  coteau  et  à  peu  près  au  même  niveau  coule  la  source  (fe 
[tlanciie  r  iilùne.doat  la  température  était  le  même  jour,  une  heure  plus  tard,  de 
%'*,6.  Sur  !>'  prolongement  du  même  versalit,  une  source  qui  coule  au  bas  de  11 
villi:  de  l.:ii>;:;res  marquait  le  même  jour  9',b,  C'est  également  la  température  des 
puits  ilo  l.:iTigres  qui  coulent  à  la  profondeur  moyenne  de  39  mbtres  avec  un  coU' 


I 


TEMPÉRATURE  MOYENNE  DE  CHAQUE  ANNÉE.  355 

nnt  de  1  mètre  de  Test  à  Touest.  La  source  de  la  Meusêy  dans  la  même  région  et 
non  loin  de  Mantigny-le-Roi,  marquait  10^,9  le  10  octobre  1839,  le  malin.  Il  faut 
remarquer  que  quoique  sa  hauteur  soit  de  379  mètres  au-dessus  du  niveau  de  la 
ni«?ry  elle  ne  sort  pas  d'un  coteau,  mais  de  la  plaine,  et  jaillit  d*un  petit  bassin  qui 
a  environ  1  mètre  d'ouverture  sur  O'^.bO  de  profondeur,  et  pousse  un  jet  continu 
qui  ne  tarit  jamais.  Étant  à  ciel  ouvert,  la  température  de  Tair  la  modifie  un  peu. 
Le  jour  de  l'observation,  cetle  température  était  de  14*^,5,  et  explique  l'élévation 
de  celle  de  cetle  source  sur  les  précédentes. 

Les  sources  situées  soit  dans  la  pldine  et  les  collines  basses  de  TAlsace, 
soit  dans  les  vallées  des  Vosges  et  de  la  Forêt-Noire,  ne  différent  dans  leur 
température  moyenne  que  de  0^,8  au  plus  lorsqu'elles  sont  à  des  allitudes  très- 
rapprochées,  et  à  égale  altitude  la  température  moyenne  des  sources  de  la 
vallée  du  Rhin,  entre  180  et  260  mètres  d'altitude  et  entre  48  et  49  degrés 
de  latitude,  est  de  10^,5,  valeur  qui  correspond  à  une  altitude  moyenne  de 
213  mètres. 

11  est  curieux  de  suivre  pendant  un  an  la  température  de  la  Seine  à  Paris.  C'est 
ce  que  nous  allons  faire  par  la  figure  suivante  : 


.Mai    Juin  iuaidAoùiS«^*«(W*^yov»^Dû^''Janv^Fnr»  Mars  AntiI     , 


«  J1  Jl 


Fig.  lU.  —  Température  de  la  Seine  à  Paris  pendant  une  année 

(f^mai  1868  au  30  avril  1869). 

En  juin  et  juillet,  cette  température  s'élève  chaque  année  jusqu'à  25  degrés  et 
|u*;l«iuefois  au-delà.  En  janvier,  elle  descend  assez  souvent  jusqu'à  zéro  ;  nous 
verrons  plus  loin  les  époques  où  elle  charrie  et  se  gèle  môme  tout  à  fait. 

Il  est  intéressant  maintenant  pour  nous  de  compléter  cet  en- 
semble d'études  sur  la  météorologie  de  nos  climats  par  le  relevé 
des  températures  moyennes  de  Paris  depuis  le  commencement  du 
$Me.  Nous  leur  ajoutons  les  températures  exceptionnelles  qui 
ont  été  notées  à  Paris,  soit  comme  minima,  soit  comme  maxima. 
Ces  données  sont  celles  de  l'Observatoire. 

TEMPÉRATURES  MOYENNES  NOTÉES  A  l'OBSERVATOIRB  DE  PARIS 


A  1*li'tf*r  FROIDS 

Années.  (déc.-janvier-févr.) 

1800 »     » 

1801 »     » 

1802 •     • 

1803 »     » 

180% 5S0 


de  Tété* 


CHALEURS 
BXCBPTIONKKLLKS. 

(juin-juillet-août) 

»      » 

s      > 
>      » 

W,  6 


de  Tannés. 

10%  2 
10  7 
10  0 
10  G 
11%  1 


356 


LA    TEMPÉRATURE. 


TEMPERATURES   MOYENNE^ 


Années.  de  Thivcr. 

1805 2»,  2 

1806 4  8 

1807 5  6 

1808 2  1 

1809 4  9 

1810 2  0 

1811 4  0 

1812 4  1 

1813 1  8 

1814 0  9 

1815 4  3 

1816 2  2 

1817 5  2 

lois •  o  o 

1819 4  1 

1820 1  9 

1821 2  5 

1822 6  0 

1823 1  4 

1824 4  4 

1825 4  9 

1826 3  7 

1827 1  1 

1828 6  0 

1829 3  1 

1830 —  1  6 

1831 3  6 

lo32.  •..•••  3  o 

1833 3  7 

1834 6  3 

1835 4  7 

1836 1  9 

1837 3  9 

1838 0  6 

1839 3  2 

1840 4  2 

1841 0  9 

1842 2  9 

1843 4  1 

1844 3  3 

1845 0  4 

1846 5  8 

1847 1  7 

1848 3  3 

1849 5  9 

1850 3  8 

1851 4  3 

1852 4  0 

1853 5  3 

1854 3  0 


FRMD8 
EXCEPTIONNELS. 


(Il  janv.— 14,3) 


(14  janv.— 14,6) 


(24janv.— 17,0) 
(17  janv.— 17,2) 


(20  janv, -19,0) 


(19déc.-14,7) 


de  l'été. 
17%  3 


CHALE uns 
EXCEPTIONKELLES. 


18 
19 
19 
16 

17 


16 
17 
17 
15 


19 
17 


20 
18 
18 
17 
17 


17 
20 
19 
17 
19 
17 
18 
18 
16 
20 


(30  déc— 14,0) 


18 
18 
18 
19 


5 
7 
1 
9 
5 


18     1 
17     2 


5 
4 
1 
3 


17  1 
19  2 

18  2 
17  4 
17  2 


7 
1 


17  8 

18  9 


2 

0 
0 
5 
3 


18  4 

19  2 


7 
4 
2 
5 
0 
5 
4 
5 
7 
7 


17  8 

16  9 

17  0 
20  6 

18  4 
18  6 


4 
4 
3 
3 


(15  juin.  36,2) 


(19  juill.  36,3) 
(l«'  août  36,2) 


(18  août  37,2) 


(5  juill.  36,5) 


17    9 
17     3 


,(16  juin. '35,1) 


de  l\innée. 

11 
10 
10 
10 
10 
12 

9 
10 

9 
10 

9 
10 

u 
11 

9 
11 
12 
10 
U 
11 
11 
10 
11 

9 
10 
11 
10 
10 
12 
10 
10 
10 

9 
10 
10 
U 
11 
11 
10 

9 
11 
10 
11 
U 
10 
10 

11 

10 
10 


9 
8 
4 
6 

6 
0 
0 
S 

8 
5 
4 

5 

3 

1 

8 

1 

1 

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7 

4 

8 

5 

1 

1 

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8 

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7 

7 

0 

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9 
3 
2 
0 
3 
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7 
7 
8 
4 
3 
6 
5 
7 
1 
9 


f 


TEMPÉRATURE  MOYENNE  DE  PARIS.  357 

TEMPÉRATURES  MOYENNES 

Anom.  de  1  hiver.        ,^^Z!ll?,lît« .  de  l'été.  chaleurs 

EXCEPTIONNELS.         ^^'  EXCEPTIONNELS. 

1855 2%  1  15",  6 

1856 4     1  18    8 

1857 3    2  19    2    (4  août  36,2) 

1858 2    k  19     2 

18!9 k    k  19    5 

1860 Z    k  15    6 

1861 2     2  18     6 

1862 18  16     9 

1863 5     1  18     7 

1864 3     1  17     0 

1863 3     1  18    5 

1866 4    5  17     9 

1867 3    8  17     6 

1868 2     7  19     4     (22juil.  34) 

1869 4     6  17     4 

1870 2    5     (24déc.— 12)  18    5 

1871 1     8 


•  • 


de  Tannée 

9», 

5 

10 

8 

11 

3 

10 

4 

11 

4 

9 

2 

10 

7 

10 

7 

11 

4 

9 

9 

11 

4 

11 

1 

10 

5 

11 

8 

10 

7 

10 

2 

a  ■ 

• 

-Moyenne  générale    3",  2  18",  3  10*,  7 

Il  résulte  de  cette  table^  qu  a  Paris^  depuis  le  commencement 
du  siècle,  Thiver  le  plus  froid  a  été  celui  de  1830,  le  plus  chaud 
celui  de  1834;  Tété  le  plus  froid  a  été  celui  de  1816,  et  le  plus 
chaud  celui  de  1842;  Tannée  la  plus  froide  est  celle  de  1829,  et 
la  plus  chaude  celle  de  1 834. 

Cette  liste  a  pour  but  de  donner  simplement  Tétat  moyen  an- 
nuel, estival  et  hibernal  de  la  température,  constaté  à  l'Obser- 
vatoire de  Paris.  Nous  verrons  plus  loin  qu'il  y  a  eu  en  France 
des  froids  plus  rigoureux  et  des  chaleurs  plus  élevées  que  les 
nombres  que  nous  venons  d'inscrire,  et  dont  l'observation  a  été 
faite  sur  des  points  différents. 

Nous  avons  dit  que,  si  Ion  prenait  les  températures  moyennes 
de  chaque  jour  de  Tannée  à  Paris,  on  trouvait  une  augmentation 
de  chaleur  depuis  la  première  semaine  de  janvier  jusqu'au  milieu 
de  juillet^  et  ensuite  une  diminution  constante  depuis  cette  der- 
nière date  pour  revenir  à  la  première.  Le  même  phénomène  géné- 
ral ne  laisse  pas  que  d'avoir  quelques  discontinuités.  Les  chose» 
ne  se  passent  pas  aussi  simplement. 

Il  est  bien  vrai  que,  d'une  manière  générale,  c'est  le  mouvement 
de  la  Terre  qui  amène  les  grandes  phases  de  la  température,  et  qui 
produit  dans  nos  climats,  par  exemple,  un  minimum  en  janvier 
et  un  maximum  en  juillet.  Mais  la  courbe  qui  réunit  ces  points 
extrêmes  n'est  pas  une  courbe  absolument  régulière.  Il  s'y  trouve 


358  LA     TEMPERATURE. 

manifestement  des  points  d'arrêt  et  de  rebroussementqui  semblent 
sujets  à  des  retours  périodiques.  L'observation  incessante  et  inté- 
ressée des  populations,  surtout  des  populatioas  de  la  campagne, 
avait  depuis  un  temps  imméoiorial  consacré  quelques-unes  de 
ces  variations  périodiques  par  des  dictons  que  la  science  moderne 
a  eu  le  grand  tort  de  négliger. 

Ce  n'est  que  depuis,  trente  à  quarante  ans  que  les  reclierches 
de  Brandes,  Maedier,  Erman,  bientôt  suivies  par  celles  de  Do\e, 
Quételet,  Buys-Ballot,  Fournet,  Petit,  ont  de  nouveau  appelé  l'al- 
tention  des  physiciens  sur  la  régularité  que  semblaient  présenter 
certaines  de  ces  crises  de  la  température  terrestre. 

Dans  sa  forme  la  plus  générale,  la  question  peut  se  formuler 
de  la  manière  suivante  : 

Quel  est,  pour  une  localité  donnée,  l'écart  moyen,  en  plus  ou 
en  moins,  que  présente  la  température  de  chacun  des  jours  àf 
l'année  par  rapport  à  la  marche  supposée  régulière  de  ces  tempé- 
ratures entre  les  extrêmes  annuels? 

Cet  écart  est-il  sensiblement  le  même  pour  chaque  année  nu 
pour  un  petit  groupe  d'années?  Varie-t-il,  au  contraire,  d'une 
année  à  l'autre,  ou  d'un  groupe  d'années  à  l'autre,  de  manière  à 
présenter  une  certaine  périodicité? 

Quant  aux  questions  qui  se  rattachent  secondairement  à  celle 
première  question  générale,  elles  sont  extrêmement  nombreuses, 
puisque  les  quantités  de  lumière  versées  dans  rAtmo8phère,(r étal 
électrique  de  l'air  et  ses  propriétés  dites  ozonoméiriques,  son  élat 
hygrométrique  et  tous  les  météores  aqueux  qui  en  dépendent, 
comme  aussi  les  variations  dans  la  pression  barométrique,  W 
déplacements  de  l'air,  ou  les  vents,  les  tempêtes,  en  un  mot  tous 
les  phénomènes  atmosphérique^  sont  intimement  liés  avec  la  ri'- 
partition  de  la  chaleur  à  la  surface  du  globe. 

£n&n  un  appendice  bien  naturel  et  bien  important  se  trou\e 
dans  l'iniluence  de  ces  perturbations  thermométriques  sur  la  santé 
des  hommes,  des  animaux  et  des  plantes. 

Toutes  i-es  questions  sont  du  domaine  de  la  statistique.  Elles 
seront  encore  longues  à  analyser  et  à  résoudre;  cependant  nous 
pouvons  déjà  signaler  le  fait  général  suivant  mis  hors  de  doute 
par  les  comparaisons  de  M.  Cli.  Sainte-Claire-Deville. 

Quativ  numents  dans  l'année  frappent  principalement  l'atten- 
tion pai'  l'abaissement  de  température  et  la  perturbation  aliiiO' 
itphérique  tjuis'y  produisent  :  ce  sont  les  époques  qui  avoisinentli.' 
1*2  février,  le  l'i  mai,  le  12  août  et  le  12  novpmhre. 


LES    VARIATIONS    DE    LA    TEMPERATURE.        359 

Le  froid  périodique  du  mois  de  mai  est  une  tradition  populaire  ;  les  bortrculteurs 
appellent  les  trois  saints  de  glaccy  saint  Mamert,  saint  Pancrace  et  saint  Servais, 
dont  les  anniversaires  ont  lieu  les  U,  12  et  13  mai.  Il  y  a  là  une  coïncidence  bien 
remarquable. 

Pour  février,  mêmes  allures  générales,  seulement  d'une  manière  plus  décidée. 
La  chute,  après  le  7  février,  est  très -brusque  et  va  directement  au  12,  qui  ne  pré- 
sente qu'un  seul  minimum  au  centre  même  des  saints  de  glace  de  février. 

Comme  février  représente  en  nos  climats  les  climats  du  nord,  tout  y  sera  ex- 
trême, Fascension  comme  la  chute  :  en  août,  au  contraire,  qui  introduit  en  quelque 
sorte  ici  le  climat  tropical,  tout  est  ménagé,  beaucoup  moins  brusque;  et  le  petit 
mouvement  sensiblement  parallèle  à  celui  du  10  au  14,  en  mai,  ou,  si  Ton  veut, 
des  saints  de  glace  d'août,  s'y  prolonge  jusqu'au  16. 

En  novembre  comme  en  août,  on  voit  la  pente,  naturellement  décroissante,  de 
la  température  lutter  avec  les  influences  qui  tendent  à  un  réchauffement  anormal, 
les  points  de  rebroussement  correspondent  parfaitement  h  ceux  des  trois  autres 
mois,  et  l'un  des  derniers  donne,  le  H,  Nté  de  la  Saint-Martin, 

La  considération  d'un  grand  nombre  d'années  montre  à  Londres  et  à  Berlin, 
comme  à  Paris,  qu'il  y  a  une  certaine  solidarité  entre  les  quatre  jours  de  même 
date,  combinés  dans  leur  température  moyenne. 

M.  Ch.  Sainte-Claire-Deville  a  pu  constater  que  ces  curieuses  périodes  se  re- 
trouvent dans  les  plus  anciens  documents  météorologiques  connus,  par  exemple 
dans  les  observations  textuelles  des  élèves  de  Galilée  et  de  l'Académie  del  Cimento. 
Ces  observations  se  répartissent  sur  quinze  années  (1655-1670).  On  retrouve  le 
minimum  des  saints  de  glace,  qui  tombe  le  12  avec  une  netteté  étonnante,  et  l'on 
saisit  des  rapports  frappants  entre  les  inflexions  de  la  courbe  et  celle  des  périodes 
parisiennes. 

il  est  certain  que  depuis  deux  siècles,  et  dans  la  portion  de  l'Europe  que  nous 
habitons,  les  anomalies  périodiques  de  la  température,  dont  quelques-unes  étaient 
proverbiales  chez  nos  ancêtres,  se  sont  manifestées  avec  les  caractères  précisés 
plus  haut. 

Le  mode  de  coordination  qui  rend  le  plus  frappante  la  solidarité  des  perturba- 
tions périodiques  des  quatre  mois  est  celui  qui  rapproche  les  jours,  non  d'après 
les  positions  équidistantes  du  soleil  en  longitude,  mais  plutôt  d'après  l'égalité  des 
temps  écoulés.  Combiner  quatre  à  quatre  les  jours  de  même  date  dans  cette  pé- 
riode revenait,  à  très-peu  près,  à  combiner  ensemble  quatre  jours  placés  sur  l'or- 
bite terrestre  à  des  distances  igaks  en  temps.  Cette  combinaison  montre  avec  évi- 
dence qu'il  y  a  une  solidarité  d'un  cerlain  ordre  entre  les  quatre  jours  qui  sont 
placés,  sur  l'orbite  terrestre,  à  des  distances  égales.  —  Pour  cette  constatation, 
M.  Deville  a  discuté  cent  soixante  jours  répartis  sur  quatre  périodes  opposées  de 
quarante  jours  chacune,  au  centre  desquelles  se  trouvent  placées  les  échéances 
singulières  de  février,  de  mai,  d'août  et  de  novembre. 

Quelques  astronomes,  et  entre  autres  Erman  et  Petit,  ont  attribué  ces  phéno- 
mènes frigorifiques  x  masses  d'astéroïdes  qui  s'interposent  parfois  entre  le 
Soleil  et  la  Terre,  et  qui  suivent  dans  l'espace,  comme  nous  l'avons  vu  page  261, 
des  orbites  qui  peuvent  les  amener  à  passer  entre  le  Soleil  et  la  Terre. 


L  action  du  Soleil  produit  donc  dans  la  température  de  Tair  ces 
variations  selon  les  heures  du  jour  et  selon  les  mois  de  Tannée^ 
que  nous  constatons  par  nos  sensations  directes^  et  que  le  ther- 
momètre note  d*une  manière  plus  précise.  Cette  même  action 
solaire  produit  une  variation  diurne  et  une  variation  mensuelle 


360  LA    TEMPERATURE. 

du  baromètre  qu'il  importe  d'étudier  ici,  puisqu'elle  est  uue  coa- 
séquence  de  la  température. 

L'Atmosphère  s'élève  et  s'abaisse  chaque  jour  deux  fuis  dans 
unrh\tlime  dont  le  Soleil  marque  lui-même  la  mesure.  Le  ba- 
romètre, qui  donne  le  poids  de  la  masse  aérienne,  monte  gra- 
duellement de  quatre  heures  à  dix  heures  du  matin.  Cette  marée 
atmosphérique  n'est  pas  due,  comme  celle  de  la  mer,  à  l'at- 
traction de  la  Lune  et  du  Soleilj  puisqu'elle  arrive  tous  les  jours 
à  la  même  heure  et  ne  suit  pas  le  cours  de  la  Lune.  Elle  est 
due  à  la  dilatation  produite  par  la  chaleur  solaire  et  à  l'augmeD- 
tation  de  la  vapeur  d'eau  produite  également  par  cette  même 
chaleur. 

Cette  variation  barométrique  n'est  pas  énorme,  car  elle  n'atteint 
jamais  3  millimètres  seulement. 

C'est  vers  l'année  1722  que  les  variations  diurnet  du  baro- 
mètre furent  constatées  d'une  manière  cerUiine  par  les  obsena- 
tions  d'un  Hollandais  dont  le  nom  reste  inconnu.  Depuis  celte 
époque,  plusieurs  observateurs  ont  essayé  d'en  déterminer  reten- 
due et  les  périodes  pour  différents  lieux  de  la  terre.  A.  de  Hum- 
boldt  a  démontré,  par  de  longues  séries  d'observations  très-pré- 
cises, que,  sous  l'Equateur,  le  maximum  de  hauteur  correspond 
à  neuf  heures  du  matin  ;  passé  neuf  heures,  le  baromètre  descend 
jusqu'à  quatre  heures  ou  môme  trois  heures  et  demie  de  l'après- 
midi,  où  il  atteint  son  minimum;  ensuite  il  remonte  jusqu'à  onze 
heures  du  soir,  où  il  arrive  à  un  second  maximum,  et  il  redescend 
enûn  jusqu'à  quatre  heures  du  matin.  Ainsi,  chaque  jour  il  passe 
par  les  deux  minimums  de  quatre  heui'es  du  matin  et  de  quatre 
heures  du  soir,  et  par  les  deux  maximums  de  neuf  heures  du 
matin  et  de  onze  heures  du  soir.  Les  mouvements  sont  si  régu- 
liers qu'on  peut,  à  la  simple  inspection  du  baromètre,  déterminer 
l'heure,  surtout  pendant  le  jour,  sans  avoir  à  craindre,  en 
moyenne,  une  erreur  de  quinze  à  dix-sept  minutes;  elle  est  si 
permanente,  que  ni  la  tempête,  ni  l'orage,  ni  la  pluie,  ni  les 
treiiiblemenls  de  terre  ne  peuvent  la  troubler;  elle  persiste  dans 
les  chaudes  régions  du  littoral  du  Nouveau-Monde,  comme  sur 
les  plateaux  élevés  de  plus  de  4000  mètres,  où  la  température 
mi)vennu  descend  à  7°. 

L'amplitude  des  oscillations  diminue  à  mesure  que  la  latitude 
augmente,  daos  les  mêmes  limites  que  la  température  moyenne 
d'un  lien  eàl,  en  générai,  d'autant  plus  élevée  que  ce  lieu  est  plus 
voisin  de  l'équateuF. 


LES    VARIATIONS    DU    BAROMÈTRE. 


361 


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Aux  Antilles ,  où  M.  Ch.  Sainte-Claire-Deville  a  recueilli  Tune 

des  plus  laborieu-  jjj^^j  2  3  it  s  «  7  s  s  louieaii  23^56  2  g  9 10  nMmuit 
ses  séries  (Inobser- 
vations^ on  trouve 
un  maximum  bien 
marqué  pour  Tos- 
ciUation  diurne  le 
long  de  la  côte 
nord  de  TAméri- 
que  qui  regarde 
la  mer  des  Antil- 
les. Les  stations 
de  ce  littoral  don- 
nent^ en  moyenne^ 
une  amplitude  de 
'2~,70,  tandis  que 
cette  amplitude 
est  moindre  pour 
toutes  les  autres 
stations^  qu'elles 
soient  situées  au 
nord  ou  au  sud  de 
la  région  littorale 

dont  il  s*agit. 
Or ,    les    côtes 

septentrionales  du 

Venezuela  et  de  la 

Nouvelle -Grenade 

sont  précisément 

celles  que  suit  Té- 

quateur  thermal^ 

qui  s  élève    dans 

ces  parages  jus- 
qu'au    douzième 

degré  de  latitude 

boréale,  pour  s'in- 
fléchir de  nouveau 

vers    Téquateur, 

des  deux  côtés  du 


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VI 

Fig.  115.  —  Oscillation  diurne  régulière  du  baromètre. 

1.  Ile  de  l'Ascension.  —  2.  Port  d'Espagne.  — I.  Acapulco.— 4. Cumana. 
5.  Basse-Terre.  (Échelle  de  1  mill.  pour  1  dixième  de  millim). 


continent.  Le  lieu  des  oscillations  maxima  du  baromètre  est  donc 
le  même  que  celui  des  températures  maxima^  et  les  deux  phéno- 


362  LA    TEMPÉRATURE. 

mènes  suiveol  une  marche  semblable  dans  la  zone  inleiiropicale 
américaine.  Cela  est,  au  reste,  parfattemeol  en  rapport  avec  les 
causes  qui  influent  sur  la  répartition  des  températures  aux  diver- 
ses heures  de  la  journée. 

On  a  reconnu  dans  les  diverses  observations  faites  que  l'ampli- 
tude de  l'oscillation  totale  diminue  à  mesure  que  croît  l'altitude. 
On  peut  dire  d'une  manière  générale  que  cette  amplitude  est  uae 
fonction  de  la  température  moyenne  du  lieUj  et  qu'elle  décroît  avec 
elle  aussi  bien  suivant  les  deux  coordonnées  de  la  latitude  et  de 
la  longitude  que  suivant  la  coordonnée  verticale  de  l'altitude. 

«  Soit  que,  dans  une  même  localité,  dit  M.  Deville,  on  re- 
cherche les  instants  des  pressions  extrêmes  diurnes  (auxquels 
on  a  donné  le  nom  d'heures  tropiques  )  ou  les  extrêmes  annuels 
de  l'amplitude,  soit  que  l'on  compare,  sous  ce  double  rapport, 
deux  locaittés  qui  diffèrent  entre  elles  par  leurs  coordonnées 
géographiques j  en  se  plaçant,  en  un  mot,  au  point  de  vue  du 
temps  comme  à  celui  de  l'espace,  on  trouve  que  les  divers  élé- 
ments de  l'oscillation  totale  subissent  l'influence  constante  de  la 
chaleur  solaire,  d 

Voici  dans  quelles  proportions  rosciUation  diurne  du  baromètre 
varie  avec  la  latitude  : 

Lieui.  Latitudi.         Hauteur  moyenDC.    Oftdllalion  diorat. 

Lima 12«  3'  S.  7iil,72  3— ,71 

Caracas 10  31  N.  681,93  2  17 

Payto 5    6  S.  767,96  2  08 

SanU-Fé  de  Bogota «  36  N.  759,90  3  01 

Ibagué k  38  658,70  1  93 

CalculU 22  35  758,86  1  Sk 

Cumana tO  28  756,15  ]  78 

Bio  do  Janeiro 33  54  S.  16^,95  1  70 

Mexico 19  36  N.  5S3,I3  I  59 

Le  Caire 30    2  757,28  1  5t 

Rome ïl  5%  761,24  1  00 

Bàle «  34  738,79  0  85 

Bruxelles 50  50  757,06  0  80 

Paris 48  50  755,82  0  73 

Francfort 50    8  752,47  0  55 

Dresde 51     7  744,42  0  47 

Berlin 53  33  758,63  0  34 

Cracovie 50    4  743,38  0  30 

Édimboui^ 55  55  746,90  0  31 

Kœnigsber^ 54  42  760,88  0  19 

Pétersbourg 59  56  759,31  0  13 

l'a  dernière  colonne  de  ce  petit  tableau  montre  qu'en  arrivanl 


LES    VABIATIONS    DU    BAROMÈTRE. 


363 


au  60'  degré  de  latitude^  roscillation  barométrique  diurne  devient 
presque  nulle. 

Dans  nos  climats^  ces  variations  horaires  sont  tellement  dissi- 
mulées par  les  variations  accidentelles^  qu*il  fallait^  pour  les 
découvrir  et  pour  les  mesurer^  toute  la  sagacité  et  toute  la 
précision  d'un  observateur  infatigable.  Ce  n*est  que  par  les  moyen- 
nes de  plusieurs  années  d'observations  prises  avec  exactitude 
et  aux  heures  convenables  que  Ton  peut  trouver  les  périodes 
horaires.  Cest  à  quoi  s'est  astreint  Ramond.  Il  a  reconnu  que 
leurs  époques  varient  avec  les  saisons.  En  hiver^  le  maximum 
est  à  9  heures  du  matin,  le  minimum  à  3  heures  de  Taprès- 
midi^  et  le  second  maximum  à  9  heures  du  soir.  En  été,  le 
maximum  a  lieu  avant  8  heures  du  matin,  le  minimum  à 
4  heures  de  laprès-midi,  et  le  second  maximum  à  1 1  heures 
du  soir. 

Voici  la  variation  atmosphérique  diurne  et  mensuelle  due  à  la  di- 
latation de  lairpar  la  chaleur  solaire,  représentée  par  les  moyennes 
barométriques  de  TObservatoire  de  Paris  : 


MOIS. 

HAUTEURS   MOYENNES  D(7  BAROMETRE  RÉDUIT 

à  la  température  de  0*. 

A  9  heures 
da  matin. 

A  midi. 

A  3  heures 
du  soir. 

A  9  heures 
du  Eoir. 

JaDTtf  r 

mill. 

757,   22 
756    86 
756    22 

754  49 

755  31 

756  57 
756    55 
756    41 

756  22 
755    74 
755    33 

757  31 

mill. 

757,    16 
756    43 
755    97 

754  09 

755  05 

756  31 
756    20 
756    05 
755    93 
755    51 

755  05 

756  81 

mill. 

756,    52 
756    06 
755    38 

753  80 

754  54 

755  85 

756  01 
755    60 
755    41 

755  00 
754    65 

756  78 

mill. 
756.   88 

Février 

756    45 

Kan 

755    92 

Afril 

754    20 

lai 

755    02 

Juin. 

756    21 

Juillet 

756    30 

Août 

756    07 

Septembre • 

755    93 

Octobre 

755    50 

NoTcmbre 

755    07 

Décembre 

757     19 

Moyennes  de  Tannée. 

756  186 

755  880 

755  466    1 

1      755  895 

Ce  tableau  montre  le  maximum  du  matin  comme  atteignant  en 
moyenne  (756,186  —  755,466=)  0™"", 72  d'amplitude  au-dessus 
du  minimum  de  Taprès-midi.  Il  montre  de  plus  qu'il  n'y  a  pas 
seulement  une  variation  diurne  du  baromètre,  mais  encore  une 
vanation  mensuelle.  C'est  là  un  fait  analogue  au  premier,  mais 
accompli  sur  une  plus  grande  échelle.  Le  mercure  s'abaisse  gra- 
duellement de  janvier  à  avril,  monte  un  peu  jusqu'en  juillet,  rc- 


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364  LA    TEMPERATURE. 

descend  un  peu  jusqu'en  novembre  et  remonte  en  décembre  et 
janvier.  Cette  marche  du  baromètre  presque  en  raison  inverse  du 
thermomètre  se  mani- 
fesle  bien  plus  claire- 
ment dans  les  régions 
tropicales,  comme  on 
le  voit  facilement  par 
les  courbes  que  M.  Sais- 
te-Claire-Deville  a  tra- 
cées aux  Anlilles. 
L'amplitude  de  l'oscil- 
lation mensuelle  estCD 
moyenne  de  (757,11) 
—  754,09  =)3",07, 
entre  janvier  et  avril, 
pour  les  observalions 
de  midi.  Plus  on  ap- 
proche des  tropiques  et 
plus  elle  est  considéra- 
ble; à  Calcutta,  mes 
collègues  del'fnstilutdc 
cette  ville  m'envoient  le 
nombre  de  17  millimè- 
tres comme  représen- 
tant l'amplitude  enlre 
janvier  et  juillet,  cour- 
bes d'une  série  de  diit 
années;  à  Bénarès, elle 
est  de  15  millimèlres. 
La  série  des  observa- 
tions de  l'Observatoire 
de  Bruxelles,  que  m'en- 
voie M.Quélelet,  et  qui 
est  la  plus  longue  et  la 
meilleure  que  l'on  ail 
faite  jusqu'ù  ce  jo»r, 
montre,  par  son  résul- 
tat de  trente  années, que 
luns  DOS  climats  les  variations  diurnes  et  mensuelles  s'accusenl 
i-oettement.  En  les  comparant,  on  voit  que  les  maxima  diurnes 
température  se  maintiennent  assez  bien  pendant  tout  le  cours 


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F.g.MS. 


-Oscillation mensuelle  régulîcredubaromrli 


LES    VARIATIONS    DU    BAROMÈTRE.  365 

de  Tannée,  vers  10  heures  du  matin  comme  vers  10  heures  du 
soir.  Quant  aux  minima,  leur  distance  est  plus  grande  en  été 
qu'en  hiver  :  ces  deux  termes  s'écartent  successivement  l'un  de 
lautre  quand  on  se  rapproche  des  mois  d'été.  Durant  les  jours  les 
plus  courts  (en  novembre,  décembre  et  janvier),  les  minima  ne 
sont  séparés  que  de  huit  heures  :  ils  arrivent  vers  6  heures  du 
matin  et  2  heures  de  l'après-midi;  tandis  que,  pendant  les  autres 
mois,  ils  s'écartent  davantage  pour  se  rapprocher  ensuite. 

Si  par  les  points  indiquant  les  deux  maxima  et  les  deux  mi- 
nima de  chaque  mois  de  Tannée,  on  suppose  quatre  courbes,  ces 
courbes  seront  plus  rapprochées  de  la  ligne  de  midi  en  janvier  et 
décembre,  et  elles  en  seront  plus  éloignées  en  juin.  Elles  présentent 
à  peu  près  les  mêmes  inflexions  que  les  deux  lignes  qui  indiquent 
le  commencement  et  la  fin  du  jour  pendant  les  quatre  saisons. 

Le  premier  minimum  varie  de  plus  de  deux  heures;  il  précède 
en  effet  midi,  de  8  heures  30  minutes  en  juin,  et  seulement  de 
6  heures  22  minutes  en  décembre. 

Le  déplacement  du  premier  maximum  est  également  sensible  : 
ce  terme  extrême  arrive  à  10  heures  50  minutes  du  matin  en  fé- 
vrier, et  à  8  heures  40  minutes  en  juin  ;  toutefois  il  existe  des  causes 
locales  qui  peuvent  influer  sur  les  époques  de  ces  termes  extrêmes. 

L'époque  du  second  minimum  varie  dans  des  limites  plus  larges 
encore  :  il  se  présente  à  2  heures  15  minutes  de  Taprès-midi  en 
janvier,  et  à  5  heures  30  minutes  en  juin  :  cet  intervalle  est  de 
trois  heures  un  quart. 

Les  limites  entre  lesquelles  varie  Tépoque  barométrique  sont, 
pour  le  premier  maximum  comme  pour  le  premier  minimum,  de 
près  de  deux  heures  environ.  L'espace  de  temps  qui  s'écoule  entre 
le  premier  maximum  et  le  second  minimum  mérite  une  attention 
particulière  :  ces  deux  termes  limites  ne  sont  séparés  que  de 
4  heures  en  janvier,  et  leur  séparation  est  de  8  heures  50  mi- 
nutes en  juin  :  ce  dernier  intervalle  est  plus  que  double  du 
premier. 

La  formule  montre  que  la  variation  diurne  totale  se  compose 
de  la  combinaison  de  deux  ondes  :  Tune,  à  peu  près  nulle,  qui, 
dans  l'espace  de  24  heures,  a  un  maximum  et  un  minimum  de 
(y~,03  seulement,  et  l'autre,  très -sensible,  ayant  deux  maxima 
et  deux  minima  de  0""",25. 

Telles  sont  les  variations  régulières  du  baromètre,  dues  à  Tac- 
lion  diurne  et  annuelle  de  la  chaleur  solaire.  Ce  sont  les  moin- 
dres. L'Atmosphère  est  sans  cesse  en  mouvement  sous  T influence 


366  LA    TEMPÉRATURE. 

de  forces  qui  acquièrent  une  plus  grande  intensité^  quoiqu'elles 
aient  la  môme  origine.  Les  variations  irrégulières  s'exercent  dans 
une  amplitude  beaucoup  plus  considérable.  Cette  amplitude 
augmente  en  allant  de  Téquateur  aux  pôles.  Tandis  que  les  dif> 
férences  extrêmes  du  baromètre  ne  dépassent  pas  en  moyenne 
quelques  millimètres    dans  les   régions  équatoriales  (exception 

faite  des  cyclones  dont  il  sera  question  plus  loin)^  elles  atteignent 
50  et  GO  millimètres  dans  nos  latitudes. 

C'est  en  hiver  que  se  présentent  les  plus  fortes  variations  baro- 
métriques^ et  c'est  en  été  que  ces  variations  sont  les  plus  faibles. 

A  toutes  les  époques  de  Tannée,  du  reste,  le  baromètre  accuse 
une  hauteur  plus  grande  pendant  les  minima  de  température  que 
pendant  les  maxima. 

C'est  surtout  pendant  les  mois  d'automne  et  d'hiver  que  les  dif- 
férences de  température  font  le  plus  sentir  leur  influence  sur  la 
hauteur  du  mercure.  Au  printemps,  cette  influence  est  moins  sen- 
sible et  se  trouve  en  grande  partie  masquée  par  des  causes  plus 
actives. 

L'Atmosphère  n'est  pas  mise  tout  entière  en  mouvement  par 
ces  variations  de  température  inférieures.  Causées  par  la  durée 
plus  ou  moins  longue  des  saisons  et  par  les  différences  des  tem- 
pératures et  l'inégale  longueur  des  jours,  ces  variations  produisent, 
il  est  vrai,  des  agitations  atmosphériques  beaucoup  plus  élevées 
en  été  qu'en  hiver;  mais  elles  ne  s'élèvent  guère  dans  la  première 
saison  à  plus  de  six  à  huit  lieues,  et  dans  la  seconde  à  la  moitié 
de  cette  hauteur.  La  partie  la  plus  élevée  est  relativement  dans  un 
état  immobile.  Les  marées  atmosphériques  au  contraire,  dues  à 
Tattraction  du  Soleil  et  de  la  Lune,  et  qui  sont  à  peine  sensibles 
dans  nos  bas-fonds,  doivent  être  plus  marquées  dans  les  grandes 
hauteurs  que  les  oscillations  dues  à  la  chaleur. 

Nous  verrons  plus  loin  les  variations  barométriques  dues  aui 
vents,  aux  tempêtes,  aux  orages,  et  caractérisant  les  cbangemenls 
de  temps. 

Arrivons  maintenant  aux  saisons  considérées  en  elles-mèmed. 
Et  d'abord^  salut  à  l'œuvre  du  Soleil,  au  Printemps  et  à  TÉté. 


CKVPITRE  V. 


LE     PRINTEMPS.  —  LÉTE. 


•  r 


LA  VIE  VEGETALE   ET  ANIMALE.  —  DE-r^ES   t-E  CiîALTTR 
NÉCESSAIRES  AUX  DIVERSES  PLANTES-  —  LES  CERF  \irs:  LE  BLÉ  :  L\M::SS:n 

LA  vigne:     Ui   VEM'AN^.E. 

LES  ÊTES  MÊM<»IIABLE5.   —  LES  PLIS   HACTES  TEMPÊBJkTCT ES  CESEX^ÉE5. 


Noos  venons  d*apprécier  le  mécanisme  des  saisons  et  les  varia- 
lions  mensuelles  de  la  température  causées  par  le  transfM>rt  oMi- 
que  de  notre  planète  autour  du  foyer  solaire.  Les  cliiffres  que  nous 
avons  constatés  nous  ont  donné  la  mesure  exacte  de  l'action  ca- 
lorifique du  Soleil  sur  la  surface  terrestre   que  nous   habitons. 
Mais  ce  n*est  là  quune  cause,  et  ce  sont  les  effets  qu'elle  produit 
qui  nous  intéressent  le  plus.  Si  la  Terre  était  un  globe  de  mari>re 
ou  de  pierre^  il  nous  importerait  peu  de  mesurer  la  variation  ther- 
mométrique qu'elle  pourrait  éprouver  dans  le  cours  de  Tannée. 
Elle  est  enveloppée  d*un  fluide  aérien  sans  cesse  agité  par  la  force 
calorifique  qui  descend  du  grand  astre^  d*un  océan  liquide  dont  la 
surface  se  soulève  en  vapeurs  plus  ou  moins  condensées  à  travers 
TAtmosphère^  d*un  tapis  de  plantes  qui  constituent  à  la  fois  lali- 
ment  du  règne  animal  et  la  parure  de  la  planète;  et  ces  plantes 
qui  tantôt  forment  d*immenses  prairies  aux  opulents  pâturages, 
tantôt  développent  dans  les  plaines  ces  sillons  d*or  du  pain  quoti- 
dien^ tantôt  brunissent  les  côtes  échauffées  de  la  vigne  aux  lour- 
des grappes^  ces  plantes  sont  pour  nous  le  grand  thermomètre  de 
l'action  vitale  de  Tastre  générateur  :  ce  sont  elles  qui  nous  mani- 
festent la  véritable  marche  intéressante  des  saisons  sur  notre  pla- 


368  LE    PRINTEMPS. 

nète,  ce  sont  elles  qui  doivent  maintenant  nous  occuper,  car  c'esl 
au  déreloppement  de  la  vie  qu'est  destiné  tout  ce  mécanisme  astro- 
nomique et  météorologique  que  nous  venons  d'étudier. 

Reportons-nous  d'abord  au  sépulcre  de  l'hiver,  et  davantage 
nous  saurons  apprécier  la  splendeur  de  la  résurrection.  Nivôse, 
Pluviôse,  Ventôse  ont  voilé  le  ciel  de  leur  manteau  sombre;  élendu 
sur  la  terre  le  suaire  glacé  des  neiges  et  des  frimas.  La  mort, 
l'immobilité  régnent  sur  ces  tristes  jours  de  février,  sans  soleil  el 
sans  lumière;  un  ciel  de  plomb  pèse  sur  dos  tètes,  la  nature  esl 
muette,  les  squelettes  des  arbres  restent  silencieusement  immo- 
biles sur  la  plaine  blanche,  et  le  ruisseau  qui  gazouillait  à  leurs 
pieds  s'est  arrêté,  glacé  sous  le  souffle  léthargique....  Mais  voici  le 
printemps!  le  radieux,  le  souriant  sylphe  avant-coureur  de  Télé! 
Germinal,  Floréal,  Prairial  apparaissent  avec  leurs  ailes  palpi- 
tantes, tissées  de  rayons  solaires,  et  jettent  dans  l'air  au  divia 
Soleil  les  notes  cadencées  de  leur  carillon.  Les  voiles  de  l'.Vtmo- 
sphère  se  déchirent  et  s'é%'anouissent, 
te  vent  glacé  d'hiver  fait  place  au  lé- 
phyr  et  à  la  brise,  le  ruisseau  reprenJ 
sa  marche  suspendue,  la  neige  fond, 
et  la  verdoyante  prairie  se  déploie  de 
nouveau  sous  les  caresses  du  prin- 
temps !  C'est  le  mois  des  roses  et  des 
parfums,  des  fauvettes  et  des  chan- 
sons. La  nature  rajeunie  se  ré\'eille 
d'un  sommeil  léthargique;  les  germes  des  plantes  sentent  leur 
cœur  éclater,  leur  sève  monter  en  tige  vers  la  lumière,  les  feuilles 
naître,  les  bourgeons  éclore;  et  les  Qeurs  sécrètent  des  sources 
de  parfums,  que  le  souffle  des  beaux  soirs  emportera  sous  les  cieus. 
La  chaleur,  cet  agent  subtil  et  mystérieux  qui  se  fait  sentir 
dans  la  matière  la  plus  dense  comme  dans  la  plus  légère,  mais 
dont  l'action  mécanique  sur  les  sens  généraux  est  ausâî  inexpli- 
cable que  celle  de  l'électricité  ou  que  l'émotion  que  produit  en 
nous  un  regard  ou  une  parole,  la  chaleur  lait  toutes  ces  mer> 
veilles,  dont  l'homme  moissonne  le  meilleur  fruit  au  soleil  de 
messidor. 

Comme  image,  comme  symbole  du  printemps,  de  la  vie  renais- 
sante et  multipliée,  regardons  un  instant  l'oiseau,  ce  divin  habi- 
tant de  l'air,  dans  lequel  toute  la  tendresse  de  la  nature  semble 
s'être  incarnée,  et  qui  à  bien  des  litres  pourrait  souvent  servir  de 
modèle  à  notre  grande  humanité. 


LE    PRINTEMPS.  399 

Au  fond  du  bois  silencieux,  que  trouble  à  peine  le  gazouille- 
ment de  la  source  murmurante,  les  rayons  du  soleil  de  mai  pieu- 
vent  ù  travers  les  branches,  et  deux  petits  êtres  chantent  et  cau- 
sent. Que  se  disent-ils  en  leur  doux  langage?  Leurs  cœurs  palpi- 
tent, et  si  Fort,  que  de  loin  nous 
pouvons  même  eu  distinguer  les 
battements.  Quel  être  que  ce  petit 
oiseau  des  bois  dont  le  cœur  est 
aussi  gros  que  le  corps  et  qui  ne 
vit,  dans  la  pureté  du  ciel  et  dans 
l'atmosphère  parfumée  que  pour 
aimer  et  chanter  que  pour  s  a 
bandonner  sans  reserve  à  I  ardente 
flamme  qui  est  toute  sa  Aie! 

Xo3  pères  voyaient  dans  1  œuf  le 
.symbole  du  Iterceau  du  monde  et 
delà  formation  de  1  univers  En 
lui,  nous  voyons  encore  se  re 
fléter  pour  ainsi  dire  tout  le  ta 

btcau  de  la  nature  Ce  n  est  plus  maintenant  le  soleil  que  nous 
contemplons,  ni  ses  rayons  bruts  que  nous  mesurons  numérique- 
ment, mais  leur  métamorphose  dans  la  vie.  Cet  œuf,  inerte  en  ap- 
parence, dur  caillou  pour  nos  mains  et  nos  yeux,  ce  grain  est 
l'espoir  de  cette  jeune  mère,  hier  encore  rieuse,  légère  et  insou- 
ciante, et  aujourd'hui  déjà  réfléchie,  pensive  et  patiente  jusqu'à 
l'abnégation  abso- 
lue, qui  pendant 
bien  des  jours  et 
des  nuits  se  con- 
damne à  rester 
immobile  sur  cet' 
objet  qu'elle  couve 
de  sa  chaleur  et 
de  son  inconscient 
amour!    Et  voici 

que  la  \ie  se  manifeste,  la  vie,  sous  cette  écorce;  et  des  trcisail- 
lementa  dans  l'œuf  répondent  à  l'anxiété  de  la  petite  couveuse.  lît 
pais,  c'est  le  flis  mystérieux  de  la  chaleur  qui  lui-même  va  frap- 
per de  3oa  bec  la  prison  qui  l'enferme,  et  sortir  déjà  de  sa  cage 
pour  l'air  lumiQeux,  pour  la  liberté.... 

La  correspondance  qui  se  révèle  entre  les  fonctions  de  la  vie 


^Si'^C 


m. 


370  LE    PHINTEMPS. 

organique  dans  le  règne  végétal  et  dans  le  règne  animal  et  t'ae- 
croisseraent  de  la  chaleur  solaire  est  si  absolue,  que  certaines 
écoles  philosophiques  de  l'antiquité  et  des  temps  modernes  n'oat 
vu  dans  la  vie  qu'un  effet  des  forces  aveugles  de  la  nature.  Les 
hommes  qui  ont  admis  ces  idées  incomplètes  n'avaient  pas  réflê- 
clii  qu'il  existe  dans  l'univers  trois  mondes  essentiellement  dis- 
tincts :  le  monde  de  la  pensée,  le  monde  des  forces,  et  le  monde 
de  la  matière.  La  pensée,  l'intelligence,  les  facultés  spirituelles  et 
morales,  n'ayant  rien  de  commun  avec  les  forces  ni  avec  la  matière, 
ne  peuvent  être  le  produit  de  choses  inférieures  à  elles  en  puis- 
sance. Les  forces,  comme  la  chaleur,  la  lumière,  l'électricité,  l'al- 
traction,  ne  sont  pas  davantage  des  propriétés  de  la  matière,  car  il 
est  facile  de  démontrer  que  la  matière  est  gouvernée  malliémali- 
quement  par  elles,  et  sous  leur  dépendance.  Les  phénomènes  de 
la  nature,  tels  que  ceux  qui  se  manifestent  dans  le  renouvelle- 
ment annuel  d'une  partie  de  la  vie  terrestre  au  printemps,  par 
exemple,  nous  montrent  en  présence  ces  trois  ordres  d'enlilés  : 
la  pensée  dans  l'organisation  générale  du  système;  la  force  dans 
l'exécution  des  œuvres  de  la  nature,  et  les  atomes  inertes  de  la 
matière  diri<;é3  par  la  pensée  et  par  l'intermédiaire  de  la  force 
pour  conserver  sur  cette  planète  la  somme  d'existences  qui  lui 
est  confiée,  et  la  développer  dans  le  progrès. 

Le  plan  de  la  nature  se  révèle  dans  les  actes  instinctifs  du 
petit  oiseau  des  bois  aussi  bien  que  dans  les  mouvements  des 
astres  parcourant  l'immensité.  Et  ici  nous  avons  de  plus  le  com- 
mencement de  la  pensée  individuelle  qui  se  manifeste  dans  l'esprit 
du  petit  Mre  vivant  et  pensant.  Les  oiseaux  viennent  d'éclore,  à  la 
grande  surprise  peut-fitrc  de  la  jeune  couveuse  elle-même;  mais  il 
faut  les  nourrir  et  les  élever. 
A  peine  nés,  les  voilà  affa- 
més et  criards;  il  faut  se 
metti-e  en  chasse,  et  appor- 
ter soigneusement  au  nlil, 
morceau  par  morceau,  cha- 
que becquée.  Le  nid  esl 
construit  pour  éviter  le  so- 
leil, le  grand  vent  et  la  pluie. 
Que  de  soinsl  quel  incessaat 
travail  !  Et  quand  le  corps 
n'a  plus  faim,  c'est  de  l'esprit  qu'il  faut  s'occuper.  Le  cœur  sera 
toujours  ardent  et  dévoué;  mais  l'esprit?  L'éducation  d'un  oiseau 


LE    PRINTEMPS.  371 

n'est  pas  une  mince  a£Faire.  Éviter  les  méchants  —  et  même  les 
bons  (car  sur  cette  planète  les  apparences  sont  trompeuses)^  — 
se  bien  cacher  de  Toiseau  de  proie  comme  du  chasseur.  Et  le  plus 
grand  apprentissage  de  laviation :  voler  «  plus  lourd  que  Tair  » 
dans  Tair  même;  surpasser  à  la  fois  du  premier  coup  d*aile  et 
Taéronaute^  jouet  du  vent^  et  Ftistronome  qui  ne  sait  s'orienter 
sans  étoiles^  et  le  marin  dont  la  boussole  est  moins  sûre  que  le 
vol  instinctif  de  Toiseau  vers  le  calme. 

Existe-t-il  dans  toute  la  nature  un  tableau  plus  merveilleux  et 
plus  instructif  que  celui  du  printemps?  Quel  contraste  entre  les 
glaces  de  Thiver  et  le  tiède  rayonnement  du  nouveau  soleil;  entre 
le  cadavre  raide  et  glacé  et  la  souriante  résurrection  d*une  jeunesse 
toujours  nouvelle  1  C'est  surtout  dans  les  montagnes  de  la  Suisse^ 
sur  le  versant  des  Alpes,  en  face  des  lacs  silencieux,  que  l'œil 
humain  saisit  le  plus  vivement  cette  profonde  transformation  due 
au  balancement  de  l'axe  terrestre  relativement  au  soleil. 

Pendant  la  saison  glacée,  les  régions  neigeuses  sont  inaccessibles. 
Mais  aussitôt  que  le  printemps  arrive,  qu'une  haleine  du  midi  fond 
la  pâle  couronne  des  hauts  sommets,  lout  change,  tout  s'anime 
sur  la  montagne;  la  vie,  paralysée  pendant  sept  mois,  semble  vou- 
loir rattraper  le  temps  perdu.  Les  herbes  poussent  avec  abon- 
dance, les  fleurs  s'épanouissent  avec  une  prodigalité  qui  enchante, 
qui  émerveille  le  promeneur.  Le  fabuleux  Éden  n'aurait  pu  avoir 
ni  de  plus  fraîches  pelouses,  ni  des  bancs  plus  serrés,  des  broderies 
plus  élégantes,  de  plus  somptueuses  corolles.  Les  troupeaux,  long- 
temps captifs,  sortent  des  étables  et  des  bergeries.  Les  pasteurs  les 
conduisent  sur  les  prairies  embaumées,  où  ils  trouveront  désor- 
mais de  savoureux  festins.  Les  oiseaux  chantent,  les  fenêtres  s'ou. 
vrent,  et  les  paroles  de  Gœthe,  quand  Faust  décrit  «  la  promenade 
hors  des  murs  v,  vous  reviennent  à  la  mémoire  :  a  Hors  des  por- 
tes obscures  et  profondes  se  pousse  une  multitude  bigarrée.  Cha- 
cun aujourd'hui  se  chauffe  si  volontiers  aux  rayons  du  soleil  !  Ils 
fêlent  la  résurrection  du  Seigneur  et  sont  eux-mêmes  ressuscites, 
échappés  aux  sombres  appartements  de  leurs  maisons  basses,  aux 
liens  de  leurs  métiers  et  de  leurs  vils  trafics,  aux  toits  et  aux  pla- 
fonds qui  les  écrasent,  à  leurs  rues  sales  et  étouffantes,  aux  ténèbres 
mystérieuses  de  leurs  églises;  tous  ils  renaissent  à  la  lumière....  » 

La  peinture  en  chromolithographie  qui  accompagne  ce  chapitre  est  destinée  à 
rappeler  ici  au  souvenir  de  nos  lecteurs  Tétat  de  nos  paysages  ordinaires  des  ré- 
gions tempérées  sous  la  douce  et  joyeuse  influence  du  Soleil  de  printemps.  II  se- 
rait superflu  d^enlrer  sur  ce  sujet  dans  aucune  description  :  chacun  a  contemplé 


372  LE    PRINTEMPS. 

Taziir  du  ciel  lumineux,  le  verdoyant  tapis  des  prés,  le  clair  miroir  des  fontaines; 
chacun  se  souvient  des  paysages  d'été,  et  des  bois  au  sein  desquels  il  s'est  égaré 
pour  demander  à  la  nature  le  calme  et  la  paix  des  beaux  jours. 

Afin  de  sentir  aussi  complètement  que  possible  le  contraste  des  saisons  sur 
cette  terre  et  dans  notre  propre  climat,  le  même  paysage  a  été  peint  pendant  Phi- 
ver  au  cœur  des  frimas,  et  placé  au  chapitre  suivant,  consacré  à  l'automne  et  à 
rhiver  voy.  p.  ^01\  Dans  celui-ci  toute  la  vie,  toute  la  joie,  toute  la  lumière  des 
beaux  jours  s'e^t  enfuie;  les  eaux  de  la  riviôre  sont  arrêtées  dans  la  mort,  les 
arbres  squelettes  sont  couverts  d'un  froid  linceul,  le  silence  règne  sur  cette  tombe, 
et  les  nuages  plombés  d'un  ciel  neigeux  étendent  leur  manteau  sombre  sur  la 

terre.  —  Il  est  intéressant,  au  double  point  de  vue  scientifique  et  esthétique,  de 
comparer  les  deux  tableaux. 

C'est  surtout  dans  le  règne  végétal  que  se  manifeste  l'œuvre  de 
la  chaleur  solaire:  aussi  est-ce  sur  ce  grand  livre  de  la  nature  ter- 
rostre  que  nous  pouvons  le  mieux  lire  la  progression  de  TinQuence 
du  soleil  pendant  la  saison  printaniére  et  estivale.  Quoique  le 
tube  inanimé  du  tliermomètre  soit  une  excellente  mesure  de  con- 
statation, toutefois  il  est  bon  de  compléter  ses  indications  par 
l'examen  de  réclielle,  beaucoup  plus  vaste,  de  la  végétation.  La 
météorologie  n'arrivera  à  acquérir  le  titre  de  science  que  du  jour 
où,  par  l'élude  longue  et  patiente  des  faits,  nous  pourrons  embras- 
ser sous  un  môme  regard  Taction  annuelle  du  soleil  sur  notre 
planète  et  tous  ses  elTets  dans  la  nature.  Notre  savant  correspon- 
dant Ad.  Quételet,  dont  nous  avons  déjà  maintes  fois  cité  les  tra- 
vaux dans  cet  ouvrage,  car  il  est  l'un  des  premiers  promoteurs  de 
la  météorologie,  est  de  tous  les  astronomes  le  premier  qui  ait 
conçu  un  plan  vaste  et  fécond  d'études  sous  ce  point  de  vue.  Il  y 
a  plus  de  trente  ans  qu'il  a  indiqué  et  commencé  lui-môme  à 
robservatoire  de  Bruxelles  une  série  d'observations  des  phéfwmhies 
périodiques  qui,  dans  le  règne  végétal  surtout,  enregistrent  le  plus 
clairement  l'état  de  la  température. 

Pendant  qtie  la  Terre  parcourt  son  orbite  annuelle,  il  se  déve- 
loppe à  sa  surface  une  série  de  phénomènes  que  le  retour  pério- 
dique des  saisons  ramène  régulièrement  dans  le  même  ordre.  Ces 
phénomènes,  pris  individuellement,  ont  occupé  les  observateurs 
de  tous  les  temps  ;  mais  on  a  généralement  négligé  de  les  étudier 
dans  leur  ensemble,  et  de  chercher  à  saisir  les  lois  de  dépendance  et 
de  corrélation  qui  existent  entre  eux.  Les  phases  de  l'existence  du 
moindre  puceron,  du  plus  chétif  insecte,  sont  liées  aux  phases  de 
l'existence  de  la  plante  qui  le  nourrit;  cette  plante  elle-môme, 
dans  son  développement  successif,  est  en  quelque  sorte  le  produit 
de  toutes  les  modifications  antérieures  du  sol  et  de  l'Atmosphère. 
Ce  serait  une  étude  bien  intéressante  que  celle  qui  embrasserait 


PAYSACE    D'ÉTÉ  . 

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1 

LA    VIE    VÉGÉTALE.  373 

à  la  fois  tous  les  phénomènes  périodiques,  soit  diurnes,  soit  annuels; 
elle  formerait  à  elle  seule  une  science  aussi  étendue  qu'instructive. 

Linné^  qui^  le  premier ,  comprit  tout  le  parti  que  Ton  pourrait 
tirer  de  la  météorologie  appliquée  au  règne  végétal^  avait  indiqué 
quatre  termes  d  observations^  savoir  :  la  feuillaison^  la  floraison^ 
la  fructification  et  la  défeuillaison.  De  ces  quatre  données,  la  plus 
importante  est  la  floraison. 

C'est  surtout  par  la  simultanéité  d'observations  faites  sur  un 
grand  nombre  de  points  que  ces  recherches  peuvent  prendre  un 
haut  degré  d'importance.  Une  seule  plante  étudiée  avec  soin  nous 
présenterait  déjà  les  renseignements  les  plus  intéressants.  On 
pourrait  tracer  à  la  surface  du  globe  des  lignes  synchroniques  pour 
sa  feuillaison^  sa  floraison^  sa  fructification^  etc.  Le  lilas^  par 
exemple^  fleurit,  dans  les  environs  de  Paris,  vers  le  26  avril;  on 
peut  concevoir  à  la  surface  de  l'Europe  une  ligne  sur  laquelle  la 
floraison  est  avancée  ou  retardée  de  dix,  de  vingt  ou  de  trente 
jours.  Ces  lignes  alors  seront- elles  équidistantes  ?  Auront-elles  des 
analogies  avec  les  lignes  relatives  à  la  feuillaison,  ou  à  d'autres 
phases  bien  prononcées  dans  le  développement  de  Tindividu  ?  On 
conçoit  par  exemple  que,  pendant  que  le  lilas  commence  à  fleurir 
à  Paris,  il  existe  encore  une  série  de  lieux  vers  le  nord  où  cet  ar- 
buste pousse  seulement  ses  feuilles:  or,  la  ligne  qui  passe  par 
ces  lieux  a-t-elle  des  rapports  avec  la  ligne  isanthésique  qui  cor- 
respond à  la  même  époque  ?  On  peut  se  demander  encore  si  les 
lieux  pour  lesquels  la  feuillaison  a  lieu  le  même  jour,  auront 
aussi  la  floraison  et  la  fructification  le  même  jour;  on  voit  déjà, 
en  8*en  tenant  même  aux  données  les  plus  simples,  combien  de 
rapprochements  curieux  peuvent  être  déduits  d'un  système  d'ob- 
servations simultanées,  établi  sur  une  grande  échelle.  Les  phéno- 
mènes relatifs  au  règne  animal,  ceux  particulièrement  qui  concer- 
nent les  migrations  des  oiseaux  voyageurs,  n'offriraient  pas  des 
résultats  moins  remarquables. 

La  météorologie,  malgré  ses  travaux  persévérants,  n'a  pu  re- 
connaître jusqu'à  présent  que  l'état  moyen  des  différents  éléments 
scientifiques  relatifs  à  l'Atmospèrc,  et  les  limites  dans  lesquelles 
ces  éléments  peuvent  varier  en  raison  des  climats  et  des  saisons. 
Il  faut  qu*elle-mème  continue  sa  marche  parallèlement  avec  l'étude 
qu'il  s'agit  de  faire,  et  que,  pour  diriger  nos  jugements  sur  les 
résultats  observés,  elle  nous  montre,  à  chaque  pas,  si  les  influences 
atmosphériques  sont  à  l'état  normal,  ou  bien  si  elles  manifestent 
des  anomalies. 


374  LE    PRINTEMPS.  —  L'ÉTÉ. 

Tout  èlre  organique^  soit  animal,  soit  plante,  a  essentiellement 
besoin  de  Tair  atmosphérique,  tant  pour  se  développer  que  pour 
se  conserver  la  vie;  son  développement,  l'exercice  de  ses  fonc- 
tions, de  ses  habitudes  sont  arrêtés  ou  modifiés  par  les  modifica- 
tions de  ce  même  air  atmosphérique.  Ainsi  Ton  observe  que  des 
maladies  épidémiques  ou  endémiques  régnent  en  certaines  saisons, 
en  certaines  années;  que  la  progéniture  du  lièvre  commun  ne  se 
développe  pas  toujours  également  bien  ;  que  plusieurs  rongeurs 
pullulent  une  année  dans  une  localité,  tandis  que  Tannée  suivante 
on  en  retrouve  à  peine  le  nombre  normal;  le  cerf,  le  chevreuil 
perdent  leur  bois  à  une  époque  qui  n  est  pas  invariablement  la 
même  chaque  année.  Pour  citer  encore  quelques  exemples  égale- 
ment faciles  à  saisir,  ne  voit-on  pas  la  perdrix  grise  élever  avec 
des  succès  variés  sa  nombreuse  famille;  Thirondelle,  le  mar- 
tinet, le  rossignol  arriver  dans  nos  contrées  et  les  quitter  à  une 
époque  plus  ou  moins  reculée  de  Tannée;  la  chenille  et  le  hanne- 
ton nous  effrayer  quelquefois  par  leur  nombre  dans  nos  plan- 
tations, etc.,  etc.? 

Le  degré  de  connexion  qui  existe  entre  Tanimal,  la  plante  et 
Tair  atmosphérique  doit  être  observé;  des  observations  conscien- 
cieuses et  suivies  doivent  indiquer  T influence  que  les  êtres  éprou- 
vent de  la  part  du  milieu  dans  lequel  ils  vivent. 

Dans  le  règne  animal,  Tcpoque  de  Taccouplement,  celle  de  la 
naissance,  celle  de  la  mue,  celle  des  migrations,  celle  d'engour- 
dissement et  de  réveil,  celle  d'apparition,  la  rareté  ou  Tabondance 
remarquable  d'une  espèce,  sont  les  points  qui  doivent  être  observés 
et  indiqués  avec  exactitude,  conjointement  avec  les  observations 
météorologiques . 

La  zoologie  et  la  botanique  devraient  être  les  premières  interro- 
gées, afin  que  Ton  pût  chaque  année  s'assurer  jusqu'à  quel  point 
les  variations  dans  la  constitution  météorologique  peuvent  avancer 
ou  relarder  l'apparition  de  certains  animaux,  ou  la  floraison  et  la 
feuillaison  des  plantes. 

Nous  avons  vu  plus  haut  que  dans  l'humanité  même,  l'influence 
des  saisons  se  manifeste  sur  les  naissances,  les  mariages,  les 
décès,  les  maladies,  sur  tout  ce  qui  se  rapporte  au  physique  de 
Thomme,  et  jusque  sur  ses  qualités  morales  et  intellectuelles.  Les 
aliénations  mentales,  les  crimes,  les  suicides,  les  travaux,  les  re- 
lations commerciales,  etc.,  sont  loin  d'être  numériquement  les 
mêmes  aux  différentes  époques  de  Tannée.  C'est  là  un  immense 
et  fertile  champ  de  recherches. 


! 


CHALEUR    NÉCESSAIRE    AUX    PLANTES.  375 

Tous  les  météorologistes  ont  compris  Timporlance  de  ce  pro- 
gramme; aussi  les  établissements  récemment  organisés  pour 
l'étude  complète  des  mouvements  de  l'Atmosphère  ont-ils  inscrit 
au  nombre  des  observations  permanentes  à  faire^  celle  des  phéno- 
mènes périodiques  de  la  vie  végétale  et  animale.  Le  nouvel  Obser- 
vatoire météorologique  français  note  ces  indications  à  dater  de 
cette  année  ;  l'époque  de  la  feuillaison  et  de  la  floraison  des  prin- 
cipales plantes  cultivées  est  désormais  inscrite  d'oflice  à  son  l)ul- 
letin  hebdomadaire.  Cette  branche  d'observations  sera  sans  con- 
tredit l'une  des  plus  utiles  dans  la  connaissance  des  rapports  de 
l'Atmosphère  à  la  vie  terrestre. 

Trois  époques  principales  caractérisent  dans  nos  pays  l'œuvre 
des  saisons  dans  la  vie  pratique;  ces  trois  grands  faits  de  la  vie 
agricole  sont  :  la  fenaison^  ]a  moisson  et  la  vendange;  la  fenaison, 
ou  la  coupe  des  prés,  la  récolte  du  foin  en  juin  (une  seconde  a  lieu 
en  septembre);  la  moisson  à  la  fin  de  juillet;  et  la  vendange  en 
septembre  et  octobre.  Ce  sont  les  fêtes  de  Flore,  Cérès  et  Bacchus* 
La  plus  importante  est  sans  contredit  celle  de  Cérès.  ce  Sine  Ce- 
rere  et  Baceho  Venus  friget,  »  disait  le  bon  sens  pratique  des  an- 
ciens. Aussi  n'est-il  pas  d'un  médiocre  intérêt  pour  nous  de  péné- 
trer le  mystère  de  la  génération  et  de  la  fructification  du  grain  de 
blé,  confié  au  sein  maternel  de  la  Terre,  et  qui  donne  à  l'été  les 
gerbes  longuement  attendues  par  Tagriculteur. 

La  moisson  est  l'époque  solennelle  de  l'année  dans  nos  campa- 
gnes; c'est  sur  elle,  c'est-à-dire  sur  un  frêle  épi,  sur  une  goutte  de 
pluie,  sur  un  rayon  de  soleil,  que  repose  toute  l'espérance  de 
l'agriculteur,  que  s'équilibre  le  long  et  rude  travail  du  cultiva- 
teur. Aussi,  malgré  la  chaleur  torride,  malgré  la  soif,  malgré 
la  fatigue,   quel  travail  s'accomplit  avec  une  plus  vive  ardeur, 
avec  un  entrain  plus  universel?  Dès  l'aurore  les  groupes  de  mois- 
sonneurs attaquent  l'armée  touffue  des  grands  épis,  qui  depuis  un 
mois  se  balançaient  comme  un  champ  de  moire  d'or  sous  le  souf- 
fle du  vent,  et  demain  on  les  retrouvera  couchés  sur  le  sol  où  ils 
grandirent.  Le  soleil  sèche  les  chaumes,  et  bientôt  on  les  voit  de- 
bout de  nouveau,  mais  rassemblés  en  gerbes  puissantes.  De  ces 
gerbes,  le  grain  tombera  dans  l'urne  du  moulin,  et  la  farine  dé- 
layée nous  donnera  le  pain  de  chaque  jour,  la  base  de  toute  ali- 
mentation. Et  tout  ce  grand  travail,  depuis  la  semence  jetée  en 
terre  jusqu'au  pain  de  nos  tables,  tout  cela,  c'est  le  Soleil  qui  l'a  pro- 
doit, car  c'est  lui  qui  donne  la  température  nécessaire  à  la  germi- 
nation, c'est  lui  qui  fabrique  le  brouillard  de  l'automne,  la  neige 


376  L'ÉTÉ. 

de  rhiver^  la  pluie  du  printemps^  c*est  lui  qui  fait  lever  la  céréale 
vers  la  lumière^  c'est  lui  qui  emmagasine  ses  rayons  dans  Tépi^ 
y  fixant  Tazote  et  le  sucre^  c'est  lui  qui  fait  mouvoir  le  moulin,  et 
c*est  encore  lui  qui  chaufiTe  le  four  du  boulanger,  car  le  bois  que 
nous  brûlons  n'est  autre  chose  que  du  carbone  fixé  dans  le  chêne, 
le  hêtre,  le  charme,  ou  la  houille  elle-même,  par  le  grand  et  infa- 
tigcable  dieu  du  jour. 

Mais  les  moissons  s'éclipsent  encore  sous  la  gaieté  des  ven- 
danges. Les  grandes  chaleurs  sont  passées,  et  les  couchers  de  soleil 
sont  plus  beaux.  Le  souffle  du  soir  rafraîchit  les  collines,  et  les  par- 
fums des  vallées  s'élèvent  et  remplissent  l'espace.  Sur  la  côte  oii  la 
vendange  vient  de  se  faire  on  aspire  à  pleins  poumons  les  tièdes 
effluves  d'oxygène  qu'emportent  les  premiers  vents  d'automne; 
le  soir  descend  en  silence  et  les  bruits  crépusculaires  des  insectes 
s'élèvent  des  prés  qui  bordent  le  ruisseau  de  la  vallée,  tandis  que 
là-bas  déjà  s'allument  les  petites  lumières  de  la  ville,  car  nous 
sommes  en  octobre.  C'est  le  calme  après  le  travail^  la  paix  profonde 
et  tranquille  après  Tagitation  des  grands  jours.  La  personnaUté  de 
l'esprit  voué  aux  recherches  de  la  pensée  s'apaise  dans  la  contem- 
plation de  la  nature,  ou  s'évanouit  pour  un  instant  en  se  mêlant 
à  la  somnolence  apparente  des  familles  patriarcales. 

Tous  ces  fruits  sont  dus  au  Soleil.  Analysons  un  instant  son 
œuvre  féconde. 

On  sait  que  les  semailles  se  font  en  automne  pour  le  blé,  et  gé- 
néralement à  la  fin  d'octobre^  quand  la  pluie  n'a  pas  empêché  le 
labourage.  Le  grain  confié  au  sol  germe  au  bout  de  quelques  jours, 
et  dès  novembre  les  sillons  sont  couverts  des  tiges  verdoyantes  du 
froment.  L'hiver  arrive,  et  le  grain  résiste  à  des  froids  de  12,  13 
et  20  degrés  lorsque  le  champ  est  couvert  de  neige;  sans  cette 
couverture,  des  froids  moindres  gèlent  le  collet  des  racines  et  les 
tiges,  si  bien  que  lors  même  qu'on  a  semé  très-dru,  les  semis 
sont  éclaircis  et  la  récolte  est  réduite  au  tiers.  Aussi  la  résistance 
à  un  hiver  rigoureux  est-elle  une  épreuve  décisive  lorsqu'il  s'agit 
d'introduire  une  nouvelle  variété  de  blé  dans  une  contrée. 

Pour  s'accroître  et  fructifier  au  printemps,  toute  plante  réclame 
une  certaine  somme  de  chaleur  et  d'humidité  :  elle  doit  absort)er 
tant  de  millimètres  cubes  d'eau  ^  et  tant  de  degrés  de  calorique. 
C'est  pourquoi^  quand  on  connaît  d'un  côté  le  temps  écoulé  de- 
puis sa  naissance  jusqu'à  sa  maturité^  de  l'autre  la  température 
moyenne  qui  a  régné  entre  ces  deux  époques^  on  trouve  en  com- 
parant la  même  plante  placée  dans  des  climats  différents^  que  le 


LE    BLÉ    ET    LA    VIGNE.  377 

nombre  des  jours  placés  entre  le  commencement  et  la  fin  de  la 
végétation  est  d'autant  plus  grand  que  cette  température  a  été 
moins  élevée;  de  sorte  qu'en  multipliant  les  jours  par  la  tempéra- 
ture on  obtient  des  nombres  à  peu  près  égaux. 

Pour  le  blé^  la  durée  de  la  culture  est  de  1 60  jours  à  la  lati- 
tude de  Paris^  la  température  moyenne  est  de  13^^4  pendant 
cette  période,  et  le  produit  des  jours  pour  la  température  est 
2144  degrés. 

A  Turmero  (Amérique)  la  durée  est  de  92  jours  seulement, 
la  température  moyenne  est  de  24  degrés,  ce  qui  donne  2200  de- 
grés. A  Zimijaca  (Id.  —  Boussingault)  la  durée  est  de  1 47  jours, 
et  la  température  moyenne  de  14®, 7,  ce  qui  donne  2160  degrés. 
On  voit  qu*il  faut  plus  de  2000  degrés  au  froment  pour  mûrir. 

L'orge  en  demande  moins.  Les  trois  séries  de  chiffres  précédents 
sont  pour  : 

Jours.  Temp.  moy.  Total. 

La  Bavière 100  17»2  1730* 

Alsace 92  19  1  1757 

Alais 137  131  179(i 

Bogota  (Amérique) 122  U  7  1793 

Cumbal        —        168  10  7  1797 

C'est  donc  de  1 750  à  1 800  degrés  qu'il  faut  à  lorge  pour  arri- 
ver à  pleine  maturité. 

Le  maïs  ou  blé  de  Turquie  est  plus  exigeant  que  le  froment  :  il 
lui  faut  2600  à  2900  degrés. 

Les  pommes  de  terre  en  réclament  davantage  encore  :  2800  à 
3000.  On  les  plante  à  10  ou  12  degrés,  et  on  ne  les  récoltequa- 
près  les  fortes  chaleurs  de  juillet  et  d*août. 

II  tant  à  la  vigne  2900  degrés  accumulés,  à  partir  de  1 0  degrés 
comme  limite  inférieure. 

Le  dattier  a  besoin  d'une  chaleur  totale  de  5000  degrés  pour 
mûrir  ses  fruits. 

Tous  les  végétaux,  alors  même  qu'ils  y  peuvent  vivre,  ne  fruc- 
tifient pas  sous  un  climat  constant,  et  réclament  une  chaleur  su- 
périeure à  celle  où  ils  fonctionnent  en  s'assimilant  les  principes 
répandus  dans  le  sol  et  dans  l'Atmosphère.  Ce  sont  réellement  les 
conditions  météorologiques  indispensables  à  la  reproduction  qui 
caractérisent  le  climat  convenable  à  une  plante.  La  vigne,  par 
exemple,  végète  avec  vigueur  là  où  le  raisin  ne  mûrit  jamais;  pour 
en  attendre  un  vin  potable,  il  faut  non-seulement  près  de  3000  de- 
grés de  chaleur,  mais  encore  que  la  période  de  formation  des 


378  L'ÉTÉ. 

grains  soiL  suivie  de  trtMite  à  quarante  jours  dont  la  température 
ne  soit  pas  inférieure  à  19  degrés. 

Les  récoltes  ne  doivent  pas  se  faire  à  égale  maturité  pour  les 
diverses  espèces  de  culture.  Ainsi  j'ai  remarqué  que  Ton  coupe 
généralemeiH  le  blé  trop  tard  et  le  raisin  trop  tôt  (je  parle  pour 
les  départeuienis  de  l'est  de  la  France).  Il  en  résulte  qu'une  quan- 
tité non  insignifiante  de  grains  de  blé  est  perdue  par  égrenage,  et 
que  le  vin  (»st  souvent  trop  vert.  Les  épis  continuent  de  mûrir 
ptMidant  plusieurs  jours  après  la  moisson^  et  Ton  ne  courrait  au- 
cun risque  de  faire  la  moisson  huit  jours  avant  la  maturité  là 
moins  (|ue  ce  ne  soit  pour  prendre  la  semence).  Le  vin  se  faille 
lendemain  de  la  vendange,  et  l'on  ne  courrait  aucun  risque^  au 
contraire,  de  retarder  jusqu'aux  a])proches  de  la  gelée,  de  la  neiiîe 
ou  du  mauvais  temps.  J'ai  particulièrement  en  vue  ici  le  nord  de 
la  Bourgogne  et  le  département  de  la  Haute-Marne,  dont  Tiso- 
tlierme  d'été  est  de  19  degrés  et  risotherme  annuel  de  11. 

En  étudiant  la  distribulion  des  diverses  cultures  dans  les  plai- 
nes et  sur  les  versants  des  montagnes,  on  ne  tarde  pas  à  recon- 
naître que  leurs  limites  géogra|)liiques  ne  sont  pas  exclusivement 
réglées  ])ar  les  moyennes  tenipéralures  annuelles.  Ainsi,  pour  que 
la  vigne  j)r()(lnis(»  du  vin  potahle,  il  ne  sullit  pas  que  la  chaleur 
moyenne  de  Tannée  dépasse  D"^  l/*2;  il  faut  encore  qu'une  tem- 
pérature d"ili^er  su[)érieurt'  à  0",.»  soit  suivie  d'une  tempéra- 
ture moyMine  de  18"  au  moins  pendant  l'été.  Dans  la  vallée  de  la 
Garonne,  h  Hordeaux  lat.  /i '1^,50'),  les  tenq)ératures  moyennes  de 
l'année,  (h^  l'hiver,  de  1  été  et  de  l'automne  sont  respectivement: 
i;r,8;  (;V2;  2I'',7;  IV, 'i.  Dans  les  plaines  du  littoral  de  la  mer 
Baltique  lat.  52^  l/*2),  où  h*  \in  n'est  plus  potable  (il  y  est  con- 
sommé cependant),  ces  nombres  sont  :  S^,G;  —  0^,7;  17*^,0;  8^,0. 
Certes  il  doit  exister  une  opposition  bien  tranchée  entre  deux  cli- 
mats dont  l'un  est  éminenimiMil  favorable  à  la  culture  de  la  vi- 
gne, tandis  que  l'autre  atteint  la  limite  où  cette  culture  cesse  d'être 
producti\e,  et  il  pai'aît  d'abord  surprenant  que  les  indications 
thej'juométriques  n'accusent  |)as  plus  nettement  cette  différence. 
Mais  on  s'étonnera  moins  si  l'on  considère  qu'un  thermomètre 
placé  à  l'ombre,  abrité  complètement  ou  à  peu  près  contre  les 
effets  de  l'insolation  directe  et  du  ravonnement  nocturne,  ne  sau- 
rait  indiquer  la  température  du  sol  librement  exposé  à  toutes  ces 
influences,  ni  les  variations  périodicjues  dont  cette  température  est 
affectée  d'une  saison  à  l'autre. 

Ce  n'est  pas  seulement  la  chaleur  qui  agit  sur  les  végétaux, 


LE    BLÉ    ET    LA    VIGNE.  381 

c'est  encore  la  lumihre  directement  reçue  du  soleil.  «  Si  la  vigne , 
pour  donner  un  vin  potable^  dit  Humboldt^  fuit  les  îles  et  presque 
toutes  les  côtes ,  même  les  côtes  occidentales ,  ce  n'est  pas  seule- 
ment à  cause  de  la  Ëiible  température  qui  règne  en  été  sur  le  lit- 
toral; la  raison  de  ces  phénomènes  est  ailleurs  que  dans  les 
indications  fournies  par  nos  thermomètres^  lorsquUIs  sont  sus- 
pendus à  Tombre.  Il  faut  la  chercher  dans  Tinfluence  de  la  lumière 
directe  dont  on  n'a  guère  tenu  compte  jusqu'ici,  bien  qu'elle  se 
manifeste  dans  une  foule  de  phénomènes  (par  exemple,  dans  Tin- 
Oanunation  d'un  mélange  d'hydrogène  et  de  chlore).  Il  existe,  à 
cet  égard,  une  différence  capitale  entre  la  lumière  difTuse  et  la 
lumière  directe,  entre  la  lumière  qui  a  traversé  un  ciel  serein  et 
celle  qui  a  été  affaiblie  et  dispersée  en  tous  sens  par  un  ciel 
Débuleux.  9  {Cosmos,  I,  p.  338.) 

Nous  verrons  dans  quelques  instants,  au  chapitre  YII,  comment 
Tinfluence  solaire  est  distribuée  à  la  surface  de  la  terre;  comment 
les  lignes  d'égales  températures  ne  suivent  pas  régulièrement  les 
cercles  de  latitude;  comment,  à  égale  distance  de  Téquateur,  tels 
pays  sont  plus  privilégiés  que  d'autres  au  point  de  vue  des  cli- 
mats et  des  productions  du  sol.  Nous  verrons,  au  chapitre  VIII, 
la  conséquence  des  climats  sur  la  géographie  botanique,  et  la 
variation  des  espèces  végétales  naturelles,  des  arbres  et  des 
essences,  suivant  la  décroissance  de  la  température,  soit  quon 
marche  de  l'équateur  aux  pôles,  soit  qu'on  s^élève  du  pied  d'une 
haute  montagne  jusqu'à  son  sommet.  Quant  à  présent,  puisque 
nous  entrons  ici  en  relation  avec  les  cultures  dont  Thomme  a  su 
faire  la  base  de  son  alimentation ,  grâce  à  la  chaleur  solaire , 
voyons  sommairement  comment  cette  chaleur  a  dessiné  les  espèces 
cultivées  à  la  surface  du  globe. 


En  Europe,  la  culture  des  céréales  ne  s^éllve  guère  plus  haut  que  le  TO''  degré 
«laDsla  Péninsule  Scandinave,  encore  est-ce  le  seul  point  du  globe  où  on  les  re- 
trouve à  ce  degré  ;  partout  ailleurs  la  culture  est  loin  de  s'élever  si  haut. 

I>ans  TAsie  septentrionale ,  elles  décroissent  en  allant  de  Touest  à  Test  ;  tandis 
que  dans  la  partie  occidentale  on  les  retrouve  à  60*,  dans  la  partie  orientale 
•^lles  ne  s'élèvent  pas  plus  haut  que  le  51«. 

Dans  rAmérique  du  Nord ,  on  les  cultive  dans  Touest  jusqu'au  57«,  et  sur  les 
cAies  orientales  à  peine  plus  haut  que  le  bW 

Il  s'en  faut  néanmoins  que  ce  soient  toutes  les  céréales  qui  croissent  jusqu^à  de 
^i  hautes  latitudes  ;  la  seule  espèce  de  graminée  alimentaire  qui  réussisse  dans  ces 
climats  glacés  est  Vorge^  qui  sert  à  la  nourriture  de  l'homme  dans  toutes  les 
régions  septentrionales. 

Vatoine^  qui  entre  aussi  pour  une  part  importante  dans  l'alimentation  humaine, 
ne  réussit  pas  à  de  si  hautes  latitudes  ;  il  faut,  pour  en  trouver  la  culture  régu- 


3S3 


L'ÉTÉ. 


liferement  répandue,  descendre  de  quelques  degrés  plus  bas  ;  et  dans  les  localiléi 
où  celle  céréale  arrive  à  maturité,  on  Irouve  déjà  le  êeiglt,  qui  descend  jusqu'au! 
bords  de  la  Baltique  et  remplace  avantageusement  les  deux  autres,  qui  n'y  sodI 
plus  cultivées  que  pour  la  nourritun:  des  animaux  et  la  Tabrication  de  la  bière. 

L'importante  culture  du  bté,  commuae  dans  le  nord  de  l'Aile- 
magne,  où  ou  le  cultive  concurremment  avec  le  seigle,  bientôt  fiail 
par  devenir  la  culture  dominante.  Il  part  du  sud  de  l'Ecosse,  tra- 
verse la  France,  l'Allemagne,  la  Crimée,  le  Caucase,  et  s'étend 
jusque  dans  l'Asie,  sans  pour  cela  qu'on  néglige  les  trois  autres 


ct'i-éales;  mais  celles-ci  n'y  sont  plus  si  fréquemment  employtVs 
aux  besoins  de  l'homme. 

l-p«  Européens  ont  importé  le  blé  aux  Étata-linis,  au  Brésil,  à  la 
l*Iata,  au  l^liili,  dans  la  Nouvelle-Galles  du  Sud  et  en  Australie.  — 
Comme  altitude,  le  blé  se  cultive  jusqu'à  3300  mètres;  le  mais 
Jusqu'à  'iiOO  seulement. 


Le  teis'e  drvicnt  la  culture  de^  régions  plus  froides  des  montagnes ,  et  en  dfs- 
condant  vers  le  sud ,  Vavoin»  disparaît  entièrement  pour  Taini  place  k  l'org* ,  qui 
est  donnée  aux  animauï.  .^  mesure  que  l'on  descend  vers  le  midi,  le  ni  et  le  «« 
remplaçant  Il's  autres  céréales,  ainsi  que  cela  se  voit  dans  la  France  loéridioiialt. 
•Q  Italie,  en  Kspagne,  et  ils  deviennent  d'une  culture  presque  eiclusÎM  justjuau 
nord  lie  l'Inde,  où  ils  sont  préférés  au  blé ,  en  traversant  tous  lea  pays  inlenné- 
dlairw  coninic  une  vaste  zone.  En  Afrique,  diverses  es|*ces  de  nrgko  sont  ealti- 


LE    BLÉ    ET    LA    VIGNE.  383 

Tées  comme  céréales  d  usage  habituel.  A  l'extrémité  orientale  de  TAsie,  le  riz 
remplace  toutes  les  céréales,  ce  qui  a  également  lieu  dans  les  parties  méridionales 
de  TAmérique  du  Nord.  On  y  trouve  cependant  aussi  le  mais,  dont  la  culture  est 
même  plus  répandue  que  chez  nous.  Dans  l'Amérique  du  Sud  ,  c'est  le  maïs  qui 
domine. 


La  vigne,  qu'on  peut  mettre  au  nombre  des  végétaux  les  plus 
utiles  à  l'homme^  comme  objet  de  commerce  et  d*échange^  autant 
que  comme  boisson  réparatrice^  a  une  distribution  assez  capri- 
cieuse; elle  s'étend  sur  une  longue  zone  d'environ  22  degrés  de  la- 
titude. Sa  limite  au  nord,  en  France,  touche  l'Océan  à  Vannes, 
passe  entre  Nantes  et  Rennes,  entre  Angers  et  Laval,  entre  Tours 
et  le  Mans,  remonte  par  Chartres,  pour  passer  au-dessus  de  Paris, 
puis  au-dessous  de  Laon,  et  au-dessous  de  Mézières,  et  atteint  le 
Rhin  à  l'embouchure  de  la  Moselle. 

Les  pays  au  nord  de  cette  ligne  sont  incapables  de  produire  du 
vin.  Les  rayons  du  Soleil  emmagasinés  dans  le  raisin  sont  appor- 
tés sur  nos  tables  dans  les  délicieux  vins  de  France,  et  ce  sont 
eux  qui  donnent  au  caractère  français  son  ardeur  et  sa  jovialité. 
En  vain  le  Prussien  machinal  leur  oppose  son  houblon  et  sa  bière; 
il  ne  cessera  d'être  lourd  et  barbare,  comme  nous  l'étions  jadis 
nous-mêmes,  nous  les  vieux  Francs,  quand  nous  habitions  la 
rive  droite  du  Rhin,  avant  de  faire  la  conquête  des  Gaules,  que 
les  Germains  nous  disputent  depuis  Clovis. 

Une  dernière  remarque  sur  l'échelle  des  températures  appli- 
quées aux  végétaux  : 

La  Tie  des  plantes  offre  comme  extrêmes  de  température  la  Tremella  reticula  qui 
f>rospère  dans  Teau  thermale  de  Dax  à  (i9®,  et  le  Mélèze  qui  brave  en  Sibérie  un 
Croid  de  40®.  Les  graines  mûr^s  sont  insensibles  au  froid.  Exposées  à  100  degrés 
au-dessous  de  zéro,  elles  ne  perdent  pas  leur  faculté  germinative.  D'où  Ton  tire  la 
4-onclusion  que  si  par  une  cause  quelconque  la  surface  de  la  terre  se  refroidissait 
â  100  degrés,  la  vie  animale  serait  anéantie,  tandis  que  la  vie  végétale  renaîtrait 
5^1  la  température  actuelle  revenait  ensuite  elle-même. 

Nous  avons  vu  dans  le  chapitre  précédent  que  chaque  mois  a 
sa  température  moyenne  propre  ;  mais  si  les  années  se  suivent, 
comme  les  jours,  elles  ne  se  ressemblent  pas.  L'étude  complète 
des  effets  de  la  température  est  d'une  complication  extrême.  Les 
années  les  plus  chaudes  ne  sont  pas  celles  où  le  maximum  de  tem* 
pérature  a  été  le  plus  haut  un  jour  donné,  ni  les  années  les  plus 
froides  ne  sont  pas  celles  où  le  minimum  a  été  le  plus  bas  un  jour 
donné.  Si  nous  prenons  les  mois,  nous  trouvons  de  même  certains 


384  L'ÉTÉ. 

mois  â*une  température  maximum  ou  minimum  bien  au-dessus 
ou  bien  au-dessous  de  la  moyenne^  sans  que  pour  cela  l*année  soit 
généralement  plus  chaude  ou  plus  froide.  La  végétation  générale  of- 
fre les  mêmes  différences,  car  chaque  espèce  végétale  a  son  époque 
de  sensibilité  critique;  une  série  de  jours  très-chauds  pourra^  par 
exemple ,  amener  dans  les  vignes  les  conditions  d'un  vin  excel- 
lent, si  ces  jours  arrivent  à  un  bon  moment,  et  dans  tel  autre  mo- 
ment de  la  saison,  les  mêmes  chaleurs  n'exerceront  point  cette 
utile  influence.  Ce  sont  là  des  faits  que  tous  les  hommes  qui  vivent 
à  la  campagne  ont  vulgairement  constatés,  mais  qui  néanmoins 
sont  pour  la  météorologie  un  sujet  d'études  fort  complexe. 

Maintenant  que  nous  avons  une  connaissance  exacte  de  la  théo- 
rie astronomique  des  saisons  et  de  leur  valeur  météorologique  el 
vitale,  pour  ainsi  dire,  il  serait  intéressant  pour  nous  de  complé- 
ter ce  chapitre  spécial  sur  l'été  par  la  liste  des  étés  les  plus  chauds j 
afin  d'apprécier  jusqu'à  quel  degré  la  chaleur  peut  s'élever  en  ce:? 
saisons  exceptionnelles.  C'est  ce  que  nous  allons  faire. 

Arago  et  Barrai  ont  rassemblé  sur  ce  point  des  documents 
importants  qui  nous  permettent  d'en  tracer  un  résumé  instructif. 
Voici  quels  sont  les  étés  de  ce  siècle  qui  ont  été  remarqués  par 
leur  chaleur  extrême  en  France  et  en  Europe;  on  peut  facilement 
observer  dans  cette  revue  rétrospective  les  particularités  diverst»^ 
de  température  dont  nous  venons  de  parler. 

L  été  de  la  première  année  de  ce  siècle,  1800,  ou,  pour  parier 
exactement  selon  la  chronologie,  de  la  dernière  année  du  dix-bui- 
tiènie  siècle,  a  été  remarquable  i>ar  sa  haute  température,  et  nous 
oumrions  {>ar  lui  notre  série,  si,  quelques  années  auparavant, 
TEurDpe  n'avait  été  sous  le  coup  d'une  chaleur  exceptionnelle  a 
une  date  qui  restera  célèbre  :  1 7*^. 

«>t  été  est  n;èa;onhîe  par  Jt^  ch#al^ur>  extnc-rilniires  el  reslô'5  sins  titîu,  > 
^kpuU  le  siècle  ;v\5>e  :  el.es  se  sc-nt  p.'v'kij.îes  er  j-illet  el  en  ao-L  On  couip-le  j-.  -r 
riris,  ù'aj  rès  Cassirà  IV^  aÎJ'rs  à  r\vt-.  ^r  Je  TOr-^mtxre  : 

Chi:e-rfcrte>25*àSI*in:: 36  jours. 

—  Ir^-forSe   ci^  à  3**  ir^: 9    — 

—  exln:r-.rx;.nf  .^*  c4  4u-ie>sus* 6    — 

Les  ::«>  ii*.îe<  knir.;n:jr?s  5e  s:r.:  i:-<i  i.s:r.i^-.^: 

Vak!K«.  je  ::  ;'.:.::*i %:%) 

Tans. Vf  t         -.    3S^ 


£T£S    MÉMORABLES.  385 

ChartreSjle  8  août 38*0 

—      le  16— 38  1 

Vérone,  en  juillet  et  août 35  6 

Londres,  le  16  juillet..... 31  7 

A  rObsenratoire  de  Paris,  le  thermomètre  marqua  jusqu'à  63  degrés  au  soleil 
Oe  8  juillet). 

Les  grandes  chaleurs  commencèrent  à  se  faire  sentir  à  Paris  le  1^'  juillet,  et 
augmentèrent  rapidement.  Le  ciel  fut,  pendant  leur  durée,  constamment  beau, 
clair  et  sans  nuage  ;  le  vent  ne  quitta  pas  le  nord  ;  le  plus  souvent  il  était  calme, 
et  le  baromètre  se  tint  à  une  très-grande  hauteur.  Les  jours  les  plus  chauds  ont 
été  le  8  et  le  16  juillet.  Le  9,  un  orage  épouvantable  dévasta  Senlis  et  ses  environs, 
Une  grêle  grosse  comme  des  œufs  détruisit  les  moissons;  un  vent  furieux  ren- 
versa plus  de  cent  vingt  maisons.  Une  pluie  énorme  succéda  à  cette  tempête  ;  les 
eaux,  s'amassant  dans  les  campagnes,  emportèrent  les  bestiaux,  les  meubles,  les 
femmes  et  les  enfants.  A  Bougueval  (Oise),  une  malheureuse  mère,  à  bout  de 
forces,  fut  entraînée  p^  le  courant  après  avoir  sauvé  ses  neuf  enfants.  La  Con- 
vention nationale  accorda  aux  victimes  du  sinistre  un  secours  provisoire  de 
30000  livres,  et  elle  décréta  que  6  millions  seraient  remis  au  ministre  de  Tinté- 
rieur  pour  secourir  les  possesseurs  des  propriétés  ravagées.  Le  10  juillet,  pour  com* 
ble  de  maux,  survint  un  nouvel  orage  de  grêle. 

La  chaleur  extrême  du  mois  de  juillet  continua  durant  une  partie  du  mois  d'août. 
Dans  la  journée  du  7  de  ce  mois,  elle  fut  singulièrement  remarquable  :  elle  se 
montra  générale,  pesante,  accablante;  le  ciel  était  resté  très-clair;  le  vent,  au 
Dord-est,  devint  sensible  et  d'une  ardeur  si  violente  qu'il  semblait  sortir  d'un 
brasier  ou  de  la  bouche  d'un  four  à  chaux.  On  recevait  cette  chaleur  insolite  par 
bouffées,  de  distance  en  distance;  elle  était  aussi  ardente  à  l'ombre  que  si  l'on  eût 
été  exposé  aux  rayons  d'un  soleil  dévorant.  On  ressentait  cette  pénible  sensation 
dans  toutes  les  rues  de  Paris,  et  les  effets  étaient  les  mêmes  en  rase  campagne. 
Cette  chaleur  étouffante  paralysait  la  respiration,  et  l'on  se  sentait  beaucoup  plus 
Incommodé  ce  jour-là  où  la  chaleur  se  tenait  à  30^,3  que  le  8  juillet  où  le  thermo- 
mètre était  monté  à  38^4. 

La  sécheresse  fut  extrême.  Le  niveau  de  la  Seine  descendit  aux  basses  eaux 
de  1719  à  la  fin  d'août  et  au  milieu  de  septembre.  Il  ne  tomba  à  Paris,  dans  toute 
Tannée,  que  331  millimètres  d'eau.  Dans  la  campagne,  les  marronniers,  les  pom- 
miers, les  noyers,  les  cerisiers,  les  noisetiers,  le  chèvrefeuille,  la  vigne,  les  groseil- 
liers eurent  leurs  feuilles  brûlées;  les  fruits,  les  pommes  entre  autres,  portaient 
sensiblement  le  caractère  de  la  brûlure.  La  rareté  des  légumes  se  fît  vivement  sentir, 
et  ce  qui  en  restait  monta  à  des  prix  exorbitants.  Les  terres  desséchées,  endurcies, 
crevassées  ne  pouvaient  plus  être  remuées  par  la  charrue  ni  par  la  bêche.  Dans  le 
jardin  du  Luxembourg,  le  sol  ne  présenta  pas,  à  un  mètre  de  profondeur,  la 
moindre  apparence  de  fraîcheur.  Des  terrassiers,  chargés  de  creuser  un  puits  dans 
on  lieu  entièrement  exposé  au  soleil,  trouvèrent  la  terre  desséchée  à  1™,60  de  pro- 
fondeur. Le  !«'  septembre,  les  arbres  du  Palais-Royal  étaient  presque  tous  dé- 
pouillés de  leurs  feuilles  ;  cent  cinquante  d'entre  eux  étaient  entièrement  nus;  la 
sécheresse  et  la  chaleur  avaient  fait  gercer  Técorce,  et  les  branches  paraissaient 
mortes;  la  plupart  moururent. 

En  Bourgogne,  les  vendanges  commencèrent  le  23  septembre.  Le  vin  fut  abon- 
dant, mais  de  qualité  médiocre.  Il  était  tombé  dans  cette  région  des  pluies  froides 
qui  en  avaient  altéré  la  qualité.  L'été  fut  sec  et  chaud  dans  le  pays  toulousain  ;  la 
récolte  du  mais  manqua  complètement.  On  se  souvient  que  1793  fut,  en  France, 
une  année  d'extrême  disette. 

1800.  —  L'été  fut  marqua  par  des  chaleurs  très-vives  qui  s'étendirent  sur  une 

25 


386  L'ËTË. 

partie  de  TEurope.  Du  6  juillet  au  31  août ,  le  thermomètre  ne  desceadit  à  rarii 
que  cinq  fois  au-dessous  de  33', 4,  et  I'od  eut,  d'après  les  tableaux  de  Boutard: 

Chaleur  Torle 25  jours. 

—  tris-forte 5    — 

—  extraordinaire 2    — 

La  chaleur  direcle  du  soleil  fit  monter  le  thermomètre,  selon  Cotte,  k  Uontmo- 
rency,  le  16  aoâl,  à  3  heures  du  soir,  h  51<',5,  Les  températures  tes  plus  élcTéei 
de  cet  été  se  sont  ainsi  distribuées: 

Bordeaux,  le  6  août 38*8 

Nantes,  le  18  août 388 

Montmorency,  le  18  août 37  9 

Limoges 37  5 

Paris,  le  18  août 35  5 

Londres,  le  3  août 311 

Des  incendies  se  développèrent  dans  une  proportion  énorme  depuis  le  commeD- 
ceroent  d'avril.  Un  village  entier,  dans  le  département  de  l'Eure,  la  forêt  d'Hague- 
oeau,  une  portion  de  la  Forél-Noire  devinrent  la  proie  des  flammes.  Des  mjriàdts 
de  sauterelles  s'abattirent  sur  les  cantons  voisins  de  Strasbourg.  Dans  la  nuil  du 
30  juillet,  le  tonnerre  tomba  sur  l'ancien  couvent  des  Augustins  &  Paris  ety  mil  te 
feu.  On  constata,  dans  le  midi,  beaucoup  de  cas  de  rage. 

1811.— L'été  de  1811  fui  l'un  des  plus  mémorables,  sous  plusieurs  rapports,  qui 
se  soient  produits  dans  le  nord  de  l'Europe. 
Voici  le  tableau  des  températures  maxima  : 

Augsbourg,  le  30  juillet 37*5 

Vienne  (Autriche),  le  ejuillet 35  7 

Avignon,  le  37  juillet 35  0 

Hambourg,  le  19  juillet 34  6 

Naples,  le  30  juillet 34  6 

Copenhague ,  en  juillet 33  8 

Liège 33  7 

Strasbourg 33  0 

SaiDt-Pétersboui^,  le  37  juin 31  I 

Paris,  le  19juiltet 310 

En  Bourgogne,  la  vendange  s'ouvrit  le  14  septembre.  Une  gelée,  survenqele 
il  avril,  avait  compromis  les  deux  tiers  de  la  récolte;  mais  l'été  se  montra  si 
favorable  à  la  vigne,  que  les  raisins  repoussèrent  et  que  l'on  eut  une  petite  récolle 
d'uno  qualité  trfrs-BDp&rieure,  qui  resta  longtemps  célèbre  sous  le  nom  de  vin  >le 


1632.  —  L'été  de  1833  a  été  remarquable  dam  toute  la  France  par  l'élévation  Je 
sa  température  moyenne,  supérieure  à  la  moyenne  générale  au  nord,  au  centre 
comme  au  midi. 

Pour  Paris,  on  compte: 

Chaleur  Torte , 55  jours 

—       très-forte...... s    — 


ÉTÉS    MÉMORABLES.  387 

Les  maxima  de  température  se  sont  ainsi  distribués  : 

Malines,  en  juillet • ,.  •  38^8 

Joyeuse,  le  23  juin 37  3 

Alais,  les  U  et  23 36  5 

Liège 35  0 

Maëstricht,  le  11  juin 34  0 

Paris,  le  10  juin 33  8 

!  La  sécheresse  fut  très-grande  en  France,  durant  la  saison  chaude  :  depuis  le 
21  août  jusqu'au  26  septembre,  la  Seine  demeura  presque  constamment  au-dessous 
du  zéro  du  pont  de  la  Tournelle.  Dès  le  mois  de  mars,  dans  les  campagnes  du 
midi,  on  était  embarrassé  pour  abreuver  le  bétail.  On  allait  chercher  Peau  à  des 
distances  considérables  à  dos  de  mulet.  On  éprouva ,  au  printemps,  dans  ces  con- 
trées, une  température  comme  celle  du  mois  d*août.  La  moisson  était  achevée 
dans  le  Languedoc  avant  le  23  juin  :  elle  donna  peu  de  gerbes,  mais  un  grain  très- 
serré.  En  Bourgogne,  Tannée  se  signala  par  la  beauté  inaccoutumée  du  ciel.  On 
commença  la  vendange  le  2  septembre  ;  mais,  au  dire  des  vignerons,  on  eût  pu 
vendanger  dès  le  15  août,  et,  dans  les  environs  de  Vesoul  [Haule-Sadne;,  on  ven- 
dengea  le  19  août!  La  récolte  du  vin  fut  assez  abondante  et  de  qualité  tout  à  fait 
supérieure;  celle  des  céréales  fut  moins  abondante,  en  général,  que  dans  les  aa- 
Dées  précédentes. 

1826.  ~  Été  très-chaud  et  très-sec.  36  jours  de  chaleur  forte  à  Paris,  7  de  cha- 
leur très-forte,  2  d^extraordinaire.  Moyenne  de  Tété  Irès-élevée  :  20*,7.  Destruc- 
tion des  récoltes  et  incendies  de  forêts  en  Suède  et  en  Danemark.  Plus  hautes 
températures  observées  : 

Maëstricht,  le  2  août 38<'8 

Ëpinal,  le  1«'  juillet 36  5 

Paris,  le  1«'  août 36  2 

Metz,  le  3 36  l 

Strasbourg 34  2 

1834.  —  Cette  année,  sans  être  remarquable  par  des  chaleurs  vives,  se  distingue 
par  une  température  moyenne,  printanière  et  estivale,  très -élevée  dans  toute  la 
France.  La  végétation  se  montra  précoce,  et  il  tomba,  en  différents  lieux,  des 
pluies  d'une- distribution  très-favorable  aux  cultures.  On  compte  à  Paris  : 

Chaleur  forte.  • 43 jours 

—       très-forte 3    — 

La  moyenne  de  Tété,  20^,45»  est  la  plus  haute  de  ce  siècle  après  1826,  18^2  et 
IM.  La  sécheresse  fut  très-grande  en  août,  et  la  Seine  descendit,  le  16  de  ce 
mois,  à  0»,03  au-dessous  des  basses  eaux  de  1719.  Les  maxima  de  1834  se  sont 
^nsi  répartis  : 

Avignon,  le  14  juillet 35^ 

Genève,  le  18  juillet 34  5 

Liège 33  5 

MeU,le  12  juillet..... 33  0 

Strasbourg 32  8 

Paris,  les  12  et  18  juillet ; 32  6 

^s  le  midi,  la  température,  o^odérée  par  des  pluies  abondantes,  te  montra 


388  L'ËTÊ. 

très-douce.  La  Bourgogne,  cette  année,  est  restée  célèbre  par  la  qualité  supérieure 
de  son  vin.  On  yendengea  dès  le  15  septembre.  Cette  précieuse  récolte  fut  néan- 
moins médiocre  pour  la  quantité.  Il  en  fut  de  même  dans  le  Bordelais.  Dans 
presque  toute  la  France  la  moisson  fut  belle. 

1836.  —  L'été  de  cette  année  est  mémorable  par  la  constitution  orageuse  du 
mois  de  juin  et  du  commencement  de  juillet,  et  le  nombre  des  accidents  iunestes 
produits  par  la  chaleur  dans  le  midi  de  la  France.  En  Danemark,  en  Russie,  en 
Espagne,  on  a  noté  aussi  des  effets  remarquables  de  la  température. 

La  sécheresse  était  intense  au  mois  d'août  ;  la  Seine  descendit  à  0",30  au-dessous 
des  basses  eaux  de  1719.  On  obtint  dans  le  midi  une  récolte  moyenne  de  vin  d'une 
qualité  assez  bonne.  Les  vendanges  ne  commencèrent  en  Bourgogne  que  le  6  oc- 
tobre. La  moisson  des  céréales  fut  mauvaise. 

1842.  —  L'été  de  cette  année  a  été  le  plus  chaud  de  la  première  partie  de  ce 
siècle,  surtout  sous  le  climat  de  Paris  et  dans  le  nord.  Il  fut  aussi  très-sec,  car  il 
ne  tomba,  à  TObservatoire,  que  65  millimètres  d'eau,  c'est-Â-dire  107  de  moins 
que  dans  l'été  moyen,  et  la  Seine  descendit  au-dessous  de  zéro  du  pont  de  la 
Tournelle  plusieurs  jours  en  juillet,  août,  septembre  et  octobre.  On  compte  pour 
Paris  : 

Chaleur  forto 51  jours 

—  très-forto 11    — 

-i-       extraordinaire k    — 

La  température  moyenne  de  la  saison  fut,  à  Paris,  de  20^,75,  c'est-à-dire  de  %*,kb 
supérieure  à  la  moyenne.  La  température  de  juin  fut  supérieure  de  3*^  à  la  moyennet 
celle  d'août  de  4®. 

Voici  le  tableau  des  plus  hautes  températures  observées  : 

Paris,  le  18  août 37^2 

Agen,  le  k  juillet 37  0 

i  Bordeaux,  le  16  juillet Zk  8 

Toulouse,le  17  juillet 34  4 

Divers  accidents,  produits  par  la  chaleur,  ont  éte  signalés.  Le  feu  prit  aux  roue** 
de  plusieurs  malles  de  la  poste.  A  Badajoz,  en  Espagne,  trois  laboureurs  succon- 
bèrent  le  28  juin;  une  dame  mourut  suffoquée  dans  une  diligence.  A  Cordoue. 
plusieurs  moissonneurs  périrent  asphyxiés,  et  divers  cas  de  folie  furent  attribués 
à  la  même  cause. 

En  Bourgogne,  la  vendange  s'ouvrit  le  21  septembre;  la  récolte  du  vin  fut  abon- 
dante et  de  première  qualite  ;  mais,  plus  à  l'est,  dans  le  Doubs,  par  exemple,  la 
quantité  fut  médiocre.  Dans  le  Bordelais,  la  qualité  fut  faible.  La  récolte  des  cé- 
réales fut  médiocre. 

Ig4e. La  température  de  cet  éte  fut  très-remarquable,  et  l'on  éprouva  des 

chaleurs  intenses  en  France,  en  Belgique,  en  Angleterre.  On  compte,  pour  Paris  : 

Chaleur  forte 48  jours 

—  très-forte 9    — 

«—       extraordinaii^ 2    — 

La  moyenne  température  estivale  fut  de  20^,63,  c'est-à-dire  de  i*,33  supérieure  ï 
la  moyenne  générale  ;  la  moyenne  de  Bruxelles  fut  encore  plus  élevée,  d'aprb  les 
observations  de  M.  Quéte!et,  et  s'éleva  à  2l%l. 


ÊTES    MÉMORABLES.  389 

Les  maxima  de  cette  année  se  présentent  dans  Tordre  suivant: 

Toulouse,  le  7  juillet 40^0 

Quimper,  le  19  juin 38  0 

Rouen,  le  5  juillet * 36  8 

Paris,  le  5  juillet •  •  36  5 

Orange,  le  13  juillet 36  5 

Angers,  le  29  juillet 35  0 

Mets,  le  l*'  août.  .4 Zk  8 

Des  accidents  ont  été  signalés  en  Bretagne.  A  la  foire  de  Pont-de-Groix,  plu- 
sieurs personnes  ont  eu  des  syncopes  occasionnées  par  la  chaleur  ;  à  Beuzec,  une 
petite  fille,  laissée  imprudemment  exposée  au  soleil,  est  morte  en  quelques  mi* 
nutes.  La  température  de  juin  fut  également  excessive  à  Toulouse,  Toulon  et  Bor- 
deaux. Dans  les  Landes,  on  obtint  une  seconde  récolte  de  seigle.  Aux  environs  de 
Niort,  au  commencement  de  juillet,  trois  laboureurs  expirèrent  sur  leur  sillon. 

Les  vendanges  s^ouvrirent,  en  Bourgogne,  ?e  14  septembre  :  on  n^obtint  qu^une 
demi-récolte,  mais  de  qualité  très-supérieure.  La  récolte  des  céréales  fut  également 
très-médiocre. 

1849.  —  On  éprouva  des  chaleurs  très-fortes  dans  le  midi,  et  le  maximum 
d^Orange  est  la  température  à  Tombre  la  plus  élevée  qui  ait  été  encore  éprouvée 
en  France. 

Voici  le  tableau  des  températures  les  plus  hautes  : 

Orange,  le  9  juillet 41H 

Toulouse,  le  23  juin • 37  6 

Bordeaux,  le  7  juillet 34  6 

Gand 34  4 

Metz,  le  8  juillet 33  6 

1852.  —  L*été  a  été  remarquable  en  Russie,  en  Angleterre,  en  Hollande,  en  ;>ei  • 
gique,  en  France.  On  compte,  pour  Paris  : 

Chaleur  forte 30  jours 

—  très-forte , .      6    — 

—  extraordinaire 1    — 

La  moyenne  estivale  fut,  à  Paris,  de  19^,33,  de  1  degré  plus  élevée  que  la 
moyenne  générale.  La  moyenne  de  juillet  fut  de  22^,5,  de  3  degrés  plus  forte 
qae  la  moyenne  de  ce  mois  ;  on  éprouva  une  succession  insolite  de  chaleurs  vives  : 
le  9  juillet,  31*,1  ;  le  10,  33«,5  ;  le  11,  31%0  ;  le  12,  32%5;  le  13,  33«,8;  le  14,  34^2; 
lel5,34%2;le  16,35V. 

Les  plus  hautes  températures  se  sont  ainsi  distribuées  en  Europe  : 

Constantinople ,  le  27  juillet 38®  5 

Rouen,  le  5  juillet 36  1 

Versailles,  le  16  juillet 35  7 

Orange,  le  25  août 35  3 

Dunkerque,  le  7  juillet 35  7 

Paris,  le  16  juillet 35  1 

Verviers,  le  18  juillet 35  1 

Londres,  le  12  juillet 35  0 

A  Amsterdam,  un  thermomètre  exposé  à  la  réverbération  monta,  le  12  juillet, 
^  39*,0.  A  Alphen,  près  de  Leyde,  deux  paysans,  asphyxiés  par  la  chaleur,  furent 


39a  L'ÉTÉ* 

trouvés  morts  dans  un  champ;  à  Alkenaer,  un  chauffeur  de  machine  à  Tapeur  fiit 
frappé  d'aliénation  mentale,  après  une  congestion  produite  par  rinsolatioo.  Dans  le 
centre  de  la  France,  le  thermomètre  resta. plus  de  dix  jours  au-dessus  de3(f. 
Beaucoup  d'animaux  domestiques  succombèrent  au  travail.  A  Madrid,  on  souffrit 
beaucoup  de  la  chaleur.  A  Thouroutte,  en  Belgique,  le  11  août,  on  vit  tomber  une 
grêle  désastreuse.  Beaucoup  de  grêlons  pesaient  75  grammes  et  avaient  de  7  à 
8  centimètres  de  diamètre. 

En  France,  la  moisson  eut  lieu  généralement  un  peu  après  la  mi-juillet,  et  fut 
satisfaisante  pour  la  quantité.  En  revanche,  la  vendange  ne  commença  que  d)ns 
les  premiers  jours  d'octobre  ;  la  récolte  du  vin  se  montra  faible  dans  beaucoup  de 
vignobles  et  de  mauvaise  qualité. 

1857.  —  L'été  de  1857  fut  plus  chaud  que  la  moyenne  en  France,  et  présente 
presque  partout  des  chaleurs  intenses  en  juillet  et  août.  La  moyenne  estivale  fut, 
d'après  les  observations  de  l'Observatoire  de  Paris,  de  19<',38. 

Voici  les  plus  hautes  températures  observées  : 

Montpellier,  le  29  juillet 38^6 

Orange,  le  18  juillet 38  3 

Les  Mesneux,  le  4  août 37  0 

Toulouse,  le  27  juillet 36  8 

Clermont,  les  14  et  15  juillet,  et  le  3  août.  36  8 

Blois ,  en  août 36  5 

Paris,  le  k  août 36  2 

Metz 35  6 

Il  y  a  eu  trois  courants  distincts  de  chaleurs  estivales.  Le  premier  passe  le 
27  juin  sur  les  stations  les  plus  élevées  et  sur  les  plus  méridionales  de  la  France, 
et  parvient,  le  28,  à  notre  frontière  septentrionale  ;  le  second  parcourt  le  nord* 
ouest  du  14  au  16  juillet;  le  troisième,  et  le  plus  intense,  à  marche  lente  et  suc- 
cessive ,  s*étend  du  midi  au  nord  dans  l'intervalle  compris  entre  le  27  juillet  et 
le  4  août. 

Cet  été  fut  d'une  sécheresse  extraordinaire  dans  la  plus  grande  partie  de  la 
France;  heureusement,  dans  le  milieu  d'août,  il  tomba,  sur  un  grand  nombre  de 
points,  de  petites  pluies  bienfaisantes.  La  Seine,  à  Paris,  est  restée  au-dessous  de 
zéro  de  l'échelle  du  pont  de  la  Toumelle  pendant  plusieurs  jours,  en  juillet,  août 
et  septembre.  En  Bourgogne,  on  a  commencé  à  vendanger  le  16  septembre,  et  la 
récolte  a  été  passable  en  quantité  et  bonne  en  qualité.  Les  céréales  ont  offert,  en 
général,  une  bonne  moyenne. 

1858.  —  Cet  été  est  signalé  par  une  grande  sécheresse  et  des  chaleurs  prolon- 
gées, plutôt  qu'intenses,  dans  l'Angleterre,  la  Belgique,  le  centre  de  la  France, 
une  partie  du  midi  et  de  l'Algérie.  Il  a  été  moins  chaud  dans  le  nord  que  celai  de 
1857  et  plus  chaud  dans  le  midi. 

Les  chaleurs  les  plus  remarquables  se  sont  produites,  en  France,  du  13  au 
20  juin;  elles  se  sont  fait  sentir  le  13  sur  les  stations  élevées,  ont  atteint  leur 
maiimum  le  15  dans  un  grand  nombre  de  points,  depuis  Lille  jusqu'à  Bordeaux, 
et  du  19  au  20,  ont  acquis  une  intensité  extrême  dans  les  alentours  de  Montpellier. 
Du  \k  au  16  juillet  et  du  12  au  18  août,  il  s'est  encore  produit  des  maxima  élevés, 
quoique  moins  forts  que  ceux  de  juin,  à  l'exception  du  Var,  de  Vaucluse  et  de  la 
Haute-Garonne,  qui  ont  eu  leur  plus  haute  température  en  juillet.  Voici  le  tableau 
de  la  répartition  des  maxima  extrêmes  : 

Montpellier,  le  20  juin 33^ 


£t£s  Mémorables.  39r 

Ortnye,  le  19  juillet 38«3 

Yendôme,  le  15  juin 36  l 

Tours,  juin 3(5  0 

Clermont •  • 35  8 

Lille,  le  15  juin 35  5 

Londres,  le  16  juin 34  9 

Paris,  le  3  juin 32  0 

La  sécheresse,  désastreuse  pour  Télève  du  bétail,  a  été  très-grande  dans  presque 
toute  la  France  pendant  le  printemps  et  la  moitié  de  Tété  ;  durant  le  mois  de 
juin,  le  ciel  a  été  d'une  pureté  remarquable  ;  mais  de  petites  pluies  en  juillet  et 
des  orages  nombreux  en  août  ont  atténué  en  partie,  pour  le  nord,  Faridité  des 
prairies  causée  par  un  manque  d'eau  remontant  à  Tannée  précédente.  La  moisson 
terminée  le  l*'  juillet  dans  une  grande  partie  du  midi,  et  le  l^'  août  dans  le  nord, 
a  donné  une  récolte  moyenne  pour  la  quantité ,  assez  belle  pour  la  qualité.  Les 
vendanges,  commencées  en  Bourgogne  le  18  septembre,  ont  donné  une  récolte 
remarquable,  tant  pour  la  quantité  que  pour  la  qualité. 

Parmi  les  dernières  années,  nous  devons  signaler  les  étés  de  1865  et  1868 
comme  ayant  été  marqués  par  une  longue  série  de  chaudes  journées.  Les  con- 
ditions du  premier  surtout  ont  été,  comme  chacun  sait,  des  plus  favorables  à 
la  Tîgne. 

1865.  —  Les  températures  moyennes  mensuelles,  observées  à  TObservatoire  de 
Paris,  ont  été  les  suivantes  : 

Janvier 3*»56                  Juillet 19*85 

Février 2  30                  Août 17  72 

Mars 2  21                  Septembre. 19  22 

Avril 15  80                  Octobre 12  19 

Msd 16  27                  Novembre 7  97 

Juin 17  88                  Décembre 2  29 

La  chaleur  extrême  à  Paris  a  été  de  33^,3  le  6  juillet.  La  moyenne  des  trois  mois 
d*élé  est  del8%5.  En  ajoutant  septembre,  la  moyenne  des  quatre  mois  est  del8*,6, 
durée  rare.  La  moyenne  de  Tannée  est  11^,44,  et  dépasse  par  conséquent  la  moyenne 
ordinaire  de  0^,66. 

Le  mois  de  janvier  a  été  relativement  chaud.  En  avril,  à  partir  du  4,  le  temps  a 
été  exceptionnellement  beau  et  le  thermomètre  très-élevé,  car,  dès  le  8,  la  tempé- 
rature était  celle  de  juin.  En  mai  et  juin ,  le  thermomètre  s'est  encore  maintenu 
au-dessus  de  la  normale.  Juillet  et  août  ont  été  froids.  En  septembre,  la  tempe» 
rature  s*élève  plus  haut  qu'en  août.  Octobre  et  novembre  sont  chauds. 

Les  plus  hautes  températures  observées  en  France  ont  été  : 

Nîmes,  le  5  juillet 37*9 

Nice,  le  1 0  juillet 35  3 

Perpignan,  le  4  juillet 35  2 

Aix,  le  28  août 34  7 

Montpellier,  le  26  juillet 34  0 

IgM.  ^  Les  températures  moyennes  mensuelles  observées  à  TObservatoire  de 
Paris  ont  été  les  suivantes  : 

Janvier 0*0  Avril 10*5 

Février 5  4  Mai 17  9 

Mars 7  0  Juin 18 


Juillet ai'S  Octobre lO*  5 

Aoat 18  7  Novembre ^9 

Septembre 17  6  Décembre 8  G 

La  température  maximum,  à  Paris,  a  été  de  34  degrés  le  33  juillet,  k  l'Obcw- 
vatoire.  La  moyenue  des  trois  mois  d'été  est  de  19*,%.  Cet  été  fait  époque  duii 
les  annales  de  la  météorologie  par  son  éléTation  thennométrique,  et  son  ensem- 
ble de  circonstances  favorables  aux  récoltes  sous  le  double  rapport  de  la  qou- 
tité  et  de  la  qualité.  La  moyenne  des  températures  de  mai,  juin  et  juillet  atteignit 
un  chiffre  singulièrement  élevé  dans  le  Midi.  Ainsi,  &  Tours,  la  moyenne  de  nui 
est  18',4  ;  celle  de  juin,  19',8  ;  celle  de  juillet,  2l»,8, 

Les  plus  hautes  températures  observées  en  France  ont  été  : 

Nîmes,  le  20  juillet «•* 

Perpignan,  le  25  juillet 37  3 

Draguignan,  le  24  juillet 36  9 

lifontaut>aD.  le  20  juillet 36  7 

Toulouse,  le  19  juillet 35  0 

Montpellier,  le  20  juillet 3%  0 

Aix,  le  20  juillet 34  0 

Le  thermomètre  était  monté  plus  haut  en  1859,  sans  donner  une  telle  mojennt. 
Celle-ci  a  élé  due  moins  à  la  hauteur  des  maxima  diurnes  qu'à  celle  des  mininu 
nocturnes.  En  elTet,  malgré  la  sérénité  presque  constante  des  nuits,  te  re- 
froidissement causé  par  le  rayonnement  nocturne  n'a  jamais  été  trts-marqnè. 
Presque  toujours,  peu  avant  le  lever  du  soleil,  une  bmme  légère,  indice  d'un  état 
hygrométrique  assez  élevé,  venait  recouvrir  le  sol,  humecter  les  plantes  et  tem- 
pérer les  effets  de  la  vive  insolation  des  jours.  La  vapeur  d'eau  s'oppose  au  rayon- 
nement de  la  chaleur  obscure  ;  l'air  qui  reposait  sur  nos  contrées,  et  dont  l'état 
hygrométrique  assez  élevé  augmentait  la  transparence  pour  la  lumière  stellaire, 
entravait  las  effets  du  rayonnement  nocturne,  si  énergique  même  dans  les  régions 
tropicales,  quand  il  s'exerce  i  travers  un  air  dépouillé  d'humidilé. 

Cet  été  remarquable  a  influé  sur  la  température  à  1  mètre  de  profondeur. 
Pendant  les  étés  de  1361,  65,  66  et  67,  la  chaleur  k  1  mèlre  avait  été  marquée  ptr 
1VSS9,  14»,66,  14»,03et  I4»,17.  En  1868,  cette  chaleur  a  été  de  15»,90,  presque  16*. 

Tels  sont  les  étés  mémorables  de  ce  siècle. 

Voici  maintenant  les  plus  hautes  températures  de  Tair  {à 
l'uinbie  et  au  nord_'  observées  en  France  depuis  qu'on  les  constate 
scient ifiquement  par  le  thermomètre.  J'ai  relevé  toutes  celles  qui 
ont  atteint  au  moins  37*,  et  je  n'ai  relevé  que  celles-là,  excepté  pour 
Paris  oîi  il  y  a  plusieurs  comparaisons.  Les  villes  sont  inscriles 
ici  en  allant  du  nord  au  sud. 


Vaint-Omer 

Cambrai  .. 

...      50*45' 

0*5' 

0  54 

1  15 
1  3T 
3  90 

de  la  att. 

23- 
54 
39 
85 
183 

10  août  1777        37*5 

1^*Me<neux.... 
MfU 

...     49  13 
...     49    7 

4  août  1S57       37  i 
4  août  1781        38  1 

PLUS    HAUTES    TEMPÉRATURES    OBSERVÉES.    393 


Lieux. 


Latiiade. 


Montmorency 49*  0 


Paris 48  50 


Hagueneau 48  48 

Nancy 48  42 

Chartres 48  27 

Quimper 48    0 

Montargis 48    0 

Angers 47  28 

Tours 47  24 

Nantes 47  13 

Chinon 47  10 

Seurre  ^Côto-d'Or)..  47    1 

Nozeroy 46  47 

Luçon 46  27 

La  Rochelle 46    9 

Saint- Jean  d^Angély.  45  57 

Limoges 45  50 

Valence 44  56 

Bordeaux 44  50 

Joyeuse  (Ardèche)...  44  32 

Agen 44  12 

Orange 44    8 

Avignon 43  57N 

Nimes 43  51 

Manosque 43  49 

Arles 43  41 

Toulouse 43  37 

Montpellier 43  37 

Béziers 43  SI 

Sorèze 43  19 

Pau 43  18 

Perpignan 41  42 


Elévalibn 

. 

Longiiade. 

ao-dessoi 

Dates. 

Maiima 

de  la  mer. 

i 

sitrémet 

0»   2 

143» 

18  août  1800 

37*0 

/ 

26  août  1765 

40  0 

j 

14  août  1773 

39  4 

l 

19  août  1763 

1 

5  et  6  août  1705 

39  0 

1 

16  juillet  1782 

38  7 

0     0 

65    I 

8  juillet  1793 

38  4 

10  juillet  1766 

37  8 

j 

18  août  1842 

37  2 

f 

31  juillet  1803 

36  7 

1 

5  juillet  1846 

36  5 

l 

19  juillet  1825 

36  3 

\ 

4  août  1857 

36  2 

5  25 

134 

16  juiUet  1782 

39  4 

3  51 

200 

'    26  juillet  1782 

37  6 

0  51 

158 

16  juiUet  1793 

38  1 

6  26 

6 

19  juin  1846 

38  0 

0  23 

116 

1777  et  1778 

37  5 

2  54 

47 

17  juiUet  1784 

38  0 

1  39 

55 

août  1840 

38  0 

3  53 

44 

18  août  1800 

38  8 

2    6 

82 

21  juillet  1783 

38  1 

2  48 

150 

6  juillet  1783 

39  0 

3  42 

150 

juillet  1787 

37  5 

3  30 

81 

21  juillet  1777 

38  8 

3  30 

25 

4  et  5  juillet  1836 

39  0 

2  52 

24 

juUlet  1787 

37  5 

1     5 

287       23,  24,  25  juillet  1800 

37  5 

2  33 

128 

11  juillet  1793 

40  0 

2  55 

18 

6  août  1800 

38  8 

2    0 

147 

23  juin  1822 

37  3 

1  43 

43 

4  juillet  1842 

37  0 

2  28 

• 

46 

9  juillet  1849 

41  4 

2  28 

36    1 

14  août  1802 

38  1 

16  août  1803 

^#\#     * 

2     1 

114 

20  juillet  1868 

41  4 

3  35 

400 

18  juillet  1782 

38  8 

2  18 

17 

20  août  1806 

37  5 

0  54 

198     1 

30  et  31  juillet  1753 

37  7 

7  juillet  1846 

40  0 

1  32 

30 

29  juillet  1857 

38  6 

0  52 

77 

juillet  1847 

37  0 

0  13 

500 

12  juillet  1824 

37  5 

2  43 

205 

4  août  1838 

38  8 

0  34 

42 

29  juillet  1857 

38  6 

Les  plus  fortes  chaleurs  que  Ton  ait  ressenties  &  Tombre  et  au  nord  s'élèvent 
à  %1*,4  pour  la  France  (Orange,  le  9  juillet  1849,  et  Ntmes,  le  20  juillet  1868)  ;  à  35*,6 
pour  les  Iles  Britanniques  ;  à  38^,8  pour  la  Hollande  et  la  Belgique  ;  à  37^,5  pour 
le  Danemark,  la  Suède  et  la  Norvège;  à  38^,8  pour  la  Russie;  à  39^,4  pour  TAlle- 
magne;  à  40^,6  pour  la  Grèce;  à  40*  pour  Tltalie;  à  39®  pour  TEspagne  et  le  For- 


39b  L'ÉTÉ.  —  PLUS    HAUTES    CHALEURS 

tugal.  Quant  aux  contrées  qui  n'appartiennent  pas  à  l'Eunipe,  les  tempénhirej 
les  plus  hautes  obscnrées  sur  un  thermomètre  à  l'ombre  ont  été,  d'après  Ango  : 

A  Tunis,  de kk*l 

A  Manille,  de *5  3 

En  Nubie,  de ' %B  3 

AAin-Diie  (Égypt«),  de 46  7 

AEsné  [Afrique),  de 47  4 

A  Bagdad  (Asie],  de. 48  9 

Près  de  Suei,  expédiUon  française  d'Egypte,  de.  53  & 

Près  du  port  Macquarie  [Archipel),  de 53  9 

Près  de  Syène  (Afrique),  do 54  0 

A  M ursouli  (Afrique],  de 56  9 

Ce  sont  là  les  mazima  des  températures  de  l'air,  prises  à  l'ombre  par  consé- 
quent. L'action  directe  du  soleil  est  beaucoup  plus  considérable.  Pour  n'en  choisir 
que  quelques  types,  le  thermomètre  exposé  au  soleil  s'élève  jusqu'à  63  degrts  t 
Pari^.  M .  Duveyrier  Ta  obsèrré  à  67*,7  dans  le  pays  des  Touaregs.  Dans  iod  Toyigt 
en  Abyssinie,  M.  d'Abbadie  a  observé,  dans  des  vallées  qui  étaient  de  Téritables 
fournaises,  70*  à  la  surface  du  sol,  et  les  colonels  d'état-major  Ferret  et  Galiaier, 
jusqu'à  75"!  (Voy.  le  chap.  Vil,  Climait.) 

Une  dernière  remarque  à  propos  de  toutes  ces  données. 

Les  météorologistes  ont  l'habitude  de  constater  la  température  de  l'air  à  I'od- 
bre,  et  non  ta  température  au  soleil.  Ce  n'est  pas  suffisant.  L'influence  du  Soleil 
sur  la  nature  doit  être  mesurée  entièrement,  et  non  pas  à  moitié.  Les  plantes 
n'ayant  pas  l'habitude  de  porter  des  parasols,  reçoivent  directement  et  sans  cor- 
rection les  rayons  du  Soleil.  Les  extrêmes  de  température  doivent  donc  être  pris 
entre  les  températures  glaciales  observées  sans  abri  du  vent  et  aussi  bas  qu'eUn 
peuvent  descendre  en  réalité,  et  les  températures  torrides  observées  également 
telles  qu'elles  existent  en  plein  soleil  d'été. 

D'ailleurs,  un  thermomètre  à  l'ombre  peut  donner  toutes  les  températures  ima- 
ginables, suivant  le  vent  auquel  il  est  exposé,  le  rayonnement  du  sol  ou  des  édi- 
fices, et  mille  causes  qui  en  certaines  circonstances  peuvent  presque  l'élever  jus- 
qu'à la  température  qu'il  acquierrait  en  plein  soleil  en  rase  campagne.  Ce  n'est 
donc  pas  là  l'influence  exacte  du  soleil,  quoique  ce  soit  la  têmpéralure  de  Tair.  Il 
eU  étonnant  qu'on  n'ait  pas  pris  soin  de  faire  .en  même  temps  des  mesures  coin- 
p'iralives  permanentes,  en  toute  saison,  au  soleil  et  à  l'ombre.  Comme  la  chaleur 
absorbée  par  les  dilTérents  corps  est  d'ailleurs  très-variable  elle-même,  on  pour- 
rait, pour  a;  rapprocher  de  la  coodition  des  plantes,  colorier  en  vert  l'un  des  Iber- 
Tnnmtlres  au  soleil. 

Ile  telles  constatations  auraient  leur  importance  en  météorologie.  On  les  t 
inscrites  avec  raison  au  programme  du  nouvel  Observatoire  de  Montsojris. 

Deraot  de  pareilles  élévations  de  température,  oa  peut  se  de* 
mander  jusqu'à  quel  point  l'or^oisme  humain  peut  apporter  une 
résistauce  qui  oe  le  mette  pas  en  danger  de  mort  immédiate.  U 
température  moyenne  du  corps  humain  est  de  36  degrés  et  demi  (on 
l'ublient  facilement  en  plaçant  la  boule  d'un  thermomètre  sous  U 
langue,  et  elle  est  aussi  exacte  qu'en  faisant  une  incision  dans 
If  corps).  Celle  des  oiseaux  est  plus  élevée,  et  atteint  44  d^trts 
dan»  certaines   espèces.  Celle    des  poissons  est    la  plus  basse, 


SUPPORTÉES    PAR    L'HOMME.  395 

et  descend  jusqu'à  14  degrés.  Les  êtres  vivants  semblent  se  sous- 
traire aux  lois  générales  de  la  chaleur^  en  ce  qu'ils  ne  sont  pres- 
que jamais  à  la  température  ambiante. 

Il  y  a  sur  la  terre  un  grand  nombre  de  lieux  habités  dans  les- 
quels le  thermomètre  à  Tombreet  à  Texposition  du  nord  s*élève  à 
plusieurs  degrés  au-dessus  de  la  température  du  sang.  C'est  donc  à 
tort  qu'on  supposait  anciennement  que  Thorome  était  suffoqué  dès 
qu'il  se  trouvait  dans  une  atmosphère  plus  chaude  que  son  corps. 
Il  n'existe  aucune  expérience  d'où  l'on  puisse  déduire  quel  est 
le  dernier  terme  d'une  température  habituelle  que  nous  puissions 
supporter;  on  sait  seulement  que  ce  terme  est  extraordinairement 
élevé  quand  l'épreuve  ne  dure  qu'un  petit  nombre  de  minutes. 

Tîllet  rapporte,  dans  les  Mémoîra  de  P Académie  pour  1764,  que  les  filles  de 
senrice  attachées  au  four  banal  de  La  Rochefoucauld  restaient  habituellement  dix 
minutes  dans  ce  four,  sans  trop  souffrir,  quand  la  température  y  était  de  132® 
centigrades ,  c'est-à-dire  supérieure  de  32®  à  la  température  de  Teau  bouillante. 
Au  moment  d'une  des  expériences,  il  y  ayait  autour  de  la  fille  de  service  des 
pommes  et  de  la  viande  de  boucherie  qui  cuisaient. 

En  1774,  Fordyce,  Banks,  Solander,  Blagden,  Dundas,  Home,  Nooth,  lord 
Seaforth  et  le  capitaine  Phipps  entrèrent  dans  une  chambre  où  la  température  était 
de  128*,  et  y  restèrent  huit  minutes.  Leur  température  naturelle  s'accrut  légère- 
ment. Dans  la  même  chambre,  à  côté  des  observateurs,  des  œufs  devinrent  durs, 
an  bifteck  cuisit  et  Teau  entra  en  ébullition. 

On  a  TU  à  Paris,  en  1828,  un  homme  entrer  dans  un  four  d'un  mètre  de  hau- 
teur, et  dans  lequel  un  thermomètre  placé  vers  la  partie  supérieure  marquait 
137®;  il  y  resta  cinq  minutes  ;  il  était  couvert  d'abord  d'un  léger  vêtement  de 
colon,  ensuite  d'un  vêtement  de  laine  rouge,  épais,  doublé  de  toile,  et  par-dessus 
d'une  sorte  de  carrick  en  laine  blanche  également  doublé;  il  portait  sur  la  tête  un 
capuchon  de  pénitent  en  laine  blanche  doublée.  (Arago,  VIII,  p.  ôU.) 

On  peut  endurer  avec  la  main  une  température 

De  47® 0  dans  le  mercure;  De  54® 0  dans  l'huile; 

De  50  5  dans  l'eau  ;  Et  de  54  5  dans  l'alcool. 

On  s'est  assuré,  par  expérience,  que  quelques  personnes  boivent  habituellement 
le  café  à  la  température  de  55®  centigrades. 

Newton  a  donné  42®  centigrades  comme  la  plus  forte  chaleur  d'un  bain  d'eau 
oîi  l'on  puisse  tenir  la  main  en  la  remuant.  Il  s'assura  que  si  la  main  reste  immo- 
bile, on  peut  aller  à  8®  au  delà,  ou  à  50®  centigrades. 

Le  médecin  Carrère  rapporte  qu'un  homme  robuste  ne  put  pas  rester  plus  de 
trois  minutes  dans  un  bain  d'eau  thermale  du  Roussillon,  dont  la  température 
était  de  50®  centigrades. 

Le  docteur  Berger  fixe  à  42®  centigrades  la  chaleur  d'un  bain  d'eau  pure,  qu'on 
ne  peut  endurer  sans  en  être  incommodé ,  sans  que  le  pouls  s'accélère  d'une  ma- 
nière inquiétante. 

Cependant  et  comme  bouquet  de  ces  tours  de  force,  le  maréchal  Marmont,  duc 
de  Raguse,  certifia  à  Arago  qu'il  avait  vu  à  Broussa,  en  compagnie  d'un  médecin 
autrichien,  le  docteur  Jeng,  un  Turc  se  baigner  dans  un  bain  d'eau  de  78®  ! 


CHAPITRE  VI. 

L'AUTOMNE. —  L'HIVER. 

LA  TERRE  VÉGÉTALE.  —  PAYSAGES  d'hIVER.  —  LE   FROID.  —  LA  NEIGE. 
LA   GLACE,   —  LE     GIVRE,     LE     GRÉSIL,      ETC. 

LES  HIVERS  UÉK0RABLE3.  —  LES  PLUS  BASSES  TEMPÉRATURES  OBSERVEES. 


Auguste  Comte  avait  émis  l'idée  de  réunir  toutes  les  forces  dont 
le  genre  humain  peut  disposer,  et  d'essayer  de  redresser  l'axe  du 
monde.  Milton  raconte  qu'avant  la  faute  d'Adam  (et  d'Eve}  l'aie 
de  rotation  du  globe  était  perpendiculaire  sur  l'écliptique,  si  bien 
qu'il  n'y  avait  pas  de  saisons^  et  que  la  Terre  jouissait  d'uD  prin- 
temps perpétuel;  mais  qu'après  la  pomme  Jéhovah  se  fâcha  et 
donna  un  coup  de  pied  à  notre  pauvre  planète  qui,  depuis  ce 
temps-là  pirouette  gauchement  et  subit  tour  à  tour  les  ardeurs  de 
l'été  ot  les  rigueurs  de  l'hiver.  Sans  doute,  si  la  Terre  n'avait  pas  ces 
saisons  si  disparates,  qui  donnent  à  l'intelligence  humaine  une  si 
mauvaise  hospitalité,  l'ot^anisation  de  la  nature  animée  aurait  été 
faite  par  Jes  forces  moins  rudes,  et  nous  jouirions  d'un  état  har- 
monique |)lu3  uniforme.  Ce  serait  une  condition  d'habitabilité  su- 
périeure à  la  nôtre.  Mais  l'axe  est  incliné  I  et  il  l'a  toujours  été,  et 
il  le  sera  toujours,  de  sorte  qu'il  n'y  a  pas  eu,  et  qu'il  n'y  aura 
pas  vraiment  d'âge  d'or  sur  celte  terre.  Par  suite  de  cette  inclinai 
son.  los  organismes  végétaux  et  animaux  ont  été  successivement 
consltiiH's  pour  vivre  dans  le  milieu  ambiant,  moins  délicats, 
moins  i^ensibles,  moins  élevés  qu'ils  ne  l'eussent  été  dans  une 
condition  supérieure.  Mais  tels  qu'ils  sont,  ils  se  trouvent  par  leur 
nature  même  en  correspondance  avec  le  régime  terrestre,  de  telle 


L'AUTOMNE.  397 

sorte  que  si  tout  d'un  coup  Taxe  venait  à  se  redresser^  le  prin- 
temps perpétuel  que  nous  aurions  en  perspective  serait  funeste 
pour  la  vie  attribuée  à  la  Terre^  et  que  nous  regretterions  fort  nos 
anciennes  saisons  et  même  nos  hivers. 

En  effets  l'automne  et  l'hiver  ne  sont  pas  moins  indispensables 
à  la  marche  de  la  vie  terrestre  que  le  printemps  et  Tété.  Âpres 
nous  avoir  donné  ses  fleurs  et  ses  fruits^  la  Terre  réclame  le  repos, 
le  calme^  le  silence^  et  son  sein  n'est  intarissable  que  sous  la 
condition  d'être  régénéré  périodiquement.  L'automne  est  la  sai- 
son de  passage  entre  la  chaleur  et  le  froid^  passage  qui  tout  en 
s'opérant  graduellement  suivant  l'inclinaison  croissante  de  notre 
horizon  jusqu'au  solstice  d'hiver  est  toutefois  traversé  par  des 
chocs  météorologiques  provenant  des  bourrasques^  des  vents^  des 
glaces  formées  sous  les  hautes  latitudes^  de  variations  qui  en 
déGnitive  constituent  les  conditions  de  la  vie  de  la  planète.  A  l'é- 
poque de  l'inclinaison  la  plus  oblique  du  soleil  et  des  jours  les 
plus  courts^  la  Terre^  de  plus  en  plus  refroidie^  semble  tomber 
lentement  dans  les  glaces  de  la  moil.  Mais  la  surface  seule  subit 
le  dépouillement  et  cette  dispersion  glaciale  :  nous  avons  vu  qu'à 
quelques  mètres  de  profondeur  l'hiver  est  l'époque  la  plus  chaude^ 
et  que  plus  bas  la  couche  terrestre  jouit  d'une  température  uni- 
forme^ égale  à  la  moyenne  du  lieu. 

Fructidor^  vendémiaire^  brumaire  nous  présentent  la  nature  sous 
son  aspect  sérieux  et  sévère.  La  verdure  uniforme  du  printemps  et 
de  l'été  a  fait  place  à  la  diversité  des  nuances  qui  précède  la  chute 
des  feuilles.  Les  paysages  sont  plus  modelés^  les  tons  des  nuages 
comme  ceux  des  bois  sont  plus  chauds  et  plus  fixes^  comme  si^ 
avant  de  s'éteindre^  la  nature  voulait  affirmer  aux  yeux  de 
l'homme  sa  grandeur  et  son  éternité.  On  n'entend  plus  les  joyeu- 
ses chansons  de  l'oiseau  bâtissant  son  nid  dans  les  buissons  et  sur 
les  branches;  on  ne  respire  plus  les  parfums  légers  et  délicats  des 
fleurs  de  mai;  c'est  une  époque  solennelle  qui  s'annonce  dans 
l'Atmosphère,  car  la  Terre  en  s'inclinant  de  plus  en  plus  sous  les 
rayons  du  Soleil  semble  rentrer  en  elle-même  et  se  recueillir  dans 
le  sentiment  de  son  individualité  personnelle.  Les  broderies  végétales 
de  la  lumière  et  de  la  chaleur  se  dissolvent  et  tombent^  le  vent  souf- 
fle et  emporte  les  feuilles^  les  fruits  sont  cueillis^  depuis  les  pro- 
duits du  veiner  créé  par  la  civilisation  jusqu'à  ceux  de  la  vigne  : 
Pomone  a  remplacé  Cérès  et  Flore^  et  l'industrie  humaine  affirme 
chaque  année  son  œuvre  la  plus  ancienne  et  la  plus  constante  en 
appelant  l'homme  dans  les  habitations  confortables  sous  lesquelles 


L'AUTOMNE, 

intempéries  de  rautomne  et  de  Thiver^  et  peut 
3  rude  époque  au  milieu  des  travaux  de lesprît 
38  grâce  à  Tinvention  de  Timprimerie;  au  iailiea 
ons  de  l'intérieur  et  de  la  fraternité  des  âmes 
Yimaire,  pluviôse,  nivôse  exercent  une  concen- 
ur  le  moral  de  Thomme  bien  différente  de  Tex- 
lumineuses  et  chaudes  journées  du  printemps 
^s  sur  la  nature  terrestre,  nous  subissons  sou- 
}on  influence  variable,  laquelle  devrait  toujours 
^antage  si  nous  menions  une  vie  intellectuelle 
iiaque  saison  peut  donner  à  Tesprit  comme  au 
*e  variation  d'activité,  et  malgré  les  23  degrés 
'axe,  cette  planète  pourrait  être  d'un    séjour 
étions  quelque  peu  spirituels.  Mais  non  :  au  lieu 
iment  calmes  et  heureux,  nous  passons  notre 
e  à  nous  battre   mutuellement,  par  toutes  les 
s,  depuis  les  propos  de  l'envie  et  de  la  jalousie 
;u  canon  des  guerres  internationales  et  civiles, 
comment  l'obliquité  croissante  des  rayons  solai- 
oidissement  de  notre  hémisphère  et  forme  les 
et  d'hiver.  Nous  verrons  plus  loin  comment  les 
r  office  à  celui  de  la  chaleur  et  du  vent  pour 
3t  la  rendre  propre  à  la  végétation.  La  terre  vé- 
)mme  les  terrains  géologiques,  un  simple  prô- 
nerai :  elle  doit  au  contraire  son  existence  au 
ique.  L'humus  qui  constitue   l'élément  fonda- 
sable  de  la  terre  végétale  est  un  produit  de  la 
ne  combinaison  de  carbone,  d'hydrogène,  d'à- 
telle  qu*elle  ne  peut  pas  être  produite  par  les 
non  organisée,  parce  que  dans  la  nature  morte 
Rallient  que  par  la  combinaison  simple  de  deux 
non   toutes  ensemble,  comme  cela  a  lieu  ici 
l.  Chimie  agricole,  I,  p.  371);  à  ces  substances 
Lumus,  il  s'en  joint  encore  quelques  autres  en 
i  :  du  phosphore,  du  soufre,  un  peu  de  terre  pro- 
[uelquefois  différents  sels.  Comme  l'humus  est 
la  vie,  de  même  aussi  il  en  est  la  condition.  Il 
e  aux  corps  organisés;  sans  lui  il  ne  saurait  y 
iduelle,  tout  au  moins  pour  les  animaux  et  les 
>arfisiit8  :  ainsi  la  mort  et  la  destruction  sont 
nenlation  et  à  la  reproduction  d'une  nouvelle 


L'AUTOMNE.  —  L'AIR    ET    LA    TERRE    VÉGÉTALE.   399 

vie.  A  l'exception  de  Teau^  c'est  la  seule  substance  qui  dans  le 
sol  fournisse  un  aliment  aux  plantes.  Nous  n*avons  qu'à  observer 
les  progrès  de  la  végétation  sur  les  rochers  nus  pour  étudier 
rhistoire  de  la  terre  arable  depuis  le  commencement  du  monde. 
D'abord  il  s'y  forme  des  lichens  et  des  mousses^  dans  la  décom- 
position desquels  des  plantes  plus  parfaites  trouvent  leur  nourri- 
ture. Celles-ci  à  leur  tour  augmentent  la  masse  du  terreau  par  leur 
putréfaction;  ainsi^  à  la  fin^  il  s'y  forme  une  couche  d'humus^ 
qui  peut  alimenter  les  arbres  les  plus  vigoureux. 

L'automne,  en  répandant  à  la  surface  de  la  Terre  les  dépouilles 
des  bois^  les  débris  de  la  végétation  dont  les  coteaux  et  les  plai- 
nes étaient  enrichis  aux  beaux  jours  du  soleil^  et  en  arrosant  le 
sol  par  ses  pluies  multipliées;  l'hiver,  en  ensevelissant  les  cam- 
pagnes endormies  sous  son  immense  couverture  de  neige,  prépa- 
rent l'un  et  i*autre  les  conditions  de  la  vie  nouvelle  qui  doit  res- 
susciter au  printemps.  Sans  l'air  les  plantes  ne  respireraient  pas  et 
ne  sauraient  exister,  même  les  plus  inférieures.  Sans  l'air,  la  sur- 
face du  sol  ne  pourrait  recevoir  le  moindre  tapis  «de  mousse,  ni  le 
plus  léger  humus  végétal  :  la  terre  serait  partout  abrupte,  stérile 
et  dénudée.  Sans  l'air,  les  nuages  ne  sauraient  se  former,  ni  se 
tenir  suspendus  au-dessus  des  campagnes.  Sans  l'air,  il  n*y  aurait 
ni  pluies,  ni  eau,  ni  humidité,  ni  vent,  ni  circulation.  L'Atmo- 
sphère s'affirme,  de  quelque  côté  qu'on  l'étudié,  comme  la  condi- 
tion suprême  et  comme  l'organisatrice  permanente  de  la  double 
ne  végétale  et  animale  qui  fonctionne  sur  cette  planète.  Les  sai- 
sons modifient  constamment  le  sol  géologique  lui-même.   Pour 
l'observateur  peu  réfléchi,  il  semble  que  les  roches  et  les  sub- 
stances minérales  soient  absolument  indestructibles,  qu'elles  re- 
présentent pour  ainsi  dire  le  type  de  la  stabilité  et  de  la  durée. 
Mais  un  peu  d'attention  fait  voir  que  les  roches  se  détruisent 
sans  cesse,  et  que  toute  substance   minérale  exposée  à  l'air  et 
à  la  pluie  est  forcément  vouée  à  la  destruction.  L'air,  par  son  hu- 
midité^ son  acide  carbonique  et  son  oxygène,  exerce  sur  les  roches 
une  puissance  d'altération  vraiment  extraordinaire.  Aucun  rocher 
ne  résiste  à  son  influence  :  calcaire  et  basalte,  granit  et  porphyre, 
rien  n'est  à  l'abri  de  l'attaque  chimique  de  l'Atmosphère  et  de 
l'eau.  Ce  que  les  poëtes  et  les  rhéteurs  appellent  la  main  du  temps 
n'est  autre  chose  que  cette  action  chimique  s'exerçant  pendant  un 
long  intervalle.  Les  alternatives  de  chaleur  et  de  froid  sont  de 
puissants  auxiliaires  de  l'air  dans  cette  œuvre  de  destruction.  Le 
froid  brise  en  fragments^  par  suite  de  la  congélation  de  l'eau  qui 


400  L'AUTOMNE. 

les  a  pénétrées^  les  pierres  que  Taction  de  Fair  doit  ensuite  décom- 
poser :  c*est  une  division  mécanique  qui  prépare  et  facilite  une 
décomposition  chimique. 

Le  calcaire  grossier  retiré  des  terrains  tertiaires^  a\ec  lequel  on 
bâtit  les  maisons  de  Paris^  subit  une  désagrégation  lente^  qui  les 
fait  tomber  en  poussière.  Le  peuple  attribue  cette  altération  à  Tastre 
des  nuits;  il  dit  que  la  Lune  mange  les  pierres.  — Le  savant  hydrau- 
licien  Bélidor  fait  à  ce  propos  la  consolante  remarque  que  les 
actions  étant  réciproques  et  la  Terre  étant  bien  plus  grosse  que  la 
Lune^  elle  doit  lui  en  manger  bien  davantage  1 

Âinsi^  de  nos  jours  et  sous  nos  yeux^  Faction  combinée  de  Teau 
et  de  l'Atmosphère  produit^  en  agissant  sur  les  roches  qui  com- 
posent les  montagnes^  des  éboulements^  des  chutes  de  terrains^  etc., 
aussi  désastreux  quelquefois  que  les  tremblements  de  terre  ou  \^^ 
éruptions  volcaniques. 

Les  montagnes  se  détruisent  sans  cesse.  Le  froid  fend  et  divise 
les  roches^  Tair  les  décompose^  Teau  les  lave  et  les  emporte.  Cest 
un  nivellement  général  opéré  par  les  seules  forces  de  la  nature.  Si 
la  Terre  dure  assez  longtemps  et  n'a  plus  de  ces  secousses  qui 
laissent  des  reliefs  à  sa  surface^  les  montagnes  finiront  par  s'user, 
les  vallées  et  la  mer  par  s'exhausser;  si  bien  que^  comme  rien  ne 
se  perd^  l'eau  de  l'océan^  débordant  petit  à  petit,  occupera  à  la  tin 
toute  la  surface  du  globe,  avec  deux  cents  mètres  d'épaisseur  — 
couche  suffisante  pour  noyer  le  genre  humain  et  ses  œuvres. 

Ainsi  l'air,  soit  directement,  par  son  action  lente,  soit  par  1  in- 
termédiaire des  végétaux  et  des  animaux,  modifie  constamment  la 
surface  de  notre  planète.  Aujourd'hui  c'est  la  mince  couche  de 
terre  arable  qui  constitue  pour  nous  la  plus  grande  richesse  de  la 
terre.  Cette  couche  est  extrêmement  mince,  et  dans  la  plupart  des 
pays  n'atteint  guère  plus  d'un  pied  d'épaisseur.  La  culture  dépend 
à  la  fois  de  sa  composition  chimique,  de  l'engrais  par  lequel  on 
l'enrichit,  et  du  sous-sol  sur  lequel  elle  repose.  Ce  sous-sol  n  est 
pas  insignifiant,  car  suivant  qu'il  est  argileux,  sablonneux  ou  cal- 
caire la  pluie  agit  en  des  proportions  plus  ou  moins  favorables.  On 
peut  remarquer  facilement  la  mince  épaisseur  de  la  terre  végétale 
par  les  nombreuses  tranchées  que  l'industrie  des  chemins  de  fer 
a  opérées  un  peu  partout,  surtout  lorsque  ces  tranchées  sont  fiiites 
dans  la  craie  blanche  (comme  par  exemple  au  sud  de  Paris,  au  che- 
min de  fer  de  Sceaux,  de  Montsouris  à  Arcueil,  où  la  terre  grise  de 
la  surface  n'est  qu'un  tapis  de  quelques  décimètres  d'épaisseur  . 

Les  saisons^  dont  la  valeur  astronomique  est  due  à  la  transla- 


L'HIVER.  401 

lioQ  de  la  planète  inclinée  autour  du  Soleil  relativement  immobile^ 
et  dont  Tœuvre  météorologique  est  due  à  Texisteoce  et  à  la  nature 
de  TAtmosphère^  les  saisons^  disons-nous^  se  succèdent  comme 
oous  lavons  analysé  pour  Tentretien  de  la  vie  terrestre.  Nous 
arrivons  à  la  dernière^  à  Thiver^  sombre^  froid  et  glacé.  Prenons 
une  juste  idée  des  météores  qui  le  caractérisent. 

Tout  d  abord^  regardons  ensemble  ce  paysage  d'hiver  qui  vient 
de  passer  sous  nos  yeux.  C'est  le  même  que  celui  que  nous  avons 
vu,  coloré  et  plein  de  mouvement,  par  une  belle  journée  d'été 
fp.  372).  Il  est  transformé  maintenant  sous  le  ciel  gris  et  silencieux 
d'hiver.  Le  vert  feuillage  a  disparu  des  arbres,  la  prairie  est  recou- 
verte dune  couche  de  neige  grésillante,  le  ruisseau  est  gelé  et 
1  habitation  du  paysan  semble  morte  elle-même  comme  la  nature.... 

Avec  rabaissement  progressif  de  la  température,  le  thermo- 
mèlre  est  descendu  jusqu'au  niveau  inférieur  de  ses  indications 
caloriûques^  jusqu'au  zéro,  point  remarquable,  où  l'eau  cesse  de 
prder  son  état  liquide,  et  devient  solide  !  comme  le  minéral.  Elle 
peut  alors  revêtir  des  formes  différentes,  soit  qu'elle  devienne 
massive,  à  l'état  de  glace,  soit  qu'elle  s'agglomère  légèrement  dans 
les  fines  broderies  du  givre,  soit  qu'elle  tombe  lentement  en  pail- 
lelles  de  l'Atmosphère  et  se  soude  dans  les  flocons  étoiles  de  la 
neige.  C'est  ordinairement  par  ce  dernier  météore  que  Thiver  com- 
mence à  s'alïirmer,  car  la  neige  se  produit  dos  que  la  température 
est  descendue  à  zéro.  Si  cette  température  égale  ou  inférieure  à  zéro 
s'étend  depuis  les  nuages  jusqu'à  la  surface  de  la  terre,  l'eau  ar- 
rive jusqu'au  sol  à  l'état  de  neige.  Si  la  neige  en  tombant  n'a 
qu'une  faible  couche  d'air  au-dessus  de  zéro  à  traverser,  et  qu'elle 
soit  abondante,  elle  arrive  de  même  à  l'état  de  neige  et  y  persiste. 
C'est  ce  que  l'on  voit  parfois  en  été  (exemple  :  la  chute  de  neige 
du  4  juillet  1868  près  de  Nice,  entre  la  Tinée  et  la  Vésubie,  qui 
persista  jusqu'au  lendemain  dans  les  vallées  de  Saint-Sauveur  et 
de  Rimplas).  Si  la  couche  d'air  qui  avoisine  le  sol  est  d'une  haute 
température  et  d'une  épaisseur  de  plusieurs  centaines  de  mètres, 
la  neige  n'arrive  pas  jusqu'à  terre,  et  nous  recevons  de  la  pluie 
plus  ou  moins  froide.  C'est  le  cas  d'un  grand  nombre  d'averses  de 
printemps  et  d'automne,  car  au-dessus  de  la  ligne  de  zéro  dans 
l'Atmosphère,  que  nous  avons  tracée  plus  haut,  l'eau  des  nuages 
est  constamment  à  l'état  de  neige,  aux  jours  les  plus  chauds  de 
l'été  aussi  bien  qu'en  hiver. 

En  développant  son  tapis  à  la  surface  de  la  terre,  la  neige  forme 
à  la  fois  une  couverture  et  un  écran  :  une  couverture^  parce  qu'é- 


tant  peu  conductrice,  elle  s'oppose  au  passage  de  la  cbaleur  et 
empêche  la  terre  qui  la  supporte  de  se  refroidir  jusqu'au  degré  de 
l'air;  ud  écran,  parce  qu'elle  s'oppose  au  rayonnement  nocturne. 
C'est  ce  que  M.  Boussingault  a  constaté  à  Bechelbronn,  en  1841, 
en  plaçant  un  premier  thermomètre  sur  la  neige  et  en  recouvrant  la 
boule  de  neige,  un  second  sous  la  neige,  en  contact  avec  le  sol,  et 
un  troisième  à  l'air  libre  à  M  mètres  de  hauteur.  Voici  quelques- 
unes  de  ses  remarques  : 


Sous  la  neige.  C-O  —    S'.S  0°,0  —  2»,0  O'.O 

Surlaneige..      —  15  —  12  0  —  l   k  — 82  —  10 

La  température  est  toujours  plus  élevée  au-dessous  de  la  nci^e 
qu'au-dessus.  Sans  la  neige,  dans  les  matinées  du  12  et  du  1.3  ft- 
vrier  citées  ci-dessus,  les  feuilles,  les  tiges,  le  collet  des  racines 
auraient  subi  un  froid  de  —  12°  et  de  —  8°.  Ce  sont  ces  refroiilis- 
semciits  nocturnes  qui  font  périr  un  grand  nombre  de  plants  (]•! 
blé  d'automne  quand  le  champ  n'est  pas  abrité. 

Au  sommet  du  Mont-Blanc,  Cli.  Marlins  a  observé  —  17" ,6  à  la  surface  de  la 
neige,  et—  14<*,6  à  deux  déciini très  de  prorondeur  (28  aoùtiaii). 

Je  relèverai  aussi  les  expériences  de  Rozet,  dans  lesquelles  la  tempéraliire  Ju 
sol  sous  la  neip:e  se  montre  à  —V,b  et  —2  degrés,  celle  du  sol  découvert  de  nà^v 
étant  à  —£",5  et  —3  degrés  'Paris,  janvier  1855). 

La  neige  ajoute  encore  une  influence  aux  premières  en  faveur  de 
la  fertilisation  du  sol.  Comme  la  pluie  et  comme  les  brouillards, 
elle  renferme  une  proportion  notable  d'ammoniaque  (plusieurs 
milligrammes  par  litre  d'eau),  qui  existe  à  l'état  volatil  dans 
l'Atmosphère,  et  qu'elle  prend  et  ramène  sur  le  sol  en  s'opposant 
ensuite  à  sa  volatilisation,  qui  ne  manque  jamais  d'arriver  après 
les  pluies  et  surtout  après  tes  pluies  chaudes. 

Si,  comme  il  arrive  ordinairement,  la  terre  a  subi,  avant  que  la 
neige  tombe,  l'action  d'une  forte  gelée,  capable  de  tuer  les  insecle^ 
nuisibles,  toutes  les  chances  sont  en  faveur  d'une  année  ferlile. 

Originairement,  c'est-à-dire  dans  les  nuages  glacés  des  hauteurs 
de  l'Atmosphère,  la  neige  paraît  être  formée  de  filaments  de  glace 
•.'xtrëmement  déliés.  Lorsque  les  gouttelettes  d'eau  qui  forment  les 
brouillards  et  les  nuages  ordinaires  se  congèlent,  ce  qui  n'arrive 
(]iie  par  des  froids  de  30  et  30  degrés,  sous  l'influeDce  des 
hautes  altitudes  ou  de  courants  glacials,  il  est  probable  que  ces 
.^'outteleltes  ne  gardent  pas  alors  leur  état  sphéroïdal,  mais  qu'elles 


LA    NEIGE.  403 

tombent  un  instant^  et  prennent  la  forme  d*un  ûlament  qui  se  gèle 
au  moment  même  de  la  transformation  physique.  En  vertu  des  lois 
de  la  cristallisation^  ces  petits  filaments  de  glace  se  soudent  sui- 
vant des  angles  de  GO  degrés^  et  forment  les  figures  si  nombreuses^ 
mais  toutes  du  même  ordre  géométrique^  de  la  neige.  Puis  ces  nuées 
de  neige  descendent  plus  ou  moins  vite  dans  leur  atmosphère 
calme,  se  dilatent  ou  se  resserrent  plus  ou  moins  suivant  les  con- 
ditions de  température  auxquelles  elles  sont  soumises.  C'est  ainsi 
que  je  considère  la  formation  de  la  neige,  sans  toutefois  Taflirmer, 
car  nul  n  a  encore  assisté  directement  à  cette  formation,  et  malgré 
mon  grand  désir,  je  n'ai  pas  encore  réussi  à  m'élever  en  ballon 
jusqu  à  l  origine  d'une  chute  de  neige*. 

La  construction  des  flocons  de  neige  a  frappé  depuis  longtemps 
les  observateurs.  Keppler  parle  de  leur  structure  avec  admiration, 
et  d'autres  physiciens  ont  cherché  à  en  déterminer  la  cause;  mais 
c'est  seulement  depuis  Tépoque  où  Ton  a  appris  à  connaître  les 
lois  de  la  cristallisation  en  général  (ex  :  soufre,  sel,  etc.)  qu'il  a 
été  possible  de  jeter  quelque  lumière  sur  ce  sujet. 

Nous  apprenons  en  géométrie  que  de  tous  les  polygones  inscrits 
dans  un  cercle  il  n'y  en  a  qu'un  seul  dont  tous  les  côtés  soien». 
éj^aux  aux  rayons  de  ce  cercle  :  c'est  l'iiexagone  régulier,  ou  figure 
à  six  côtés.  Or,  c'est  cette  figure  géométrique  simple  et  complète 
que  la  nature  semble  préférer  à  toutes  les  autres.  C'est  elle  que 
Tabeillc  et  la  guêpe  construisent  dans  leurs  alvéoles,  et  l'ingé- 
nieuse mouche  à  miel  a  résolu  de  plus  le  grand  problème  géo- 
métrique de  «  fournir  le  plus  d'espace  avec  le  moins  de  matière  » 
en  donnant  pour  fond  à  son  hexagone  une  pyramide  à  trois 
rhombes  égaux.  Cette  figure  hexagonale  est  découpée  sur  les  fleurs 
des  cbamns,  et  nous  la  retrouvons  dans  les  cristallisations  de  la 
glace  et  de  la  neige,  dans  l'analyse  de  toutes  les  formes  présentées. 

La  tendance  de  la  glace  à  prendre  une  forme  cristalline  est  ren- 
due sensible  par  les  dessins  de  feuilles  de  fougère  que  l'on  observe 

1.  Dans  son  ascension  du  26  juin  1863,  M.  Glaisher  rencontra  à  4500  mètres 
un  nuage  de  neige  immense,  car  il  s'étendait  sur  une  épaisseur  de  1800  mètres. 
Cétait  ane  scène  véritablement  admirable.  Cette  neige  était  entièrement  compo- 
sée de  petits  cristaux  parfaitement  visibles,  d'une  délicatesse  extrême.  On  voyait 
les  pointes  écartées  les  unes  des  autres,  suivant  deux  systèmes  de  cristallisation , 
car  les  intervalles  angulaires  étaient  les  uns  de  60^  et  les  autres  de  60-f-30,  ou  90**. 
Il  y  avait  une  multitude  de  formes  variées  qu'il  était  facile  de  reconnaître,  en  les 
recueillaot  sur  la  manche  de  Thabit. 

Quand  cette  neige  cessa  de  tomber,  les  aéronautes  notaient  plus  qu'à  dix  mille 
pieds  du  sol,  et  entraient  dans  un  brouillard  épais  dont  ils  ne  purent  sortir  qu'en 
toachant  le  sol. 


404  L'HIVER. 

sur  les  carreaux  de  vitre  en  hiver,  quand  Teau  vient  à  s'y  conge- 
ler. Chacun  a  vu  ces  cristaux  arborescents  sur  les  fenêtres  des 
pièces  non  chauffées,  figures  souvent  fantastiques  dont  le  peut  dessin 
ci-dessus  (fig.  1"23)  donne  simplement  l'idée  analytique.  Les 
lignes  naissent,  se  prolongent,  se  multiplient  comme  des  rameaux, 
s'étendent  sur  le  tableau  de  verre  en  faisant  constamment  des  angles 
de  00  degrés. 

Si  nous  prenons  un  bloc  massif  de  glace,  nous  pourrons,  en  le 
fondant  lentement  au  foyer  d'un  faisceau  de  lumière  électrique  et 
en  projetant  cette  dissection  sur  un  écran,  apercevoir  les  molécules 
de  glace  se  séparant  les  unes  des  autres  en  laissant  voir  leur  struc- 
ture géométrique.  La  force  cristalline  avait  silencieusement  et  sy- 
métriquement élevé  atome  sur  atome;  le  faisceau  électrique  les 
fait  tomber  silencieusement  et  symétriquement.  «  Observez  celte 
ima'Eo,  disait  sif  Jolin  Tvndall  à  l'une  de  ses  lerons  de  l'Institution 


Fig.  123.  —  Arbore  s  :e  lices  de  la  glace  sur  les  vitres. 

royale  d'Angleterre,  observez  cette  image  (fig.  134',  dont  la  bejulé 
est  encore  bien  loin  de  l'effet  réel.  Voici  une  étoile,  en  voilà  une 
autre;  et  àmesureque  l'action  continue,laglaceparaitserésoud[f 
de  plus  en  plus  en  étoiles,  toutes  de  six  rayons  «t  ressemblant 
chacune  à  une  belle  fleur  ù  six  pétales.  En  faisant  aller  et  venir 
ma  lentille,  je  mets  en  vue  de  nouvelles  étoiles;  et,  à  mesure  que 
l'action  continue,  les  bords  des  pétales  se  couvrent  de  dentelures, 
et  dessinent  sur  l'écran  comme  des  feuilles  de  fougère.  Très-peu, 
probablement,  des  personnes  ici  présentes  étaient  initiées  aux 
beautés  cachées  dans  un  bloc  de  glace  ordinaire.  Et  pensez  qiieb 
prodigue  nature  opère  ainsi  dans  le  monde  tout  entier.  Chaque 
atome  de  la  croûte  solide  qui  couvre  les  lacs  gkcés  du  Nord  a  été 
fixée  suivant  cette  même  loi.  La  nature  dispose  ses  rayons  avK 
harmonie,  et  la  mission  de  la  science  est  de  puritier  assez  nos 
organes  pour  que  nous  puissions  saisir  ses  accords,  m 


LA  GLACE.  —  LA  NEIGE. 


'<en  des  figures  de  la  neige  conduit  à  des  impressions  non 

^  sur  l'existence  de  la  géométrie,  du  Nombre  et  de  la 

'es  œuvres  de  la  nature.  Ce  ne  Eont  plus  seulement 

de  glace  comme  les .  précédentes  que  l'on  a  pu 

.l'ssiner  dans  les  flocons  si  légers  de  la  neige,  mais 


;S 


;p'^ 


^\f    © 


Fig.  114.  —  Fleurs  de  la  glace,  dégagées  par  la  Tusion. 

plus  d'un  cent  d'espèces  différentes  et  toutes  construites  suivant  ca 
même  angle  fondamental  de  60  degrés.  Le  capitaine  Scoresby, 
dans  ses  voyages  aux  mers  polaires,  en  a  étudié  et  dessiné  un  total 
de  9G,  dans  une  planche  remarquable  que  nous  reproduisons  ici. 
Kaëmtz  ajoute  à  ces  9G  combinaisons  différentes  du  même  angle, 
que  pour  sa  part  il  en  a  rencontré  au  moins  une  vingtaine  de  plus. 


406  L'HIVER. 

et  que  les  \ariétés  s'élèvent  probablement  à  plusieurs  centaines. 
«  Qui  n'admirerait  pas  ici,  s'écrie-t-il,  la  puissance  infinie  de  la 
nature,  qui  a  su  créer  tant  de  formes  diverses  dans  des  corps  d'un 
si  petit  volume!  »  i  Météorologie  y    trad.  de  Ch.  Martins,  p.   121.) 

La  première  forme  (lig.  125)  est  la  plus  fréquente;  elle  a  ordi- 
nairement 2  millimètres  de  diamètre,  et  se  produit  par  des 
températures  voisines  de  zéro.  Les  hexaèdres  ne  dépassent  pas 
3  dixièmes  de  millimètre,  et  se  produisent  par  les  froids  les 
plus  intenses.  Ces  flocons  à  noyaux  et  à  aiguilles  ramifiées  se  pro- 
duisent par  des  températures  inférieures  de  plusieurs  degrés  seu- 
lement à  zéro,  et  mesurent  de  4  à  5  millimètres  de  diamètre. 

Plus  le  froid  est  intense  et  plus  la  neige  est  fine.  Dans  les  ré- 
gions polaires,  par  des  froids  de  20  degrés,  elle  est  à  l'état  de  pou- 
dre. Ce  fait  se  présente  quelquefois  sous  nos  latitudes;  ainsi  dans 
riiiver  de  1829-1830,  en  Suisse,  à  Yverdun,  le  1"  février,  celle 
neige  dite  polaire  tomba  par  un  froid  de  20  degrés. 

Il  y  a  des  chutes  de  neige  d'une  abondance  parfois  formidable. 
L'année  1850,  entre  autres,  a  été  signalée  dans  l'Europe  entière 
par  la.  quantité  qu'elle  a  présentée.  La  neige  s'éleva  à  i^i5  pieds  sur 
le  mont  Saint-Bernard,  et  pour  sortir  de  leur  couvent  les  religieux 
étaient  obligés  de  creuser  un  passage  a  travers  les  couches  aoion- 
celées.  Toute  l'Attique  en  fut  couverte  à  la  hauteur  d'un  mètre.  De 
mémoire  d'homme,  disent  les  relations,  un  pareil  phénomène  ne 
s'était  produit;  les  montagnes  de  THymette,  du  Pentélique  et  de 
Parues  ne  formaient,  avec  la  vaste  plaine  des  Oliviers,  qu'une 
nappe  blanche  ondulée.  Elle  tomba  abondamment  dans  les  rues  de 
Naples,  dans  les  Ardennes,  le  Luxembourg,  en  Corse,  et  à  Constan- 
tinople;  les  communications  même  furent  interrompues  pendant 
plusieurs  jours;  ou  trouva  un  assez  grand  nombre  de  personnes 
i;TJées  sur  les  routes. 

Dans  les  contrées  boréales,  en  Sibérie,  les  tempêtes  de  neige 
sont  plus  effrayantes  encore  et  plus  funestes  que  l'intensité  du 
froid.  Ces  bourans  durent  d'un  à  trois  jours,  dit  Humboldt,  l'at- 
mosphère devient  obscure  par  la  masse  de  neige  qui  tombe  ou  qui 
est  soulevée  parhniolence  du  vent.  En  1827,  tous  les  troupeaux 
«le  la  horde  intérieure  des  Kirghiz,  entre  Textrémité  de  l'Oural  et 
le  Volga,  furent  cliassés  par  un  bouran  vers  Saratow.  Il  périt  à 
cette  occasion  280  r)00  chevaux,  30  400  l)ùles  à  cornes,  10  000  cha- 
meaux et  plus  d'un  million  de  brel)is. 

De  tels  malheurs^  (juoiciue  moins  terribles,  ne  sont  pas  inconnus 
dans  les  climats  tem|)érés.  Le  8  janvier  1848,  un  convoi  du  train, 


voyageant  d'Aumale  à  Alger,  fui  assailli  sur  les  hauteurs  de  Sak- 
Hamoadi  par  une  tempête  de  neige  qui  précipita  les  mulets  dans 
les  ravins,  et,  en  moins  d'un  quart  d'heure,  causa  la  mort  de 
14  hommes  sur  44  qui  composaient  l'expédition. 

La  neige  tombe  parfois  en  flocons  si  serrés  que  derrière  les  premiers  plans  elle 
Torme  un  voile  blanc  nuageux  qui  dérobe  le  paysage.  Ces  intenses  chutes  de  neige 
se  rencontrent  surtout  sur  les  plateaux  élevés  de  l'Asie  ou  des  Andes,  ob  les  ca- 
raTUies  les  ont  souvent  observées,  comme  noire  dessin  le  rappelle  ici.  Les  chemins 


Fig.  116.  —  Une  chule  de  neige  dans  1m  Ande». 

s'tflacenl  vite  sous  le  linceul  mobile  qui  les  recouvre,  l'orientation  devient  difll- 
cile,  et  de  même  que  dans  les  chutes  les  plus  rares  de  nos  contrées,  les  voyageurs 
aVparent  sur  le  Saint-Bernard  ou  même  dans  nos  plaines  françaises  pour  s'en - 
durmir  du  dernier  sommeil,  de  mCme  dans  ces  chutes  assez  fréquentes  des  pla- 
teaui,  le  voya(;eur  s'arrête,  éperdu,  s'enfonce  dans  les  ravins  s'il  cherche  son  che- 
min, tombe  en  léthargie  s'il  se  repose,  et  trop  souvent  n'a  d'autre  terme  que  la 
morl  pour  sortir  du  météore  qui  l'ensevelit. 

Od  a  essa}'é  de  déterminer  la  densité  de  la  neige;  [es  résultats 
obtenus  varient.  Scdileau  avait  trouvé  que  généralement  la  neige, 


(ilO  L'HIVER. 

en  se  fondant^  se  réduit  à  un  volume  cinq  à  six  fois  moindre.  La 
Hire^  en  confirmant  cette  observation^  ajoutait  qu'en  1711  il  avait 
observé  une  neige  qui  s'était  réduite  au  douzième  de  son  volume 
en  passant  à  Tétat  liquide.  Musschenbrock  assure  avoir  >  u^  de  son 
côté,  à  Utrecht,  une  neige  de  forme  régulière  qui  était  vingt  fois 
plus  légère  que  Teau.  Depuis  les  recherches  de  ces  physiciens, 
nous  n'avons  comme  observations  spéciales  que  celles  de  M.  Qué- 
telet,  desquelles  il  résulte  que  la  densité  de  la  neige  peut  être  con- 
sidérée comme  étant,  en  moyenne,  à  peu  près  la  dixième  de  celle 
de  Teau;  on  peut,  d'après  cette  estimation,  calculer  assez  exac- 
tement la  hauteur  de  la  neige  tombée  dans  les  circonstances  les 
plus  remarquables. 

La  neige  la  plus  forte  qui  ait  été  enregistrée  à  Bruxelles^  est  celle 
des  1 6  et  1 7  février  1 843  ;  Teau  recueillie  en  24  heures  était  de 
18  millimètres  21  ;  du  15  au  16,  elle  a  été  de  14  millimètres  13: 
ce  qui  équivaut,  en  48  heures,  à  plus  de  32  centimètres  de  neige. 
Le  vent  soufflait  du  N.  E.  ;  le  thermomètre  se  tenait  au-dessous  de 
zéro,  et  le  baromètre  était  fort  bas  :  735  mill. 

Dne  neige  très-légère  se  forme  dans  les  matinées  d'hiver,  d'au- 
tomne et  de  printemps,  autour  des  branches  humides  des  arbres 
et  sur  les  tiges  des  plantes,  lorsque  la  température  de  l'air  est  in- 
férieure à  zéro.  C'est  le  givre^  que  l'on  pourrait  nommer  aussi  une 
rosée  glacée,  et  dont  les  broderies  souvent  merveilleuses  donnent 
à  nos  paysages  d'hiver  ce  mélange  particulier  de  sévérité  et  de 
mélancolie  qui  les  caractérise.  Le  givre  se  forme  surtout  par  les 
matinées  de  brouillard,  et  souvent  le  soleil  n'arrive  que  dans  l'a- 
près-midi à  fondre  ces  légères  stalactites  végétales  déposées  par 
l'humidité  atmosphérique.  La  formation  du  givre  ou  de  la  geléi» 
blanche  a  pour  explication  la  théorie  de  la  rosée,  dont  nous  par- 
lerons plus  loin. 

Les  bourrasques  amènenl  parfois  une  pluie  de  neige  plus  dense 
et  plus  fine  que  la  neige  ordinaire,  le  grésil.  Ces  gouttes  d'eau  glanv 
ne  proviennent  probablement  pas  des  nuages  à  l'état  de  neig^*, 
mais  gèlent  en  tombant,  et  ne  présentent  plus  les  formes  symé- 
triques que  nous  avons  admirées.  Peut  être  est-ce  de  la  neige  dis- 
persée par  des  coups  de  \cnts  brusques  et  chauds.  On  reniarquo 
surtout  ces  chutes  à  la  fin  Me  l'hiver  et  dans  les  giboulées  de  mars. 
Le  grésil  rentre  dans  la  classification  des  météores  aqueux  pn»- 
(liiits  par  le  froid.  La  gnMe,  qui  semble  être  du  grésil  en  grand, 
en  diffère  toutefois  par  son  origine,  et  nous  l'étudierons  dans  no> 
cliapitres  spéciaux  sur  les  pluies  et  les  orages. 


GIVRE.  —  GRÉSIL.  —  GLACE.  411 

Lorsque  la  pluie  arrive  à  Tétat  liquide  sur  un  sol  dont  la  surface 
est  a  une  température  inférieure  à  la  glace^  cette  eau  se  congèle 
et  couvre  d*une  couche  glissante  le  terrain  et  parfois  les  plantes 
et  tous  les  objets  répandus  sur  le  soL  C'est  le  verglas  dont  on  voit 
des  exemples  à  Paris  un  ou  deux  jours  chaque  hiver^  et  un  peu 
moins  rarement  dans  la  campagne^  dont  le  sol  est  toujours  d'une 
température  inférieure  en  hiver  à  celui  des  glandes  villes. 

Arrivons  maintenant  au  principal  phénomène  de  l'hiver^  à  la 
formation  de  la  glace. 

Lorsque  la  température  reste  quelque  temps  descendue  au-des- 
sous de  zéro^  les  eaux  tranquilles  se  gèlent  par  la  surface.  Une 
petite  ride  commence  à  rendre  mate  cetle  surface^  et  forme  une 
première  pellicule  mince  qui  s'épaissit  et  blanchit  si  le  froid  con- 
tinue. La  théorie  s'explique  d'elle-même  par  l'équilibre  des  cou- 
ches d'eau  de  diverses  températures  et  de  diverses  densités. 

Si  Ton  jette  pèle-mèle  dans  un  même  vase  des  liquides  de  den- 
sités différentes^  mais  qui  n'aient  pas  d  afiinité  chimique^  le  plus 
lourd  finit  par  aller  se  placer  au  fond^  et  le  plus  léger  à  la  surface. 
Tous  les  corps  augmentent  de  densité  quand  leur  température  di- 
minue. L'eau  seule^  dans  une  certaine  étendue  fort  petite  de  l'échelle 
thermométrique^  offre  une  exception  singulière  à  cette  règle.  Pre- 
nons de  l'eau  à  10^  centigrades  ;  faisons-la  refroidir  graduellement; 
à  îf ,  nous  trouverons  plus  de  densité  qu'à  10^;  à  8^  plus  de  densité 
qu'à  9;  à  7. plus  de  densité  qu'à  8^  et  ainsi  de  suite  jusqu'à  V.  A 
ce  terme^  la  condensation  cessera  ;  dans  le  passage  de  4^  à  3^^  il 
se  manifestera  déjà  une  diminution  de  densité  sensible.  Cette  di- 
minution se  continuera  quand  la  température  descendra  de  3  à  2^ 
de  2  à  1  et  de  1  à  zéro.  En  résumé^  l'eau  a  un  maximum  de  den- 
sité qui  ne  coïncide  pas  avec  le  terme  de  sa  congélation^  et  qui  est 
à  V  au-dessus  de  zéro. 

Rien  de  plus  simple  maintenant  que  de  déterminer  de  quelle 
manière  s'opère  la  congélation  d'une  eau  stagnante. 

Supposons  qu'au  moment  où  le  vent  du  nord  amène  la  gelée^ 
leau  dans  toute  sa  masse  soit  à  1 0\  Le  refroidissement  du  liquide^ 
par  le  contact  de  l'air  glacial,  s'effectue  de  l'extérieur  à  l'intérieur. 
La  surface  qui,  par  hypothèse,  était  à  10°,  ne  sera  bientôt  qu'à  9^ 
niai>  à  9*,  l'eau  est  plus  lourde  qu'à  10**;  donc  elle  tombera  au  fond 
iU  la  masse,  et  sera  remplacée  par  une  couche  non  encore  refroidie, 
dont  la  température  esta  10^  Celle-ci, à  son  tour,  éprouvera  le  sort 
«le  la  première  couche,  et  ainsi  de  suite.  Dans  un  temps  plus  ou 
moins  long  la  masse  tout  entière  sera  donc  à  9^ 


4IJ  L'HIVER. 

De  Teaa  à  9^  se  rerroidira  précisément  comme  de  Teau  à  1 0*  par 
couches  successives.  Chacune  à  son  tour  viendra  à  la  surface  perdre 
1  degré  de  sa  température.  Le  même  phénomène  se  reproduira 
avec  des  circonstances  exactement  pareilles^  à  8^  à  7^  à  6  et  à  b\ 
Mais  dès  qu*on  arrivera  à  U*,  tout  se  trouvera  changé. 

A  4%  en  effets  Teau  sera  parvenue  à  son  maximum  de  densité. 
Quand  Faction  atmosphérique  aura  enlevé  1  degré  de  chaleur  à 
sa  couche  superficielle^  quand  elle  l'aura  ramenée  à  3^,  cette  couche 
sera  moins  dense  que  la  masse  qu'elle  recouvre;  donc  elle  ne  s  y 
enfoncera  pas.  Une  nouvelle  diminution  de  chaleur  ne  la  fera  pas 
enfoncer  davantage,  puisqu*à  2^  Teau  est  plus  légère  qu'à  3",  etc. 

En  restant  toujours  à  la  surface  extérieure  sans  cesse  exposée  à 
Faction  refroidissante  de  l'Atmosphère,  la  couche  en  question  per- 
dra bientôt  les  4  degrés  primitifs  de  sa  chaleur.  Elle  finira  donc 
par  arriver  à  zéro  et  par  se  congeler. 

La  lame  superficielle  de  glace,  quelque  singulier  que  le  phéno- 
mène paraisse,  se  trouve  alors  posée  sur  une  masse  liquide,  dont 
la  température,  au  fond  du  moins,  est  de  V  au-dessus  de  zéro. 

La  congélation  dune  eau  calme  ne  saurait  évidemment  s'opérer 
dune  autre  manière. 

Les  rivières  et  les  eaux  courantes  ne  se  gèlent  pas  par  la  sur- 
face, comme  les  eaux  tranquilles,  mais  par  la  réunion  et  la  sou- 
dure de  glaces  flottantes  charriées  pendant  les  jours  de  grands 
fn>ids. 

Dans  les  petits  cours  d'eau,  tels  que  les  ruisseaux  de  quelques 
mètres  de  large,  la  glace  commence  le  long  de  chaque  rive,  em- 
piète |Hni  à  i^u  et  finit  par  atteindre  le  milieu. 

Dans  les  grands  cours  d'eau,  la  glace  formée  sur  les  bords  ne 
jHHit  empiéter  aussi  facilement,  à  cause  du  mouvement  de  la  masse 
des  eau\ ,  et  jamais  elle  ne  parviendrait  à  résister  et  à  s'étendre 
jusqu  à  otnivrir  entièrement  le  fleuve.  Mais  il  se  forme  de  grandes 
plaques  de  glace  au  fond  du  fleuve,  et  ces  plaques,  irrégulières, 
détachées,  remontent  bientôt  à  la  surface  en  raison  de  leur  moindre 
densité. 

L\\tu  n*est  pas  disposée  en  couches  successives  d'inégale  den- 
sité, dans  les  cours  dVau  dont  le  mouvement  donne  incessamment 
naiss;inee  a  des  remous  et  à  des  chutes.  L'eau  la  plus  légère  ne 
flotte  ï>as  alors  constamment  à  la  surface  :  les  courants  la  précipi- 
tent dans  la  masse,  qu  elle  va  refroidir,  et  qui  bientôt  se  trouve 
avoir  partout  une  égale  température. 

Tandis  que  dans  une  masse  d'eau  stagnante,  le  fond  ne  saurait 


CONGELATION    DES    RIVIÈRES.  413 

descendre  au-dessous  de  4^^  dans  cette  même  masse  agitée  la 
surface^  le  milieu^  le  fond  peuvent  être  simultanément  à  zéro. 

Lorsque  cette  uniformité  de  température  existe^  la  congélation 
s'opère  par  le  fond  et  non  par  la  surface.  Pourquoi?  Voici  la  ré- 
ponse d'Arago  : 

Pour  hâter  la  formation  des  cristaux  dans  une  dissolution  saline, 
il  suffit  d'y  introduire  un  corps  pointu  ou  à  surface  inégale  ;  c'est 
autour  des  aspérités  de  ce  corps  que  les  cristaux  prennent  princi- 
palement naissance  et  reçoivent  de  prompts  accroissements.  Tout 
le  monde  peut  s'assurer  qu'il  en  est  de  même  des  cristaux  de 
glace^  et  que  si  le  vase  où  l'on  veut  voir  s'opérer  la  congélation 
présente  une  fente^  une  saillie^  une  solution  de  continuité  quelcon- 
que, ces  irrégularités  deviendront  autant  de  centres  autour  des- 
fjuels  les  filaments  d'eau  solidifiée  se  grouperont  de  préférence. 

Ce  que  nous  venons  de  dire  est  précisément  l'histoire  de  la  con- 
gélation des  rivières.  La  congélation  s'opère  sur  le  lit,  où  se  trou- 
vent des  roches,  des  cailloux,  des  pans  de  bois,  des  herbes,  etc. 

Une  autre  circonstance  qui  semble  pouvoir  aussi  jouer  un  cer- 
tain rôle  dans  le  phénomène,  c'est  le  mouvement  de  l'eau.  A  la 
surface,  ce  mouvement  est  très-rapide,  très-brusque;  il  doit  donc 
mettre  erapt^chement  au  groupement  symétrique  des  aiguilles,  à 
cet  arrangement  polaire  sans  lequel  les  cristaux,  de  quelque  nature 
qu'ils  soient,  n'acquièrent  ni  régularité,  ni  solidité;  il  doit  bri- 
ser souvent  les  noyaux  cristallins,  môme  à  l'état  rudimentaire. 
Le  mouvement,  ce  grand  obstacle  à  la  cristallisation,  s'il  existe 
au  fond  de  l'eau  comme  à  la  surface,  y  est  du  moins  très-atténué. 
On  peut  donc  supposer  que  son  action  n'empêchera  pas  qu'à  la 
longue  une  multitude  de  petits  filaments  ne  se  lient  les  uns  aux 
autres  confusément,  et  de  manière  à  engendrer  cette  espèce  de 
glace  spongieuse. 

La  congélation  des  fleuves  par  la  soudure  des  glaçons  charriés  est 
visible  pour  tout  observateur  un  peu  attentif.  On  a  eu  du  reste  à 
Paris,  pendant  le  grand  hiver  de  1 709,  l'expérience  que  cette  cir- 
constance est  nécessaire  pour  amener  la  congélation  :  la  Seine  ne 
gela  pas;  contre  ce  qui  arrivait  d'habitude  en  des  temps  moins  ri- 
goureux, la  violence  du  froid  glaça  tout  à  coup  et  entièrement  les 
petites  rivières  qui  se  déchargent  dans  la  Seine,  au-dessus  de  Paris; 
aussi  ce  fleuve  charria  peu^  et  le  milieu  de  son  courant  resta  tou- 
jours libre. 

Les  rivières  ne  commencent  à  se  congeler  que  par  une  tempé- 
rature d'environ  —  6^.  Les  grands  fleuves  exigent^  pour  être  pris 


414  L'HIVER. 

d'un  bord  à  Tautre,  une  température  d'autant  plus  basse  qu'ils 
sont  plus  rapides.  A  mesure  que  les  rigueurs  du  froid  se  prolon- 
gent, l'épaisseur  de  la  couche  de  glace  formée  s'accroît,  et  elle  de- 
vient assez  grande  pour  que  des  hommes  ou  des  chariots  puissent 
y  passer,  de  telle  sorte  que  le  fait  de  porter  des  fardeaux  est  la 
preuve,  presque  la  mesure  de  l'intensité  de  Thiver.  Il  est  donc  in- 
téressant de  connaître  l'épaisseur  de  la  glace  qui  est  nécessaire 
pour  supporter  des  charges  déterminées.  On  a  reconnu  qu'il  faut 
5  centimètres  pour  que  la  glace  porte  un  homme,  9  centimètres 
pour  qu'un  cavalier  y  passe  en  sûreté;  quand  la  glace  atteint 
13  centimètres,  elle  porte  des  pièces  de  huit  placées  sur  des  traî- 
neaux; et  quand  son  épaisseur  s'accroît  jusqu'à  20  centimètres, 
Tartillerie  de  campagne  attelée  peut  y  passer.  Les  plus  lounles 
voitures,  une  armée,  une  nombreuse  foule  sont  en  sûreté  sur  la 
glace  dont  l'épaisseur  atteint  27  centimètres. 

En  1 797,  la  cavalerie  française  s'empara  de  la  flotte  hollandaise 
engagée  sur  le  Texel,  gelé.  Dans  les  hivers  très-rigoureux,  la  glace 
peut  atteindre,  sur  les  fleuves  de  Russie,  une  épaisseur  de  I  mètn^ 
jamais,  en  France,  elle  n'a  dépassé  0'",66.  Sa  résistance  est  telle 
qu'en  1 740  on  construisit,  à  Pétersbourg,  un  élégant  palais  de  glace 
de  16™,88  de  longueur,  5™,  19  de  largeur  et  6™, 49  de  hauteur;  le 
poids  du  comble  et  des  parties  supérieures  fut  parfaitement  sup- 
porté par  le  pied  de  l'édifice.  Devant  le  bâtiment^  on  plaça  six 
canons  de  glace  avec  leurs  aCTûts  de  même  matière;  on  les  tira  à 
boulet.  Chaque  pièce  perça,  à  soixante  pas,  une  planche  de  0",054 
d'épaisseur.  Les  canons  n'avaient  guère  que  0",108  d'épaisseur; 
ils  étaient  chargés  avec  un  quarteron  de  poudre;  aucun  d'eux  n'é- 
clata. La  Neva  avait  fourni  les  matériaux  de  ce  singulier  édifice. 

Nous  avons  dit  que  lorsque  l'eau  se  congèle,  elle  augmente  de 
volume;  une  conséquence  et  une  preuve  de  cette  dilatation,  c'est 
la  rupture  des  vases  où  elle  est  contenue,  rupture  qui  se  pro- 
duit d'autant  plus  facilement  que  la  congélation  est  plus  rapide  et 
le  vase  plus  étroit  par  le  haut.  Huyghens,  pour  prouver  combien 
est  grand  l'effet  dû  à  la  congélation,  prit  un  canon  de  fer  épais  d'un 
doigt,  rempli  d'eau  et  bien  fermé;  il  l'exposa  à  une  forte  gelée,  et 
au  bout  de  douze  heures,  le  canon  creva  à  deux  endroits  avec  un 
grand  bruit.  Cette  expérience  se  répète  tous  les  jours  dans  les 
cours  de  physique,  en  abaissant  la  température  par  des  moyens 
artificiels.  Les  académiciens  del  Cimento  firent  rompre  par  cemo^en 
plusieurs  vases,  et  Musschenbroeck  calcule  que  dans  l'un  de  ces 
cas  il  a  fallu  un  efi'ort  de  27  720  livres.  A  Québec,  le  major  d'ar- 


LE    FROID.  —  LA    GLACE.  415 

tilleric  E.  Williams  remplit  d*eau  une  bombe  de  13  pouces  de  dia- 
mètre, puis  il  ferma  le  trou  de  fusée  avec  un  bouchon  de  fer  en- 
foncé à  force.  Il  exposa  la  bombe  à  un  froid  énergique,  Teau  gela, 
projeta  le  bouchon  h  plus  de  400  pieds,  et  il  sortit  par  le  trou  un 
o\lindre  de  glace  de  8  pouces  de  long.  Dans  une  seconde  expé- 
rience, le  bouchon  résista,  mais  la  bombe  se  fendit,  et  une  lame 
de  glace  sortit  de  la  fente. 

Il  n  y  a,  d'après  cela,  rien  que  de  très-naturel,  à  voir  la  gelée 
soulever  les  pavés  des  rues,  crever  les  tuyaux  des  conduites  d'eau. 
C'est  alors,  comme  dit  le  proverbe,  qu  il  gHe  à  pierre  fendre. 

Les  pierres  dites  gélîves,  qui  se  brisent  par  les  temps  de  gelée, 
<K>ivent  cette  propriété  à  leur  porosité;  Teau  s'introduit  dans  leurs 
pores,  et,  se  congelant,  brise  son  enveloppe.  Certains  végétaux 
périssent  pendant  Thiver,  parce  que  Teau  contenue  dans  leurs 
vaisseaux  se  congèle  et,  par  son  expansion,  déchire  les  tissus.  L'un 
des  exemples  les  plus  désastreux  de  cette  action  nous  est  fourni 
par  les  pommes  de  terre,  cet  aliment  devenu  si  général,  et  auquel 
la  gelée  faii  éprouver  une  altération  assez  profonde  pour  modifier 
sa  constitution  physique.  On  sait  qu'elle  contracte  par  là  un  goût 
extrêmement  désagréable  qui  les  fait  refuser  même  par  les  ani- 
maux, et  qu'il  est  à  peu  près  impossible  d'en  retirer  la  fécule 
après  le  dégel,  quoique  la  composition  chimique  reste  la  même. 

Complétons  ce  chapitre  par  une  revue  générale  des  hivers  les 
plus  rigoureux. 

Il  est  difficile  de  décider  à  quel  degré  du  thermomètre  il  con- 
vient de  limiter  la  définition  du  froid  rigoureux.  Nous  sommes 
généralement  portés  à  juger  le  froid  que  nous  ressentons  nous- 
mêmes  plus  sévèrement  que  celui  qui  a  sévi  sur  nos  pères,  et, 
lorsque  la  température  descend  seulement  à  10  degrés  au-dessous 
de  zéro,  par  exemple,  nous  sommes  tout  disposés  à  croire  que 
jamais  pareils  frimas  n*ont  glacé  la  France.  Or,  nous  ne  considé- 
rerons ici  comme  hivers  rigoureux  que  ceux  dont  le  froid  est 
assez  intense  et  assez  long  pour  geler,  faire  prendre  certaines 
sections  des  grands  fleuves ,  tels  que  la  Seine ,  la  Saône  et  le 
Rhin;  pour  solidifier  le  vin,  pour  détruire  le  tissu  de  certains 
arbres,  et  avoir  de  graves  conséquences  sur  le  règne  végétal  comme 
sur  le  règne  animal. 

Voici,  parmi  les  hivers  mémorables,  ceux  qui  ont  été  les  plus  ru- 
des depuis  cent  ans.  Notons  d'abord  que  les  plus  rudes  hivers  des 
siècles  passés  ont  été  ceux  de  15A4,  1608  et  ITOOy  année  pendant 


414 

(l'un  bord  à  l'autre, 

sont  plus  mpides 

gent,  lepai^ 

vient  assi' 

y  passe- 

preu?- 

térr 


1"  ^;.,Ti-atoire  de  Paris  descendit  à 

.  ';,vfl(e  ensuite  comme  exceptionnelle 

..     ,•  ^/,/a  marquèrent.  Le  Tibre,  le  Rliin,  la 

._',■  j^/ui-mènie,  si  rapide,  furent  pris  presque 


Fig.  117.  —  Lbivcr.—  La  Seine  cb»rie. 


entièrement.  A  Paris  le  vin  ^'ela  dans  les  caves  et  les  tonoeaux  se 
brisèrent.  On  entendait  dans  les  bois  les  arbres  se  fendre  et  êcla* 
ter  avec  bruit.  Des  voyageurs  moururent  de  froid  sur  les  routes  el 
restèrent  ensevelis  dans  le  linceul  de  la  neige  partout  répandue. 


Après  me,  nous  arrivons  à  l'hiver  de  1788-1789,  précurseur  de  la  Pétolution- 
Cel  hiver  a  été  un  des  plus  rigoureux  et  des  plus  longs  qui  aient  sévi  dans  loul*^ 
l'Europo.  A  Paris,  le  TroiU  a  commencé  le  2!>  novembre,  et  dura,  sauf  une  intrr- 
ruption  de  la  gelée  pendant  un  jour  [lt2b  décembre],  &0  jours  conséculils; te  d<V->'l 
eut  lieu  à  partir  du  13  janvier;  on  mesura  une  épaisseur  de  neige  de  0-,65.  Sjriif 
grand  canal  de  Versailles,  dans  les  élangs  et  sur  plusieurs  riviËres,  la  glace  attei- 
gnit jusqu'à  0",60  d'épaisseur.  L'eau  gela  aussi  dans  plusieurs  puita  Irùs-proronds  ; 
le  vin  se  congela  dans  les  caves.  La  Seine  commença  à  prendre  dis  le  36  no- 
vembre 1788  ;  durant  plusieurs  jours,  son  cours  fut  interrompu,  et  la  déblcle  n'eut 


HIVERS    MÉMORABLES.  417 

lieu  que  vers  le  20  janvier.  La  plus  basse  température  observée  à  Paris  fut,  le 
31  décembre,  de —21^,8.  Le  froid  n'a  pas  été  moins  fort  dans  les  autres  parties  de  la 
France  et  dans  toute  TEurope.  Le  Rhône  fut  complètement  pris  à  Lyon;  la  Garonne 
gela  à  Toulouse  ;  à  Marseille,  les  bords  du  bassin  furent  couverts  de  glace.  Sur 
les  c6tes  de  TOcéan,  la  mer  gela  dans  une  étendue  de  plusieurs  lieues.  La  glace, 
sur  le  Rhin,  fut  si  épaisse,  que  des  voitures  chargées  purent  traverser  ce  fleuve. 
L'Elbe  fut  entièrement  couvert  de  glaces  et  porta  des  chariots  de  transport.  Le 
port  d'Ostende  fut  gelé  assez  fortement  poun  qu'on  pût  traverser  la  glace  à  pied  et 
à  cheval  ;  la  mer  a  été  prise  jusqu'à  quatre  lieues  de  distance  des  fortifications  ex- 
térieures de  cette  place,  dont  aucun  navire  ne  pouvait  approcher.  La  Tamise  fut 
gelée  jusqu'à  Gravesand,  à  six  lieues  plus  bas  que  Londres  ;  pendant  les  fêtes  de 
Noël  et  le  commencement  de  janvier,  à  Londres  et  aux  environs,  le  fleuve  fut  cou- 
vert de  boutiques. 

Voici  les  plus  basses  températures  observées  en  divers  lieux  : 

Râle  (Suisse),  le  18  décembre — 37^5 

Rrème  ^Allemagne],  le  16  décembre — 35  6 

Saint-Albans  (Angleterre),  le  31  décembre —33  8 

Varsovie  (Pologne),  le  18  décembre —  32  5 

Dresde  (Allemagne] ,  le  17  décembre —32  1 

Eosberg  (Norvège),  le  29  décembre — 31  3 

Saint-Pétersbourg,  le  12  décembre —30  6 

Rerlin  (Prusse),  le  28  décembre • .  —28  8 

Strasbourg,  le  31  décembre — 26  3 

Tours,                     —            —25  0 

Lons-le-Saunier,     —            —24  0 

Troyes,                    —            — 23  8 

Orléans,                  —            —22  5 

Lyon,                       —            -219 

Rouen,  le  30  décembre          —218 

Paris ,    le   31    décembre      — 2 1  8 

Grenoble ,               —           —21  2 

Angoulème,             —            — 18  7 

Marseille,                —            —17  0 

Le  froid  de  cet  hiver  a  sévi  cruellement  sur  les  hommes  et  les  animaux  ;  les  vé- 
gétaux furent  aussi  atteints  d'une  manière  grave.  Dans  le  pays  toulousain,  le  pain 
gela  dans  presque  tous  les  ménages:  on  ne  pouvait  le  couper  qu'après  Tavoir  ex- 
posé au  feu.  Plusieurs  voy«3geurs  périrent  dans  les  neiges;  à  Lemberg,en  Gallicle, 
trente-sept  personnes  furent  trouvées  mortes  de  froid  en  trois  jours  à  la  fin  de 
décembre.  Les  oiseaux  qui  habitent  ordinairement  le  nord  se  montrèrent  dans  plu- 
sieurs provinces  de  la  France.  Les  poissons  périrent  dans  presque  tou3  les  étangs 
à  cause  de  la  profondeur  qu'atteignit  la  glace. 

1794-1795. —  dïet  hiver  a  été  remarquablement  long  et  rigoureux  dans  toute 
l'Europe.  A  Paris,  on  compte  42  jours  consécutifs  de  gelée;  le  25  janvier  eut  lieu 
le  plusgrand  froid  qui  ait  jamais  été  observé;  le  thermomètre  descendit  à — 23^5 
A  Londres,  le  minimum  de  température  eut  lieu  le  môme  jour,  et  fut  de  — 13^,3;  à 
minuit,  sur  les  bords  du  Rhône,  près  de  Genève,  de  —  14^.  Le  Mein,  l'Escaut,  le 
Rhin,  la  Seine  furent  gelés  au  point  que  des  voitures  et  des  corps  d'année  les  tra 
versèrent  en  plusieurs  endroits.  La  Tamise  fut  prise  dans  les  premiers  jours  de 
janvier,  aux  environs  de  White-Hall,  malgré  la  hauteur  de  la  marée.  Pichegru  en- 
voya, vers  le  20  janvier,  dans  le  Nord-Hollande,  des  détachements  de  cavalerie  et 

87 


418  L'HIVER. 

d*arUllerie  légère,  avec  ordre  à  la  cavalerie  de  traverser  le  Texel,  de  s'approcher  et 
de  s^emparer  des  vaisseaux  de  guerre  hollandais  surpris  à  Tancre  par  le  froid.  Les 
cavaliers  français  traversèrent  au  galop  les  plaines  de  glace,  arrivèrent  près  des 
vaisseaux,  les  sommèrent  de  se  rendre,  s'en  emparèrent  sans  combat  et  firent  pri- 
sonnière Tarmée  navale  1 

1798-1799.  —  Le  froid  a  été  rigoureux  durant  cet  hiver  dans  toute  TEurope.  A 
Paris,  on  compte  32  jours  consécutifs  de  gelée,  et  la  Seine  a  été  prise  complète- 
ment du  29  décembre  jusqu'au  19  janvier,  du  pont  de  la  Tournelle  au  delà  du 
pont  Royal,  mais  sans  pouvoir  porter  des  piétons.  La  température  la  plus  basse 
observée  fut,  le  10  décembre  1798,  de  —  17®,6.Un  aigle  des  Alpes  fut  tué  à  Chaillol. 
La  Meuse,  TElbe,  le  Rhin  furent  gelés  plus  solidement  que  la  Seine.  On  traversa 
la  Meuse  en  voiture;  à  la  Haye  et  à  Rotterdam,  des  boutiques  de  marchands  et 
toutes  sortes  de  spectacles  furent  établis  sur  le  fleuve.  Un  régiment  de  dragons, 
partant  de  Mayence,  traversa  le  Rhin  sur  la  glace  au  lieu  de  passer  sur  le  pont  de 
Cassel  qu'on  avait  été  obligé  de  lever. 

1812-1813.  —  Cet  hiver  est  à  jamais  mémorable  par  les^erriblcs  désastres  de  la 
retraite  de  l'armée  française  à  travers  les  plus  rudes  frimas  de  la  Russie,  après  la 
prise  et  l'incendie  de  Moscou.  Le  froid  commença  à  sévir  de  bonne  heure  dans 
toute  l'Europe.  Partout  la  température  la  plus  basse,  non-seulement  de  l'hiver 
mais  des  deux  années  1812  et  1813,  est  arrivée  en  décembre  1812.  Les  premières 
neiges  tombèrent  à  Moscou  le  13  octobre  ;  la  retraite  de  l'armée  commença  le  18. 
Napoléon  sortit  de  la  capitale  de  l'empire  moscovite  le  19,  et  l'évacuation  com- 
plète de  la  ville  eut  lieu  le  23.  L'armée  se  mit  en  marche  sur  Smolensk,  san^ 
que  la  neige  eût  cessé  de  tomber.  Les  froids  prirent  une  rigueur  extrême  à  p.irlir 
du  7  novembre  ;  le  9,1e  thermomètre  marqua  — 15®.  Le  17  novembre,  la  température 
•descendit  à  — 26®,2 ,  d'après  Larrey,  qui  portait  un  thermomètre  suspendu  à  ha 
boutonnière.  Le  valeureux  corps  d'armée  du  maréchal  Ney  écliappa  à  l'année 
russe  qui  l'enveloppait  de  toutes  parts,  dit  Arago,  en  traversant,  durant  la  nuit 
du  18  au  19  novembre,  le  Dnieper  gelé.  La  veille,  un  corps  d'armée  russe  (raver*«a. 
avec  son  artillerie,  la  Dwina  sur  la  glace.  Mais  le  froid  faiblit,  et  un  dégel  sumnt 
le  2^,  sans  toutefois  persister;  de  telle  sorte  que  les  26,  27,  28  et  29,  lors  du  lor? 
et  tragique  passage  de  la  Bérézina,  l'eau  charriait  de  nombreux  glaçons  sans  pré- 
senter nulle  part  un  passage  pour  les  hommes.  Bientôt  la  rigueur  du  froid  reprit 
énergiquement;  le  thermomètre  redescendit  h  25®  le  30  novembre,  à  30  degK'S  le 
3  décembre,  et  à  37®  le  6  décembre  à  Molodeczno,  le  lendemain  du  jour  où  Napo- 
léon partit  de  Smorgoni  et  quitta  l'armée  après  la  rédaction  du  29<^  bulletin,  qui 
apprit  à  la  France  une  partie  des  désastres  de  cette  terrible  campagne. 

Les  effets  du  froid  rigoureux  auquel  les  soldats,  mal  vêtus,  furent  tout  h  coup 
soumis,  doivent  être  signalés  ici  comme  un  exemple  de  l'action  des  tcmpéralur»"» 
très-basses  sur  les  êtres  animés.  D'abord,  les  neiges  épaisses  du  commencent  ni 
de  novembre  assaillirent  l'armée  :  «  Pendant  que  le  soldat  s'efforce,  dit  M.  de 
Ségur,  pour  se  faire  jour  au  travers  de  ces  tourbillons  de  vent  et  de  frima**,  !♦'> 
flocons  de  neige,  poussés  par  la  tempête,  s'amoncellent  et  s'arrêtent  dans  toutes 
le"*  cavités;  leur  surface  cache  des  profondeurs  inconnues  qui  s'ouvrent  profondé- 
ment sous  no^s  pas.  Là,  le  soldat  s'engouffre,  et  les  plus  faibles  s^abandonnant,  y 
restent  ensevelis.  Ceux  qui  suivent  se  détournent,  mais  la  tourmente  leur  foueltr 
au  visage  la  neige  du  ciel  et  celle  qu'elle  enlève  à  la  terre  ;  leurs  habits,  mouilN-^. 
se  gèlent  sur  eux;  cette  enveloppe  de  glace  saisit  leur  corps  et  raidit  tous  Icur^ 
membres.  Un  vent  aigu  et  violent  coupe  leur  respiration  ;  il  s'en  erajwire  au  ni*>- 
menl  où  ils  l'exhalent  et  en  forme  des  glaçons  qui  pendent  par  leur  barbe  aul'»ur 
de  leur  bouche.  Les  malheureux  se  traînent  encore  en  grelottant,  jusqu'à  ce  que 


LA    RETRAITE    DE    RUSSIE.  419 

la  neige,  qui  s'attache  sous  leurs  pieds  en  forme  de  pierres ,  quelque  débris, 
une  branche  ou  le  corps  de  Tun  de  leurs  compagnons,  les  fasse  trébucher  et 
tomber. 

c  Là,  ils  gémissent  en  vain  ;  bientôt  la  neige  les  couvre  ;  de  légères  éminences 
les  font  reconnaître  :  voilà  leur  sépulture  !  La  route  est  toute  parsemée  de  ces  on- 
dulations comme  un  champ  funéraire.  Les  plus  intrépides  ou  les  plus  indifférents 
s^aflectent  :  ils  passent  rapidement  en  détournant  leurs  regards.  Mais  devant  eux, 
autour  d'eux,  tout  est  neige  ;  leur  vue  se  perd  dans  celte  immense  et  triste  uni- 
formité, rimagination  s'étonne  :  c'est  comme  un  grand  linceul  dont  la  nature  en- 
veloppe l'armée!  Les  seuls  objets  qui  s'en  détachent,  ce  sont  de  sombres  sapins, 
des  arbres  de  tombeaux  avec  leur  funèbre  verdure,  et  la  gigantesque  immobilité 
de  leurs  noires  tiges,  et  leur  grande  tristesse  qui  complète  cet  aspect  désolé  d'un 
deuil  général,  d'une  nature  sauvage  et  d'une  armée  mourante  au  milieu  d'une 
nature  morte.  Tout,  jusqu'à  leurs  armes  naguère  encore  offensives,  mais  de- 
puis seulement  défensives,  se  tourna  alors  contre  eux-mêmes.  Elles  parurent  à 
leurs  bras  engourdis  un  poids  insupportable;  dans  les  cliutes  fréquentes  qu'ils  fai- 
saient, elles  s'échappaient  de  leurs  mains,  elles  se  brisaient  ou  se  perdaient  dans 
la  neige.  S'ils  se  relevaient,  c'était  sans  elles,  car  ils  ne  les  jetèrent  point  :  la  faim 
et  le  froid  les  leur  arrachèrent.  Les  doigts  gelaient  sur  le  fusil,  qu'ils  tenaient 
encore,  et  qui  leur  ôtait  le  mouvement  nécessaire  pour  y  entretenir  un  reste  de 
chaleur  et  de  vie.  » 

Un  chirurgien-major  de  la  grande  armée,  M.  René  Bourgeois,  a  décrit  en  ces 
termes  les  souffrances  atroces  causées  par  ces  froids  : 

«  Les  chaussures  des  soldats,  brûlées  par  les  neiges,  furent  bientôt  usées.  On 
était  obligé  de  s'entourer  les  pieds  de  chiffons,  de  morceaux  de  couvertures,  de 
peaux  d'animaux  qu'on  attachait  avec  des  ficelles.  Le  froid  gelait  vite  les  parties 
atteintes.  Ce  qui  rendait  ses  ravages  encore  plus  funestes,  c'est  qu'en  arrivant 
prt's  des  feux,  on  y  plongeait  imprudemment  les  parties  refroidies  qui,  ayant  perdu 
leur  sensibilité,  n'étaient  plus  susceptibles  de  ressentir  l'impression  de  la  chaleur 
qui  les  consumait.  Bien  loin  d'éprouver  le  soulagement  que  l'on  recherchait,  l'ac- 
tion subite  du  feu  donnait  lieu  à  de  vives  douleurs  et  déterminait  promptement  la 
gangrène. 

«  Toutes  les  facultés  étaient  anéanties  chez  la  plupart  des  soldats;  la  cer- 
titude de  la  mort  les  empêchait  de  faire  aucun  effort  pour  s'y  soustraire.  Un  graad 
nombre  étaient  dans  un  véritable  état  de  démence,  le  regard  fixe,  l'œil  hagard; 
ils  marchaient  comme  des  automates,  dans  le  plus  profond  silence.  Les  outrages, 
ï^-i  coups  même  étaient  incapables  de  les  rappeler  à  eux-mêmes.  Pour  ne  pas  suc- 
comber, il  ne  fallait  rien  moins  qu'un  exercice  continuel  qui  tînt  constamment  le 
corps  dans  un  état  d'effervescence  et  répartit  la  chaleur  naturelle  dans  toutes  les 
parties.  Si,  abattu  par  la  fatigue,  vous  aviez  le  malheur  de  vous  abandonner  au 
sommeil,  les  forces  vitales  n'opposant  plus  qu'une  faible  résistance,  l'équilibre  s'é- 
tablissait bientôt  entre  vous  et  les  corps  environnants,  et  il  fallait  bien  peu  de 
tenaps  pour  que,  d'après  l'acception  rigoureuse  du  langage  physique,  votre  sang 
se  glaçât  dans  vos  veines.  Quand,  affaissé  sous  le  poids  des  privations  antérieures, 
on  ne  pouvait  surmonter  le  besoin  du  sommeil,  alors  la  congélation  s'étendait  à 
tout  le  corps,  et  l'on  passait,  sans  s'en  apercevoir,  de  cet  engourdissement  léthar- 
gique à  la  mort.... 

c  Les  jeunes  soldats  qui  venaient  de  rejoindre  la  grande  armée,  frappés  tout  à 
coup  par  l'action  subite  de  ce  froid,  succombèrent  bientôt  à  l'excès  des  souf- 
frances. Ceux-ci  ne  périssaient  ni  d'épuisement  ni  d'inaction,  et  le  froid  seul  les 
frappait  de  mort.  On  les  voyait  d'abord  chanceler  pendant  quelques  instants  et 
marcher  d'un  pas  mal  affermi,  comme  des  ivres.  Il  semblait  que  tout  leur  sang  fût 
refoulé  vers  leur  tète,  tant  ils  avaient  la  figure  rouge  et  gonflée.  Bientôt  ils  étaient 
entièrement  saisis  et  perdaient  toutes  leurs  forces.  Leurs  membres  étaient  comme 


420  L'HIVER. 

paralysés;  ne  pouvant  plus  soutenir  leurs  bras,  ils  les  abandonnaient  à  leur  propre 
poids  et  les  laissaient  aller;  leurs  fusils  s'échappaient  alors  de  leurs  mains,  leurs 
jambes  fléchissaient  sous  eux,  et  ils  tombaient  enfin,  après  s^ètre  épuisés  eo 
efforts  impuissants....  Au  moment  où  ils  se  sentaient  défaillir,  des  larmes  mouil- 
laient leurs  paupières,  ils  paraissaient  avoir  perdu  entièrement  le  sens,  et  ils 
avaient  un  air  étonné  et  hagard  ;  mais  Tensemble  de  leur  physionomie,  la  contrac- 
tion forcée  des  muscles  de  la  face  témoignaient  des  cruelles  douleurs  qu'ils  res- 
sentaient. Les  yeux  étaient  extrêmement  rouges,  et  le  sang,  transsudant  à  travers 
les  pores,  s'égouttait  par  gouttes  au  dehors  de  la  membrane  qui  recouvre  le  de- 
dans des  paupières.  » 

L'eau  glacée  dans  laquelle  durent  plus  d^une  fois  se  plonger  nombre  de  soldats 
pour  effectuer  le  passage  de  torrents  ou  de  rivières  non  congelés  complètement, 
produisit  des  maladies  particulières  dont  Tissue  fut  presque  constamment  mor- 
telle. C'est  ainsi  que  mourut,  à  Kœnisberg,  à  la  fin  de  décembre,  Tillustre  général 
Eblé,  qui  avait  sauvé  les  derniers  débris  de  Tarmée  au  passage  de  laBérésina; 
des  cent  pontonniers  qui,  à  sa  voix,  s'étaient  plongés  dans  Teau  pour  construire 
les  ponts,  il  en  restait  douze;  des  trois  cents  autres  qui  les  secondèrent  dans 
ce  travail  héroïque,  il  en  restait  un  quart  à  peine.... 

Pendant  que  kbO  300  hommes  mouraient  ainsi.  Napoléon  revenait  à  Paris  eo 
chaude  voilure,  et  déclarait  qu'il  ne  s'ét&it  jamais  si  bien  porté. 

Mais  oublions  ces  malheureux  souvenirs,  et  continuons  notre  liste  des  hivers 
mémorables. 

1819-1820.  —  Le  froid  fut  extrêmement  vif  cet  hiver  dans  toute  PEurope,  quoi- 
que ses  rigueurs  extrêmes  n'aient  pas  duré  longtemps.  A  Paris,  on  compta 
47  jours  de  gelée,  dont  19  consécutifs,  du  30  décembre  1818  au  17  janvier  1819. 
Le  minimum  de  la  température  fut,  le  11  janvier,  de —  U^,3.  La  Seine  fut  entière- 
ment prise  du  12  au  19  janvier.  La  Saône,  le  Rhône,  le  Rhin,  le  Danube,  la 
Garonne,  la  Tamise,  les  lagunes  de  Venise,  le  Sund  furent  congelés  de  manière 
qu'on  put  se  promener  sur  la  glace.  Les  plus  basses  températures  observées  en 
différentes  villes  sont  les  suivantes  : 

SaintrPétersbourg,  le  18  janvier — 32*0 

Berlin,  le  10  janvier —24  4 

Maêstricht,  le  10  janvier. .  • —19  3 

Strasbourg,  le  15  janvier — 18  8 

Commercy  (Meuse),  le  12  janvier — 18  8 

Marseille,  le  12  janvier — 17  5 

Metz,  le  10  janvier — 16  3 

Mons,  le  11  et  le  15  janvier — 15  6 

Paris,  le  11  janvier , —14  3 

En  France,  la  vivacité  du  froid  fut  annoncée  par  le  passage  sur  le  littoral  du 
Pas-de-Calais  d'un  grand  nombre  d'oiseaux  venant  des  régions  les  plus  boréales, 
par  des  cygnes  et  des  canards  sauvages  à  plumages  variés.  Plusieurs  voyageurs 
périrent  de  froid,  notamment  un  cultivateur  du  Pas-de-Calais,  près  d'Arras;  un 
garde  forestier  près  de  Nogent,  dans  la  Haute-Marne  ;  une  femme  et  un  homme 
dans  la  Côte-d*Or  ;  deux  voyageurs  sur  la  route  de  Breuil,  dans  le  département  de 
la  Meuse  ;  une  femme  et  un  enfant  sur  la  route  d'Étain  à  Verdun  ;  six  individus 
dans  l'arrondissement  de  Château-Salins  (Meurthe)  ;  deux  petits  Savoyards  sur  la 
route  de  Clermont  à  Chalon-sur-Saône.  Dans  des  expériences  faites  à  l'école  d*ar- 
tillerie  de  Metz,  le  10  janvier,  pour  essayer  la  résistance  du  fer  à  de  basses  tempé- 
ratures, plusieurs  soldats  curent  les  mains  ou  les  oreilles  gelées. 


\  HIVERS    MÉMORABLES.  421 

^0,  ^  Cet  hiver  a  été  le  plus  précoce  et  le  plus  long  des  hivers  de  la  pre- 

^  du  dix-neuvième  siècle  ;  sa  continuité  a  été  particulièrement  funeste 

dans  les  contrées  méridionales.  Ses  rigueurs,  sans  être  extrêmes, 

toute  l'Europe  :  un  grand  nombre  de  fleuves  furent  congelés,  et 

*npagné  de  désastreuses  débâcles  et  de  grandes  inondations; 

s  et  d'animaux  périrent;  les  travaux  des  champs  demeurèrent 

iidus.  Voici  les  principales  températures  observées  : 

Saint-Pétersbourg,  le  19  décembre —32" 5 

Mulhouse ,  le  3  février —28  1 

Bàle,  le  3  février —27  0 

Nancy,  le  3  février — 26  3 

Épinal,  le  3  février — 25  6 

Aurillac,  le  27  décembre —23  6 

Strasbourg,  le  3  février —  23  4 

Berlin,  le  23  décembre —21  0 

Metz,  le  31  janvier — 20  5 

Pau,  le  27  décembre —17.  5 

Paris,  le  17  janvier —17  2 

En  Suisse,  Thiver  fut  excessif  sur  les  points  élevés.  A  Fribourg,  on  compta 
118  jours  de  gelée,  sur  lesquels  il  y  en  eut  69  de  consécutifs;  le  minimum  fut  de 
—  18^,5.  Dans  les  plaines,  à  Yverdui^  entre  autres,  on  éprouva  un  effet  très-intense 
de  rayonnement;  le  thermomètre  descendit  en  quelques  heures  de  10®  à  20*^.  On 
vit  aussi  tomber  cette  neige  dite  polaire,  à  cristallisation  peu  serrée,  particulière 
aux  températures  très-basses. 

La  longue  congélation  de  la  Seine  et  sa  débâcle  excitèrent  au  plus  haut  point 
rattention  publique.  La  rivière  demeura  prise  du  28  décembre  au  26  janvier,  c'est- 
à-dire  durant  29  jours  une  première  fois;  puis,  une  seconde  fois,  du  5  au  10  fé- 
vrier: Séjours  en  tout,  c'est-à-dire  aussi  longtemps  qu'en  1763;  elle  fut  prise  au 
Havre  dès  le  27  décembre ,  et  le  18  janvier  on  établit  à  Rouen  une  foire  sur  la 
glace.  Le  25  janvier,  après  six  jours  de  dégel,  les  glaces  venues  de  Corbeil  et 
de  Melun  s'arrêtèrent  au  pont  de  Choisy  et  y  formèrent  une  muraille  de  5  mètres 
de  hauteur. 

18%0-1&41.  <^  Il  y  eut  dans  cet  hiver,  à  Paris,  59  jours  de  gelée  dont  27  consé- 
cutifs. Les  froids  commencèrent  le  5  décembre  et  durèrent,  avec  une  interruption 
du  1«  au  3  janvier,  jusqu'au  10  de  ce  mois.  Il  y  eut  une  reprise  de  la  gelée  du 
30  janvier  au  10  février.  Le  thermomètre  marqua  encore  — 9^)2  le  3  février.  Dès  le 
16  décembre,  la  Seine  charria  avec  abondance,  et  l'une  des  arches  du  pont  Royal 
fut  obstruée;  le  soir  du  même  jour,  elle  s'arrêta  au  pont  d*Austerlitz,  et  elle  fut 
prise  du  pont  Marie  jusqu'à  Charenton  ;  le  lendemain,  elle  fut  gelée  au  pont 
Notre-Dame,  et  le  18  on  la  traversa  entre  Bercy  et  la  Gare.  En  plusieurs  endroits, 
les  glaçons  amoncelés  n'avaient  pas  moins  de  2  mètres  d'épaisseur. 

Le  15  décembre  1840  eut  lieu  à  Paris  l'entrée  solennelle,  par  l'Arc  de  triomphe 
de  rÉtoile,  des  cendres  de  l'empereur  Napoléon,  rapportées  de  Sainte-Hélène.  Le 
thermomètre  avait  marqué  ce  jour-là,  dans  les  lieux  exposés  au  rayonnement 
nocturne,  —W.  Une  multitude  innombrable  de  personnes,  les  légions  de  la  garde 
nationale  de  Paris  et  des  communes  voisines,  des  régiments  nombreux  station- 
nèrent depuis  le  matin  jusqu'à  deux  heures  de  l'après^  midi  dans  les  Champs- 
Elysées.  Tout  le  monde  souffrit  cruellement  du  froid.  Des  gardes  nationaux,  des 
ouvriers  crurent  se  réchauffer  en  buvant  de  l'eau -de- vie,  et,  saisis  par  le  froid, 
périrent  de  congestion  immédiate.  D'autres  individus  furent  victimes  de  leur 
curiosité  :  ayant  envahi  les  arbres  de  l'avenue  pour  apercevoir  le  coup  d'œil  du 


422  L'HIVER. 

cortège,  leurs  exlrémités  engourdies  par  la  gelée  ne  purent  les  y  maintenir;  ils 
tombèrent  des  branches  et  se  tuèrent. 
Voici  les  plus  basses  températures  observées  en  divers  lieux  pendant  cet  hiver  : 

Mont  Saint-Bernard,  le  22  janvier —23® 3 

Genève,  le  10  janvier — 17  8 

Metz,  le  17  décembre »15  3 

Paris,  le  17  décembre • —13  2 

Paris,  le  8  janvier. . . .  > •  — 13  1 

1853-1854.  —  Cet  hiver  a  offert  les  caractères  d'un  hiver  rigoureux  des  régions 
tempérées  de  TEurope.  Il  s'étendit  de  novembre  en  mars,  et  amena  des  congéla- 
tions nombreuses  de  rivières.  Il  y  eut  des  froids  intenses  dans  beaucoup  de  ré- 
gions, et  néanmoins  son  influence  fut  plutôt  profitable  que  nuisible  à  Tagriculturc. 

Voici  les  plus  basses  températures  observées  en  différents  lieux  : 

Clermont,  le  26  décembre — 20®0 

Châlons-sur-Marne ,  le  26  décembre —20  0 

Lille,  le  26  décembre ^18  0 

Kehl,  le  26  décembre — 17  6 

Metz,  le  27  décembre — 17  5 

Bruxelles,  le  26  décembre — 16  1 

Lyon,  le  30  décembre — 14  6 

Paris,  le  30  décembre •.......•• — 14  0 

Bordeaux,  le  30  décembre — 10  0 

L'hiver  de  Tannée  suivante,  1854-55,  s'est  également  montré  rigoureux,  surtout 
dans  la  Russie  méridionale,  en  Danemark,  en  Angleterre  et  en  France.  Il  a  été 
d'une  longueur  inaccoutumée.  Les  gelées  ont  commencé  en  octobre  dans  l'est  de 
la  France,  et  se  sont  prolongées  jusqu'au  28  avril  dans  la  même  région.  La 
Loire  charrie  le  17  janvier  et  s'arrête  le  18.  La  Seine  charrie  le  19,  mais  n'a  pas 
été  arrêtée.  Le  Rhône  charrie  le  20  ;  la  Saône  est  arrêtée  le  même  jour.  Le  Rhin 
est  entièrement  gelé  à  Manheim  le  24,  et  on  le  traverse  à  pied. 

Voici  le  tableau  des  plus  basses  températures  obsen'ées  : 

Vendôme,  le  20  janvier —18®  0 

Clermont,  le  21  janvier —17  0 

Bruxelles,  le  2  février — 16  7 

Turin,  le  24  janvier —16  5 

Metz,  le  29  janvier — 16  0 

Strasbourg,  le  29  janvier —16  0 

Montpellier,  le  21  janvier — 16  0 

Lille,  le  2  février —13  8 

Paris,  le  21  janvier — 11  3 

Toulouse,  le  20  janvier — 10  7 

L'hiver  de  1857-58  a  offert  le  type  d'un  hiver  d'une  rigueur  moyenne  de  la  lone 
tempérée.  La  Seine  a  charrié  à  Paris  le  5  janvier;  le  petit  bras  de  la  Cité  a  été 
couvert  de  glaces  le  6.  La  Loire,  le  Cher,  la  Nièvre,  le  Rhône,  la  Saône,  la  Dor- 
dogne  furent  arrêtés  en  plusieurs  endroits.  Le  Danube  et  les  ports  russes  de  la 
mer  Noire  furent  gelés  en  janvier. 

Les  plus  basses  températures  observées  sont  : 

Le  Puy,  le  25  janvier, —14*4 

Clermont,  le  7  janvier —14  0 


HIVERS    MÉMORABLES.  423 

Bourg,  le  29  janvier. . ,  »  : — 12®  5 

Vendôme,  le  6  janvier —11  0 

Lille,  le  7  janvier — 10  0 

Paris,  le  7  janvier —  90 

L'hiver  de  186^-65  a  été  plus  rigoureux.  La  Seine  a  été  prise  à  Paris  et  on  la 
passait  au  pont  des  Arts.  Les  extrêmes  de  température  ont  été  : 

Haparanda,  le  7  février —33®  k 

Saint-Pétersbourg,  le  9  février —28  8 

Riga,  le  4  février —26  8 

Berne,  le  U  février —15  0 

Dunkerque,  le  15  février — 12  0 

Strasbourg,  le  1 1  février —1 10 

Enfin,  Fhiver  de  1870-71  sera  également  classé  parmi  les  hivers  froids,  à  cause 
de  la  grande  intensité  des  froids  de  décembre  et  janvier,  malgré  la  température 
toute  prinlanière  de  février,  et  aussi  à  cause  de  Tinfluence  fatale  de  ces  froids  sur 
la  morlalité  publique  à  la  fin  de  Todieuse  guerre  qui  vient  de  sévir.  Le  grand 
courant  équatorial,  qui  souffie  ordinairement  jus(iu'en  Norvège,  s'est  arrêté  cette 
année  au  Portugal  et  à  TEspagne;  le  vent  dominant  a  été  celui  du  nord.  Le 
5  décembre,  on  constate  à  Paris  6**  au-dessous  de  zéro  ;  le  8,  on  constate  —S**  à 
Montpellier.  Une  seconde  }.ériode  de  froid  sévit  du  22  décembre  au  5  janvier  ;  à 
Paris,  la  Seine  charrie  et  menace  de  se  prendre  entièrement;  Ton  observe  — 12** 
le  24,  — 16®  à  Montpellier  le  31.  Chacun  sait  qu'aux  environs  de  Paris,  plusieurs 
soldats  en  faction  aux  avant-postes,  et  un  certain  nombre  de  blessés  ramassés 
quinze  heures  trop  tard,  ont  élé  gei.és.  Du9au  15  janvier,  une  troisième  période  de 
froid  montre,  le  15,-8"  à  Paris,  et  — 13**  à  Montpellier.  Ce  qu'il  y  a  de  plus  curieux, 
c'est  que  le  froid  a  été  plus  intense  dans  le  Uiidi  que  dans  le  nord  de  la  France. 
A  Bruxelles,  leaminima  ont  été  —1 1*^,6  en  décembre  et  de  — 13^,2  en  janvier.  Il  y  a 
eu  kO  jours  de  gelée  à  Montpellier,  42  à  Paris,  kl  à  Bruxelles  pour  ces  deux 
mois.  Enfin,  la  moyenne  de  rhiver  (décembre,  janvier,  février)  est  de  1**,83  à  Paris, 
tandis  que  la  moyenne  générale  est  de  3**,26.  Dans  le  nord  de  l'Europe,  cet  hiver 
a  été  également  rigoureux,  quoique  le  froid  ait  sévi  à  des  dates  différentes  des 
précédentes.  On  a  observé  —22**  à  Copenhague  le  12  février. 

Dans  les  documents  que  M.  Renou  me  communique  pour  la  France  je  relève  un 
minimum  de  —23®  à  Périgueux  et  de  — 25**  à  Moulins!  Dans  les  documents  que 
M.  Glaisher  m'envoie  de  l'Observatoire  de  Greenwich,  je  vois  qu'il  considère  éga- 
lement les  mois  de  décembre  1870  et  janvier  1871  comme  ayant  le  caractère  de 
rigueur  des  hivers  mémorables. 

Pour  que  la  Seine  gèle  à  Paris,  il  faut  un  froid  d'environ  9  degrés,  durant  plu- 
sieurs jours  de  suite.  Nous  avons  vu  plus  haut  comment  le  fait  se  produit.  Depuis 
le  commencement  du  sircle,  le  Heuve  a  été  pris  entièrement  onze  fois  :  janvier 
1803;  décembre  1812;  janvier  1820,  1821,  1823,  1829,  1830  et  1838;  décembre 
18(iO  ;  janvier  1854  et  janvier  1865. 

M.  Renou  a  remarqué  que  les  plus  grands  hivers  paraissent 
revenir  à  peu  près  tous  les  quarante  ans  :  1 709-1 749  (moins  ri- 
goureux) —  1 789-1 830-1 870. 

Voici  les  températures  les  plus  basses  observées  en  France  de- 
puis qu*on  les  étudie  scientifiquement  par  le  thermomètre.  Elles 


424 


L  HIVER. 


sont  inscrites^  comme  la  liste  précédente  des  températures  les 
plus  élevées^  en  allant  du  nord  au  sud.  J*ai  relevé  toutes  celles 
qui  ont  atteint  au  moins  20  degrés  de  froid^  et  je  n'ai  relevé  que 
celles-là^  excepté  pour  Paris^  où  il  y  a  plusieurs  comparaisons. 


Lieux.  Latitude. 

Douai 50^22 

Arras 50  17 

Amiens 49  f>3 

Saint-Quentin ....  49  50 

Vervins 49  55 

Montdidier 49  39 

Rouen 49  26 

Clermont(Oise)...  49  23 

Les  Mesneux 49  13 

Metz 49    7 

Montmorency 49    0 

Châlons-sur-Marne  48  57 

Goersdorff. 48  57 


Paris. 


•  .  .••*•• 


48  50 


Hagaeneau 48  48 

L'Aigle 48  43 

Nancy 48  42 

îStrasbourg. 48  35N 

Étampes 48  26 

Mayenne 48  18 

Troyes 48  18 

SaintrDié 48  17 

Épinal 48  10 

Colmar 48    5 

Neufbrissac 48    0 

Orléans 47  54 

Mulhouse 47  49 

Beaugency 47  46 

Tours 47  24 

Dijon 47  19 

Chinon 47  10 

Bourges 47    5 

Ponlarlier 46  54 


Longitude. 

Altitude. 

0*44' 

24- 

0  26 

67 

0     2 

36 

0  57 

104 

1  34 

175 

0  14 

99 

1   15 

37 

0     5 

86 

1  37 

85 

3  50 

182 

0     2 

183 

2     1 

82 

5  26 

228 

0    0 


5  25 

2  0 

3  51 
5  25 


0 
2 


10 
57 

1  45 
4  37 


4 
5 
5 
0 


7 

1 

0 

26 


5    0 

0  46 

1  39 

2  42 
2  6 
0    4 

k    1 


65 


65 
136 

200 

144 

127 
102 
110 
343 
341 
195 
198 
123 

229 

100 
55 

246 
82 

156 

838 


Date. 

28  janvier 

30  décembre 

27  février 

28  janvier 

31  décembre 

29  janvier 

30  décembre 
26  décembre 

19  janvier 
31  janvier 

janvier 
décembre 

26  décembre 

27  décembre 
25  janvier 
13  janvier 

31  décembre 

6  février 

22  janvier 

29  janvier 

et30décemb. 

20  janvier 
17  janvier 

décembre 

30  décembre 
!«•  février 

3  février 

31  décembre 

3  février 
31  décembre 

décembre 
31  décembre 
31  décembre 

3  février 

19  décembre 

18  décembre 

31  décembre 

janvier 

3  février 

31  décembre 

31  décembre 

1er  ftyrier 

décembre 

janvier 

31  décembre 

14  décembre 


Uioimnm. 


1776 

1788 

1776 

1776 

1788 

1776 

1788 

1853 

1855 

1830 

1795 

1788 

18Ô3 

1853 

1795 

1709 

1788 

1665 

1716 

1776 

1783 

1833 

1830 

1788 

1788 

1776 

1830 

1788 

1830 

1788 

1788 

1788 

1788 

1830 

1788 

1788 

1788 

178^ 

1830 

1788 

1788 

1776 

1788 

1789 

1788 

1846 


-20*6 
-23  4 
-20  3 
-20  6 
-21  9 
-2îb 
—21  S 
—20  0 
—20  2 
—20  5 
—20  0 
-20  6 
—20  0 
—21  8 
—23  5 
—23  1 
—21  S 
—21  2 
—19  7 

|-19  1 

—19  0 
—17  2 
—21  5 
—21  8 
—22  6 
—26  3 
—26  3 
—23  4 
—21  9 
-20 
-23 
—26 
—25  6 
—25  6 
-30  2 
—22  5 

—22  4 
—28  1 
—22  5 
—25  0 
—20  0 
—23  8 
—23  0 
—23  8 
—31  3 


PLUS    BASSES    TEMPÉRATURES    OBSERVEES.     485 

lieoz.  Latitade.         Longitude.        Altitude.  Date.  MiDimum. 

I  loi-  iLr*,/.  ooto  riio»  S    31  décembre  1788      — 24®0 
U)iis.Ie^aalnier . .     46*40           3M3  258»}        ig  janvier  1838      -24  5 

Poiliers 46  35  1  60  118  décembre  1788      —20  0 

mj     ,.  ,*  «,  ,     /x  ccn     i    '^^  décembre  1788      —22  6 

Mo^^^'^s 46  34  10  227     |    22  décembre  1870      -25  0 

Roanne 46    2  1  44  286  31  décembre  1788  —20  6 

Limoges 45  50  15  2S7  décembre  1788  —23  7 

,.  ,«  «  «^  «ne  (    31  décembre  1788  -21  9 

Lyo"^ ^^^^  2  29  295  I        ,6  janvier  1838  -20  0 

Grande-Chartreuse  45  48  3  23  2030  30  décembre  1788  —26  3 

Grenoble 45  11  3  24  213  février  1776  —21  6 

Périgueux 45  11  136  98  décembre  1870  —23  0 

Aurillac 44  56  0    6  622  27  décembre  1829  —23  6 

Les  froids  les  plus  excessifs  que  Ton  ait  ressentis  jusqu'à  ce  jour  sont  de 
31*3  pour  la  France  ;  de  20*,6  pour  les  Iles  Britanniques  ;  de  24*,4  pour  la  Hol- 
lande et  la  Belgique  ;  de  55*  pour  le  Danemark ,  la  Suède  et  la  Norvège  ;  de 
43*,7  pour  la  Russie  ;  de  35*,6  pour  PAUemagne;  de  17*,8  pour  ritalie;de  12* 
pour  l'Espagne  et  le  Portugal.  Quant  aux  autres  pays,  qui  n'appartiennent  pas  à 
l'Europe,  il  faudrait  de  plus  nombreuses  observations  pour  qu'on  pût  dire  avec 
quelque  certitude  les  plus  forts  degrés  de  froid  qu'on  est  exposé  à  y  subir.  — 

II  est  constant  néanmoins  qu'on  a  observé  à  Fort-Rciiance,  dans  l'Amérique  an- 
glaise, un  froid  de  56*,7,  et  près  de  Semipalatinsk  un  froid  de  58*.  Le  mercure 
se  congèle  à  — 40*.  Il  y  a  des  points  habités  sur  le  globe  où  il  reste  en  cet  état 
plusieurs  mois  de  l'année  (par  exemple  l'Ile  Melville).  Le  capitaine  Parry  affirme 
du  reste  qu'un  homme  bien  vêtu  peut  se  promener  sans  inconvénient  à  l'air  libre 
par  48*  au-dessous  de  zéro,  s'il  n'y  a  pas  de  vent;  dans  le  cas  contraire,  la  peau 
est  rapidement  brûlée.  Le  mercure  gelé  a  l'aspect  du  plomb  ;  mais  il  est  moins  dur, 
plus  fragile  et  moins  cohérent.  Au  toucher,  il  brûle  comme  un  morceau  de  fer 
rouge.  On  peut  en  faire  de  petites  statuettes  qui  se  fondent  quand  la  température 
descend  au-dessous  de  —40*. 


Tels  sont  les  plus  grands  froids  éprouvés.  Si  Ton  se  reporte  aux 
plus  grandes  chaleurs  notées  au  chapitre  précédent  (75^  à  la  surface 
do  sol  africain),  on  conclut  que  les  extrêmes  de  température  sur 
ce  globe  peuvent  atteindre  une  échelle  de  133  degrés! 

Nous  allons^  dans  le  chapitre  suivant^  apprécier  la  théorie  des 
climats  dans  son  caractère  général,  saisir  la  distribution  de  la  ch 
leur  à  la  surface  du  globe,  et  relever  Tétat  moyen  comme  les  ex- 
trêmes de  température  observés  sur  les  différents  points  de  la 
planète. 

L*occupation  la  plus  agréable  que  l'homme  puisse  se  donner, 
c  est  certainement  Yétude  de  la  nature.  Le  travail  manuel  a  besoin 
dun  complément  :  Tactivité  de  T intelligence;  ce  complément,  nul 
sujet  ne  peut  mieux  Toffrir  que  Tétude  de  la  nature.  La  politique, 
qui  n  a  guère  été  jusqu'à  présent  qu^un  tissu  de  duperies  mutuelles 
et  de  crimes,  n'est  pas  digne  de  la  contemplation  de  l'âme,  et  ne 
deviendra  une  science  qu*à  l'époque  où  les  hommes  posséderont 


426  L'HIVER. 

les  notions  élémentaires  de  la  réalité  naturelle,  sauront  ce  qu'ils 
sont,  quelle  planète  ils  habitent,  et  cesseront  d'avoir  les  yeui  fer- 
més par  Tignorance  brutale  dans  laquelle  ils  gisent  encore.  L'his- 
toire peut  fixer  Inattention  de  Thomme;  mais  elle  existe  à  peine, 
ne  consiste  encore  qu*en  une  série  de  guerres  renaissantes^  et  n  est 
qu'une  ride  à  la  surface  de  Tocéan  des  âges.  Ce  qui  peut  légitime- 
ment et  utilement  occuper  les  instants  précieux  de  notre  esprit 
libre,  c'est  la  grande,  la  vraie  étude  de  la  nature,  source  inépui- 
sable d'émotions  pures,  et  dont  chaque  branche  offre  à  notre  in- 
telligence un  aliment  délectable  et  salutaire. 

Parmi  les  diverses  branches  de  l'étude  de  la  nature,  la  météo- 
rologie restera  toujours  celle  qui  nous  intéressera  le  plus  facile- 
ment et  le  plus  constamment;  car  c'est  de  l'Atmosphère  que  dé- 
pendent les  diverses  circonstances  de  notre  vie  physique  et  de 
son  entretien.  Le  météorologiste,  l'ami  de  la  nature,  qui  a  appris  à 
connaître,  comme  nous  essayons  de  le  faire  dans  cet  ouvrage,  l'en- 
semble des  lois  qui  régissent  la  circulation  de  la  vie  ici-bas,  trouve 
chaque  jour   un  nouveau  sujet  d'intérêt    dans  l'observation  du 
temps.  Non-seulement  les  phénomènes  généraux  des  saisons  sont 
pour  lui  un  spectacle  désormais  raisonné  et  lumineux;  non-seule- 
ment il  voit  à  travers  les  nuages,  les  tempêtes,  les  orages,  quelles 
sont  les  forces  qui  tiennent  les  fils  de  ce  mouvement  perpétuel; 
mais  encore  les  variations  quotidiennes  de  la  température  et  les 
faits  les  plus  ordinaires  l'intéressent  constamment  et  sans  fatigue. 
C'est  un  si  grand  bonheur  de  savoir  où  l'on  est,  dans  ce  grand  uni- 
vers, de  se  sentir  chez  soi,  de  bien  connaître  sa  maison,  et  de  me- 
ner une  vie  intellectuelle,  au  lieu  de  rester  dans  la  fange  obscure 
dans  laquelle  la  masse  de  l'humanité  traîne  sa  massive  carapace. 

J'ajouterai  même  que  celui  qui  s'intéresse  ainsi  scientifiquement 
à  l'observation  de  la  nature  se  met  au-dessus  des  sensations  phy- 
siques qui  sont  pour  d'autres  des  causes  de  souffrances.  Il  y  trouve 
constamment  de  l'intérêt  sur  tout,  et  quand  les  extrêmes  de  la 
température  se  manifestent,  il  constate  avec  plaisir  ces  extrêmes 
eux-mêmes.  Dans  les  plus  grandes  chaleurs  de  l'été,  le  météorolo- 
giste a  di  jamais  assez  cliaud,  car,  le  thermomètre  fût-il  à  100  de- 
grés de  chaleur,  il  voudrait  le  voir  à  lOT,  pour  la  curiosité  de 
l'exception.  Dans  les  températures  les  plus  glaciales,  il  n'a  jamais 
assez  froid,  car  si  le  thermomètre  est  descendu  jusqu'à  30  degrés, 
il  serait  encore  plus  satisfait  de  voir  le  mercure  gelé  lui-même. 
Ainsi,  il  est  toujours  heureux. 


CHAPITRE    VIL 


LES  CLIMATS. 

distribution  de  la  température  sur  le  globe.  —  lignes  isothermes. 

l'Equateur.  —  les  tropiques. —  les  régions  tempérées.  —  les  pôles. 

le  climat  de  la  france. 


Si  Ton  trace  sur  un  globe  terrestre  deux  lignes  parallèles  à  Té- 

quateur^  situées  dans  chaque  hémisphère  à  23^  28'  de  latitude^  on 

marque  ainsi  deux  cercles  entre  lesquels  on  voit  passer  le  soleil 

au  zénith  à  certaines  époques  de  Tannée  :  ce  sont  les  tropiques. 

Celui   de   Thémisphère  boréal  est  nommé  tropique   du   Cancer^ 

parce  que,  au  solstice  d*été,  le  soleil  passe  à  son  zénith  et  se 

trouve  dans  le  signe  zodiacal  du  Cancer.    Celui  de  F  hémisphère 

austral  se  nomme  tropique  du  Capricorne,  parce  que  le   soleil 

passe  à  son  zénith  au  solstice  d*  hiver  dans  le  signe  zodiacal  du 

Capricorne.  La  zone,  renfermée  entre  ces  deux  cercles,  est  la 

plus  chaude  du  globe,  puisqu'elle  renferme  les  lieux  sur  lesquels 

le  soleil  s*élève  à  sa  plus  grande  hauteur;  elle  prend  le  nom  de 

zone  torride  ou  intertropicale. 

Si  Ton  trace  sur  ce  même  globe  terrestre  deux  autres  cercles, 
éloignés  du  pôle  de  23'  28',  c'est-à-dire  à  G6'  32^  de  Téquateur, 
on  marque  les  points  au-dessous  desquels  le  soleil  peut  rester  pen- 
dant plusieurs  jours,  et  au-dessus  desquels  il  reste  à  son  élévation 
oiinimum  :  ce  sont  les  cercles  polaires.  Pendant  une  moitié  de 
Tannée,  le  soleil  s'élève  en  spirale  au-dessus  d'eux  jusqu'à  la 
hauteur  de  23^  28',  et,  pendant  l'autre  moitié,  s'abaisse  de  la 
même  quantité. 


428 


LES    CLIMATS. 


PÔLE  BOnÉAL. 


arctique. 


du  Cancer. 


Entre  ces  deux  zones  est  la  zone  tempérée,  pour  laquelle  le 
soleil  se  lève  et  se  couche  chaque  jour^  sans  jamais  monter  jus- 
qu'au zénith,  atteignant  une  hauteur  croissante  et  donnant  une 
durée  de  jours  de  plus  en  plus  longue  pour  notre  hémisphère  du 

solstice  de  décembre  au  sols- 
tice de  juin,  auxquelles  cor- 
respond une  marche  inverse 
pour  Tautre  hémisphère. 

Les    deux    zones   glaciales 
forment  les  0,082  de  la  sur- 

du  Capricorne,  f^^.^  J^  |j^  ^^^^.  leS  dcUX  ZOneS 

antarctique,   tcmpérécs  OU  représentent  en- 
semble les   0,520;  enfin,  la 
zone    torride,    composée  des 
deux  régions  comprises  entre  les  tropiques  et  Téquateur,  est  à  la 
surface  entière  de  notre  planète  comme  0,398  est  à  1 . 

La  durée  des  jours  les  plus  longs  et  des  jours  les  plus 
courts,  sous  les  diverses  latitudes  de  notre  hémisphère,  depuis 
Téquateur  jusqu'aux  cercles  polaires,  nous  donne  la  succession 
suivante  : 


PÔLE  AUSTRAL. 


Latitudes.                              Eiemples.  Durée  du  jour 

le  plus  long. 

0"        (Quito) 12*'  0" 

5        (Bogota) 12  17 

10        (Gondar,  Madras) 12  35 

15        (Saint-Louis) 12  53 

20        (Mexico-Bombay) 13  13 

23        (Canton) 13  3% 

30        (Le  Caire) 13  56 

35        (Alger) Id  22 

40        (Madrid,  Naples) U  51 

kf>        (Bordeaux,  Turin) 15  26 

50       (Dieppe,  Francfort) 16    9 

55        [Edimbourg,  Copenhague) 17    7 

60        (Pétersbourg,  Christiania) 18  30 

65  (Arkhangei; 21    9 

66  32' (Cercle  polaire) 2k    0 


Durée  du  jour 
le  plut  court 

12^  0- 
II  43 
11  25 
Il  7 
10  kl 
10  26 
10  4 

9  3i 

9  9 

8  34 

7  51 

6  53 

5  3C 

2  51 

0  0 


Il  en  est  de  même  dans  rhémisphère  austral^  naturellement. 
Au  delà  des  cercles  polaires ,  la  durée  du  jour  varie  de  0  à 
24  heures  dans  la  portion  de  l'année  pendant  laquelle  le  soleil  se 
lève  ou  se  couche.  Le  nombre  de  jours  pendant  lequel  Tastre  ra* 
dieux  reste  constamment  au-dessus  ou  constamment  au-dessous  de 
rhorizon  sous  les  diverses  latitudes^  depuis  66*  32^  jusqu'à  90*, 


LES    CLIMATS.  429 

est  donné  par  le  tableau  suivant  dans  lequel  il  est  rappelé  que  les 
phénomènes  sont  inverses  dans  les  deux  zones  glaciales  : 

Le  soleil  ne  se  couche  pas  dans       Le  soleil  ne  se  lève  pas  dans 


Latitudes. 

rhèmisphère  boréal, 

ne  se  lève  pas  dans  l'hémisphère 

austral  pendant  environ  : 

l'hémisphère  austral, 
ne  se  couche  pas  dans  l'hémisphère 
boréal  pendant  environ  : 

66»32' 

1^ 

V 

70 

65 

60 

75 

103 

97 

80 

134 

127 

85 

161 

153 

90 

186 

179 

Dans  cette  théorie  des  climats^  nous  avons  supposé  le  soleil  ré- 
duit a  son  centre  ;  nous  avons^  en  outre^  négligé  les  phénomènes 
de  Taurore  et  du  crépuscule  produits  par  la  réfraction  de  la  lu- 
mière et  de  la  chaleur.  Comme  le  diamètre  de  l'astre  est  de  32'^  il 
Êuidrait  reculer  de  1 6'  la  latitude  où  il  disparaîtrait  toutentier.  La 
réfraction  1  élevant^  de  plus^  de  33'  àThorizon^  il  faudrait  encore 
éloigner  de  cette  quantité  les  cercles  polaires  absolus.  Enfin ^  la 
nuit  n*est  entière  que  lorsque  le  soleil  est  abaissé  de  1 8^  au-des- 
sous de  rhorizon;  il  y  aurait  donc  encore  à  tenir  compte  de  cette 
circonstance,  d'où  il  résulte  que,  vers  les  pôles,  le  jour  absolu 
ne  cesse  que  rarement,  et  que  la  nuit  complète  y  est  presque  in- 
connue. 

Les  saisons  sont  inverses  dans  les  deux  hémisphères,  comme 
nous  Tavons  dit;  elles  ne  sont  pas  d'ailleurs  autre  chose  que  les 
intervalles  de  temps  que  la  Terre  emploie  à  parcourir  les  quatre 
parties  de  son  orbite  comprises  entre  les  équinoxes  et  les  solstices. 
A  cause  de  l'excentricité  de  l'orbite  terrestre  et  en  vertu  de  la  loi 
des  aires,  les  durées  des  saisons  sont  inégales  ;  elles  sont  repré- 
sentées par  les  nombres  suivants  qui  montrent  que  le  soleil  reste, 
chaque  année,  environ  huit  jours  de  plus  dans  notre  hémisphère 
boréal  que  dans  l'hémisphère  austral. 

Automne  (22  septembre-21  décembre) 89^  IS**  35*» 

Hiver  ,;21  décembre-21  mars) 89  0  2 

Séjour  du  soleil  dans  rbémisphëre  austral 178^  IS*"  37"* 

ft-intemps  (21  inar8-21  juin) 92  20  59 

ité  (21  juin-22  septembre) 93  U  13 

^MH^M^H^^H^  ^mmÊÊÊÊm^^^mÊÈm^  ta^MMM^i^i^ 

Séjour  du  soleil  dans  Thémisphère  boréal 186  11  12 

Le  Soleil  étant  actuellement  la  source  unique  de  la  chaleur  pour 


430  LES    CLIMATS. 

la  surface  de  la  Terre^  il  en  résulte  que  les  pays  les  plus  chauds 
sont   ceux   au-dessus  desquels   il  reste   le   plus   longtemps  et 
darde  ses  rayons  dans  la  direction  la  plus  voisine  de  la  verticale  : 
c'est-à-dire  les  régions  situées  le  long  de  Tcquateur^  et  de  chaque 
côté  jusqu'aux  tropiques.  Aussi  ces  régions  chaudes  sont-elles 
désignées  sous  le  nom  générique  de  zone  torride.  A  mesure  que 
Ton  remonte  ensuite  vers  les  pôles,  on  voit  que  le  soleil  s'élève 
moins  haut,  et  que,  pendant  six  mois,  les  nuits  sont  plus  longues 
que  les  jours  :  ce  sont  les  régions  tempérées,  où  les  saisons  don- 
nent beaucoup  plus  de  variation  aux  productions  de  la  nature, 
mais  où  la  moyenne  de  la   température  annuelle  va  constam- 
ment en  diminuant,  suivant  la  diminution  de  la  hauteur  ap- 
parente du  soleil  à  midi.  Enfin,  lorsqu'on  a  dépassé  le  6G'  degré 
de  latitude,  on  entre  dans  la  calotte  polaire  glaciale,  sur  la- 
quelle le  soleil  s'élève  à  peine  aux  plus  beaux  jours  suffisamment 
pour  fondre  les  glaces  éternelles  de  ces  régions  mornes  et  silen- 
cieuses. 

Je  n'ai  pas  besoin  de  dire  à  mes  lecteurs  que  le  pôle  sud  est 
froid  comme  le  pôle  nord,  malgré  l'idée  qui  s'attache  à  cette  di- 
rection pour  notre  hémisphère.  On  voit  encore  quelques  poètes 
voyager 

«c  du  pôle  brûlant  jusqu*au  pôle  glaci;  » 

mais  de  telles  métaphores  ne  devraient  plus  être  permises  avec  le 
progrès  des  lumières.  L'équateur  est  au  sud  de  notre  hémisphère 
et  les  vents  qui  viennent  de  là  sont  chauds.  L'équateur  est  au  nord 
de  l'autre  hémisphère,  et  les  vents  qui  lui  en  viennent  sont  égale- 
ment chauds,  quoiqu'ils  viennent  du  nord.  Pour  Torientation  mé- 
téorologique comme  pour  les  saisons,  les  habitants  de  TAustralie, 
du  cap  de  Bonne-Espérance,  du  cap  Horn,  de  Buenos-Ayres  ou  de 
Santiago  sentent  et  parlent  à  l'inverse  de  nous. 

La  latitude,  c'est-à-dire  l'angle  sous  lequel  les  rayons  du 
soleil  arrivent  à  la  surface  du  sol,  étant  la  grande  cause  de  la  suc- 
cession des  climats  de  l'équateur  aux  pôles,  la  diminution  serait 
progressive  et  régulière  si  la  Terre  était  un  globe  d'une  régularité 
parfaite,  au  lieu  d'être  partagé  en  terres  et  en  eaux,  et  traversé 
de  montagnes,  de  plateaux  et  de  vallées.  La  quantité  de  cha- 
eur,  évaluée,  par  exemple,  à  1000  sous  l'équateur,  irait  en  dé- 
croissant régulièrement,  serait  marquée  par  923  sous  l'un  et  lautre 
tropique,   par  720  à  la  latitude  de  Paris,  et  par    500  sous  le 


LES    CLIMATS.  431 

cercle  polaire.  Mais  la  Terre  n'est  pas  une  sphère  polie  et  calme  ^ 
et  des  révolutions  plus  ou  moins  harmoniques  s'y  succèdent  con- 
stamment. 

Nous  verrons  dans  le  livre  IV  de  cet  ouvrage  que  l'Atmosphère 
est  dans  un  état  perpétuel  de  circulation^  et  qu*il  y  a  des  vents 
(i;énéraux  qui  sillonnent  périodiquement  les  différentes  contrées  du 
globe.  Ces  courants  réguliers  modîGent  la  distribution  normale 
des  climats.  Ainsi  les  vents  alises  qui  établissent  un  double  cou- 
rant entre  Téquateur  et  les  pôles,  tempèrent  à  la  fois  le  froid  des 
latitudes  élevées  sur  lesquelles  ils  passent  et  la  chaleur  des  ré- 
gions tropicales,  réchauffent  les  premières  et  rafraîchissent  les  se- 
condes. 

Une  seconde  cause  vient  s'ajouter  à  celle-là,  pour  varier  la  tem- 
pérature le  long  des  mêmes  cercles  de  latitude.  Le  globe  terrestre 
est  partagé  en  océans  et  en  continents.  L'eau  a  une  capacité  pîns 
grande  que  la  terre  pour  la  chaleur  :  il  en  résulte  que  la  mer  est 
plus  froide  que  la  terre  en  été,  et  plus  chaude  en  hiver.  Les  vents 
qui  viennent  de  la  mer  empêchent  les  rivages  d'être  aussi  froids 
que  les  terres  de  l'intérieur.  Le  vent  du  S.  0.  étant  celui  qui 
souffle  le  plus  souvent,  les  côtes  occidentales  d'Espagne,  de  France, 
l'Ecosse  et  la  Norvège,  sont  plus  chaudes  que  les  pays  de  l'inté- 
rieur des  terres  à  latitude  égale.  Le  grand  courant  marin  du  Gulf- 
Streani  dont  nous  parlerons  aussi  s'ajoute  à  cette  modification 
pour  l'augmenter  encore. 

L'eau  s'échauffe  moins  à  sa  surface  que  les  matières  terreuses, 
parce  que  celles-ci  ont  une  chaleur  spécifique  très-inférieure  à 
celle  de  l'eau.  En  sorte  que  la  quantité  de  chaleur  solaire  néces- 
saire pour  élever  leur  température  de  1 0*,  par  exemple,  est  beau- 
coup moins  considérable  que  celle  qui  peut  élever  du  même  nom- 
bre de  degrés  la  température  d'une  couche  liquide. 

Nous  devons  remarquer,  en  outre,  que  les  rayons  solaires,  qui 
s'absorbent  dans  une  très-mince  couche  terrestre,  pénètrent  en 
partie  dans  l'eau  à  une  profondeur  considérable;  qu'en  mer,  no- 
tamment, ils  ne  s'éteignent  tout  à  fait  qu'après  avoir  traversé  des 
profondeurs  d'une  centaine  de  mètres,  en  sorte  que  la  chaleur  pro- 
venant de  l'absorption,  au  lieu  de  se  concentrer  à  la  surface, 
porte  sur  une  grande  masse  d'eau,  et  doit  être  d'autant  moindre 
que  cette  masse  est  plus  considérable. 

L'é\aporation,  cause  très-intense  de  froid,  comme  nous  l'avons 
vu,  est  d'autant  plus  forte  que  ce  phénomène  s'exerce  sur  une 
plus  grande  échelle.  Or,  là  où  le  liquide  peut  fournir  sans  cesse  à 


432  LES    CLIMATS. 

Tévaporation^  existe  une  cause  de  refroidissement  qu  on  ne  trouve 
pas  du  tout  ou  quon  ne  trouve  pas  au  même  degré  sur  la  terre 
ferme. 

Il  résulte  de  ces  trois  causes  (chaleur  spécifique^  diathermansie, 
évaporation),  que  Teau  et  Tatmosphère  qui  est  en  contact  avec 
elle^  doivent  être  moins  chaudes  Tété  que  les  portions  continen- 
tales des  terrains  semblablement  situés. 

En  hiver^  au  contraire^  elles  sont  plus  chaudes^  comme  il  est  fa- 
cile de  le  comprendre. 

Nous  Tavons  déjàdit^  les  molécules  superficielles^  refroidies  par 
leur  rayonnement  vers  les  régions  froides  de  Tespace^  se  précipi- 
tent vers  le  fond  à  cause  de  leur  excès  de  pesanteur  spécifique 
(chap.  m,  p.  411);  en  conséquence,  la  surface  de  la  mer  doit  con- 
server une  température  supérieure  à  celle  que  présente  la  surface 
des  continents,  puisqu'ici  les  molécules  superficielles  refroidies  ne 
s^enfoncent  pas  dans  le  terrain. 

Ces  conséquences,  déduites  d'un  examen  minutieux  du  mode 
d'action  des  rayons  solaires  sur  une  surface  liquide  et  sur  une 
surface  continentale,  sont  confirmées  par  les  observations. 

Ainsi,  à  Bordeaux,  la  température  moyenne  de  Thiver  est  de 
6Vi>  tandis  que  sous  la  latitude  de  cette  ville  la  température  de 
Tocéan  Atlantique  ne  s'abaisse  jamais  au-dessous  de  10^^7  cenli- 
grades. 

Sous  le  50°  degré,  on  n'a  jamais  trouvé  Tocéan  au-dessous  de 
9^  centigrades. 

L'ensemble  des  observations  qu'on  a  recueillies  montre  que, 
dans  rhémisphère  nord  et  dans  la  zone  tempérée^  la  température 
moyenne  d'un  îlot  situé  au  milieu  de  l'océan  Atlantique,  serait 
plus  élevée  que  la  température  moyenne  d'un  lieu  semblablement 
placé  sur  le  continent,  et  qu*on  y  trouverait  un  été  moins  chaud 
et  un  hiver  moins  froid.  Des  différences  dans  ce  sens-là  ont  été 
particulièrement  cohstatées  à  Tile  de  Madère. 

La  mer  sert  à  égaliser  les  températures.  De  là  une  opposition 
importante  entre  le  climat  des  îles  ou  des  côtes,  propre  à  tous  les 
continents  articulés,  riches  en  péninsules  et  en  golfes^  et  le  climat 
de  l'int^îrieur  d'une  grande  masse  compacte  de  terres  fermes. 
Dans  l'intérieur  de  l'Asie,  Tobolsk,  Barnaul  sur  TObi  et  Irkoutdk 
ont  les  mêmes  étés  qu3  Berlin,  Alunster  et  Cherbourg;  mais  à 
ces  étés  succèdent  des  hivers  dont  l'effrayante  tem])érature  e^t 
de  —  18  à  —  20  degrés.  Pendant  les  mois  d'été,  on  voit  le  ther 
momëtre  se  maintenir  des  semaines  entières  à  30  et  3 1  de^^rés. 


CLIMATS    DE    L'EUROPE.  433 

Ces  climats  œntinenlaxix  ont  été,  à  bon  droit,  nommés,  excessifs 
par  Buffon,  et  les  habitants  des  contrées  où  régnent  les  climats 
excessifs  paraissent  être  condamnés,  comme  les  âmes  en  peine 
du  Purgatoire  de  Dante  :  A  sofferir  tor menti  caldi  e  geli. 

Le  climat  de  l'Irlande,  des  îles  de  Jersey  et  de  Guernesey,  de  la 
presqu'île  de  Bretagne,  des  côtes  de  Normandie  et  de  TAngleterre 
méridionale,  pays  aux  hivers  doux,  aux  étés  frais  et  nébuleux, 
contraste  fortement  avec  le  climat  continental  de  l'intérieur  de 
l'Europe  orientale.  Au  nord-est  de  l'Irlande  (54*, 56'},  par  la  même 
latitude  que  Kœnigsberg  en  Prusse,  le  myrte  croît  en  pleine  terre 
comme  en  Portugal.  La  température  du  mois  d'août  atteint  21  de- 
grés en  Hongrie  ;  elle  est  de  1 6  degrés  tout  au  plus  à  Dublin  (sur 
la  même  ligne  isotherme  de  9^1/2).  La  moyenne  température  de 
rhiver  descend  à  2%4  à  Bude;  à  Dublin,  où  la  température  an- 
nuelle n'est  que  de  9*, 5,  celle  de  l'hiver  est  encore  de  4*,3  au-des- 
sus de  la  glace  :  c'est  2  degrés  de  plus  qu'à  Milan,  qu'à  Pavie, 
qu'à  Padoue,  que  dans  toute  la  Lombardie,  où  la  chaleur  moyenne 
de  l'année  monte  à  12%7.  Aux  Orcades  (Stromness),  un  peu  au  sud 
de  Stockholm  (la  différence  de  latitude  n'est  pas  d*un  demi-degré), 
la  température  moyenne  de  l'hiver  est  de  4  degrés,  c'est-à-dire 
qu'elle  est  plus  élevée  qu'à  Paris  et  qu'à  Londres.   Bien  plus, 
les  eaux  intérieures  ne  gèlent  jamais  aux  îles  Féroë,  placées  par 
02  degrés  de  latitude,  sous  la  douce  influence  du  vent  d'ouest 
et  de  la  mer.  Sur  les  côtes  gracieuses  de  Devonshire,  dont  l'un 
des  ports  (Salvemha)  a  été  surnommé  le  Montpellier  du  nord, 
à  cause  de  la  douceur  de  son  climat,  on  a  vu  l'Agave  mexicana 
fleurir  en  pleine  terre,  et  des  orangers  en  espalier  porter  des 
fruits,  quoiqu'ils  fussent  à  peine  abrités  par  quelques  nattes.  Là, 
comme  à  Penzance,  comme  à  Gosport  et  à  Cherbourg,  sur  les 
cotes  de  la  Normandie,  la  température  moyenne  de  l'hiver  est 
de  5*^5;  elle  n'est  donc  inférieure  à  celles  de  Montpellier  et  de 
Florence  que  de  1*,3. 

La  température  moyenne  annuelle  de  Londres,  d'après  50  ans 
d'observations  quotidiennes  (1814-1863),  est  de  9*,4.  La  tempéra- 
ture moyenne  de  l'été  est  de  15*,9  et  celle  de  l'hiver  de  3*,6.  L'hi- 
ver est  donc  plus  chaud  à  Londres  qu'à  Paris  et  l'été  plus  froid, 
comme  la  moyenne  annuelle. 

Quoique  Cherbourg  se  trouve  à  1  degré  de  latitude  plus  au 
nord  que  Paris,  cependant  sa  température  moyenne  y  est  plus 
élevée;  elle  est  de  ir,3,  celle  de  Paris  étant  de  10*,7,  seule- 
ment. La  différence  est  bien  plus  grande  entre  les  climats  d'hiver 

2S 


434 


LES    CLIMATS. 


des  deux  villes^  puisque  la  moyenne  de  l'hiver  est  de  6^5  à 
Cherbourg  et  de  3^^ 2  à  Paris.  Par  contre^  la  mer  abaisse  en  été 
la  température  de  Cherbourg  et  de  toutes  ses  eotes^  au-dessous 
de  celles  de  Paris.  Aussi  voit-on  là  des  figuiers^  des  laurierS; 
des  myrtes^  qui  périraient  aux  environs  de  Paris.  L'énorme 
flguier  que  Ton  voit  à  RoscofT  en  Bretagne  rivalise  avec  ceux  de 
Smyrne. 

Ces  rapprochements  montrent  assez  en  combien  de  manières 
une  seule  et  même  température  moyenne  annuelle  peut  se  répar- 


Janvier! 

Fcvnerl  Mars   1  Avril    |    Mai 

Juin    1  .luillrt  '  Août    îS^ptrmH  Octob  i 

NovMnK  .nrrcmStiJ 

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Fig.  129.  —  Températures  comparatives  des  capitales  de  l'Europe, 
de      Rome  ,  Londres  ,  Paris  ,,  Vienne  ,  Saint -Péter  sbourtT. 


tir  entre  les  diverses  saisons  et  combien  ces  divers  modes  de  dis- 
tribution de  la  chaleur^  dans  le  cours  de  l'année^  exercent  d'in- 
fluence sur  la  végétation,  l'agriculture,  la  maturation  des  fruits  cl 
le  bien-être  matériel  de  l'homme. 

Les  mêmes  rapports  de  climats  qu'on  observe  entre  la  presqu'île 
de  Bretagne  et  le  reste  de  la  France,  dont  la  masse  est  plus  com- 
pacte ,  dont  les  étés  sont  plus  chauds  et  les  hivers  plus  rudes,  se 
reproduisent  jusqu'à  un  certain  point,  entre  l'Europe  et  le  conti- 
nent asiatique,  dont  TEurope  forme  la  péninsule  occidentale. 
L'Europe  doit  la  douceur  de  son  climat  à  sa  configuration  riche- 
ment articulée,  à  l'Océan  qui  baigne  les  côtes  occidentales  de  Tan- 


L'EQUATEUR.  —  LES  TROPIQUES.  435 

cien  monde^  à  la  mer  libre  de  glaces  qui  la  sépare  des  régions 
polaires,  et  surtout  à  Texistence  et  à  la  situation  géographique  du 
continent  africain,  dont  les  régions  intertropicales  rayonnent  abon- 
damment et  provoquent  Tascension  d'un  immense  courant  d'air 
chaud,  tandis  que  les  régions  placées  au  sud  de  l'Asie  sont  en 
grande  partie  océaniques.  L'Europe  deviendrait  plus  froide  si  l'A- 
frique était  submergée,  si  la  fabuleuse  Atlantide,  sortant  du  sein 
de  Tocéan,  venait  joindre  l'Europe  à  l'Amérique,  si  les  eaux  chau- 
des du  Gulf-Stream  ne  se  déversaient  point  dans  les  mers  du  nord, 
ou  si  une  nouvelle  terre,  soulevée  par  les  forces  volcaniques,  s'in« 
tercalait  entre  la  péninsule  Scandinave  et  le  Spitzberg.  A  mesure 
que  Ton  avance  de  l'ouest  à  l'est,  en  parcourant  sur  un  même 
parallèle  de  latitude,  la  France,  l'Allemagne,  la  Pologne,  la  Rus- 
sie, jusqu'à  la  chaîne  des  monts  Ourals,  on  voit  les  températures 
moyennes  de  l'année  suivre  une  série  décroissante.  Mais  aussi, 
à  mesure  que  l'on  pénètre  ainsi  dans  l'intérieur,  la  forme  du  con- 
tinent devient  de  plus  en  plus  compacte,  sa  largeur  augmente, 
l'influence  de  la  mer  diminue,  celle  des  vents  d*ouest  devient 
moins  sensible  :  c'est  là  qu*il  faut  chercher  la  raison  principale  de 
l'abaissement  progressif  de  la  température.  » 

La  température  moyenne  de  l'équateur  est  de  27", 5.  En  raison 
des  causes  que  nous  venons  de  spécifier  et  de  l'absence  de  végéta- 
tion, celle  de  l'intérieur  de  l'Afrique  est  de  30  degrés  pour  un 
thermomètre  placé  à  l'ombre  et  à  l'abri  du  vent  chaud;  mais  il  y 
a  des  points  où  l'action  des  vents  brûlants  et  la  rareté  des  nuages 
se  combinent  pour  condenser  une  chaleur  intolérable.  Ainsi  à  Tin- 
térieur  de  l'Abyssinie,  et  aux  abords  de  la  mer  Rouge,  les  tem- 
pératures de  48  à  50  degrés  à  l'ombre  ne  sont  pas  rares  en  été. 
Celle  du  sol  est  bien  plus  élevée  encore.  Pendant  l'après-midi,  les 
vallées  abyssiniennes  sont  de  vraies  fournaises;  M.  d'Abbadie 
a  observé  70  degrés  sur  le  sol,  et  les  deux  aventureux  colo- 
nels d'état-major,  MM.  Ferret  et  Galinier,  en  ont  constaté  jus- 
qu'à 75.  L'air  est  stagnant  au  milieu  de  toute  la  chaleur  réver- 
bérée; nulle  brise  ne  vient  rafraîchir  cet  enfer  terrestre.  L'air 
<*st  souvent  méphytique  au  fond  de  ces  gorges;  malheur  à  celui 
qoi  s'y  repose  avant  ou  après  la  saison  des  pluies  !  On  ne  peut 
alors  voyager  que  la  nuit,  et  l'on  parcourt  des  plaines  absolument 
nues. 


Parfois,  en  Iraversant  ces  déserts,  dit  M.  d'Abbadie,  on  est  assaiUi  par  le  Aart/, 
trombe  aérienne  rougeâtre,  fantôme  de  poussière  brûlanle  qui  apparaît  à  Tho- 


436  LES    CLIMATS. 

rizon  et  semble  grandir  en  s'approchant.  Le  vent  qui  le  transporte  siflle  comme 
un  ouragan  ;  hommes  et  bètes  sont  forcés  de  lui  tourner  le  dos,  et  restent  en- 
veloppés d'un  nuage  sec  et  noir  qui  les  couvre  comme  d'un  sinistre  manteau. 
Heureusement,  cet  ouragan  de  feu  ne  dure  que  quelques  minutes,  et  Tod  se  féli- 
cite, après  cette  nuit  passagère,  de  retrouver  la  chaleur  intense,  mais  tranquille, 
qui  est  particulière  à  ces  régions. 

D'autres  fois ,  on  est  surpris  par  le  simun  (le  poison) ,  vent  de  flamme  qui  se 
déchaîne  tout  d'un  coup  sans  signes  précurseurs.  On  voit  alors  le  chameau  mettre 
sa  tête  contre  le  sol,  pour  chercher  quelque  fraîcheur  sur  la  terre,  pourtant  elle- 
même  embrasée.  Les  plus  hardis  parmi  les  indigènes  s*aflaissent  avec  désespoir. 
La  prostration  des  forces  est  si  subite  et  si  complète  que  M.  d'Abbadie,  enveloppé 
par  ce  vent  désastreux ,  ne  put  même  parvenir  à  soulever  un  petit  thermomètre 
placé  à  sa  portée  ,  afin  de  connaître  au  moins  la  température  de  ce  vent  étrange. 
L'ouragan  de  feu  avait  duré  cinq  minutes  :  les  hommes  périssent  quand  il  dure  un 
quart  d'heure. 

Si,  par  aventure,  on  rencontre  dans  cette  région  un  maigre  ruisseau,  on  le  voit 
bientôt  disparaître,  absorbé  par  les  sables.  Ces  oasis  en  miniature,  composées  de 
quelques  arbres  entourés  d'herbes,  sont  rares  dans  ces  plaines  désolées. 

Ces  mômes  vallées  sont  le  théâtre  d'un  phénomène  des  plus  extraordinaires  : 
l'irruption  subite  des  eaux,  qui,  à  certaines  époques  de  l'année,  causent  des 
inondations  auprès  desquelles  nos  inondations  européennes  ne  sont  que  des  jeux 
d'enfants.  Chose  singulière,  c'est  pendant  la  saison  d'été  qu'apparaît  ce  phéno- 
mène redoutable. 

Quelquefois  on  marche  en  toute  sécurité  sous  un  ciel  serein,  lorsqu'un  indigène 
entendant  au  loin  un  bruit  étrange,  qui  ne  tarde  pas  à  grandir,  se  met  k  crier  de 
toutes  ses  forces  :  f  Le  torrent  !  »  et  grimpe  en  toute  hâte  sur  la  hauteur  la  plus 
voisine.  Trente  secondes  après ,  le  fond  de  la  vallée  disparaît  sous  une  large  et 
profonde  nappe  d'eau  qui  entraine  avec  elle  des  arbres,  des  quartiers  de  rochers 
et  même  des  bètes  sauvages.  Ces  torrents,  formés  en  un  instant,  s'épuisent  dans 
la  même  journée ,  et  ne  laissent  comme  traces  de  leur  passage  que  des  débris 
de  toutes  sortes  et  des  flaques  d'eaux  bourbeuses,  retenues  çà  et  là  dans  le^ 
anfractuosilés. 

Comment  expliqiier  cet  étrange  phénomène?  La  nudité  des  montagnes  rend 
compte  de  ces  averses  instantanées.  Du  fond  de  Tentonnoir  où  le  voyageur  est 
engagé,  il  ne  peut  voir  les  nuages  peu  étendus  qui  subitement  se  fondent  en  eau 
avec  une  abondance  inconnue  hors  des  régions  tropicales.  Il  y  a  bien  peu  de 
terre,  et  encore  moins  de  racines  d'arbres  pour  absorber  cette  pluie  soudaine. 
Elle  s'écoule  donc  aussitôt,  bondit  de  rocher  en  rocher  comme  le  long  d'un  toit, 
débouche  de  chaque  vallon,  et  arrive  dans  la  vallée  principale  pour  former  un 
fleuve  effrayant  mais  passager. 

M.  d'Abbadie  raconte  qu'un  jour  il  arriva  trop  tard  pour  contempler  dans  toute 
sa  grandeur  une  de  ces  inondations  subites.  Il  ne  trouva  qu'un  indigène  qui,  d'un 
air  hébété,  regardait  la  terre  humide.  «  Sois  bien,  lui  dit  le  voyageur;  quelles  sont 
tes  nouvelles  ?  Où  sont  tes  armes  ?  Un  homme  comme  toi  peut-il  rester  sans  lance 
ni  bouclier?  —  Sois  bien,  répondit  l'Africain,  reste  en  santé.  Le  torrent  a  emporté 
ma  lance,  mon  bouclier,  mon  chameau  et  toute  ma  fortune,  ma  femme  et  mes 
enfants.  Malheur  à  moi!  malheur  à  moi!  » 

Des  causes  diverses  influent  donc^  comme  on  voit,  sur  le  cii* 
mat  des  difîérentes  contrées  du  globe,  et  Ton  se  tromperait  fort  si 
Ton  calculait  seulement  sur  la  distance  à  Téquateur  pour  évaluer 
la  décroissance  de  la  température  en  marchant  vers  le  pôle.  Nous 


LES    LIGNES    ISOTHERMES.  437 

avons  dit  que  la  température  moyenne  de  l'équateur  est  de  27*^5; 
la  température  moyenne  de  Paris  est  de  10^^ 7;  la  température 
moyenne  de  — 15  degrés  a  été  constatée  le  long  et  au  delà  du 
cercle  polaire. 

Pour  établir  un  tableau  fidèle  de  la  distribution  de  la  tempé- 
rature à  la  surface  de  la  Terre^  Alexandre  de  Humboldt  a  imaginé 
de  marquer  sur  une  mappemonde  tous  les  points  où  des  obser- 
vations thermométriques  sérieuses  ont  été  faites^  d*y  noter  les 
d^rés  observés^  puis  de  tracer  des  lignes  passant  respectivement 
par  tous  les  endroits  dont  la  température  moyenne  est  la  même. 
Il  a  désigné  ces  lignes  sous  le  nom  d'isoihermes  (l^oçy  égal^  et 
6ep|ioç,  chaleur).  Depuis  cinquante  ans  que  cette  ingénieuse  mé- 
thode a  été  inventée^  on  a  multiplié  les  observations^  et  perfec- 
tionné les  cartes.  Le  planisphère  que  Ton  voit  ici  reproduit  ces 
lignes  curieuses^  telles  qu'on  les  connaît  aujourd'hui  :  en  les  exa- 
minant attentivement  on  apprendra  mieux  que  par  toute  des- 
cription la  distribution  de  la  température  sur  la  Terre. 

Nous  y  voyons  les  lignes  d'égales  températures  s'élever  le  long 
des  cotes  occidentales  de  l'Europe.  Si  nous  regardons^  par  exemple^ 
en  particulier  la  ligne  de  10  degrés^  nous  voyons  qu'elle  touche  le 
40*  degré  de  latitude  au  sud-ouest  de  New- York,  qu'elle  s'élève 
jusque  vers  le  55*  degré  en  approchant  de  TAngleterre,  de  telle 
sorte  que  Dublin  et  Londres  ont  la  même  température  moyenne 
que  New- York,  quoique  situées  beaucoup  plus  au  nord;  la  même 
température  redescend  ensuite  vers  le  sud,  en  pénétrant  sur  le 
continent  allant  à  Vienne,  Astrakan  et  Pékin,  et  descendant  même 
au-dessous  du  40'  parallèle. 

La  ligne  de  plus  grande  chaleur,  appelée  équateur  thermique, 
se  tient  presque  partout  au  nord  de  l'équateur;  sa  température 
varie  suivant  les  lieux  de  2V  à  30**.  Jusqu'aux  régions  polaires, 
la  température  moyenne  des  différents  lieux  décroît  jusqu'à  la 
courbe  de  —  1  ?•,  à  peine  tracée  encore,  à  cause  de  la  difficulté 
des  voyages  d'observation  dans  ces  régions  inhospitalières. 

Humboldt  a  remarqué  que  malgré  ces  grandes  différences,  la 
température  moyenne  décroît  à  peu  près  uniformément  à  raison 
d'un  demi- degré  du  thermomètre  par  chaque  degré  de  latitude. 
Mais  comme,  d'autre  part,  la  chaleur  diminue  de  1®  quand  la 
hauteur  augmente  de  1 56  ou  1 70  mètres,  il  en  résulte  que  78  ou 
K5  mètres  d'élévation  au-dessus  du  niveau  de  la  mer  produisent 
le  même  effet  sur  la  température  annuelle  qu'un  déplacement  vers 
le  nord  de  l^en  latitude.  Ainsi,  la  température  moyenne  annuelle 


438  LES    CLIMATS. 

du  couvent  du  mont  Saint -Bernard^  situé  à  2491  mètres  de  hau- 
teur^ par  45^^50'  de  latitude^  se  retrouve  dans  la  plaine  par  une 
latitude  de  75^50'. 

En  étudiant  la  distribution  de  la  chaleur  et  la  surface  du  globe^ 
et  en  traçant  le  système  des  lignes  isothermes^  Humboldt  a  mis 
en  évidence  les  causes  qui  élèvent  la  température  d'un  lieu  et  celles 
qui  rabaissent. 

Les  causes  qui  augmentent  la  température  moyenne  sont  : 

La  proximité  de  Tocénn  à  Touest  dans  la  zone  tempérée  ; 

La  configuration  particulière  aux  continents  qui  sont  découpés  en  presqu'îles 
nombreuses  ; 

Les  méditerranées  et  les  golfes  pénétrant  profondément  dans  les  terres  ; 

L^orientation ,  c^est-à-dire  la  position  d'une  terre  relativement  à  une  mer  libre 
de  glaces ,  qui  s'étend  au  delà  du  cercle  polaire ,  ou  par  rapport  à  un  continent 
d'une  étendue  considérable  situé  sur  le  même  méridien,  à  Téquateur,  ou  du  moins 
à  rintérieur  de  la  zone  tropicale  ; 

La  direction  sud-ouest  des  vents  régnants,  s'il  s'agit  de  la  bordure  occidentale 
d'un  continent  situé  dans  la  zone  tempérée ,  les  cbatnes  de  montagnes  servant  de 
rempart  et  d'abri  contre  les  vents  qui  viennent  des  contrées  plus  froides  ; 

La  rareté  des  marécages  dont  la  surface  reste  couverte  de  glace  au  printemps 
et  jusqu'au  commencement  de  l'été  ; 

L'absence  des  forêts  sur  un  sol  sec  et  sablonneux  ;  la  sérénité  constante  du  ciel 
pendant  les  mois  d'été;  enfin  le  voisinage  d'un  courant  maritime,  si  ce  courant 
apporte  des  eaux  plus  chaudes  que  celles  de  la  mer  ambiante. 

Les  causes  qui  abaissent  la  température  moyenne  sont  : 

La  hauteur  au-dessus  du  niveau  de  la  mer  d'une  région  qui  ne  présenta  point 
de  plateaux  considérables  ; 

L'^loignement  de  la  mer  dans  la  direction  de  l'ouest  et  du  sud  pour  notre  hémi- 
sphère; 

La  configuration  compacte  d'un  continent  dont  les  côtes  sont  dépourvues  de 
golfes; 

Une  grande  extension  des  terres  vers  le  pôle,  et  jusqu'à  la  région  des  glaces 
éternelles,  à  moins  qu'il  n'y  ait  entre  la  terre  et  cette  région  une  mer  constam- 
ment libre  pendant  l'hiver  ; 

Une  position  géographique  telle  que  les  régions  tropicales  de  même  longituJ** 
soient  occupées  par  la  mer,  en  d'autres  termes,  l'absence  de  toute  terre  tropicale 
sur  le  méridien  du  pays  dont  il  s'agit  d'étudier  le  climat; 

Une  chaîne  de  montagnes  qui,  par  sa  forme  ou  sa  direction,  gênerait  l'accès 
des  vents  chauds,  ou  bien  encore  le  voisinage  de  pics  isolés,  à  cause  des  courants 
d'air  froid  qui  descendent  le  long  de  leurs  versants  ; 

Des  forêts  d'une  grande  étendue  :  elles  empêchent  les  rayons  solaires  d'agir 
sur  le  sol  ;  les  feuilles  provoquent  l'évaporation  d'une  grande  quantité  d'eau  en 
vertu  de  leur  activité  organique,  et  augmentent  la  superficie  capable  de  se  refroi- 
dir par  voie  de  rayonnement.  Les  forêts  agissent  donc  de  trois  manières  :  par  leur 
ombre,  par  leur  évaporation,  par  leur  rayonnement; 

Les  marécages  nombreux  qui  forment,  dans  le  nord,  jusqu'au  milieu  de  Tété, 
de  véritables  glacières  au  milieu  des  plaines; 


LES    TEMPÉRATURES    MOYENNES.  439 

Un  ciel  d*été  nébuleui,  parce  qu'il  intercepte  une  partie  des  rayons  du  soleil; 
Un  ciel  d*hiver  très-pur,  parce  qu'un  tel  ciel  favorise  le  rayonnement  de  la 
chaleur. 

Aux  conditioDs  générales  des  climats^  il  est  nécessaire  d*ajouter 
Tinfluence  que  des, circonstances  locales  peuvent  apporter  à  Tétat 
de  la  température  observée.  Il  est  beaucoup  plus  difficile  qu*on  ne 
le  suppose  généralement  de  connaître  la  température  exacte  d'un 
lieu  quelconque  de  la  surface  du  globe^  et  surtout  d*un  lieu  habité^ 
car  dix  thermomètres  identiques  et  bien  comparés  ne  marqueront 
pas  le  même  point  au  même  moment  en  dix  rues  différentes  d'une 
même  ville.    La  remarque  principale   que   nous  pouvons   faire 
ici^  c'est  qu'en  raison  du  rayonnement  des  demeures  habitées^ 
et  des   obstacles  qu'une  agglomération  de  maisons  présente  à 
la  circulation    de  lair^  la    température  des   grandes  villes  est 
toujours  moins  accentuée  et  supérieure  à  celle  de  la  campagne 
avoisinante.  Howard  a  démontré  que  la  température  moyenne  de 
Londres  surpasse  de  1^  centigrade  celle  de  tous  les  environs.  Les 
thermomètres  de  l'Observatoire  de  Paris  sont  moins  élevés  que 
ceux  de  l'intérieur  de  la  ville^  et  plus  que  ceux  installés  en  plein 
air  au  champ  d'observation  de  l'Observatoire  météorologique  de 
Montsouris.  Chacun  a  pu  remarquer  qu'il  fait  plus  froid  en  été^ 
et  plus  chaud  en  hiver^  dans  les  rues  étroites  de  l'ancien  Paris 
que  sur  les  places  et  les  larges  boulevards  modernes.  La  diffé- 
rence atteint  souvent  plusieurs  degrés. 

En  pleine  campagne  mème^  à  la  même  altitude  et  à  la  même 
exposition^  la  température  difiTère  suivant  le  voisinage  des  bois. 
Les  bois  agissent  sur  la  température  de  l'air.  La  température 
moyenne  de  l'air  sous  bois  est  inférieure  à  celle  en  dehors  du  bois. 
Les  maxima  moyens  hors  du  bois  sont  plus  élevés  que  sous  bois. 
La  température  moyenne  de  Tété  est  supérieure  hors  du  bois 
à  celle  sous  bois.  Ces  faits  résultent,  d'après  MM.  Becquerel^ 
de  plus  de  quatorze  mille  observations  faites  par  eux  en  ces  der- 
nières années  sur  ce  sujet. 

Les  heures  des  maxima  et  des  mini  ma  ne  sont  pas  les  mêmes 
dans  l'intérieur  des  arbres  (même  isolés)  que  dans  l'air.  Elles  va- 
rient suivant  l'espèce  et  le  diamètre  des  arbres  :  dans  les  feuilles, 
les  variations  de  température  ont  lieu  à  peu  près  comme  dans  l'air 
ambiant;  dans  les  jeunes  branches,  un  peu  plus  tard,  et  ainsi  de 
suite  jusqu'au  tronc,  où  elles  sont  très-lentes.  On  fait  abstraction 
ici  de  la  chaleur  propre  des  arbres  résultant  des  diverses  réactions 
qui  ont  lieu  dans  les  tissus  et  de  celle  qu'ils  empruntent  aux 


440  LES    CLIMATS. 

liquides  absorbés  par  les  racines^   attendu  qu'elles  sont  faibles, 
comparées  à  celle  provenant  de  la  radiation  solaire  ou  du  rayon- 
nement nocturne^  comme  le  prouvent  les  maxima  et  minima  de 
température,  lesquels  sont  en  rapport  avec  ceux  de  Tair^  quoique 
à  des  heures  différentes.  Cette  chaleur  propre  des  arbres  joue  un 
rôle  important  en  hiver^  en  empêchant  un  abaissement  qui  leur 
serait  fatal.  Dans  un  arbre  de  5  à  6  décimètres  de  diamètre,  le 
maximum  de  température  a  lieu  en  été  vers  10  ou  11  heures  du 
soir,  et  en  hiver  vers  6  heures,  tandis  que  dans  Tair  il  se  montre, 
suivant  la  saison,  entre  2  ou  3  heures;  de  cette  différence  entre 
les  heures  des  maxima  résulte,  comme  on  Ta  reconnu  du  reste 
par  Inobservation,  que  la  température  peut  s  abaisser  dans  lair  par 
une  cause  quelconque,  telle  que  le  passage  d*un  nuage,  un  chan- 
gement dans  la  direction  du  vent,  etc.,  et  8*élever  dans  Tintérieur 
des  arbres,  par  suite  de  la  chaleur  acquise  par  les  couches  exté- 
rieures, laquelle  est  transmise  lentement  aux  couches  intérieures, 
à  cause  de  leur  mauvaise  conductibilité. 

L'abondance  des  forêts  et  rhumidité  tendent  à  abaisser  la  température,  tandis 
que  le  déboisement  et  l'aridité  produisent  un  effet  contraire  ;  la  différence  s'élète 
quelquefois  à  2  degrés  pour  la  température  moyenne  de  Tannée. 

La  conclusion  des  nombreuses  observations  faites  depuis  plusieurs  années  par 
MM.  Becquerel,  dans  le  Loiret,  a  été  résumée  par  eux  à  l'Académie  des  sciences 
dans  les  termes  suivants  : 

lo  En  été,  les  températures  moyennes  de  Tair  bors  du  bois  sont  supérieures  à 
celles  sous  bois  ; 

2»  En  hiver,  c'est  Tin  verse; 

3»  La  différence  entre  la  température  moyenne  annuelle  de  Pair  à  plusieurs 
kilomètres  du  bois  et  celle  sous  bois  s'élève  à  1/2  degré  à  peu  près. 

Les  températures  moyennes  de  Pair,  en  été,  étant  plus  élevées  d'environ  1*,3, 
hors  du  bois  que  celles  sous  bois,  et  les  effets  étant  inverses  en  hiver,  il  en  résulte 
que  le  climat  sous  bois  est  un  peu  moins  extrême  que  celui  en  dehors  ;  il  a,  par 
conséquent,  le  caractère  des  chmats  marins,  sous  le  rapport  seulement  de  la 
température.  Les  deux  flores  doivent  donc  présenter  quelques  différences.  [Compia 
rendus  des  séances  de  V Académie  des  sciences^  22  mars  1869.) 

Les  conditions  locales  modifient  donc  plus  ou  moins  la  grande 
esquisse  des  climats  que  nous  avons  tracée  tout  à  Theure.  L  ac- 
tion locale  la  plus  grande  est  toujours  exercée  par  le  relief  du  sol. 
Les  chaînes  de  montagnes  partagent  la  surface  terrestre  en  grands 
bassins^  en  vallées  profondes  et  étroites,  en  vallées  circulaires.  Ces 
vallées^  souvent  encaissées^  comme  entre  des  remparts,  indivi- 
dualisent les  climats  locaux  (par  exemple,  en  Grèce  et  dans  une 
partie  de  TAsie  Mineure),  et  les  placent  dans  des  conditions  toutes 
spéciales  par  rapport  à  la  chaleur,  à  Thumidité,  à  la  transparence 


LE    CLIMAT    DE    LA    FRANCE.  441 

de  Tair^  à  la  fréquence  des  vents  et  des  orages.  Cette  configuration 
a  exercé  de  tout  temps  une  puissante  influence  sur  les  productions 
du  sol,  le  choix  des  cultures,  les  mœurs,  les  formes  gouverne- 
mentales, et  même  sur  les  inimitiés  des  races  voisines.  Le  carac- 
tère de  V individualité  géographique  atteint,  pour  ainsi  dire,  son 
maximum  lorsque  la  configuration  du  sol,  dans  le  sens  horizontal 
et  dans  le  sens  vertical,  est  aussi  variée  que  possible.  Le  caractère 
opposé  est  fortement  empreint  dans  les  steppes  de  TÂsie  septen- 
trionale, dans  les  grandes  plaines  herbacées  du  Nouveau-Monde, 
dans  les  landes  à  bruyères  de  TEurope,  et  dans  les  déserts  de  sable 
de  TAfrique. 

La  France,  malgré  la  variété  que  présente  son  sol,  ou  plutôt  à 
cause  de  la  manière  dont  sont  disposés  les  éléments  de  cette  va- 
riété, est  un  des  pays  de  la  Terre  dont  la  population  est  le  plus 
homogène,  ou,  du  moins,  le  mieux  reliée  dans  toutes  ses  parties.... 
C'est  la  réunion  des  terres  élevées  du  Midi  avec  les  plaines  du 
Nord  qui  présente  ce  caractère  d'homogénéité  de  climat  dont  toute 
la  France  ressent  Tinfluence,  et  qui  fait  que  la  nation  française  est 
une  des  plus  grandes  réunions  d'hommes  d'une  complexion 
analogue. 

L'unité  de  la  France  est  due  en  grande  partie  à  ce  que  le  noyau 

montagneux  du  Midi,  à  cause  de  son  élévation,  est  beaucoup  plus 

froid,  proportionnellement  à  sa  latitude,  que  le  bassin  du  Nord; 

d'où  il  résulte  qu'abstraction  faite  de  la  Gascogne  et  du  littoral  de 

la  Méditerranée,  le  sol  de  la  France  présente  jusqu'à  un  certain 

point,  dans  tous  les  départements,  la  même  température  moyenne. 

Les  deux  parties  du  sol  de  la  France,  le  dôme  de  l'Auvergne  et 

le  bassin  de  Paris,  quoique  circulaires  l'une  et  l'autre,  présentent 

des  structures  diamétralement  contraires.  Dans  chacune  d'elles, 

les  parties  sont  coordonnées  à  un  centre,  mais  ce  centre  joue  dans 

Tune  et  dans  l'autre  un  rôle  complètement  différent. 

Ces  deux  pôles  de  notre  sol,  s'ils  ne  sont  pas  situés  aux  deux 
extrémités  d'un  même  diamètre,  exercent  en  revanche,  autour 
d'eux,  des  influences  exactement  contraires  :  l'un  est  en  creux  et 
attractif;  l'autre,  en  relief,  est  répulsif*. 

Le  pôle  en  creux  vers  lequel  tout  converge,  c'est  Paris,  centre 
de  population  et  de  civilisation.  Le  Cantal,  placé  vers  le  centre  de 
la  partie  méridionale,  représente  assez  bien  le  pôle  saillant  et  ré- 
pulsif.... L'un  de  nos  deux  pôles  est  devenu  la  capitale  de  la 

1.  Élie  de  Beaumont,  Carte  géologique  de  la  France. 


442  LES    CLIMATS. 

France  et  du  monde  civilisé;  Tautre  est  resté  un  pays  pauvre  et 
presque  désert.... 

On  voit  donc  que  remplacement  de  Paris  avait  été  préparé  par 
]a  nature^  et  que  son  rôle  politique  n'est^  pour  ainsi  dire^  qu'une 
conséquence  de  sa  position. 

Ce  n*est  donc  ni  au  hasard^  ni  à  un  caprice  de  la  fortune  que 
Paris  doit  sa  splendeur;  et  ceux  qui  se  sont  étonnés  de  ne  pas 
trouver  la  capitale  de  la  France  à  Bourges^  ont  montré  qu'ils 
n*avaient  étudié  que  d'une  manière  superficielle  la  structure  de 
leur  pays.... 

On  peut  même  remarquer  encore  à  ce  sujets  que  les  circon 
stances  géologiques  qui  font  du  lieu  où  se  trouve  Paris  remplace- 
ment naturel  de  la  capitale  de  la  France^  ont  en  même  temps 
favorisé  Textension  de  son  influence  en  Europe.  Comme  ^  du  côté 
du  nord-est^  la  France  n*a  pas  de  frontières  nettement  déterminées, 
rien,  de  ce  côté,  ne  limite  complètement  Tinfluence  de  Paris,  et 
cette  grande  ville  se  trouve  être,  de  fait,  la  capitale  intellectuelle 
de  vastes  contrées  qui  s'étendent  au  loin  vers  le  nord-est. 

Nous  avons  vu  plus  haut  (p.  342)  quelle  est  la  température 
moyenne,  annuelle  et  mensuelle  de  Paris,  quelles  sont  les  varia- 
tions mensuelles  et  diurnes  du  thermomètre,  comment  la  tempé- 
rature agit  diversement  sur  lair,  sur  l'eau  et  sur  le  sol.  Par  l'exa- 
men que  nous  venons  de  faire  des  lignes  isothermes  et  de  la  dis- 
tribution de  la  température,  nous  complétons  la  connaissance 
exacte  de  nos  climats  :  ce  qu'il  était  important  de  faire  pour  nous 
former  une  juste  idée  de  l'œuvre  du  Soleil  à  la  surface  de  notre 
planète. 

Après  avoir  apprécié  l'ensemble  des  climats,  et  avant  d'arriver 
aux  pôles,  dans  cette  petite  revue  géographique,  il  est  intéressant 
pour  nous  de  nous  former  une  idée  exacte  des  différences  extrêmes 
de  tempéralure  supportées  à  la  surface  de  la  Terre. 

Dans  aucun  lieu  du  globe  ni  dans  aucune  saison  un  thermo- 
mètre élevé  de  2  ou  3  mètres  au-dessus  du  sol,  et  à  Tabri  de  toute 
réverbération,  n'a  atteint  le  57*  degré  centigrade. 

En  pleine  mer,  la  température  de  l'air,  quels  que  soient  le  lieu 
et  la  saison,  ne  dépasse  jamais  le  30'  degré  centigrade. 

Le  plus  grand  degré  de  fi*oid  qu'on  ait  jamais  observé  sur  notre 
globe  avec  un  thermomètre  suspendu  dans  l'air  est  de  58*  centi- 
grades au-dessous  de  zéro. 

Les  températures  les  plus  extrêmes  qu'on  ait  constatées  dans 
l'air  atmosphérique  diffèrent  donc  entre  elles  de  1 1 5  degrés. 


TEMPÉRATURES    EXTRÊMES. 


443 


En  comparant  entre  elles  les  températures  les  plus  extrêmes 
qu'on  ait  constatées  en  un  môme  point  du  globe,  Ârago  a  construit 
la  table  très-curieuse  qui  suit.  Les  lieux  sont  rangés  par  ordre  de 
latitude  décroissante  : 


Lieux.  Latitude. 

Ile  Melville 74»,  47'  N 

Port  Félix 70  0 

NiJDei-Kolynisk  .  .  68  32 

Reikiavik Sk  8 

Drontheim 63  26 

Jakoutsk 62  2 

Abo 60  27 

Saint-Pétersbourg  59  56 

Upsal 59  52 

Stockholm 59  20 

Nijnei-Taguilsk.. .  57  56 

Kasan 55  48 

Moscou 55  45 

Mambourfr 53  33 

Berlin 52  31 

Londres 51  31 

Dresde 51  4 

Bruxelles 50  51 

Liège 50  39 

Lille 50  39 

Dieppe 49  49 

Rouen 49  26 

Metz 49  7 

Paris 48  50 

Strasbourg 48  35 

Munich  (538»).   ..48      8 

Bâte 47  33 

Bude 47  29 

Tours 47  24 

Dijon 47  19 

Québec 46  49 

Lausanne  (528") . .  46  31 

Genève 46  12 

St-Bemard(249l»}  45  50 

Gr..Chartr«  (2030»)  45  18 

Grenoble 45  11 

Turin 45  4 

Le  Puy  (760»)  .    .  45  0 

Orange 44  8 

Toulouse 43  37 

Montpellier 43  37 

Ifarseille 43  18 

Perpignan 42  42 

Rome 41  54 

Naples 40  51 

Pékin 39  54 


Températurs 

Température 

DifTf». 

Longitude. 

la  plus  haute 
observée. 

la  pius  basse 
observée. 

rences. 

113», 

8' 

+  150, 

6 

—  480, 

3 

63«, 

.9 

94 

13 

+  21 

1 

-  50 

8 

71 

9 

158 

34 

+  22 

5 

-  53 

9 

76 

4 

24 

16 

+  20 

5 

—  20 

0 

40 

5 

8 

3 

-r-  28 

7 

—  23 

7 

52 

4 

127 

23 

- 

-  30 

0 

—  58 

0 

88 

0 

19 

57 

- 

-  35 

0 

-  36 

0 

71 

0 

27 

58 

+  31 

1 

—  38 

8 

69 

9 

15 

18 

+  30 

0 

—  31 

7 

61 

7 

15 

43 

+  37 

5 

—  33 

7 

71 

2 

57 

48 

+  35 

0 

—  51 

5 

86 

5 

46 

47 

+  36 

0 

—  kO 

0 

76 

0 

35 

14 

+  34 

5 

-  43 

7 

78 

2 

7 

38 

+  35 

0 

—  30 

0 

65 

0 

11 

3 

+  39 

3 

—  28 

8 

68 

1 

2 

28 

+  35 

0 

—  15 

0 

50 

0 

11 

24 

+  38 

8 

—  32 

1 

70 

9 

2 

1 

+  35 

0 

—  21 

1 

56 

1 

3 

11 

+  37 

5 

—  24 

4 

61 

9 

0 

4 

+  35 

6 

—  18 

0 

53 

6 

1 

12 

+  33 

5 

—  19 

8 

53 

3 

10 

15 

+  38 

0 

—  21 

8 

59 

8 

3 

50 

+  38 

1 

—  21 

3 

59 

4 

0 

0 

+  40 

0 

—  23 

5 

63 

5 

5 

2 

+  35 

9 

-  26 

3 

62 

2 

9 

14 

+  35 

0 

—  28 

8 

63 

8 

5 

15 

- 

-  Zk 

0 

—  37 

5 

71 

5 

16 

43 

- 

-  36 

0 

-  22 

5 

58 

5 

1 

39 

+  38 

0 

—  25 

0 

63 

0 

2 

42 

+  35 

6 

—  20 

0 

55 

6 

73 

36 

+  37 

5 

—  40 

0 

77 

5 

4 

18 

+  35 

0 

—  20 

0 

55 

0 

3 

k9 

+  36 

2 

-  25 

3 

61 

5 

4 

45 

+  19 

7 

-  30 

2 

49 

9 

3 

23 

+  27 

5 

—  26 

3 

53 

8 

3 

24 

+  35 

0 

~  21 

6 

56 

6 

5 

21 

+  37 

6 

—  17 

8 

55 

4 

1 

33 

+  34 

2 

—  19 

8 

54 

0 

2 

28 

+  41 

4 

—  18 

0 

59 

4 

0 

54 

+  40 

0 

—  15 

4 

55 

4 

1 

32 

+  38 

6 

—  18 

0 

56 

6 

3 

2 

+  36 

9 

-  17 

5 

54 

4 

0 

34 

+  38 

6 

—  9 

4 

48 

0 

10 

7 

+  38 

0 

-  6 

9 

44 

9 

11 

55 

+  40 

0 

-  5 

0 

45 

0 

114 

9 

- 

h  ^3 

1 

—  15 

6 

58 

7 

Température 

Température 

mit*. 

-ongi 

tude. 

la  plus   haule 

la   plut   basse 

uinç* 

observée. 

observée. 

rences. 

11», 

,29 

+  38*, 

r8 

—     2%  7 

kWh 

11 

1 

+  39 

7 

0    0 

39    7 

0 

kk 

+  37 

5 

--2    5 

40   0 

8fi 

43 

+  32 

3 

+    73 

25    0 

98 

29 

+  35 

6 

+  16    0 

19    6 

71 

16 

4-  32 

8 

+  23    9 

8   9 

97 

59 

-f  32 

2 

4-  24    4 

1    8 

81 

5 

+  22 

0 

+    60 

16    0 

kS 

36 

+  33 

3 

+  24    4 

8    9 

53 

10 

+  37 

5 

+  16    0 

21    5 

444  LES    CLIMATS. 

Lieux.  Latitude. 

Lisbonne 38*,  42 

Palerme 38  7 

Alger 36  5 

La  Havane 23  9 

Vera-Cruz 19  12 

Curaçao Il  6 

Ile  Pulo-Pénang.  5  25 

Quito  (2908") 0  14  S 

St-Louis  de  Marana  2  31 

Ile  Bourbon 20  52 

D'une  manière  générale,  les  difTércnces  entre  les  plus  hautes  et 
les  plus  basses  températures  sont  d'autant  moindres  qu  on  s'é- 
loigne plus  du  pôle  pour  avancer  davantage  vers  l'équateur.  Les 
variations  sont  dues  aux  inflexions  des  isothermes. 

La  température  des  corps  solides  atteint  de.s  chiffres  beaucoup  plus  élevés.  Le 
sable,  sur  les  bords  des  rivières  ou  de  la  mer,  est  souvent,  en  été,  à  la  tempéra- 
ture de  65  à  70*  centigrades.  A  Paris,  en  1826,  dans  le  mois  d'août,  Arago  a  trouvé 
avec  un  thermomètre  couché  horizontalement  et  dont  la  houle  n'était  recouverte 
que  de  1  millimètre  de  terre  végétale  (rès-fine,  54  degrés.  Le  même  instrument, 
recouvert  de  2  millimètres  de  sable  de  rivière,  ne  marquait  que  46  degrés.  La  plus 
haute  température  de  Pair  fut,  pendant  ce  mois,  de  36*,2.  Le  thermomètre  Mes- 
sier,  exposé  directement  au  soleil,  le  8  juillet  1793,  a  marqué  63^,2.  Humboldt 
a  trouvé,  dans  les  Ha  nos  de  Venezuela,  que  le  sable  avait,  à  2  heures  de  Taprt'S- 
midi,  une  température  de  55®,  et  quelquefois  même  de  60  degrés  ;  celle  de  Tair,  à 
Tombre  d'un  bambou,  était  de  36^,2  ;  au  soleil,  à  50  centimètres  au-dessus  du  sol, 
elle  était  de  42^,8.  La  nuit,  le  sable  n'avait  que  28®  :  il  avait  perdu  plus  de  24^. 

Dernièrement,  le  28  août  1871,  à  Paris,  tandis  que  j'observais  le  curieux  crois- 
sant de  Vénus,  entre  2  et  3  heures  de  l'après-midi,  par  un  ardent  soleil,  j'avais 
été  frappé  de  la  température  de  la  terrasse  de  zinc  sur  laquelle  j'avais  les  pieds. 
Un  thermomètre  à  monture  métallique  qui  marquait  22®,5  à  l'ombre,  ayant  été 
couché  sur  la  terrasse,  atteignit  sa  température  vers  3  heures,  et  marqua  60  de- 
grés !  On  voit  quelle  différence  sépare  ces  températures  des  objets  exposés  au 
soleil  de  celles  que  l'air  peut  atteindre. 

Arrivons  maintenant  à  la  limite  des  climats,  à  Textrémité  du 
monde,  aux  régions  glacées  et  silencieuses  des  pôles. 

Lorsqu'on  avance  vers  le  cercle  polaire,  la  mer  se  congèle  el 
revêt  un  caractère  tout  particulier.  Ce  phénomène  semble  naître  à 
mesure  que  la  salure  diminue  et  que  le  mouvement  de  rotation 
devient  moins  rapide.  On  rencontre  déjà,  vers  le  50*  degré  de  lati- 
tude, de  gros  morceaux  de  glace  flottant  sur  la  mer.  Ces  morceaux 
ont  été  détachés  de  quelque  région  plus  septentrionale  et  entraînés 
par  les  courants  qui  vont  du  pôle  à  l'équateur.  A  55  degrés,  il  est 
assez  ordinaire  de  voir  les  bords  de  la  mer  se  couvrir  de  glace. 


LES    RÉGIONS    POLAIRES.  445 

A  60  degrés^  les  golfes  et  les  mers  intérieures  se  gèlent  souvent 
sur  toute  leur  surface.  A  70  degrés^  les  glaçons  flottants  devien- 
nent très-nombreux  et  très-gros.  Ils  forment  quelquefois  de  véri- 
tables iles^  lesquelles  peuvent  offrir  jusqu'à  une  demi-li^ue  de 
diamètre.  Eniin^  vers  le  80*  degré^  on  trouve  généralement  des 
glaces  fixes,  c'est  à-dire  accumulées,  arrêtées  et  soudées. 

C'est  un  beau  spectacle  que  celui  de  ces  régions  silencieuses. 
Les  glaces  polaires  sont  teintes  des  couleurs  les  plus  vives  :  on 
dirait  des  blocs  de  pierres  précieuses.  On  y  trouve  Téclat  du  dia- 
mant et  les  nuances  éblouissantes  du  saphir  et  de  Témeraude.  Ces 
amas  d'eau  solide  forment  tantôt  de  vastes  champs^  tantôt  des 
montagnes  élevées. 

Les  champs  de  glace  composent  souvent  des  plaines  immenses. 
Ces  champs  sont  quelquefois  parfaitement  unis,  sans  fissure  ni 
creux^  ni  monticules.  Scoresby  en  a  vu  un  flottant^  sur  lequel  une 
voiture  aurait  pu  parcourir  35  lieues  en  ligne  droite^  sans  le 
moindre  empêchement.  Cook  en  a  trouvé  un  autre^  étroit^  qui 
joignait  l'Asie  à  l'Amérique  septentrionale. 

Lorsque  ces  masses  viennent  à  se  rencontrer^  il  en  résulte 
des  chocs  épouvantables^  dont  le  fracas  est  semblable  à  celui  du 
tonnerre. 

Les   montagnes   de   glace  ^    sans   cesse  minées   par    la  mer^ 
changent    de  figure  à  chaque   instant.    Elles    se    heurtent,   se 
poussent,  se  brisent  ou  se  soudent.  Les  montagnes  de  glace  ont 
communément  une  surface  carrée  taillée  à  pic  du  côté  de  l'Océan. 
De  loin,  elles  représentent  de  gigantesques  découpures  blanches 
qui  entament  la  voûte  bleue  du  ciel.  Vues  de  près,  elles  ofTrent 
une  surface  unie  ou  hérissée  de  mamelons;  on  dirait  des  pyra- 
mides de  cristal  ou  de  diamant,  des  colonnes  élancées,  des  aiguilles 
pointues,  ou  bien  des  édifices  bizarres  et  majestueux  avec  des  ar- 
cades, des  frontons,  des  chapiteaux.  Mais  bientôt  ces  pyramides  se 
fendent  et  s'écroulent,  une  colonne  s'affaisse  et  s'arrondit,  une 
aiguille  se  transforme  en  escalier,  un  édifice  se  change  en  cham- 
pignon.... Spectacle  toujours  imposant,  où  l'inconstance  des  formes 
rivalise  avec  leur  variété,  et  la  grandeur  des   blocs  avec  leur 
bizarrerie  I 

C'est  un  spectacle  singulier  et  émouvant  que  celui  des  monta- 
gnes de  glace  flottante  vues  pour  la  première  fois  par  le  navigateur 
hasardé  dans  les  régions  polaires.  Dans  son  voyage  de  découvertes 
dans  les  mers  arctiques,  en  1860,  le  docteur  Hayes  nous  a  con- 
servé la  première  impression  produite  par  ces  apparitions. 


446  LES    CLIMATS. 

«I  Nous  avions  rencontré  notre  premier  iceberg,  dit-il,  la  veille  de  notre  arrivée 
au  cercle  polaire.  En  entendant  la  mer  se  briser  avec  fureur  contre  la  masse  encore 
enveloppée  de  brume,  la  vigie  fut  sur  le  point  de  crier  :  f  Terre!  >  Mais  bientôt  le 
formidable  colosse  émergea  du  brouillard;  il  venait  droit  sur  nous,  terrible  et 
menaçant;  nous  nous  hâtâmes  de  lui  laisser  le  champ  libre.  C'était  une  pyramide 
irrégulière, d'environ  300  pieds  de  largeur  et  150  de  hauteur;  le  sommet  en  était 
encore  à  demi  caché  dans  la  nue  ;  mais  Pinstant  d'après,  celle-ci,  brusquement  dé- 
chirée, nous  dévoila  un  pic  étincelant,  autour  duquel  de  légères  vapeurs  enroulaient 
leurs  volutes  capricieuses.  11  y  avait  quelque  chose  de  singulièrement  étrange  dans 
la  superbe  indifférence  du  géant.  En  vain  les  ondes  lui  prodiguaient  leurs  plus 
folles  caresses  :  froid  et  sourd  il  passait,  les  abandonnant  à  leur  plainte  éternelle. 

«  Dans  le  détroit  de  Davis,  nous  eûmes  à  passer  quelques  heures  des  plus  rudes; 
une  fois,  surtout,  je  crus  que  nous  touchions  au  terme  misérable  de  notre  carrière. 
Nous  courions  vent  arrière  sous  la  misaine  et  la  grande  voile,  le  ris  pris  et  sous  le 
foc,  ayant  à  lutter  contre  une  mauvaise  houle,  lorsque  la  lisse  de  Tavant  fut  arra- 
chée ;  tout  tomba  sur  le  pont,  il  ne  resta  pas  un  pouce  de  toile  dehors,  excepté  la 
grande  voile,  qui  battait  furieusement  le  mât  ;  c'est  un  miracle  que  nous  n'ayon!» 
pas  fait  chapelle  et  sombré  immédiatement.  Rien  n'aurait  pu  nous  sauver,  si  la 
barre  n'avait  pas  été  tenue  par  une  main  vigoureuse. 

«  Pour  la  plupart  de  nos  camarades,  le  Groenland  était  encore  une  sorte  de 
mythe;  depuis  quelques  jours  nous  en  suivions  les  côtes;  mais  sauf  l'apparition  de 
Disco,  les  nuages  et  la  brume  l'avaient  constamment  dérobé  à  nos  regards.  Mais 
voici  qu'il  secouait  son  manteau  de  nuées  et  se  dressait  devant  nous  dans  son  aus- 
tère magnificence  :  ses  larges  vallées,  ses  profondes  ravines,  ses  nobles  monta- 
gnes, ses  rochers  déchirés  et  sombres  ajoutaient  à  sa  terrible  désolation. 

«  A  mesure  que  le  brouillard  s'élevait  et  roulait  lentement  ses  grisâtres  traînées 
sur  la  surface  des  eaux  bleues,  les  montagnes  de  glace  se  succédaient  et  défilaient 
devant  les  navigateurs  comme  les  châteaux  fantastiques  d'un  conte  de  fées.  Oubliant 
qu'ils  venaient  de  libre  volonté  vers  cette  région,  il  leur  semblait  être  attirés  par  une 
main  invisible  dans  la  terre  des  enchantements.  Les  elfes  du  Nord,  dans  un  accès 
d'enfantine  gaieté,  avaient  jeté  leur  voile  magnifique  et  semblaient  les  conduire  à 
l'étemelle  demeure  des  dieux.  Voici  le  walhalla  des  hardis  rois  de  la  mer,  voilà  la 
cité  de  Freyer,  le  dieu  soleil;  Alfheim  et  les  retraites  des  elfes;  Glitner,  aux  murs 
d'or  et  aux  toits  d'argent,  et  Gimle,  le  séjour  des  bienheureux,  plus  brillant  que 
le  soleil;  et  là-bas,  bien  loin,  perçant  les  nuages,  Himinborg,  le  mont  céleste  où  le 
pont  des  dieux  élève  son  arche  jusqu'au  firmament. 

«  Il  est  difficile  d'imaginer  une  scène  plus  chargée  d'impressions  solennelles; 
impossible  de  rendre  quel  enthousiasme  chaque  changement  soudain  de  ce  glorieux 
décor  éveillait  dans  l'esprit  des  navigateurs.  » 

Les  glaces  que  Ton  rencontre  sur  les  côtes  du  Spitzbei^  et  du 
Groenland  ont  ordinairement  20  à  25  pieds  d^épaisseur;  elles  for* 
ment  souvent  des  plaines  immenses  dont  on  n*ape*rçoit  pas  les 
limites  du  haut  des  mâts  du  vaisseau  :  c'est  ce  que  Ton  nomme 
des  champs  de  glace.  On  peut  estimer  leur  étendue  à  trois  ou  qua- 
tre cents  lieues  carrées.  Un  champ  de  glace  présente  quelquefois 
une  surface  parfaitement  plane^  sur  laquelle  un  carrosse  pourrait 
faire  trente  ou  quarante  lieues  sans  obstacle.  D'autres  fois  il  est 
raboteux  et  inégal;  on  voit  d'espace  en  espace  s'élever  des  émi- 
nences  ou  des  colonnes  de  20  ou  30  pieds  de  hauteur  qui  for- 


LES    RÉGIONS    POLAIRES.  447 

ment  un  aspect  très-pittoresque  :  tantôt  elles  ont  la  belle  couleur 
bleu  Tcrdâtre  des  plus  brillantes  topazes;  tantôt  recouvertes  d'une 
neige  épaisse^  elles  présentent  sur  leur  sommet  et  à  leur  contour 
les  accidents  les  plus  variés. 

Les  ondulations  de  Peau^  le  mouvement  des  vagues  ou  quelque 
autre  cause  puissante^  brisent  un  champ  de  glace  en  un  instant^ 
et  le  réduisent  en  fragments  de  100  ou  200  mètres  carrés.  Ces 
fragments  séparés  se  heurtent  et  se  dispersent^  mais  quelquefois 
ils  sont  emportés  par  un  courant  rapide;  alors  s'ils  rencontrent  un 
courant  opposé^  entraînant  les  énormes  débris  d'un  autre  champ 
de  glace,  ces  montagnes  se  choquent  avec  un  épouvantable  fracas. 
Les  glaçons^  soulevés  et  balancés  par  les  flots^  retombent  les 
uns  sur  les  autres  ;  ils  se  superposent^  ils  se  couvrent  de  frag- 
ments plus  ou  moins  volumineux^  et  composent  ainsi  de  véritables 
montagnes^  accidentées  de  mille  manières^  qui  s'élèvent  de  10  à 
15  mètres  au-dessus  des  eaux.  L'épaisseur  qui  surnage  est^  en 
général^  à  la  partie  submergée  comme  1  est  à  4;  ainsi^  la  hauteur 
totale  de  ces  montagnes  est  de  40  à  60  mètres. 

Quelquefois  aussi  des  glaçons  de  30  ou  40  mètres  de  longueur^ 
chargés  à  leurs  deux  extrémités^  s'enfoncent  tout  à  fait  sous  les 
eaux  à  une  profondeur  assez  grande  pour  que  le  vaisseau  passe  au- 
dessus  d  eux;  mais  l'équipage  est  alors  exposé  aux  plus  affreux 
dangers  :  le  moindre  choc^  la  moindre  cause  peut  déranger  l'é- 
quilibre des  poids  qui  tiennent  le  glaçon  submergé;  alors  il  s'élè- 
verait avec  impétuosité  et  lancerait  le  bâtiment  dans  les  airs^ 
ou  du  moins  le  ferait  chavirer  inévitablement. 

Dans  la  baie  de  BafTin^  on  trouve  des  montagnes  de  glace  beau- 
coup plus  hautes  que  dans  les  mers  du  Groenland  :  les  naviga- 
teurs en  ont  mesuré  qui  s'élevaient  à  plus  de  30  à  40  mètres  au- 
dessus  de  la  surface  de  l'eau^  et  qui  avaient  par  conséquent  plus, 
de  200  mètres  de  hauteur  totale.  On  suppose  que  ces  masses  ef- 
frayantes se  forment  sur  les  côtes  où  elles  ferment  les  vallées  qui 
aboutissent  à  la  mer  et  qu'ensuite  elles  en  sont  détachées.  Dans 
la  saison  du  soleil^  les  eaux  coulent  du  haut  de  leur  crète^  et  for- 
ment dans  la  mer  d'immenses  cascades,  qui  sont  quelquefois  sur- 
prises par  les  gelées.  C'est  alors  un  majestueux  spectacle^  mais 
les  navigateurs  le  regardent  de  loin  :  en  un  instant  ces  colonnes^ 
ces  arceaux  gigantesques,  suspendus  dans  les  airs,  se  brisent  avec 
un  horrible  fracas  et  s'écroulent  dans  la  mer. 

Scoresby  a  vu  fréquemment  la  glace  se  former  en  pleine  mer  à 
20  lieues  des  côtes.  Dès  que  les  premiers  embryons  de  cristaux 


446 


LES    CLlM.i 


.  Nous  avions  rencont.é  noire  pr-'  ^^^^  ^j  y^^  ^^^^jj  ^_ 

au  cercle  polaire.  En  entendan'  y-'"  . 

euTeloppée  de  brume,  la  -  '  ^ j^  <-m^»'^  arrivent  promptement 

rorniidable  colosse  ..  j,i^''>f  c'est  alors  qu'ils  commencent  à 

menaçant;  nous  ■  'i'/'^^aae,  pour  former  des  nappes  de 

encore  à  "demi*"  '"'^'î^'  *'  1"'  ""  tardent  pas  à  avoir  2  ou 

chirée,  nous  -'  '  'V"^. 

leurs  volut'  ._r>^/;>^ji,  densité  de  l'eau  de  mer  est   1,026;  en 

la  superh  'J^'^'^'^!i>ns^\^  à  —  2  degrés.  Les  eaux  qui  ont  été 


folles  c 


.  qui  { 


^1-;  "v^ee  peuvent  atteindre  à  une  densité  de  l,i04; 


Fîg.  IM.  —  Derniers»  habi 


(les  ri'pions  polairei. 


*  alors  elles  ne  gèlent  qu'à  —  10  degrés,  et  l'on  sait  que  l'eau  satu- 
rée de  sel  ne  peut  se  solidifier  qu'à  —  1 5  degrés. 


Ces  régions  désolées,  où  le  mercure  se  congèle  à  air  libre,  sont  cependant  bahi- 
tées  par  les  Esquimaux.  C'est  le  peuple  qui  s'avance  le  plus  loin  dans  le  rroid.car 
il  s'étend  jusqu'au  79<  degré  de  latitude  1  Le  docteur  Kane  visita  en  1B53  deui  d« 
leurs  villages  sur  la  cûle  groSnlandaise  du  détroit  de  Sroilb,  à  11'  du  pdle.  O; 
villages  se  nomment  Élah  et  Peterovik;  la  capitale  du  pays  est  Cpernarik,  visiby 
en  1861  par  le  docteur  Hajes.  On  peut  prendre  une  idée  des  villages  aujourd'hui- 
occupés  par  ce  peuple  d'où  descend  l'Amérique  en  jetant  les  jeui  sur  notre  fi- 
gure 130.  Les  huttes  sont  construites  par  assises,  à  l'aide  de  blocs  de  neige  Uitléi 
en  forme  de  ddmes.  L'entrée  est  une  ouverture  circulaire  très-basse.  La  lumi^rt 
pénètre  dans  ces  maisons  d'un  genre  si  singulier  par  une  fenêtre  formée  dunr 
plaque  bien  diaphane  de  glace  épaisse. 


LE    POLE    NORD.  451 

Le  point  le  plus  rapproché  du  pôle  où  Ton  soit  parvenu  n^en  est  qu'à  6  degrés 
un  quart  Jat.  82®  45'),  c'est-à-dire  à  170  lieues  seulement.  Parry  et  James  Ross  se 
sont  arrêtés  là  en  1826.  L'infortuné  Franklin  n'alla  pas  au  delà  du  77«.  Le  doc- 
teur Hayes  navigua  dans  la  mer  polaire  jusqu'à  81*^  40'  au  mois  de  mai  1861. 

Terminons  cette  vue  générale  des  climats  en  remarquant  que  la 
dernièi'e  ligne  isotherme  suffisamment  établie  par  les  observations 
est  celle  de  — 15  degrés,  qui  descend  au  nord  de  l'Amérique,  re- 
monte au  nord  de  la  baie  de  Baffin  et  traverse  le  80*^  degré  de 
latitude,  pour  revenir  au  70®  et  même  au  65".  Cette  ligne  forme 
deux  boucles,  dans  lesquelles  on  a  constaté  un  accroissement  de 
froid.  Ce  n'est  pas  au  pôle  même  que  la  température  moyenne  est 
la  plus  basse,  mais  de  chaque  côté.  Il  y  a  ainsi  ce  que  l'on  peut 
appeler  deux  pôles  de  froid  :  l'un  au  nord  du  continent  asiatique, 
non  loin  de  l'archipel  connu  sous  le  nom  de  Nouvelle-Sibérie; 
sa  température  moyenne  parait  être  de  — 17  degrés.  L'autre  se 
trouve  au  nord  du  continent  américain,  dans  les  îles  occidentales 
de  l'archipel  polaire,  et  sa  température  paraît  être  de  —  19  degrés. 
U  est  probable  que  deux  pôles  de  froid  analogues  existent  égale- 
ment dans  l'océan  glacial  antarctique.  Quant  au  pôle  nord  même, 
les  anciens  calculs  du  mathématicien  Plana,  du  géomètre  Lambert, 
et  de  l'astronome  Halley,  et  les  recherches  récentes  de  mon  ami 
regretté  Gustave  Lambert,  établissent  d'une  manière  à  peu  près 
certaine  que  le  froid  y  est  beaucoup  moins  intense. 

Pour  notre  pôle  (je  tiens  compte  de  la  réfraction),  en  effet,  le 
soleil  se  lève  au  commencement  de  mars,  monte  lentement,  len- 
tement, en  rasant  presque  l'horizon  et  suivant  une  ligne  spirale 
qui  l'élève  chaque  jour  un  peu  plus.  U  ne  se  couche  plus  jusqu'à 
la  fin  de  septembre.  Le  21  juin  il  atteint  sa  plus  grande  hauteur  : 
24  degrés.  Le  maximum  de  chaleur  règne  en  juillet  et  août.  De  ces 
calculs,  et  des  observations  directes  des  navigateurs  qui  s'en  sont 
le  plus  approchés,  il  résulte  que  la  mer  n'est  pas  gelée  au  pôle 
même....  Une  balle  prussienne  a  mis  à  mort  le  projet  si  laborieu- 
sement préparé  de  l'expédition  franfaise  qui  devait  cet  été  même 
aller  reconnaître  la  réalité,  et  faire  faire  un  pas  de  plus  à  la  con- 
naissance du  globe. 


CHAPITRE  VIII. 


t— ■ 


LES    MONTAGNES. 

♦URPENTE  DU  GLOBC.    —  LES  CLIMATS   EN  ÉLÉVATION. 
.^iflIlE   BOTANIQUE.   —  NEIGES   PERPÉTUELLES.    —  GLACIEBS. 
LES  ASCENSIONS  DE  MONTAGNES.  —  LES  AVALANCHES. 


/ 

/ 
/ 

/  >*ous  venons  d  étudier  successivement  les  œuvres  générales  des 

ra\ons  solaires  dans  T Atmosphère  terrestre  et  à  la  surface  du  sol 
Iiaigné  par  le  fluide  aérien.  Les  rayons  lumineux  nous  ont  d  abord 
ouvert  la  voie,  puis  nous  venons  d*assister  aussi  à  la  distribution 
des  rayons  calorifiques^  à  l'organisation  des  climats  et  des  sai- 
sons. Cette  vue  analytique  sera  complétée^  surtout  au  point  de  vue 
de  la  vie  végétale^  par  un  coup  d*œil  d  ensemble  jeté  sur  les  mon- 
tagnes. Déjà  nous  lavons  vu^  la  température  diminue  à  mesure 
qu'on  s'élève  au-dessus  du  niveau  de  la  mer.  Les  végétaux,  qui  ne 
sont  pour  ainsi  dire  qu'un  tissu  de  rayons  solaires  et  de  gaz  atmo- 
;iphériques^  montrent  méthodiquement  l'intensité  de  ces  rayons  par 
la  succession  de  leurs  espèces.  Gravir  une  montagne,  c'est,  en  géo- 
graphie botanique^  aller  de  l'équateur  aux  pôles.  Le  globe  terrestre 
peut  être  comparé  à  deux  montagnes  soudées  par  le  plan  de  l'équa- 
teur :  les  pôles  sont  les  sommets  couronnés  des  glaces  éternelles. 
Celui  dont  la  vie  s'est  écoulée  au  sein  des  pays  de  plaines,  de- 
vant la  vaste  étendue  des  régions  uniformes  aux  abondantes  prai- 
ries, aux  champs  fertiles;  celui  qui  n'a  point  vécu  dans  la  con- 
templation des  hautes  montagnes  blanchies  de  neige,  des  chaînes 
tortueuses  aux  versants  abrupts,  des  roches  tourmentées  où  de 
rares  sapins  végètent  immobiles,  des  glaciers  aux  vertes  cassures 


LES    MONTAGNES.  453 

et  des  lacs  bleus  souriant  au  ciel  :  celui-là  ne  saurait  comprendre 
le  caractère  de  grandeur^  de  majesté^  de  domination  qui  appar- 
tient aux  montagnes^  à  ces  géants  issus  des  convulsions  du  globe. 
Là-haut^  sur  ces  sommets  baignés  dans  Tazur  céleste^  Tâme  hu- 
maine plane  au-dessus  des  petits  mouvements  moléculaires  qui 
agitent  la  surface  terrestre.  Dans  l'aérostat  solitaire  emporté  par 
les  vents  à  travers  les  hauteurs  de  1*  Atmosphère^  le  regard  déployé 
sur  la  Terre  donne  à  Tesprit  une  idée  brillante  de  la  vie^  et  de 
plus  une  impression  de  contentement  indéfinissable^  de  pleine 
quiétude^  de  joie  intime^  résultant  de  la  situation  particulière  en 
laquelle  on  se  trouve  au-dessus  du  monde  humain  et  de  ses  vicis- 
situdes. Sur  les  montagnes^  Timpression  est  plus  sévère  et  moins 
personnelle^  car  on  sent  plus  solidement  autour  de  soi  le  règne 
des  forces  physiques  en  action  dans  la  vie  du  globe. 

A  mesure  que  je  m'élève,  traversant  des  zones  de  température 
moyenne  décroissante^  je  remarque  la  série  des  arbres  et  des  plan- 
tes, qui  se  succèdent  suivant  le  climat  des  zones,  et  je  fais  en 
huit  ou  dix  heures  un  voyage  vers  le  froid,  absolument  sem- 
blable à  celui  que  je  ferais  en  allant  vers  les  pôles.  Dès  qu'une 
montagne  dépasse  1 800  ou  2000  mètres,  Tascension  fait  passer 
en  revue  la  curieuse  succession  des  végétaux,  jusqu'à  leur  dispa- 
rition complète.  Parfois,  comme  au  Righi,  les  sapins  qui  régnent 
seuls  à  la  dernière  limite  s^arrètent  tout  d'un  coup  en  se  rapetis- 
sant soudain,  et  diminuent  si  vite  sous  l'action  mystérieuse  du 
climat,  qu'à  la  hauteur  d'un  seul  sapin  au-dessus  d'arbres  encore 
fort  respectables  on  ne  trouve  plus  que  des  arbustes  et  de  la 
broussaille. 

Parfois,  comme  au  Saint-Gothard,  après  avoir  gravi  pendant  des 
heures  entières  des  roches  dénudées  et  stériles,  et  suivi  les  abî- 
mes d'un  désert  sauvage  sillonné  par  les  torrents  aux  chutes  re- 
tentissantes, après  avoir  laissé  les  bancs  de  glaces  s'éclipser  der- 
rière les  crêtes  déchirées,  on  arrive  sur  de  verts  pâturages,  arrosés 
par  une  eau  cristalline  et' déployés  comme  d'opulentes  prairies  sur 
ces  plateaux  élevés. 

Mais  là  encore  un  grand  contraste  attend  l'œil  observateur.  Ces 
verdoyantes  prairies  s'étendent  jusqu'aux  noirs  rochers  ou  jus- 
qu'aux neiges  éclatantes  sans  qu'un  seul  arbre  vienne  y  donner 
son  ombre,  et  sans  que  nul  rameau  au  tremblant  feuillage  y  ap- 
pelle la  douce  rêverie  et  le  repos. 

La  sévérité  règne  là  comme  sur  les  cimes  alpestres  dont  le  pas 
cadencé  du  chamois  traverse  seul  l'inaltérable  solitude. 


454  LES    MONTAGNES. 

Ce  qui  frappe  le  plus  profondément  Tesprit  humain  dans 
la  nature  de  ces  géants  de  pierre,  debout  devant  les  nations,  c  est 
Tœuvre  qu'ils  accomplissent  en  silence  dans  leur  immobilité  sécu- 
laire. 

Sont-ils  inertes?  passifs?  stériles?  inutiles?  Leurs  tètes  chargées 
de  neiges,  enveloppées  du  suaire  glacé  des  nuages,  sont-elles  en- 
dormies comme  celles  des  Pharaons  ensevelis  dans  les  pyramides? 
Que  font-ils  là,  ces  êtres  mystérieux,  qui  vivent  dans  la  région 
intermédiaire  entre  la  terre  et  les  cieux,  ces  colosses  de  granit  aux 
pieds  desquels  les  armées  humaines  sont  comme  une  poussière 
de  fourmis? —  Us  agissent,  ils  régissent,  ils  gouvernent  le  monde. 

Rois  de  l'Atmosphère,  frères  de  TOcéan,  c'est  à  eux  qu  est  ré- 
servé le  soin  de  distribuer  à  la  terre  la  sève  des  existences.  Ils  ont 
de  la  mort  le  calme  austère  et  l'incorruptible  texture,  et  la  mort 
qui  les  environne  est  la  source  de  la  vie  qu'ils  dispensent.  Vie  et 
mort  s'engendrent  mutuellement. 

Les  nues  élevées  du  sein  des  mers  vont  se  condenser  à  l'état  de 
neige  sur  les  cimes  alpestres  qui  les  arrêtent  et  successivement 
amoncellent  une  eau  solide,  qui  résiste  là-haut  au  tourbillon  de  la 
nature.  Ici  et  là  les  bancs  de  glaces  assoupis  dans  les  hauteurs 
silencieuses  se  réveillent;  une  Source  gazouille,  et  toute  jeune, 
fraîche,  infatigable,  se  trace  un  chemin  en  chantant.  Elle  appelle 
ses  sœurs,  et  voilà  que  plusieurs  minces  filets  d'une  eau  argentée 
se  réunissent  et  courent  ensemble  vers  les  belles  campagnes  que 
déjà  l'on  aperçoit.  De  crête  en  crête  ils  jaillissent  et  tombent 
en  cascades  neigeuses,  et  de  roc  en  roc  descendent  jusqu'aux  pla- 
teaux où  naissent  les  torrents  écumeux.  Voici  des  lacs  transparents 
encadrés  de  leurs  montagnes,  et  qui  semblent  sourire  doucement 
au  ciel.  Les  nuages  s'y  mirent  en  passant  —  nuage  et  lac  ne  sont- 
ils  pas  jumeaux,  et  comme  Castor  et  PoUux  ne  prennent-ils  pas 
tour  à  tour  leur  place  réciproque  ? 

Les  rives  escarpées  balancent  sur  leur  miroir  les  rameaux  des 
plantes,  et  les  rochers  nus  y  reflètent  leurs  flancs  sauvages.  Mais 
l'eau  continue  de  chercher  les  plaines  basses,  qui  l'attirent  sans 
cesse.  Elle  forme  alors  ces  cours  d'eau  qui  jouent  un  si  grand  rôle 
dans  l'histoire  politique  des  nations. 

Là,  elle  trace  le  Rhin,  éternel  sujet  de  guerre  entre  les  pau^Tes 
hommes  qui  habitent  l'une  et  l'autre  rive,  et  par  ce  chemin  sep- 
tentrional va  retourner  à  l'Océan  en  s'approchant  du  pôle. 

Ici  le  glacier  du  Rhône  ouvre  le  cours  du  fleuve  qui  descendra 
arroser  les  plaines  fertiles  du  midi.  Et  ainsi,  tout  en  retournant  au 


LES    MONTAGNES.  455 

ftein  des  mers  par  son  mouvement  éternel^  1  élément  dessine  sur 
la  carte  du  monde  les  lignes  diverses  dont  Thumanité^  pacifique 
ou  belliqueuse^  mais  presque  toujours  belliqueuse  et  faible^  com- 
posera ses  annales. 

De  quelle  importance  sont  donc  ces  massifs  gigantesques  dans 
rbistoire  entière  du  monde  !  Quelle  œuvre  perpétuelle  ils  accom- 
plissent au-dessus,  au-dessous  et  au  milieu  de  nous!  Œuvre  in- 
cessante et  fatale  qui  nous  domine  singulièrement,  nous,  pauvres 
^Ires  mortels.  Tout  ce  grand  mécanisme  fonctionne  de  la  mer  à 
l'Atmosphère,  de  l'Atmosphère  aux  montagnes,  des  montagnes  aux 
plaines  et  à  la  mer,  sans  que  notre  race  joue  là  le  moindre  rôle. 
Les  nuées  s'élèvent,  la  pluie  tombe,  la  foudre  retentit,  la  neige 
8*enroule  aux  fronts  des  cimes,  les  vents  naissent  et  circulent,  les 
eaux  voyagent  lentement  dans  les  lacs,  bruyamment  dans  les  tor- 
rents, lourdement  dans  les  fleuves,  la  verdure  décore  les  collines 
et  les  vallées,  le  ciel  s'anime,  le  soleil  brille....  et  tout  ce  méca- 
nisme colossal,  immense,  universel,  marche  sans  cesse,  étranger 
à  nos  petits  mouvements  lilliputiens  et  à  notre  propre  existence, 
nous  enveloppant  dans  sa  succession,  calme,  austère,  supérieur  à 
nous,  et  continuant  son  cours  sans  s'inquiéter  de  notre  histoire. 

Ainsi  tout  marchait  sur  la  Terre  avant  l'apparition  de  Thomme, 
pendant  des  milliers  de  siècles,  où  la  nature  souriait  ainsi  pour 
elle-même,  sans  que  nulle  pensée  humaine  fut  là  pour  se  reposer 
sur  son  sein  et  regarder  le  ciel.  Ainsi  le  mécanisme  du  monde 
continuera  sa  marche  lorsque  nous  n'y  serons  plus,  lorsque  les 
générations  de  l'avenir  auront  disparu  à  leur  tour  et  lorsque  la 
race  humaine  sera  éteinte  sur  cette  terre. 

Vous  avez  vu  bien  des  âges,  ô  montagnes  solitaires  assises  dans 
les  nues!  Vous  avez  vu  les  campagnes  qui  se  déroulent  à  vos  pieds 
sans  troupeaux  et  sans  travailleurs;  vous  avez  vu  vos  lacs  sans 
nacelles  et  sans  hymnes;  vous  avez  vu  les  fleuves  sans  villes  à 
leurs  bords  et  la  terre  sans  hommes.  De  nouveau  vous  reverrez 
ces  solitudes  dans  l'avenir.  Et  peut-être  ne  savez-vous  pas  qu^il 
y  a  actuellement  des  hommes  qui  vous  contemplent,  et  peut-être 
est-ce  identique  qu'il  y  en  ait  ou  qu'il  n'y  en  ait  pas  !     .     .     . 


Les  hautes  régions  de  l'Atmosphère,  dit  Al.  Maury,  éveillent  au 
plus  haut  degré  notre  curiosité.  Quoique  nous  nous  efforcions  par 
Imduction  et  le  calcul  d'en  découvrir  la  constitution  et  d'en  saisir 
les  phénomènes,  elles  demeurent  encore  environnées  pour  nous  de 


456  LES    MONTAGNES. 

bien  des  mystères.  Nous  gravissons  les  montagnes^  nous  nous  éle- 
vons en  ballon^  nous  braquons  nos  télescopes  sur  les  corps  céles- 
tes^ et  nous  inventons  mille  instruments  pour  constater  les  moin- 
dres effets  produits  par  des  agents  physiques  dans  Tespace  qui 
nous  sépare.  Fatigués  de  rencontrer  sans  cesse  sur  le  globe  la 
trace  de  Thomme  et  les  œuvres  de  ses  mains^  nous  recherchons  les 
régions  où  il  n  a  point  encore  pénétré,  où  la  nature  reste  vierge 
et  garde  la  physionomie  des  âges  géologiques  qui  précèdent  le 
nôtre.  Il  règne  sur  les  hauts  sommets  un  parfum  d'éternité,  qui 
nous  rapproche  des  conditions  de  lespace  infini.  La  Bible  nous 
représente  Moïse  gravissant  le  Sinaï  pour  y  converser  avec  Dieu 
et  recevoir  directement  ses  volontés,  c'est  Timage  des  impressions 
produites  sur  nous  par  les  lieux  élevés.  Nous  nous  trouvons,  en 
effet,  sur  la  cime  des  monts,  face  à  face  avec  la  Divinité.  L'homme 
n'étant  plus  là  pour  déranger,  selon  ses  besoins  et  ses  caprices, 
l'ordre  primitif  des  choses,  les  lois  physiques  nous  apparaissent 
dans  toute  leur  grandeur  et  leur  généralité. 

La  sublime  impression  qu'on  reçoit  de  ces  montagnes  n'est 
nullement  de  fantaisie.  Elle  provient  d'une  véritable  grandeur. 
C'est  le  réservoir  de  l'Europe,  le  trésor  de  sa  fécondité.  C'est  le 
théâtre  des  échanges,  de  la  haute  correspondance  des  courants 
atmosphériques,  des  vents,  des  vapeurs,  des  nuages.  L'eau,  c'est 
de  la  vie  commencée.  La  circulation  de  la  vie,  sous  forme  aérienne 
ou  liquide,  s'accomplit  sur  ces  montagnes.  Elles  sont  les  média- 
teurs, les  arbitres  des  éléments  dispersés  ou  opposés.  Elles  en 
sont  l'accord  et  la  paix.  Elles  les  accumulent  en  glaciers,  et  puis 
équitablement  les  distribuent  aux  nations. 

Ces  nuées,  venues  de  si  loin,  doivent,  après  la  traversée,  se 
recueillir  volontiers,  chercher  un  moment  de  repos.  La  place  est 
grande  sur  les  Alpes.  Quarante,  cinquante  lieues  de  glaciers,  du 
Dauphiné  au  ïyrol,  c'est  un  assez  beau  lit,  ce  semble.  Mais  telle 
est  la  légèreté,  l'inconstance  de  ces  voyageuses,  que  la  bonne  hos- 
pitalité des  Alpes  ne  les  retiendrait  pas.  Un  ingénieux  travail  les 
arrête  là  sous  forme  de  glace.  (Michelet.) 

Si  la  surface  émergée  de  la  planète  était  parfaitement  unie, 
la  régularité  la  plus  désolante  régnerait  partout;  les  mêmes 
phénomènes  se  reproduiraient  à  travers  toute  l'étendue  des  con- 
Xinents.  D'un  océan  à  l'autre,  les  vents ,  dont  aucun  obstacle 
n'arrêterait  le  cours,  tourneraient  autour  du  globe  avec  un  mou- 
vement toujours  égal ,  comme  ces  longues  bandes  de  nuages  que 
l'on  voit  sur  Jupiter.  Point  de  ces  massifs  élevés  qui,  par  leur 


LES    MONTAGNES.  457 

position  transversale  à  la  direction  des  vents,  produisent  une 
rupture  d'équilibre  et  répercutent  les  courants  atmosphériques 
dans  tous  les  sens;  point  de  ces  grands  réfrigérateurs  qui  con- 
densent l'eau  des  nuages  et  la  gardent  dans  leurs  réservoirs  de 
'neige  et  de  glace  :  partout  les  pluies  tomberaient  d'une  manière 
à  peu  près  égaie,  et  les  eaux,  ne  trouvant  point  de  déclivité  pour 


Fig.  13,2.  —  Les  ruonUgncs,  Panorama  dca  And> 


s'écouler  vers  l'Océan ,  formeraient  des  marécages  putrides. 
L'équilibre  parfait  des  forces  de  la  nature  aurait  pour  conséquence 
la  stagnation  universelle  et  la  mort.  Si  les  hommes  pouvaient 
exister  sur  une  terre  pareille,  loin  de  trouver  dans  l'uniformité  de 
l'immense  plaine  de  plus  grandes  facilités  pour  communiquer 
entre  eux,  ils  resteraient  épars  autour  de  leurs  lagunes  dans  toute 
la  sauvagerie  primitive.  Les  migrations  de  peuples  entiers  deacen- 


4t8  LES    MONTAGNES. 

dantla  pente  des  plateaux  à  la  recherche  d*une  nouvelle  patrie^ 
comme  de  grands  fleuves  à  la  recherche  de  la  mer^  n'eussent 
jamais  eu  lieu.  Toute  civilisation  eût  été  impossible.  Peut-être, 
ainsi  que  le  pensent  certains  géologues^  la  surface  du  globe  était-^ 
elle  unie  et  sans  puissant  relief  quand  Tichthyosaure  nageait 
lourdement  au  milieu  des  marécages ,  et  que  le  ptérodactyle  éten- 
dait ses  pesantes  ailes  au-dessus  des  roseaux.  C'était  alors  la  terre 
du  reptile,  mais  ce  ne  pouvait  être  celle  de  Thomme. 

Quelles  que  soient  les  causes  géologiques  de  la  répartition 
actuelle  des  plateaux  sur  les  continents,  il  faut  reconnaître  ce  fait 
remarquable,  que  leur  hauteur  s'accroît  avec  leur  proximité  de  la 
zone  torride,  comme  si  la  rotation  du  globe  avait  eu  pour  résultat 
non-seulement  le  gonflement  général  de  la  masse  planétaire,  mais 
aussi  la  tuméfaction  des  continents  eux-mêmes. 

Centres  vitaux  de  Torganisme  planétaire,  ils  arrêtent  les  vents 
et  les  nuages,  épanchent  les  eaux,  modifient  tous  les  mouvements 
qui  s'accomplissent  à  la  surface  du  globe.  Grâce  au  circuit  inces- 
sant qui  se  produit  entre  toutes  les  saillies  du  relief  continental 
et  les  deux  océans  des  eaux  et  de  TAtmosphëre,  les  climats  étages 
sur  les  flancs  des  plateaux  se  mêlent  diversement  et  mettent  con- 
tinuellement en  rapport  les  unes  avec  les  autres  les  flores,  les 
faunes,  les  nations  et  les  races  d'hommes. 

Par  la  grâce  ou  la  majesté  de  leur  forme,  par  leur  profil  hardi 
dessiné  en  plein  ciel,  par  la  ceinture  de  nuées  qui  s'enroule  autour 
de  leurs  rochers  et  de  leurs  forêts ,  par  les  variations  incessantes 
de  Tombre  et  de  la  lumière  qui  se  produisent  dans  les  ravins  et 
sur  les  contre-forts,  les  montagnes  prennent  une  apparence  de 
personnalité,  et  Ton  est  presque  tenté  de  voir  des  êtres  vivants 
dans  ces  masses  rocheuses.  Et  puis  n'offrent-elles  pas,  dans  uq 
petit  espace,  un  résumé  de  toutes  les  beautés  de  la  terre?  Les 
climats  et  les  zones  de  végétation  s'étagent  sur  leurs  pentes  ;  on 
peut  y  embrasser  d'un  seul  regard  les  cultures,  les  forêts,  les 
prairies,  les  glaces,  les  neiges,  et  chaque  soir  la  lumière  mourante 
du  soleil  donne  aux  sommets  un  merveilleux  aspect  de  transpa- 
rence, comme  si  l'énorme  masse  n*élait  qu'une  légère  draperie 
rose  flottant  dans  les  cieux.  (Elisée  Reclus.) 

Si  mon  lecteur  veut  bien  se  reporter  à  la  page  131  de  cet  ou- 
vrage, il  y  retrouvera  la  liste  des  plus  hautes  montagnes  des  cinq 
parties  du  monde,  celle  des  plus  hauts  lieux  du  globe  habités, 
ainsi  que  les  plus  hautes  ascensions  faites  sur  les  montagnes  et 
dans  les  airs.  Nous  avons  vu  plus  haut  (p.  320)  dans  quelles 


CLIMATS    DES    MONTAGNES.  459 

proportions  la  température  décroît  à  mesure  qu'on  s  élève  dans 
les  hauteurs  de  Tair.  Voyons  maintenant  les  conséquences  du 
décroissement  de  la  température  pour  ces  grands  massifs  qui 
plongent  leurs  cimes  dans  les  profondeurs  raréfiées  de  TAtmo- 
sphère. 

Les  premières  conséquences  de  cet  abaissement  de  température, 
c'est  qu  a  mesure  qu  on  gravit  une  haute  montagne,  on  rencontre, 
élagées  aux  différentes  hauteurs ,  des  productions  organiques  de 
chaque  pays,  et  que  Ton  traverse  graduellement  des  climats  de 
plus  en  plus  rigoureux.  Cette  curieuse  contiguïté  des  produits  de 
l'hiver  et  de  Tété  contribue  beaucoup  au  charme  des  contrées 
alpestres.  Si  Ton  se  place  sur  les  sommets  de  la  Suisse ,  on  em- 
brasse d'un  coup  d*œil  le  grandiose  panorama  des  Alpes,  et, 
comme  dans  une  page  ouverte  du  livre  de  la  nature,  on  peut  lire 
dans  ce  tableau  les  règles  et  les  lois  que  la  science  a  établies  con- 
cernant la  distribution  des  êtres  vivants  aux  différentes  latitudes. 
On  aperçoit  assez  distinctement  six  zones  étagées  Tune  sur  Tautre 
et  nettement  accusées  dans  leurs  contours  par  la  différence  de  la 
végétation  et  de  laspect  du  sol.  Au  fond ,  s'étend  la  plaine  fertile 
entrecoupée  de  lacs,  de  grandes  routes,  de  rivières,  de  forêts 
parsemées  de  villages  et  de  métairies  :  c'est  la  résidence  de  l'homme. 
Au-dessus  de  ce  tapis  vert  s'élèvent,  dans  un  pittoresque  dés- 
ordre, de  riantes  collines,  tantôt  nues,  tantôt  couvertes  de  bois  et 
d*ombrages.  Plus  haut,  le  regard  rencontre  des  crêtes  rocailleuses, 
couronnées  de  groupes  de  noirs  sapins.  Par-dessus  ces  rochers, 
on  aperçoit  encore  des  pentes  couvertes  de  riches  pâturages  ;  mais 
bientôt  le  caractère  du  paysage  change  brusquement  :  la  mort 
succède  à  la  vie ,  la  verdure  fait  place  aux  teintes  grises  et  mono- 
tones des  roches  nues.  La  montagne  emprunte  alors  son  charme 
ou  sa  grandeur  à  d'autres  aspects,  aux  formes  capricieuses  et  sau- 
vages des  rochers  qui  forment  sa  masse  imposante.  Plus  haut, 
enfin,  les  Alpes  s'enveloppent  d'un  resplendissant  manteau  de 
neige,  sous  lequel  s'abrite  perpétuellement  leur  perpétuel  hiver. 

Nous  avons  déjà  vu  que  la  géographie  botanique,  la  distribu- 
tion des  végétaux  à  la  surface  du  globe ,  a  pour  base  directrice 
l'état  effectif  de  la  chaleur  transmise  par  le  Soleil  à  la  Terre.  Ce 
rule  de  la  température  dans  la  végétation  étant  des  plus  impor- 
tants, on  l'a  étudié  le  premier  pour  chercher  les  rapports  qui 
existent  entre  la  distribution  de  la  chaleur  et  le  caractère  de  la 
végétation.  Cette  étude  a  conduit  à  partager  le  globe  en  huit  ré- 
gions assez  distinctes,  que  voici  : 


460  LES    MONTAGNES. 

1<>  La  zone  équaioriale,  8'étendant  à  15®  de  chaque  côté  de  Téqualeur  et  jouis- 
sant d'une  température  annuelle  moyenne  de  26  à  28®.  L'humidiÙ  de  son  atmo- 
sphère contribue,  avec  le  concours  de  la  chaleur,  à  développer  des  formes  végé- 
tales qui  y  sont  aussi  belles  que  variées. 

2<>  La  zone  tropicale,  qui  commence  au  15«  degré  et  sMtend  jusqu'aux  tropiques, 
avec  une  température  estivale  moyenne  de  26®  et  hibernale  moyenne  de  15®.  Déjà, 
sous  cette  zone,  on  trouve  des  variations  assez  nombreuses  de  la  température. 

30  La  zone  subtropicale,  partant  des  tropiques  et  s'élevant  jusqu*au  3^«  degré, 
sa  température  moyenne  est  de  17®  à  21®  :  ce  qui  permet  encore  à  des  plantes  èqua- 
toriales  d*y  fleurir.  C'est  la  zone  la  plus  agréable  pour  Thabitation  de  rhomme, 
parce  que  Thiver  n*y  est  pas  assez  rude  pour  qu'on  soit  obligé  d'imaginer  des 
moyens  de  se  soustraire  à  sa  rigueur. 

k"*  La  zone  tempérée  chaude ,  qui  comprend  du  34«  degré  au  45*  de  latitude ,  et 
dont  la  température  moyenne  est  de  12®  à  17®. 

5<»  La  zone  tempérée  froide,  qui  commence  au  45*  degré  et  finit  au  58*,  avec  une 
température  moyenne  de  6®  à  12®. 

6''  La  zone  subarctique,  qui  s'étend  de  58®  à  66®  32'.  Sa  température  moyenne 
est  de  4®  à  6®. 

7"  La  zone  arctique,  partant  du  cercle  polaire,  66®  32',  s*étendant  jusqu'au  72«. 
et  dont  la  température  moyenne  n'est  guère  de  plus  de  2®. 

8°  La  zone  polaire,  commençant  à  72®  et  se  prolongeant  jusqu'aux  pôles.  La 
durée  de  Tété  y  est  de  cinq  à  six  semaines.  La  température  moyenne  est  de  ^15*; 
en  été,  elle  est  de  3®,1  ;  dans  le  mois  de  juillet,  elle  s'élève  à  5®,8;  mais,  en  août, 
elle  retombe  à  1®,2,  et  l'hiver  elle  descend  jusqu'à  —30®. 


Ce  système  paraît,  au  premier  abord,  capable  de  satisfaire  Ves; 
prit  :  on  y  voit  des  coupes  régulières  avec  des  températures 
moyennes  bien  tranchées;  mais  à  l'exception,  peut-être,  de  la 
première  et  de  la  dernière  zone,  qui  sont  les  mieux  déterminées, 
les  autres  comportent  une  infinité  de  nuances  dans  les  climats, 
avec  une  différence  en  plus  ou  en  moins  souvent  considérable. 

Dans  les  prolégomènes  de  la  Flore  de  la  Laponie,  Linné  a  carac- 
térisé la  végétation  des  diverses  contrées  du  globe  avec  ce  style 
concis  et  pittoresque  qui  distingue  ce  grand  observateur  :  «  La 
famille  des  palmiers,  dit-il,  règne  dans  les  parties  les  plus  chaudes 
du  globe;  des  plantes  chargées  de  fruits  habitent  en  grand  nombre 
les  zones  tropicales.  Une  riche  couronne  de  plantes  orne  les  plages 
de  l'Europe  méridionale;  des  moissons  de  graminées  occupent 
1  Europe  septentrionale.  La  dernière  et  la  plus  froide  des  régions 
habitées,  la  Laponie,  est  couverte  d  algues  blafardes  et  de  froids 
lichens  :  végétaux  de  la  dernière  espèce  sur  la  dernière  des 
terres.  » 

La  succession  des  climats  s  opérant  du  pied  au  sommet  d'une 
montagne  suivant  la  même  loi  qui  la  régit  de  lequateur  aux  pôles, 
la  végétation  s'y  succède  dans  le  même  ordre.  Pour  la  flore  comme 
pour  le  climat,  on  croirait  marcher  dans  la  direction  du  cercle 


CLIMATS    DES    MONTAGNES.  461 

polaire,  à  mesure  qu'on  s'élève  sur  les  flancs  d'un  pic  à  une  plus 
grande  altitude  au-dessus  des  plaines;  seulement,  les  intervalles 
de  clioial  que  l'on  emploierait  des  semaines  à  franchir,  on  les 
traverse  en  quelques  minutes  d'ascension-  Nous  avons  vu  (liv.  III, 
p.  320)  que  la  température  décroît  en  moyenne  de  1  degré  cen- 
tigrade pour  1G0  à  'Ï4U  mètres  de  hauteur,  suivant  la  distance  du 
sol,  le  lieu  et  la  saison.  Si,  par  exemple,  on  suit  la  succession  des 
climats  sur  les  pentes  du  mont  Blanc,  on  voit  que,  la  ligne  de 
zéro  étant  à  20U0  mètres, l'isotherme  de  — 5*  passe  à  2850  mètres; 
celle  de— 10*  à  3600;  celle  de— 15*  à  4400;  celle  de  —  20' gît 
à  la  hauteur  de  5200  mètres.  La  température  moyenne  de  l'année 
étant  de  11'  au  niveau  de  la  mer  à  cette  latitude,  on  voit  que  le 
climat  varie  de  -f-H'  à  —  17',  ou  de  28°pour  4800  mètres,  c'est- 
à-dire  que  dans  cette  ascension,  qui  dure  un  jour,  on  fait  le  même 
voyage  physique  que  si  l'on  se  rendait  de  la  Suisse  au  Spitzberg, 


Fig.  133.  Succession  des  climats  sur  le  mont  Blanc. 

OU  35  degrés  de  latitude  :  i  37  mètres  d'élévation  correspondent 
à  t  degré  de  latitude. 

L'une  des  montagnes  sur  lesquelles  on  peut  le  mieux  saisir  la 
succession  des  espèces  végétales  est  celle  du  Ganigou ,  dans  les 
Pyrénées,  qui  s'élève  superbement  à  2785  mètres  de  hauteur,  à 
15  kilomètres  de  Prades.  Les  oliviers  des  campagnes  de  la  Têt 
croissent  au  pied  du  mont,  la  vigne  s'élève  jusqu'à  550  mètres, 
le  châtaignier  jusqu'à  800.  Les  derniers  champs  s'arrêtent  à 
1G40  mètres;  le  sapin  cesse  à  1950  mètres,  où  le  chêne  et  le 
liâtre  ont  disparu;  le  bouleau  monte  jusqu'à  2000  mètres,  et  le 
pin  jusqu'à  2430,  pour  céder  la  place  aux  petites  plantes  rabou- 
gries des  régions  polaires.  Ainsi,  comme  le  remarque  É.  Reclus, 
du  pied  au  sommet  du  Canigou,  c'est  un  voyage  analogue  à  celui 
que  l'on  ferait  du  42*  au  62'  degré  de  latitude,  de  la  Corse  à  la 
Norvège  I  ici  1 39  mètres  d'élévation  correspondent  à  1  degré  de 
latitude. 


460 


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460  , ,  ...  ae  *•*"  ires,  »°  ,    „erBa»^  " 

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loriale.  d-j  Ile«nr  ,C  e.l  les  K        au»"»""      il.  cesse»'  " 

p„ce  qu«  Vh>™  »ï  ""  ,y  ,ai  alors  ev.  ,is  c  ^^^^    cf. 

œovtn.te.e»'»'"'"     >  '  1,..  :  a  1 8""      „,1  Au  «a»"'' 
dont  U  lettipSral"       ,,  *'_^,  le  vetsani. 

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.ju-à  ™e  Égale  aU.  j^,  p.„,  c  «'"^':,:i,''je  A"*"^*, 

taine  de  n-elre»  pi»»         goO  nielres-  r  ta'l\'»  V^  S*" 

qu'une   planw 


CLIMATS    DES    MONTAGNES. 


463 


Nous  pouvons  cependant  faire  la  remarque  quune  différence 
réelle  existe  entre  les  conditions  de  la  vie  polaire  et  celles  de  la 
vie  alpestre  glaciale.  Plus  on  s'élève  sur  les  montagnes,  plus  l'air 
est  sec  et  léger;  aux  pôles,  au  contraire,  l'Atmosphère  est  pesante 
des  vapeurs  qui  la  saturent.  A  travers  cette  atmosphère,  la 
lumière  peut-elle  agir  comme  à  travers  l'air  subtil  des  hauts  som- 
mets? Non  :  l'Atmosphère  doit  apporter  une  différence  profonde 
dans  les  conditions  de  la  vie  végétale  et  animale,  nonobstant 
l'analogie  des  climats. 

Plus  haut,  enfin,  on  ne  trouve  que  des  lichens  et  la  roche  nue, 
et  ^  à  peu  de  distance  de  là ,  on  rencontre  la  limite  des  neiges 


fN  otc  -  /«•  ' /hH/t/s  sont*  U's  l*£UA  <i  'obsrroaiiorv,  /ij-  cAi//rcs  ùuiiçtutnCy  la/  ttmpéralur^   moyenrve^ 


Hit- 


Ancien    Cojitinent 


J&ffànaiaya 


<k 


Catucasè,       Il 


Nouveau    Continent 


y    7i     2 


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kO      3  s      30Ljtl6*Cfâ[UtD^r'V 


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WOrtO 

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000 


Fig.  135.  —  Hauteurs  sur  les  montagnes  correspondant  aux  lignes  isothermes. 


étemelles,  qui  varie  suivant  les  latitudes,  mais  qui  n'en  est  pas 
moins  soumise  à  une  loi  constante. 

Je  n'avais  jamais  mieux  senti  la  ligne  de  démarcation  entre  la 
vie  et  la  mort  des  organismes  terrestres  que  dans  mon  ascension 
au  mont  Blanc  du  mois  de  septembre  1869.  Lorsqu'après  s'être 
reposé  à  la  «  Pierre  de  l'Échelle,  »  on  a  gagné  le  bord  du  glacier 
des  Bossons  et  traversé  le  couloir  de  l'avalanche  de  l'Aiguille  du 
Midi  :  la  vaste  plaine  de  neige  ondulée  sur  laquelle  on  arrive^  la 
région  des  séracs  et  de  leurs  limpides  filets  d'eau  transparente, 
les  petits  lacs  bleus  au  second  plan,  et  les  Grands-Mulets  dressés 
en  face,  présentent  à  l'âme  un  tableau  de  silencieuse  et  solitaire 
grandeur  qui  frappe  singulièrement.  Désormais  on  n'aura  sous 
les  yeux  que  la  morne  succession  des  collines  blanches  et  le  pano- 
rama des  hauts  sommets  sourcilleux.  Là  règne  depuis  les  âges 


464  LES    MONTAGNES. 

antiques  du  monde  le  Silence  sépulcral^  dominant  la  vie  qui  four- 
mille à  ses  pieds.  Cette  inaltérable  majesté  des  tètes  blanchies 
donne  Timpression  d'un  monde  supérieur  planant  sur  le  nôtre, 
et  pour  lequel  la  vie  avec  toutes  ses  agitations  n'est  qu  une  ombre 
qui  passe.  Dans  Taérostat  qui  nous  élève  jusqu'en  ces  mêmes 
régions ,  nous  n'éprouvons  point  le  même  contraste ,  car  les 
nuages  n'y  sont  pas  à  l'état  de  neige,  et  dans  l'Atmosphère  pure 
une  telle  ligne  de  démarcation  n'existe  pas. 

Quant  à  la  succession  des  plantes  en  elle-même,  ce  n'est  pas  au 
mont  Blanc  qu'on  l'apprécie  le  mieux.  Elle  se  remarque  plus 
facilement  sur  les  montagnes  isolées  qui  n'atteignent  pas  la  limite 
des  neiges.  L'une  des  ascensions  les  plus  intéressantes  à  ce  point 
de  vue  est  certainement  celle  du  Righi ,  avec  lequel  nous  avons 
déjà  fait  connaissance. 

De  toutes  les  régions  naturelles  qui  s'étagent  ainsi  le  long  des 
flancs  d'une  montagne,  nulle  n'a  un  caractère  aussi  tranché  que 
la  ligne  des  neiges  éteriielles  ou  persistantes,  ainsi  nommées  avec 
juste  raison  parce  qu'elles  résistent  aux  ardeurs  de  l'été,  ou  se 
renouvellent  aussitôt  qu'une  fonte  partielle  pendant  Tété  ou  le 
printemps  a  diminué  leur  masse. 

Il  est  facile  de  comprendre  que  la  limite  des  neiges  persistantes 
se  trouve  à  une  hauteur  absolue  d'autant  plus  grande  qu'il  fait 
plus  chaud  au  niveau  de  la  mer.  Elle  est  au  niveau  du  sol  dans  les 
régions  polaires  où  règne  un  froid  continu,  et  située  à  une  très- 
grande  élévation  sous  les  tropiques. 

Ce  phénomène  est  toutefois  complexe.  11  dépend  de  la  tempé- 
rature, de  l'état  hygrométrique  de  l'air,  de  la  forme  des  monta- 
gnes, de  la  direction  des  vents  régnants  et  de  leur  contact  soit 
avec  la  terre,  soit  avec  la  mer,  de  la  hauteur  totale  de  la  montagne 
et  du  degré  d'escarpement  de  ses  versants,  enfin  de  l'étendue  et 
de  l'élévation  absolue  des  plateaux  qui  supportent  cette  montagne. 
Toutes  ces  causes  réunies  donnent  à  la  limite  des  neiges  le  ca- 
ractère d'une  grande  variabilité. 

On  a  cherché  depuis  longtemps  quelle  relation  météorologique 
unit  l'altitude  de  la  limite  inférieure  des  neiges  persistantes  au 
climat  de  chaque  contrée.  Bouguer  pensait  que  cette  limite  correspon- 
dait à  une  température  annuelle  moyenne  égale  à  celle  de  la  glace 
fondante.  De  Buch  et  de  Humboldt  ont  cherché  à  faii*e  voir  qu'elle 
se  rapportait  mieux  à  une  température  moyenne  de  l'été  égale  à 
ce  même  degré  ;  néanmoins,  on  s'est  aperçu  promptement  que  la 
limite  des  neiges  ne  satisfaisait  point  du  tout  à  cette  condition. 


LES    NEIGES    ÉTERNELLES.  465 

M.  Reoou,  notre  savant  collègue  de  la  Société  météorologique,  a 
récemment  montré  que  cette  limite  est  entièrement  liée  à  la 
distribution  delà  température  dans  les  diverses  saisons. 

La  limite  inférieure  des  neiges  n'est  pas  uniquement  une  fonc- 
tion de  la  latitude  géographique  et  de  la  température  moyenne 
annuelle  du  lieu;  ce  n'est  ni  à  l'équateur,  ni  même  dans  la  zone 
intertropicale,  comme  on  l'a  cru  longtemps,  que  cette  limite  par- 
vient à  sa  plus  grande  hauteur  au-dessus  du  niveau  de  la  mer. 
Si  on  la  soumet  à  une  analyse  détaillée,  ce  que  les  observations 
récentes  permettent  de  faire  aujourd'hui,  on  reconnaît  qu'elle  dé- 


D'^Maf^larf 


tiiul 


des    limites    des  Neiges 
fefuld     UXf\f.    AraraL- 


dlrerses  latitudes. 


pend  du  concours  d'un  grand  nombre  de  causes,  outre  les  précé- 
deates,  telles  que  la  différence  des  températures  propres  à  chaque 
saison;  le  degré  habituel  de  sécheresse  ou  d'humidité  des  cou- 
ches Bupérieures  de  l'Atmosphère;  l'épaisseur  absolue  de  la  masse 
de  neige  qui  est  tombée  ou  qui  s'est  accumulée;  le  rapport  entre 
b  hauteur  de  la  limite  inférieure  des  neiges  et  la  hauteur  totale 
de  la  montagne,  etc.,  etc. 

Sous  nos  latitudes  la  neige  envahit  toutes  les  pentes  jusqu'aux 
plaines  en  hiver;  au  printemps,  elle  commence  à  fondre  par  les 
parties  inférieures  ;  en  été,  elle  fond  rapidement,  et  enfin  cette 
fusion  s'arrête  en  automne  à  une  certaine  limite  qui  reste  tou- 
joors  à  peu  près  la  même  :  c'est  là  ce  qu'on  appelle  la  limite  des 


466  LES    MONTAGNES. 

neiges  perpétuelles  ou  mieux  persistantes.  Ainsi^  le  phénomène  est 
alternatif;  pendant  six  mois^  les  neiges  empiètent  considérable- 
ment; pendant  six  autres  mois^  elles  reculent;  cette  simple  consi- 
dération montre  que  la  limite  supérieure  ne  doit  dépendre  que  de 
la  moitié  la  plus  chaude  de  l'année^  celle  comprise  pour  la  plu- 
part des  climats  au  nord  de  Téquateur,  entre  le  22  avril  et  le 
22  octobre.  On  est  ainsi  conduit  à  établir  cette  loi  générale  : 

Dans  toutes  les  contrées  de  la  terre ^  la  limite  des  neiges  persis- 
tantes est  l'altitude  à  laquelle  la  vioitié  la  plus  chaude  de  r année  a  une 
température  moyenne  égale  à  celle  de  la  glace  fondante. 

Les  glaciers  proprement  dits  constituent  un  phénomène  à  part; 
ce  sont^  en  effets  des  amas  de  glace  dans  des  vallées  où  elle  8*ac- 
cumule  considérablement^  et  dans  lesquelles  elle  descend  sans 
cesse  de  manière  à  remplacer  celle  qui  fond  à  la  partie  infé- 
rieure. 

Le  petit  tableau  suivant  indique  la  diminution  (à  partir  de 
rÉquatour)  de  la  hauteur  de  la  limite  des  neiges  et  de  la  tempé- 
rature moyenne  de  la  moitié  la  plus  chaude  de  Tannée  des  plaines 
qui  sont  à  leur  pied. 

contrées.  Latitude.  Altitude  de  la  Température 

u«  i*uvi«,  limite  des  neiges.  moyenac. 

Andes 1®  4,795  S^^^ 

Mexique 19  4,580  26  2 

„.      ,       i pente  S.)  ^^  3,956  25  0 

Himalaya  jp^^teN.i   '•  ^^  5,067  24  0 

Caucase 43  3,216  20  0 

Pyrénées 42  2,800  17  5 

Alpes 45  2,700  17  0 

Karpalhes  47  l,rj92  16  2 

Altaï 49  2,144  13  4 

Alpes  Scandinaves 61  1,650  10  3 

Islande 65  940  6  3 

Norvège  (Magerœ}...   -  71  714  4  8 

Ile  Cherry 75  180  12 

Spilzberg,  côte  S.  0...  78  0  0  0 

Nous  connaissons  bien  la  limite  inférieure  des  nei<:;es  perpé- 
tuelles; quant  à  leur  limite  supérieure ,  il  ne  peut  pas  en  être 
question^  car  les  cimes  les  plus  hautes  sont  encore  loin  d*atteindre 
les  couches  d*air  qui  ne  contiennent  plus  de  vapeur  capable 
d'engendrer  des  cristaux  de  glace,  il  est  certain  que  si  cependant 
elles  s'élevaieut  encore  à  une  altitude  plus  considérable  dans  les 
espaces  aériens^  elles  finiraient  par  atteindre  une  limite  supérieure 
des  neiges.  En  effets  la  froide  Atmosphère  des  hautes  régions  ne 
contient  qu'une  très-faible  proportion  de  vapeur,  et  les  rares  flo- 


LES    NEIGES    ETERNELLES.  467 

C0D8  de  neige  qui  pourraient  tomber  sur  des  cimes  de  1 5  000  ou 
20  000  mètres  seraient  bientôt  balayés  par  le  vent  ou  fondus  par 
les  rayons  solaires.  Sur  les  flancs  d'une  montagne  de  cette  éléva- 
tion il  y  aurait  une  zone  de  neige  persistante^  limitée  d*un  côté 
par  une  région  de  pâturage^  de  Tautre  par  des  espaces  déserts 
complètement  dépourvus  de  végétation.  D'après  Tsehudi^  il  ne 
tomberait  sur  les  Alpes^  au-dessus  de  3300  mètres  d'élévation^ 
qu'une  quantité  de  neige  relativement  très-faible;  c'est  entre 
2300  et  2600  mètres  que  la  plupart  des  nuages  chargés  de  flo- 
cons déversent  leur  fardeau  sur  les  pentes.  A  cette  hauteur,  Thu- 
midité  tombe  aussi  quelquefois  sous  forme  de  pluie;  mais  à 
3000  mètres  les  nuées  sont  rarement  pluvieuses;  à  3600  mètres 
elles  ne  portent  que  de  la  neige. 

La  neige  qui  tonibe  sur  les  montagnes  au-dessus  de  la  limite  des 
neignes  perpétuelles  ne  fond  pas.  Une  faible  partie  seulement, 
fondant  sous  l'influence  du  soleil,  s'infiltre  à  travers  la  neige,  et 
cette  eau  se  congelant  de  nouveau  pendant  la  nuit,  la  neige  passe 
à  l'état  de  névé,  corps  intermédiaire  entre  la  neige  et  la  glace, 
masse  grenue  qui  se  compose  de  cristaux  arrondis  et  agglutinés 
entre  eu.v  par  l'effet  de  la  pression  qu'ils  supportent.  La  densité 
du  névé  tient  le  milieu  entre  celle  de  la  neige  et  celle  de  la  glace  ; 
tandis  qu'un  mètre  cube  de  neige  pèse  environ  85  kilogrammes, 
un  mètre  cube  de  glace  compacte  pèse  900  kilogrammes,  et  le 
poids  d'un  mètre  cube  de  névé  varie  entre  300  et  600  kilogrammes 
(l'eau  pèserait  1000  kilog.).  La  ligne  de  démarcation  entre  la 
glace  et  le  névé  n'est  pas  bien  tranchée.  Suivant  la  pression  à 
laquelle  il  est  exposé,  le  névé  passe  successivement  par  une  série 
de  phases  caractérisées  par  des  densités  différentes  :  il  devient 
d'abord  glace  huileuse,  puis  glace  grenue  blanche,  enfin  glac3 
bleue  compacte  qui  forme  la  substance  des  glaciers. 

Les  conditions  les  plus  favorables  à  la  formation  des  glaciers 
existent,  dit  Agassiz,  lorsque  plusieurs  hautes  montagnes  se  trou- 
vent très-rapprochées,  telles  que  la  Jungfrau,  l'Eiger,  le  Mœnco, 
le  Finsteraarhorn,  le  Schreckhorn  dans  TOberland  bernois,  le 
Gœmerhorn,  le  Mont-Rose,  la  Lyskaurm,  etc.,  dans  la  chaîne  du 
Mont-Rose,  ou  bien  le  Mont-Blanc,  l'aiguille  du  Midi,  le  dôme 
du  Goûter,  le  pic  du  Géant,  etc.,  dans  la  chaîne  du  Mont-Blanc. 
n  arrive  alors  que  non-seulement  les  sommités,  mais  même  les 
plateaux  et  les  vallées  intermédiaires  se  recouvrent  de  glaciers  jus- 
qu'à des  niveaux  où  probablement  il  n'en  existerait  point  si  les 
hautes  cimes  étaient  plus  éloignées  l'une  de  l'autre.  De  vastes  pla- 


468  LES    MONTAGNES. 

teaux^  qui  ont  dix,  vingt  et  même  trente  lieues  carrées,  ne  présen- 
tent aussi  qu'une  surface  continue  de  glaces,  du  milieu  de  laquelle 
les  crêtes  et  les  cimes  des  plus  hautes  montagnes  s*élèvent  comme 
des  îles  volcaniques  du  milieu  de  TOcéan.  Ce  sont  ces  vastes  éten- 
dues de  glaciers  auxquelles  on  donne  le  nom  de  mers  de  glace.  Ces 
mers  de  glace  détachent  sur  toute  leur  circonférence  des  émissaires 
qui  descendent  par  les  gorges  et  les  anfractuosités  des  montagnes 
dans  les  régions  inférieures.  Ce  sont  les  glaciers  proprement  dits; 
leur  nombre  est  très-variable  et  dépend  essentiellement  de  la  struc- 
ture des  massifs  recouverts  par  les  mers  de  glace.  On  compte  en 
Suisse  600  glaciers  proprement  dits.  Les  Alpes,  comprises  dans  la 
Suisse  entre  le  Mont-Blanc  et  les  frontières  du  Tyrol,  forment  une 
mer  de  glace  de  plus  de  1 38  lieues  carrées.  Tels  sont  les  réservoirs 
intarissables  qui  entretiennent  les   plus  grands  et  les  principaux 
fleuves  de  l'Europe. 

La  glace  des  glaciers  ne  ressemble  en  rien  à  la  glace  ordinaire. 
Au  lieu  d'être  glissante  et  polie,  elle  est  inégale,  ridée  ou  striée,  ra- 
rement lisse,  composée  enfin  d'une  multitude  de  fragments  angu- 
laires, qui  ont  d'ordinaire  de  20  à  50  centimètres  de  diamètre,  et 
qui  sont  séparés  les  uns  des  autres  par  des  fissures  capillaires 
innombrables.  A  mesure  que  l'on  s'élève  vers  la  partie  supérieure 
des  glaciers,  on  voit  ces  fragments  diminuer  de  volume  et  se 
réduire  enfin  à  de  simples  granules  :  la  masse  entière  passe  alors 
à  l'état  d'une  neige  grenue  :  le  névé  dont  nous  avons  parlé  plus 
haut....  Les  glaciers  ne  sont,  pour  ainsi  dire,  que  des  transfor- 
mations de  névé  opérées  par  l'eau.  Quoique  la  température  moyenne 
des  régions  où  régnent  les  névés  soit  de  beaucoup  au-dessous  de 
zéro,  le  soleil  parvient  cependant  à  en  fondre  annuellement  une 
partie  pendant  les  mois  chauds  de  l'été.  L'eau  qui  résulte  de  cette 
fonte  s'infiltre  dans  la  masse,  où  remplaçant  Feau  que  le  névé 
contient  en  abondance,  elle  se  congèle  pendant  la  nuit,  et  trans- 
forme ainsi  une  partie  du  névé  en  une  glace  d'abord  peu  compacte, 
mais  qui  gagne  de  plus  en  plus  en  consistance  et  en  épaisseur,  à 
mesure  que  de  nouvelles  eaux  viennent  s'y  infiltrer  et  que  la  masse 
entière  chemine.  La  transformation  du  névé  en  glace  s'opère  géné- 
ralement de  bas  en  haut,  par  la  raison  fort  simple  que  l'eau^  tendant 
continuellement  à  descendre,  c'est  la  partie  inférieure  du  névé  qui 
s'imbibe  la  première. 

Les  glaciers  présentent  chacun  un  caractère  particulier,  résul- 
tant de  la  disposition  de  leurs  crevasses,  de  leurs  aiguilles,  de 
leurs  moraines  et  de  plusieurs  autres  accidents;  de  plus^  ils  chan- 


LES    GLACIERS.  469 

gent  d'aspect  d'une  année  à  l'autre,  pendant  une  saison,  quelque- 
fois même  du  matin  au  soir. 

Aucun  glacier  n'est  parfaitement  blanc;  tus  de  loin,  ils  ont 
généralement  une  teinte  bleuâtre  ou  verdàtre,  plus  intense  sur  les 
parois  des  aiguilles  et  dansM'intérieur  des  crevasses  qu'à  la  sur- 
face. Lorsqu'on  se  trouve  sur  le  glacier  même,  la  surface  qui  n'est 
point  recouverte  par  les  moraines    paraît  d'un  blanc  mat.  Enfin, 


Hg.  137.  —  H«r  de  bUc«. 


à  mesure  que  l'on  remonte  le  glacier,  et  que  la  glace  devient  moins 
compacte,  les  teintes  perdent  insensiblement  de  leur  intensité,  et 
le  bleu  des  crevasses  de  moins  en  moins  foncé,  de  plus  en  plus 
mat,  se  transforme  en  un  vert  d'une  rare  beauté.  Quelles  sont  les 
causes  qui  déterminent  ces  teintes  variées?  La  science  n'a  pas 
encore  résolu  ce  curieux  problème.  Ce  n'est  pas  l'azur  du  ciel, 
comme  on  l'a  prétendu,  car  les  glaciers  conservent  leur  couleur 
par  un  temps  couvert. 


470  LES    MONTAGNES. 

Le  1 4  septembre  1 868,  par  un  ciel  couvert  et  après  une  petite 
pluie  fine,  je  visitais  la  grotte  du  glacier  inférieur  de  Grindelwald, 
en  compagnie  du  professeur  Lissajous,  et,  comme  aux  plus  beaux 
jours  du  ciel  azuré,  le  glacier  apparaissait  teinté  des  nuances 
variées  de  Témeraude.  Dans  l'intérieur  de  la  grotte,  à  l'entrée,  la 
transparence  des  blocs  et  la  réfraction  de  la  lumière  rappelaient 
assez  singulièrement  la  teinte  du  vitriol.  Au  fond  de  la  grotte,  dans 
une  salle  carrée,  éclairée  par  une  lampe  antique,  était  assise  une 
vieille  sorcière,  jouant  d'une  cithare  aux  cordes  métalliques:  les 
reflets  de  la  lampe  étaient  blancs  comme  dans  une  grotte  de  sel. 
La  Lutschine  noire  sort  à  flots  rapides  du  glacier.  Les  ravins  du 
torrent,  les  cascades,  les  blocs  des  anciens  éboulements,  les  mo- 
raines et  la  succession  admirable  des  vues  de  la  Wengernalp,  réu- 
nissent en  ce  petit  désert  des  Alpes  une  esquisse  physique  et  mé- 
téorologique qui  donne  à  tout  esprit  attentif  un  ensemble  assez 
complet  des  connaissances  que  nous  résumons  dans  ce  chapitre. 

Tous  les   glaciers  ont   des   crevasses,   c'est-à-dire   d'énormes 
fissures  qui,  tantôt  traversent  la  masse  de  glace  de  part  en  part, 
tantôt  ne  pénètrent  que  jusqu'à  une  certaine  profondeur.  Seule- 
ment, le  nombre,  la  forme,  les  dimensions  et  la  disposition  de  ces 
crevasses  varient  à  l'infini  dans  les  divers  glaciers  et  dans  les  dif- 
férentes parties  d'un  même  glacier,  selon  l'inclinaison  plus  ou 
moins  considérable  de  la  forme  et  du  fond  de  la  vallée.  En  général, 
on  les  enjambe  ou  on  les  saute  sans  peine  et  sans  danger;  mais  on 
en  rencontre  parfois  de  tellement  larges,  qu'il  faut  ou  les  tourner 
ou  les  franchir  avec  des  échelles.  Dans  son  ascension,  de  Saussure 
en  observa  un  qui  avait  plus  de  32  mètres  de  largeur,  et  dont  on 
ne  voyait  le  fond  nulle  part.  Ordinairement,  la  profondeur  est  de 
30  à  40  mètres.  La  neige  tombe  souvent  dans  ces  crevasses  et  les 
caehe.  Lorsqu'elle  ne  fait  qu'en  réunir  les  deux  lèvres,  elle  forme 
aiJHlessus  de  Tabîme  une  espèce  de  pont  qu'un  simple  éboulement 
du  glacier  suffit  parfois  à  faire  crouler.  Ce  sont  ces  lits  de  neige 
sans  appui  qui  constituent  le  plus  grand  danger  pour  les  voya- 
geurs. Aucun  indice  ne  révèle  la  large  faille  qui  descend  peut-être 
à  des  centaines  de  mètres  de  profondeur;  le  champ  de  neige  est 
uni  et  semble  inviter  à  la  marche;  mais  qu^on  mette  le  pied  au- 
dessus  du  gouflre  caché  sans  avoir  prudemment  sondé  la  neige, 
et  la  masse  peut  s'effondrer  tout  à  coup   avec  le   malheureux 
qu'elle  porte.  La  plupart  des  accidents  qui  arrivent  chaque  année 
dans  les  montagnes  sont  dus  à  la  chute  des  ponts  de  neige  dans 
les  précipices  d*un  glacier. 


LES    GLACIERS.  471 

On  ne  peut  se  défendre  d  une  certaine  frayeur,  lorsqu'on  se  trouve 
sur  le  glacier  au  moment  où  se  produit  une  crevasse.  Le  fleuve  de 
glace,  dit  É.  Reclus,  se  met  tout  à  coup  à  craquer  et  à  mugir,  de 
sourdes  détonations,  causées  par  de  brusques  ruptures,  se  font 
entendre  par  moments  dans  Tépaisseur  de  la  masse,  tandis  qu'un 
long  bruit  sifflant,  semblable  à  celui  du  verre  rayé  par  le  diamant, 
annonce  l'augmentation  graduelle  de  la  fente.  Élargies  petit  à 
petit,  ces  crevasses  offrent  un  spectacle  saisissant.  Les  deux  parois 
bleuâtres  plongent  jusque  dans  les  ténèbres  insondables  aux 
regards,  des  pierres  qui  tombent  de  la  surface  rebondissent  sur  les 
saillies,  puis  se  perdent  dans  l'obscurité  en  réveillant  de  sourds 
échos;  un  vague  murmure  d'eaux  courantes  s'élève  des  profon- 
deurs, et  parfois  d'aigres  bouffées  d'un  air  froid  et  saisissant  jail- 
lissent de  la  bouche  de  l'abîme;  en  se  penchant  au-dessus  de  la 
béante  ouverture,  on  ressent  une  sorte  d'effroi,  comme  si  les 
rumeurs  et  les  ténèbres  du  gouffre  étaient  celles  d'un  monde  mys- 
térieux et  terrible. 

On  donne,  dans  les  Alpes  de  la  Suisse  française,  le  nom  de 
moraines  à  ces  amas  de  roches,  de  sable  et  de  débris  que  l'on 
remarque  le  long  des  bords,  à  l'extrémité  supérieure  ou  sur  la 
siirface  même  d'un  glacier.  Elles  sont  produites  par  les  éboule- 
ments  des  montagnes  qui  les  dominent.  Leur  grandeur  varie  selon 
la  fréquence  des  avalanches  dans  les  diverses  vallées,  la  nature  des 
roches  dont  ces  avalanches  sont  formées,  la  forme  du  glacier,  etc.; 
mais,  en  général,  elles  augmentent  à  mesure  qu'elles  avancent 
vers  l'extrémité  inférieure  du  glacier. 

Il  tombe  environ  dans  les  Alpes  18  mètres  de  neige  par  an,  qui 
équivalent  à  une  couche  de  2'",30  de  glace.  Dans  ces  régions  éle- 
vées, la  chaleur  solaire  est  insuffisante  à  fondre  une  pareille  quan- 
tité d*eau  solide  ;  il  y  a  donc  chaque  année  un  résidu  ou  stock  de 
glace  qui  forme  le  noyau  des  glaciers.  Amassées  sur  place,  ces 
couches  annuelles  finiraient  par  former  de  véritables  montagnes. 
En  supposant  qu'en  un  point  déterminé  pris  au-dessus  de  la  ligne 
des  neiges,  la  couche  ajoutée  chaque  année  soit  d'un  mètre,  ce 
dépôt  ajouté  sans  cesse  à  lui-même  pendant  la  courte  période  de 
l'ère  chrétienne  formerait  aujourd'hui  une  élévation  de  1870  mè- 
tres. Et  si  cette  même  accumulation,  au  lieu  de  commencer  avec 
les  temps  historiques,  remontait  jusqu'aux  âges  géologiques,  la 
hauteur  de  la  neige  empilée  dépasserait  tout  ce  que  nous  pouvons 
imaginer.  Il  est  évident  qu'aucune  accumulation  de  ce  genre  n'a 
lieu,  et  que  la  quantité  de  neige  des  montagnes  n'augmente  pas 


472  LES    MONTAGNES. 

dans  la  proportion  que  nous  venons  de  dire.  Pour  une  raison^  ou 
pour  une  autre^  il  n'est  pas  permis  au  Soleil  d'enlever  TOcéan  à 
son  bassin  et  d'entasser  ses  eaux  d'une  manière  permanente  sur  les 
montagnes. 

Mais  comment  cet  excès  annuel  de  charge  est-il  enlevé  aux 
épaules  des  montagnes  ?  Par  le  Soleil  lui-même^  et  par  les  mé- 
téores. L'astre  qui  élève  les  vapeurs  de  l'Océan  jusqu'aux  sommets 
aériens^  se  charge  aussi  de  ramener  les  eaux  supérieures  dans  le 
grand  réservoir  maritime.  Il  en  fond  une  partie.  Les  pluies  et  les 
tièdes  brouillards  que  les  vents  apportent  sur  les  pentes  des  mon- 
tagnes l'aident  énergiquement.  Les  vents  froids  y  contribuent 
également  en  soulevant  les  neiges  en  tourbillons  et  en  les  faisant 
retomber  sur  les  pentes  inférieures  où  la  température  moyenne  est 
plus  haute.  Il  n'est  pas  une  violente  bourrasque  d'hiver  qui  n'en- 
lève des  millions  de  mètres  cubes  de  neige  aux  cimes  des  grandes 
montagnes^  ainsi  qu'on  peut  le  voir  d'en  bas^  alors  que  les  cimes 
fouettées  par  le  vent  fument  comme  des  cratères  et  que  les  couches 
poudreuses  se  dispersent  en  tourbillons.  Toutefois  les  vents  chauds 
et  secs  font  encore  plus  que  les  tempêtes  pour  amoindrir  les 
masses  de  neige  qui  pèsent  sur  les  sommets.  Ainsi  le  vent  du 
midi^  appelé  fœhn  par  les  montagnards  de  la  Suisse  ^  fond  ou  fait 
évaporer  en  douze  heures  une  couche  de  neige  atteignant  parfois 
une  épaisseur  de  trois  quarts  de  mètre^  «  il  mange  la  neige,  » 
dit  le  proverbe,  et  ramène  le  printemps  sur  les  hauteurs.  L^ 
fœhn  est,  après  le  Soleil,  le  .principal  agent  climatérique  des 
Alpes. 

Les  neiges  et  les  glaces  ne  restent  pas  immobiles,  d'ailleurs, 
mais  descendent  en  glissant,  et  par  degrés  presque  insensibles,  le 
long  des  pentes.  A  mesure  qu'une  couche  s'ajoute  à  une  couche, 
les  portions  plus  profondes  de  la  masse  se  compriment  et  se  con- 
solident; les  couches  inférieures  sont  pressées  par  le  poids  des 
couches  supérieures,  et  si  elles  reposent  sur  une  pente,  elles 
cèdent  à  l'effort  qui  les  pousse^  et  tendent  à  descendre. 

En  même  temps,  le  glacier  glisse  sur  son  lit  incliné.  Il  des- 
cend en  masse  sur  la  pente  de  la  montagne,  émoussant  les  as- 
pérités des  roches,  et  polissant  leurs  surfaces  dures.  La  couche 
inférieure  de  ce  puissant  polissoir  est  aussi  creusée  et  sillonnée 
par  les  roches  sur  lesquelles  elle  passe;  mais  à  mesure  que  la 
masse  complète  de  neige  glacée  descend^  elle  entre  dans  une 
région  plus  chaude,  elle  est  plus  abondamment  fondue,  et  quel- 
quefois, avant  d'avoir  atteint  la  base  de  la  pente,  elle  est  entière- 


LES    GLACIERS.  473 

ment  tranchée  ou  anéantie  par  la  fusion.  Quelquefois  aussi^  de 
lai^s  et  profondes  vallées  reçoivent  la  masse  gelée  ainsi  poussée 
en  bas.  Après  s^être  consolidée  encore  davantage  dans  ces  vallées, 
cette  masse  continue  à  descendre  d*un  pas  lent^  mais  mesurable^ 
imitant  dans  ses  mouvements  le  cours  d'une  rivière.  La  glace  est 
ainsi  amenée  au-dessous  des  limites  des  neiges  perpétuelles^ 
jusqu'à  ce  qu'enfin  la  perte  en  bas  égale  et  compense  le  gain  en 
haut;  en  ce  point  le  glacier  cesse. 

Le  mouvement  de  translation  d'un  glacier  n'est  pas  le  même 
dans  toutes  ses  parties.  Les  difTérentes  sections  sont  animées  de 
vitesses  particulières.  La  ligne  médiane  où  Tépaisseur  et  la  pente 
sont  les  plus  fortes  se  meut  avec  plus  de  rapidité.  Les  bords  où  la 
masse  est  plus  mince  et  où  le  frottement  produit  une  résistance 
sensible  se  meuvent  plus  lentement.  Agassiz  et  Desor  ont  me- 
suré d'une  manière  précise  les  quantités  de  mouvement  des  dif- 
férentes parties  du  glacier  de  l'Aar^  en  plantant  à  sa  surface^  dans 
le  sens  de  sa  largeur^  des  séries  de  pieux  bien  alignés^  dont  ils 
pouvaient  observer  la  marche^  en  la  rapportant  à  des  objets  fixes 
pris  sur  les  roches  environnantes. 

Une  série  de  pieux  plantés  sur  une  ligne  droite  transversale  de 
1350  mètres  de  longueur  décrivait  au*  bout  d'un  an  une  courl)e 
complexe  de  plus  en  plus  convexe.  En  disposant  les  jalons  sur  la 
ligne  médiane  du  glacier^  les  physiciens  suisses  ont  reconnu  que 
les  parties  moyennes  marchent  de  70  ou  77  mètres  par  an^  tandis 
que  le  talus  terminal  ou  glacier  ne  s'avance  que  de  30  mètres^  et 
la  partie  supérieure  de  40  mètres  environ. 

Jusqu'à  maintenant^  les  corps  qui  ont  servi  à  mesurer  ainsi 
d'une  manière  exacte  la  rapidité  d'un  fleuve  de  glace  n'ont  pas 
été  nombreux.  Une  échelle  que  Saussure  avait  laissée  en  1788 
au  pied  de  l'aiguille  Noire  lors  de  son  ascension  au  Mont-Blanc^ 
fut  retrouvée  en  1832  à  la  distance  de  4330  mètres  en  aval.  L'é- 
chelle était  donc  descendue  pendant  ces  quarante-quatre  années 
avec  une  vitesse  moyenne  de  99  mètres  par  an^  ou  de  27  centi- 
mètres par  jour.  Un  havresac  tombé  en  1 836  dans  une  crevasse 
du  glacier  de  Talèfre^  et  retrouvé  dix  ans  après^  avait  marché  plus 
rapidement  que  l'échelle  de  Saussure;  il  avait  parcouru  129 
mètres  par  année^  soit  plus  de  35  centimètres  en  vingt-quatre 
heures.  Toutefois^  ces  dernières  observations  ne  peuvent  servir  à 
mesurer  la  vitesse  réelle  du  glacier,  car  il  faudrait  savoir  d'une 
manière  positive  si  les  corps  entraînés  se  trouvaient  dans  la  partie 
centrale  ou  sur  les  bords  du  courant  de  glace^  au  milieu  ou  dans 


474  LES    MONTAGNES. 

le  voisinage  du  fond.  Quoi  qu*il  en  soit^  les  calculs  approximatifs 
portent  à  croire  que  la  neige  tombée  au  col  du  Géant  met  environ 
cent  vingt  années  pour  arriver,  transformée  en  glacera  rextrémité 
inférieure  du  glacier  des  Bois. 

Quelques  débris  humains  ont  aussi  malheureusement  servi  à 
établir  le  mouvement  des  glaces.  En  1861,  en  1863  et  en  1865, 
le  glacier  des  Bossons  a  rendu  les  restes  de  trois  guides  tombés 
en  1820  dans  la  première  crevasse  qui  s'ouvre  à  la  base  du 
Mont-Blanc.  Les  cadavres  engouffrés  ont  donc  parcouru  pendant 
une  période  de  plus  de  quarante  ans  un  espace  de  6  kilomètres 
environ;  ils  descendaient  au  taux  de  140  à  150  mètres  par  année. 
Un  glacier  plus  lent  des  Alpes  autrichiennes,  qui  s'épanche  dans 
TAhrenthal,  a  rejeté,  vers  1860,  un  cadavre  bien  conservé,  encore 
revêtu  d'un  costume  dont  la  coupe  antique  est  abandonnée  depuis 
des  siècles  par  les  montagnards. 

Les  héros  du  glacier,  dit  Michelet,  ont  été  aussi  ses  martyrs. 
Par  eux,  surtout,  on  a  connu  son  mouvement  progressif.  Ils  l'ont 
mesuré  de  leur  corps.  Jacques  Balmat  fut  englouti  en  1834; 
Pierre  Balmat  en  1 820  ;  ses  débris,  rejetés  du  pied  du  glacier 
en  1861,  démontrèrent  qu'il  accomplissait  sa  descente  en  qua- 
rante ans.  Les  pauvres  reistes  qu'on  voit  sous  verre  au  Musée 
d'Annecy  touchent  fort,  quand  on  réfléchit  que  cette  famille  hé- 
roïque non-seulement  monta  la  première  au  sommet,  mais  par  son 
malheur  constata  la  loi  des  glaciers,  leur  évolution  régulière  qui 
ouvre  un  horizon  nouveau. 

Tels  sont  les  glaciers,  considérés  dans  leur  structure,  leur  mode 
de  formation,  leur  marche,  leur  œuvre  météorologique.  Tels  sont 
les  caractères  principaux  des  éminentes  montagnes  qui  arrêtent 
les  eaux  du  ciel  pour  les  distribuer  aux  nations  de  la  Terre. 

Pour  apprécier  autant  que  possible  l'aspect  de  la  nature  terres- 
tre dans  les  hauteurs  de  l'Atmosphère  raréfiée,  nous  pouvons  suivre 
les  voyageurs  qui  se  sont  élevés  jusque-là  dans  des  ascensions 
scientifiques,  et  considérer  avec  eux  le  panorama  qu'il  leur  a  été 
donné  de  contempler.  Les  premières  tentatives  étant  celles  qui 
nous  frappent  le  plus,  choisissons,  parmi  les  nombreuses  ascen* 
sions  faites  depuis  près  d'un  siècle  à  la  cime  du  géant  de  l'Eu- 
rope, la  première  de  toutes,  celle  du  célèbre  Horace-Bénédict  de 
Saussure. 

De  1 760  à  1 786,  cet  infatigable  naturaliste  avait  promis  de  forte» 
récompenses  aux  guides  du  pays  qui  pourraient  trouver  un  sentier 
praticable  pour  grimper  jusqu'au   sommet  du  Mont-Blanc.  En 


LES    GLACIERS.  475 

1 773,  quatre  guides  de  Chamounix  ressayèrent  avec  persévérance, 
mais  furent  rebutés  par  les  fatigues.  En  1783,  trois  autres 
guides  recommencèrent  les  mêmes  tentatives  sans  pouvoir  réussir. 
Grâce  aux  indications  de  deux  chasseurs  qui  s'étaient  avancés 
fort  haut  à  la  poursuite  des  chamois,  un  chantre  de  la  cathédrale 
de  Genève,  le  naturaliste  Pierre  Bourrit,  fit  les  trois  quarts  du  che- 
min, mais  sans  atteindre  le  faîte.  Enfin,  en  1786,  le  guide  Jacques 
Balmat,  d'une  adresse  prodigieuse,  parvint  à  s'élever  jusqu'au 
sommet,  à  4810  mètres  de  hauteur  au-dessus  de  la  mer,  300U 
au-dessus  de  Chamounix  —  par  un  chemin  qu'il  avait  découvert 
à  force  de  recherches,  et  en  compagnie  de  son  médecin,  le  doc- 
teur Paccard. 

Après  deux  longs  essais  infructueux,  en  1785  et  1786,  avec 
Bourrit  et  Balmat,  Horace  de  Saussure  réalisa,  le  1"  août  1787,  le 
projet  qu'il  rêvait  depuis  tant  d'années.  Il  était  accompagné  de 
Jacques  Balmat,  comme  guide  principal,  de  1 7  autres  guides  ou 
porteurs  et  de  son  domestique.  Malgré  le  désir  de  son  fils,  il  le 
laissa  à  Chamounix  pour  faire  des  observations  correspondantes  à 
celles  qu'il  se  proposait  de  faire  au  sommet  de  la  montagne.  — 
Mais  écoutons  le  savant  auteur  nous  raconter  lui-même  les  im- 
pressions de  ce  hardi  voyage  : 

Pour  être  parfaitement  libre  sur  le  choix  des  lieux  où  je  passerais  les  nuits, 
dit-il,  je  fis  porter  une  tente,  et  le  premier  soir  j'allai  coucher  sous  celte  tente,  au 
sommet  de  la  montagne  de  la  côte.  Cette  journée  est  exempte  de  dangers  et  de 
fieine  :  on  monte  toujours  sur  le  gazon  ou  sur  le  roc,  et  Ton  fait  aisément  la  route 
en  cinq  ou  six  heures.  Mais  de  là  jusqu'à  la  cime,  on  ne  marche  plus  que  sur  les 
glaces  ou  sur  les  neiges. 

La  seconde  journée  n'est  pas  la  plus  facile.  Il  faut  d'abord  traverser  le  glacier 
de  la  côte  pour  gagner  le  pied  d'une  petite  chaîne  de  rocs  qui  sont  enclavés  dans 
les  neiges  du  Mont-Blanc.  Ce  glacier  est  difficile  et  dangereux.  Il  est  entrecoupé 
de  crevasses  larges,  profondes  et  irrégulières,  et  souvent  on  ne  peut  les  franchir 
que  sur  des  ponts  de  neige  qui  sont  quelquefois  très-minces,  et  suspendus  sur  les 
abfmes.  Un  de  mes  guides  faillit  y  périr.  Il  était  allé  la  veille  avec  deux  autres 
pour  reconnaître  le  passage;  heureusement  ils  avaient  eu  la  précaution  de  se  lier 
les  uns  aux  autres  avec  des  cordes,  la  neige  se  rompit  sous  lui  au  milieu  d'une 
large  et  profonde  crevasse,  et  il  demeura  suspendu  entre  ses  deux  camarades. 
Nous  passâmes  tout  près  de  l'ouverture  qui  s*était  formée  sous  lui,  et  je  frémis  à 
la  vue  du  danger  qu'il  avait  couru.  Le  passage  de  ce  glacier  est  si  difficile  et  si 
tortueux  qu'il  nous  fallut  trois  heures  pour  aller  du  haut  de  la  côte  jusqu'aux  pre- 
miers rocs  de  la  chaîne  isolée,  quoiqu'il  n'y  ait  guère  plus  d'un  quart  de  lieue  en 
ligne  droite. 

A  quatre  heures  du  soir,  nous  atteignîmes  le  second  des  trois  grands  plateaux 
de  neige  que  nous  avions  à  traverser.  Nous  nous  y  arrêtâmes  pour  y  passer  la  nuit. 

Mes  guides  se  mirent  d'abord  à  examiner  la  place  dans  laquelle  nous  devions 
passer  la  ouït  ;  mais  ils  sentirent  bien  vite  l'eiTet  de  la  rareté  de  l'air  (le  baromètre 
n^était  plus  qu'à  17  pouces  10  lignes).  Ces  hommes  robustes,  pour  qui  sept  ou  huit 


476  LES    MONTAGNES. 

heures  de  marche  que  nous  venions  de  faire  ne  sont  absolument  rien,  n'avaient 
pas  soulevé  cinq  ou  six  pelletées  de  neige  qu'ils  se  trouvaient  dans  rimpossibillté 
de  continuer;  il  fallait  qu'ils  se  relayassent  d'un  moment  à  l'autre.  L'un  d'eux,  qui 
était  retourné  en  arrière  pour  prendre  dans  un  baril  de  l'eau  que  nous  avions  vue 
dans  une  crevasse,  se  trouva  mal,  en  y  allant,  revint  sans  eau  et  passa  la  soirée 
dans  les  angoisses  les  plus  pénibles.  Moi-même,  qui  suis  si  accoutumé  à  l'air  des 
montagnes,  qui  me  porte  mieux  dans  cet  air  que  dans  celui  de  la  plaine,  j'étais 
épuisé  de  fatigue  en  préparant  mes  instruments  de  météorologie.  Ce  malaise  nous 
donnait  une  soif  ardente,  et  nous  ne  pouvions  nous  procurer  de  l'eau  qu'en  faisant 
fondre  de  la  neige,  car  l'eau  que  nous  avions  vue  en  montant  se  trouva  gelée 
quand  on  voulut  y  retourner,  et  le  petit  réchaud  à  charbon  que  j*avais  fait  porter 
servait  bien  lentement  vingt  personnes  altérées. 

Du  milieu  de  ce  plateau,  renfermé  entre  la  dernière  cime  du  Mont-Blanc,  au 
midi,  ses  hauts  gradins  de  l'est  et  le  dôme  du  Goûter,  à  l'ouest,  on  ne  voit  presque 
que  des  neiges  ;  elles  sont  pures,  d'une  blancheur  éblouissante,  et  sur  les  hautes 
cimes  elles  forment  le  plus  singulier  contraste  avec  le  ciel  presque  noir  de  ces  hau- 
tes régions.  On  ne  voit  là  aucun  être  vivant,  aucune  apparence  de  végétation,  c'est 
le  séjour  du  froid  et  du  silence.  Lorsque  je  me  représentais  le  docteur  Paccardet 
Jacques  Balmat  arrivant  les  premiers  au  déclin  du  jour  dans  ces  déserts,  sans  abri, 
sans  secours,  sans  avoir  même  la  certitude  que  les  hommes  pussent  vivre  dans  les 
lieux  où  ils  prétendaient  aller,  et  poursuivant  cependant  toujours  intrépidement 
leur  carrière,  j'admirais  leur  force  d'esprit  et  leur  courage. 

Mes  guides,  toujours  préoccupés  de  la  crainte  du  froid,  fermèrent  si  exactement 
tous  les  joints  de  la  tente  que  je  souffris  beaucoup  de  la  chaleur  et  de  l'air  cor- 
rompu par  notre  respiration.  Je  fus  obligé  de  sortir  dans  la  nuit  pour  respirer.  La 
lune  brillait  du  plus  grand  éclat,  au  milieu  d'un  ciel  noir  d'ébène.  Jupiter  sortait 
aussi  tout  rayonnant  de  derrière  la  plus  haute  cime  à  l'est  du  Mont-Blanc,  et  la  lu- 
mière réverbérée  par  tout  ce  bassin  de  neige  était  si  éblouissante  qu*on  ne  pouvait 
distinguer  que  les  étoiles  de  la  première  et  de  la  seconde  grandeur.  Nous  com- 
mencions enfin  à  nous  endormir,  lorsque  nous  fûmes  réveillés  par  le  bruit  d'une 
grande  avalanche  qui  couvrit  une  partie  de  la  pente  que  nous  devions  gravir  le 
lendemain.  A  la  pointe  du  jour,  le  thermomètre  était  &  3  degrés  au-dessous  de  la 
congélation. 

Nous  ne  partîmes  que  tard,  parce  qu^il  fallut  faire  fondre  de  la  neige  pour  le 
déjeuner  et  pour  la  route  ;  elle  était  bue  aussitôt  que  fondue,  et  ces  gens,  qui 
gardaient  religieusement  le  vin  que  j'avais  fait  porter,  me  dérobaient  continuel- 
lement l'eau  que  je  mettais  en  réserve. 

Nous  commençâmes  à  monter  au  troisième  et  dernier  plateau,  puis  nous  tiri- 
mes  à  gauche  pour  arriver  sur  le  rocher  le  plus  élevé,  à  l'est  de  la  cime.  La  pente 
est  extrêmement  rapide,  de  39®  en  quelques  endroits  ;  partout  elle  aboulit  à  des 
précipices,  et  la  surface  de  la  neige  était  si  dure  que  ceux  qui  marchaient  les  pre- 
miers ne  pouvaient  assurer  leurs  pas  sans  la  rompre  avec  une  hache.  Nous  mimes 
deux  heures  à  gravir  cette  pente,  qui  a  environ  250  toises  de  hauteur.  Parvenus  au 
dernier  rocher,  nous  reprimes  à  droite,  à  l'ouest,  pour  gravir  la  dernière  pente,  dont 
la  hauteur  perpendiculaire  est  à  peu  près  de  150  toises.  Cette  pente  n^est  inclinée 
que  de  28*  à  29®,  et  ne  présente  aucun  danger;  mais  Pair  y  est  si  rare  que  les  forces 
s'épuisent  avec  la  plus  grande  promptitude  ;  près  de  la  cime,  je  ne  pouvais  faire 
que  quinze  ou  seize  pas,  sans  reprendre  haleine  ;  j'éprouvais  même  de  temps  en 
temps  un  commencement  de  défaillance,  qui  me  forçait  à  m'asseoir;  mais  à  mesure 
que  la  respiration  se  rétablissait,  je  sentais  renaître  mes  forces  ;  il  me  semblait,  en 
me  remettant  en  marche,  que  je  pourrais  monter  d'une  traite  jusqu'au  sommet  de 
la  montagne.  Tous  mes  guides,  proportion  gardée  de  leurs  forces,  étaient  dans  le 
même  état.  Nous  mimes  deux  heures  depuis  le  dernier  rocher  jusqu'à  la  cimey  et 
il  était  onze  heures  lorsque  nous  y  parvînmes. 


ASCENSION    DU    MONT-BLANC.  479 

Mes  premiers  regards  se  portèrent  sur  Chamounix,  où  je  savais  ma  femme  et  ses 
deux  sœurs,  Toeil  fixé  au  télescope,  suivant  tous  mes  pas  avec  une  inquiétude  trop 
l?raQde  sans  doute,  mais  qui  n'en  était  pas  moins  cruelle,  et  j ^éprouvai  un  senti- 
ment bien  doux  et  bien  consolant  lorsque  je  vis  flotter  Tétendard  qu'elles  m'avaient 
promis  d'arborer  au  moment  où  me  voyant  parvenu  à  la  cime,  leurs  craintes 
seraient  au  moins  suspendues. 

Je  pus  alors  jouir  sans  regret  du  grand  spectacle  que  j'avais  sous  les  yeux.  Une 
légère  vapeur  suspendue  dans  les  régions  inférieures  de  l'air  me  dérobait  la  vue 
des  objets  les  plus  bas  et  les  plus  éloignés,  tels  que  les  plaines  de  la  France  et  de 
la  Lombardie  ;  mais  je  ne  regrettais  pas  beaucoup  cette  perte  :  ce  que  je  venais  de 
Toir  et  ce  que  je  vis  avec  la  plus  grande  clarté,  c'est  l'ensemble  de  toutes  les  hautes 
cimes  dont  je  désirais  depuis  si  longtemps  connaître  l'organisation.  Je  n'en  croyais 
pas  mes  yeux;  il  me  semblait  que  c'était  un  rêve,  lorsque  je  voyais  sous  mes  pieds 
ces  cimes  majestueuses,  ces  redoutables  aiguilles,  le  Midi,  rArgentière,  le  Géant, 
doDt  les  bases  mêmes  avaient  été  pour  moi  d'un  accès  difficile  et  si  dangereux.  Je 
sabissais  leurs  rapports,  leur  liaison,  leur  structure,  et  un  seul  regard  levait  des 
doutes  que  des  années  de  travail  n'avaient  pu  éclaircir. 

Pendant  ce  temps-là,  les  guides  tendaient  ma  tente  et  y  dressaient  la  petite 
table  sur  laquelle  je  devais  faire  mes  expériences.  Mais,  quand  il  fallut  disposer 
mes  instruments,  je  me  trouvais  à  chaque  instant  obligé  d'interrompre  mon  tra- 
Tail  pour  ne  m'occuper  que  du  soin  de  respirer.  Si  l'on  considère  que  le  baromètre 
n'était  là  qu'à  16  pouces  1  ligne,  et  qu'ainsi  l'air  n'avait  guère  plus  de  la  moitié 
de  sa  densité  ordinaire,  on  comprendra  qu'il  fallait  suppléer  à  la  densité  par  la 
fréquence  des  aspirations.  Or,  cette  fréquence  accélérait  le  mouvement  du  sang, 
d'autant  plus  que  les  artères  n'étaient  plus  contre-bandées  au  dehors  par  une 
pression  égale  à  celle  qu'elles  éprouvent  à  l'ordinaire.  Aussi  avions-nous  tous  la 
ûèvre. 

Je  restai  cependant  sur  la  cime  jusqu'à  trois  heures  et  demie;  quoique  je  ne  per- 
disse pas  un  seul  moment,  je  ne  pus  faire  dans  ces  quatre  heures  et  demie  toutes 
les  expériences  que  j'ai  fréquemment  achevées  en  moins  de  trois  heures  au  ni- 
veau de  la  mer.  Je  fis  cependant  avec  soin  celles  qui  étaient  les  plus  essentielles. 

En  quittant  ce  magnifique  belvédère,  je  vins,  en  trois  quarts  d'heure,  au  rocher 
qui  forme  l'épaule  à  l'est  de  la  cime.  La  descente  de  cette  pente,  dont  la  montée 
avait  été  si  pénible  fut  facile  et  agréable.  Mais  il  n'en  fut  pas  ainsi  de  la  descente, 
qui  du  haut  de  l'épaule,  conduit  au  plateau  sur  lequel  nous  avions  couché.  La 
grande  rapidité  de  cette  descente,  l'éclat  insoutenable  du  soleil,  réverbéré  par  la 
neige,  qui  nous  donnait  dans  les  yeux  et  qui  faisait  paraître  plus  terribles  les  pré- 
cipices qu'il  éclairait  sous  nos  pas,  la  rendaient  infiniment  pénible.  D'ailleurs, 
autant  la  dureté  de  la  neige  avait  rendu  le  malin  notre  marche  difficile,  autant  sa 
mollesse  produite  par  l'ardeur  du  soleil  nous  incommodait  le  soir,  parce  que  au- 
dessous  de  sa  surface  amollie  on  trouvait  toujours  son  fond  dur  et  glissant. 

Comme  nous  redoutions  tous  cette  descente,  quelques-uns  des  guides,  pendant 
que  je  faisais  mes  observations  à  la  cime,  avaient  cherché  quelque  autre  passage; 
mais  leurs  recherches  ayant  été  vaines,  il  fallut  suivre  en  descendant  la  roule  que 
nous  avions  suivie  en  montant.  Cependant,  grâce  aux  soins  de  mes  guides,  nous 
la  fîmes  sans  accident  aucun  et  cela  dans  moins  d'une  heure  un  quart.  Nous  pas- 
sâmes auprès  de  la  place,  ou  nous  avions,  sinon  dormi,  du  moins  reposé  la  nuit 
précédente,  et  nous  poussâmes  encore  une  lieue  plus  loin,  jusqu'au  rocher  près 
duquel  nous  nous  étions  arrêtés  en  montant.  Je  me  déterminai  à  y  passer  la  nuit. 
Je  contemplai  l'amas  des  nuages,  qui  flottaient  sous  nos  pieds,  au-dessus  des 
vallées  et  des  montagnes  moins  élevées  que  nous.  Ces  nuages,  au  lieu  de  présenter 
des  plaques  et  des  surfaces  unies,  comme  on  les  voit  de  bas  en  haut,  offraient  des 
formes  extrêmement  bizarres,  des  tours,  des  châteaux,  des  géants,  et  paraissaient 
soulevés  par  des  vents  verticaux,  qui  partaient  des  différents  points  du  pays,  situés 


480  LES    MONTAGNES. 

au-dessous.  Par-dessus  tous  ces  nuages,  je  voyais  Thorizon  liséré  d'un  cordon 
composé  de  deux  bandes  :  rinférieure  d'un  rouge  noirâtre;  la  supérieure  plus 
claire,  et  d'où  semblait  s'élever  une  flamme  d'un  bel  aurore,  inégale,  transparente 
et  diversement  nuancée. 

Nous  soupâmes  gaiement  et  de  bon  appétit,  après  quoi  je  passai  sur  mon  matelas 
une  excellente  nuit.  Ce  fut  alors  seulement  que  je  jouis  du  plaisir  d'avoir  accompli 
ce  dessein  formé  depuis  vingt-sept  ans,  dans  mon  premier  voyage  à  Chamounix, 
en  1760  :  projet  que  j'avais  si  souvent  abandonné  et  repris,  et  qui  était  pour  ma 
famille  un  continuel  sujet  de  souci  et  d'inquiétude.  Dans  le  silence  delà  nuit,  après 
m'ètre  bien  reposé  de  ma  fatigue,  lorsque  je  récapitulais  les  observations  que 
j'avais  recueillies,  lorsque  surtout  je  me  retraçais  le  magnifique  tableau  des  mon- 
tagnes que  j'emportais  gravé  dans  ma  tète,  et  qu'enfin  je  conservais  l'espérance 
bien  fondée  d'achever  sur  le  col  du  Géant  ce  que  je  n'avais  pas  fait,  et  que  vraisem- 
blablement on  ne  fera  jamais  sur  le  Mont-Blanc,  je  goûtais  une  satisfaction  vraie 
et  sans  mélange. 

Le  4  août,  quatrième  jour  du  voyage,  nous  ne  partîmes  que  vers  six  heures  du 
matin.  Nous  fûmes  ensuite  obligés  de  traverser  une  large  crevasse  sur  un  pont 
de  neige  si  mince,  qu'il  n'avait  au  bord  que  trois  pouces  d'épaisseur;  un  des 
guides  qui  s'écarta  un  peu  du  milieu  où  la  neige  était  plus  épaisse,  enfonça 
une  de  ses  jambes  à  faux.  En  entrant  ensuite  sur  le  glacier  que  nous  devions 
traverser,  nous  le  trouvâmes  changé  dans  ces  vingt-quatre  heures,  au  point  de 
ne  pouvoir  reconnaître  la  route  que  nous  avions  suivie  en  montant;  les  crevasses, 
les  ponts  s'étaient  rompus;  souvent,  ne  trouvant  point  d'issue,  nous  fûmes 
obligés  de  revenir  sur  nos  pas  ;  plus  souvent  encore,  il  fallut  nous  servir  de 
l'échelle  pour  traverser  des  crevasses  qu'il  eût  été  impossible  de  franchir  sans 
secours.  Tout  près  d'arriver  au  bord,  le  pied  manqua  à  mon  guid^,  qui  glissa 
jusqu'au  bord  d'une  fente  où  il  faillit  tomber,  et  où  il  perdit  un  des  piquets  de  ma 
tente.  Dans  ce  moment  d'effroi,  un  énorme  glaçon  tomba  dans  une  grande  cre- 
vasse, avec  un  fracas  qui  ébranla  le  glacier.  Mais  enfin  nous  abordâmes  le  roc  à 
neuf  heures  et  demie  du  matin,  quittes  de  toute  peine  et  de  tout  danger.  Noos 
ne  mtmes  que  deux  heures  trois  quarts  de  là  au  prieuré  de  Chamounix,  où  j'eus 
la  satisfaction  de  ramener  tous  mes  guides  parfaitement  bien  portants. 

Notre  arrivée  fut  tout  à  la  fois  gaie  et  touchante,  tous  les  parents  et  amis  de  mes 
guides  venaient  les  embrasser  et  les  féliciter  de  leur  retour.  Ma  femme,  mes  sœurs 
et  mes  fils,  qui  avaient  passé  ensemble  à  Chamounix  un  temps  long  et  pénible 
dans  l'attente  de  cette  expédition,  plusieurs  de  nos  amis,  qui  étaient  venus  de 
Genève  pour  assister  à  notre  retour,  exprimaient  dans  cet  heureux  moment  leur 
satisfaction,  que  les  craintes  qui  l'avaient  précédée  rendaient  plus  vive,  plus  tou- 
chante, suivant  le  degré  d'intérêt  que  nous  avions  inspiré.  Après  quelques  obser- 
vations comparatives,  nous  revînmes  tous  heureusement  à  Genève,  d'où  je  revis 
le  Mont-Blanc  avec  un  vrai  plaisir,  et  sans  éprouver  ce  sentiment  de  trouble  et  de 
peine  qu'il  me  causait  auparavant. 

Telle  est  la  première  ascension  qui  ait  été  faite  au  Mont-Blanc, 
ascension  méthodique  et  complète^  et  dont  celle  de  Balmat  et  de 
Paccard^  faite  sans  bagages^  sans  provisions  et  sans  instrumeats, 
n'était  en  quelque  sorte  que  l'essai  précurseur.  Depuis,  plusieurs 
centaines  se  sont  succédé,  et  aujourd'hui  on  n'en  compte  pas 
moins  d'une  quarantaine  chaque  année.  Les  photographes  eux- 
mêmes  se  sont  élevés  jusqu'à  la  cime,  et  ont  pris  diverses  vues 
dont  notre  figure  138  offre  un  spécimen.  La  plupart  de  ces  as* 


ASCENSIONS    DE    MONTAGNES.  481 

censioDs  sont  faites  par  des  touristes,  qui  mettent  leurs  jours  en 
danger  par  simple  curiosité  et  sans  aucun  intérêt  scientifique.  Un 
très-petit  nombre  méritent,  comme  par  exemple  celle  de  MM.  Cli. 
Martins,  Bravais  et  Lepileur,  eo  1844,  d'être  inscrites  à  côté  de 
celle  de  Saussure  comme  contribution  au  progrès  des  coonais- 
sances  humaines.  Plusieurs  ont  été  marquées  par  de  terribles  ca- 
tastrophes, ordinairement  dues  à  la  témérité  et  à  l'imprudence. 
L'une  des  plus  mémorables  est  celle  du  20  août  llj'iO,  con- 
duite par  le  docteur  Hamel  malgré  la  neige  fraîchement  tombée, 
et  où  trois  guides  furent  engloutis  dans  la  grande  crevasse  que 
l'on  voit  à  la  base  du  sommet  du  Mont-Blanc.  En  1845,  l'ascension 


Fig.  139.  —  Cïta&lroplie  du 


remarquable  de  MM.  Desor,  Dollfus-Ausset  et  Daniel  DoUfus 
fut  terminée  par  un  éboulement  dans  lequel  celui-ci  ne  dut 
la  vie  qu'à  un  petit  escarpement  de  roches  sur  lequel  l'avalanclic 
le  laissa  pendant  sa  chute  formidable.  En  18G4,  l'asceositm  do 
M.  Tyndall  au  pic  de  .Morteratsch  se  termina  par  une  pareille  ava- 
lanche, sans  mort  d'Iiomme.  I)  n'en  fut  pas  de  même  dans  la  ca- 
tastrophe du  mont  Cervin,  en  18G5.  Sept  voyageurs  s'étaient  éle- 
vés à  la  cime  de  ce  pic  pointu,  et  pour  redescendre,  s'étaient 
attachés,  comme  d'habitude,  à  une  longue  corde.  Par  un  faux 
pas,  le  second  de  la  file  tomba  sur  le  premier,  puis  le  troi- 
sième, puis  le  quatrième,  et,  de  précipice  en  précipice,  descen- 


482  LES    MONTAGNES. 

dirent^  la  lête  la  première,  pour  ne  s'arrêter  qu'à  une  profon- 
deur de  4000  pieds.  Les  trois  derniers  eurent  le  temps  d'enfoncer 
dans  la  glace  leurs  bâtons  ferrés,  et  de  s'y  arc-bouter  avec  la  plus 
grande  énergie;  la  corde  se  rompit  et  ils  furent  sauvés,  mais  les 
quatre  autres,  parmi  lesquels  était  lord  Douglas,  étaient  broyés 
en  pâte. 

La  fusion  des  neiges  entraîne  parfois  des  déplacements  du  centre 
de  gravité  des  grandes  masses,  qui  alors  s'écroulent  le  long  des 
flancs  des  montagnes,  heurtant  avec  violence  tous  les  obstacles 
qui  s'opposent  à  leur  chute  accélérée.  Ce  sont  les  avalanches,  dont 
plusieurs,  trop  mémorables,  ont  détruit  des  villages  entiers  et  en- 
seveli de  paisibles  populations  sous  leurs  ruines.  La  plupart  des 
chutes  des  neiges  se  produisent  avec  une  grande  régularité,  si  i)ien 
que  le  vieux  montagnard,  habile  à  discerner  les  signes  du  temps, 
peut  souvent  annoncer,  à  la  vue  des  surfaces  neigeuses,  à  quelle 
heure  précise  aura  lieu  l'écroulement.  Le  chemin  des  avalanches 
est  tout  tracé  sur  le  flanc  des  montagnes.  Les  amas  neigeux  qui 
se  détachent  des  pentes  supérieures  se  précipitent  dans  les  lits 
inclinés  que  leur  offrent  les  couloirs,  descendent  en  longues  traî- 
nées, puis  arrivés  au  déversoir  de  leur  étroit  ravin,  s'épanchent 
sur  de  larges  talus  de .  débris.  La  plupart  des  monts  sont  ainsi 
rayés  sur  tout  leur  pourtour  de  sillons  verticaux  où  s'engouffrent 
au  printemps  ces  masses  croulantes. 

Sur  les  pentes  rapides,  les  neiges  glissent  aussi  par  les  escar- 
pements, se  tassent  contre  les  obstacles,  s'accumulent  dans  les 
parties  les  moins  déclives,  puis ,  lorsqu'elles  sont  animées  d'une 
assez  grande  force  d'impulsion,  s'écroulent  enfin  avec  fracas  et  se 
précipitent  dans  les  profondeurs  des  gorges.  Les  allures  de  chaque 
avalanche  varient  d'ailleurs  nécessairement  suivant  la  forme  même 
de  la  montagne.  Sur  les  escarpements  coupés  à  pic,  les  neiges 
des  terrasses  supérieures  plongent  directement  dans  les  abîmes  qui 
s'ouvrent  au-dessous.  Au  printemps  et  en  été,  alors  que  les  blan- 
ches assises,  ramollies  par  la  chaleur,  se  détachent  d  heure  en 
heure  des  hautes  cimes  des  Alpes,  le  gravisseur,  arrêté  sur  quel- 
que promontoire  voisin,  contemple  avec  admiration  ces  cataractes 
soudaines  qui  se  précipitent  dans  les  gorges  du  haut  des  sommets 
éclatants.  On  voi»  d'abord  l'énorme  couche  de  neige  s'élancer  en 
cataracte  et  s'abimer  sur  les  degrés  inférieurs  ;  des  tourbillons  de 
neige  poudreuse  s'élèvent  au  loin  dans  les  airs,  puis,  quand 
le  nuage  s'est  dissipé  et  que  l'espace  est  rentré  dans  sa  paix  so- 
lennelle, on  entend  soudain  le  tonnerre  de  l'avalanche  se  prolon- 


LES    AVALANCHES.  463 

fieant  en  aourda  échoa  dans   les  anfractuoaitéa  des  gorges  :  on 
diniil  la  voix  de  la  montaij;ne  elle-même. 

Tous  ces  écroulements  de  neige  sont,  dans  l'économie  dea 
raonts,  des  pliénoménes  non  moins  réguliers  et  normaux  que  l'é- 
coulement de»  pluies  dans  les  rivières,  el  font  partie  du  système 


Fijf.  140.  —  L'avalanche. 

général  de  la  circulation  des  eaux  dans  chaque  bassin.  Maia  par 
suite  de  la  surabondance  <1es  neiges,  d'une  fonte  trop  rapide  ou  de 
toute  autre  cause  métvorologique,  certaines  avalancbca  exception- 
nelles, analogues  aux  inondations  des  rivicrca  débordées,  produi- 
sent des  elTela  désastreux  en  ravageant  les  cultures  des  pentes  in- 


484  LES    MONTAGNES. 

férieures  ou  même  en  engloutissant  des  villages  entiers.  Ces 
catastrophes  sont^  avec  les  chutes  de  rochers^  les  plus  redoutables 
événements  de  la  vie  des  montagnes. 

<K  Les  avalanches  connues  sous  le  nom  d  avalanches  poudreuses 
sont  les  plus  redoutées  des  habitants  dés  Alpes^  ajoute  É.  Reclus, 
non-seulement  à  cause  de  leurs  ravages  directs^  mais  aussi  à  cause 
des  trombes  qui  les  accompagnent  souvent.  Lorsque  des  couches 
nouvelles  de  flocons  n*adhèrent  pas  encore  aux  neiges  anciennes 
qu'elles  recouvrent^  il  suffît  parfois  du  passage  d'un  chamois,  de 
la  chute  d'une  branche  de  buisson  ou  même  d'un  simple  éclio, 
pour  rompre  l'équilibre  instable  de  la  nappe  supérieure.  Elle  s'é- 
branle lentement  en  glissant  sur  les  masses  durcies,  puis,  là  où 
]a  pente  du  sol  favorise  sa  marche^  elle  se  précipite  d'un  mouve- 
ment de  plus  en  plus  rapide.  Incessamment  grossie  par  les  au- 
tres couches  de  neige  et  par  les  débris,  les  pierres,  les  brous- 
sailles qu'elle  entraîne,  elle  passe  au-dessus  des  corniches  et  des 
couloirs,  brise  les  arbres,  rase  les  chalets  qui  se  trouvent  en  tra- 
vers de  son  cours,  et,  semblable  à  un  pan  de  montagne  qui  s'é- 
croule, plonge  dans  la  vallée  pour  remonter  sur  le  versant  opposé. 
Autour  de  l'avalanche,  la  neige  poudreuse  s'élève  en  larges  tour- 
billons; l'air  mugit  à  droite  et  à  gauche,  en  tourmentes  qui  secouent 
les  rochers  et  déracinent  les  arbres.  On   a  vu  des  milliers  de 
troncs  renversés  par  le  seul  vent  de  l'avalanche,  alors  que  celle-ci 
se  traçait  elle-même  une  large  route  à  travers  des  forêts  entières 
et  dévorait  en  passant  les  hameaux  de  la  vallée.  » 

Les  forêts  qui  dominent  certains  villages  des  Alpes  les  préser- 
vent seules  contre  les  redoutables  effets  des  avalanches.  Aussi  est- 
il  défendu,  sous  les  peines  les  plus  sévères,  d'en  abattre  un  seul 
arbre.  Si  ces  forêts  étaient  détruites  par  une  cause  quelconque, 
les  habitants  des  villages  qu'elles  protègent  se  verraient  contraints 
d'aller  s'établir  ailleurs.  Dans  un  grand  nombre  de  localités  moins 
exposées,  on  construit  au-dessus  des  églises  ou  des  maisons  des 
espèces  de  bastions  de  pierre.  Enfin,  des  galeries  voûtées  et  ca- 
pables de  résister  à  un  choc  violent  mettent  les  voyageurs  à  l'a- 
bri dans  les  passages  les  plus  dangereux  de  quelques-unes  des 
routes  construites  depuis  le  commencement  de  ce  siècle  sur  les 
Alpes.  11  ne  se  passe  pas  d'année,  cependant,  que  ces  avalanches, 
ou  les  tourmentes  de  neige,  ne  coûtent  la  vie  à  quelque  infortuné 
voyageur. 


LIVRE   QUATRIÈME 


LE  VENT 


CHAPITRE  I. 


LE  VENT    ET    SA   CAUSE. 


CIRCULATION   GENERALE   DE   L  ATMOSPHERE.    —    LES  VENTS    REGULIERS 
ET  PÉRIODIQUES.  —  ALIZES.  —  MOUSSONS.    —  BRISES. 


Le  Livre  précédent  nous  a  fait  apprécier  la  valeur  de  la  chaleur 
solaire^  et  ses  effets  directs  sur  les  saisons  et  les  climats.  Nous  arri- 
vons maintenant  à  Tétude  des  grands  courants  de  TAtmosphère  et 
des  mers^  qui  sont  eux-mêmes  la  manifestation  incessante  de  l'ac- 
tion du  Soleil  sur  notre  planète.  Sans  lui  l'Atmosphère  resterait 
immobile  autour  du  globe,  lourde,  froide,  morte,  enveloppant  la 
Terre  d*un  véritable  linceul,  jamais  agitée  d'un  soufQe  ni  d'une 
brise,  réceptacle  de  tous  les  miasmes,  empoisonnée  et  délétère. 
Par  lui  une  immense  circulation  est  établie  d'un  bout  du  monde 
à  l'autre,  renouvelant  toutes  les  couches,  balayant  les  exhalaisons 
funestes,  remplaçant  les  chaleurs  accablantes  par  une  fraîcheur 
régénératrice,  ou  les  froids  des  périodes  glacées  par  les  tièdes 
efQuves  printanières,  semant  partout  la  richesse^  la  fécondité,  la 
TÎe,  faisant  en  un  mot  respirer  à  tous  les  êtres  son  soufQe  maternel 
et  toujours  pur. 

Qu'est-ce  que  le  vent  ?  Dans  cette  section  de  notre  ouvrage  et 
dans  la  suivante  sur  les  nuages  et  les  pluies,  nous  prenons  en  main 
les  données  générales  de  la  météorologie  ;  car  les  courants  d'une 
part,  et  d'autre  part  l'œuvre  de  l'eau  dans  l'Atmosphère,  forment 
les  deux  grands  centres  de  gravité  sur  lesquels  s'équilibre  la  mar- 
che du  temps,  l'état  météorologique  des  saisons  et  des  années. 
C'est  ici  surtout  qu'il  importe  que  nous  ayons  des  bases  exactes 
pour  notre  connaissance,  et  que  nous  sachions  bien  nous  rendre 


488  LE    VENT    ET    SA    CAUSE. 

compte  du  mécanisme  général  de  cette  colossale  usine^  distribu- 
trice des  biens  et  des  maux  sur  les  champs  de  la  Terre  et  sur  los 
générations  vivantes.  La  météorologie  n'arrivera  à  soutenir  la  com- 
paraison avec  sa  sœur  aînée  Tastronomie^  c'est-à-dire  à  être  fixée 
sur  des  principes  connus  et  à  permettre  à  la  science  d  annoncer 
les  mouvements  de  l'Atmosphère^  les  vents,  les  pluies,  les  séche- 
resses, les  tempêtes  comme  elle  annonce  les  mouvements  des  astres, 
que  du  jour  où  nous  pourrons  embrasser  sous  un  même  coup  d  œil 
la  circulation  générale  qui  s'effectue  constamment  sur  le  globe 
entier  et  donne  naissance  aux  diversités  locales  dont  les  régions 
comme  les  époques  sont  partagées. 

Qu'est-ce  que  le  Vent  ? 

Le  Vent  n'est  pas  autre  chose  qu'une  quantité  quelconque  d'air 
mise  en  mouvement  par  une  altération  dans  l'équilibre  de  f  Atmo- 
sphère. 

Les  températures  inégales  auxquelles  sont  constamment  sou- 
mises les  diverses  parties  de  TAtmosphère  raréfient  chacune  de  ces 
parties  d'une  manière  différente.  Quand  l'air  est  échauffé,  sa 
pesanteur  diminue,  et  il  tend  à  s'élever;  tandis  que  l'air  froid,  qui 
est  resté  plus  dense,  détermine,  en  venant  prendre  sa  place  pour 
rétablir  l'équilibre,  un  courant  d'air  qu'on  nomme  vent. 

Supposons  un  instant  l'Atmosphère  absolument  calme  partout. 
Un  nuage  passe  sur  le  soleil,  l'air  placé  dans  le  passage  du  nuage 
est  rafraîchi  et  subit  une  condensation.  Devenu  plus  dense,  cet  air 
va  maintenant  chercher  à  se  mettre  en  équilibre,  un  premier  dépla- 
cement s'opérera  dans  le  sens  de  la  marche  du  nuage,  et  voilà  un 
courant  d'air  frais  dont  la  tendance  sera  de  prendre  le  plus  vite  pos- 
sible la  place  de  l'air  le  plus  chaud,  le  plus  dilaté,  qui  l'avoisineni. 

Supposons  que  le  soleil,  brillant  dans  un  ciel  sans  nuage,  reste 
immobile  au-dessus  de  nos  tètes.  L'air  situé  directement  au-dessous 
de  lui  va  s'échauffer  plus  vite  que  celui  qui  ne  reçoit  que  des 
rayons  très-obliques.  Dilaté,  il  va  s'élever  vers  les  régions  aérien- 
nes moins  denses,  celui  qui  Tavoisine  va  chercher  à  prendre  sa 
place,  et  voilà  un  autre  courant  d'air  d'engendré. 

Les  ^grands  courants  de  l'Atmosphère,  les  vents,  généraux  et 
particuliers,  ne  sont  pas  autre  chose  que  cette  recherche  infatiga- 
ble de  l'équilibre  sans  cesse  détruit  par  les  diverses  influences 
du  soleil.  C'est  ce  que  nous  allons  d'abord  constater  en  étendani 
à  la  surface  entière  du  globe  le  petit  exemple  qui  précède. 

De  quelle  manière  se  comporteront  deux  portions  contigues  de 
l'Atmosphère,  si  elles  viennent  à  èlre  inégalement  échauffées? 


LES    VENTS    REGULIERS.  489 

I^  difficulté  du  problème  tient  à  ce  qu  au  milieu  d'un  air  pur 
l'œil  ne  peut  saisir  aucune  espèce  de  repère  propre  à  lui  dévoiler 
le  sens  du  déplacement  des  couches.  Cependant  on  est  arrivé  à 
la  solution  dans  certaines  limites. 

Pour  détermioer  comment  se  mêlent  les  atmosphères  de  deux  salles  conliguës 
et  inégalement  échaufTées,  Franklin  imagina  de  promener  une  chandelle  à  toutes 
les  hauteurs  de  la  porte  de  communication.  Dans  le  bas,  près  du  parquet,  la 
flamme  indiquait  un  courant  dirigé  de  la  salle  froide  vers  la  salle  chaude.  Dans  le 
haut  de  la  porte,  la  flamme  s'inclinant  en  sens  inverse,  signalait  un  courant  dirigé 
de  la  salle  chaude  vers  la  salle  froide.  A  une  certaine  hauteur,  entre  ces  deux  posi* 
tions  extrêmes,  Tair  semblait  stationnai re. 

Que  conclure  de  celte  expérience?  Évidemment,  répond  Arago,  que  si,  en  un 
point  de  la  surface  de  la  Terre,  il  y  a  une  cause  d'échauiïement»  la  colonne  d'air 
superposée  s'élève,  qu'un  courant  inférieur  se  dirige  vers  la  partie  chaude,  et  que 
la  colonne  d'air  échauffée  fournit  un  courant  supérieur  ayant  un  mouvement  inverse 
ou  dirigé  du  lieu  chaud  vers  le  lieu  froid. 

Ceux  qui  ont  résidé  dans  les  régions  chaudes  sur  le  bord  de  la  mer  savent  que 
tous  les  jours,  à  partir  d'une  certaine  heure  (neuf  ou  dix  heures  du  matin),  il  s'élève 
un  vent  soufflant  de  la  mer  vers  la  terre  qu'on  appelle  une  brise  de  mer  ;  ce  vent, 
attendu  avec  impatience  par  les  habitants,  rafraîchit  l'atmosphère  pendant  la  plus 
grande  partie  de  la  journée  jusque  vers  les  cinq  ou  six  heures  du  soir.  La  cause 
de  ce  vent  est  facile  à  trouver,  d'après  Texpérience  de  Franklin  :  il  dépend,  en 
eCfet,  évidemment,  des  échauffements  inégaux  que  l'action  des  rayons  solaires  fait 
éprouver  aux  terres  continentales  et  à  l'Océan. 

Chaque  jour,  lorsque,  à  partir  de  neuf  heures  du  matin,  la  température  de  la  côte 
commence  à  dépasser  la  température  moyenne  qui  est  toujours  à  peu  près  celle  de 
la  mer,  l'air  qui  repose  sur  celle-ci  souffle  vers  la  terre.  Après  neuf  heures  du 
soir,  au  contraire,  lorsque  la  température  de  la  côte  est  retombée  au-dessous  de  la 
moyenne,  l'air  reflue  de  la  terre  vers  la  mer.  A  la  brise  de  mer  ou  du  matin  suc- 
cède ainsi  chaque  jour,  après  quelques  heures  de  calme,  la  brise  du  soir  ou  de 
terre.  A  part  les  marées,  les  bateaux  peuvent  profiter  de  ces  deux  vents  pour  en- 
trer dans  les  ports  ou  pour  en  sortir. 

Les  brises  cessent  de  se  faire  sentir  à  une  petite  distance  des  côtes,  et  à  leur 
place  régnent  en  mer  les  vents  qu'on  appelle  mout$<m$y  dont  nous  nous  occupe- 
rons tout  k  l'heure.  L'observation  montre  que,  dans  l'hémisphère  boréal,  la  mous- 
son de  printemps  commence  en  avril  et  la  mousson  d'automne  en  octobre  ;  dans 
rhémisphère  austral,  où  nous  avons  vu  que  les  saisons  sont  contraires,  la  mousson 
d^Miiomne  commence  en  avril  et  la  mousson  de  printemps  en  octobre.  Une  mous- 
son est  loiyours  dirigée  vers  l'hémisphère  que  le  soleil  échauffe  le  plus  de  ses 
rayons.  Le  passage  d'une  mousson  à  la  suivante  est  souvent  une  époque  critique 
pour  la  navigation,  soit  parce  que  plusieurs  vents  forment  une  espèce  de  conflit 
d*où  il  résulte  des  tempêtes,  soit  parce  qu'ailleurs  il  règne  un  calme  plus  ou 
moins  prolongé  entre  les  deux  moussons  contraires.  La  conformation  des  mers  et 
des  côtes  influe  sur  les  phénomènes  de  manière  à  leur  imposer  des  lois  particu- 
lières dans  chaque  région. 

Vers  1  equateur^  le  Soleil  frappant  la  Terre  de  ses  rayons^  dans 
une  direction  perpendiculaire  ou  presque  verticale^  y  produit^ 
comme  nous  l'avons  vu^  une  température  constamment  plus  élevée 
que  dans  les  autres  points  de  notre  globe     II  en  résulte  que  des 


490  LE    VENT    ET    SA    CAUSE. 

deux  hémisphères  doivent  affluer  vers  l*équateur  deux  courants 
inférieurs. 

Lair,  fortement  échauffé  sur  la  zone  équatoriale^  s'élève  en 
masse  vers  les  hautes  régions  de  l'Atmosphère.  Parvenue  à  une 
certaine  élévation  qui  nous  est  inconnue  y  mais  qui  dépasse  plu- 
sieur  kilomètres^  la  nappe  ascendante  se  partage  en  deux  autres, 
s*étalant  dans  la  direction  des  deux  pôles. 

Le  mouvement  ascensionnel  ainsi  produit  donne  lieu  à  uu  appel 
dair  des  deux  côtés  des  régions  torrides;  deux  autres  nappes 
rasant  la  surface  du  sol  se  dirigent  des  régions  tempérées  vers  celte 
ligne.  Nous  trouvons  donc  sur  tout  le  pourtour  de  la  Terre  un  dou- 
ble circuit  aérien^  que  nous  expliquerons  comme  il  suit  avec 
M.  Marié  Davy,  le  savant  et  laborieux  directeur  du  service  météo- 
rologique de  l'Observatoire  de  Paris. 

Envisageons  d  abord  le  circuit  nord.  Un  courant  d'air  parti  des 
régions  tropicales  marche  vers  l'équateur.  Situé  dans  les  régions 
inférieures  de  l'Atmosphère  et  à  la  surface  du  globe,  ce  courant 
est  directement  accessible  à  notre  observation^  il  constitue  les 
alizés  de  l'hémisphère  nord.  Arrivé  à  une  petite  distance  de  l'équa- 
teur^ variable  suivant  les  saisons^  il  se  redresse^  s'élève  dans  Tair^ 
et  lorsqu'il  a  atteint  un  certain  niveau  y  il  reprend  une  direction 
sensiblement  horizontale  vers  le  pôle^  en  descendant  toutefois 
graduellement  à  mesure  qu'il  s'éloigne  de  l'équateur.  Maury  a 
donné  à  cette  branche  du  courant  le  nom  de  contre-alizé  supérieur. 

Borné  là^  le  circuit  ne  serait  pas  complet;  les  alizés  et  con- 
tre-alizés^ reliés  entre  eux  par  la  branche  ascendante  de  la  région 
équatoriale^  ne  le  sont  pas  encore  du  côté  nord. 

Si  la  Terre  était  immobile  et  qu'elle  fût  éclairée  partout  à  la  fois; 
si^  de  pluS;  sa  surface  était  partout  homogène^  la  réunion  des  deux 
branches  horizontales  s'opérerait  sans  doute  vers  le  nord^  comme 
elle  a  lieu  vers  le  sud,  sauf  le  renversement  du  sens  du  mouve- 
ment. Le  contre-alizé  supérieur  s'infléchirait  vers  le  sol  pour  venir 
se  relier  à  l'alizé,  et  la  circulation  de  l'Atmosphère  se  trouverait 
presque  exclusivement  renfermée  entre  des  latitudes  peu  élevées. 
Remarquons  toutefois  que  l'origine  première  du  mouvement  se 
trouvant  à  l'équateur,  ce  mouvement  y  sera  régulier  comme  la 
cause  qui  le  produit.  L'alizé  et  le  contre-alizé  participeront  eux- 
mêmes  de  cette  régularité  dans  le  voisinage  de  la  ligne  équinoxiale; 
mais  à  mesure  qu'on  s'écartera  de  cette  ligne,  l'action  motrice 
agira  d*une  manière  de  moins  en  moins  directe.  La  nappe  descen- 
dante sera  donc  plus  diffuse,  moins  bien  limitée  et  moins  fixe  que 


CIRCULATION    GÉNÉRALE. 


491 


la  nappe  ascendante.  Sa  position  moyenne  dépendra  de  l'activité 
moyenne  du  tirage  équatorial  et  de  la  hauteur  à  laquelle  atteindra 
le  contre-alizé.  Cette  hauteur  elle-même  est  liée  à  la  loi  de  décrois- 
sance de  la  température  avec  Taltitude;  elle  peut  varier  suivant 
les  saisons  et  n  a  probablement  pas  été  la  même  à  tous  les  âges 
du  globe. 

Le  circuit  sud  est  un  peu  plus  étendu  que  le  circuit  nord  ;  il 
empiète  sur  Thémisphëre  boréal^  à  la  surface  de  TÂtlantique^  au- 
quel se  rapporte  notre  figure;  en  été^  cet  envahissement  est  encore 
plus  marqué  qu'en  hiver. 

Une  circulation^  quelque  régulière  qu'on  la  suppose^  ne  peut 


raeKora 


Pôle  Sud 


FIg.  141.  —Coupe  de  rAttnosphère  montrant  sa  circulation  générale. 


s'établir  au  sein  d'une  atmosphère  mobile  comme  la  nôtre^  sans 
que  la  partie  non  directement  comprise  dans  le  mouvement  n'en 
subisse  le  contre-coup.  La  décroissance  de  la  température  s'étend 
d  ailleurs  jusque  vers  lespôles^  et  des  mouvements  atmosphériques 
en  sont  la  conséquence  obligée  à  ces  hautes  latitudes.  Deux  cir- 
constances principales  font  sortir  les  courants  aériens  des  limites 
embrassées  par  les  circuits  précédents  et  donnent  naissance  aux 
deux  circuits  secondaires  N'  et  S'  :  ce  sont  la  rotation  de  la  Terre 
sur  son  axe  et  autour  du  Soleil  et  la  distribution  des  terres  et  des 
mers  à  la  surface  du  globe. 
La  Terre  tourne  sur  elle-même  dans  le  sens  de  l'ouest  à  l'est. 


492  LE    VENT    ET    SA    CAUSE. 

Tous  ses  points  efTectuent  une  révolution  complète  dans  une  même 
période  de  24  heures;  mais  dans  cet  intervalle  de  temps^  tous  ne 
parcourent  pas  des  chemins  égaux  et  ne  se  meuvent  pas  avec  la 
même  vitesse.  A  Téquateur,  la  vitesse  est  d'environ  416  lieues  par 
heure;  elle  n*est  plus  que  de  273  lieues  à  la  latitude  de  Paris  ;  elle 
descend  à  231  sur  le  56*"  degré^  à  Edimbourg  par  exemple;  au 
pôle  même  elle  est  nulle. 

L'air  qui  nous  semble  en  repos  à  Paris  se  meut  donc  en  réalité 
de  l'ouest  à  Test  avec  une  vitesse  de  273  lieues  à  l'heure.  Imagi- 
nons que  cet  air  soit  transporté  sur  le  56''  parallèle  sans  que  rien 
soit  changé  dans  sa  vitesse^  il  continuera  de  parcourir  273  lieues 
par  heure  ;  mais  chaque  point  du  56''  parallèle  en  parcourt  seule- 
ment 231  ;  l'air  gagnera  donc  sur  le  sol  et  dans  la  direction  de  l'esl 
42  lieues  par  heure!  ce  qui  constitue  un  véritable  ouragan.  Un 
effet  inverse  aurait  lieu  si  une  masse  d*air  en  repos  relatif  sur  le 
56*  parallèle  était  subitement  transporté  sur  le  49*.  Cet  air  nous 
semblerait  courir  de  l'est  à  l'ouest  avec  une  vitesse  de  42  lieues. 

En  réalité  ces  passages  de  masses  d'air  d'un  parallèle  à  l'autre 
se  font  toujours  d'une  manière  graduelle^  et^  pendant  leur  durée, 
des  résistances  de  diverses  natures  tendent  à  égaliser  les  vitesseâ. 
Les  différences  affaiblies  n'en  persistent  pas  moins  ;  et  comme  la 
grandeur  des  parallèles  diminue  d'autant  plus  rapidement  que 
Ton  s'approche  davantage  des  pôles,  les  effets  signalés  plus  haut 
Font  de  plus  en  plus  prononcés  à  mesure  qu'ils  se  produisent 
à  des  latitudes  plus  élevées.  Bien  des  tempêtes  n'ont  pas  d'autre 
origine. 

Voici  donc  l'influence  de  la  rotation  terrestre  sur  la  direction 
des  alizés  : 

Considérons  d'abord  l'alizé  du  circuit  nord.  Nous  avons  supposé 
qu'il  marchait  du  nord  au  sud  vers  l'équaleur.  Pendant  ce  mouve- 
ment, il  passe  graduellement  sur  des  parallèles  dont  les  diamè- 
tres et  par  conséquent  les  vitesses  vont  en  croissant.  Si  sa  vitesse 
absolue  ne  change  pas,  il  semblera  se  transporter  vers  l'ouest,  sa 
route  apparente  ira  du  nord-ouest  au  sud-est,  ce  qui  est  en  effet 
à  peu  près  la  direction  des  alizés  de  l'hémisphère  nord.  Pareil 
résultat  sera  produit  sur  l'alizé  de  l'hémisphère  sud,  qui  semblera 
également  rétrograder  vers  l'ouest  ;  mais,  comme  cet  alizé  marche 
du  sud  vers  le  nord  en  s'approchant  de  l'équateur,  sa  direction  ap- 
parente ira  du  sud-est  vers  le  nord-ouest,  ce  qui  est  aussi  la  direc- 
tion générale  des  alizés  de  l'hémisphère  sud. 

Lorsque  la  nappe  ascendante,  parvenue  à  une  certaine  hauteur, 


CIRCULATION    GÉNÉRALE.  493 

s^étale  en  deux  nappes  horizonlales  pour  former  les  contre-alizés 
supérieurs^  ceux-ci  conservent  d  abord  leur  tendance  vers  Touest 
tout  en  progressant  vers  le  nord  ;  mais  peu  à  peu  ils  traversent  des 
parallèles  dont  la  vitesse  est  graduellement  décroissante.  Ils  pren- 
nent bientôt  de  l'avance  vers  lest  sur  ces  parallèles^  et  leur  direc- 
tion apparente  s'incline  vers  le  nord-est.  Parvenus  à  une  certaine 
distance  dans  le  voisinage  des  tropiques^  ils  s  abaissent  vers  le  sol; 
là  se  reproduit  le  phénomène  signalé  dans  la  nappe  ascendante; 
les  contre  alizés  y  pénètrent  avec  leur  vitesse  acquise  et  leur  ten- 
dance vers  lest;  l'inclinaison  de  leur  vitesse  dans  le  sens  de  la 
verticale  rend  cette  vitesse  moins  apparente^  et  nous  retrouvons  h 
ces  latitudes  deux  nouvelles  régions  dites  des  calmes  tropicaux.  En 
marchant  de  l'équateur  vers  le  pôle  nord^  nous  rencontrons  donc  : 
I  "*  la  région  des  calmes  équatoriaux  ;  2""  les  alizés  du  nord-est  ; 
3"*  les  calmes  tropicaux  ;  4"*  au  delà  sont  les  vents  variables  d'entre 
sud-ouest  et  nord-ouest.  Une  série  pareille  se  rencontre  dans  l'hé- 
misphère sud. 

En  résumé^  nous  trouvons  dans  chaque  hémisphère  deux  cir- 
cuits ayant  pour  base  commune  la  nappe  équatoriale  ascendante. 
Le  premier,  ctrc/«7  direct,  est  généralement  limité  aux  régions  in- 
tertropicales; le  second,  circuit  dérivé,  n'est  en  réalité  qu'une  anse 
prolongée  du  premier  et  s'étend  des  tropiques  à  une  distance  va- 
riable des  pôles.  Ces  deux  circuits  se  distinguent  Tun  de  l'autre 
par  des  caractères  essentiels  tenant  à  leurs  positions  diverses  dans 
l'Atmosphère. 

Le  circuit  direct  se  développe  en  hauteur.  Tandis  que  l'alizé  rase 
le  sol,  le  contre-alizé  circule  dans  des  régions  très-élevées.  La  dis- 
lance qui  sépare  ces  deux  courants,  jointe  à  la  régularité  de  leur© 
allures,  les  empêche  d'empiéter  l'un  sur  l'autre  et  de  s'influencer 
mutuellement  dans  leur  marche.  Il  n'en  est  plus  ainsi  du  circuit 
dérivé.  La  branche  prolongée  du  contre-alizé  y  est  devenue  super- 
ficielle; elle  rase  la  surface  du  sol ,  le  courant  de  retour  se  trouve 
dansleniême  cas.  L'un  et  l'autre  sont  donc  au  môme  niveau,  simple- 
ment juxtaposés  et  séparés  l'un  de  l'autre  par  la  seule  action  de  la  ro- 
tation terrestre.  Il  est  des  points  où  ces  courants  se  côtoient,  et  leurs  - 
qualités  diverses  donnent  lieu  à  des  perturbations  atmosphériques 
nombreuses  et  quelquefois  redoutables.  Leurs  lits  se  déplacent  à 
la  surface  du  globe,  et  la  succession  de  l'un  à  l'autre  dans  un 
même  lieu  y  produit  de  brusques  variations  dans  l'état  du  ciel  : 
telle  est  en  particulier,  selon  M.  Marié  Davy,  l'origine  des  vicissi- 
tudes de  nos  climats  tempérés.  Afin  d'éviter  la  confusion,  on  ap- 


494  LE    VENT    ET    SA    CAUSE. 

pelle  courant  équatorial  la  branche  du  contre-alizé  supérieur  pro- 
longée dans  le  circuit  dérivé,  et  courant  polaire  le  courant  de  re- 
tour dans  le  même  circuit. 

Cette  circulation  générale  de  TAtmosphère  est  influencée  d  une 
certaine  manière  par  les  saisons. 

Sur  la  fin  de  notre  été,  les  régions  environnant  le  pôle  nord  ont 
eu  pendant  plusieurs  mois  des  jours  sans  nuits;  la  température 
s'y  est  notablement  adoucie  et  l'air  s'y  est  raréfié.  Aux  jours  sans^ 
nuits  succèdent  bientôt  des  nuits  sans  jours,  accompagnées  de 
froids  d'une  extrême  rigueur;  l'air  se  contracte  et  appelle  de  l'air 
pour  combler  le  vide  formé  par  le  froid.  A  chacun  de  ces  change- 
ments dans  notre  hémisphère  correspond  un  changement  inverse 
dans  l'hémisphère  opposé;  un  transport  général  de  l'Atmosphère 
a  donc  lieu  chaque  année  alternativement  de  l'hémisphère  sud  a 
l'hémisphère  nord  et  réciproquement. 

L'afflux  de  Tair  vers  le  pôle  nord  pendant  l'hiver  s'effectue  par 
l'intermédiaire  des  courants  équaloriaux,  qui  acquièrent  alors  une 
très-grande  ampleur;  les  perturbations  s'y  accroissent  dans  le 
même  rapport  :  c'est  la  saison  des  tempêtes.  A  mesure  que  le 
soleil  revient  vers  nous,  que  notre  atmosphère  s'échauffe  et  se 
dilate,  le  courant  équatorial  se  ralentit,  il  atteint  à  des  latitudes 
moins  élevées.  Au  contraire,  les  courants  polaires  prennent  plus 
d'activité;  mais  comme  ils  sont  diffusés  à  la  surface  de  l'Asie,  et 
même  de  l'Europe,  leur  vitesse  est  rarement  très-grande;  Tété  est 
la  saison  des  calmes  pour  notre  hémisphère.  Les  troubles  atmo- 
sphériques de  cette  saison  sont  limités  à  de  faibles  étendues,  et 
leur  gravité  toute  locale  est  empruntée  à  des  phénomènes  électri- 
ques d'une  nature  toute  spéciale:  c'est  la  saison  des  orages. 

Les  courants  équatoriaux  ont  à  leurs  extrémités  polaires  des  di- 
i^ections  parallèles  à  Téquateur  et  marchent  de  l'ouest  a  l'est.  Maigre 
leurs  variations  d'amplitude  et  d'intensité,  on  comprend  quHi> 
aient  fini  par  imprimer  à  l'atmosphère  des  pôles  un  mouvement 
de  rotation  continu  dans  le  sens  de  la  rotation  terrestre. 

Pendant  plusieurs  siècles,  les  alizés  furent  une  énigme  pour  le^ 
météorologistes  et  les  navigateurs.  Halley  et  Uadley  proposèrent 
les  premiers  l'explication  que  nous  venons  de  développer,  et  que 
les  observations  contemporaines  ont  peu  modifiée  depuis  le  siècle 
dernier. 

La  figure  suivante  montre  le  cours  et  la  dii*ection  des  alizés  de 
l'Atlantique  :  on  y  reconnaît  au  premier  coup  «l'œil  TinQuenee 
des  saisons  et  celle  des  continents.  En  février  et  mai*s,  riiémisplière 


LES    VENTS    ALIZES.  495 

sud  eat  dans  lasaison  d'été;  la  température  y  est  à  son  maximum, 
ou  s'en  trouve  peu  éloignée.  En  auût  et  septembre,  le  nord  de 
l'Afrique  arrive  à  sou  tour  vers  la  fin  de  son  été;  c'est  là  que  lu 
force  d'aspiration  a  son  maximum. 

Entre  les  deux  alizés,  on  reconnaît  deux  zones  faiblement  tein- 
tées ;  ce  ftont  les  zones  des  calmes  équatoriaux.  Ces  calmes  occu- 
pent des  positions  très -différentes  à  la  fin  de  l'hiver  et  de  l'été;  ils 
suivent,  en  effet,  mais  de  loin,  la  marche  du  soleil  entre  les  tro- 
piques. Jamais  ils  ne  franchissent  l'équateur  à  la  surface  de  l'A 
tiantique.  En  février  et  mara,  mois  où  ils  s'en  approchent  le  plus 
près,  l'alizé  du  N.  E.  s'airêle  vers  le  V  degré  de  latitude  nord  en 


FEVIItElt.MAItt 


AOUT.  SErrCMBRt. 


Fig.  141.  —  Vents  aliïOs  de  l'AllanliqHï 


mojenoe;  en  août  et  septembre,  mois  où  ils  s'en  éloignent  le  plus, 
le  même  alizé  s'arrête  vers  le  1  r  degré. 

A  mesure  qu'un  navire,  dans  l'océan  Atlantique,  se  rapproche 
de  l'équateur,  une  certaine  anxiété  saisit  l'équipage;  car  il  sait 
qu'au  premier  moment  le  vent  favorable  qui  les  a  poussés  jusqu'ici 
'  faiblira  de  plus  en  plus,  pour  s'évanouir  enfin  complètement.  La 
mer  s'étend  autour  d'eux,  semblable  à  une  glace  sans  fin,  et  le 
bâtiment,  qui  dans  sa  course  rapide  égalait  le  vol  des  oiseaux, 
est  cloué  pour  ainsi  dire  sur  le  cristal  limpide.  Les  rayons  so- 
laires tombent  verticalement  sur  l'espace  étroit  où  ces  hommes 
^nt  renfermés. 

Le  soleil  qui,  deux  fois  par  an,  donne  d'aplomb  sur  ces  régions, 
ne  s'éloigne  jamais  assez  pour  qu'un  refroidissement  puisse  avoir 
lieu.  L'Atmosphère  échauffée  )  devient  tellement  légère  qu'elle  se 


496  LES    VENTS    RÉGULIERS. 

trouve  douée  d'un  mouvement  ascendant  continuel.  II  8'évapore 
en  même  temps  de  locéan  Atlantique  et  de  l'océan  Pacifique  une 
quantité  incommensurable  d'eau  qui  se  répand  dans  lair  embrasé 
et  s*élève  avec  lui.  Mais  à  mesure  que  Tair  monte  vers  les  hautes 
régions^  il  se  refroidit  de  plus  en  plus,  et  parfois  très-brusque 
ment,  de  sorte  qu'une  grande  partie  de  Teau  qu'il  avait  enlevée  se 
transforme  en  gouttes.  Ces  changements  subits  produisent  des 
tempêtes  passagères,  fréquentes  dans  les  régions  équinoxiales. 
Nous  venons  de  voir  qu  a  mesure  que  le  vent  se  rapproche  des 
zones  tempérées  sur  lesquelles  il  va  retomber  en  les  refroidissant, 
le  courant  supérieur  rencontre  des  couches  d'air  animées  d'une 
moindre  vitesse  dans  le  sens  du  mouvement  diurne.  Il  en  résulte 
que  le  retour  des  vents  alizés  donne  lieu  dans  les  zones  tempérées 
à  un  vent  qui  soufQe  du  sud-ouest  pour  Thémisphère  boréal,  et  du 
nord-ouest  pour  T hémisphère  austral.  Ainsi  en  France,  par  exem- 


Fig.  143.  —  Le  contre-courant  alizé  supérieur  au  sommet  du  Ténériffe. 

pie,  le  vent  soufQe  plus  souvent  du  sud-ouest  que  de  toute  autre 
direction.  Dans  le  temps  des  discussions  sur  le  mouvement  réel  de 
la  Terre,  les  coperniciens  présentaient  les  vents  alizés  comme  une 
preuve  du  mouvement  de  rotation  diurne,  d'occident  en  orient. 
C'était  pour  eux  une  simple  illusion.  Entraîné  par  le  mouvement  de 
notre  globe,  l'observateur  aurait  quitté  l'air  atmosphérique  qui,  dès 
lors,  aurait  semblé  produire  un  vent  soufflant  en  sens  contraire,  ou 
de  l'orient  à  l'occident.  Mais  nous  venons  de  voir  que  c'est  la  com- 
binaison des  vitesses  différentes,  d'une  part,  des  couches  d'air  dé- 
placées par  suite  des  différences  de  température  des  divers  points 
du  globe,  et  d'autre  part,  des  couches  atmosphériques  entraînées 
dans  le  mouvement  diurne,  qui  produit  réellement  les  vents  alizés. 
La  théorie  du  mouvement  de  la  Terre  n'a  pas  besoin  de  celte  pré- 
tendue preuve  météorologique. 

On  a  directement  constaté  l'existence  du  contre-courant  supé- 
rieur. Le  capiUiine  Basil  Hall  a  observé  que  dans  la  région  des 
vents  alizés  les  nuages  très-élevés  marchent  constamment  dans 


LES    VENTS    ALIZES.  497 

une  direction  opposée  à  oelle  du  vent  inférieur.  Le  même  voya- 
geur trouva,  dans  le  mois  d'août  1820,  au  sommet  du  pic  de  Té- 
DértfTe,  un  veut  du  sud-uuest,  c'est-à-dire,  un  veut  diamétrale- 
Dieol  opposé  au  vent  alizé  qui  soufDuit  à  la  surface  de  ta  terre. 
C'est  ce  que  montre  la  figure  précédente.  Le  '22  juin  1799,  lors  de 
l'ascension  que  Humboldt  ût  sur  la  même  montagne,  il  régnait 
sur  le  sommet  un  vent  d'ouest  très-violent. 

Voici  line  autre  preuve  de  l'existence  de  ce  même  contre-cou- 
rant des  vents  alizés,  déduite  de  la  chute,  à  la  Barbade,  des  pous- 
sières lancées  par  le  volcan  de  l'île  de  Saint- Vincent  : 


Fig.  (44.  —  Cvndrcs  du  Mome-Uaiau,  transporlées  pat  l'atizè  supérieur, 


Dans  la  soirée  du  30  avril  1612,  on  entendit  pendant  quelques  instants,  à  l'Ile  de 
Barbade,  des  explosions  semblables  aux  décliar^cs  de  plusieurs  pij:ce3  de  gros  ca- 
libre :  la  garnison  du  cliâteau  Sainte-Anne  resta  sous  les  armes  toute  la  nuit.  Le 
lendemain  matin,  l"  mai,  l'horizon  de  ta  mer,  à  l'orient,  était  clair  et  bien  dëtini  ; 
mais  immédiatement  au-dessux  on  apercevait  un  nuage  noir  qui  couvrait  déjà  le 
reste  du  ciel,  et  qui  même,  bientôt  après,  se  répandit  dans  la  partie  ou  commen- 
çait h  poindre  la  lumiËre  du  crépuscule.  L'obscurité  devint  si  épaisse,  que  dans  les 
appartements  il  était  impossible  de  distinguer  la  place  des  fenêtres,  et  qu'en  plein 
air  plusieurs  personnes  ne  purent  voir  ni  les  arbres  h  cAté  desquels  elles  se  trou- 
vaient, ni  les  contours  des  maisons  voisines,  ni  m^me  des  mouchoirs  blancs  placés 
à  15  centimètres  des  jeux.  Ce  phénomène  était  occasionné  par  la  chute  d'une 
crande  quantité  de  poussière  volcanique  provenant  de  l'éruption  d'un  volcan  de 
l'Ile  de  Saint-Vincent.  Celte  pluie  d'un  nouveau  genre,  et  l'obscurité  profonde 
qui  en  était  la  conséquence,  no  cessèrent  entièrement  qu'entre  midi  et  1  heure, 
lies  arbres  d'un  Ikus  flc^ibli.'  ployaient  sous  le  faix  ;  le  bruit  que  les  branches  des 
autres  arbres  faisaient  en  se  cassant  contrastait  d'une  manière  frappante  avec  te 
calme  parfait  de  l'almosphère;  les  cannes  &  sticrc  furent  totalement  ronversi'es: 
cnlin  toute  l'Ile  se  trouva  couverte  d'une  couche  de  cendres  verdâtrcs  qui  avait 
3  cenlimi  très  d'épaisseur. 

Saint- Vincent  est  h  80  kilomètres  à  l'occident  de  la  Barbade,  et  son  volcan  avait 


498  LES    VENTS    RÉGULIERS. 

projeté  cette  immense  quantité  de  poussière  jusqu'à  la  hauteur  à  laquelle  ré- 
gnait le  courant  supérieur,  courant  assez  puissant  lui-même  pour  effectuer  ce 
transport. 

Le  20  janvier  1835,  tout  l'isthme  de  l'Amérique  centrale  ressentit  la  secousse 
du  tremblement  de  terre  qui  accompagna  l'éruption  du  volcan  de  Coseguina«  sur 
le  lac  de  Nicaragua.  Les  détonations  furent  entendues  de  la  Jamaïque  située  à 
200  lieues  dans  le  nord-est  de  Nicaragua,  et  méuie  à  Bogota  qui  en  est  éloignée 
de  plus  de  350  lieues.  Union,  port  de  mer  de  la  cAte  ouest  de  la  baie  de  Concha- 
gua,  fut  enveloppé  d'une  obscurité  complète  pendant  43  heures.  Des  cendres  loin- 
bi'^rent  k  Kingston  et  dans  d'autres  parties  de  la  Jamaïque  dont  lés  habitants 
purent  savoir  ainsi  que  les  détonations  qu'ils  avaient  entendues  n'étaient  pas  dos 
coups  de  canon. 

Pour  qu'une  aussi  grande  quantité  de  cendres  ait  pu  être  lancée  par  des 
mornes  bas,  comme  Morne-Garou  et  Coseguina,  jusque  dans  la  région  de  l'alizé 
de  retour,  il  a  fallu  que  les  éruptions  atteignissent  un  degré  de  violence  extraor- 
dinaire. 

C*est  Halley  qui^  le  premier^  affirma  l'existence  de  Talizé  su- 
périeur comme  conséquence  de  Talizé  ordinaire.  Sans  avoir  encore 
de  preuves  directes  du  fait  a>ancé  par  lui^  il  en  trouvait  la  certi- 
tude dans  la  rotation  presque  instantanée  du  vent  à  des  directions 
opposées^  lorsque  Ion  traverse  les  limites  polaires  des  alizés.  Pour 
Halley  comme  pour  tous  les  météorologistes  actuels^  le  courant 
équatorial  du  S.  0.  qui  règne  aux  latitudes  moyennes  de  notre 
hémisphère  n'est^  en  efTet^  que  la  continuation  d*une  fraction  de 
notre  alizé  supérieur  de  retour. 

La  branche  supérieure  du  circuit  intertropical  est,  à  son  ori- 
gine équatoriale,  à  un  niveau  si  élevé  qu  on  n*a  pas  pu  constater 
son  existence  avec  certitude^  en  montant  sur  les  pics  les  plus 
hauts  des  Cordillères  dans  le  voisinage  de  la  région  des  calmes. 
Mais,  comme  celte  branche  s^abaisse  progressivement  vers  la  sur- 
face du  globe,  à  mesure  qu'elle  s  avance  vers  les  tropiques,  et  que, 
d*un  autre  côté,  elle  parcourt  dans  sa  route  des  régions  de  moins 
en  moins  chaudes,  quelques  nuages  apparaissent  dans  Tair  qu*elle 
entraine  :  ce  sont  autant  de  témoins  servant  à  constater  sa  direc- 
tion. 

L'existence  des  alizés  fut  reconnue  dès  le  premier  voyage  de 
Christophe  Colomb.  Les  vents  réguliers  qui  poussaient  ce  hardi 
navigateur  dans  la  route  nouvelle  par  laquelle  il  voulait  arriver 
dans  rinde,  excitèrent  la  terreur  de  ses  compagnons,  en  leurfaisant 
craindre  Timpossibilité  du  retour  en  Europe.  Si  après  la  décou- 
verte du  nouveau  monde  que  Colomb  rencontra  au  lieu  de  Tinde 
qu'il  croyait  atteindre,  cet  intrépide  marin  n'eût  pas  cherché  à 
éviter  les  vents  alizés,  en  se  dirigeant  au  nord  avant  de  tourner  à 
l'ouest,  nul  doute  qu'il  ne  serait  pas  revenu  en  Ësi)agne.  Avec  se> 


LES    MOUSSONS.  499 

navires  à  la  fois  mal  approvisionnés^  et  d'une  construction  défec- 
tueuse qui  leur  donnait  une  mauvaise  marche^  il  eût^  ainsi  que  ses 
équipages^  péri  par  le  manque  de  vivres  dans  l'immense  région  de 
râlizé. 

Cest  de  la  lutte  de  ces  deux  courants^  c'est  du  lieu  où  le  courant 
supérieur  retombe  et  atteint  la  surface^  c*estde  leur  pénétration  ré- 
ciproque que  dépendent  les  plus  importantes  variations  de  la 
pression  atmosphérique^  les  changemeAts  de  température  dans  les 
couches  d  air^  la  précipitation  des  vapeurs  aqueuses  condensées^  et 
même,  comme  Dove  Ta  montré^  la  formation  et  les  figures  variées 
que  prennent  les  nuages.  La  forme  des  nues  qui  donne  aux  paysa- 
ges tant  de  mouvement  et  de  charme^  nous  annonce  ce  qui  se  passe 
dans  les  hautes  régions  de  TAtmosphère;  quand  Tair  est  calme, 
les  nuages  dessinent  sur  le  ciel  d'une  chaude  journée  d'été  »  l'i- 
mage projetée  y>  du  sol  dont  le  calorique  rayonne  abondamment 
vers  l'espace. 

Dans  le  grand  Océan  et  l'océan  Atlantique,  les  alizés  s'étendent 
à  peu  près  jusque  vers  les  tropiques;  mais,  dans  la  mer  des  Indes, 
la  présence   des  terres  s'oppose  à  l'établissement  de    vents  régu 
tiers  ou  alizés;  tandis  que  dans  l'hémisphère  sud,  à  une  certaine 
distance  des  terres,  l'alizé  S.  Ë.  règne  presque  constamment,  dans 
l'hémisphère  nord  de  l'océan  Indien  il  règne  un  vent  $.  0.,  di- 
rigé vers  la  péninsule  de  l'Hindoustan,  le  nord  de  l'Inde  et  la  Chine, 
depuis  avril  jusqu'en  octobre;  et,  depuis  octobre  jusqu'en  avril, 
un  vent  contraire  a  lieu  et  règne  du  N.  E.  au  S.  0.  :  ces  vents  sont 
les  moussons  de  l'océan  Indien.  Ce  mot  est  dérivé  du  malais  moi^st/}, 
qui  veut  dire  saison.   Ainsi,  pendant  l'été  de  notre  hémisphère, 
lorsque  le  soleil  a  ses  déclinaisons  boréales,  c'est  la  mousson  S.  0. 
qui  règne  seule  ;  tandis  que  dans  notre  hiver,  lorsque  le  soleil  a 
ses  déclinaisons  australes,  c'est  la  mousson  N.  E.  qui  prend  nais- 
sance. Ces  vents  pénètrent  dans  l'intérieur  des  continents,  où  ils 
sont  influencés  par  la  forme  des  terres.  Les  chaînes  de  montagnes 
tendent  en  général  à  faire  glisser  les  masses  gazeuses  parallèle- 
noient  à  leur  direction.  Voici  Texplication  de  ces  vents  périodi- 
ques. 

En  janvier,  la  température  de  l'Afrique  méridionale  est  à  son  ma- 
joitnum,  celle  de  l'Asie  à  son  minimum.  La  partie  septentrionale  de 
l'océan  Indien  est  plus  chaude  que  le  continent,  mais  moins 
chaude  que  la  partie  méridionale  du  même  océan  à  latitude  égale. 
Nous  trouverons  donc,  dans  l'un  et  l'autre  hémisphère,  des  vents 
d'E.  dirigés  vers  les  points  les  plus  échauffés.  D'octobre  en  avril 


500  LES     VENTS    PÉRIODIQUES. 

lalizé  du  S.  E.  règne  dans  rhémisphère  austral  ;  Talizé  du  N.  Ë. 
"souffle  dans  rhémisphère  opposé^  et  il  prend  le  nom  de  mous$onàe 
N.  E.  ;'  entre  deux  est  la  région  des  calmes.  Quand  le  soleil  s'a- 
vance vers  le  nord,  la  température  du  continent  et  celle  de  la  mer 
tendent  à  s'équilibrer:  aussi,  vers  Téquinoxe  du  printemps  ny 
a-t-il  plus  de  vents  régnants  dans  l'hémisphère  boréal,  mais  des 
vents  variables  alternant  avec  des  calmes  plats  et  des  ouragans; 
tandis  que  la  mousson  de  S.  E.  règne  pendant  toute  Tannée  dans 
rhémisphère  sud.  A  mesure  que  la  déclinaison  boréale  du  soleil 
augmente,  la  température  de  l'Asie  s'élève  plus  que  celle  delà  mer, 
tandis  qu'elle  baisse  dans  la  Nouvelle-Hollande  et  dans  l'Afrique 
méridionale.  La  position  relative  des   deux  continents  dont  les 
différences  de  température  sont  les  plus  marquées,  et  le  mouve- 
ment de  rotation  de  la  Terre  organisent  ainsi  un  courant  du  S.  0., 
mousson  qui    règne    depuis    le  mois  d'avril  jusqu'en   octobre. 
Ainsi,  tandis  que  dans  l'hémisphère  austral  l'alizé  de  S.  E.  règne 
pendant  toute  l'année,  on  trouve  au  nord  de  l'équateurJa  mousson 
de  N.  E.  en  hiver,  celle  de  S.  0.  en  été. 

Nous  venons  d'indiquer  sommairement  la  direction  générale  de 
ces  vents.  Déjà  dans  l'antiquité  la  plus  reculée  ils  favorisaient  les 
communications  alors  si  fréquentes  entre  l'Inde  et  TÉgypte.  A  la 
décadence  de  cet  empire,  ces  rapports  cessèrent,  la  tradition  de  ces 
vents  se  perdit;  car,  s'ils  avaient  été  connus,  Néarque  n'aurait  pas 
fait  une  navigation  si  longue  et  si  pénible  depuis  les  bouches  de 
l'Indus  jusqu'au  fond  du  golfe  Persique. 

On  trouve  dans  bien  des  parages  des  vents  périodiques,  qui  al- 
ternent avec  les  saisons,  et  qui  sont  influencés  par  la  conforma- 
tion des  cotes;  ainsi,  par  exemple  au  Brésil,  il  y  a  une  mousson 
du  printemps  N.  E.  et  une  mousson  S.  0.  d'automne.  La  Métli- 
terranée  a  ses  moussons,  connues  déjà  des  anciens,  qui  avaient 
indiqué  leur  dépendance  des  saisons  par  la  dénomination  de  vents 
ctésiens  /Eto;,  année,  saison).  Au  sud  du  bassin  méditerranéen 
s'étend  l'immense  désert  de  Sahara.  Dépourvu  d'eau,  composé 
uniquement  de  sable  ou  de  cailloux  roulés,  il  s'échaufTe  fortement 
sous  l'influence  d'un  soleil  presque  vertical,  tandis  que  la  Médi- 
terranée conserve  sa  température  habituelle.  Aussi,  en  été,  l'air 
s'élève  au-dessus  du  désert  de  Sahara  avec  une  grande  rapidité  et 
s'écoule  surtout  vers  le  nord,  tandis  que  dans  le  bas  on  a  des  vent* 
de  nord  qui  s'étendent  jusqu'en  Grèce  et  en  Italie.  Dans  le  nonl 
de  l'Afrique,  au  Caire,  à  Alexandrie,  on  ne  trouve  que  des 
vents  de  nord.  Tous  les  navigateurs  savent  qu'en  été  la  traversée 


LES    VENTS    ÉTÊSIENS.  501 

d'Europe  en  Afrique  est  plu3  prompte  que  le  retour.  Ainsi,  si  i'oa 
compare  la  demi-moyenne  des  traversées  d  aller  et  retour  entre 
Toulon  et  Alger,  on  trouve  que  la  traversée  de  retour  est  plus  lon- 
gue d'un  quart  pour  un  navire  à  voiles,  et  d'un  dixième  pour  un 
navire  à  vapeur.  Cet  effet  ne  peut  être  attribué  aux  courants  qui 
sont  trèa-faibles.  Ensuite,  tout  le  versant  nord  des  îles  Majorque 
et  M  inorque,  et  surtout  de  cette  dernière,  est  balayé  par  ce  même 
vent,  qui  y  occasionne  un  rabougrissement  très-sensible  de  la  vé- 
gétation. Ces  vents  dominent  à  Alger,  à  Toulon  et  à  Marseille.  En 
hiver,  au  contraire,  où  le  sable  rayonne  fortement,  lair  du  désert 
est  plus  froid  que  celui  de  la  mer,  et  en  Egypte,  on  sent  un  vent 
de  sud  très-froid,  mais  infiniment  moins  fort  que  les  vents  du  nord 
eu  été.  (Kaëmtz  et  Martins.) 

Aux  vents  périodiques  réguliers  que  nous  venons  d'étudier,  aux 
alizés  et  aux  moussons,  nous  pouvons  ajouter  les  brises  déterminées 
au  bord  des  mers  par  Tinégalité  de  réchauffement  de  la  terre  et  de 
Teau.  Nous  les  avons  signalées  au  commencement  de  ce  chapitre 
comme  produites  par  la  chaleur  solaire,  par  la  même  cause  que  les 
alizés. 

On  observe  aussi  des  déplacements  d'air  périodiques  diurnes 
dans  les  pays  des  montagnes;  ils  consistent  en  une  brise  glissant 
le  long  de  la  montagne  pendant  la  nuit,  et  en  une  brise  ascendante 
dans  le  jour.  Ces  déplacements  sont  extrêmement  variés  en  raison 
même  de  la  configuration  et  de  l'orientation  des  montagnes. 

Entre  toutes  les  causes  que  l'on  assigne  aux  vents.  Tune  des 
plus  puissantes  est,  sans  aucun  doute,  la  prompte  condensation  des 
vapeurs  dans  le  sein  de  l'Atmosphère.  On  voit  quelquefois  tomber 
27  millimètres  d'eau  en  une  heure  sur  une  grande  étendue  de  pays, 
particulièrement  dans  les  régions  équatoriales.  Or,  supposons 
seulement  que  cette  étendue  soit  de  dix  lieues  de  côté,  ou  de  cent 
lieues  carrées.  Si  la  vapeur  qui  est  nécessaire  pour  produire  27  mil- 
limètres sur  cent  lieues  carrées,  était  dans  l'air  à  l'état  élastique, 
et  seulement  à  10®  de  température,  elle  occuperait  un  espace  cent 
mille  fois  plus  grand  qu'à  l'état  liquide,  c'est-à-dire  qu'elle  occu- 
perait un  espace  de  cent  lieues  carrées  sur  2  700  000  millimètres, 
ou  2700  mètres  de  hauteur.  Telles  seraient  doncles  dimensions  du 
Yide  qui -résulterait  de  cette  condensation.  A  la  vérité,  la  vapeur 
n'est  pas  a  l'état  élastique,  elle  est  à  l'état  vésiculaire  ;  mais,  par 
cela  seul  qu'elle  reste  suspendue  dans  l'Atmosphère,  elle  a  proba- 
blement une  densité  moindre  qu'à  l'état  liquide,  et  sa  conden- 
sation en  gouttes  de  pluie  produit  encore  un  vide  immense  qui 


502  LE    VENT    ET    SA    CAUSE. 

ne  peut  se  remplir  sans  exciter  une  grande  secousse  atmosphé- 
rique. 

La  circulation  constante  entretenue  dans  l'Atmosphère  rend  im- 
possible qu*en  un  endroit  quelconque  une  des  substances  néces- 
saires à  la  vie  des  organismes^  telles  que  Toxygène^  les  vapeurs 
aqueuses^  etc.  ^  soient  entièrement  consommées^  ou  qu'une  substance 
délétère^  telle  que  lacide carbonique,  s'y  accumule  en  quantité 
dangereuse  :  l'existence  de  la  nature  animée  est  intimement  liée  à 
cette  circulation. 

Ces  traits  simples  semblent  au  premier  abord  ne  pas  s'appliquer 
au  jeu  en  apparence  si  capricieux  du  temps,  et  ne  pas  esquisser 
tel  qu'il  est  ce  type  de  la  versatilité  et  de  Tinconstance.  Le  temps 
n'en  est  pas  moins  variable,  dans  nos  climats  surtout,  comme  nous 
allons  le  voir.  Nous  pouvons  partager  la  surlace  du  globe  en  deux 
moitiés  inégales  :  la  région  du  temps  constant  et  celle  du  temps 
variable.  Aussi  loin  que  s'étend  l'influence  des  vents  alizés,  on 
peut  prédire  la  disposition  de  l'air,  même  pour  plusieurs  années 
à  venir.  La  zone  moyenne  (comprise  entre  le  2*  et  le  V  lat.  N.  et 
S.)  est  celle  où  pendant  toute  l'année  sans  interruption  de  fortes 
chaleurs  et  des  calmes  alternent  avec  des  averses  et  des  tempêtes 
nocturnes.  A  côté  d'elles,- vers  le  nord  comme  vers  le  sud,  vient 
une  autre  zone  (V  à  1 0^  lat.)  où  cet  état  de  choses  ne  se  présente 
qu'en  été  ou  en  hiver,  et  le  vent  alizé  amène  un  ciel  serein.  Vient 
ensuite  une  troisième  (10*  à  28*  latitude  N.)  où,  en  liiver  comme 
en  été,  les  vents  alizés  n'amènent  pas  la  moindre  humidité,  où  des 
années  se  passent  sans  qu'une  petite  pluie  passagère  vienne  ra* 
fraîchir  la  terre. 

Enfin,  une  dernière  zone  au  nord  et  au  sud  (de  20*  à  30*  lat.) 
forme  la  limite  du  temps  constant;  là,  les  vents  alizés  déterminent 
un  été  sans  pluie  et  un  hiver  doux  et  pluvieux,  toutefois  la  pluie 
n'y  est  pas  toujours  continuelle.  L'indication  approximative  des 
latitudes  se  rapporte  à  l'hémisphère  boréal  et  à  l'océan  Atlantique, 
le  seul  endroit  où  des  observations  sûres  ont  été  recueillies. 

Maintenant,  nous  sommes  en  présence  d*une  zone  de  24  degrés 
de  latitude,  où  les  luttes  entre  le  courant  polaire  et  le  courant 
équatorial  occasionnent  un  climat  variable  qui  ne  nous  paraît 
capricieux  et  accidentel  que  parce  que  les  circonstances,  dont 
dépend  la  prédominence,  dans  une  localité  donnée,  de  Tun  ou  de 
l'autre  des  deux  courants,  sont  compliquées  au  point  que  nous 
n'ayons  pu  déduire,  de  nos  différentes  observations,  une  loi  oapa* 
ble  de  régir  ces  modifications.  Si  nous  approfondissons  la  ques- 


LES    VENTS    ÉTÊSIBNS.  503 

tion^  nouB  trouvons^  d'après  ce  que  nous  venons  de  dire^  qu'il  n'y 
a,  en  réalité^  que  deux  vents  dans  l'Atmosphère  :  celui  qui  souffle 
des  pôles  vers  l'éqùateur^  et  celui  qui  revient  de  l'équateur  pour  se 
rendre  auK  pôles.  Prenons  maintenant  un  endroit  situé  dans  la 
r^ion  du  temps  variable^  par  exemple^  les  latitudes  de  Paris^ 
Londres^  Vienne,  et  admettons,  en  outre,  que  cet  endroit  soit 
situé  exactement  dans  la  direction  du  courant  polaire.  Lorsque  le 
vent  du  nord  y  souffle,  le  froid  se  fait  sentir,  le  ciel  s'éclaircit  et 
reste  serein,  lors  même  que  le  vent  déviant  peu  à  peu  de  sa  direc- 
tion tourne  à  Test.  (L'air  polaire  qu'il  nous  amène,  remarque 
Scbleiden,  est  des  plus  dangereux  aux  poitrinaires,  à  cause  de  sa 
grande  siccité  et  de  son  abondance  en  oxygène.)  Le  vent  d'est 
sonffle  aussi  longtemps  qu'aucun  autre  ne  vient   le  relever;  mais 
il  n'y  en  a  pas  d'autre  qui  puisse  le  faire,  si  ce  n'est  le  courant 
équatorial  qui  arrive  comme  vent  du  sud.  Le  choc  produit  par 
leur  rencontre  a  pour  résultat  immédiat  de  donner  naissance  à  des 
directions   intermédiaires  des   vents  S.  E.,  dont  l'air  chaud  et 
humide,  étant  refroidi  par  le  courant  polaire,  est  forcé  de  céder 
une  partie  de  son  eau  sous  forme  de  nuages,  de  neige  ou  de  pluie. 
Peu  à  peu  le  courant  équatorial  prend  le  dessus,  le  temps  s'éclair- 
cit, s'échauffe  et  se  maintient  de  la  sorte  avec  un  vent  du  midi 
qui,  insensiblement,  se  dirige  vers  l'ouest.  Il  n'y  a  que  le  courant 
polaire  qui,  à  son  tour,  puisse  le  relever;  leur  mélange,  passant 
au  nord-ouest,  produit  d'abondants  précipités  atmosphériques.  Ce 
sont  ces  jours  froids  et  humides  qui  incommodent  tant  les  per- 
sonnes nerveuses.  Les  choses  continuent  à  marcher  ainsi  et  tou 
jours  dans  le  même  ordre.  L'étude  de  ces  vents  variables  fera 
l'objet  du  chapitre  ui. 

Chose  étonnante,  cette  zone  variable,  que  l'on  serait  tenté  de 
regarder  comme  la  plus  défavorable  au  développement  du  genre 
humain,  embrasse  presque  en  entier  l'Asie  moyenne,  l'Europe, 
TAmérique  septentrionale  et  la  côte  septentrionale  de  l'Afrique; 
par  conséquent,  elle  comprend  tout  ^  théâtre  sur  lequel  se  meut 
l'histoire  de  l'humanité  et  de  son  développement  intellectuel.  Peut- 
être  y  a-t-il  une  connexion  secrète  entre  ce  phénomène  et  le  déve- 
loppement spécial  du  monde  végétal  de  cette  région. 

Nous  venons  de  tracer  une  esquisse  de  la  répartition  du  temps  à 
la  surface  du  globe;  cette  esquisse  est  modifiée  par  bien  des 
causes.  L'élévation  des  pays  au-dessus  du  niveau  de  la  mer,  les 
plaines  et  les  montagnes,  les  déserts  sablonneux  et  les  forêts,  etc., 
apportent  de  grandes  perturbations  dans  ces  lois. 


bOk  LE    VENT    ET    SA    CAUSE. 

Parmi  les  influences  qui  modifient  la  répartition  du  temps^  une 
des  plus  importantes  est  la  distribution  de  terre  et  d'eau  à  la  sur- 
face du  globe  terrestre.  La  terre  exposée  aux  rayons  solaires  se 
réchaufTe  plus  vite^  et  prends  dans  un  temps  donnée  une  tempé- 
rature plus  élevée  que  Teau  qui,  en  revanche,  une  fois  échauffée, 
se  refroidit  beaucoup  plus  lentement.  La  première  conséquence 
est  que  la  zone  la  phis  chaude,  la  région  des  calmes,  n'occupe  pas 
une  étendue  égale  au  nord  et  au  sud  de  Téquateur;  mais^  au  con- 
traire, occupe  une  plus  grande  étendue  dans  Thémisphère  septen- 
trional. Nous  avons  déjà  remarqué,  et  nous  constaterons  mieux 
encore  tout  à  Theure,  Tinfluence  de  la  distribution  des  eaux  et 
des  terres  dans  nos  climats. 

Nous  avons  vu  que  la  chaleur  et  sa  répartition  inégale  dans 
toutes  les  directions  est  le  phénomène  fondamental  autour  duquel 
se  groupent  les  autres  et  dans  une  grande  dépendance.  L'humidité 
de  Tair  a  une  corrélation  intime  avec  ce  phénomène,  et  celle-ci, 
unie  à  la  chaleur,  sont  les  raisons  d'être  de  la  vie  végétale.  C'est 
à  ces  deux  conditions  que  se  rattache  en  grande  partie  la  distribu- 
tion des  plantes  à  la  surface  du  globe.  I^  monde  animal  suit  les 
plantes,  car  à  Texistence  des  herbivores  se  lie  directement  celle 
des  carnivores.  Le  premier  principe  suprême,  celui  qui,  non-seu- 
lement vivifie,  mais  excite  et  règle  tout,  c'est  le  Soleil;  ses 
rayons  brûlants  sont  les  burins  dont  il  se  sert  pour  tracer  les  lu- 
mières et  les  ombres  y  le  jaune  ardent  du  sable  aride  et  le  vert 
rafraîchissant  des  prairies,  et  ù  Taide  desquels  il  dessine  la  géo- 
graphie des  plantes  et  des  animaux,  et  trace  même  Tesquisse 
d'une  carte  ethnographique  pour  lé  genre  humain. 

L'empereur  Aurélien  disait  que  «  de  tous  les  dieux  que  Rome 
avait  empruntés  aux  nations  vaincues,  aucun  ne  lui  paraissait 
plus  digne  d'adoration  que  le  Soleil  ;  »  et  nous  disons  que  de  toutes 
les  formules  d'adoration  du  paganisme,  celle  du  Parsi  est  la  plus 
sublime,  lorsqu'il  attend  le  matin,  sur  les  bords  de  la  mer,  la 
réapparition  de  l'astre  du  jour;  lorsque,  aux  premiers  rayons  qui 
vacillent  sur  les  ondes  de  l'élément  humide,  il  se  jette  la  face  con- 
tre terre  et  adore  en  priant  le  retour  du  principe  vivifiant  qui 
anime  tout.  (Schleiden.) 


CHAPITRE    IL 


LES   COURANTS  DE  LA  MER. 


MÉTÉOROLOGIE  DE   l'oC.ÉAN.    —  ROUTES  MARITIMES.  —  LE  GULF-STREAM 


Nous  venons  de  voir  que  la  distribution  de  la  chaleur  solaire 
à  la  surface  du  globe  détermine  dans  1* Atmosphère  une  circulation 
générale  régulière.  Dans  le  chapitre  prochain^  nous  constaterons 
que  les  vents  irréguliers  et  variables  de  nos  climats  sont  également 
dus  à  cette  chaleur  et  soumis  à  des  lois  de  périodicité  que  la 
science  étudie.  Mais  avant  de  quitter  les  grands  courants  de  TAtmo- 
sphère^  il  importe  que  nous  prenions  une  idée  sommaire  des  grands 
courants  de  la  mer,  déterminés  aussi  par  l'action  de  cette  même 
chaleur  qui  régit  tout  ici-bas. 

La  mer  nVst  pas  immobile  ;  ni  ses  eaux,  ni  l'atmosphère  qui  repose  sur  elles. 
Une  grande  oscillation,  générale  de  la  surface  s'accomplit  deux  fois  par  jour  sous 
rinfluence  attractive  de  la  Lune  et  du  Soleil  :  ce  sont  les  marées,  dont  le  flux  et  le 
reflux  couvrent  et  découvrent  tour  à  tour  les  plages  de  rOcéan,et  donnent  aux  ri- 
vages la  mobilité  toujours  changeante  qui  nous  y  attire  sans  fin.  Ce  mouvement  des 
eaux  est  dû  à  une  cause  astronomique,  et  nous  n'avons  pas  à  nous  en  occuper  ici. 
Mais  la  mer  est  animée  d'une  autre  circulation  météorologique,  plus  complexe  et 
plus  déliée,  que  l'on  pourrait  presque  comparer  à  la  circulation  du  sang  chez  les 
Mres  vivants  :  elle  est  traversée  de  courants  qui,  dirigés  de  l'équateur  aux  p61es  et 
des  p61esà  l'équateur,  et  ralliant  entre  elles  les  mers  les  plus  lointaines,  distribuent 
la  chaleur  parmi  les  régions  froides,  ramènent  l'eau  froide  vers  les  régions  torrides, 
égalisent  la  salure  et  la  composition  chimique  de  l'Océan,  et  forment  en  quelque 
sorte  le  circuit  vital  du  globe,  comme  la  sève  qui  monte  et  descend  dans  les 
plantes,  comme  le  sang  qui  se  régénère  au  cœur  après  avoir  porté  ses  tributs  dans 
les  parties  lointaines  de  l'organisme. 

Ces  courants  de  la  mer  méritent  noire  attention  spéciale  ici,  et  notre  étude  va 
embrasser  en  même  temps  les  courants  de  l'Atmosphère  qui  jes  accompagnent  et 
les  complètent  en  constituant  la  météorologie  de  l'Océan.  Les  uns  et  les  autres 


506  LES    COURANTS    DE    LA    MER. 

ont  été,  depuis  trente  ans  surtout,  l'objet  des  observations  minutieuses  de  la 
marine. 

L'industrie  des  transports  maritimes  se  distingue,  au  premier  abord,  de  Tindus- 
trie  des  transports  terrestres,  par  Pabsence  de  routes.  Pendant  longtemps,  en  effet, 
les  navigateurs  modernes  n'ont  pas  soupçonné  qu'il  existe  à  la  surface  de  l'Océan  de 
nombreuses  routes  ouvertes  par  la  nature.  La  constance  des  moussons,  le  retour 
périodique  de  ces  brises  marines  le  long  des  eûtes  de  la  mer  Rouge  et  dans  la  mer 
des  Indes,  sont  des  phénomènes  que  les  anciens  avaient  connus  et  utilisés.  Quand 
l'astronome  Hippale  découvrit  le  fait  physique  du  renversement  de  la  mousson 
d'été,  les  marins  arabes  en  tiraient  proÛt  depuis  plusieurs  siècles  déjà,  notamment 
pour  conserver  le  monopole  du  commerce  des  épices  et  des  parfums  de  Geylan 
qu'ils  vendaient  comme  épices  et  parfums  de  l'Arabie.  La  découverte  d'Hippale 
amena  une  véhtable  révolution  dans  les  transporta  maritimes  chez  les  Européens 
qui  vivaient  au  commencement  de  notre  ère.  C'est  une  amélioration  analogue, 
mais  sur  une  échelle  beaucoup  plus  vaste,  qui  a  été  réalisée  de  nos  jours  par  lestra- 
vaux  du  commandant  Maury,  directeur  de  l'Observatoire  national  de  Washington. 
A  cause  de  leur  immense  intercourse  et  de  la  position  géographique  de  leur  pay^, 
qui  s'appuie  sur  les  deux  plus  grands  océans,  les  Américains  étaient  phis  intéres- 
sés qu'aucun  autre  peuple,  à  trouver  les  routes  maritimes  les  plus  courtes.  Pcar 
cela,  il  fallait  comparer  entre  elles  des  milliers  de  routes,  suivies  par  des  millions 
de  navigateurs.  Cet  immense  travail  a  permis  de  faire  pour  le  globe  entier  ce 
qu'Hippale  avait  fait  pour  la  petite  distance  qui  sépare  l'Egypte  de  la  Tapro- 
bane. 

Les  grands  navigateurs  des  siècles  précédents  semblaient  avoir  tracé  les  seules 
voies  à  suivre,  sans  que  l'on  songeât  à  y  introduire  les  modifications  auxquelles 
eût  pu  conduire  l'étude  comparative  des  données  de  l'expérience.  Mais  lorsque 
l'application  de  la  vapeur  aux  moyens  de  transport  eut  montré  les  avantages  des 
échanges  rapides  entre  les  nations  et  mieux  fait  comprendre  la  valeur  du  temps 
l'attention  se  porta  naturellement  vers  la  discussion  des  meilleures  routes  et  vers 
les  moyens  de  les  fixer  rationnellement.  Un  navire  à  vapeur,  négligeant  les  vents, 
peut  tracer  sur  la  sphère  la  ligne  la  plus  directe  et  la  plus  courte,  entre  son  point 
de  départ  et  son  point  d'arrivée;  mais  pour  le  navire  à  voile  soumis  aux  courants 
aériens  qui  constituent  ses  seuls  moyens  de  progression,  la  ligne  la  plus  courte 
en  étendue  devient  souvent  la  plus  longue  à  parcourir.  Trouver  la  plus  grande 
somme  possible  de  vents  favorables  sans  trop  s'écarter  de  la  route  la  plus  directe 
est  le  moyen  le  plus  sûr  de  donner  à  la  traversée  son  minimum  de  durée. 

Les  observations  faites  à  la  surface  des  mers  par  les  navigateurs  ont  été  pendant 
longtemps  perdues  sans  profit  pour  la  science  et  la  navigation.  Réunies  entre  les 
mains  de  Maury,  elles  ont  conduit  en  quelques  années  à  la  connaissance  de  la  cir- 
culation générale  de  l'Atmosphère  et  des  mers.  En  même  temps  elles  ont  permis 
de  diminuer  d'un  quart  et  quelquefois  d'un  tiers  ou  même  de  moitié  la  durée  des 
grandes  traversées,  et  de  réaliser  annuellement  une  économie  immense  dans  le 
prix  des  transports  maritimes. 

Pour  éveiller  l'attention  publique  par  un  résultat  capable  de  faire  sentir  toute 
l'importance  pratique  des  études  nouvelles,  il  concentra  tous  ses  efforts  sur  une 
seule  traversée,  celle  des  États-Unis  à  Rio-Janeiro  Les  données  quHl  put  rtonir 
lui  permirent  de  déterminer  une  route  singulièrement  plus  courte  et  plus  avanta- 
geuse que  celle  suivie  jusqu'alors  par  la  masse  des  navigateurs.  Le  navire  H  rî^M, 
capitaine  Jackson,  de  Baltimore,  fut  le  premier  à  suivre  les  indications  de  Maury. 
Parti  le  9  février  18^8  de  Baltimore,  ce  navire  coupait  la  ligne  équatorialeaa  boal 
de  24  jours,  tandis  que  cette  traversée  en  exigeait  d'ordinaire  41. 

Cette  route  des  États-Unis  à  l'équateur  est.  d'autant  plus  importante  qu'elle  est 
commune  à  tous  les  navires  qui  se  rendent  des  États-Unis  dans  l'hémisphère  aus- 
tral, que  leur  destination  définitive  fût  le  Pacifique,  la  mer  des  Indes  ou  rAllanti* 


MÉTÉOROLOGIE    DE    L'OCÉAN.  507 

que.  De  41  jours,  cette  traversée  avait  été  du  premier  coup  rameuée  à  24  ;  eUe  fut 
ensuite  faite  en  30  jours,  puis  en  18.  C'est  un  gain  de  50  pour  100. 

La  traversée  des  Etats-Unis  en  Californie  exigeait  en  moyenne  plus  de  180 jours; 
à  partir  du  moment  où  Maury  en  fit  l'objet  de  ses  éludes,  elle  fut  ramenée  d'abord 
à  135  jours;  puis  ce  résultat  lui-même  se  perfectionna  si  bien  à  son  tour,  qu'au- 
jourd^bui  nombre  de  clippers  sont  arrivés  à  un  chiffre  de  100  jours,  et  même  l'un 
d'eux,  i$  Flying'Fishy  venant  de  New-York,  a  mouillé  sur  rade  de  San-Francisco 
le  92*  jour. 

Mais  Texemple  le  plus  remarquable  est  fourni  par  la  traversée  d'Australie.  D'An- 
gleterre à  Sydney,  un  navire  guidé  par  les  anciennes  instructions  ne  mettait  na- 
guère encore  pas  moins  de  125  jours  :  c'était  la  moyenne  ordinaire  de  l'année. 
Le  retour  était  d'une  durée  à  peu  près  égale,  en  sorte  que  le  voyage  total  était 
d^environ  250  jours.  Lorsque  Maury  passa  en  Angleterre,  à  l'occasion  du  congrès 
de  Bruxelles,  il  promit  aux  marins  et  aux  négociants  anglais,  pour  prix  de  leur 
concours  à  son  entreprise,  de  diminuer  au  moins  d'un  mois  la  traversée  d'Austra- 
lie et  d'apporter  une  réduction  encore  plus  considérable  à  la  traversée  de  retour  : 
c'eût  été  simplement  supprimer  le  quart  de  la  distance  qui  sépare  l'Angleterre  de 
sa  riche  colonie.  Un  peu  plus  tard,  les  notions  sur  cette  route  s'étant  complétées, 
Maury  signala  hautement  aux  marins  l'immense  avantage  qu'il  y  avait  à  faire  du 
voyage  d'Australie  une  véritable  circumnavigation  du  globe,  c'est-à-dire  à  doubler 
le  cap  de  Bonne-Espérance  en  venant  d'Europe,  pour  opérer  ensuite  leur  retour  par 
le  cap  Hom.  L'ensemble  de  ces  deux  traversées,  ce  tour  du  monde,  disait-il,  s'ef- 
fectuerait en  130  jours  et  même  moins,  au  lieu  des  2r)0  nécessaires  auparavant.  La 
prédiction  de  Maury  a  été  accomplie  et  même  dépassée.  L'économie  a  encore  été 
de  50  pour  100. 
Évaluons  en  argent  cette  économie  de  temps  : 

Le  prix  du  fret  pour  la  traversée  d'Australie  est  d^environ  1  fr.  par  tonneau 
[tOOO  kilogrammes)  et  par  jour.  Admettons  que  le  tonnage  moyen  des  navires  en- 
gagés sur  cette  ligne  soit  seulement  de  500  tonneaux  (il  est  en  réalité  de  700),  et 
ne  faisons  entrer  en  ligne  de  compte  qu'une  réduction  de  30  jours  sur  la  traversée 
afin  de  rester  au-dessous  de  la  réalité.  Il  résultera  de  là  que  chaque  navire  aura 
réalisé  dans  son  trajet  une  économie  nette  de  15  000  fr.  Si  nous  estimons  mainte- 
nant avec  Maury  à  1800,  sans  distinction  de  pavillon,  le  nombre  des  navires  se 
rendant  annuellement  des  ports  de  l'Atlantique  nord  en  Australie,  nous  aurons  à  la 
fin  de  l'année  pour  ce  commerce  un  bénéfice  évident  de  25  millions  de  francs. 

Pour  le  seul  commerce  anglais,  dans  les  mers  de  l'Inde,  l'économie  annuelle 
est  de  8  à  10  millions.  Pour  l'ensemble  des  marines  et  des  diverses  traversées, 
cette  économie  dépasse  certainement  100  millions  par  année  en  moyenne. 

Plus  la  distance  à  parcourir  est  grande,  plus  il  y  a  d'avantage  à  s'écarter  de  la 
ligne  directe  pour  aller  chercher  des  parages  où  les  brises  continues  donneront  au 
navire  les  plus  grandes  vitesses.  Ainsi,  d'une  manière  générale,  si  l'on  veut  aller 
nec  la  voile  dans  le  sens  de  l'est  à  l'ouest,  c'est  dans  la  région  intertropicale  que 
l'on  fera  le  plus  de  chemin  en  un  temps  donné.  11  faudrait  au  contraire  aller  au 
delà  des  tropiques,  au  nord  et  au  sud,  pour  marcher  vite  dans  le  sens  de  l'ouest 
à  l'est. 

Chaque  jour  de  retard  dans  l'arrivée  d'un  navire  de  commerce  au  delà  de  Pépo- 
que  présumée,  ou  de  la  moyenne  des  traversées,  est  non-seulement  une  cause  de 
contrariétés  plus  ou  moins  grandes  pour  les  passagers  dont  la  santé,  la  vie  même 
peut  en  dépendre  ;  c'est  aussi  une  cause  de  p^rte  pour  l'armateur  et  le  négociant. 
L'entretien  d'un  grand  navire,  faisait  remarquer  l'amiral  Fitz-Roy  (solde,  frais, 
proTisions,  matériel),  avec  une  cargaison  complète  et  son  complément  de  passa- 
gers* nrie  de  50  à  200  livres  sterling  (de  1250  à  5000  francs)  par  jour  ;  de  plus,  à 
ces  dépenaes  immédiates  il  faut  ajouter  la  diminution  des  bénéfices  annuels  résul- 
tant do  délai  forcé  de  son  prochain  départ.  Le  préjudice  causé  par  une  longue 


508  LES     COURANTS    DE    LA     MER. 

trav(.r>/*(î  e-l  «Jmuc  de  nature  complexe,  afleclant  les  intérêts  des  armâleurî  cl  Cieui 
du  public,  en  i:^'*n<'iral. 

Le  prorrn.'s  que  h-s  S(ul  ivj  directions  ont  réalisé  dans  rin.]u--tri**  tJe<  transj-vl^ 
marilinies  é(|uivaut  donc  à  celui  qui  eût  été  obtenu  par  Tadjonclion  d'une  f<'rt'.' 
motrice  nouvelle  :  voici  ^'fectivr'ment  un  navire  qui,  en  suivant  les  ancienn-^ 
routes,  H'slait  éloi^iH**  du  port  pend.jnt  cent  jours;  il  suit  maintenant  les  roul^^ 
nouvelles,  et  sou  abstnce  ne  dure  |)lus  que  cin  piante  jours  :  c'est  donc  c*»ninie 
s'il  avait  été  muni  d'un  engin  de  traction  assez  puissant  pour  doubler  ^a  Tit»s^e. 
Ces  li('ureuse>  conséquent  es  ont  entraîné  Tadhésion  universelle,  hans  une  côiif»^- 
renre  tenue  à  Bruxelles  en  1853,  les  l'^tats-Unis,  la  France,  TAngleterre,  la  Ru>-ie. 
la  Suéde  et  la  Norvétre,  le  Danemark,  la  Hollande,  la  Belgique,  le  Porlugal.  4mt 
arrélé  un  plan  uniforme  d'observations  météorologiques  à  la  mer,  et  ce  plan  a  t^lè 
bientôt  adopté  par  la  Prusse,  TAutriche,  TKspagne,  Tltalie  et  le  Brésil.  Depuis 
cette  époque,  chacun  des  bâtiments  de  long  cours  de  ces  quatorze  puissances  est 
devenu  un  observatoire  llottant  qui  enregistre  nuit  et  jour  tous  les  faits  de  navi- 
gation susceptibles  de  conduire  à  une  connaissance  complète  des  mouvements  Je 
l'atmosphère  (?t  de  la  mer. 

(J'est  grâce  à  ces  travaux  et  au  grand  développement  qu'ont  pris  depuis  quelques 
anné(;s  les  observations  météorologi(jues,  que  nous  pouvons,  dans  le  chapitre  pré- 
cédent comme  dans  le  suivant,  donner  une  esquisse  générale  de  la  distribution  des 
vents  à  la  surface  de  la  Terre, 

Considérons  maintenant  la  circulation  des  eaux  produite  par  celte  même  influence 
de  la  chaleur  solaire. 

Tout  le  monde  connaît  la  division  des  mers,  d'abord  en  trois  grands  océans, sa- 
voir: lo  l'oeéan  Atlantique, qui  sépare  l'Europe  et  l'Afrique  des  Amériques;  2"  r«>- 
céan  Pacifi(|ue,  «pii  couvre  la  moitié  du  globe  entre  les  deux  Amériques  d'une  partiel 
de  Paulre,  l'Asie  oiientale  et  la  Nouvelle-Hollande, avec  l'archipel  placé  entre  deu\; 
3"  enfin  le  petit  océan  qui  porte  le  nom  de  mer  des  Indes,  lequel  est  presque  tout 
enlier  au-dessous  de  Téquateur,  entre  l'Afrique,  l'Asie  ella  Nouvelle-Hollande. 

Si  l'on  divise  en  deux,  au  no  d  et  au  sud  de  l'équateur,  chacun  des  deux  grand-: 
océans,  et  si  l'on  tient  compte  des  deux  mers  polaires,  on  aura  en  tout  sept  divi- 
sions, dans  lesquelles  on  pourra  étudier  le  mouvement  des  eaux  chaudes  ou  froi- 
des, leur  déversement  de  l'équateur  vers  les  pôles,  et  leur  retour  vers  leur  point 
de  départ.  C'est  à  ce  mouvement  (jue  sont  dus,  dans  la  mer  universelle,  des  cou- 
rants d'eaux  chaudes  ou  d'eaux  froides,  dont  le  déplacement  majestueux  et  lent  et 
la  température  plus  ou  moins  élevée  donnent  naissance  à  des  effets  bien  autrement 
importants  dans  l'économie  des  climats  que  ne  pourraient  le  supposer,  au  premier 
abord,  ceux  qui  ne  connaissent  le  globe  que  par  les  cartes  géographiques  ordi- 
naires. 

Analysons  et  apj)récions  ces  courants  si  importants,  en  prenant  pour  exemple  le 
ciiruit  (jue  fornuuU  les  eaux  dans  l'océan  Atlantique  du  nord,  qui  nous  est  \c 
mieux  connu,  et  que  sillonnent  continuellement  les  navires  qui  vont  de  rEun'|>e 
Il  l'AnuM-ique  du  Niud  et  à  l'Amérique  centrale,  et  qui  en  reviennent. 

Dans  les  régions  équatoriales,  les  eaux  de  l'océan  sont  poussées  à  l'ouest  par  un 
mouvement  incessant  qui,  dans  l'Atlantique,  les  porte  vers  l'Amérique  tropicale. 
Ce  vasie  courant  de  30  degrés  de  largeur,  dont  20  au  nord  et  10  au  sud,  vient  <ie 
briser  cou  Ire  h  s  rivnges  du  nouveau  monde.  D'après  la  config^iration  de  rAméri- 
(|ue  dont  la  pointe  la  plus  orientale  est  fort  au-dessous  de  l'équateur,  la  plus  grande 
partie  des  eaux  de»  ce  C(»urant  se  dirige  vers  le  (jolfe  du  Mexique^  dont  il  longe  les 
sinuosités  pour  aller  rcss(utir  sous  la  pointe  de  la  Floride  et  côtoyer  les  Étals-Unis 
du  sud  au  nord. 

Ce  gollV,  situé  sur  la  zone  torride,  est  partout  entouré  de  hautes  montagnes  qui 
y  concentriuit  les  rayons  solaires  comme  au  foniNl'un  vaste  entonnoir  et  y  engouf- 


MÉTÉOROLOGIE    DE    L'OCÉAN.  509 

frent  les  feux  d'un  climat  brûlant.  C'est  de  ce  foyer  que  le  courant  équatorîal 
s^échappe.  H  se  précipite  à  travers  le  détroit  de  la  Floride  et  produit  un  flot  impé-- 
lueux  de  300  mètres  de  profondeur  et  de  14  lieues  de  largeur.  Il  court  avec  une 
vitesse  de  8  kilomètres  à  Theure.  Ses  eaux,  chaudes,  salées,  sont  d'un  bleu  indigo, 
et  diffèrent  de  leurs  rives  vertes  formées  par  Tonde  de  la  mer.  Cette  masse  formi- 
dable détermine  sur  son  passage  une  agitation  profonde  et  suit  ainsi  son  cours 
sans  se  mêler  à  TOcéan.  Comprimées  entre  deux  murailles  liquides,  les  eaux  du 
Gulf-^tream  forment  une  voûte  mouvante  qui  glisse  sur  Tempire  des  mers,  en  re- 
poussant au  loin  tout  objet  qu'on  y  jette  en  dérive.  C'est  un  vaste  fleuve  au  milieu 
de  rocéan.  t  Dans  les  plus  grandes  sécheresses  jamais  il  ne  tant,  dans  les  plus 
grandes  crues  jamais  il  ne  déborde.  Ses  rives  et  son  lit  sont  des  couches  d'eau 
froide.  Nulle  part  dans  le  monde  il  n'existe  un  courant  aussi  majestueux.  Il  est 
plus  rapide  que  TAmazone,  plus  impétueux  que  le  Mississipi,  et  la  masse  de  ces 
deux  fleuves  ne  représente  pas  la  millième  partie  du  volume  d'eau  qu'il  déplace.  > 
JMaury.) 

A  l'aide  du  thermomètre,  le  navigateur  peut  suivre  la  grande  veine  liquide  ; 
l'instrument  successivement  plongé  dans  ses  rives  et  dans  son  sein  indique  des 
températures  qui  diiïèrenl  de  15  degrés. 

Puissant  et  rapide,  le  Gulf-Stream  se  dirige  vers  le  nord,  en  suivant  les  côtes  des 
États-Unis,  jusqu'au  banc  de  Terre-Neuve.  Là  il  subit  le  choc  terrible  d'un  cou- 
rant polaire,  qui  charrie  des  icebergs  énormes,  de  véritables  montagnes  de  glace 
tellement  puissantes  que  l'une  d'elles,  pesant  plus  de  20  billions  de  tonnes,  en- 
traîna à  trois  cents  lieues  vers  le  sud  le  vaisseaa  du  lieutenant  de  llaven.  Le 
Gulf-Stream,  aux  eaux  tièdes,  dissout  les  glaces  flottantes;  les  icebergs  sont  fondus, 
et  les  terres,  les  graviers,*  les  fragments  de  rochers  même  qu'ils  transportaient  sont 
engloutis  au  sein  des  eaux. 

Arrivé  dans  le  voisinage  de  l'Europe,  il  envoie  une  bonne  partie  de  ses  eaux  vers 
la  mer  Glaciale,  eu  longeant  l'Irlande,  l'Kcosse  et  la  Norvège  ;  le  reste  des  eaux 
tourne  vers  le  sud  à  la  hauteur  d.^s  côtes  occidentales  de  l'Espagne,  pour  venir 
rejoindre  le  grand  courant  tropical  à  la  hauteur  du  milieu  de  l'Afrique.  Après  s'être 
réunies  à  ce  courant,  dont  elles  sont  pour  ainsi  dire  la  source,  elles  se  portent  de 
nouveau  à  Touest  pour  atteindre  encore  les  côtes  du  Mexique,  celles  des  États- 
Unis,  et  traverser,  pour  la  seconde  fois,  l'espace  qui  sépare  les  États-Unis  de 
TËurope,  formant  ainsi  un  circuit  continu  de  l'Afrique  au  Mexique,  avec  retour  au 
point  de  départ  par  le  chemin  que  nous  venons  d'indiquer.  Les  bouteilles  flottantes 
que  les  marins  jettent  à  la  mer,  avec  l'indication  du  lieu  et  la  date  du  jour  où  elles 
ont  été  conOées  à  l'Océan,  ont  appris  que  ce  trajet,  de  20  à  30  000  kilomètres, 
s'opère  en  trois  ans  et  demi  environ.  Les  vents  suivent  à  peu  prts  la  môme 
marche  que  les  eaux,  c'est-à-dire  qu'entre  les  tropiques  soufilent  les  vents  d'est 
alizés  qui  portent  l'atmosphère  d'Afn  {ue  en  Amérique,  comme  le  courant  tropical 
y  porte  aussi  les  eaux.  Entre  les  États-Unis  et  l'Europe,  de  même  que  le  courant 
porte  la  mer  vers  l'est,  de  même  aussi  les  contre-courants  des  alizés  soufflent  vers 
l'Europe  :  d'où  résulte  une  traversée  beaucoup  plus  rapide  des  États-Unis,  en 
France  et  en  Angleterre,  que  d'Europe  aux  États-Unis;  car,  dans  ce  dernier  cas, 
OD  a  le  vent  et  le  courant  contraires,  lesquels  favorisaient  le  trajet  du  nouveau 
inonde  vers  l'ancien.  On  sait  que  lorsque  Christophe  Colomb  tenla  l'entreprise 
hardie  de  s'abandonner  dans  l'ouest,  il  descendit  à  la  hauteur  de  l'Afrique  pour  y 
prendre  les  vents  d'est,  qui  devaient,  suivant  son  estime,  le  mener  en  (.*hine.  On 
ne  conçoit  guère  qu'à  cette  époque,  dit  M.  Babinet,  où  les  connaissances  géogra- 
phiques étaient  assez  avancées  pour  connaître  à  peu  près  les  dimensions  du  globe, 
et  la  dislance  itinéraire  de  l'Inde  et  de  la  Chine,  un  homme  ait  été  assez  conflant 
dans  l'impossible  pour  espérer  atteindre  les  côtes  orientales  de  la  Chine,  après  une 
navigation  égale  à  trois  ou  quatre  fois  la  distance  de  l'ancien  au  nouveau  monde. 
i^i  l'Amérique  n'eût  pas  existé,  il  eût  péri  cent  fois  avant  d'arriver  en  Chine. 


510  LES    GOURANTS    DE    LA    MER. 

Avant  de  passer  aux  autres  circuits  maritimes  analogues  au  circuit  de  TAtlan- 
.tique  septentrional,  appesantissons-nous  sur  les  circonstances  qui  le  caractérisent. 

Les  eaux  tropicales,  dans  leur  trajet  des  côtes  de  l'Afrique  à  celles  de  rAmérique, 
voyagent  sous  les  feux  dMn  soleil  zénital,  et  s'échauffent  continuellement,  jusqu'à 
leur  entrée  dans  le  golfe  du  Mexique  ;  elles  se  déversent  ensuite  par  le  détroit  de 
Bahama,  où  elles  forment  un  rapide  courant  d'eau  chaude,  qui  remonte  à  Test  des 
États-Unis,  vers  le  banc  de  Terre-Neuve.  Là  le  courant,  comme  nous  l'avons  dit, 
tourne  à  Test  pour  venir  vers  l'Europe  ;  mais  il  conserve  encore  l'excès  de  chaleur 
qu'il  doit  à  son  origine  tropicale,  et  c'est  là  un  des  grands  moyens  que  la  nature 
met  en  œuvre  pour  tempérer  notre  globe,  en  portant  ainsi,  par  le  moyen  des  eaux, 
vers  des  régions  plus  septentrionales,  la  chaleur  que  le  soleil  verse  entre  les  tro- 
piques. A  mesure  que  ce  courant  s'avance,  il  perd  de  sa  chaleur  en  la  distribuant 
à  l'atmosphère  et  aux  mers  qu'il  traverse  ;  puis  il  revient,  en  laissant  à  sa  gauche 
l'Espagne  et  le  haut  de  l'Afrique,  reprendre  sa  place  dans  le  courant  tropical,  pour 
s'imbiber  de  nouveau  d'une  chaleur  qu'il  reportera  encore  dans  les  latitudes  de 
l'Europe. 

C'est  par  l'intermédiaire  des  vents  que  la  chaleur  de  la  mer  se  communique  au 
continent.  Nous  allons  constater  tout  à  l'heure  qu'à  la  hauteur  de  l'Europe,  les 
vents  dominants  du  globe  sont  les  vents  d'ouesl  inclinant  vers  le  sud-ouest.  On 
voit  tout  de  suite  que  ces  courants  d'air,  ayant  pour  base  un  courant  d'eau  chaude, 
en  prendront  la  température  et  souffleront  sur  l'Europe  avec  une  température  bien 
plus  élevée  que  si  la  mer,  privée  du  courant  chaud  que  nous  avons  décrit,  res- 
tait au  degré  de  chaleur  que  comporte  sa  latitude.  Pour  se  convaincre  de  cette 
assertion,  il  suffit  de  comparer  le  climat  et  la  température  des  villes  américaines 
qui  sont  à  la  même  latitude  que  nos  villes  de  France. 

Aucune  des  masses  d'eau  qui  se  déplacent  sur  la  mer  ne  mérite  d'être  mieux 
connue  que  le  Gulf-Stream  ;  aucune  n'a  plus  d'importance  pour  le  commerce  des 
nations  et  n'exerce  une  inQuence  plus  considérable  sur  les  climats;  c'est  au  Gulf- 
Stream  que  les  Iles  Britanniques,  la  France  et  les  pays  voisins  doivent  en  grande 
partie  leur  douce  température,  leur  richesse  agricole  et,  par  suite,  une  part  très- 
notable  de  leur  puissance  matérielle  et  morale.  Son  histoire  se  confond  presque 
avec  celle  de  l'Atlantique  boréal  tout  entier,  tant  est  capitale  TinQuence  hydrolo- 
gique et  climatérique  de  ce  courant  des  mers. 

Grâce  au  mouvement  de  rotation  du  globe,  et  probablement  aussi  à  la  direction 
générale  des  côtes,  le  courant  suit  une  direction  constante  vers  le  nord-est,  et  ne 
heurte  aucune  des  pointes  avancées  du  continent.  Au  large  de  New-York  et  du  cap 
God,  il  s'infléchit  de  plus  en  plus  vers  l'est  et,  cessant  de  longer  à  distance  le  lit- 
toral américain,  s'élance  en  plein  Atlantique  vers  les  côtes  de  l'Europe  occiden- 
tale. Ainsi  que  le  dit  Maury,  si  de  monstrueuses  bouches  à  feu  avaient  assez  de 
puissance  pour  lancer  des  boulets  du  détroit  de  Bahama  au  pôle  boréal,  les  pro- 
jectiles suivraient  à  peu  près  exactement  la  courbe  du  Gulf-Stream,  et,  déviant 
graduellement  en  route,  atteindraient  l'Europe  en  venant  de  l'ouest. 

Du  43"  au  47«  degré  de  latitude  septentrionale,  dans  les  parages  du  banc  de 
Terre-Neuve,  le  Gulf-Stream,  venu  du  sud-ouest,  rencontre  à  la  surface  des  mers 
le  courant  polaire.  La  ligne  de  démarcation  entre  les  deux  fleuves  océaniques  n'est 
jamais  absolument  constante,  et  se  déplace  suivant  les  saisons.  En  hiver,  c'est-à- 
dire  de  septembre  à  mars,  le  courant  froid  repousse  le  Gulf-Stream  vers  le  sud  ; 
car,  pendant  cette  saison,  tout  le  système  circulatoire  de  l'Atlantique,  vents, 
pluies  et  courants,  se  rapproche  de  l'hémisphère  méridional,  au-dessus  duquel 
voyage  le  soleil.  En  été,  c'est-à-dire  de  mars  à  septembre,  le  Gulf-Stream  reprend 
à  son  tour  la  prépondérance  et  rejette  de  plus  en  plus  vers  le  nord  le  lieu  de  son 
conflit  avec  le  courant  polaire. 

Après  s'être  heurlOcs  contre  les  eaux  du  Ciulf-Stream,  celles  du  courant  arcliiue 
cessent  en  grande  partie  de  couler  à  la  surface  et  descendent  dans  le»  profon- 


MÉTÉOROLOGIE    DE    L'OCÉAN. 


511 


deurs  à  cause  du  plus  grand  poids  que  leur  donne  leur  basse  température.  On 
peut  reconnaître  la  direction  de  ce  contre-courant,  exactement  opposée  à  celle  du 
Gulf-Stream,  par  les  montagnes  de  glace  que  la  tiède  haleine  des  latitudes  tempe 
rées  n'a  pas  encore  fondues  et  qui  ?oyagent  vers  le  sud-«st,  à  rencontre  du  cou- 


Crx«.^e  p4x  y.TJurJL 


Fig.  145. —  Les  courants  de  l'Atlantique. 


rant  superGciel  qu'elles  fendent  comme  des  proues  de  navires.  Plus  au  sud,  on 
ne  reconnaît  qu'au  moyen  des  instruments  de  sonde  l'existence  de  ce  courant 
caché,  dont  les  eaux  froides  servent  de  Ut  au  fleuve  chaud  sorti  du  golfe  du  Mexi- 
que; il  descend  et  descend  de  plus  en  plus  jusqu'au  détroit  des  lies  Baliama,  où  le 
thermomètre  le  découvre  à  près  de  ^00  ntètres  de  profondeur.  Heclus.' 


512  LES    COURANTS    DE    LA    MER. 

Le  pendant  du  Gulf-Streain  est  offert  dans  l'océan  Pacifique  par  le  couranl 
chaud,  qui  suit  les  crtes  delà  Chine  et  du  Japon,  que  les  g^éographes  japonais 
mentionnent  depuis  longtemps  dans  leurs  cartes,  sous  le  nom  de  A'uro-Siu'o,  ou 
fleuve  Noir,  sans  doute  à  cause  de  la  couleur  foncée  de  ses  eaux.  Dans  les  mers 
du  Sud,  les  courants  sont  beaucoup  moins  connus;  ih  y  sont  au  reste  beaucoup 
moins  développés.  11  est  probable  d'ailleurs  que  les  fleuves  ma*  ins  ne  sont  pas  des 
courants  isolés,  mais  bien  les  diverses  parties  d*un  même  réseau,  les  veines  dis 
tinctes  d'un  système  unique  de  circulation. 

Les  petits  circuits  qui  portent  au  sud  les  e)ux  de  Féquateur  sont  loin  d'égaler 

La  quantité  de  chaleur  que  le  courant  du  golfe  entraîne  vers  les  régions  septen- 
trionales est  une  partie  très-notable  du  calorique  emmagasiné  dans  les  eaux  sous 
le  climat  torride.  La  chaleur  totale  du  courant  suffirait,  si  elle  était  ramassée  sur 
un  seul  point,  pour  fondre  des  montagnes  de  fer  et  faire  couler  un  fleuve  de  métal 
aussi  puissant  que  le  Mississipi;  el'e  suffirait  encore  pour  élever  d'une  tempéra- 
ture d'hiver  û  une  température  estivale  constante  toute  la  colonne  d'air  qui  repose 
sur  la  France  et  les  lies  Britanniques. 

En  dépit  de  la  marche  du  soleil,  il  fait  aussi  chaud  en  moyenne  en  Irlande,  sous 
le  52«  degré  de  latitude,  qu'aux  États-Unis,  sous  le  38'=  degré,  à  J650  kilomètres 
de  plus  dans  la  direction  de  Téquateur. 

Le  courant  du  golfe,  qui  porte  la  chaleur  tropicale  aux  régions  tempérées  de 
l'Europe,  sert  aussi  très-souvent  de  grand  chemin  aux  ouragans  :  de  là  les  noms 
de  Weatherbreeder  (père  des  tempèles»,  et  ^  torm-Ring  /oi  des  orages\  que  l'on  a 
donnés  au  Gulf-Stream.  Les  mouvements  de  l'océan  atmosphérique  et  ceux  de 
l'océan  des  eaux  se  produisent  suivant  un  parallélisme  si  complet,  qu'on  serait 
tenté  de  voir  un  seul  et  même  phénomène  dans  l'ensemble  des  courants  aérielis 
et  maritimes.  Ainsi  le  Gulf-Stream  semble  être  pour  les  vents,  comme  il  l'est  vrai- 
ment pour  les  eaux,  le  grand  intermédiaire  entre  les  deux  mondes.  Il  porte  aux 
mers  du  nord  de  l'Europe  les  matières  salines  du  golfe  des  Antilles;  il  entraîne 
avec  lui  la  chaleur  des  tropiques  pour  en  faire  profiter  les  régions  tempérées,  il 
marque  la  route  que  suivent  les  torrents  d'électricité  que  dégagent  le^  ouragans 
des  Antilles.  C'est  bien  ce  grand  serpent  des  poites  Scandinaves  qui  développe  son 
immense  anneau  à  travers  l'Océan,  et,  de  sa  tête  qu'il  balance  çà  et  là  sur  les  ri- 
vages, souffle  une  douce  brise  ou  vomit  la  foudre  et  les  tempêtes. 

De  même  que,  dans  l'Atlantique  du  nord,  le  courant  équatorial,  qui  s*engouflire 
dans  le  golfe  du  Mexique,  revient  sur  lui-même  en  passant  par  des  latitudes  éle- 
vées, une  autre  portion  de  ce  couranl,  bien  plus  petite,  après  avoir  heurté  le  cap 
Saint-Roch,  qui  fo  me  la  pointe  orientale  de  l'Amérique  du  Sud,  descend  le  long 
de  la  côte  orientale  de  cette  môme  Amérique  du  Sud  ;  et  ensuite,  traversant  TAt* 
lantique  de  l'ouest  à  l'est,  revient  vers  l'Afrique  inférieure  pour  remonter  le 
long  des  côtes  occidentales  de  celte  partie  du  monde,  et  rejoindre  I'  grand 
courant  tropical  par  le  sud,  comme  le  Gulf-Stream  le  rejoint  par  le  nord.  A 
la  quant'té  près  des  eaux,  ce  courant  est  parfaitement  semblable  au  circuit 
qui  occupe  le  nord  de  cet  océan.  La  portion  qui  se  déverse  hors  des  tropique^ 
et  qui  revient  de  l'ouest  à  l'est,  du  sud  de  l'Amérique  au  sud  de  l'Afrique,  est  aussi 
un  courant  d'eau  chaude,  comme  le  Gulf-Stream  l'est  entre  les  États-Unis  et  l'Eu* 
rope.  La  comparaison  des  masses  d'eau  qu'entraîne  séparément  chacun  de  ce^ 
deux  circuits  montre  combien  le  nord,  dans  la  proportion  des  eaux  chaudes  qu'il 
reçoit,  est  favorisé  comparativement  au  midi.  On  peut  assurer  que  le  circuit  du 
nord  forme  un  courant  qui  est  cinq  à  six  fois  plus  abondant  que  le  circuit  du  midi. 

Si  nous  jetions  maintenant  les  yeux  sur  l'océan  l*acifique,  nous  y  verrions  de 
même  les  eaux  tropicales  venir  se  briser  contre  la  Nouvelle-Hollande,  i'arcbipel 
de  la  Sonde  et  le  bas  de  l'Asie.  La  plupart  de  ces  e<iux  remontent  au  nord  en  un 
vaste  courant  d'eau  tiède  qui  vient  donner  à  la  haute  Californie  et  à  TOrégon  uo 
climat  presque  comparable  à  celui  de  notre  Europe. 


MÉTÉOROLOGIE    DE    L'OCÉAN.  513 

en  efficacité  les  deux  immenses  courants  du  nord  de  TAtlantique  et  du  Pacifique 
Aussi  la  portion  nord  de  notre  globe  jouit-elle  de  climats  bien  autrement  favo- 
rables que  rhémisphère  sud,  et,  pour  n'en  dter  qu'un  exemple,  les  glaces  polaires 
descendent  à  peine  au  nord  jusqu'à  10  degrés  du  p61e,  tandis  qu'au  sud  elles 
atteignent  en  moyenne  le  cercle  polaire  à  23  degrés  et  demi  du  pôle. 

L'Atlantique  du  nord,  l'AUantique  du  sud,  le  Pacifique  du  nord,  le  Pacifique 
du  sud  et  la  mer  des  Indes  ont  chacun  un  courant  dont  le  premier  est  le  prin- 
cipal. La  mer  Glaciale  du  nord  et  la  mer  Glaciale  du  sud  paraissent  aussi  tra- 
versées chacune  d'un  courant  qui  semble  dirigé  vers  l'est,  à  Tentour  du  pôle. 
(Babinet.) 

La  circulation  de  la  mer  est  complétée  par  les  courants  sous -marins.  Un  courant 
soQS-marin  doit  porter  les  eaux  de  la  Méditerranée  dans  l'Océan.  Son  existence 
résulte,  en  quelque  sorte,  d'un  calcul  par  lequel  on  trouve  que  la  quantité  d'eau 
salée  fournie  par  le  courant  supérieur  du  détroit  de  Gibraltar  est  de  ]  2  myriamè- 
1res  cubes  par  an,  la  quantité  d'eau  douce  apportée  par  les  fleuves  de  1,  et  celle 
qui  se  perd  en  évaporation  de  2  myriamëlres  cubes  par  an  ;  de  sorte  qu'il  y  aurait 
un  excès  annuel  de  11  myriamètres  cubes,  si  l'équilibre  n'était  pas  rétabli  par  un 
écoulement  sous-marin.  Cette  hypothèse  parait  avoir  été  confirmée  par  un  fait  des 
plus  curieux. 

Vers  la  fin  du  dix-septième  siècle,  un  brick  hollandais,  poursuivi  et  atteint  entre 
Tanger  et  Tarifa,  par  le  corsaire  français  le  Phénix^  fut  coulé  par  une  seule  bordée 
d'artillerie.  Mais  au  lieu  de  sombrer  sur  place,  le  brick,  grâce  à  son  chargement 
d'huile  et  d'alcool,  flotta  entre  deux  eaux  ;  il  dériva  vers  l'ouest,  et  finit  par 
s'échouer,  après  deux  ou  trois  jours,  dans  les  environs  de  Tanger,  à  plus  de  12 
milles  du  point  où  il  avait  disparu  sous  les  flots.  Il  avait  donc  franchi  cette  dis- 
tance, entraîné  par  l'action  d'un  courant  inférieur,  dans  une  direction  opposée  à 
celle  du  courant  qui  règne  à  la  surface.  Ce  fait  historique,  joint  à  quelques  expé- 
riences récentes,  vient  à  l'appui  de  l'opinion  qui  admet  l'existence  d'un  courant  de 
sortie  dans  le  détroit  de  Gibraltar.  Le  commandant  Maury  regarde  encore  comme 
certain  qu'il  y  a  un  contre-courant  sous-marin  au  sud  du  cap  Hom,  qui  porte 
dans  l'océan  Pacifique  le  trop- plein  de  l'Atlantique.  En  effet,  l'Atlantique  est  sans 
cesse  alimenté  par  de  très>grands  fleuves,  tandis  que  le  Pacifique,  qui  ne  reçoit 
aucun  fleuve  important,  doit,  au  contraire,  subir  une  perte  énorme  par  suite  de  la 
grande  évaporation  qui  a  lieu  à  sa  surface. 

On  a  constaté  certains  courants  inférieurs  en  lestant  un  morceau  de  bois,  pour  le 
faire  couler,  mais  en  le  retenant  par  une  ligne  de  pèche,  de  manière  à  le  laisser 
descendre  à  plusieurs  centaines  de  brasses,  à  la  volonté  de  l'expérimentateur.  A 
Tautre  extrémité  de  la  ligne,  on  attache  un  baril  vide,  assez  fort  pour  soutenir 
Tappareil;  puis  on  laisse  tout  aller  du  bord.  Les  marins  qui  observèrent  ce  fait 
pour  la  première  fois,  trouvaient  fort  extraordinaire  de  voir  ce  petit  baril  mar- 
cher contre  le  vent  et  la  mer,  à  raison  de  1  nœud  et  quelquefois  davantage.  Les 
honunes  de  l'équipage  poussaient  des  exclamations  de  surprise  en  voyant  tout 
cela  fuir  comme  si  un  monstre  marin  s'en  était  emparé  ;  plusieurs  manifestèrent 
même  une  certaine  frayeur.  La  vitesse  du  baril  était  évidemment  égale  à  la  diffé- 
rence de  vitesse  des  courants  supérieur  et  inférieur. 

En  1773,  le  navire  du  capitaine  Deslandes  mouillait  dans  les  eaux  du  golfe  de 
Gainée  ;  un  fort  courant  qui  entrait  dans  cette  baie  l'empêchait  d'aller  plus  au  sud. 
Deslandes  s'aperçut  alors  qu'il  existait  un  contre-courant  inférieur,  à  15  brasses 
2%  mètres)  de  profondeur,  et  il  en  tira  parti  d'une  manière  ingénieuse.  Une  ma- 
chine, offrant  beaucoup  de  surface,  fut  descendue  à  la  profondeur  du  courant 
sous-marin.  Cette  machine  fut  entraînée  avec  assez  de  force  pour  remorquer  le 
navire  avec  une  vitesse  de  plus  de  2  kilomètres  à  l'heure. 

Dans  la  mer  des  Antilles,  un  bâtiment  peut  quelquefois  s'amarrer,  par  le  même 
moyen,  au  milieu  d'un  courant. 

33 


blk  LES    COURANTS    DE    LA    MER. 

Dans  le  Suml,  un  double  courant  sujiérieur  et  inférieur  a  été  constaté  depuis 
trÈs-lonptL'nips. 

La  lomiiéralure  moyenne  à  la  surface  Je  la  mer  est  tn''s-pca  différente  de  c-l'r 
de  l'air,  lant  que  des  courants  chauds  ne  viennent  pas  apporter  leur  influence  (>.t- 
turbnlrice.  Dans  les  iiavages  des  Impiqucs,  il  parait  que  la  surface  de  Teau  p=1  mii 
peu  plus  chaude  t|ue  l'air  ambiant. 

Eu  examinant  les  U'inpératurcs  à  la  surface  cl  à  diverses  profondeurs,  un  a  •)■■■ 
conduit  aux  conséifiiences  suivantes  : 

1"  Entre  les  tropiques,  la  lem(n;raturo  diminue  avec  la  profondeur; 

2"  Dan-i  les  mers  polaires,  la  température  anijmente  avec  In  prolbiideur; 

3°  Uan-i  les  mers  lempéiiies  comprises  entre  30°  et  70°  de  latiluilc,  la  lemi^Ta- 
lure  cstd'aulanl  moins  dêcroiss.inle,  que  la  lalilude  devient  plus  frrande.  et,  [in- 
du paralkle  de  7û",  elle  eniiinience  à  devenir  croi-sanle. 

Il  exi^li',  i>ar  innséqueid.  une  miue  pour  laipielle  la  température  -'st  à  peu  p- 
riiii^,laule,  d.'pui-^  sa  superficie  jusqu'à  une  prot'omleur  très -grande. 


On  ne  peut  L-uire  diiuler  que  des  courants  déterminés  jiar  la  différence  Jei 
priassions  'lue  suppiirlenl  lei  couches  de  mèine  niveau  ii  t'êquateuret  vers  les  pùIi'*. 
ne  coiilrllineiit  iiuissamineul  à  produire  cette  distribution  de  la  chaleur,  il  paiall 
certiiin  qu'il  y  a,  \n\  j^'i^iiéial,  un  courant  sui>ernciel,  portant  vers  les  mère  polaîr*' 
l'eau  i.liauile  des  tropiques,  et  un  eouranl  inférieur  rapportant  des  pûles  vers 
féquiileur  Tenu  frnide  des  ré{.'ioMS  polaires  ;  mais  ces  courants  sont  modifié;  dans 
leur  direction  et  leur  inlensiié  par  une  foule  de  causes  qui  dépendent  de  la  pro- 
fomleur  d-'s  bassins  des  mers,  de  leur  configuration,  et  do  l'influence  du  vent  et 
des  marées. 

Dans  les  eaux  t  ré  "profondes  on  rencontre  partout  la  lempéralure  uniforme 
de  -|-  k".  qui  correspond,  comme  la  physique  l'a  établi,  au  maximum  de  densité  Ai 
l'eiui.  Olle  température  existe  sous  l'équateur  à  partir  de  2200  mètres  de  profon- 
deur. Dans  les  nVions  polaires,  nfi  l'eau  est  plus  froide  à  la  surface,  on  renconlff 
eette  iuèine  tempéridure  do  li"  depuis  la  profondeur  de  lliOO  mètres.  Les  ligne- 
isotlierme-;  ite  k"  forment  la  déman-alion  enli-e  les  zones  où  la  surface  de  l'eau  li' 
la  mer  e'-l  plu'*  froide,  et  celles  où  elle  est  plus  chaude  que  la  couche  qui  possMf 
V.  I  ;'e-t  ce  que  montre  la  (lirnre  précédente,  qui  représente  une  coupe  méridieuiw 
di'  l'iltéaii.  I,;t  courbe  qui  touche  deux  fois  ia  surface  indique  les  profondeurs  en 
comnieuie  la  temiiératurc  constante  de  +  k'. 

Kiilin.  le  deirré  de  salure  des  eaux  do  l'Océan  dilfère  suivant  les  points  du  globe, 
et  joli.'  san:s  contredit  un  rôle  important  dans  la  densité,  et  par  conséquent  dan- 
la  foriiialiou  mime  des  courants  inaritimes. 


CHAPITRE  m. 


LES  VENTS  VARIABLES. 


LE  VENT  DANS  NOS  CLIMATS.  —  DIRECTIONS  MOYENNES  EN  EUROPE  ET  EN 
FRANCE.  —  FRÉQUENCE  RELATIVE  DES  DIFFÉRENTS  VENTS.  —  ROSE  DES 
VENTS  SUIVANT  LES  LIEUX  ET  LES  SAISONS.  —  VARIATION  MENSUELLE 
ET  DIURNE   DE  L*1NTENSITÉ. 


Après  avoir  observé  les  courants  réguliers  et  périodiques  de 
rAtmosphère  et  des  mers^  portons  notre  attention  sur  les  vents 
irréguliers  qui  souillent  dans  nos  climats.  Ceux-ci  n'ont  qu'une 
irrégularité  apparente^  car  le  hasard  n'existe  pas  dans  la  nature, 
et  chaque  molécule  d'air  ne  se  déplace  que  pour  obéir  impitoya- 
bleuient  à  des  lois  aussi  absolues  que  celles  qui  régissent  les 
mondes  dans  l'espace.  Nous  allons  essayer  d'apporter  quelque 
lumière  au  milieu  du  chaos  de  la  multitude  des  vents  qui  se 
saccèdenl  dans  nos  pays^  et  de  démêler  les  forces  en  action  dans 
cette  variété. 

En  dehors  des  limites  changeantes  où  soufflent  les  alizés  et  les 
périodiques  des  deux  hémisphères,  les  zones  tempérées  sont  le 
siège  des  vents  variables.  L'Europe,  par  exemple,  est  entièrement 
soumise  ace  régime-là,  les  masses  d'air  s'écoulent  tantôt  dans  un 
sens,  tantôt  dans  un  autre;  parfois  un  seul  vent  règne  pendant 
des  semaines  entières;  parfois,  au  contraire,  deux  ou  trois  direc- 
tions difTérentes  se  succèdent  en  quelques  heures;  parfois  encore 
l'air  reste  calme,  et  la  plus  légère  brise  n'agite  pas  même  le  feuil- 
lage du  mobile  peuplier.  Aussi  Tinstrument  qui  montre  la  direc- 
tion du  vent  dans  nos  climats,  la  girouette,  est-il  depuis  longtemps 
le  symbole  léger  et  féminin  de  l'inconstance. 


516  LES    VENTS    VARIABLES. 

Cependant^  rinconstance  même  a  une  cause,  et  elle  est  souvent 
plus  apparente  que  réelle.  Les  vents  de  nos  climats^  qui  nous 
paraissent  si  capricieux  et  si  yariables^vontnous  laisser  apercevoir 
derrière  eux  les  règles  auxquelles  ils  obéissent. 

Nous  avons  vu,  dans  le  chapitre  P',  que  l'alizé  supérieur^  qui 
se  rend  de  Téquateur  au  pôle,  modifie  sa  direction  primitive  du 
sud  au  nord  pour  notre  hémisphère,  et  tourne  petit  à  petit  au  sud- 
ouest  à  mesure  qu'il  avance  sur  des  latitudes  plus  élevées.  Il  perd 
en  même  temps  de  sa  vitesse  et  de  sa  chaleur,  et  s'abaisse  peu  à 
peu.  Vers  le  30*"  degré,  il  est  déjà  descendu  presque  à  la  surface  du 
sol.  Aux  latitudes  de  la  France,  il  est  tout  à  fait  à  la  surface.  Ce 
vent  du  sud-ouest,  en  effet,  domine  dans  toute  l'Europe.  Ainsi,  au 
milieu  de  la  variété  des  vents,  nous  en  remarquons  déjà  un  qui 
est  régulier,  puisqu'il  n'est  autre  que  l'alizé  supérieur  descendu 
jusqu'ici,  et  qui  prend  la  plus  grande  place  dans  la  météorologie 
de  nos  climats. 

Nous  avons  vu,  dans  le  chapitre  ii,  que  le  grand  courant  océa- 
nique, le  Gulf-Stream,  aborde  les  côtes  de  l'Europe  dans  cette 
même  direction  du  sud-ouest.  L'air  circule  dans  le  même  sens  et 
augmente  encore  l'appoint  de  l'alizé  supérieur,  ou,  pour  mieux 
dire,  c'est  toujours  le  même  courant  équatorial,  aérien  et  mari- 
time, détourné  dans  le  sens  S.  0.  par  la  rotation  de  la  Terre. 

Pour  connaître  exactement  la  direction  du  vent,  on  compte  la 
proportion  du  temps  pendant  lequel  chaque  vent  a  soufflé,  en 
admettant  un  total  arbitraire  auquel  tout  est  rapporté.  Ainsi,  par 
exemple,  supposons  que  le  vent  du  sud-ouest  ait  soufflé  90  jours 
pendant  une  année  :  on  inscrira  qu'il  a  régné  à  lui  seul  pendant 
le  quart  du  temps.  Si  ce  temps  est  marqué  par  le  nombre  arbi- 
traire 1000,  on  inscrira  250  au  compte  du  sud-ouest  (en  suppo- 
sant qu'il  ait  soufflé  exactement  le  quart  du  temps,  c'est-à-dire, 
pour  une  année,  91  jours  7  heures).  On  inscrit  de  la  sorte  toutes 
les  directions  fournies  par  la  girouette  en  parties  proportionnel- 
les d'un  même  total,  et  l'on  a  de  la  sorte  un  tableau  comparatif 
qui  peut  donner  le  résultat  moyen  d'un  grand  nombre  d'an- 
nées. 

C'est  ainsi  qu'on  a  procédé  pour  l'Europe  entière  depuis  déjà 
bien  des  années.  Voyons  de  suite  le  résultat  général  de  toutes  les 
observations  faites.  Voici  un  petit  tableau  qui  résume  ces  obser- 
vations. Il  montre  clairement  la  prédominance  du  vent  du  S.  0. 
pour  l'ensemble  du  continent  européen,  et  même  pour  l'Amérique 
du  Nord. 


LE    VENT    DANS    NOS    CLIMATS.  517 

FRÉQUENCE  RELATIVE  DES  VENTS  : 

Direction     Force 
N.      N.  E.       E.      S.  E.      S.       S.  0.      0.      N.  0.        du  vent    da  vent 

moyen,      moyen. 

France 126  140   84   76  117  192  155  110  S.  88*  0.  133 

Angleterre 82  111   99   81  111  225  171  120  S.  66  0.  198 

Allemagne 84   98  119   87   97  185  198  131  S.  76  0.  177 

Danemark 65   98  100  129   92  198  ]6Î  156  S.  62  0.  170 

Suède 102  104   80  110  128  2J£  159  106  S.  50  0.  200 

Russie 99  191   84  130   98  143  166  192  N.  87  0.  167 

Amérique  du  Nord  96  116   49  108  123  197  101  'ilO  S.  86  0.  182 

On  voit  que  le  vent  dominant  est  le  sud-ouest.  En  additionnant 
les  nombres  inscrits^  dans  le  sens  horizontal^  on  forme  le  nombre 
1000  :  ainsi^  en  France^  le  vent  du  sud-ouest  souille  les  192  mil- 
lièmes parties  du  temps^  ou  les  19  centièmes,  c'est-à-dire  presque 
le  cinquième  du  temps.  La  proportion  est  plus  forte  encore  en 
Angleterre.  En  additionnant  Touest  et  le  sud^  on  voit  que  ce  quart 
de  la  rose  des  vents  fournit  à  lui  seul  près  de  la  moitié  des  vents 
régnants  :  46  centièmes  pour  la  France^  et  plus  de  la  moitié  pour 
TAngleterre  :  51  centièmes.  Les  observations  si  soignées^  faites 
depuis  1830  à  Bruxelles^  et  les  nombres  obtenus  sur  différents 
points  de  la  Belgique^  établissent  une  prédominance  analogue 
pour  cette  contrée.  On  obtient  comme  pour  la  France  46  centièmes 
pour  l'apport  d'entre  sud  et  ouest.  Le  vent  dominant  est  même 
exactement  S.  45®  0.  La  Russie  offre  une  variété  due  à  son  éloigne- 
ment  de  l'Océan. 

Ainsi;  nous  sommes  sous  Tinfluence  bénigne  du  courant  équa- 
torial.  MaiS;  si  l'alizé  de  retour  vient  jusqu'ici  et  va  même 
jusqu'au  pôle^  le  courant  polaire  inférieur^  qui  porte  l'air  froid  du 
nord  au  sud  et  forme  sous  les  tropiques  l'alizé  du  nord-est^  doit 
également  se  faire  sentir  dans  nos  contrées.  Il  faut  bien  qu'il  passe 
quelque  part  pour  aller  du  pôle  à  l'équateur^  et  si  l'air  qui  va  de 
l'équateur  au  pôle  ne  s'en  retournait  pas^  il  n^y  aurait  plus  d'atmo- 
sphère entre  les  tropiques.  Or^  examinons  un  instant  encore  le 
tableau  précédent  de  la  fréquence  relative  des  vents.  Le  maximum 
est  au  sud-ouest;  comme  il  est  souligné;  de  là  les  nombres  vont 
en  décroissant;  puis  remontent;  et  nous  offrent  un  second  maxi- 
mum au  vent  du  nord-est.  Voilà  notre  courant  polaire.  Le  vent  du 
nord-est  prend  les  14  centièmes  du  régime  des  vents  en  France; 
et  les  19  centièmes  en  Russie. 

11  existe  donc  dans  notre  hémisphère  deux  directions  générales 
de  vents.  Tantôt  c'est  le  courant  équatorial  qui  prédomine,  tantôt 
c'est  le  courant  polaire.  Le  premier  est  chaud  et  humidc;  le  second 


*18  LES    VENTS    VARIABLES. 

est  froid  et  sec.  Chacun  d'eux  a^  sur  les  productions  de  la  terre^ 
une  influence  contraire^  et  l'état  des  récoltes  dépend  en  grande 
partie  de  l'époque  et  de  la  continuité  de  leur  règne. 

Les  vents  de  S.  0.,  0.  et  S.  d'une  part,  ceux  de  N.  E.  et  N. 
d'autre  part,  constituent  les  vents  primitifs  généraux  auxquels 
nos  régions  sont  soumises.  Toutes  les  autres  directions  de  vent 
proviennent  de  ces  deux  courants,  par  les  causes  suivantes  : 

Si  les  deux  courants  soufflent  à  côté  l'un  de  l'autre,  occupant 
chacun  une  certaine  étendue,  comme  ils  coulent  dans  une  direction 
opposée,  on  doit  trouver  sur  la  limite  qui  les  sépare  des  tourbil- 
lons, des  remous  engendrés  par  l'action  des  deux  fleuves  d'air.  Ces 
remous  tourneront  dans  le  sens  N.  E.  à  S.  0.  à  la  tangente  du 
courant  polaire,  et  dans  le  sens  S.  0.  à  N.  E.  à  la  tangente  du 
courant  équatorial:  Comme  un  instant  de  réflexion  le  montre,  c'est 
là  un  simple  mouvement  de  rotation  horizontal  comme  celui  d'une 
meule.  Chaque  point  de  la  circonférence  de  cette  meule  d'air  aura 
sa  direction  particulière,  puisque  nous  supposons  que  cette  masse 
tourne  dans  son  ensemble.  Ce  sera  là  une  zone  de  vents  varia- 
bles qui  peut  d'ailleurs  changer  de  place  sous  l'influence  des  deux 
grands  courants  qui  lui  ont  donné  naissance,  et  qui  changent 
eux-mêmes  de  position,  de  largeur  et  d'intensité. 

Voilà  une  première  cause  de  changements  de  vents  qui  est  pour 
ainsi  dire  constante,  puisque  les  deux  courants  soufflent  sans 
cesse,  et  qui  doit  se  multiplier  sur  de  vastes  étendues.  Il  en  est 
une  seconde  non  moins  importante. 

Une  différence  de  température  existe  constamment  entre  les  di- 
verses régions  d'un  même  territoire.  Ici  ce  sont  des  eaux,  là  des 
terres;  ici  ce  sont  des  déserts,  là  des  forêts;  ici  ce  sont  des  plaines 
basses  chaudes,  là  des  plateaux  froids.  Ces  différences  de  tempé- 
rature modifient  nos  deux  courants  à  leur  passage.  Un  ciel  couvert 
favorise  la  marche  de  celui-ci,  arrête  la  marche  de  celui-là.  Ainsi 
des  vents  partiels  naissent,  comme  des  branches  latérales,  de  ces 
deux  grands  arbres  renversés. 

Une  troisième  cause  de  changement  s'ajoute  encore  aux  précé- 
dentes :  les  protubérances  du  relief  continental.  Les  courants  gé- 
néraux qui  passent  au-dessus  d'une  chaîne  de  montagnes  n'y  souf- 
flent point  avec  la  même  régularité  que  dans  la  plaine.  En  effet, 
les  vents  doivent  être  d'autant  plus  inégaux  dans  leurs  bouffées 
successives  que  la  surface  sur  laquelle  ils  glissent  est  moins  unie. 
La  même  nappe  aérienne,  qui  se  meut  au-dessus  des  mers  avec 
l'uniformité  d'un  fleuve  immense,  se  départ  de  son  allure  régu- 


LE    VENT    DANS    NOS    CLIMATS.  5*9 

Hère  dès  qu*elle  est  interrompue  dans  son  cours  par  les  inégalités 
du  sol.  Au  pied  des  grandes  montagnes  de  la  Suisse^  et  notam- 
ment aux  environs  de  Genève  où  le  relief  terrestre  est  déjà  très- 
accidenté^  les  alternatives  qui  se  produisent  dans  la  force  du  vent 
sont  telles  que  Tanémomètre  indique  parfois  une  variation  d'inten- 
sité du  simple  au  triple.  Dans  les  hautes  gorges  des  Alpes  il  arrive 
souvent^   même  aux  plus  violentes  tempêtes^  que  l'Atmosphère 
présente  par  intervalles  le  calme  le  plus  parfait.  Même  dans  les 
pays   £aiiblement    accidentés    et  dans    les  plaines   parsemées  de 
maisons  et  de  bosquets^  le  vent  ne  progresse  point  d*un  souffle 
^al  comme  Talizé  des  mers;  il  avance  par  une  succession  de 
bouffées  et  de  rafales^  dont  chacune  représente  une  victoire  du 
courant  atmosphérique  sur  un  obstacle  de  la  plaine.  Au  ras  du 
sol  le  vent  est  toujours  intermittent^  tandis  que  dans  les  hauteurs 
de  lair  il  marche  presque  toujours  d'un  mouvement  égal  et  ma- 
jestueux comme  le  courant  d'un  fleuve. 

Ainsi  des  lois  régissent  ces  détails  de  changement  aussi  bien 
que  le  mouvement  général  de  circulation.  Nous  pouvons  nous  de- 
mander maintenant  si  Ton  a  remarqué  une  loi  dans  le  sens  de  la 
succession  des  vents. 

Revenons  à  notre  première  cause  de  changement  signalée  tout  à 
rheure.  D'ordinaire^  tout  notre  hémisphère  est  partagé  en  vastes 
bandes  obliques  composées  de  masses  d'air  coulant  en  sens  in- 
verse^ les  unes  du  pôle^  les  autres  des  régions  équatoriales.  Ces 
bandes  se  déplacent  sur  la  rondeur  du  globe^  et  dans  le  même  es- 
pace^ c'est  tantôt  le  vent  polaire ,  tantôt  le  vent  tropical  qui  do- 
mine; mais  il  ne  manque  jamais  de  s'opérer  une  compensation 
entre  ces  courants  atmosphériques^  et  le  vent  neutralisé  ou  repoussé 
dans  une  partie  de  l'hémisphère  ne  tarde  pas  à  se  faire  sentir  sur 
un  autre  point.  Tant  que  la  lutte  existe  entre  les  deux  masses  d'air 
animées  de  mouvements  contraires^  les  vicissitudes  du  conflit  et 
la  prépondérance  graduelle  de  l'un  des  vents  ont  pour  résultat  de 
modifier  temporairement  la  marche  des  airs^  et  de  faire  tourner 
successivement  la  girouette  vers  les  divers  points  de  l'horizon  : 
c'est  de  la  rencontre  de  deux  vents  réguliers  que  provient  l'irrégu- 
larité apparente  de  tout  le  système  atmosphérique. 

Bien  que  la  lutte  ne  cesse  de  s'engager  tantôt  sur  un  points  tan- 
tôt sur  un  autre^  entre  les  deux  fleuves  aériens^  cependant  ils  ne 
sont  pas  égaux  en  force^  et  l'un  d'eux  finit  toujours  par  l'emporter 
après  une  période  plus  ou  moins  longue  de  résistance.  Ce  vent 
supérieur  en  impulsion  est  le  courant  de  retour  descendu  des  hau- 


520  LES    VENTS    VARIABLES. 

teurs  de  Tespace  pour  atteindre  le  niveau  du  sol  en  dehors  de  la 
zone  des  alizési^ 

Les  courants  atmosphériques  venus  de  Téquateur  s^infléchissent 
naturellement  vers  Test;  il  en  résulte  que^  dans  Thémisphère  du 
nord^  la  plupart  des  vents  soufflent  de  Touest. 

Depuis  des  siècles  déjà^  les  savants  avaient  constaté  que^  dans 
rhémisphère  septentrional^  la  succession  des  vents  s  accomplit 
d'une  manière  normale  dans  le  sens  du  sud-ouest  au  nord-est  par 
Touest  et  le  nord^  et  du  nord-est  au  sud-ouest  par  Test  et  le  sud  : 
c'est  un  mouvement  de  rotation  analogue  à  celui  que  le  soleil 
semble  décrire  dans  le  ciel^  lorsque^  après  s'être  levé  à  l'orient,  il 
se  dirige  vers  Toccident  en  développant  sa  vaste  courbe  autour  du 
zénith.  Aristote  avait  fait  cette  observation  il  y  a  plus  de  deux 
mille  ans  :  «  Lorsqu'un  vent  vient  à  cesser  pour  Êiire  place  à  un 
autre  vent  d'une  direction  voisine^  dit-il  dans  sa  Météorologie^  le 
changement  a  lieu  suivant  la  marche  du  soleil.  »  Depuis  l'époque 
du  grand  naturaliste  grec,  plusieurs  auteurs  que  Dove  a  pris  soin 
d'énumérer  ont  affirmé  de  nouveau  ce  fait  de  la  rotation  régulière 
des  vents,  qui  du  reste  était  de  temps  immémorial  parfaitement 
connu  des  marins.  Dove  le  premier  a  réuni  les  témoignages  épars 
qui  confirment  l'idée  populaire,  et  transforment  l'ancienne  hypo- 
thèse  en  certitude  scientifique.  Désormais,  il  est  devenu  tout  à  fait 
incontestable  que,  dans  l'hémisphère  du  nord,  les  vents  se  succè- 
dent le  plus  fréquemment  dans  l'ordre  régulier  suivant  : 

S.O.,  0.,  N.O.,  N.,  N.E.,  E.,  S.E.,  S.,  S.  0. 

Dans  l'hémisphère  méridional,  la  rotation  normale  des  courants 
aériens  s'accomplit  en  sens  inverse.  Ainsi,  dit  É.  Reclus,  dans 
chacun  des  hémisphères  opposés,  la  procession  des  vents  coïncide 
avec  la  marche  apparente  du  soleil,  qui,  pour  les  Européens,  dé- 
crit sa  course  journalière  au  sud  du  zénith,  et  pour  les  Australiens 
passe  au  nord  de  ce  même  point.  Tel  est  l'ordre  régulier  auquel 
Dove  a  donné  le  nom  de  loi  de  gyration,  mais  qui  a  gardé  le  nom 
de  ce  savant  lui-même. 

Le  directeur  de  TObservatoire  national  de  Belgique,  qui  a  dégagé  de  ses  nom* 
breuses  observations  la  marche  des  changements  de  direction,  conclut  que  \tA 
changements  dans  le  sens  direct  ou  du  mouvement  diurne  du  ciel  sont  plo» 
nombreux  que  les  changements  dans  le  sens  rétrograde  dans  le  rapport  de  508 
à  341. 

Les  rotations  complètes  directes  sont  beaucoup  plus  fréquentes  que  les  rota- 
tions rétrogrades  ;  on  compte  annuellement  19  des  premières  et  6  seulement  des 


LE    VENT    DANS    NOS    CLIMATS.  521 

secondes  :  le  rapport  est  donc  comme  3  à  1  environ.  La  différence  porte  presque 
entièrement  sur  le  printemps  et  Tété.  Pendant  cette  dernière  saison  surtout,  on 
n*a  compté  moyennement  qu'une  rotation  rétrograde  par  an,  tandis  qu'on  comp- 
tait 8  rotations  directes. 

En  réunissant  les  nombres  donnés  pour  Thiver  et  l'automne,  on  trouve  en  cinq 
années  40  rotations,  soit  directes,  soit  rétrogrades,  tandis  que  pour  le  printemps 
et  Tété,  on  en  a  compté  Sk,  nombre  plus  que  double  du  premier. 

Si  Ton  a  égard  à  la  durée  des  rotations,  on  trouve,  pour  les  valeurs  extrêmes, 
que  la  rotation  la  plus  longue  a  été  de  88  jours,  et  la  rotation  la  plus  courte  de 
1  heure  15  minutes. 

Il  est  à  remarquer  que  les  rotations  les  plus  lentes  ont  eu  lieu  pendant  les  mois 
de  septembre,  décembre  et  avril,  et  les  rotations  les  plus  rapides  pendant  les  mois 
de  juin,  juillet  et  août. 

Le  directeur  de  l'Observatoire  national  d'Angleterre,  Airy,  nous  montre,  dans 
une  table  sur  laquelle  il  a  relevé  les  rotations  annuelles  des  vents  observées,  que 
ce  nombre  varie  depuis  0  jusqu'à  24,  et  parait  soumis  à  une  période  septennale. 

J'ai  observé  dans  mes  voyages  aériens  une  déviation  gyratoire 
montrant  que  le  vent  ne  se  propage  pas  en  ligne  doite^  lorsqu'on 
envisage  une  grande  étendue^  mais  incline  dans  le  sens  que  la 
théorie  précédente  vient  d'indiquer. 

Immergé  dans  le  courant  atmosphérique  qui  l'emporte,  Taéro- 
naute  se  trouve  situé  dans  la  meilleure  condition  possible  pour 
connaître  la  direction  constante  du  courant,  comme  pour  en  me- 
surer la  vitesse.  J'ai  eu  soin,  dans  chaque  voyage,  de  tracer  exac- 
tement sur  la  carte  de  France  ou  d'Europe  la  projection  de  la  ligne 
aérienne  suivie  par  l'aérostat,  à  l'aide  de  points  de  repère  qu'on 
prend  avec  la  plus  grande  facilité  lorsque  le  ciel  est  pur,  et  qu'on 
peut  toujours  arriver  à  obtenir,  même  sous  un  ciel  nuageux,  soit 

en  profitant  des  éclaircies,  soit  en  descendant  de  temps  en  temps 
au-dessous  des  nuages. 

L*aéro8tat  marque  si  bien  la  direction  et  la  vitesse  absolue  du 
courant,  que  la  première  sensation  éprouvée  en  naviguant  dans 
les  airs  est  celle  d'une  immobilité  complète.  C'est  une  impression 
toute  particulière  et  toujours  surprenante  de  se  voir  voguer  avec  la 
vitesse  du  vent  et  de  ne  sentir  aucun  souffle  d'air,  pas  la  moindre 
brise  ni  le  plus  léger  mouvement,  même  lorsqu'on  se  trouve  emporté 
avec  furie  dans  l'espace  par  la  plus  violente  tempête.  Je  n'ai 
éprouvé  qu'une  seule  fois  une  bonne  brise,  le  1 3  avril  1 868,  pen- 
dant quelques  minutes;  je  l'attribue  à  ce  que  l'aérostat,  lancé  alors 
avec  une  vitesse  de  55  kilomètres  à  l'heure,  est  arrivé  dans  une 
région  où  l'air  se  déplaçait  moins  rapidement. 

Un  fait  capital  ressort  avec  évidence  du  tracé  de  mes  différentes 
lignes  aériennes.  Ces  routes  inclinent  les  unes  et  les  autres  dans 
le  même  sens,  en  vertu  d'une  déviation  gyratoire  générale. 


522  LES    VENTS    VARIABLES. 

Ainsi,  par  exemple,  le  23  juin  1867,  raérostat,  conduit  par  un  vent  du  nord, 
n!e  d*abord  dans  la  direction  du  sud,  puis  il  forme  vers  Touest  un  angle  léger 
avec  la  ligne  du  méridien  de  Paris  ;  cet  angle,  d'abord  très-faible,  puisque  le  ballon 
passe  à  Test  d'Orléans  en  traversant  le  48"  degré  de  latitude,  s'accuse  ensuite  de 
plus  en  plus.  En  traversant  le  47»  degré,  la  direction  devient  sud-sud-ouest.  En 
arrivant  au  (i6«,  elle  est  tout  à  fait  sud-ouest,  et  c'est  ainsi  que  nous  descendons, 
à  k  heures  20  minutes  du  matin,  à  Larochefoucault,  près  Angoulème.  Étant  partis 
de  Paris  la  veille  à  k  heures  45  minutes,  nous  avions  parcouru  480  kilomètres  en 
1 1  heures  35  minutes,  avec  des  vitesses  croissantes. 

Ce  mouvement  de  gyration  des  couches  atmosphériques,  accusé  par  ce  voyage, 
s'est  manifesté  d'une  manière  analogue  en  différentes  traversées.  Le  18  juin,  nous 
partons  sous  un  vent  est-nord-est,  et  voguant  d'abord  ouest-sud-ouest  nous  pas- 
sons au  zénith  de  Versailles.  Coupant  l'angle  de  la  forêt  de  Rambouillet  après  avoir 
traversé  l'étang  de  Saint-Hubert,  nous  allons  jeter  l'ancre  à  Villemeuz,  au  sud-est 
de  Dreux.  Remorqués  à  ballon  captif  jusqu'à  cette  ville,  nous  nous  élevons  de  nou- 
veau pendant  la  nuit,  et  dès  lors  nous  voguons  tout  à  fait  vers  l'ouest.  Du  1«  au 
2°  degré  de  longitude,  la  rotation  continue  de  s'accentuer.  Nous  passons  sur  Yer- 
neuil  et  Laigle  et  allons  descendre  à  Gacé  (Orne),  conduits  dans  la  direction  ouest 
inclinée  déjà  vers  le  nord. 

Dans  la  nuit  du  9  au  10  juin,  après  être  venus  le  soir  de  Paris  en  inclinant  vers 
le  sud  et  nous  être  arrêtés  à  la  lisière  de  la  forêt  de  Fontainebleau,  à  Barbizon, 
nous  remontons  le  matin  dans  l'atmosphère,  et  suivant  une  courbe  qui  s'est  de  plus 
en  plus  accentuée  pendant  notre  escale,  malgré  l'état  de  calme  de  l'atmosphère, 
nous  allons  tourner  au  sud-ouest  et  descendre  près  de  Lamothe-Beuvron,  au  sud 
d'Orléans. 

Le  15  avril  1868,  parti  du  Conservatoire,  l'aérostat  vogue  d'abord  vers  le 
sud-sud-ouest,  passe  au  zénith  de  l'Observatoire,  laisse  à  l'ouest  Bourg-la-Rcine 
et  Lonjumeau  et  passe  sur  Arpajon  et  Ëtampes.  Nous  suivons  sensiblement  la  ligne 
du  chemin  de  fer  d'Orléans,  en  laissant  à  noire  droite  Angerville,  Arthenay,  Che- 
vilJy  ;  puis,  traversant  la  forêt  d'Orléans,  nous  arrivons  bientôt  sur  la  Loire,  en 
tournant  de  plus  en  plus  vers  le  sud-ouest.  Après  avoir  laissé  Orléans  à  gauche  de 
notre  route,  nous  suivons  le  cours  de  la  Loire  pour  descendre  à  Beaugency,  ayant 
de  la  sorte  constamment  dessiné  un  arc  de  cercle  nous  emportant  vers  le  sud-ouest. 

Ces  observations  correspondent-elles  à  la  loi  de  giration  des  vents  signalés  par 
Dove?  C'est  là,  je  crois,  un  seul  et  même  fait. 

La  direction  actuelle  d'un  vent  est  son  caractère  le  plus  appa- 
rent et  le  plus  facile  à  observer.  Pour  la  déterminer,  on  suppose 
l'horizon  partagé  en  quatre  arcs  égaux  par  deux  diamètres  perpen- 
diculaires entre  eux,  dont  l'un  est  dirigé  du  sud  au  nord,  l'autre 
de  l'est  à  l'ouest.  Les  points  oii  ces  diamètres  coupent  l'horizon 
sont  les  quatre  points  cardinaux.  Mais  ces  points  seraient  insuffi- 
sants^ car  le  vent  peut  prendre  une  foule  de  directions  intermé 
diaires.  On  indique  ces  directions  par  de  nouveaux  diamètres  qui 
partagent  Thorizon  en  seize  parties  égales,  et  l'on  a  ainsi,  sauf  des 
différences  négligeables,  l'indication  de  toutes  les  aires  du  vent. 
La  figure  qui  représente  ces  divisions,  et  que  nous  donnons  ci- 
contre,  est  connue  sous  le  nom  de  Rose  des  vents.  A  peine  est  il 
besoin  de  rappeler  que  l'aire  du  vent  s'exprime  toujours  par  le 


VENT    DANS    NOS    CLIMATS.  5*8 

point  d'où  il  vient,  et  jamais  par  celui  vers  lequel  il  souFFle;  ainsi 
vent  d'est  veut  dire  vent  qui  vient  de  l'est;  vent  du  nord,  vent 
qui  pousse  au  sud,  etc. 

Lorsqu'on  sait  s'orienter  et  qu'on  peut  trouver  autour  de  soi 
quelques  objets  susceptibles  d'être  impressionnés  par  les  mouve- 
ments de  l'air,  il  est  aisé  de  reconnaître  la  direction  du  vent; 
mais  on  a  souvent  recours  à  un  instrument,  le  plus  ancien  sans 
doute  de  tous  ceux  qui  servent  aux  observations  météorologiques. 


ng.  147. —  Rose  des 


à  la  girouette.  Ce  simple  appareil  consiste  en  une  feuille  de  métal, 
ordinairement  de  fer-blanc  ou  de  zinc,  découpée  d'une  façon  plus 
ou  moins  éléj^ante,  et  mobile  sur  une  tige  à  laquelle  est  Ûxée 
une  croix  horizontale,  dont  les  bras  portent  à  leurs  extrémités 
les  lettres  N,  S,  0,  E.  La  girouette  se  place  sur  la  partie  la  plus 
élevée  des  édifices.  Autrefois  elle  était  le  complément  obligé, 
Don-Beulemeot  des  palais  et  des  châteaux,  mais  même  des 
plus  modestes  maisons  dont  les  façades  à  pignons  semblaient 
Eûtes  tout  exprès  pour  la  recevoir. 


524  LES    VENTS  VARIABLES. 

On  a  toujours  parlé  du  temps,  dit  à  ce  propos  A.  Laugel,  si  Ton  n'a  pas  toujours 
parlé  de  la  météorologie,  et,  bien  que  le  nom  soit  récent,  je  suis  tenté  de  croire  que 
nos  aïeux  avaient  plus  que  nous  souci  de  ce  qu*il  représente.  En  faut-il  donner  une 
preuve?  On  voit  bâtir  aujourd'hui  nombre  de  belles  maisons,  de  châteaux,  où 
Tarchitecte  a  oublié  la  girouette.  Jadis,  dessinée  avec  goût,  de  formes  originales, 
elle  ornait  toujours  les  toits  des  maisons.  Il  y  a  quelque  chose  de  poétique  dans 
cet  emblème  du  changement  et  de  la  fixité  réunis  dans  un  seul  objet.  N'est-ce 
pas  l'image  de  notre  pauvre  vie  de  tant  d'efforts,  de  troubles,  de  luttes  sur  un 
point  étroit  où  l'on  naît,  et  où  il  faut  mourir?  La  girouette  domine  la  maison; 
elle  marque  fidèlement  toutes  les  incertitudes,  toutes  les  tempêtes  du  ciel;  au- 
dessous  s'agitent  toutes  les  passions  humaines.  Elle  grince  encore  à  demi  usée, 
au-dessus  des  vieilles  demeures  désertes  que  plus  rien  n'anime  au  dedans,  et  ses 
brusques  mouvements  forment  un  contraste  lugubre  avec  le  calme  et  le  silence 
que  la  mort  et  l'oubli  ont  laissés  derrière  eux. 

Exposée  aux  intempéries,  elle  se  rouille  et  se  détériore,  devient 
paresseuse,  n*obéit  plus  aux  impulsions  du  vent.  Il  arrive  aussi 
que  sa  tige  se  déjette,  et  alors,  déplacée  de  sa  position  d'équilibre^ 
la  girouette  retombe  toujours  du  même  côté.  Ses  indications  ne 
sont  valables  que  si  elle  est  vérifiée  de  temps  en  temps,  et  placée 
à  une  hauteur  qui  la  mette  à  Tabri  des  déviations  de  vent  causées 
par  les  obstacles  inférieurs.  Il  n'est  pas  rare  que  T Atmosphère  soit 
parcourue  par  plusieurs  courants  superposés  et  entre-croisés.  Dans 
ce  cas,  le  courant  principal,  celui  qui,  si  Ton  peut  dire,  gouverne 
le  temps,  est  en  général  placé  à  une  grande  hauteur,  quand  même 
il  n*est  pas  le  plus  élevé  de  tous,  et  c*est  la  marche  des  nuages 
qui  le  fait  connaître.  Là  est  le  meilleur  et  le  plus  sûr  indice  de 
Taire  du  vent. 

La  masse  ou  la  densité  de  l'air  ne  variant  que  dans  des  limites 
très-restreintes,  la  force  du  vent  dépend  presque  entièrement  de 
sa  vitesse,  et  croît  comme  le  carré  de  celle-ci.  Les  termes  «  force 
du  vent  »  et  t<  vitesse  du  vent  »  sont  donc  presque  identiques. 
Pour  mesurer  cette  vitesse,  on  se  sert  d'appareils  désignés  sous  le 
nom  à' anémomhtres . 


L'un  des  plus  utilisés  dans  les  observatoires  est  celui  dont  l'invention  est  due  au 
docteur  Robinson,  de  l'Observatoire  d'Armagh  (Irlande).  Cet  instrument  se  com- 
pose d'un  axe  vertical,  supportant  quatre  rayons  horizontaux  de  même  longueur, 
croisés  à  angles  droits  et  à  l'extrémité  desquels  quatre  demi-sphères  creutes  sont 
soudées  de  manière  que  le  grand  cercle  qui  termine  chacune  d'elles  soit  toujours 
dans  un  plan  vertical,  et  que  la  partie  concave  de  Tune  quelconque  regarde  li 
partie  convexe  suivante. 

Un  instant  de  réflexion  sufGt  pour  montrer  que  le  vent  rencontre  toujours  deux 
demi*sphère8  concaves  et  deux  autres  convexes.  Comme  il  a  plus  d'action  sur  les 
premières  que  sur  les  secondes,  il  imprime  à  tout  le  système  un  mouvement  de 
rotation,  et  le  nombre  des  tours  du  moulinet  est  toujours  proportionnel  à  la  vi- 
tesse du  vent;  le  nombre  trois  représente  assez  exactement  le  rapport  qui  existe 


LE    VENT    DANS    NOS    CLIMATS.  545 

entre  Tun  et  l*auire.  Ainsi,  en  mesurant  la  circonférence  du  cercle  que  décrit  le 
centre  d^ne  des  demi-sphères,  et  en  multipliant  cetle  longueur  par  trois,  on  a  le 
chemin  parcouru  par  le  vent  pour  chaque  révolution  du  moulinet. 

A  l*Observatoire  de  Paris^  dont  je  reproduis  ici  la  terrasse  su- 
périeure, Tinstallation  météorologique,  opérée  d*abord  par  les  soins 
d*Arago,  puis  complétée  il  y  a  quelques  années  par  M.  Marié- 
DaTV,  se  compose  des  divers  instruments  que  nous  avons  décrits  sé- 
parément pour  la  plupart.  Le  vent  inférieur  montre  sa  direction  par 
la  girouette,  assez  massive  et  découpée  en  forme  de  queue  de  co- 
mète, la  vitesse  est  donnée  par  Vanémomitre  de  Robinson  (voir  la 
page  suivante).  Le  vent  supérieur  est  donné  par  la  direction  des 
nuages,  que  Ton  observe  soit  directement,  soit  plus  exactement  dans 
un  miroir  sur  lequel  les  directions  sont  gravées.  On  voit  sur  le  pre- 
mier plan  un  mât  d*où  descendent  deux  fils  électriques  :  c*est  le 
support  d'un  thermomètre  électrique,  placé  à  5  mètres  (c'est-à-dire 
à  33  mètres  au-dessus  du  sol),  dont  les  indications  sont  transmises 
à  l'étage  inférieur;  ce  sont  les  températures  de  Vair.  Cette  même 
température  de  l'air  est  également  donnée  par  un  thermomètre 
placé  au  nord  de  la  salle  méridienne  sous  un  triple  cône  de  métal^ 
et  que  le  dessinateur  a  supposé  sur  la  terrasse,  ainsi  que  ceux  du 
jardin,  enregistrant  les  maxima  et  les  minima.  On  voit  près  de  la 
coupole  un  ancien  pluviomètre,  remplacé  aujourd'hui  par  le  toit 
conique  de  la  petite  construction  circulaire  du  premier  plan,  dont 
l'intérieur  est  en  forme  d'entonnoir  et  recueille  Teau  tombée.  — 
Le  baromètre  Fortin  se  voit  à  travers  une  fenêtre. 

Au  nouvel  Observatoire  météorologique  de  Montsouris,  avec  le- 
quel nous  avons  déjà  fait  connaissance,  et  sur  lequel  nous  nous 
étendrons  spécialement  plus  loin,  la  girouette  est  une  plaque  car- 
rée de  fer-blanc,  dont  on  observe  le  mouvement  avec  la  plus 
grande  facilité  dans  la  cour  intérieui'e  vitrée,  à  l'aide  d'un  miroir 
orienté.  L'anémomètre  élevé  sur  un  poteau  de  20  mètres  transmet 
automatiquement  ses  indications  par  un  circuit  électrique. 

Il  est  intéressant  pour  nous  d'avoir  pris,  comme  nous  venons 
de  le  faire,  une  idée  exacte  générale  de  la  distribution  du  vent  dans 
nos  climats.  Mais  il  le  serait  davantage  encore  de  pouvoir  nous 
représenter  le  fonctionnement  du  vent  selon  les  différents  mois  de 
Tannée,  selon  les  saisons,  pour  les  principaux  points  de  l'Europe. 
Ainsi,  par  exemple,  nous  ne  pouvons  glisser  sur  ce  sujet  sans 
profiter  de  toutes  les  observations  météorologiques  faites  à  Paris 
pour  nous  rendre  compte  de  la  manière  dont  s'y  comporte  le  vent^ 
et  connaître  le  régime  des  vents  sur  ce  point  principal  de  la 


526  LES    VENTS    VARIABLES. 

France.  Il  faut  aussi  que  nous  puissions  voir  à  peu  près  quelles 
influences  dominent  sur  la  France  entière^  et  aussi  sur  les  centres 
principaux^  sur  les  villes  capitales  des  autres  nations  de  TEurope. 
C*est  ce  que  nous  allons  essayer^  en  mettant  à  profit  tous  les  docu- 
ments météorologiques  que  des  observateurs  dévoués  à  la  science 
et  infatigables  ont  réunis  pour  plusieurs  points  spéciaux. 

Commençons  d'abord  par  Paris. 

L'Observatoire  de  Paris,  fondé  il  y  a  juste  deux  siècles  par 
TAcadémie  des  sciences,  Colbert  et  Louis  XIV,  a  inscrit  dès  le 
commencement  à  son  programme  Fétude  des  phénomènes  atmo- 
sphériques comme  étant  le  complément  indispensable  de  celle  des 
phénomènes  célestes.  Nous  avons  vu  (p.  36)  que  le  baromètre 
avait  été  inventé  en  1643,  et  (p.  228)  que  le  thermomètre  lavait 
été  vers  1 650.  Dès  son  entrée  à  l'établissement,  en  1 670,  Cassini  I" 
organisa  l'observation  quotidienne  de  ces  deux  instruments  fon- 
damentaux; celle  du  vent  et  de  la  pluie  vint  ensuite.  Nous  avons 
ainsi  à  Paris  une  série  respectable  de  près  de  deux  siècles  d'ob- 
servations météorologiques,  qui  sont  devenues  de  plus  en  plus 
précises,  avec  les  années  et  avec  la  discussion  critique,  sans  la- 
quelle la  science  n'existe  pas. 

Nous  avons  vu  dans  le  Livre  précédent  quelles  sont  les  moyen- 
nes de  température,  mensuelles  et  diurnes,  qui  ont  été  conclues 
de  ces  observations  régulières.  On  a  pu  de  même  arriver  à  com- 
parer chaque  année  les  mêmes  mois  entre  eux,  quant  aux  vents 
enregistrés,  et  voir  ainsi  quelles  sont  les  directions  du  vent  les 
plus  fœquentes  en  janvier,  de  même  en  février,  et  ainsi  de  suite 
pour  chaque  mois.  En  faisant  la  moyenne  de  soixante  ans  d'ob- 
servations (1806-1866),  on  arrive  aux  divers  résultats  suivants. 

Cette  longue  série  d'observations  régulières  nous  donne  d'abord 
les  chiffres  que  voici  pour  la  moyenne  annuelle  des  huit  vents  prin= 
cipaux  à  Paris  : 

REPARTITION  ANNUELLE   DES  VENTS  A  PARIS. 

(Proportion  sur  10000  vents.) 

Nord 1 039 

Nord-Ouest 108% 

Ouest 1788 

Sud-Ouest 1935 

Sud 1476 

Sud-Est 799 

Est 69% 

Nord-Est 1191 

On  voit  combien  le  sud-ouest  et  Touest  dominent  tous  les  autres. 


LE    VENT    DANS    NOS    CLIMATS. 


5S9 


Pour  mieux  saisir  les  directioas  de  vents  représentées  par  ces 
nombres^  on  les  traduit  en  figures  géométriques.  A  partir  d*un 
point  central^  on  élève  des  lignes  droites  dans  la  direction  des 
points  cardinaux  N*  E.  S.  et  0.^  et  des  rhumbs  intermédiaires 
NE.^  SE.^  SO.  et  NO.;  puis  on  marque  sur  ces  droites  une  longueur 
proportionnelle  au  nombre  de  fois  qu^a  soufflé  le  vent  correspon- 
dant; on  les  termine  à  cette  longueur^  et  Ton  réunit  toutes  ces 
extrémités  par  une  courbe  continue. 

Si^  par  exemple^  le  vent  du  nord  soufflait  toute  Tannée  au  dé- 
triment des  autres^  la  figure  serait  toute  en  hauteur  et  ressemble- 


mïE 


EM 


OSO 


sso 

Fig.  149.  —  Rose  moyenne  annuelle  des  vents  à  Paris. 

rait  à  la  lettre  A,  laissant  à  peine  de  place  pour  les  autres  vents, 
rares  dans  notre  hypothèse.  Si,  au  contraire,  c'était  le  vent  du  sud 
qui  prédominât  uniquement,  la  figure  ressemblerait  à  la  lettre  Y. 
Si  les  vents  soufflaient  également  de  toutes  les  directions,  la  figure 
prendrait  la  forme  d'un  cercle.  On  comprend  facilement  ce  mode 
de  représentation.  —  Au  lieu  de  tirer  les  lignes  dans  la  direction 
du  vent,  on  peut  les  tirer  sous  le  vent,  c'est-à-dire  dans  la  direc- 
tion opposée.  La  figure  prend  alors  une  forme  symétriquement 
contraire.  Les  deux  modes  sont  bons  :  le  premier  est  plus  direct; 
le  second  représente  l'effet  du  vent,  par  exemple,  sur  une  flamme* 
J'emploierai  le  premier  ici. —  Pour  obtenir  le  second,  on  n'aurait 
qu'à  retourner  le  livre  le  haut  en  bas,  mettant  le  S.  en  haut  et  l'O. 
à  droite» 

34 


53a 


LES    VENTS    VARIABLES. 


La  courbe  précédente  représente  Tétat  général  du  vent  à  Paris, 


S.0 


Fig.  150.  —Rose  moyenne  des  vents d*hi ver  à  Paris. 

d'après  une  moyenne  de   soixante  ans.  On  voit^  dès  le  premier 


2LtJZ9 


Fig.  151.  —  Rose  moyenne  des  vents  de  printemps  à  Paris. 


coup  d  œil  ^combien  la  figure  a  d  ampleur  vers  le  S.O.,  VO.  el  k  S  , 


RÉGIME    DBS    VENTS    A    PARIS. 


531 


ampleur  correspondant  aux  nombres  du  premier  des  trois  petits 

tableaux  précédents.  N 

^0 


JAax237% 


SE 


Fig.  152.  —  Rose  moyenne  des  vents  d*été  i  Paris 

Cette  même  série  de  soixante  années   d'observations  quoti- 


SO 


Fig.  153.  —  Rose  moyenne  des  vents  d*atttomno  à  Paris, 

diennes  régulières  nous  donne  les  chiffres  suivants  pour  la  direc< 
lion  dominante  des  vents  suivant  les  saisons. 


532  LES    VENTS    VARIABLES. 


REPARTITION   DES  VENTS  A   PARIS  PAR  SAISONS. 

(Proportion  sur  10000  vents  par  saison.) 

N.       N.O.      0.       S.O.        S.      S.B.        B.      N.B. 

Hiver 962  955  1599  1917  1725  1034  676  1132 

Printemps 1343  1078  1542  1637  1312  729  792  1567 

Été 1055  1327  2394  2103  1070  501  635  1015 

Automne 791  971  1586  2083  1809  940  775  1045 

On  voit  qu*en  hiver  les  vents  les  plus  fréquents  sont  ceux  du 
S.  0.  et  du  S.;  qu*au  printemps,  ce  sont  ceux  du  S.  0.  et  ceux  du  N,  E. 
(courant  polaire)  ;  qu  en  été,  ce  sont  les  vents  d'O.  ;  et  qu*en  au- 
tomne, ce  sont  le  S.  0.  et  le  S.  qui  dominent. 

En  examinant  chaque  mois  séparément,  nous  constatons  la 
répartition  suivante  : 

RÉGIME  MENSUEL  DES  VENTS  A  PARIS. 

(Proportion  sur  10  000  vents  par  mois.) 

E.        N.O.      0.        S.O.        s.      S.E. 

Janvier 115  95  155  176  158  110 

Février lOi  102  175  171  193  100 

Mars 123  100  172  172  123  64 

Avril 153  118  141  136  141  71 

Mai  127  105  n9  182  131  84 

Juin 131  130  211  200  93  59 

Juillet 97  144  257  210  106  49 

Août 89  124  249  220  122  43 

Septembre 99  98  150  203  162  73 

Octobre 77  102  160  187  198  105 

Novembre 62  91  165  236  182  103 

Décembre 70  90  151  226  168  100   73  122 

C'est  là  le  résultat  de  près  de  cent  mille  observations.  Le  vent 
dominant  à  Paris  est  exactement  0.  35^  S.  Cette  direction  est  la 
plus  fréquente  et  la  plus  forte  en  moyenne. 

Si^  au  lieu  de  réunir  chaque  point  à  son  voisin  par  une  ligne 
droite,  on  suppose,  avec  Haeghens,  que  les  vents  intermédiaires 
sont  proportionnels  aux  vents  observés,  on  trace  une  courbe  réu- 
nissant, sans  former  d'angles,  toutes  les  observations  faites.  Dans 
la  nature  il  n  y  a  pas  de  sauts  brusques.  C'est  en  tenant  compte 
des  points  intermédiaires  qu'ont  été  tracées  les  quatre  roses  pré- 
cédentes pour  chaque  saison,  construites  d'après  les  nombres  du 
petit  tableau  des  vents  distribués  par  saisons. 

En  prenant  séparément  les  nombres  du  dernier  tableau  (r^me 
mensuel),   et  en  por^nt  autour  d'un  centre  des  longueurs  en 


E. 

N.E. 

6S 

123 

62 

93 

66 

180 

86 

154 

86 

136 

53 

123 

46 

91 

62 

91 

87 

128 

78 

93 

68 

93 

RÉGIME    DES    VENTS    A    PARIS.  533 

millimèlres  proportionnelles  h  la  fréquence  relative  des  différents 
vents  (1""  pour  1 0),  j'ai  tracé  les  douze  roses  de  la  figure  1 54  (page 
suivante)  qui  représentent  exactement  la  moyenne  des  vents  pour 
chaque  mois  de  Tannée  à  l'Observatoire  de  Paris,  d'après  soixante 
ans  d'observations. 

L'Observatoire  météorologique  spécial  établi  au  parc  de  Mont- 
souris  trace  lui-même  ces  courbes  curieuses  de  la  marclie  des  vents, 
comme  celles  du  thermomètre,  du  baromètre,  etc.  C'est  là  un  com- 
plément précieux  pour  toute  publication  météorologique,  et  déjà  l'Ob- 
servatoire de  Bruxelles  et  les  comparaisons  de  Glaisher  en  avaient 
donné  l'exemple,  sans  oublier  les  travaux  personnels  de  Lalanne, 
qui  le  premier  a  traduit  la  météorologie  en  figures  géométriques 
parlantes.  Je  choisis  dans  les  bulletins  de  Moutsouris  une  année 
entière  de  roses  mensuelles  (fig.  155).  En  comparant  chaque  mois 
à  ceux  de  la  figure  précédente,  on  voit  que  le  régime  des  vents  est 
loin  d'être  identique  chaque  année;  les  mois  s'écartent  plus  ou 
moins  de  la  moyenne  générale,  et  cet  écart  dans  le  régime  des 
vents  est  le  premier  caractère  distinctif  de  chaque  année,  au  point 
de  vue  de  la  température  comme  sous  celui  des  pluies,  c'est-à- 
dire  pour  toute  climatologie.  Les  courbes  ont  été  tracées,  comme 
on  le  voit,  sans  tenir  compte  des  vents  intermédiaires. 

Tel  est  le  régime  des  vents  à  Paris.  Si  nous  considérons  la 
France  dans  son  ensemble,  nous  constatons  que  le  S.  0.  domine 
dans  le  nord,  le  nord-est  et  l'ouest,  région  que  l'on  peut  appeler 
Atlantique,  et  qu'il  s'abaisse  vers  la  région  méditerranéenne,  si  bien 
qu'à  Marseille,  par  exemple,  il  souffle  presque  constamment  du 
N.  0.  et  que  dans  presque  tout  le  nord  de  la  France  le  vent  N. 
est  dominant.  Cette  inflexion  est  due,  en  partie  au  relief  des 
terres,  en  partie  surtout  à  l'aspiration  des  déserts  brûlants 
d'Afrique. 

La  rose  mensuelle  des  vents  à  Marseille  est  très-curieuse,  en 
ce  sens  qu'elle  est  pour  ainsi  dire  constamment  représentée  par  un 
trait  orienté  du  N.  0.  au  S.  E.  :  c'est  le  mistral  (en  patois  pro- 
vençal magisiraouy  maître  vent),  si  connu  sur  le  littoral  français 
de  la  Méditerranée.  A  Toulon,  l'O.  domine  de  mai  à  septembre, 
TE.  d'octobre  à  janvier.  A  Lisbonne,  le  N.  et  le  N.N.O.  dominent 
toute  Tannée,  alternant  avec  le  S.  0.  Madrid,  fortuitement  in- 
fluencée par  le  relief  du  sol  et  par  les  découpures  de  l'Espagne^ 
est  très- variable  :  sa  girouette  tourne  à  tous  les  vents. 

Les  Tents  du  N.  soufflent  presque  constamment  en  été  sur  Tarchipel  Grec,  et 


534 


LES    VENTS    VARIABLES. 


sont  connus  depuis  longtemps  sous  le  nom  de  vents  itésiens.  Ils  commencent  après 
le  solstice  d'été  et  durent  quelquefois  jusqu'à  la  fin  de  Tautomne.  Ils  sont  inter- 
rompus surtout  vers  Tépoque  des  solstices,  c'est-à-dire  des  jours  les  plus  longs  et 
des  jours  les  plus  courts,  par  des  vents  de  S.  E.  et  de  S  .0.  qui  soufflent  avec  une 


Janvier 


FévTncp 


JoiUet 


190 


Août 


Septcmlyre 


QcioVro 


Kovembre 

NO        N 


£      0 


NE 


itm^er 


Hêmmu*- mtytn. 
«fJMvW  lu. 


Fig.  154. 


grande  force  ;  en  hiver  cepenaani  jes  coups  de  vents  de  N.  sont  encore  plus  à  crain- 
dre et  sont  souvent  accompagnés  de  neige  ou  de  grêle.  Les  vents  étésiens  acquiè- 
rent quelquefois  en  été  une  violence  extraordinaire,  et,  bien  qu'ils  soient  utiles  aux 
navigateurs,  ils  ne  laissent  pas  d'être  parfois  pernicieux,  froids  et  chargeant  Vho- 


RÉGIME    DES    VENTS    EN    FRANGE. 


535 


rizon  dMpaisses  Tapeurs.  Us  nuisent  quelquefois  beaucoup  k  la  végétation,  et  à 
peine  ont-ils  soufflé  quelques  heures,  que  les  sommets  des  montagnes  d* Albanie  et 
de  Grèce  se  couvrent  de  neige. 
Remontons-nous  vers  le  nord-est,  la  tendance  des  vents  de  N.  k  dominer  devient 


JuiRet 


Août     IT 


s.o       * 


s 


N    N.8 


Septembre  0    ^v 


Novembre  vo 


Décembre     Tf      y.u 
V.0 


Eté  (le 
UGd 


HHtctcIé 
1869-70 


p  lii&tQUM 

^       àtim 


Kg.  155. 

de  plus  en  plus  marquée  ;  pendant  la  plus  grande  partie  de  Tannée,  le  N.  et  le 
N.B.  régnent  à  Gonstantinople. 

Bercés  sur  la  Méditerranée,  les  Grecs  avaient  étudié  et  décrit  les  diverses  di- 
rections du  vent  qui  enflait  leurs  voiles.  Tout  d*abord,  ils  n'en  distinguaient  que 


536 


LES    VENTS    VARIABLES. 


deui;  Ifl  nord,  Boréta,  et  le  sud,  Noloi.  Cette  distinction,  biaiit^  insuffinDle,  (ut 
rapidement  complétée  parle  Tent  d'ouest,  ZtrpAira*,  etpnrle  vent  d'est,  Eiitw,  Du 
tempB  d'Homère,  ils  avaient  même  déjà  ajouté  les  inlermédiaires  :  le  N.  E.  ou 
Borias-Euros,  le  S.  E.  ou  Notos-Apbeliotes,  )e  S.  0.  ou  FArgestes-Nolos,  et  le 
N.  0.  ou  Zephiros-Boréas.  On  peut  même  remarquer  dans  Homère  que  le  leet 
d'ouest,  le  Zophiros,  est  représenté  avec  ses  caractères  Téritables;  ce  n'est  poiot 
le  vent  léger  et  sans  force  qui  joue  et  Tolàtre  au  printemps  arec  Flore  daes  les 
compositions  galantes  du  siècle  de  Louis  XV  :  c'est  le  violent  zéphire,  le  reot  lu 


Fig.  166.  —  Carte  des  venU  domiotals  en  France. 


soufOe  pernicieux,  celui  auquel  les  autres  ne  résistent  pas  ;  c'est  le  zéphire  id  sif- 
flement aigu  qui  pousse  devant  lui  la  tempête  et  soulève  les  flots.  Or  tels  tout 
encore  les  caractères  de  notre  vent  d'ouest  ou  zéphire  français,  vent  domioinl  de 
l'Europe.  Il  y  a  longtemps  qu'Auguste  lui  élevait  un  temple  dans  les  environs  de 
Narbonne,  pour  l'engager  à  lui  soufller  moins  fort  dans  les  oreilles.  Sur  les  cAIe* 
de  Bretagne,  ce  vent  désaslreui  rase  la  tête  de  tous  les  arbres  <i  ta  hauteur  des 
abris.  Tous  les  pommiers  de  Normandie  ont  le  tronc  penché  du  c6té  oppocé  1  b 
mer  par  la  violence  et  la  persistance  de  ce  vent.  On  voit  le  même  effet  sur  la  câti 
d'Ingouville  au-dessus  du  Havre,  et  avec  un  peu  d'attention,  [n^que  tout  le  loog 
de  nos  magniOquea  rivages. 


RÉGIME    DES    VENTS    EN    FRANGE.  537 

Tel  est  Tensemble  du  régime  des  vents  dans  nos  contrées.  C'est 
en  somme  le  courant  équatorial  qui  domine  ou  la  direction  S.  0. 
Le  courant  polaire^  ou  la  direction  N.  E.^  vient  ensuite.  En  glis- 
sant Tun  contre  lautre  ou  Tun  sur  Tautre^  ces  deux  courants 
généraux  produisent  des  directions  différentes^  amenées  d'ailleurs 
aussi  par  les  conditions  locales  et  par  des  phénomènes  atmosphé- 
riques dont  nous  parlerons  plus  loin.  Si  nous  dressons  la  rose 
mensuelle  du  régime  des  vents  à  Londres^  nous  constatons  la 
domination  du  N.  0.  sous  une  forme  plus  marquée  encore  qu  a 
Paris.  Le  relevé  des  observations  faites  pendant  vingt  années  consé- 
cutives (1840-1 860)  à  l'Observatoire  deGreenwich^  que  je  viens  de 
recevoir  de  mon  célèbre  correspondant^  M.  Glaisher^  directeur  du 
service  météorologique  de  cet  Observatoire^  donne  les  moyennes 
suivantes  pour  la  fréquence  relative  de  chaque  vent  : 

Le  vent  du  N.  souffle  en  moyenne  pendant  41  jours. 

—  N.E 4S  — 

—  E 22  — 

—  S.E 20  — 

—  S 3k  — 

—  S.0 104  — 

—  0 38  — 

—  N.0 24  — 

Jours  de  calme 34  — 

(Koy.  la  fig.  157.)  365 

La  rose  des  vents  de  Bruxelles  conduit  au  même  résultat  (voy.  la 
fig.  1 58)^  et  déjà  nous  avons  vu  la  domination  du  courant  équato- 
rial par  lensemble  des  observations  faites  sur  TEurope  entière. 

A  Berlin^  on  avait  commencé  d'excellents  travaux  météorolo- 
giques qui  pourraient  nous  être  de  la  plus  grande  utilité  pour 
une  esquisse  générale  de  la  météorologie  de  TEurope.  Mais 
depuis  que  le  militarisme  y  domine^  depuis  Tannée  1863^  où  la 
fatalité  poussa  M.  de  Bismark  au  pouvoir,  cette  nation  infortunée 
est  complètement  perdue  pour  la  science^  complètement  perdue 
pour  la  philosophie ,  avec  laquelle  elle  avait  été  si  glorieusement 
alliée  en  ses  jours  de  paix  et  de  bonheur. 

Il  paraît  certain  que  le  vent  ne  se  propage  pas  seulement  par 
impulsion,  mais  encore  par  aspiration.  Ce  second  mode  mérite 
attention^  parce  qu*il  fournit  une  donnée  importante  sur  la  cause 
du  mouvement.  C'est  Franklin  qui  parait  avoir  le  premier  fait 
Tobservation.  Il  rapporte  quelque  part  dans  ses  lettres  qu'ayant 
▼oulu  observer  une  éclipse  de  lune  à  Philadelphie^  il  en  fut  em- 


538 


LES    VENTS    VARIABLES. 


NX 


péché  par  un  ouragan  de  nord-est^  qui  se  manifesta  sur  les 
sept  heures  du  soir^  et  amena  ^  comme  d'ordinaire,  des  nuages 
épais  qui  couvrirent  tout  le  ciel.  Il  fut  surpris,  quelques  jours 
après,  d'apprendre  qu  a  Boston,  situé  à  environ  quatre  cents  milles 

au  nord-est  de  Philadel- 
phie,  la  tempête  n  avait 
commencé  qu'à  onze  heures 
du  soir,  longtemps  après 
l'observation  des  premières 
phases  de  l'éclipsé;  et, 
comparant  ensemble  les 
rapports  recueillis  dans 
diverses  colonies,  Franklin 
observa  constamment  que 
cette  tempête  du  nord-est 
avait  eu  lieu  d'autant  plus 
tard ,  que  la  station  était 
plus  septentrionale,  et 
qu'ainsi  le  vent  soufflait 
dans  un  sens  et  avançait 
progressivement  en  sens 
contraire. 
Depuis,  Ion  a  observé  un  grand  nombre  d'ouragans  présentant 
ce  caractère  particulier  dans  leurs  directions.  Cependant,  presque 
toujours,  le  vent  s'avance  dans  la  direction  vers  laquelle  il  souffle. 
Le  terrible  ouragan  du  S.  0.  du  29  novembre  1 836  passa  sur 

Londres  à  10  heures  du 
matin,  à  la  Haye  à  1  heure, 
à' Amsterdam  à  1  heure  et 
demie,  à  Emden  à  4  heures, 
à  Hambourg  à  6  heures,  à 
Lubeck,  Bleckede  et  Sak- 
wedel  à  7  heures,  enfin  à 
Stettin  à  9  heures  et  demie 
du  soir.  Il  se  transportait 
donc  dans  la  même  direc- 
tion que  celle  dans  laquelle 
il  soufflait ,  et  il  mit  1 0  heures  à  parcourir  l'espace  qui  sépare 
Londres  de  Stettin.  Sa  vitesse  était  par  conséquent  de  86  mètres 
par  seconde  ou  de  13  kilomètres  par  heure. 

Peut-être  le  vent  comm  ence-t-il  dans  un  point  situé  au  milieu 


Fig.  157. 
Rose  moyenne  annuelle  des  vents  à  Londres. 


Fig.  158. 
Rose  moyenne  annuelle  des  vents  à  Bruxelles. 


REGIME    DES    VENTS    EN    EUROPE. 


539 


de  la  région  qu'il  occupe  et  de  là  se  dirige-t-il  en  arrière  et  en 
avant.  Les  brises  de  terre  et  celles  de  mer^  dont  la  cause  est  bien 
connue,  confirment  cette  théorie.  La  brise  de  mer  se  fait  sentir 
d*abord  sur  la  c6te^  puis  au  bout  de  quelques  heures  dans  Tinté- 
rieur  des  terres  et  en  pleine  mer.  Il  arrivera  donc  qu'un  vent  d  est 
soufflera  d*abord  en  Allemagne  et  plus  tard  en  Hollande  et  en 
Russie. 

Voici,  en  esquisse  générale,  la  distribution  dominante  du  vent 
sur  1  ensemble  du  globe. 


^reetMm  des  Ytmi»  fèrtc^fue»  : 
_^      *#»  Mirer- 
..«.      *n.Ste 


rig.  159.  "—  Carte  des  vents  généraux  dominants  sur  le  gloLe. 


Supposons  un  navire  qui  parte  du  cercle  polaire  arctique 
pour  se  diriger  sur  Téquateur,  le  traverser,  et  se  rendre  au 
cercle  polaire  sud.  Voici  quelle  succession  de  vents  il  rencon- 
trera : 

1  •  En  mettant  à  la  voile,  il  navigue  dans  la  région  des  vents 
du  sud-ouest,  ou  contre-alisés  du  nord,  appelés  ainsi  parce 
qu'ils  soufflent  dans  une  direction  opposée  aux  alizés  de  leur 
hémisphère. 

2*  Après  avoir  croisé  le  parallèle  de  50^,  et  avant  d  attei  ndre 
celui  de  35',  il  traverse  la  zone  des  vents  de  la  partie  de  l'ouest, 
où  le  sud-ouest  domine,  et  où  le  courant  du  nord-est  prévaut  éga- 
lement sur  les  autres  vents. 


540 


LES    VENTS    VARIABLES. 


3°  Entre  le  40*  et  le  45*  degré^  il  y  a  une  région  de  vents  très- 
variables  et  de  calmes.  Les  vents  y  soufflent^  dans  Tannée^  égale* 
ment  des  quatre  quartiers  pendant  trois  mois. 

4*  Aux  vents  d'ouest^  qui  ont  prévalu  jusqu  a  présent,  succède 
la  région  des  calmes  du  tropique  du  Cancer,  puis  celle  des  vents 
alizés,  qui  conduisent  le  navire  jusqu'au  parallèle  de  10*  nord,  où 

S"*  Il  entre  dans  la  zone  de  calme  équatoriale,  qui  n*a  qu'une 
largeur  de  5\ 

ô""  De  5^ nord  jusqu'au  30*  sud  soufflent  les  vents  alizés  du  sud- 
est. 

7*  Vient  ensuite  la  zone  calme  du  tropique  du  Capricorne, 
analogue  à  celle  que  nous  avons  trouvée  au  tropique  du 
Cancer. 

8"  Du  35*  au  40*  degré  sud,  dominent  les  vents  qui  soufflent 
moyennement  de  Touest,  en  s'étendant  jusqu'au  N.  0.  et  au  S.O. 

9*  Enfin  le  navire  atteint  au  40*  degré  les  contre-alizés  du  sud, 
qui  ont  la  direction  du  nord-ouest,  et  prévalent  aussi  loin 
que   les  observations  ont   été  faites,  du    côté   du  pôle  austral. 

Tel  est  l'état  général  du  vent  à  la  surface  du  globe,  et  en  parti- 
culier dans  nos  contrées. 


Si  maintenant  nous  considérons  Vintensité  du  vent,  nous  obser- 
vons que  sa  variation,  en  apparence  si  irrégulière,  est  cependant 
unie  comme  toute  chose  aux  mouvements  de  la  Terre,  aux  saisons 
et  aux  jours.  D'après  vingt  années  de  comparaisons  faites  à 
Bruxelles,    le  vent  est    moins    intense   pendant   les  jours  les 

plus  longs,  et  plus  intense, 
au  contraire ,  pendant  les 
jours  les  plus  courts  :  en 
juin,  les  indications  de  l'in- 
tensité du  vent  donnent 
0,832,  et  en  décembre  1,227. 
Le  mois  de  septembre  cepen- 
dant semble  faire  exception, 
car  il  présente  évidemment 
le  minimum  et  ne  donne 
moyennement  que  0,80'»  ; 
mais  ce  mois  fait  en  quelque  sorte  exception  pour  nos  climats, 
à  plusieurs  égards. 

Il  est  remarquable,  du  reste,  que  pendant  les  six  mois  où  le 
soleil  est  au-dessous  de  Téquateur,  la  force  du  vent  surpasse  la 


Jaxnr.  Tcv^.'SCiriAvnrKû  Jcnn  JmLAmtt  $rp^Oct.Kbr.Dice.  Jatt 

Fig.  160.  —  InteDsité  mensueUe  des  vents. 


MESURE    DE    L'INTENSITÉ    DU    VENT. 


bk\ 


Yjnwt  2^  k^  6^  rf^  l(hli<\i  ?^  '.^  G^  8*^  içhhoxxa 
Fig.  161.  —  Intensité  diurne  des  vents. 


moyenne  de  Tannée^  tandis  que^  au  contraire,  la  force  est  géné- 
ralement inférieure  à  la  moyenne  pour  chacun  des  six  autres 
mois. 

L^intensité  du  vent  varie  également  suivant  les  heures  du  jour. 
L'anémomètre  de  l'Observatoire  de  Bruxelles  qui  enregistre  les 
vents  de  5  en  5  minutes 
montre  que  cette  variation 
diurne  de  l'intensité  du  vent 
s'étend  d'une  moyenne  de 
0^15  'minuit  à  4  heures  du 
matin),  à  0,21  (10  heures), 
0,26  (midi),  0,29  [2  heures),  0,28  (4  heures)  et  0,23  (6  heures 
du  soir).  Cette  variation  est  visible  sur  la  courbe  de  la  figure  161. 

Ainsi  le  vent,  vers  2  heures  de  l'après-midi,  a  une  force  à 
peu  près  double  de  celle  qu'il  a  vers  le  milieu  de  la  nuit. 

Le  jour  viendra  où  la  marche  des  vents  variables  sera  déter- 
minée pour  nos  climats  comme  la  circulation  générale  des  alizés 
et  des  moussons  l'est  depuis  longtemps  pour  les  régions  tropi- 
cales. Le  jour  viendra  où  les  vents  supérieurs  auront  révélé 
au  méléréologiste  la  route  invisible  qu'ils  suivent  dans  les  hau- 
teurs aériennes,  comme  les  planètes  ont  révélé  à  Tastronome 
l'orbite  mystérieuse  de  laquelle  elles  ne  s'écartent  jamais.  Alors 
nous  connaîtrons  pour  chaque  jour  de  Tannée  et  pour  chaque 
pays  la  direction  de  l'onde  atmosphérique  qui  doit  passer  sur  nos 
tètes.  Alors  nous  saurons  mettre  le  cap  de  l'aérostat  sur  un  point 
déterminé  de  la  rose  des  vents,  et  voyager  dans  les  airs,  sur  l'aile 
souple  et  moelleuse  des  brises  parfumées.  Le  grincement  de  la 
massive  locomotive  ne  fera  plus  frémir  Tinerte  rail  des  voies  fer- 
rées. Les  voies  aériennes  ouvertes  à  l'industrie  par  la  science, 
comme  toutes  les  autres  Tout  été  successivement,  nous  offriront 
leurs  chemins  inusables  pour  la  plus  magnifique,  la  plus  sublime 
des  traversées. 

Ce  progrès  serait  réalisé  au  vingtième  siècle,  avant  cent  ans, 
si  les  soldats  disparaissaient  enfin  de  l'Europe. 

Les  courants,  dont  nous  venons  d'étudier  les  lois,  jouent  un 
grand  rôle  dans  la  nature.  Ils  favorisent  la  fécondation  des  fleurs 
en  agitant  les  rameaux  des  plantes  et  en  transportant  le  pollen  à 
de  grandes  distances.  Ils  renouvellent  l'air  des  villes,  et  adoucis- 
sent les  climats  du  nord  en  leur  apportant  la  chaleur  du  midi. 
Sans  eux  les  pluies  seraient  inconnues  dans  l'intérieur  des  conti- 
nents^ qui  se  transformeraient  en  déserts  arides.  Sans  eux  la  Terre 


54S  LE    VBNT    DANS    NOS    CLIMATS. 

serait  presque  inhabitable^  des  contrées  entières  deviendraient  des 
foyers  d'infection^  de  vastes  cimetières.  Nous  avons  vu  dans  notre 
premier  livre  les  effets  délétères  de  lair  confiné.  L'homme  devient 
pour  l'homme  le  plus  redoutable  poison  ;  les  relations  de  typhus 
et  de  pestes  en  fournissent  les  preuves  lamentables.  Les  vents,  les 
vents  seuls^  peuvent  atténuer  ou  prévenir  ces  maux,  en  balayant 
les  émanations^  en  les  disséminant  dans  l'espace  immense,  en 
remplaçant  une  atmosphère  viciée  par  un  air  frais  et  salubre. 
D*ailleurs,  il  en  est  de  l'air  comme  de  l'eau  ;  le  mouvement  seul 
les  conserve,  soit  qu'ils  aient  une  vie  propre  dont  l'essence  nous 
est  inconnue,  soit  que  des  animalcules  ou  des  débris  végétaux  et 
animaux^  en  se  décomposant  par  le  repos^  répandent  dans  une 
atmosphère  immobile  leurs  principes  délétères. 

Les  vents  ne  promènent  pas  seulement  la  vie;  ils  trans- 
portent aussi  la  mort  sur  les  contrées  qu'ils  dominent.  La 
fièvre  jaune^  la  peste,  le  choléra  se  développent  par  contagion 
suivant  les  courants  atmosphériques  particuliers  à  certaines 
régions. 

Vingt  lieues  de  distance  ne  mettent  pas  Rome  à  l'abri  de  Tair 
meurtrier  qui  a  traversé  les  marais  pontins.  A  Paris,  le  venl 
d'ouest  souffle  soixante-dix  jours  dans  l'année;  placez  unayro 
romono  dans  la  Mayenne,  dans  la  Sarthe,  dans  la  Touraine,  et  la 
population  parisienne  sera  décimée  par  des  fièvres  intermittentes 
et  frappée  dans  sa  virilité'  I 

Nous  avons  vu  que  pour  toutes  les  latitudes  égales  à  celles  do 
l'Europe,  et  même  un  peu  plus  méridionales,  le  vent  dominant  esi 
le  vent  d'ouest,  qui  apporte  à  l'Europe  l'air  chaud  de  l'Atlantique 
et  donne  à  notre  Europe  ce  climat  unique  qui  permet  de  cultiver 
l'orge  et  quelques  céréales  jusqu'au  cap  Nord,  tandis  que  le 
Groenland,  privé  de  ces  haleines  bienfaisantes,  ne  dégèle  jamais, 
quoiqu'il  atteigne  presque  les  latitudes  du  nord  de  l'Ecosse.  La 
belle,  riche  et  savante  ville  de  Boston ,  aux  États-Unis,  est  à  la 
môme  latitude  où  les  oliviers  sont  cultivés  en  Espagne.  Elle 
éprouve  cependant  des  hivers  qui,  sur  les  étangs  et  les  petite  lac-J 
d'alentour,  font  pénétrer  la  glace  à  un  mètre.  Les  cinq  grands 
lacs   américains,    véritables  mers  d'eau   douce,   gèlent  profon- 

1.  Il  y  a  parfois  des  variations  singulières  dans  la  santé  publique,  qui  ne  peuteoi 
être  produites  que  par  le  vent.  Ainsi,  par  exemple,  le  26  juillet  1871,  la  moitié  des 
habitants  de  Pans  ont  eu  la  cholérine.  Il  n'y  avait  pas  eu  d'autre  perturbation  mé 
t^orologique  qu'un  vent  de  tempêto  formidable  qui  souffla  pendant  toute  la  nait 
précédente. 


INFLUENCE    DU    VENT    SUR    LA    TEMPÉRATURE.    543 

dément  et  portent  ThiTer  des  chemins  de  fer  improvisés^  comme 
ils  portent  des  vaisseaux  pendant  Tété.  Quelle  triste  produc- 
tion que  la  glace  auprès  des  vins  et  des  huiles  d*olives  que 
le  beau  climat  de  Bordeaux  et  de  TEspagne  fournit  aux  culti- 
vateurs indolents  !  Eh  bien^  l'activité  intelligente  du  citoyen  des 
États-Unis  a  transformé  cette  glace  même  en  une  vraie  récolte 
qui  s'exporte  dans  Tlnde  et  dans  les  régions  tropicales^  à  un  prix 
sans  doute  bien  supérieur  à  ce  que  les  Asturies  retirent  de  leurs 
oliviers. 

Vers  le  milieu  de  notre  pays  se  trouve  le  point  du  plus  beau 
climat  du  monde  entier^en  sorte  que^  si  vers  l'orient  du  méridien 
de  Paris  on  choisit  une  localité  déterminée,  toute  autre  localité 
quelconque  dans  le  monde  entier,  à  pareille  latitude,  aura  un  cli- 
mat moins  favorable.  La  nature  a  donc  fait  beaucoup  pour  la 
France,  et  les  arguments  diplomatiques  d*outre-Rhin  ne  change- 
ront pas  ce  climat  devenu  légendaire,  ce  ciel  que  Ton  peut  envier, 
mais  auquel  on  ne  peut  ravir  ni  son  charme,  ni  sa  douceur.  Il 
nous  reste  à  faire  beaucoup  nous-mêmes  pour  nous  relever  de 
notre  amollissement  passager,  et  affirmer  devant  le  monde  notre 
puissance  intellectuelle,  la  seule  véritable,  car,  comme  le  disait 
Napoléon,  «  la  force  ne  fonde  rien.  » 

Considérons  maintenant  le  rôle  du  vent  dans  la  climato- 
logie. 

Les  vents  ont  une  influence  dominante  sur  la  distribution 
des  températures,  en  apportant  aux  différents  pays,  selon  leur  ex- 
position, des  modifications  permanentes  au  climat  qu'ils  posséde- 
raient sans  eux.  Le  régime  des  vents  entraîne  à  sa  suite  un  régime 
de  température  qui  lui  est  intimement  lié.  Les  courants  de  Tatmo- 
sphère  apportent  avec  eux  la  température  des  contrées  d'où  ils  vien- 
nent. Chacun  a  remarqué  que  le  vent  du  nord  est  généralement 
froid  et  le  vent  du  sud  généralement  chaud.  Mais  il  serait  vulgairo 
de  s'en  tenir  à  ces  remarques  vagues,  et  le  rôle  de  la  science  con-  ^ 
sîste  à  analyser  les  faits.  On  a  donc,  depuis  bien  des  années  déjà, 
pris  soin  de  comparer  les  températures  dénotées  par  le  thermo- 
mètre aux  directions  du  vent  observé,  et  Tun  des  premiers  résul- 
tats a  été  de  constater  qu'en  France  les  vents  provenant  du  sud- 
est  et  du  sud  produisent  un  accroissement  de  température  de  3  ou 
4  degrés  sur  ceux  qui  soufflent  de  la  direction  opposée.  En  com- 
parant les  températures  moyennes  correspondant  aux  différents 
vents^  pour  diffërenles  villes  de  TEurope^  on  a  constaté  que  Tin- 


544 


INFLUENCE    DU    VENT 


fluence  du  vent  varie  suivant  les  lieux.  C*est  ce  que  1  on  peut  faci- 
lement remarquer  par  le  petit  tableau  suivant  : 


INFLUENCE   DES  VENTS  SUR   LES  TEMPERATURES. 


N. 

Paris 11%2 

Carlsruhe 10  5 

Londres 7  7 

Dublin 7  k 

Hambourg 8  0 

Zecken(Silésie)....  5   7 

Arys  (Prusse) k  1 

Reykiawick  (Islande)  1   7 

Moscou 1   2 


N.  E. 

11S5 
8   6 


8 
8 
7 
6 
4 
2 
1 


1 

1 
6 
4 
4 
1 
4 


E. 

13«,2 

10   5 

9  6 

9   0 


8 
7 
3 
5 
3 


4 
6 
4 
1 
5 


s.  E. 

15%1 
12  1 
10  6 
9  6 
9  5 
8  2 
7  9 
7  2 
4   0 


s. 

15S2 

12    5 

11    4 

10   5 

10   0 

9  6 

6   5 

8   1 

6  0 


s.  0. 
14^7 


10 

10 

10 

10 

9 

6 

3 

5 


9 
8 
4 
1 
5 
4 
6 
7 


o. 

l3^4 

12   4 
10  2 

8  9 

9  2 
8  2 
7  0 
7  7 
5  4 


N.  0. 


Diffé- 
reneti 

11S9    4*,0 

11    S    4  5 


8  7 

7  5 

8  4 

6  9 
8  1 

7  6 
3  3 


3 
3 
2 
3 
4 
6 


7 
1 
5 
9 

7 
k 


4  8 


On  voit  que  la  différence  moyenne  entre  Tinfluence  des  vente 
chauds  et  celle  des  vents  froids  s'élève  à  4  degrés  pour  Paris  et 
même  à  6  degrés  pour  Tlslande.  Il  y  a  souvent  des  différences 
beaucoup  plus  marquées  encore. 

Presque  partout  le  vent  le  plus  froid  souffle  d'une  direction  com- 
prise entre  le  nord  et  Test.  Le  vent  le  plus  chaud  souffle  à  peu 
près  partout  du  S.  S.  0.  A  mesure  que  Ton  pénètre  dans  Tinlé- 
rieur  du  continent^  il  se  rapproche  davantage  de  l'ouest. 

y.  La  fig.  1 62  montre  celle 

influence  des  vents  sur  la 
température  moyenne  de 
l'année  à  Paris,  et  sur  celle 
des  saisons.  Elle  a  élé 
construite  en  comptant  à 
partir  du  centre,  sur  les 
directions  de  chaque  vent, 
un  millimètre  par  degré, 
et  en  réunissant  par  une 
courbe  les  chiffres  relatifs  à 
chaque  vent.  C'est  en  hiver 
que  le  vent  du  S.O.  élève  le 
plus  la  température  et  que 
le  N.  E.  est  le  plus  froid. 
Ce  qui  précède  est  une 
nouvelle  confirmation  de  cette  vérité  qu'en  météorologie  aucun 
phénomène  n'est  isolé  ;  tous  agissent  et  réagissent  les  uns  sur  1^ 
autres.  A  peine  le  vent  de  S.O.  souffle-t-il  dans  nos  contrées,  quil 
agit  sur  la  température,  non-seulement  par  sa  chaleur,  mais  en- 
core par  les  vapeurs  qu'il  entraîne  et  1  état  du  ciel  qui  en  est  la 


Fig.  162.  —  Rose  thermométrique  des  vents. 


SUR  LA  TEMPERATURE. 


645 


conséquence.  En  hiver  ^  les  vents  humides  de  l'ouest  sont  remar- 
quablement chauds^  parce  qu'ils  couvrent  le  ciel  de  nuages  et 
s'opposent  ainsi  au  rayonnement  terrestre;  en  été^  ils  sont  plus 


•         Juillet 
N.  NX 


Fig.  163. 


frais^  car  ils  empêchent  les  rayons  solaires  d'arriver  jusqu  à  la 
8urËice  du  sol.  Ainsi^  on  voit  qu'en  été^  c'est  le  N.  0.  qui  est  le 
plus  fraiS;  et  le  S.  E.  le  plus  chaud. 

35 


546 


INFLUENCE    DU    VENT 


L'Observatoire  météorologique  de  Montsouris  a  pris  soin  de 
faire  ces  comparaisons^  qui  intéressent  à  un  si  haut  degré  le  cliniat 
d*un  pays.  La  page  précédente  vient  d*o{rrir  les  roses  thermomé- 
triques de  chaque  mois  pendant  une  année  entière.  On  y  voit,  dès 
le  premier  coup  d  œil,  que  dans  l'été  de  1 869,  c'est  le  vent  du 
S.  Ë.  et  E.  S.  E.  qui  a  été  le  plus  chaud;  qu'en  septembre,  le  mi- 
nimum de  température  a  correspondu  avec  le  vent  d'E.  et  le  maxi- 
mum avec  le  S.  et  S.  S.  £.  En  octobre,  le  maximum  appartient  aux 
vents  d'entre  S.  et  E.  Les  figures  de  décembre,  janvier,  février  et 
mars  montrent  sous  une  forme  bien  sensible  l'accroissement  de 
température  dû  aux  vents  de  S.  0.,  S.  S.  E.,  et  rabaissement  du 
aux  vents  du  N.  E.  En  mai,  le  maximum  correspond  aux  vents 
de  S.  S.  E.  et  E.  S.  E.;  le  minimum  au  vent  du  nord. 

Toutes  ces  observations  montrent  combien  cette  influence  est 
grande,  et  donnent  une  idée  des  profondes  modifications  qu'elle 
doit  nécessairement  apporter  à  la  température  moyenne  du  lieu 
que  plusieurs  de  ces  vents  élèvent,  tandis  que  d'autres  au  contraire 
l'abaissent.  Ces  résultats  généraux  font  suffisamment  voir  que  la 
détermination  exacte  des  températures  diurne,  measuelle  et  an- 
nuelle est  liée  d'une  manière  intime  à  la  fréquence  relative  des 
vents  régnants. 

Les  vents  n'agissent  pas  seulement  sur  la  température  :  ils  agis* 
sent  aussi  sur  la  pression  atmosphérique. 

Quand  les  vents  du  N.  et  du  N.  E.  soufQent,  le  baromètre  s'é- 
lève; il  s'abaisse  quand  ce  sont  les  vents  du  S.  et  du  S.  0. 

Voici  le  résultat  d'un  grand  nombre  d'années  d'observations 
dans  les  principales  villes  de  l'Europe^  qui  mettent  bien  en  évi- 
dence Tinfluence  du  vent  sur  le  baromètre. 


INFLUENCE    DES   DIFFÉRENTS    VENTS 

SUR   LE    BAROMÈTRE. 

Tau. 

Piiis. 

Lo&dm. 

CopeoliisM. 

Ma. 

Hl]b. 

TiQAI. 

StocUoli. 

Ptaleus. 

la::i. 

s.». 

S&»    ■H* 

m.  m. 

m.  m 

m.  m 

»    M. 

Hi*  iB* 

M.  m. 

«.. 

N. 

7S9.0f 

7&9,M 

764,53 

75t,«8 

755,61 

7«9^ 

757,91 

7*9,72 

TU«T 

K.  E. 

759,^9 

760,71 

763  J  3 

759,36 

7S6,00 

7«9,I4 

75MS 

761.97 

7;5.«6 

E. 

7S7,24 

7S8,93 

763,69 

758,77 

7S4,S! 

745,79 

757,31 

162,00 

7;i.»i 

S.  E. 

754,03 

7S<,t3 

759,41 

754,69 

752,14 

748,30 

7S4,7S 

762,25 

7»t.î4 

S. 

753,1  S 

7S«,37 

7.>9,t4 

751,33 

751,10 

747.74 

7SS,M 

759,90 

:;•*! 

S.  0. 

753.S3 

7:.i,2i 

759,11 

752,57 

751,39 

745,89 

754,12 

759.88 

?»«3* 

0. 

7S5,S7 

7S7,M 

7M,P7 

756,00 

7*2,21 

'ikiM 

756,04 

759,4J 

Til  ♦• 

N.  0. 

7l7.7t 

7i«.03 

763,49 

757,62 

754,24 

749,16 

736,56 

737,58 

:«i.T« 

Uoj, 

7S«,SS 

7S7,S« 

762^ 

756,02 

7S3,29 

747,79 

7S«,I9 

760,64 

:*ii# 

Le  résultat  général  de  toutes  ces  recherches  est  que  le  baro* 
mètre  atteint  sa  plus  grande  hauteur  par  les  vents  compris  entre 


SUR    LE    BAROMÈTRE. 


5^7 


le  nord  et  Test^  c  est-à-dire^  par  lee  courants  les  plus  froids^  et 
sa  pins  foible  élévation  par  les  vents  compris  entre  le  sud  et  l'ouest^ 
qui  sont  précisément  les  plus  chauds. 

Des  conclusions  analogues  ont  été  obtenues  dans  d'autres  con- 
trées. Ainsi^  sur  la  côte  orientale  des  États-Unis  et  en  Ghine^  le  ba- 
romètre est  moyennement  plus  haut  par  les  vents  de  nord-ouest^ 
qui  sont  les  plus  froids  dans  ces  régions^  et  moyennement  plus  bas 
par  ceux  de  sud-est^  dont  la  température  est  la  plus  grande. 

Le  fait  de  Télévation  du  baromètre  par  les  vents  froids  et  de  son 
abaissement  par  les  vents  chauds  est  général  partout  où  on  a  observé. 

On  peut  conclure  sous  une  forme  générale  pour  tout  notre  hé- 
misphère^ que  le  baromètre 
atteint  son  maximum  quand 
les  vents  soufflent  du  nord  et 
de  V intérieur  des  contitients,et 
son  minimum  quand  ils  vien- 
nent detéquateuroudelamer. 

En  Europe^  les  vents  les 
plus  pluvieux  sont  com- 
pris entre  le  sud  et  louest^ 
et  les  vents  les  plus  secs 
entre  le  nord  et  Test.  C'est 
ce  qui  fait  qu'il  pleut  plus 
souvent  quand  le  baromètre 
est  bas  que  quand  il  est  haut. 

La  figure  164  reproduit  la 
rote  barométrique  dçs  vents 
pour  P^is.  La  courbe  poin- 

tillée  est  la  moyenne  de  Tannée.  Les  quatre  autres  sont  celles  des 
quatre  saisons.  On  voit  que^  pour  la  moyenne  de  Tannée^  c*est 
par  les  vents  de  N.  E.  que  le  baromètre  est  le  plus  haut  et  par  les 
vents  du  S.  qu'il  est  le  plus  bas.  En  hiver,  c'est  par  le  vent 
du  N.  qu'il  atteint  sa  plus  grande  hauteur  (qui  dépasse  de  beau- 
coup la  hauteur  moyenne)  et  par  le  S.  S.  0.  qu'il  descend  au  plus 
bas.  En  été,  la  courbe  est  très-ample  pour  toute  la  région  nord; 
en  automne  elle  est  assez  irrégulière;  au  printemps,  le  minimum 
barométrique  le  plus  marqué  arrive  par  le  vent  du  S.  E. 

De  même  que  les  vents  influent,  suivant  la  direction  d'où  ils 
viennent,  sur  la  température  et  sur  la  pression  de  l'air,  sur  le 
thermomètre  et  sur  le  baromètre,  de  même  aussi  ils  agissent  sur 
V humidité,  annoncent ,  amènent  ou  éloignent  la  pluie. 


Fig.  164.  —  Rose  barométrique  des  vents. 


548 


INFLUENCE    DU    VENT 


L'expérience  journalière  nous  apprend  déjà  que  Tair  n'est  pas  éga- 
lement humide  par  tous  les  vents.  Quand  le  laboureur  veut  sécher  ses 
blés  ou  ses  foins;  quand  la  ménagère  étend  son  linge  mouillé^  leurs 
désirs  sont  bientôt  remplis  si  le  vent  d*est  soufOe  d*une  manière 
continue  ;  mais  par  un  vent  d*ouest  il  faut  un  temps  beaucoup  plus 
long.  Certaines  opérations  de  teinture  ne  réussissent  que  par  les 
vents  d*est.  Quelque  instructives  que  soient  ces  observations^  elles 
ne  sauraient  cependant  nous  conduire  à  des  lois  rigoureuses. 

Nous   avons  vu  au  Livre  premier^   p.  65,  que  Tair   contient 
constamment^  outre  les  gaz  qui  le  composent,  une  certaine  quan- 
tité de  vapeur  cVeaUy  et  que  cet  élément  joue  le  principal  rôle  dans 
l'absorption  et  la  distribution  de  la  chaleur  à  la  surface  du  globe, 
Toxygène  et  Tazote  n*ayant  à  côté  qu'un  rôle  insignifiant,  il  serait 
de  la  plus  haute  importance  de  connaître  numériquement  la  quan- 
tité de  vapeur  qui  existe  dans  les  diverses  régions  du  globe.  La 
vie  des  plantes  et  des  animaux,  le  caractère  du  paysage,  dépen- 
dent de  cet  élément  aussi  bien  que  de  la  température.  La  séche- 
resse et  rhumidité  de  Tair  ont  la  plus  grande  influence  sur  le 
développement  des  maladies.  Ce  que  l'on  sait  déjà^  c'est  que  sar 
toutes  les  mers,  l'air  est  presque  complètement  saturé  de  vapeur 
d*eau.  A  mesure  qu'on  s  éloigne  des  rivages  cette  saturation  dimi- 
nue. Elle  est  cependant  parfois  complète  également  sur  la  terre 
ferme  après  de  longues  pluies,  parce  que  Teau  douce  se  vaporise 
plus  facilement  que  l'eau  salée.  Mais  en  somme  la  quantité  de 
vapeur  d'eau  contenue  dans  l'air  varie  selon  les  pays,  et  il  y  a  des 
régions,  comme  les  déserts  de  TAfrique  et  de  l'Asie,  les  steppes 
de  la  Sibérie,  où  le  sol  ne  produit  pas  la  moindre  évaporation  et 
où  l'air  est  de  la  plus  grande  sécheresse.  Les  vents  qui  viennent 
de  la  mer  apportent  de  l'air  humide  ;  ceux  qui  viennent  des  conti- 
nents apportent  de  l'air  sec. 

La  quantité  de  vapeur  d'eau  que  l'air  peut  contenir  en  suspen- 
sion varie  selon  la  température,  dans  les  proportions  suivantes  : 


A  — 2^« 

sa 

saturation  est  de 

\v 

A    6 

—15 

— 

2 

10 

—9 

— 

3 

15 

—5 

— 

k 

20 

—2 

— 

5 

25 

0 

— 

5    66 

30 

1 

— 

6 

35 

4 

i_ 

7     32 

A    6®  sa  saturaUon  est  de    Ss'Sâ 


10 

57 

14 

17 

18 

77 

24 

61 

32 

41 

A  iOO  degrés  Tair  peut  absorber  son  propre  volume  de  vapeur 


SUR    L'HUMIDITÉ.  5W 

d*ean>  la  tension  de  Teau  devient  égale  à  celle  de  Tair^  elle  bout^  et 
la  pression  de  la  vapeur  est  d^une  atmosphère. 

Ainsi,  plus  l'air  est  chaud^  plus  il  peut  contenir  d  eau  à  Tétat 
de  vapeur  invisible.  Supposons  1  mètre  cube  d  air  saturé  de  va- 
peur à20^:  il  en  contient  18  gr.  77.  Or  si  un  courant  d'air  froid 
arrive  et  le  réduit  à  0^^  comme  il  n'en  peut  plus  contenir  que 
5  gr.  66>  il  est  obligé  d'en  laisser  tomber  13  grammes  environ^ 
8*il  n*a  pas  changé  de  volume  lui-même.  Cette  condensation  amè- 
nerait des  pluies  quotidiennes  si  des  courants  froids  arrivaient 
chaque  jour  sur  de  pareils  états  de  saturation^  et  chaque  bouffée 
d*air  transportée  de  la  surface  du  sol  à  quelques  centaines  de 
mètres  de  hauteur  se  trouverait  par  cela  même  assez  refroidie 
pour  donner  lieu  à  des  vapeurs  condensées. 

La  quantité  de  vapeur  est  aussi  petite  que  possible  lorsque  le 
vent  soufQe  entre  le  N.  et  le  N.  E.^  elle  augmente  quand  il  tourne 
à  ÏE.,  au  S.  E.  et  au  S.^  et  atteint  son  maximum  entre  le  S.  et  le 
S.  O.  pour  diminuer  de  nouveau  en  passant  à  l'O.  et  au  N.  0.  La 
cause  de  ces  différences  est  bien  simple.  Avant  d'arinver  à  nous^ 
les  vents  d'ouest  passent  sur  l'Atlantique  et  se  chargent  de  va- 
peurs^ tandis  que  ceux  qui  soufflent  de  l'est  viennent  de  l'intérieur 
des  continents  de  l'Europe  ou  de  l'Asie.  Ces  vapeurs  se  résolvent 
déjà  en  pluie  lorsque  les  vents  occidentaux  arrivent  en  France; 
mais  cette  eau  se  vaporise  presque  immédiatement^  et  il  en  résulte 
que  ces  vents  continuent  d'être  plus  chargés  de  vapeur  que  ceux 
de  l'est.  Le  vent  de  0.  S.  0.^  venant  à  la  fois  de  la  mer  et  de  con- 
trées plus  chaudes,  peut  se  charger  d'une  plus  grande  proportion 
de  vapeur  d'eau  que  le  yent  d'ouest,  qui  est  plus  froid.  Il  n'en  est 
pas  de  même  pour  l'humidité  relative. 

Ainsi^  quoique  par  le  vent  du  nord  l'air  contienne  une  proportion 
de  vapeur  d'eau  beaucoup  moindre  que  par  le  vent  du  sud,  il  n'en 
est  pas  moins  infiniment  plus  humide,  à  cause  de  sa  basse  tem- 
pérature. Les  saisons  modifient  encore  cette  règle  générale.  Voici 
du  reste  cette  influence  du  vent  pour  chaque  saison  : 

« 

HUMIDITÉ  RELATIVE  PAR  LES  DIFFÉRENTS  VENTS  DANS  LES  QUATRE  SAISONS. 

Vents.  Hiver.  Printemps.  Été.  Automne. 

N 89  5    75  0  67  6    7S  7 

N.  E 912    72  3  67  4    82  6 

E 92  6   66  9  61  3   75  7 

S.  E 85  5   71  4  66  3   79  2 

S 83  0   70  3  67  4   76  2 

S.  0 81  9   70  s  69  9    78  6 

0 80  9   717  714   80  6 

N.  0 83  2    73  4  68  8   32  7  (Koy.  A^i6s.) 


550 


INFLUENCE    DU    VENT 


Fig.  165. 
Influence  des  vents  sur  Thumidité. 


On  est  frappé  d'abord  du  contraste  qui  existe  entre  'hiver  et 
Tété.  Quoique  dans  ces  deux  saisons  la  proportion  de  vapeur  soit 
moindre  par  les  vents  d'est  que  par  ceux  d'ouest^  cependant  la 
température  peu  élevée  de  ces  vents  en  hiver  rétablit  l'équilibre, 
et  dans  cette  saison  le  vent  d*est  est  le  plus  humide,  celui  d'ouest 

le  plus  sec.  En  été^  c'est  le  contraire: 
c^est  lorsque  chacun  de  ces  vents 
commence  à  souffler  que  le  contraste 
est  le  plus  frappant.  Si,  par  exem- 
ple, en  hiver,  les  vents  d'ouest  ont 
régné  quelque  temps  avec  un  ciel 
assez  pur,  et  qu'il  s'élève  tout  à  coup 
un  vent  d'Ë.  ou  de  N.  E.,  alors  le  ciel  se  voile  en  peu  de 
temps  ;  les  régions  inférieures  de  l'atmosphère  se  couvrent  de 
brouillards.  Mais  si  le  vent  d'est  continue  à  souffler,  alors  le  ciel 
devient  serein,  quoique  l'air  reste  humide.  Si  l'inverse  a  lieu, 
c'est-à-dire  si  le  ciel  est  couvert  le  vent  étant  à  l'est,  et  qu'il 
passe  subitement  au  sud,  le  ciel  devient  pur  et  l'atmosphère 
sèche,  parce  que  l'air  échauffé  dissout  la  vapeur  d'eau  et  s'éloigne 
du  point  de  saturation.  C'est  seulement  lorsque  ce  vent  a  régné 
pendant  quelques  jours  et  nous  a  apporté  une  grande  quantité  de 
vapeurs  que  l'atmosphère  redevient  humide. 

L'influence  des  différents  vents  sur  la  fduie  est  plus  frappante  encore  que  sur 
rhumidité  atmosphérique.  La  voici  en  chiffres  bien  significatifs,  d'après  les  oods- 
tatations  faites  à  TObservatoire  de  Bruxelles  : 


DURÉE  DES    PLUIES 

QUANTITÉ  DES  PLLIES 

DURÉE 

DURÉE 

QUANTITE 

de  la 

même 

relative 
de  la 

d%afl 

VENTS 

p»r 

directioB 

plaie 

heurt 

t  ans  a. 

moy.  ano. 

8  ans  b. 

moy.  ann. 

du  vent 
c. 

• 
« 

h.   m. 

k.    m. 

BMb 

ma. 

k. 

WÊtm. 

N. 

1202  44 

33  33 

174  75 

19  43 

4  919 

0  041 

•  M 

N.  0. 

633    9 

70    S 

305  33 

35  04 

6  370 

0099 

010 

0. 

1179    4 

130  30 

971  42 

107  94 

12  691 

0  093 

083 

S.  0. 

IMS  33 

218  SI 

1380  38 

175  39 

19  133 

0  103 

033 

s. 

574    3 

63  47 

443  30 

49  14 

9  101 

0  063 

0  7T 

S.E. 

13t    i 

13  31 

138  68 

14  29 

6  863 

0  090 

081 

E. 

303  3S 

33    8 

136  79 

15  30 

9  766 

0  021 

$^ 

N.  £. 

334  32 

SI  33 

311  43 

34  60 

7  002 

0  041 

100 

Aonae. 

3134  38 

37S  54 

4250  87 

472  32 

75  847 

0  064 

031 

Les  vents,  quant  à  la  durée  absolue  des  pluies  a,  se  classent  donc  dans  Tonlre 
suivant  :  S.  0.,  0.,  N.O.,  S.,  N.  E.,  E.,  N.,  S.  E.;  et  l'on  peut  dire  que  le  mtoe 
ordre  subsiste  à  peu  près  pour  la  quantité  absolue  d*eau  tombée  6.  Il  en  est  eoeore 
à  peu  près  de  même  quand  on  a  égard  à  la  durée  ordinaire  des  venta  c.  Mais  pour 
la  durée  relative  de  chaque  vent,  on  voit  que,  même  en  tenant  compte  de  leurfré* 
^uence,  les  vents  de  S.  0.  sont  ceux  qui  accompagnent  le  plus  souvent  les  pluies; 


SUR    LA    PLUIE. 


5Ô1 


les  rents  de  N.  0.  et  d'O.,  sous  ce  rapport,  se  rangent  immôdlaienient  auprès 
d'eux.  Les  vents  les  moins  pluvieux  sont  ceux  d'Ë .  et  de  S.  E. 

En  ce  qui  concerne  Tabondance  des  pluies,  ou  la  quantité  d'eau  qu'elles  donnent 
par  heure,  les  rapports  se  trouvent  à  peu  près  renversés  ^;  les  vents  de  N.  E.  et 
de  N.  donnent  le  plus  de  pluie  ;  ceux  de  S.  S.  0.  et  N^  0.  sont  plutôt  au<Hlessous 
de  la  moyenne  générale. 

Le  tableau  suivant  montre  les  quantités  d*eau  tombées,  et  la  durée  de  la 
pluie  correspondant  aux  divers  degrés  d'intensité  du  vent. 

Les  pluies  les  plus  nombreuses  et  celles  qui  en  somme  donnent  le  plus  d'eau. 
sont  celles  qui  tombent  sous  une  intensité  de  vent  faible  :  vent  très-faible  et  vent 
trè»-fort  donnent  peu  d'eau,  celui-ci  surtout,  c  Petite  pluie  abat  grand  vent.  » 


INTENSITÉ 

DURËË 

QUANTITE 

QUANTITÉ 

DB 

DB 

DU 

LA    PLUIB 

LA    PLUIB 

d'eau 

d'après 

d'après 

VENT. 

L'OBSBRVAnON. 

• 

l'observation. 

PAR  HEORB. 

0 

h.    m. 

m.  m. 

m.  m. 

1 

268  2ô 

216,0 

0,81 

2 

1646  24 

1408,9 

0,86 

3 

1037  30 

882,8 

0,85 

4 

759  24 

613,2 

0,81 

5 

623  45 

417,6 

0,66 

6 

285    2 

232,8 

0,82 

7 

227  50 

177,6 

0,78 

8 

157  55 

136,0 

0,86 

9 

75  20 

60,5 

0,80 

10 

39    0 

40,6 

1,04 

U 

52    5 

31,2 

0,60 

n 

19  20 

15,7 

0,81 

13 

17  55 

13,0 

0,74 

14 

16    5 

10,0 

0,62 

5226  » 

4255,9 

0,816 

Nous  devons  maintenant  nous  rendre  compte  de  la  force  et  de 
la  vitesse  du  vent  considéré  en  lui-même. 

On  connaît  cette  boutade  sur  la  légèreté  des  femmes^  thème 
chéri  du  dii-septième  siècle  : 

Qtiid  levius  pluma?  pulvis.  —  Quid  pulvere  ?  ventus.  —  Quid 
ventû  ?  mulier.  —  Quid  muliere  ?  nihil. 

«  Quoi  de  plus  léger  que  la  plume  ?  la  poussière.  —  Que  la  pous- 
sière? le  vent.  —  Que  le  vent?  la  femme.  —  Que  la  femme?  rien.  » 

Le  satirique  Bussy-Rabutin  avait  fait  peindre  dans  un  des  enca- 
drements d*une  salle  de  son  château  une  grande  balance^  dont  un 
des  plateaux  portait  un  papillon^  et  lautre  une  dame.  La  balance 
penchait  du  côté  du  papillon!  Mais  le  curieux  du  symbole^  c*est 
que  la  dame  représentée  était  la  cousine  de  Bussy^  Mme  de  Se- 
vigne  1...  M.  Babinet,  qui  raconte  le  fait^  ajoute  qu*il  le  tient  d  un 
témoin  oculaire. 

Sans  continuer  la  comparaison^  nous  pouvons  remarquer^  il  est 
vrai^  que  le  vent  est  à  la  fois  d'une  extrême  légèreté  et  d*une  extrême 


5&2  VITESSE    DU    VENT. 

puissance.  Nul  élément  n'est  plus  capricieux  ni  plus  mobile;  nul 
n*est  capable  à  la  fois  de  plus  douces  caresses  ni  de  plus  étranges 
colères.  L'échelle  de  ses  variations  est  d'une  telle  amplitude,  qu  il 
est  même  difficile  de  nous  rendre  exactement  compte  de  toute  la 
gamme  qu'il  peut  parcourir^  depuis  le  souffle  qui  ride  à  peine  la 
surface  d'un  lac  tranquille^  jusqu'à  l'ouragan  qui  déracine  les 
arbres  et  renverse  les  édifices.  La  table  suivante  peut  donner  une 
idée  des  différents  degrés  de  vitesse  qu'il  peut  acquérir: 

TABLE  DES  VITESSES  DU  VENT* 

Vitesse  par  seconde.         Vitesse  par  heure. 

Mèirrs.  Metrw.  Unis. 

Vent  à  peine  sensible 05  1  800  0  kb 

Vent  sensible 10  3  600  0  90 

Faible  brise 2  0  7  200  1  SO 

Vent  modéré 52  19  800  4  95 

Jolie  brise 7  5  21  000  5  25 

Vent  frais  ou  brise  (tend  bien  les  voiles] 10  0  36  000  9  00 

Vent  le  plus  convenable  aux  moulins 15  0  54  000  13  50 

Vent  très-bon  pour  la  marche  en  mer 20  0  72  000  18  00 

Forte  brise 22  5  81000  20  25 

Grand  frais  (fait  serrer  les  hautes  voiles] 27  0  97  200  24  30 

Vent  impétueux 36  0  104  400  26  10 

Tempête 45  0  162  OOo  40  50 

Ouragan  qui  renversé  les  édifices 50  0  180  000  45  00 

Vitesse  maximum  de  rotation  d'un  cyclone....  66  6  240  000  60  00 

Id.    de  la  rotation  additionnée  à  la  translation.  83  3  300  000  75  00 

Ou  ne  sait  pas  encore  à  quel  degré  de  vitesse  peuvent  atteindre 
les  masses  d'air  emportées  par  les  cyclones,  car  c'est  dans  les  ré- 
gions supérieures  de  l'atmosphère,  là  où  le  milieu  n'offre  qu'une 
faible  résistance  aux  courants  aériens,  que  le  vent  de  tempête  doit 
avoir  sa  plus  grande  rapidité.  Aussi  ne  suffit-il  point  de  constater 
la  marche  des  molécules  d'air  au  niveau  du  sol,  ou  à  une  faible 
hauteur,  pour  se  faire  une  idée  de  la  vitesse  avec  laquelle  se  meut 
la  masse  atmosphérique  emportée  par  l'ouragan.  J'ai  constaté  dans 
mes  voyages  en  ballon  {Comptes  rendus,  1868, 1,  p.  M 16),  que  la 
vitesse  de  l'air  augmente  généralement  avec  la  hauteur.  Dans  Tune 
de  ses  ascensions,  M.  Coxwel  a  fait  un  voyage  de  1 1 0  kilomètres  en 
60  minutes,  alors  qu'au-dessous  de  lui  les  instruments  indiquaient 
23  kilomètres  à  peine  dans  la  même  heure.  Le  ballon  qui  pendant 
le  siège  de  Paris  fut  porté  jusqu'à  Christiania,  capitale  de  la 
Norvège,  parcourut  1600  kilomètres  en  15  heures,  c'està-dirc 
plus  de  26  lieues  à  l'heure.  Il  n'y  avait  cependant  qu'un  vent 
ordinaire  à  la  surface  du  sol.  Le  ballon  du  couronnement  de  Napo- 
léon, qui  fut  lancé  dans  le  ciel  de  Paris,  le  16  décembre  1804,  i 


A 


VITESSE    DU    VENT.  553 

1 1  heures  du  soir^  vola  directement  vers  Rome  porter  la  nouvelle 
de  robéissance  du  pape  à  l'empereur,  tomba  vers  7  heures  du  ma- 
tin non  loin  de  la  ville,  en  brisant  contre  le  tombeau  de  Néron  la 
couronne  impériale  de  3000  verres  de  couleur  qu'il  portait  ;  il 
avait  fait  1 300  kilomètres  en  8  heures,  soit  1 62  kilomètres  à 
rheure  !  Il  y  a  encore  une  vitesse  aérostatique  plus  grande  :  Un 
jour,  le  ballon  de  Green  fut  emporté  sur  Londres  avec  une  force 
de  64  mètres  par  seconde  !  Ces  faits  doivent  nous  donner 
une  idée  de  la  vitesse  du  cyclone  à  une  certaine  hauteur 
au-dessus  du  sol,  quand  sur  la  terre,  semée  d'obstacles,  il  pro- 
gresse au  taux  de  45  lieues  à  l'heure;  et  sur  l'Océan  avec  la  rapi- 
dité de  60  et  75  lieues,  quintuplant  la  grande  vitesse  de  nos 
locomotives  I  Cette  rapidité  si  formidable  de  l'air  à  la  surface  de 
rOcéan  et  le  frottement  des  molécules  aériennes,  expliquent, 
comme  Cicéron  le  faisait  déjà  remarquer  il  y  a  deux  mille  ans, 
pourquoi  la  température  de  l'eau  s'élève  après  les  tempêtes. 

Quant  à  la  pression  exercée  par  le  courant  aérien  qui  se  meut 
avec  une  pareille  vitesse,  elle  est  vraiment  formidable.  Dans  un 
mémoire  sur  la  construction  des  phares,  Fresnel  estimait  la  plus 
forte  pression  du  vent  à  275  kilogrammes  par  mètre  carré,  mais 
il  est  très-probable  que  dans  nombre  d'ouragans,  ce  chiffre  a  été 
dépassé.  Sans  mentionner  les  effets  produits  par  les  grands  cyclo- 
nes des  tropiques,  il  s*est  présenté  sous  la  zone  tempérée  nombre 
de  cas  où  la  pression  exercée  par  le  vent  sur  un  espace  peu  étendu 
était  beaucoup  supérieure  aux  prévisions  des  météorologistes. 
Ainsi,  pour  ne  citer  qu'un  exemple,  la  tempête  du  27  février  1860, 
venue  de  l'ouest  et  plongeant  dans  la  plaine  de  Narbonne  par  l'es- 
pèce de  détroit  où  passent  le  canal  et  le  chemin  de  fer  du  Midi, 
eut  assez  de  violence  pour  faire  dérailler  et  renverser  en  partie  deux 
trains  qu  elle  prit  par  le  travers  entre  les  stations  de  Salces  et  de 
Rivesaltes  :  la  pression  a  dû  être  de  400  kilogrammes  ! 

Le  14  février  1867,  pendant  la  tempête,  des  wagons  au  repos 
sur  la  ligne  de  Napoléon- Vendée  aux  Sables  d'Olonne  se  mirent  en 
marche  sous  la  seule  impulsion  du  vent.  Ils  parcoururent  ainsi 
une  distance  de  4  kilomètres  environ.  Les  garde-barrières,  qui  les 
voyaient  passer,  se  mettaient  réglementairement  au  porte-guidon, 
devant  leurs  maisonnettes,  s'imaginant  éclairer  la  marche  d'un 
train  supplémentaire. 

Les  ingénieurs  de  la  compagnie  de  l'Est  ont  trouvé,  par  une  sé- 
rie d'expériences  dynamométriques,  qu'un  vent  assez  fort  produit 
une  résistance  de  1 2  kilogr.  pour  une  vitesse  de  46  kilomètres,  ce 


554  PUISSANCE    DU    VENT. 

qui  donne  72  kilogr.  par  voiture  et  936  pour  un  convoi  de  13  voi- 
tures. Cette  résistance  peut  se  traduire  par  un  retard  de  une  heure 
et  plus  dans  la  durée  du  trajet  de  Paris  à  Strasbourg. 

On  a  calculé  approximativement  que  la  force  mécanique  du  vent 
est  proportionnelle  à  la  surface  de  lobjet  qui  est  exposé  et  en  rai- 
son directe  du  carré  de  la  vitesse,  et  que  pour  une  vitesse  de  1  mè- 
tre par  seconde,  par  chaque  mètre  carré,  l'effet  produit  équivaul 
à  peu  près  à  0  kil.  125.  C'est  donc,  avec  cette  vitesse  de  i  mètre 
par  seconde,  un  demi -kilogramme  par  4  mètres  de  superficie.  Dans 
les  vents  forts,  dont  la  vitesse  est  de  20  mètres  à  la  seconde,  sur 
chaque  mètre  carré,  on  a  un  effet  de  50  kilogr.  ;  lorsque,  dans  les 
ouragans,  la  vitesse  est  de  40  mètres,  la  pression  est  quadruplée 
et  devient  200  kilog.  ;  on  conçoit  d'après  cela  comment  des  arbres 
et  des  maisons  peuvent  être  renversés. 

La  force  que  les  molécules  d*air  n*ont  pas  par  leur  masse,  elles 
la  prennent  par  leur  vitesse,  et  elles  deviennent  ainsi  capables  de 
produire  des  effets  qui  paraissent  incroyables,  et  qui  sont  cepen- 
dant conformes  aux  lois  de  la  mécanique. 

Pour  donner  une  juste  idée  de  ces  effets,  nous  anticiperons  ici 
sur  le  sujet  des  cyclones,  et  nous  citerons  quelques-uns  des  trop 
fameux  désastres  causés  par  certains  ouragans  restés  célèbres. 

A  la  Guadeloupe,  le  25  juillet  1 825,  des  maisons  solidement  bâties 
ont  été  démolies,  un  édifice  neuf,  élevé  aux  frais  de  l'État,  avec  la 
plus  grande  solidité,  a  eu  une  aile  entière  complètement  rasée. 

Le  vent  avait  imprimé  aux  tuiles  une  telle  vitesse,  que  plusieurs 
pénétrèrent  dans  les  magasins  à  travers  des  portes  épaisses. 

Une  planche  de  sapin  de  1  mètre  de  long,  de  2  décimètres 
et  demi  de  large,  et  de  23  millimètres  d'épaisseur,  se  mouvait 
dans  l'air  avec  une  si  grande  rapidité  qu'elle  traversa  d'outre  en 
outre  une  tige  de  palmier  de  45  centimètres  de  diamètre. 

Une  pièce  de  bois  de  20  centimètres  d'équarrissage  et  de 
4  à  5  mètres  de  long,  projetée  par  le  vent,  sur  un  chemin  serré, 
battu  et  fréquenté,  entra  dans  le  sol  de  près  de  1  mètre. 

Une  belle  grille  en  fer,  établie  devant  le  palais  du  gouverneur^ 
fut  entièrement  rompue. 

Trois  canons  de  24  se  mirent  en  marche  jusqu'au  bout  de  la 
batterie. 

En  1 823,  un  tourbillon,  dont  le  diamètre  n'était  pas  de  ^  kilo- 
mètre, passa  près  de  Calcutta,  tua,  en  quatre  heures,  215  person- 
nes, en  blessa  223,  renversa  1 239  huttes  de  pécheurs,  et  entre 
autres,  fit  pénétrer  de  part  en  part  un  bambou  au  travers  d'une 


PUISSANCE    DU    VENT.  555 

muraille  de  1  mètre  et  demi  d'épaisseur,  c'est-à-dire  que  le  souffle 
d'air  en  mouvement  avait  une  force  ^le  à  celle  d'un  canon  de  6. 
A  Saint-Thomas,  en  1 837,  la  forteresse  qui  défend  l'entrée  du  port 
fut  démolie  comme  si  elle  avait  été  bombardée.  Des  blocs  de  ro- 
chers ont  été  arrachés  du  fond  de  la  mer  par  10  et  12  mètres 
d'eau  et  lancées  sur  la  plage.  Ailleurs,  de  solides  maisons,  déra- 
cinées de  leurs  fondements,  ont  glissé  sur  le  sol  en  fuyant  devant 
la  tempête.  Sur  les  bords  du  Gange,  sur  les  côtes  des  Antilles,  à 
Charlestown,  on  a  vu  des  navires  échouer  loin  de  la  côte,  en  pleine 
campagne  ou  dans  les  bois.  En  1 681 ,  un  bâtiment  d'Antigua  fut 
même  porté  sur  les  falaises  jusqu'à  3  mètres  au-dessus  des  plus 
hautes  marées  et  resta  comme  un  pont  entre  deux  pointes  de  ro- 
chers. En  1825,  les  navires  qui  se  trouvaient  dans  la  rade  de 
Basse-Terre  disparurent,  et  l'un  des  capitaines,  heureusement 
échappé  à  la  mort,  raconta  que  son  brick  avait  été  aspiré  par  l'ou- 
ragan, soulevé  hors  de  l'eau,  et  qu'il  avait  pour  ainsi  dire  «  fait 
naufrage  dans  les  airs.  »  Des  meubles  fracassés  et  quantité  de 
débris  enlevés  dans  les  maisons  de  la  Guadeloupe  furent  trans- 
portés à  Montserrat  par-dessus  un  bras  de  mer  de  80  kilomètres 
de  large,  etc.  Dans  la  tempête  qui  sévit  sur  la  Manche  le  11  jan- 
vier 1866,  on  a  vu,  sur  la  digue  de  Cherbourg,  des  pierres  de  2  à 
300  kilogrammes,  formant  l'extérieur  de  l'enrochement,  lancées 
par  les  lames  par-dessus  le  parapet,  à  plus  de  8  mètres  de  hau- 
teur. Mise  en  fureur  par  les  vents  qui  la  bouleversaient^  la  mer 
lançait,  dit  le  vice-amiral  La  Roncière  le  Noury,  des  lames  qui, 
frappant  le  fort,  s'élevaient  à  60  mètres  de  hauteur. . . .  Nous  dé- 
velopperons ces  effets  formidables  tout  à  l'heure  au  chapitre  des 
Cyclones. 

Pour  expliquer  ces  phénomènes,  il  n'y  a  qu'une  seule  difficulté, 
celle  de  savoir  comment  l'air  a  pu  recevoir  dans  l'atmosphère  une 
si  prodigieuse  vitesse  ;  car,  cette  vitesse  étant  donnée,  les  actions 
mécaniques  les  plus  étonnantes  en  deviennent  les  conséquences 
nécessaires.  C'est  du  gaz  en  mouvement  qui  chasse  le  boulet  du 
canon,  et  qui  lance  dans  les  airs  des  quartiers  de  roches,  lors- 
qu'une mine  fait  son  explosion.  On  peut  traverser  une  planche 
de  chêne  de  2  centimètres  d'épaisseur  avec  un  bout  de  bougie 
mis  en  place  de  balle  dans  le  canon  d'un  fusil  :  la  force  du 
projectile  n'est  due  ici  qu'à  sa  vitesse  ;  c'est  une.  expérience  que 
j'ai  faite  plusieurs  fois;  il  faut  tirer  perpendiculairement  à  la  plan- 
che, et  presque  à  bout  portant. 


1 


CHAPITRE  IV. 


SUR  QUELQUES  VENTS  PARTICUUERS. 

LA  BISE.  —  LE   BORA.  —  LE  GALLEGO.  —  LE  MISTRAL. 
LE  FOEHN.  —  l'harmattan.  —  LE  SIMOUN.  —  LE  KHAMSIN.   —  LE  TEBBAl* 

LE  SIROCCO.  -^  LE  SOLANO. 

LE   SPLEEN. 


Après  avoir  étudié  la  théorie  et  la  manière  d'agir  des  vents  gé- 
néraux^ réguliers  et  irréguliers,  qui  soufflent  à  la  surface  du  globe, 
nous  devons  porter  notre  attention  sur  les  vents  particuliers  qui 
caractérisent  certaines  contrées,  comme  sur  les  mouvements  atmo- 
sphériques qui  parfois  traversent  les  mers  et  les  continents  avec 
la  rapidité  de  l'oiseau  de  proie,  et  semblent  faire  exception  au  sys- 
tème de  lois  organisées  qui  régit  la  nature.  L'analyse  scientifique 
s'est  attachée  à  ces  phénomènes  eux-mêmes,  et  montre  qu'ils 
obéissent  comme  toute  chose  dans  l'univers  à  des  lois  définies  et 
déterminées. 

Les  cyclones,  ouragans  et  tempêtes,  feront  l'objet  du  chapitre 
suivant.  Comme  transition,  occupons-nous  un  instant  de  certains 
vents  particuliers  plus  ou  moins  célèbres,  et  prenons  une  idée 
exacte  de  leur  caractère  respectif. 

En  France,  le  climat  tempéré  qui  sourit  sur  nos  tètes  éloigne  de 
nous  les  phénomènes  atmosphériques  intenses  qui  se  manifestent 
sous  des  cieux  moins  hospitaliers.  Les  coups  de  vent  et  tempêtes 
de  nos  côtes  proviennent  des  mouvements  cycloniques  dont  nous 
parlerons  plus  loin.  Les  orages  feront  également  lobjet  d'une 
étude  ultérieure.  Comme  vents  proprement  dits,  qui  se  distinguent 


LE    MISTRAL.  557 

UD  peu  par  leur  caractère  de  Tensemble  des  vents  géoéraux^  nous 
pouvons  citer  d'abord  la  bise,  ou  vent  du  nord^  très-froid^  et 
d'une  intensité  parfois  très-violente.  Dans  nos  départements  de 
Test  il  est  très-redouté,  car  il  arrive  presque  en  ligne  droite  de  la 
mer  du  Nord  ;  la  Belgique  et  la  Hollande^  couvertes  de  neiges  qu'il 
a  traversées^  n'ont  servi  qu'à  le  refroidir  davantage.  A  Istria  et 
en  Dalmatie^  la  bise  est  connue  sous  le  nom  de  bora,  et  sa  force 
est  telle  qu'il  renverse  quelquefois  des  chevaux  et  des  charrettes. 
En  Espagne^  ce  même  vent  du  nord^  et  nord-est  pour  ce  pays^  est 
désigné  sous  le  nom  de  gallego. 

Dans  le  sud  de  la  France^  le  vent  du  sud-ouest  froid  et  violent  qui 
a  passe  sur  les  neiges  des  Alpes  et  des  Pyrénées,  et  qui  est  célèbre 
sous  le  nom  de  mistral,  mérite  particulièrement  notre  attention. 

On  a  longtemps  ignoré  sa  cause.  On  l'attribuait  à  un  refroidis- 
sement subit  du  vent  passant  sur  ^les  Pyrénées  ou  les  Alpes. 
JM.  Marié-Davy,  dans  plusieurs  notes  publiées  au  Bulletin  de  VOb^ 
servatoire,  en  juin  1864,  montre  que  la  cause  de  ce  vent  n'est  pas 
locale  et  que  les  mouvements  qui  lui  donnent  naissance  se  trans- 
portent vers  l'est  comme  les  bourrasques. 

Kaemtz,  dans  une  communication  faite  à  l'Institut,  en  juillet 
1 865>  montre  par  un  tableau  de  pressions  barométriques  sur  la 
France,  TEspagne  et  l'Italie, «avant,  pendant  et  après  le  mistral, 
que  c'est  une  véritable  tempête  venant  de  loin,  et  qu'il  n'est  pas 
dû  à  un  refroidissement  subit  du  vent  passant  sur  les  montagnes. 
n  est  remarquable  qu'à  mesure  que  les  études  météorologiques 
font  des  progrès,  on  apprend  à  ne  plus  chercher  les  causes  de  la 
plupart  des  phénomènes  dans  les  localités  où  ils  sont  observés, 
mais  à  les  rattacher  à  des  causes  générales  prépondérantes  aux- 
quelles sont  subordonnées  les  circonstances  locales. 

Toutes  les  fois  que  le  mistral  souffle,  il  y  a  un  excès  de  pression 
atmosphérique  à  l'ouest  du  golfe  du  Lion.  Quelle  que  soit  l'origine 
de  cette  pression,  elle  accompagne  en  toute  saison  le  mistral. 

Le  mistral  exige  pour  sa  production,  quelle  que  soit  la  saison, 
les  mêmes  circonstances  réunies.  Que  ce  soit  pendant  une  période 
de  beau  ou  de  mauvais  temps  pour  le  sud-ouest  de  l'Europe,  il 
faut  toujours  un  excès  de  la  pression  à  l'ouest  des  Ce  venues. 

La  violence  de  ce  vent  est  due  à  la  forme  de  l'isthme  pyrénéen. 
Dès  que  la  direction  générale  du  mouvement  atmosphérique  dépasse 
un  peu  l'ouest  vers  le  nord,  le  plateau  central  et  le  massif  des 
Alpes  dévient  le  courant  vers  le  golfe  du  Lion.  Ce  courant,  rétréci 
entre  les  Alpes  et  les  Pyrénées  dans  le  sens  de  la  largeur  et  par  les 


558  LE    FOEHN. 

Cévennes  dans  le  sens  vertical^  constitue  un  rapide  sur  les  c6ies  du 
Languedoc  :  de  là  une  des  causes  de  Texcès  de  pression  sur  le 
versant  nord-ouest  des  Cévennes  et  la  diminution  de  pression  sur 
la  Méditerranée,  là  où  le  vent  conserve  une  vitesse  qui  n  est  plus 
en  rapport  avec  la  largeur  du  lit. 

De  là  aussi  la  violence  du  vent  du  nord  dans  la  vallée  du  Rhôoe 
entre  les  contre-forts  des  Alpes  et  ceux  du  plateau  central. 

Le  mistral  est  le  vent  le  plus  sec  de  ces  parages,  parce  qu'il 
s'est  asséché  en  passant  sur  les  Cévennes  ;  il  est  en  effet  pluvieux 
sur  le  versant  nord-ouest  de  ces  montagnes  ;  les  vents  des  régions 
£.  ou  S.  y  amènent  de  la  pluie,  parce  que  ce  sont  des  vents  marins 
sur  les  côtes  et  sur  le  versant  sud-est  des  Cévennes  ;  ils  sont  secs 
sur  le  versant  opposé. 

L'antipode  du  mistral  est  le  Fœhn. 

Ce  vent  chaud  d'Afrique  ^ui  arrive  sur  les  Alpes  a  reçu  de  la 
nature  le  soin  de  fondre  les  hautes  neiges  des  montagnes.  Il  ar- 
rive, pendant  la  nuit,  impétueux,  sur  les  glaces,  interpelle  toutes 
ces  eaux  immobiles  qui  ont  peine  à  se  délier  de  leur  engourdis- 
sement. Ce  redoutable  bienfaiteur  parait  vouloir  détruire  la  nature 
qu'il  vient  sauver.  11  brise,  il  confond,  ravage.  Il  lance  des  blocs 
énormes  des  hauteurs,  roule  des  arbres  gigantesques  au  lit  des 
torrents.  Il  arrache,  enlève,  emporte  au  loin  les  toits  des  chalets. 
La  panique  est  dans  l'étable;  la  vache  effrayée  mugit.  Dieu  I  que 
va-t-il  advenir?...  Ce  qui  vient,  c*estle  printemps. 

Le  Fœhn  se  moque  du  soleil.  Celui-ci  demanderait  quinze  jours 
pour  fondre  ce  que  le  vent  d'Afrique  a  fondu  en  vingt-quatre 
heures.  La  neige  ne  tient  pas  devant  lui.  En  deux  heures  au  Grin- 
delwald  il  en  fond  2  pieds  de  hauteur.  ((  Elle  finit,  la  vie  souterraine 
des  mystérieuses  plantes  alpines,  leur  neige  et  leur  nuit  de  huit 
mois.  A  l'éveil  du  magicien,  elles  vivent,  voient  avec  bonheur  la 
lumière  de  leur  court  été,  et  leur  petit  cœur  de  fleurs  s'éjouit 
d*aimer  un  moment. 

a  Quelle  heureuse  métamorphose  !  que  de  bienfaits  !  ,1a  vie,  la 
fécondité,  qui  dormait  au  haut  des  Alpes,  la  voilà  donc  délivrée. 
Plus  utiles  qu'aucune  rivière,  ses  rosées  et  ses  brouillards  s  en 
vont  arroser  TEurope  de  ce  délicat  arrosage  qui  fait  la  fine  prai- 
rie, le  velours  vert  du  gazon. 

<c  Heureux  qui,  à  la  première  heure  de  la  grande  métamorphose, 
aurait  le  sens  et  l'oreille  pour  entendre  le  début  du  concert  de 
toutes  ces  eaux,  quand  des  milliers,  des  millions  de  sources  se 
mettent  à  parler  !  »  (Michelet.) 


L'HARMATTAN.  559 

La  haute  température  de  i*intérieur  de  TAfrique  est  Forigine 
des  vents  extraordinaires  qui  se  font  sentir  sur  les  côtes  de  Guinée, 
sur  celles  de  la  Barbarie,  en  Egypte*  dans  FArabie,  dans  la  Syrie, 
dans  les  steppes  de  la  Russie  méridionale  et  même  jusqu'en  Italie. 
Ces  vents  nommés  harmattan,  simoun,  khamsin,  sont  accompa- 
gnés de  circonstances  étranges  sur  lesquelles  il  est  utile  de  don- 
ner quelques  détails;  ils  sont  particulièrement  chauds  et  secs  et 
entraînent  avec  eux  des  tourbillons  de  poussière. 

On  appelle  harmattan,  un  vent  qui  souffle  trois  ou  quatre  fois 
chaque  saison,  de  Tintérieur  de  l'Afrique  vers  Tocéan  Atlantique; 
dans  la  partie  de  la  côte  comprise  entre  le  cap  Vert  (latit.  15°  N.) 
et  le  cap  Lopez  (latit.  105^}.  L'harmattan  se  fait  principalement 
sentir  dans  les  mois  de  décembre,  de  janvier  et  de  février.  Sa  di- 
rection est  comprise  entre  Test-sud-est  et  le  nord-nord-est.  Sa  du- 
rée est  ordinairement  d'un  ou  deux  jours,  quelquefois  de  cinq  ou 
six.  Ce  vent  n'a  qu'une  force  modérée. 

Un  brouillard  d'une  espèce  particulière,  et  assez  épais  pour  ne 
donner  passage  à  midi  qu'à  quelques  rayons  rouges  du  soleil, 
s'élève  toujours  quand  l'harmattan  souffle.  Les  particules  dont  ce 
brouillard  est  formé  se  déposent  sur  le  gazon,  sur  les  feuilles  des 
arbres  et  sur  la  peau  des  nègres,  de  telle  sorte  que  tout  alors  parait 
blanc.  On  ignore  quelle  est  la  nature  de  ces  particules;  on  sait 
seulement  que  le  vent  ne  les  entraîne  sur  l'Océan  qu'à  une  petite 
distance  des  côtes  ;  à  une  lieue  en  mer,  par  exemple,  le  brouillard 
est  déjà  très-afiFaibli  ;  à  trois  lieues,  il  n'en  reste  plus  de  traces, 
quoique  l'harmattan  s'y  fasse  encore  sentir  dans  toute  sa  force. 

L'extrême  sécheresse  de  l'harmattan  est  un  de  ses  caractères  les 
plus  tranchés.  Si  ce  vent  a  quelque  durée,  les  branches  des  oran- 
gers, des  citronniers,  etc.,  se  dessèchent  et  meurent;  les  reliures 
des  livres  (et  l'on  ne  doit  pas  en  excepter  ceux-là  même  qui  sont 
placés  dans  des  malles  bien  fermées  et  recouverts  de  linge)  se 
courbent  comme  si  elles  avaient  été  exposées  à  un  grand  feu.  Les 
panneaux  des  portes  et  des  fenêtres,  les  meubles  dans  les  appar- 
tements craquent  et  souvent  se  brisent.  Les  effets  de  ce  vent  sur 
le  corps  humain  ne  sont  pas  moins  évidents.  Les  yeux,  les  lèvres 
deviennent  secs  et  douloureux.  Si  l'harmattan  dure  quatre  ou  cinq 
jours  consécutifs,  les  mains  et  la  face  se  pèlent;  pour  prévenir  cet 
accident,  on  se  frotte  tout  le  corps  avec  de  la  graisse. 

Après  tout  ce  que  nous  venons  de  rapporter  des  fâcheux  effets 
que  produit  l'harmattan  sur  les  végétaux,  on  pourrait  croire  que 
ce  vent  doit  être   très- insalubre  :  c'est  cependant  tout  l'opposé 


560  L'HARMATTAN.  —  LE    SIMOUN. 

qu*on  a  observé.  Les  fièvres  intermittentes^  par  exemple^  sont  ra- 
dicalement guéries  au  premier  souflQe  de  Tharmattan.  Ceux  que 
Tusage  excessif  qu'on  fait  de  la  saignée  dans  ces  climats  avait  ex- 
ténués, recouvrent  bientôt  leurs  forces;  les  fièvres  rémittentes  el 
épidémiques  disparaissent  aussi^  comme  par  enchantement.  Telle 
est  enfin  Tinfluence  salutaire  de  ce  vent,  que  pendant  sa  durée, 
Tinfection  ne  peut  pas  être  communiquée,  même  par  Fart,  car 
il  paraît  que  le  vaccin  ne  prend  pas  tant  qu'il  souffle. 

Ses  propriétés  vénéneuses  sont  purement  imaginaires.  Il  ne 
serait  même  pas  impossible  qu'elles  eussent  été  inventées  par  les 
Arabes  pour  effrayer  les  voyageurs  qui  tentent  de  s'aventurer  dans 
ce  qu'ils  considèrent  comme  leur  domaine. 

cr  De  tout  temps,  dit  Kaemt2,  l'Arabe  du  désert^  nomade  et 
pauvre,  a  détesté  Vhabitant  des  villes,  qui  mène  une  vie  commode 
et  tranquille.  Aussi  quand  le  marchand  est  forcé  de  traverser  le 
désert,  le  Bédouin  lui  vend-il  sa  protection  au  poids  de.  l'or.... 
Pour  les  habitants  des  villes,  le  désert  était  le  théâtre  des  scènes 
d'horreur  les  plus  exagérées.  Tous  les  récits  merveilleux  d'aven- 
tures extraordinaires  trouvaient  en  eux  des  auditeurs  crédules  ou 
prévenus,  de  même  que  de  nos  jours  les  Turcs  se  font  de  l'Eu- 
rope les  idées  les  plus  fausses  et  les  plus  ridicules.  Les  habitants 
du  désert  n'avaient  garde  de  détruire  ces  erreurs,  qui  faisaient  leur 
force;  ils  les  accréditaient,  au  contraire,  chaque  fois  qu'ils  visi- 
taient les  villes;  les  négociants  qui  avaient  traversé  lo  désert 
connaissaient  seuls  la  vérité;  mais  ils  étaient  en  petit  nombre, 
faisaient  de  grands  bénéfices  dans  ces  voyages,  et  cherchaient  h 
effrayer  ceux  qui  auraient  été  tentés  de  les  imiter.  C'est  ainsi  que 
ces  croyances  se  répandirent,  h 

Les  écrivains  arabes  sont  remplis  de  mensonges  sur  tout  ce  qui 
regarde  le  désert.  Les  voyageurs  européens  ont  encore  enchéri  sur 
eux.  Le  musulman  croit  faire  œuvre  méritoire  en  trompant  l'in- 
fidèle et  en  lui  fermant  l'entrée  du  désert.  Tous  ceux  qui  y  sont 
allés  ont  fait  bon  marché  de  ces  craintes  ridicules,  dont  les  Ara- 
bes eux-mêmes  leur  ont  avoué  l'exagération.  L.  Burckhardt,  de 
Bàle,  est  le  premier  qui  nous  ait  fourni  des  renseignements  posi- 
tifs sur  les  phénomènes  du  désert,  et  en  particulier  sur  les  vents 
qui  y  régnent.  Il  a  ainsi  réduit  à  leur  juste  valeur  les  récits  fan- 
tastiques de  ses  prédécesseurs,  Beauchamp,  Bruce  et  Niebuhr. 

Burckhardt  raconte,  en  effet,  que  ce  vent  du  désert  le  surprit  entre  Siout  etEsoé. 
«  Lorsque  le  vent  s'éleva,  dit-il,  j'étais  seul,  monté  sur  mon  dromadaire,  loio  de 
tout  arbre  et  de  toute  habitation.  Je  m^efforçai  de  garantir  mon  TÎsage  en  renve- 


i 


LE    SIMOUN.  563 

loppanl  d'ua  mouchoir.  Pendant  ce  temps  le  dromadaire,  auquel  le  vent  chassait 
le  sable  dans  les  yeux,  devintinquiet,semit  à  galoper,  et  me  ût  perdre  les  étriers. 
Je  restai  couché  par  terre  sans  bouger  de  place,  car  je  n'y  voyais  à  la  distance 
de  dix  mètres,  et  m'enveloppai  de  mes  vêtements  jusqu'à  ce  que  le  vent  se  fût 
apaisé.  Alors  j'allai  à  la  recherche  de  mon  dromadaire,  que  je  trouvai  à  une  assez 
grande  distance,  couché  près  d'un  buisson  qui  protégeait  sa  tète  contre  le  sable 
enlevé  par  le  vent.  »  Malcolm  et  Morier,  qui  ont  traversé  les  déserts  de  la  Perse, 
Ker-Porter,  qui  a  visité  celui  qui  est  à  l'est  de  l'Euphrate,  sont  d'accord  avec 
Burckhardt  pour  déclarer  que  lorsqu'ils  ont  été  exposés  au  simoun,  ils  n'ont  rien 
éprouvé  qu'une  impression  très-désagréable,  très-pénible  même,  mais  dont  leur 
santé  n'a  nullement  été  altérée. 

Ce  n'est  pas  seulement  dans  les  déserts  de  sable  de  l'Afrique  et  de  l'Asie  que  les 
vents  chauds  sont  à  redouter,  mais  dans  presque  toutes  les  contrées  continentales 
voisines  des  tropiques.  Dans  l'Inde  ces  vents  sont  connus  sous  le  nom  de  souffle 
des  diables.  Ils  sévissent  fréquemment  durant  la  saison  sèche,  et  répandent  dans 
les  campagnes,  et  jusque  dans  les  villes,  l'effroi  et  la  dévastation.  Sans  être  em- 
|x»isonnés,  il  est  admissible  que  des  vents  animés  d'une  vitesse  formidable,  em- 
portant avec  eux  des  flots  de  sable,  et  dont  la  température  s'élève  à  kO^  et  plus, 
puissent  exercer  sur  leur  parcours  une  action  malfaisante,  et  devenir  surtout 
funestes  aux  Européens,  qui  ne  savent  guère  s'en  garantir. 

Vers  l'époque  de  Téquînoxe,  les  tempêtes  deviennent  terribles 
dans  le  désert.  Tout  le  monde  a  entendu  parler  du  vent  brûlant 
du  désert,  du  simoun,  mot  qui  signifie  poison  chez  les  Arabes. 
Ce  vent  redoutable  souffle  aussi  en  Egypte,  où  on  l'appelle  Kham- 
sim  (cinquante)  à  cause  des  cinquante  jours  pendant  lesquels  on 
Tobserve  :  vingt-cinq  jours  avant  Téquinoxe  du  printemps  et  vingt- 
cinq  jours  après. 

Le  simoun  s'annonce  dans  le  désert  par  un  point  noir  qui  sur- 
git à  l'horizon.  Ce  point  noir  grandit  rapidement.  Un  voile  blafard 
envahit  le  ciel,  des  flots  de  sable  obscurcissent  le  soleil  et  dessè- 
chent toute  verdure.  Aussitôt  qu'il  souffle,  les  oiseaux  effrayés  s'en- 
volent, le  dromadaire  cherche  un  buisson  où  il  puisse  préserver 
ses  yeux,  sa  bouche,  ses  narines,  des  nuages  de  sable;  l'Arabe  se 
couvre  la  face,  s'enduit  le  corps  de  graisse,  d'huile  ou  de  boue 
humide,  se  roule  à  terre,  ou  se  blottit  contre  un  arbre,  jusqu'à  ce 
que  l'affreuse  bourrasque  soit  apaisée.  Le  simoun  est  le  plus  re- 
doutable ennemi  des  caravanes  qui  traversent  les  déserts  sablon- 
neux de  l'Arabie  et  de  l'Afrique  :  on  lui  attribue  la  destruction  en- 
tière des  50000  hommes  que  le  fou  Cambyse  envoya  pour  réduire 
en  esclavage  les  Ammoniens,  et  mettre  ensuite  le  feu  au  temple  de 
Jupiter. 

En  1805,  le  simoun  tua  et  ensevelit  dans  les  sables  toute  une 
caravane,  composée  de  deux  mille  personnes  et  dix-huit  cents 
chameaux.  Plus  d'une  fois  nos  généraux  ont  eu  des  craintes 
sérieuses  sur  le  sort  des  colonnes  de  nos  soldats,  forcées  de  s'en- 


564  SUR    QUELQUES    VENTS    PARTICULIERS. 

j>aiier  dans  le  désert,  et  que  le  simoun  vint  surprendre  dans  leur 
marche. 

La  poussière  impalpable  que  Tair  charrie  en  épais  nuages  pénè- 
tre dans  les  narines,  les  yeux,  la  bouche  et  les  poumons  et  déter- 
mine l'asphyxie.  Quand  les  choses  ne  vont  pas  jusqu'à  ce  terme 
fatal,  l'évaporation  rapide  (|ui  se  fait  à  la  surface  du  corps,  sèche 
la  peau,  enflamme  le  f^osier,  accélère  la  respii»«rtion,  et  cause  aux 
voyageurs  une  soif  ardente.  Le  souffle  terrible  du  simoun  aspire, 
en  passant,  la  sé\e  des  arbres,  et  fait  disparaître  par  une  évapora- 
tion  rapide,  l'eau  contenue  dans  les  outres  des  chameliers.  La  ca- 
ra\ane  est  alors  en  proie  à  toutes  les  horreurs  d'une  inextinguible 
soif,  qui  allume  le  sang.  C'est  ainsi  que  plus  d'une  caravane  a 
péri  dans  les  mêmes  solitudes.  Aussi  voit-on  les  routes  habituel- 
lement suivîtes  par  les  caravanes,  parsemées  de  squelettes  d'hom- 
nu^s  et  d'animaux  blanchis  par  le  temps  et  le  soleil:  ce  sont  les 
bornes  miliaires  de   ces  sinistres  sentiers. 

Dans  son  voyage  dans  l'Asie  centrale,  Arminius  Varabéry,  sa- 
vant hongrois  déguisé  en  derviche,  observa  l'ouragan  de  sable  et 
les  terribles  influences  de  la  cluileur  sur  l'organisme  humain  en 
traversant  le  désert  entre  Khiva  et  Bokhara  (longitude  60^,  lati- 
tude 40^).  Ayant  quitté  le  pays  des  Turkomans  et  FOxus,  sa  cara- 
vane péiuHra  (hins  les  sables 


Noire  slalion  matinale,  dit-il,  porlait  le  nom  charmant  dV\damkyrylgan  flra- 
fliiisez  :  l'endroit  où  périssent  les  hommes),  et  il  suffisait  de  jeter  un  regard  vers 
riiorizon  pour  se  convaincre  que  celte  appellation  tragique  ne  lui  arait  pas  été 
Liiatuilenient  donnée.  Ou'on  se  représente  un  océan  de  sables,  s'étendant  à  perle 
de  vue,  façonné  d'un  côté  par  le  souffle  furieux  des  ouragans  en  hautes  collines 
semblables  à  des  values,  de  l'autre,  en  revanche,  représentant  assez  bien  le  ni- 
veau dun  lac  i)aisil)le  à  peine  ridé  par  la  brise  du  couchant.  Dans  Tair  pas  un 
oiseau,  sur  la  terre  pas  un  animal  vivant,  pas  même  un  vers,  pas  môme  un  grillon. 
Nuls  ve>ti,i^es  autres  que  ceux  dont  la  mort  a  semé  ces  vastes  espaces,  des  mon- 
ceaux d'os  blanciiis  que  clKupie  passant  recueille  et  réunit  pour  servir  de  jalons  à 
la  marche  des  voyageui's  (|ui  lui  succéderont.  Examen  fait  de  nos  outres,  nous 
calculions  que  nous  ne  manquerions  guère  d'eau  pendant  plus  d'un  jour;  mais 
(die  diminua  avec  une  ra[)idité  surprenante.  Cette  découverte  doubla  la  vigilaniv 
avec  kKjuelle  j'avais  1  u'il  sur  mes  ap[)rovisionnements.  Les  autres  voyageurs,  se 
tenant  pour  avertis,  attirent  de  même,  et  jionobstant  nos  inquiétudes,  il  nous  ar- 
liva  pai'foi^  de  sourire  en  coutenqdaiit  ceux  de  nous  qui,  vaincus  par  le  sommeil, 
^'endormaient  les  l)ras  tendrement  pressés  autour  de  leur  outre.  En  dépit,  d'une 
chaleur  à  loul  loudre.  nous  étions  contraints  d'accomplir,  le  jour  comme  la  nuit, 
des  marche-  de  cinq  à  six  heures.  En  cllet,  plutùt  nous  sortirions  des  sables,  moins 
nous  auriou-  à  craindre  les  dé>astreuses  inlluences  du  tebbad  (vent  de  fièvre',  qui 
p<'ut  vou>  ensevelir  sous  la  poussii'rc  s'il  vient  vous  surprendre  au  milieu  de  ces 
dunes. 

Coiiinie  nous  ap[>ro<hious  des  montagnes,  le  Kervanbashi  et  ses  gens  nous  si- 


LE    SIMOUN. —  LE    TEBBAD. 


585 


cnalant  un  nuage  de  poussière  qui  semblait  renir  de  notre  côlé,  nous  avertirent 
qu'il  fjJltit,  sans  retard,  mettre  pied  à  terre.  Nos  pauvres  chameaux,  plus  expA- 
ri[Den(és  que  nous,  avaient  déjà  reconnu  l'approche  du  tebbad  ;  après  une  clameur 
désespérOe,  ils  tombèrent  à  genoux,  allongeant  leurs  cous  sur  le  sol  et  s'elTorçant 
de  cacher  leurs  tétca  dans  le  sable.  Contre  eux,  comme  à  l'abri  d'un  retranche- 
ment, nous  venions  nous  agenouiller,  quand  le  vent  passa  sur  nous  avec  un  fré- 
missement sourd  et  nous  enveloppa  d'une  croûte  de  sable  épaisse  d'environ  deux 
doigta.  Les  premiers  grains  dont  je  sentis  le  contact  produisirent  sur  moi  l'elTet 
d'une  véritable  pluie  de  feu.  Si  nous  avions  subi  le  choc  du  tebbad  à  quelque  six 
mille  de  là  dans  la  profondeur  du  désert,  nous  y  restions  tous  intaillibtement.  Je 


Fig.  167.  —  Pandant  le  passage  du  TebbaU. 


n'eus  pas  le  loisir  d'observer  ces  dispositions  k  la  lièvre  et  aux  vomissements  que 
l'on  dit  causés  par  le  vi^nt  lui-même  ;  mais  après  son  passa^'e,  l'atmosphère  devint 
plus  épaisse  et  plus  écrasante. 

Abstraction  faite  du  tebbad,  l'élévation  de  la  température  diurne  nous  privut  de 
DOS  forces,  et  deux  de  nos  plus  pauvres  associés,  se  traînant  comme  ils  pouvaient 
k  cAté  de  leurs  l>ètes  chétives,  tombèrent  si  malades,  une  fois  que  leur  eau  fut  épui- 
sée, qu'il  fallut  les  attacher  k  plat  ventre  sur  les  chameaux,  vu  qu'ils  étaient  parfai- 
tement incapables  d'y  conserver  leur  assiette. 

Tant  qu'ils  purent  articuler  une  parole,  nous  n'entendîmes  soKir  de  leurs  lèvres 
desséchées  que  cette  exclamation  monotone  :  >  De  l'eau,  de  l'eau  !...  par  pitié,  par 
pitié,  quelques  gouttes  d'eau  I...  •  Hélas  I  leurs  meilleurs  amis  refusai entimpiloys- 
bloment  ée  Iwir  ncriler  k  nnàaàn  gorgée  de  ce  liquide  qui,  pour  nous,  repré- 


566  SUR     gUELQUES    VENTS    PARTICULIERS. 

sentait  la  vi«';  et  lorsque,  le  qualrième  jour,  nous  arrivâmes  à  Medernin-Bulag,  un 
do  ces  mallieureux  fut  soustrait  par  la  mort  aux  tortures  de  la  soif.  J^assistai  à 
Ta^onie  de  cet  inlbrtunê.  Sa  iantrue  était  absolument  noire;  la  voûte  de  son  palais 
avait  pris  une  teinte  d'un  bleu  grisâtre;  ses  lèvres  étaient  parcheminées,  sa  bou- 
rbe béante,  ses  dents  à  nu.  Il  e<t  fort  douteux  que,  dans  ces  terribles  extrémités. 
on  eiU  pu  le  sauver  en  le  faisant  boire;  d'ailleurs  pas  un  de  nous  ne  sVn  serait 
avisé. 

(l'est  une  cliose  liorril>le  à  voir  quiin  père  cachant  à  son  fils,  un  frère  cachant  k 
son  fièro  Peau  dont  il  peut  être  nanti;  mais  je  le  rêpèle,  lorsque  chaque  goutte 
représente  une  heure  de  vie,  et  quand  on  est  aux  prises  avec  les  angoisses  de  la 
soif,  les  tendances  i^énénni'^es,  l'esprit  de  sacrifice  (pii  se  manifestent  fréquem- 
ment en  d'autres  ocrasions  aussi  critiques,  perdent  toute  action  sur  le  cœur  «le 
rhomme. 

Mais  c'est  en  vain  (pie  je  cherche  à  donner  la  moindre  idée  du  mart\re 
causé  par  la  soif;  la  mort  elle-même,  je  le  crois  fermement,  n'est  pas  accomptagnôe 
de  soulTranc(!s  plus  cruelles.  Vax  face  d'autres  périls,  je  n'ai  jamais  trouvé  la  lutte 
au-(lessn^  d,'  mon  courage;  ici,  je  me  sentais  brisé,  abattu,  anéanti,  et  je  me  croyais 
I)arvenu  au  ternie  de  mon  existence. 

Thonias-Williain  Atkinson  fut  témoin,  en  1850,  des  ouragans 
rapides  qui  s'abattent  sur  les  steppes  mongoles. 

Vn  silence  solennel,  dit-il,  rèirne  sur  ces  vastes  plaines  arides  également  déser- 
tées par  l'homme,  par  les  quadrupèdes  et  les  oiseaux.  On  parle  de  la  solitude  des 
furéis:  j'ai  souvent  cln^vanché  sous  leurs  voûtes  sombres  pendant  des  journées 
entières:  mais  on  y  entendait  h^s  soupirs  de  la  brise,  le  frôlement  des  feuilles,  le 
«raqucnient  »!cs  brandies  ;  queUjuefois  même,  la  chute  de  l'un  des  géants  delà 
forêt,  croulant  de  vétusté,  éveillait  au  loin  les  échos,  chassait  de  leurs  repaires  les 
jintes  clVra^és  des  bois  et  airachait  des  cris  d'alarme  aux  oiseaux  épouvantés.  Ce 
n'était  p;is  la  solitude  :  les  feuilles  et  les  arbres  ont  un  langajre  que  Thomme  re- 
connaît de  loin  ;  mais  dans  ces  déserts  desséchés  nul  son  ne  s'élève  pour  rompre 
le  silence  de  mort  qui  plane  pcipéluellement  sur  le  sol  calciné. 

Le  sable  était  là,  soulevé  en  terrasses  circulaires;  quelques-unes  avaient 
quinze  à  vinc^t  pieds  de  haut;  il  y  en  avait  de  toutes  erandeursà  perte  de  vue  dans 
le  désert.  Vues  du  sommet  de  Tune  des  plus  considérables,  elles  présentaient  Tap- 
l>ai(MH'e  sin^uHère  d'une  innnen<e  nécroi)ole,  semée  d'innombrables  tumuli. 

Pendant  (pie  j'esquissais  w  tableau,  je  fus  témoin  de  la  formation  d'un  ourap:an 
au-de<NU-^  deN  eaux.  Il  venait  du  nord  droit  'i  nous.  Les  Cosaques  et  Tcfauck-a-boi 
allèrent  mettre  les  rhevaux  ;i  Tabri  derrièn*  les  roseaux,  laissant  deux  de"  leur^ 
cunipaKuons  auprès  d»»  moi^  La  tempête  arrivait  avec  une  rapidité  furieuse,  lançant 
d'énormes  vagues  dans  l'espace  et  abattant  la  véjrétation  sur  son  passage.  On 
voyait  un  loni-  sillon  blanc  s'avanc<'r  sur  le  lac.  Quand  il  fut  à  une  demi-vers^te. 
niius  l'enlen-linies  ru^-'ir.  Mes  L'-tMis  me  pressaient  de  m'éloifrner,  je  pris  mes 
es<[uis'>es  et  .lutres  obji'ts,  puis  jo  courus  rejoindre  le  gros  de  la  troupe  sous  les 
roseaux.  .larrivais  à  peine  à  l'enti-éc  de  ce  rempart  mouvant,  que  l'ouragan  éclata, 
ruurbant  jusqu'à  terre  les  buissons  et  les  roseaux.  Lorsqu'il  entra  dans  les  sables 
de  la  ste|)p(;.  il  se  mit  à  tourbillonner  circulairement,  enlevant  des  monticules 
entiers  dans  l'espace,  en  élrvant  d'autres  là  où  il  n'y  en  avait  pas;  il  était  aisé  de 
ciimi>rendre  maintenant  à  rpioi  étaient  dues  nos  prétendues  tombelles.  Cette  tem- 
pête fut  de  courte  duréi*;  en  un  ({uarl  d'beure  elle  était  finie  et  tout  était  redevenu 
calme  connue  au[»aravaut. 

Hion   n'est   |)lus   dant^ereux   que  d'être  surpris  en  plaine  par  cette  espèce  de 
typhon.  J'en  ai  vu  plus  lard  descendre  des  montagnes  ou  s'élever  du  fond  d'une 


LE    SIROCCO.  569 

gorge  profonde,  sous  la  forme  d'une  masse  noire,  compacte,  d'un  diamètre  de 
mille  mètres  et  plus,  qui  s'élance  sur  la  steppe  avec  la  rapidité  d'un  cheval  de 
course.  Tous  les  animaux,  domestiques  ou  sauvages,  fuient  épouvantés  devant 
el'e;  car  une  fois  enveloppés  dans  sa  sphère  d'action,  ils  sont  infailliblement  per- 
dus. Les  admirables  chevaux  libres  s'enfuient  au  galop  devant  la  tourmente  qui  les 
chasse  avec  furie.... 

En  Europe^  on  connaît  le  sirocco  d'Italie  et  le  solano  d'Espagne 
qui  jettent  les  habitants  dans  un  grand  état  de  langueur  par  la 
chaleur  énervante  qu'ils  apportent  avec  eux. 

Le  8  juillet  1770,  Brydone  étant  à  Palerme,  le  sirocco  vint  à 
souffler  :  «  A  huit  heures  du  matin,  dit-il,  j'ouvris  la  porte  sans 
soupçonner  ce  changement  de  température,  et  je  n'ai  jamais  été 
plus  étonné  de  ma  vie.  Je  ressentis  tout  à  coup  sur  mon  visage 
une  impression  pareille  à  celle  qu'aurait  faite  une  vapeur  brûlante 
sortie  de  la  bouche  d'un  four;  je  retirai  ma  tête  et  fermai  la  porte 
en  criant  à  FuUarton  que  toute  l'atmosphère  était  en  feu.  »  En  ce 
moment,  le  thermomètre,  porté  à  l'air,  s'éleva  à  44  degrés. 

Voici  en  quels  termes  un  chirurgien  de  l'armée  d'Afrique  rend 
compte  des  effets  du  sirocco,  pendant  une  marche  entre  Orau  et 
Tlemcen,  dans  le  désert:  «  C'était  à  la  fin  de  juillet  1846;  un  grand 
nombre  de  soldats  avaient  succombé,  foudroyés  en  quelque  sorte 
par  la  chaleur.  Le  sirocco  assaillit  la  petite  colonne.  Sous  l'influence 
de  cet  air  sec,  lourd  et  énei*vant,  la  respiration  devint  saccadée  et 
sonore;  les  lèvres,  les  narines,  crevassées  par  la  poussière  ardente 
que  fouettait  le  ventdu  désert,  étaient  douloureuses  et  arides;  une 
énei^ique  constriction  serrait  la  gorge,  une  sorte  de  cauchemar 
pesait  sur  l'épigastre.  On  ressentait  à  la  figure  des  bouffées  de  cha- 
leur, suivies  quelquefois  de  vagues  frissons  et  d'une  défaillance 
voisine  de  la  syncope.  La  sueur  coulait  à  flots,  et  l'eau  qu'on  bu- 
vait avec  abondance,  sans  apaiser  une  soif  insatiable,  augmentait 
encore  le  malaise,  la  dyspnée  et  l'anxiété  épigastrique.  Le  mouve- 
ment répugnait,  et  une  agitation  invincible  portait  à  se  retourner 
en  tous  sens;  on  étouffait  sous  la  tente;  en  plein  air  on  se  sentait 
suffoquer  par  la  rafale  brûlante....  C'était  fait  de  la  colonne  si 
T-eau  eût  manqué,  m 

Pour  l'Angleterre,  le  vent  d'est  est  un  fléau  redoutable  qui  souf- 
fle le  malaise  et  le  spleen,  dont  nous  rions  en  France,  mais  qui 
est  aussi  sérieux  en  Angleterre  que  le  khamsin  en  Arabie  et  le 
sirocco  en  Italie. 


CHAPITRE    V. 


LES     PUISSANCES     DE     L'AIR. 


l'ouragan.    —   LE   cyclone/ —    LA   TEMPÊTE. 


Les  deux  grands  courants  généraux  que  nous  avons  étudiés 
plus  haut,  l'un  dirigé  de  l'équateur  aux  pôles,  le  second  des  pôles 
à  Téquateur,  ne  circulent  pas  sans  se  heurter,  surtout  dans  la 
région  d'amorce  où  ils  se  soudent,  dans  la  zone  équatoriale. 
Des  causes  diverses  viennent  contre  balancer  Faction  générale 
périodique  des  rayons  solaires,  et  mettre  des  obstacles  à  la 
marche  ordinaire  des  déplacements  aériens.  La  diversité  de  tem- 
pérature des  continents  et  des  mers  fait  varier  d'une  part  la  di- 
rection normale  et  l'intensité  des  courants.  L'état  du  ciel  souj^ 
les  tropiques,  s'il  est  longtemps  découvert  ou  longtemps  couvert, 
condense  la  chaleur  comme  dans  un  foyer  d'absorption  ou  bien  la 
dissémine  sur  de  vastes  contrées.  Le  relief  du  sol,  les  hautes 
chaînes  de  montagnes  et  leur  température,  les  plateaux  moins 
élevés  et  les  vallées  moyennes  elles-mêmes,  déterminent  ici  ren- 
caissement et  le  repos  des  masses  d'air,  plus  loin  leur  écoulement 
sur  diverses  inclinaisons,  et  ailleurs  ce  même  relief  force  l^ 
courants  à  se  rejeter  à  droite  et  à  gauche,  à  subir  des  remous 
comme  les  eaux  d'un  fleuve,  ou  à  s'élancer  avec  furie  par-dessus 
les  obstacles  qui  les  ont  courroucés.  Les  souffles  d'air  qui  se  ren- 
contrent peuvent  se  réunir  ou  se  combattre,  accroître  leur  puis- 
sance mutuelle  ou  la  détruire.  Ainsi  naissent  les  vents  forts,  les 
ouragans,  les  tempêtes. 

Ces  combats  atmosphériques,  qui  atteignent  parfois  des  propor- 


LES    CYCLONES.  571 

lions  gigaotesqueB^  bouleversent  la  nature  de  fond  en  comble  : 
Tétude  patiente  et  laborieuse  des  météorologistes  et  des  marins 
est  déjà  parvenue  à  Tanalyser^  à  reconnaître  les  principales  lois 
qui  semblent  les  régir.  Les  Américains  Redfield  et  Reid,  le  pro- 
fesseur Dove,  de  Berlin,  lamiral  anglais  Fitz-Roy  ont,  par  d'im- 
menses travaux,  formé  une  théorie  des  tempêtes  qui  fait  connaître 
et  explique  en  même  temps  les  mouvements  les  plus  violents  dont 
TAtmosphère  soit  le  théâtre.  Ce  sont  leurs  travaux  qui  nous  servi- 
ront de  guide  à  nous-même  pour  apprécier  à  leur  valeur  ces  puis- 
sants effets. 

L*un  des  résultats  capitaux  des  observations  est  d*avoir  constaté 
que  les  ouragans  ne  marchent  pas  en  ligne  droite,  mais  suivant 
une  courbe  parabolique,  et  tournent  en  même  temps  horizontale- 
ment sur  eux-mêmes  par  un  rapide  mouvement  de  rotation. 

Ce  mouvement  caractéristique  de  rotation  horizontale  a  fait 
donner  à  ces  gigantesques  tourbillons  le  nom  de  cyclones,  du  mot 
grec  xoxko^,  qui  veut  dire  cercle.  Ce  sont  là  les  véritables  ouragans 
généraux,  qui  ne  sont  plus  de  petites  tempêtes  locales  résultant 
de  la  déviation  du  vent  par  la  configuration  du  sol  ou  de  la  ren- 
contre de  divers  courants  ordinaires,  mais  s'étendent  sur  plu- 
sieurs centaines  de  lieues  carrées  et  en  parcourent  plusieurs  mil- 
liers. 

Les  cyclones  sont  de  vastes  tourbillons,  de  plus  ou  moins  grand 
diamètre,  dans  lesquels  la  force  du  vent  augmente  de  tous  les 
points  de  la  circonférence  jusqu'au  centre,  où  règne  un  calme  d'une 
étendue  variable.  En  ce  centre,  cependant,  la  mer  reste  horrible- 
ment agitée.  Dans  cet  espace  de  calme  il  n'existe  pas  de  nuage;  le 
soleil  resplendit,  les  astres  reparaissent,  et  l'on  croit  au  retour  du 
beau  temps,  à  la  sécurité  entière,  alors  que  l'on  est  de  tous  côtés 
entouré  par  une  vaste  ceinture  d'orages  et  de  rafales  terribles,  que 
Ton  ne  saurait  éviter  de  subir. 

Tout  autour  de  ce  calme  central,  le  mouvement  rotatoire  a  la 
même  énergie,  et  cette  énergie  est  poussée  au  plus  haut  point; 
dans  aucune  partie  de  l'ouragan  elle  n'est  aussi  forte.  Par  consé- 
quent lorsqu'on  arrive  à  cette  région  du  centre,  on  passe  de  la 
tempête  la  plus  violente  au  calme  le  plus  complet,  et  réciproque- 
ment, lorsqu'on  la  quitte,  on  passe  du  calme  le  plus  complet  à  la 
tempête  la  plus  violente;  mais  alors  les  rafales  soufflent  dans  une 
direction  tout  à  fait  opposée  à  celles  qui  ont  précédé  le  calme  :  ce 
qui  doit  être,  puisque  leur  mouvement  est  circulaire. 

La  première  zone  centrale,  qui  constitue  véritablement  l'oura- 


572  LES    CYCLONES. 

gan^  et  pendant  le  passage  de  laquelle  ont  lieu  tous  les  désastres, 
mesure  en  général  100  à  120  lieues  de  diamètre,  quelles  que 
soient  les  limites  extrêmes  auxquelles  atteigne  le  phénomène^  car 
sa  puissance  n'est  pas  proportionnelle  à  son  étendue. 

La  vitesse  de  rotation  qui  anime  les  ouragans  est  très-va- 
riable :  c'est  elle  qui  constitue  principalement  la  violence  du 
tourbillon  et  qui  en  fait,  pour  les  lieux  qu'il  rencontre  et  les 
navires  sur  lesquels  il  frappe,  un  ouragan,  un  coup  de  vent  ou 
une  simple  bourrasque.  Dans  les  violentes  tempêtes,  on  estime  que 
les  molécules  d'air  tournent  autour  du  centre  avec  une  vitesse  de 
rotation  de  60  lieues  à  l'heure,  vitesse  qui  explique  les  ravages  et 
les  désastres  produits  par  le  passage  de  ce  terrible  météore. 

Le  cyclone  prend  généralement  naissance  dans  les  latitudes  de 
5  à  10  degrés.  A  peine  est- il  né,  qu'il  se  met  en  mouvement,  pour 
notre  hémisphère,  dans  la  direction  du  nord-ouest,  continuant  la 
même  marche  jusqu'à  ce  qu'il  ait  atteint  une  certaine  latitude, 
sur  laquelle  il  tourne  vers  le  nord-est  et  forme  ainsi  une  parabole 
dont  les  deux  branches  s'écartent  plus  ou  moins  Tune  de  l'autre. 

La  différence  de  densité  des  diverses  couches  atmosphériques 
rencontrées  dans  le  parcours,  le  mouvement  rotatoire  lui-même, 
doivent  donner  au  cyclone  un  mouvement  oscillatoire,  de  sorte 
qu'au  lieu  de  décrire  une  parabole  régulière,  la  course  du  cyclone 
est  plutôt  une  spirale  s'enroulant  autour  de  la  parabole. 

Les  navires  qui  se  trouvent  près  du  ceutre  du  météore  sont 
soumis  à  son  action  oscillante  :  de  là  ces  rafales  terribles  auxquel- 
les succède  un  calme  plus  ou  moins  complet;  de  là  ces  situations 
dramatiques  dans  lesquelles  le  navire  en  détresse  voit  le  vent  faire 
plusieurs  fois  et  très-rapidement  le  tour  entier  du  compas. 

Les  sautes  de  vents  subites  et  effroyables,  que  l'on  considérait 
autrefois  comme  l'essence  des  ouragans,  typhons,  tornades,  etc., 
ne  peuvent  donc  se  présenter  et  ne  s'offrent  en  effet  que  pour 
ceux  qui  se  trouvent  directement,  ou  à  peu  près,  sur  le  parcours 
du  centre  d'un  cyclone. 

Le  cyclone  contient  en  lui-même  le  germe  de  sa  destruction 
prochaine  :  à  mesure  qu'il  avance,  il  court  vers  des  régions  plus 
froides  que  celles  de  son  point  de  départ;  les  vapeurs  qu  il  contient 
se  condensent  en  pluies  torrentielles  ;  l'électricité  se  d^age  à 
grands  courants;  l'équilibre  qui  existait  est  rompu,  et  la  force 
centrifuge,  n'étant  plus  contre-balancée^  permet  au  météore  de 
s'étendre  en  d'immenses  proportions. 

U  perd  alors  en  violence  ce  qu'il  gagne  en  étendue  :  au  point  de 


L 


LES    CYCLONES.  573 

départ  quelques  lieues  le  mesurent;  mais  il  embrasse  des  centaines 
de  milles  au  moment  où  Téquilibre  des  forces  étant  rompu^  le 
météore  s^afTaisse  sur  lui-même,  effet  qui  se  produit  généralement 
par  une  latitude  de  40  à  45  degrés. 

Plus  les  dégagements  électriques  seront  rapides,  plus  vite  le 
météore  disparaîtra  ;  aussi  arrive-t-il  quelquefois  qu'un  cyclone  ter- 
mine sa  course  sans  atteindre  ces  latitudes  élevées  et  sans  accom- 
plir la  seconde  branche  de  sa  parabole,  qui  alors  reste  incomplète. 

Entre  5  et  10  degrés  de  latitude  et  45  et  60  de  longitude, 
alors  qu'un  cyclone  est  très-près  du  point  d'origine,  on  a  reconnu 
que  la  vitesse  de  translation  est  assez  faible  et  varie  de  2  à  9  kilo- 
mètres à  l'heure,  augmentant  à  mesure  que  la  latitude  augmente 
et  que  la  longitude  diminue,  c'est-à-dire  à  mesure  que  l'ouragan 
s^avance  vers  l'ouest. 

De  35  à  45  degrés  de  latitude  et  de  50  à  30  de  longitude,  la 
vitesse  de  translation  varie  entre  10  et  20  kilomètres. 

Parles  latitudes  plus  élevées,  la  vitesse  de  translation  augmente 
encore,  et  a  été  constatée  de  W  jusqu'à  33  kilomètres  à  l'heure. 

La  vitesse  de  translation  la  plus  considérable  que  l'on  ait  ob- 
servée est  celle  du  cyclone  du  mois  d'août  1 853,  qui  arriva  des 
Antilles  au  banc  de  Terre-Neu\e  avec  une  vitesse  de  50  kilomè- 
tres à  l'heure,  vitesse  qui  augmentait  encore  graduellement  de  ra- 
pidité et  atteignit  les  chiffres  de  60,  70,  80  et  jusqu'à  90  kilomè- 
tres à  l'heure,  sans  préjudice  de  la  vitesse  de  rotation^  qui  s'élève 
jusqu'à  60  lieues  à  l'heure.  Ainsi  le  vent  peut  atteindre,  à  la  sur- 
face des  mers,  une  vitesse  de  75  lieues  à  l'heure,  et  peut-être  da- 
vantage encore! 

L'origine  des  cyclones  est  due,  selon  toute  probabilité  et  d'après 
toutes  les  comparaisons  faites,  à  la  rencontre  de  deux  courants 
d'air  circulant  en  sens  inverse.  Le  point  de  la  ligne  sur  laquelle 
ces  deux  courants  vont  se  rencontrer  forme  un  point  neutre  où 
l'air  reçoit  un  mouvement  de  rotation  des  deux  courants  qui  se 
heurtent  sur  deux  directions  opposées  :  c'est  comme  un  remous 
dans  un  fleuve,  et  chacun  de  nous  peut  s'en  rendre  compte  et  se  le 
figurer  exactement  après  un  instant  de  réflexion. 

Us  naissent  tous,  ces  tourbillons  immenses,  de  chaque  côté  de 
ré([uateur,  aux  lieux  et  aux  époques  du  renversement  des  vents 
réguliers.  Mon  savant  ami,  l'astronome  Poey,  directeur  de  l'Obser- 
vatoire de  la  Havane,  a  constaté,  par  le  laborieux  relevé  qu'il  a 
fait  des  ouragans  qui  ont  sévi  dans  les  Indes  occidentales  depuis 
Tan  1493  (découverte  de  l'Amérique)  jusqu'à  nos  jours,  que  sur 


574  LES    CYCLONES. 

365  grands  cyclones»  245^  plus  des  deux  tiers,  ont  eu  lieu  d*aoùt 
en  octobre^  c'est-à-dire  pendant  les  mois  où  les  côtes  fortemeot 
échauffées  de  rAmérique  du  Sud  commencent  à  rappeler  vers  elles 
lair  plus  froid  et  plus  dense  du  continent  septentrional.  Dans  la 
mer  des  Indes^  c*est  lors  du  changement  des  moussons  et  après  Télé 
que  les  cyclones  sont  le  plus  nombreux.  Dans  le  relevé  des  oura- 
gans de  rhémisphère  méridional^  dressé  par  Piddington  et  com- 
plété par  Bridet^  il  n*est  pas  fait  mention  d*un  seul  cyclone  pour 
les  mois  de  juillet  et  d*août;  plus  des  trois  cinquièmes  de  ces 
météores  ont  eu  lieu  pendant  les  trois  premiers  mois  de  Tannée. 
C'est  à  cette  époque  du  changement  des  saisons  que  les  puissantes 
masses  aériennes^  chargées  d'électricité^  se  mettent  en  lutte  pour 
la  suprématie  et  font  naître  par  leur  rencontre  ces  grands  remous 
qui  se  développent  en  spirales  à  travers  les  mers  et  les  continents. 
Toutefois^  le  tourbillon  n'occupe  jamais  en  hauteur  qu'une  faible 
partie  de  l'océan  des  airs.  D'après  Bridet^  la  hauteur  moyenne  des 
ouragans  de  la  mer  des  Indes  est  d'environ  3000  mètres;  suivant 
Redfield^  elle  n'est  que  de  1800.  D'ordinaire^  la  couche  tour- 
noyante des  airs  est  beaucoup  moins  épaisse;  parfois  même  elle 
est  d'une  telle  minceur^  que  lesmatelots  d'un  navire  tordu  par  un 
cyclone  voient  au-dessus  de  leurs  tètes  Fazur  du  ciel  ou  les  étoiles. 
Au-dessus  du  météore,  les  vents  suivent  leur  marche  régulière. 

L'analyse  des  cyclones  est  due  surtout  à  Redfield.  La  position 
d'un  observateur  en  Amérique  est  particulièrement  favorable  à  la 
solution  de  cette  partie  du  problème,  puisque  les  ouragans,  qui 
côtoient  les  rivages  des  États-Unis,  passent  dans  la  partie  tropi- 
cale de  leur  route  sur  les  îles  des  Indes  occidentales,  où  leur  na- 
ture extraordinaire  leur  a  fait  donner  le  nom  «  d'ouragans  des 
Indes  occidentales.  »  Quant  aux  cyclones  que  l'on  ressent  dans 
l'Europe  centrale,  il  est  rarement  possible  de  connaître  la  partie 
tropicale  de  leur  route,  et  ceci  nous  prouve  suffisamment  que  plus 
l'espace  embrassé  par  nos  observations  sera  étendu,  plus  nous 
pourrons  éviter  de  porter  un  faux  jugement  dans  l'examen  de  ces 
phénomènes  naturels. 

Le  laborieux  météorologiste  Dove  établit  dans  son  ouvrage  sur 
la  loi  des  tempêtes  (édition  de  Paris,  page  1 73),  qu'il  se  produit 
un  mouvement  cyclonique  toutes  les  fois  qu'un  obstacle  quelcon- 
que s'oppose  au  changement  régulier  de  la  direction  du  vent,  qui 
est  dû  à  la  rotation  de  la  Terre,  et  conséquemment  contrarie  la  ro- 
tation régulière  de  la  girouette  à  une  station  quelconque. 

c(  Les  ouragans  des  Indes  occidentales,  dit-il,  naissent  à  la  hnute 


LES    CYCLONES.  575 

intérieure  de  la  zone  des  vents  alizés^  soit  dans  la  région  des  cal- 
mes, où  Tair  monte  et  se  répand-  dans  les  couches  supérieures  de 
TAtmosphère  et  dans  une  direction  contraire  à  celle  du  vent  alizé; 
il  est  probable,  d'après  cela,  que  la  cause  première  des  cyclones 
est  rintrusion  d'une  partie  de  ce  courant  supérieur  dans  celui 
qui  est  en  dessous. 

ff  Imaginons  aussi  que  lair  qui  monte  sur  TAsie  et  TAfrique 
â*écoule  latéralement  dans  les  couches  supérieures  de  TAtmo- 
sphère,  fait  qui  est  bien  évident  par  les  sables  qui  tombent  dans 
l*océan  Atlantique  nord,  et  qui  s'élèvent  à  une  Iiauteur  très- 
grande,  car  sur  le  pic  de  Ténériffe  le  soleil  en  est  parfois 
obscurci.  Un  courant  pareil  doit  avoir  une  tendance  à  s'opposer 
au  libre  passage  du  contre-courant  alizé  supérieur,  et  doit  le  forcer 
;i  revenir  dans  le  courant  inférieur  ou  vent  alizé  direct.  Le  point 
où  cette  intrusion  a  lieu  doit  avancer  avec  la  même  vitesse  que 
le  courant  supérieur  oblique,  qui  le  produit.  L'interposition  d'un 
courant  marchant  de  TE.  à  TO.  avec  un  autre,  qui  marche  duS.O. 
au  N.  E.,  doit  nécessairement  donner  naissance  à  un  mouvement 
de  rotation  dans  une  direction  contraire  à  celle  de  la  marche  des 
aiguilles  d'une  montre.  D'après  cela  le  cyclone,  qui  avance  du 
S.  0.  vers  le  N.  E.  dans  l'alizé  inférieur,  représente  le  point  de 
contact  et  marchant  des  deux  autres  courants,  qui  dans  les  cou- 
ches supérieures  avancent  dans  des  directions  perpendiculaires 
Tune  à  l'autre.  C'est  là  l'origine  du  mouvement  de  rotation,  et  la 
marche  ultérieure  du  cyclone  se  fera  nécessairement  d'après  les 
mêmes  principes.  Le  cyclone  étant  considéré  ainsi  comme  le  ré- 
sultat de  la  rencontre  des  courants  à  différents  points,  et  succes- 
sivement, peut  alors  conserver  son  diamètre  invariable  pendant 
un  temps  considérable,  et  il  peut  même  diminuer  de  dimensions, 
quoique  le  cas  où  il  augmentera  sera  le  plus  ordinaire. 

*€  Il  est,  en  outre,  parfaitement  clair,  que  si  l'explication  que 
nous  venons  de  donner  de  l'origine  du  mouvement  cyclonique  est 
exacte,  un  cyclone  qui  tournera  dans  la  même  direction  peut  être 
engendré  par  l'interposition  de  quelque  obstacle  mécanique  dans 
la  route  d'un  courant,  qui  marche  vers  les  hautes  latitudes  nord, 
obstacle  qui  force  ce  courant  à  prendre  une  direction  plus  sud 
(celle  d'un  vent  du  S.)  à  son  côté  est  qu  à  son  côté  ouest,  où  il 
reste  toujours  à  peu  près  ouest.  Tel  est  le  cas  qui  s'est  présenté, 
entre  autres,  dans  l'ouragan  de  la  baie  du  Bengale  les  3,  4  et 

5  juin  1839.  » 

Le  nom  de  cyclone  est  donc  en  quelque  sorte  la  désignation 


576  LES    CYCLONES. 

géométrique  du  mot  plu8  ancien  ouragan  (A urrtcan  dans  lesTieilies 
géographies),  comme  des  tornades  qui  caractérisent  les  côtes  d'A- 
frique, comme  des  typhons  (ti-foong)  des  mers  de  la  Chine.  Les 
grandes  tempêtes  observées  dans  ces  parages  sont  de  même  ordre 
que  les  cyclones  de  FAtlantique.  Dampier,  le  prince  des  naviga- 
teurs, décrit  rapproche  du  typhon  avec  cette  exactitude  qui  rend 
tous  ses  travaux  si  remarquables.  On  lit  dans  ses  Voyages  (II,  2fij  : 

<  Les  typhon?  sont  une  espèce  particulière  de  tempêtes  violentes  soufflant  sur  la 
côte  du  Tonquin  et  sur  les  côtes  voisines  dans  les  mois  de  juillet,  août  et  septem- 
bre ;  elles  éclatent  communément  aux  environs  de  la  pleine  lune,  et  elles  sont  or- 
dinairement précédées  par  un  très -beau  temps,  de  faibles  brises  et  un  ciel  clair. 
Ces  faibles  brises  sont  Talizé  ordinaire,  qui  souffle  du  S.O.  dans  cette  saison,  e( 
qui  tourne  au  N.  et  au  N.  E.  environ.  Avant  le  commencement  de  la  tempête,  un 
nuage  épais  se  forme  au  N.  E.;  il  est  très-noir  auprès  de  Thorizon,  d'une  couleur 
cuivrée  vers  son  bord  supérieur,  et  de  plus  en  plus  clair  à  mesure  quHl  approche 
du  bord  extérieur  qui  est  d'un  blanc  très-vif.  L'aspect  de  ce  nuage  est  très-étrange, 
très-effrayant,  et  il  se  forme  quelquefois  douze  heures  avant  que  la  tempête  n'é- 
clate. Quand  il  commence  à  marcher  rapidement,  le  vent  s'établit  presque  immé- 
diatement, sa  force  augmente  promptement,  et  il  souffle  avec  une  grande  violence 
au  N.  E.  pendant  douze  heures,  plus  ou  moins.  Il  est  aussi  communément  accom- 
pagné de  coups  de  tonnerre  effrayants ,  de  larges  et  fréquents  éclairs ,  et  d'une 
pluie  très-épaisse.  Quand  le  vent  commence  à  mollir,  il  tombe  tout  à  coup,  et  il 
survient  un  calme  plat  qui  dure  près  d'une  heure,  après  quoi  le  vent  s'élèradu 
S.O.  environ,  où  il  souffle  avec  la  même  fureur  et  aussi  longtemps  qu'au  N. E.; 
et  il'pleut  aussi  comme  avant.  > 

La  trajectoire  que  doit  suivre  le  centre  partage  Touragan  en  deui 
parties  égales^  mais  bien  différentes  Tune  de  Tautre.  Dans  Tune, 
en  effets  le  mouvement  de  rotation  et  celui  de  translation  sont  dans 
le  même  sens;  dans  Tautre^  au  contraire^  la  direction  de  la  transla- 
tion des  vents  et  celle  du  mouvement  rotatoire  se  contrarient.  11 
en  résulte  qu  a  égale  distance  du  centre^  il  vente  beaucoup  plus 
dans  le  premier  hémicycle  que  dans  le  second  :  d'où  le  nom  d*W- 
micycle  dangereux  donné  à  Tun^  et  celui  d'hémicycle  maniable  donné 
à  Tautre. 

Dans  Thémisphère  nord,  le  cyclone  tourne  de  droite  à  gauche  : 
c'est-à-dire  qu'un  observateur  placé  au  centre  du  tourbillon  ver- 
rait le  vent  passer  devant  soi  de  droite  à  gauche.  L'hémicycle  dan- 
gereux se  trouvera  à  la  droite  de  cet  obser^'ateur  s'il  suit  la  même 
route  que  le  centre  de  l'ouragan^  et  Thémicycle  maniable  à  gauche. 

Dans  l'hémicycle  sud,  au  contraire,  l'ouragan  tourne  de  gauche 
à  droite  :  l'hémicycle  dangereux  se  trouve  à  gauche  et  l'hémicycle 
maniable  à  droite  de  la  ligne  de  parcours  du  centre,  en  faisant 
même  route  que  l'ouragan. 


LES    CYCLONES. 


577 


La  direction  du  vent  observé  à  un  point  quelconque  du  cyclone 
s'éloigne  peu  de  la  tangente  menée  par  ce  point  au  cercle  concen- 
trique sur  la  circonférence  duquel  on  se  trouve.  Par  suite^  elle  est 
toujours  à  peu  près  perpendiculaire  au  rayon  qui  de  ce  point  va 
au  centre  du  cercle  concentrique  ou  du  cyclone.  Or^  le  sens  de  gi- 
ration  indique  que  si  Ton  fait  face  au  vent^  on  aura  forcément  le 
centre  à  sa  droite  dans  l'hémisphère  nord  et  à  sa  gauche  dans  Thé- 
misphère  sud^  mais  toujours  à  angle  droit  avec  la  direction  du  vent. 

C'est  sur  ce  dernier  fait^  indiscutable  aujourd'hui  après  les 
nombreuses  observations  que  Ton  a  recueillies^  que  sont  basées 
toutes  les  théories  sur  les  moyens  d'éviter  le  centre  d'un  cyclone 


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Fig.  169.  —  Parcours  ordinaire  des  cyclones  dans  TAtlantique. 


en  s'éloignant  de  la  ligne  qu'il  doit  parcourir.  Plus  on  est  près  du 
contre  et  plus  le  vent  est  violent^  et  plus  ses  variations  sont  fortes 
et  brusques.  Par  suite,  c'esf  aussi  l'endroit  où  la  mer  sera  le  plus 
mauvaise,  car  elle  y  reçoit,  à  des  intervalles  très-courts,  des  vents 
très-difTérents  et  d'une  extrême  violence,  et  cela  après  avoir  été  sou- 
levée par  des  vents  relativement  constants  qui  ont  eu  le  temps  de 
la  grossir  et  de  lui  donner  une  direction  qui  n^est  plus  celle  du 
vent.  D'où  un  tohu-bohu  de  lames  courtes,  échevelées,  énormes, 
affolées,  venant  de  toutes  les  directions  et  qui  fatiguent  d^une  hor- 
rible façon  le  malheureux  navire  qu^elles  ballottent. 

Ce  qu'il  faut  éviter,  c'est  de  se  trouver  sur  le  passage  du  centre 

du  cyclone.  Cela  est  facile. 

37 


5T8  LES    PUISSANCES    DE    L'AIR. 

Supposons  qu*un  centre  de  c3'elone  se  dirige  vers  un  navire.  Il 
passera  inéTitablement  sur  ce  navire,  ou  à  sa  droite  ou  à  sa  gau- 
che. S'il  doit  passer  dessus,  sa  direction  par  rapport  au  navire  ne 
changera  pas  ;  mais  alors  celle  du  vent,  qui  lui  est  toujours  per- 
pendiculaire, ne  changera  pas  non  plus,  et  ce  navire  verra  le  vent 
augmenter  de  violence  sans  changer  la  direction. 

Si  le  centre  doit  passer  à  la  droite  du  navire,  il  se  déplacera  en 
gagnant  peu  à  peu  vers  la  droite.  Sa  direction  variera  de  gauche  à 
droite;  mais  celle  du  vent,  qui  est  liée  à  la  première,  variera  dans 
le  même  sens,  soit  de  gauche  à  droite. 

Le  contraire  se  produira  si  le  centre  doit  passer  à  la  gauche  du 
navire. 

Donc  si  le  vent  augmente  sans  changer  de  direction,  on  se  trouve 
sur  la  ligne  de  parcours  du  centre;  si  le  vent  tourne  de  gauche 
à  droite,  le  navire  sera  sur  la  gauche  de  cette  ligne  ;  enfin  si  le  vent 
tourne  de  droite  à  gauche,  on  est  sur  la  droite  de  la  ligne  du  centre. 

Il  est  évident  diaprés  les  lois  des  cyclones  que  nous  venons 
d'exposer,  que  la  position  la  plus  fâcheuse  pour  un  navire  par 
rapport  à  Touragan  est  celle  qui  le  conduit  au  centre,  et  c'est  à 
s*en  éloigner  que  doivent  tendre  tous  les  efforts  d*un  capitaine. 

Rien  n'est  plus  facile  que  de  reconnaître  ce  centre.  Plusieurs 
moyens  se  présentent;  nous  allons,  avec  notre  érudit  confrère 
M.  Rambosson,  indiquer  le  plus  simple. 

On  se  place  dans  la  direction  du  vent  qui  soufDe,  de  manière  à  lui  faire  face  e( 
à  en  être  frappé  en  plein  visage.  Dans  cette  position ,  d'après  les  lois  du  cydonet 
le  centre  de  Touragan  se  trouve  toujours  sur  la  gauche  de  Tobservateur,  à  90  de- 
grés de  la  direction  du  vent.  Il  est  clair  qu^en  étendant  le  bras  gauche  horizoo- 
talement  et  parallèlement  à  la  surface  du  corps ,  on  indiquera  immédiatemeol  la 
position  de  ce  centre. 

Cette  méthode  pratique  et  qui  ne  souflâre  aucune  exception  est  si  facile  à  retenir 
et  à  exécuter,  qu'il  ne  peut  plus  être  permis  à  un  marin  d'ignorer  où  se  trouve  k 
centre  fatal  qu*U  fauLfuir  à  tout  prix. 

La  science  est  donc  arrivée  au  point  de  se  jouer  impunément  avec  un  navire,  au 
milieu  de  ces  phénomènes  terribles,  sans  Texposer  à  de  sérieuses  avaries. 

Pour  un  bâtiment  à  vapeur  toujours  maître  de  sa  manœuvre,  fait  remarqver 
très-judicieusement  M.  Bridet,  il  n'est  plus  d'ouragan  possible.  Sans  doute  qa*il 
peut  être  enveloppé  dans  le  tourbillon  et  y  rencontrer  de  violentes  bourrasques, 
mais  plus  de  ces  rafales  terribles,  plus  de  ces  sautes  de  vent  qui  Texposent  ainai 
que  ceux  qui  le  montent  à  une  perte  presque  certaine. 

Pour  un  capitaine  instruit,  un  ouragan  n'est  plus  qu'une  trombe  ordinaire* 
autour  de  laquelle  il  circule,  s'en  écartant  ou  s'en  approchant,  selon  que  cela  lui 
est  utile. 

Tout  est  prévu  par  lui  ;  il  sait  d'avance  quelle  variation  le  vent  doit  présenter, 
quelle  sera  la  violence  des  rafales,  et  il  est  sûr  de  n'être  jamais  fatalement  en- 
traîné au  milieu  de  ce  centre  dangereux,  toujours  la  cause  de  désastres  inévitables. 


J 


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LES    CYCLONES.  579 

Les  premiers  signes  précurseurs  du  cyclone  se  lisent  dans  Tétat 
du  ciel  : 

Quelques  jours  avant  Touragan^  au  moment  du  lever  et  du  cou- 
cher du  soleil,  les  nuages  se  colorent  en  un  rouge  orangé»  qui  se 
reflète  sur  la  mer^  et  cette  coloration  fait  assister  à  ces  levers  et 
couchers  du  soleil  si  brillants  et  si  magnifiques^  qui  imposent  un 
profond  sentiment  d'admiration  à  ceux  qui  ne  se  doutent  pas  de 
rimminence  du  danger  que  révèle  ce  ravissant  tableau. 

A  mesure  que  le  cyclone  s'approche,  cette  teinte  rcageâtre  prend 
une  couleur  plus  prononcée  et  tirant  sur  le  rouge  cuivré;  puis  un 
bandeau  noirâtre  et  épais  étend  sur  le  ciel  un  aspect  sinistre.  Les 
tètes  de  cumulus  sont  d'un  rouge  cuivré,  donnant  à  la  mer  et  à 
tous  les  objets  qui  sont  à  terre  un  reflet  analogue,  qui  fait  paraître 
l'atmosphère  comme  embrasée  d'un  éclat  métallique. 

Les  oiseaux  de  mer  se  rallient  en  grande  hâte,  et  vont  dans  les 
terres  chercher  un  abri  contre  les  fureurs  d'une  tempête  qu'ils 
pressentent,  espérant  ainsi  échapper  à  la  mort  qui  les  frapperait 
au  large. 

Mais  de  tous  les  signes  précurseurs  de  la  tempête,  le  plus  sûr 
et  le  plus  facile  à  interpréter,  c'est  le  mouvement  du  baromitre. 

La  pression  de  l'air  allant  en  diminuant  de  la  circonférence  au 
centime  du  tourbillon,  l'approche  du  phénomène  se  manifeste  tou- 
jours par  une  baisse  barométrique.  Co  même  symptôme  caractérise 
les  tempêtes  de  nos  régions  tempérées,  qui  ne  sont  pour  ainsi  dire 
que  des  suites  des  cyclones  océaniques. 

Le  baromètre  commence  à  descendre  1 2,  24  et  même  48  heures^ 
avant  l'arrivée  du  cyclone. 

Un  calme  stupéfiant,  accompagné  d'un  air  chaud  et  étouffant, 
règne  pendant  vingt-quatre  heures;  la  nature  semble  recueillir 
toutes  ses  forces  pour  accomplir  l'œuvre  de  dévastation  qui  va 
marquer  le  passage  du  funeste  météore. 

Quelle  que  soit  la  marche  suivie  par  l'ouragan,  on  est  au  point 
le  plus  rapproché  du  centre  dès  que  le  baromètre  cesse  de  descen- 
dre. Alors,  pendant  deux  ou  trois  heures,  on  voit  cet  instrument 
monter  et  baisser  à  chaque  demi-heure,  sans  avoir  de  mouve- 
ment prononcé. 

C'est  un  signe  certain  que  l'on  se  trouve  proche  du  centre; 
que  la  plus  grande  violence  a  été  ressentie,  et  que  les  rafales  ne 
vont  plus  désormais  aller  qu'en  diminuant;  et  cet  indice  rassurant 
doit  ramener  l'espoir  et  la  confiance  chez  tous  ceux  dont  les  intérêts 
étaient  si  cruellement  menacés. 


n. . .  760 

756 

...  7:3 

...  749 

...  lk\ 

6 

...  7MI 

.  .  734 

...  731 

...  726 

1 

...  718 

...  714 

3  août  7^50  du  s 


580  LES    PUISSANCES    DE    LAIR. 

La  baisse  barométrique  totale  est  d'autant. plus  grande  que  la 
raréfactioD  centrale  est  plus  complète,  et  cette  raréfaction  elle- 
même,  produite  en  grande  partie  par  la  force  centrifuge,  s'aug- 
mente en  raison  de  l'accroissement  du  mouvement  rotatoire,  qui 
fait  la  violence  des  rafales.  Le  baromètre  baisse  donc  à  mesure 
que  la  violence  du  veni  est  plus  intense,  et  les  ouragans  les  plus 
désastreux  sont  aussi  ceux  qui  l'influencent  davantage. 

La  raréfaction  de  l'atmosphire  au  centre  des  cyclones  est  mise 
en  évidence  d'une  manière  très-remarquable  par  le  [)etit  tableau 
suivant  de  l'abaissement,  puis  du  relèvement,  de  la  colonne  baro- 
métrique, pendant  l'ouragan  qui  est  passé  sur  Saint-Tbomas  le 
3  août  1837,  et  dont  le  calme  central  s'est  produit  à  huit  heures 
du  soir  : 

2  août  e*"      du  matin. 

2  d 

3  20 
k  lA 

5  45 
e  30 

6  35 


Variation  :  t8  millimëlres  t 

Ces  profondes  perturbations  de  l'aîr  sont  peut-être,  après  les 
grandes  éruptions  volcaniques,  les  météores  les  plus  effrayants 
de  la  planète,  et  l'on  ne  saurait  s'étonner,  dit  Elisée  Reclba  dans 
son  magnifique  ouvrage  sur  la  Terre,  que,  dans  la  mythologie 
des  Indous,  Rudra,  le  chef  des  vents  et  des  orages,  ait  fini  par 
devenir,  sous  le  nom  de  Sivu,  le  dieu  de  la  destruction  et  de  la 
mort.  Quelques  jours  avant  que  le  terrible  ouragan  se  déchaîne,  la 
nature,  déjà  morne  et  comme  voilée,  semble  pressentir  un  désusire. 
Les  petites  nuées  blanches  qui  voyagent  dans  tes  airs  avec  les 
contre-alizés  se  cachent  sous  une  vapeur  jaunâtre  ou  d'un  hianc 
sale;  les  astres  s'entourent  de  bulos  vaguement  irisés,  de  lourdes 
assises  de  nuages,  qui,  le  soir,  offrent  les  plus  magnifiques  nuances 
de  pourpre  et  d'or,  pèsent  au  loin  sur  l'horizon,  l'air  est  étouffant 
comme  s'il  venait  de  passer  sur  la  bouche  de  quelque  grande 
fournaise.  Le  cyclone,  qui  tournoie  déjà  dans  les  régions  supé- 
rieures, se  rapproche  graduellement  de  la  surface  du  sol  et  des 
eaux.  Des  lambeaux  déchirés  de  nuages  rouge&tres  ou  noirs  sont 


r  \ 


LES    CYCLONES.  581 

entraînés  avec  furie  par  la  tempête,  qui  plonge  et  traverse  Tespace 
en  fuyant;  la  colonne  de  mercure  s*agite  affolée  dans  le  baromètre 
et  baisse  rapidement;  les  oiseaux  se  réunissent  en  cercle  comme 
pour  se  concerter,  puis  s'enfuient  à  tire-d'aile,  afin  d'échapper  au 
météore  qui  les  poursuit.  Bientôt  une  masse  obscure  se  montre 
dans  la  partie  menaçante  du  ciel  ;  cette  masrse  grandit,  s'étale  peu 
à  peu  et  recouvre  l'azur  d'un  voile  affreux  de  ténèbres  et  d'un 
reflet  sanglant.  C'est  le  cyclone  qui  s*abat  et  prend  possession  de 
son  empire  en  tordant  ses  immenses  spirales  autour  de  l'hori- 
zon, et  à  un  silence  terrible  succède  le  hurlement  de  la  mer  et  des 
cieux. 

Au  commencement  des  cyclones,  un  bruit  étrange,  sourd,  s'é- 
lève quelquefois  et  tombe  «  avec  un  gémissement  semblable  à  celui 
du  vent  dans  les  vieilles  maisons  pendant  les  nuits  d'hiver  n 
(Piddington).  Un  bruit  analogue,  qui  vient  du  large  et  qui  an- 
nonce les  tempêtes,  est  connu  en  Angleterre  sous  le  nom  d'appel 
de  mer.  Les  rafales  qui  déchirent  l'air  pendant  le  cyclone  font 
entendre,  disent  les  relations,  comme  un  rugissement  de  bètes 
sauvages,  un  effroyable  tumulte  de  voix  sans  nombre  et  de  cris  de 
terreur.  Sur  le  passage  du  centre,  un  bruit  formidable  ressem- 
blant à  des  décharges  d'artillerie,  un  continuel  grondement  de 
tonnerre,  la  voix  même  de  l'ouragan  éclate  et  domine  tout. 

La  marche  des  vents  éprouve  de  la  résistance  sur  les  conti- 
nents; mais  les  phénomènes  qui  s'y  produisent  pendant  les 
ouragans  n'en  sont  pas  moins  terribles.  Les  constructions  qui  se 
trouvent  sur  le  chemin  du  météore  sont  arrachées  de  leurs 
fondements,  les  eaux  des  fleuves  sont  arrêtées  et  refluent  vers 
leur  source,  les  arbres  isolés  éclatent  et  labourent  la  terre  de 
leurs  racines,  les  forêts  plient  comme  si  elles  ne  formaient  qu'une 
seule  masse,  et  livrent  à  la  tempête  leurs  branches  rompues  et 
leurs  feuilles  déchirées.  L'herbe  même  est  déracinée  et  balayée  du 
sol.  Dans  le  sillage  de  l'ouragan  volent  d'innombrables  débris 
pareils  aux  épaves  qu'emporte  un  courant  fluvial  ou  maritime. 
D'ordinaire,  l'action  de  l'électricité  s'ajoute  à  la  violence  de  l'air 
en  mouvement  pour  augmenter  les  ravages  de  la  tempête  ;  parfois 
les  éclairs  sont  tellement  nombreux,  qu'ils  descendent  en  nappes 
comme  des  cascades  de  feu;  les  nuages,  les  gouttes  de  pluie  même 
émettent  de  la  lumière;  la  tension  électrique  est  tellement  forte, 
qu'on  a  vu,  dit  Reid,  des  étincelles  jaillir  spontanément  du  corps 
d'an  nègre.  Une  forêt  de  l'île  Saint-Vincent  fut  tuée  tout  entière 
sans  que  pourtant  un  seul  tronc  eût  été  renversé.  De  même,  en 


&SJ 


lî;>   prissANCES  de  l'air. 


tii^-j-e,  iiir  l'-î  ri\aç-'s  du  lac  de  Constance,  un  très-grand  nombre 
■1  arL^'.■^  r-îU-?  d-l-'iit,  iiiali'ré  l'oragi-,  furent  complétemeûl  dé- 
|KJuiil>'ï  iK-  i'.-iir  •-■.■■irT.'i:-. 


-t  : 


o^es  d-:-;  llss  el  de*  cûiitinenU,  là  où  la  Imjiilï. 
!■■.  n"a  pas  encore  été  relardée  par  )«  obsbclt* 
^.:.iit  le  j.lus  viùUnts.  C'est  aus^i  li  q-je. dins le 


ili'-aslri:  pin'i'.'ii.  ^i'.iil  ili'ïoK'CS  le  |ilii-  pr.iwd  nombre  de  vies  humaines,  pubqui; 
II»  iiaiin-.  SI'  ilonni-[il  [•riciséiiii'iil  ienJe/-vous  dans  les  ports,  et  qu'en  mainlî 
viiiii'itils  il<;-i  i'ijIi-.  il  se  Irouve  des  terres  basses  que  les  eaux,  brusquement  refou- 
ir-es,  [leuviM]!  noyer  sur  de  vastes  étendues. 

lJe|>uis  CdIoiiiIi,  le  premier  liuropéen  qui  ait  contemplé  les  ouragans  de^  Aiilil- 
li's,  lies  uiillii.Ts  de  navires  se  sont  engloutis  pendant  les  tetnpiîles  tournantes  des 
iiiiTs  tro|)ieales,  soit  au  fond  des  porls  et  dea  rades,  soit  dans  les  mers  qui  bai- 
pncnt  les  eûtes  d'Amérique,  de  la  Cliine,  de  Tlndoustan  el  les  Iles  de  l'océan  ht- 


LES    CYCLONES. 


583 


itien.  Tel  cjdone,  coaime  celui  de  CalculU  en  186(i,  ou  de  la  Havane  en  1846,  a 
fracassé  plus  de  cent  cinquante  grands  vaiBseaui  en  quelques  heures;  tel  autre 
cataclysme  du  même  genre,  notamment  celui  qui  passa  sur  le  delta  du  Gange  en 
octobre  1737,  noya  plus  de  vingt  mille  personnes  dans  les  eaux  débordées. 

Au  milieu  de  l'Océan,  les  dangers  que  courent  les  navires  sont  moindres  qu'ils 
ne  le  sont  dans  les  rades  mal  fermées  des  côtes  ;  mais  les  sensations  éprouvées  par 
les  marins  doivent  être  d'aulant  plus  vives  qu'ilssont  complètement  isolés,  perdus 
dans  l'elTroyabie  tourmente.  Autour  d'eux,  le  jour  est  sombre,  plus  sombre  que  la 
nuit,  tlirait-on,  puisque  le  peu  de  lumière  qui  reste  encore  sert  à  faire  voir  les  té- 
nèbres. Les  vents,  qui  hurlent  et  qui  sifflent,  les  Ilots  qui  s'enlre-choquent,  des 
mâts  qui  se  ploient  et  se  cassent,  les  membrures  du  navire  qui  se  plaignent,  tou- 
tes ces  voix  sans  nombre  se  mêlent  et  se  confondent  en  un  mugissement  effroya- 
ble, désespéré ,  couvrant 
même  les  éclats  de  la  fou- 
dre. La  mer  ne  se  déroule 
plus  en  vagues  larges  et 
puissantes;  mais  elle  bout 
4  gros  bouillons  comme 
une  chaudière  énorme 
i^haulTée  par  le  feu  de  vol- 
cans sous-marins.  Les 
nuages  bas  ou  même  ram- 
pant sur  les  eaux  émet- 
tent souvent  une  lueur 
qu'on  dirait  être  le  reQet 
de  quelque  géhenne  invi- 
sible; au  zénith  parait  en- 
vironné de  ténèbres  un 
espace  blanchitre  que  les 
marins  ont  nommé  t  l'œil 
de  la  tempête,  »  comme 
»'il9  voyaien  réellement  un 
dieu  féroce  dans  l'ouragan 
qui  descend  du  ciel  pour 
les  étreindre  et  les  se- 
couer. Certes,  lorsqu'au 
milieu  de  celte  horrible  ^8- '"•' 
tourmente  les  matelots  ac- 
ceptent la  lutte  contre  les  éléments,  et,  déliant  la  mort,  essayent  de  ^manœuvrer 
pour  ramener  leur  navire  désemparé,  sans  voile  et  sans  mâts,  ils  donnent  un 
sublime  exemple  de  la  grandeur  humaine. 

Les  Japonus,  témoins  journaliers  de  ces  cataclysmes,  ont  personniHé,  dans 
leurs  ftotaatiques  symboles ,  ce  génie  des  tempêtas,  qu'ils  appellent  le  dragon  dts 
typhont,  et  qu'ils  représentent  au  milieu  de  la  pluie  noire  et  sinistre  comme 
uD  monstre  aérien  précipité  des  nues.  Ces  étranges  dessins,  qui  metlent  en 
scène  les  forces  profondes  de  la  nature,  nous  monb^nt  le  dieu  du  loanerrt  sous 
la  forme  d'un  vieillard  horripilé  secouant  des  tambours  sonores,  et  le  ditu  dtn 
vmt»  volant  dans  les  airs  en  portant  sur  les  épaules  son  outre  toujours  enflée. 


I,  d'après  un  deuln  jkponala. 


Pour  apprécier  cea  formidables  mouvementa  de  l'Atmosphère, 
il  est  inlére&saat  d'avoir  une  description  exacte  des  exemples  les 
pluB  mémorables. 


584  LES    PUISSANCES    DE    L'AIR. 

Le  plus  terrible  cyclone  des  temps  modernes  est  probablement 
celui  du  1 0  octobre  i  780,  que  l'on  a  spwcialement  nommé  le  grand 
ouragan,  et  qui  semble  avoir  résumé  toutes  les  horreurs  de  ces 
grandes  scènes  de  la  nature.  Partant  des  Barbades,  où  rien  ne 
resta  debout,  ni  arbres  ni  demeures,  il  fît  disparaître  une  flolte 
anglaise  mouillée  devant  Sainte-Lucie,  puis  il  ravagea  complète- 
ment cette  île,  où  six  mille  personnes  furent  écrasées  sous  les  dé- 
combres. Ensuite  le  tourbillon,  se  portant  sur  la  Martinique,  en- 
veloppa un  convoi  de  transports  français,  et  coula  plus  de  quarante 
navires  portant  quatre  mille  hommes  de  troupes.  Les  bâtiments 


Fig.  171.  —  Le  dieu  des  vents,  d'aprit  un  desslD  jtponaîi. 


du  convoi  disparurent  :  telle  est  l'expression  laconique  dont  se 
servit  le  gouverneur  de  la  Martinique  dans  son  rapport.  Plus  au 
nord,  la  Dominique,  Sainl-Eustache,  Saint- Vincent,  Puerto-Rico 
furent  également  dévastés,  et  la  plupart  des  bâtiments  qui  se  trou- 
vaient sur  le  chemin  du  cyclone  sombrèrent  avec  leurs  équipages. 
Au  delà  de  Puerto-Rico,  la  tempête  se  replia  au  nord-est  vers  les 
Bermudes,  et,  bien  que  sa  violence  se  fût  graduellement  afGûblie, 
elle  n'en  coula  pas  moins  plusieurs  vaisseaux  anglais  qui  retour- 
naient en  Europe.  La  rage  destructive  de  l'ouragan  ne  fut  pas 
moindre  à  terre.  Neuf  mille  personnes  périrent  à  la  Martinique, 
mille  à  Saint-Pierre  seulement,  où  il  ne  resta  pas  une  seule  mai- 
son debout,  car  la  mer  s'éleva  aune  hauteur  de  7",5,  et  cent  cin- 


LES    CYCLONES.  585 

quante  maisons  disparurent  instantanément  le  long  de  la  plage. 
A  Port  Royal,  la  cathédrale,  7  églises  et  1400  maisons  furent  ren- 
versées; 1600  malades  blessés  furent  ensevelis  sous  les  ruines  de 
l'hôpital,  A  Saint-Eustache,  sept  bâtiments  furent  mis  en  pièces 
sur  des  rochers,  et  des  dix-neuf  qui  coupèrent  leurs  amarres  et  qui 
gagnèrent  le  large,  un  seul  retourna  au  port.  A  Sainte-Lucie,  six 
mille  personnes  périrent;  les  plus  fortes  constructions  furent 
arrachées  de  leurs  fondations;  un  canon  fut  transporté  à  plus  de 
30  mètres,  et  des  hommes  ainsi  que  des  animaux,  furent  enlevés 
du  sol  et  jetés  à  plusieurs  mètres  de  distance.  La  mer  monta  à 
une  si  grande  hauteur,  qu'elle  démolit  le  fort,  et  renversa  un  bâti- 
ment contre  Thôpital,  qui  fut  écrasé  sous  le  poids.  Des  600  mai- 
sons de  Kingstown,  dans  l'île  Saint- Vincent,  14  seulement  restè- 
rent debout  !  la  frégate  française  /a  Junon  se  perdit. 

Dans  les  Iles  sous  le  Vent,  les  personnes  qui  habitaient  le  palais 
du  gouvernement  cherchèrent  un  refuge  au  centre  des  construc- 
tions, pendant  le  fort  de  la  tempête,  pensant  que  Tépaisseur 
énorme  des  murs  (près  d'un  mètre)  et  leur  forme  circulaire  les 
préserveraient  de  la  fureur  du  vent;  à  onze  heures  et  demie,  elles 
étaient  forcées  de  se  réfugier  dans  la  cave,  le  vent  ayant  pénétré 
partout  et  arraché  presque  tous  les  toits  ;  mais  Teau  montant  à 
une  hauteur  de  plus  d'un  mètre,  il  fallut  se  sauver  dans  les  bat- 
teries, où  chacun  chercha  un  abri  sous  les  canons,  dont  quelques- 
uns  furent  déplacés  par  la  force  du  vent.  L'ouragan  était  si  fort 
que,  scondé  par  la  mer,  il  porta  un  canon  de  1 2  à  une  distance 
de  126  mètres  (sur  son  affût,  sans  doute,  qui  avait  des  roues). 
Au  jour,  la  campagne  avait  le  même  aspect  qu'en  hiver;  il  ne 
restait  plus  une  seule  feuille,  ni  une  seule  branche  aux  arbres. 
La  colère  des  hommes  s'arrête  devant  une  semblable  lutte  des 
éléments.  Lorsque  le  Laurier  et  V Andromède  se  perdirent  à  la  Mar- 
tinique, le  marquis  de  Bouille  mit  en  liberté  les  vingt-cinq  marins 
anglais  qui  avaient  survécu  au  naufrage,  en  écrivant  au  gouverneur 
anglais  de  Sainte-Lucie  qu'il  ne  voulait  pas  garder  prisonniers  des 
hommes  tombés  entre  ses  mains  pendant  une  catastrophe  com- 
mune à  tous  (Dove). 

L'un  des  plus  curieux  exemples  de  ces  convulsions  de  l'Atmo- 
sphère nous  est  fourni  parle  cyclone  des  Indes  du  10  août  1831, 
raconté  dans  les  termes  palpitants  qui  suivent  parle  major  général 
Reid  dans  sa  Météorologie  américaine  : 

La  Barbade  est  distante  de  Ttle  Saint- Vincent  de  37  lieues  environ.  La  tempête 


586  LES    PUIISSANGES    DE    L'AIR. 

commença  à  la  Barbadc  un  peu  avant  minuit,  le  10  août  1831  ;  elle  atteignit 
Saint-Vincent  à  sept  lieures  du  matin.  Sa  marche  était  donc  de  5  lieues  à  Theure. 
Un  gentleman  qui  habitait  Saint- Vincent  depuis  quarante  ans,  étant  monté  à 
cheval  au  point  du  jour,  se  trouvait  k  environ  un  mille  de  son  habitation, lorsqu^il 
aperçut  dans  le  nord  un  nuage  d'une  apparence  si  menaçante,  que  pendant  sa 
longue  résidence  sous  les  lroi»iqucs  il  n'avait  jamais  rien  vu  d'aussi  alarmant  :  ce 
iiuage  lui  parut  d'une  couleur  gris  olivo.  Appréhendant  une  horrible  tem[)éte,  il 
se  hâta  (hî  regagner  son  domicile  et  d'y  clouer  portes  et  fenêtres  :  précaution  à 
laquelle  il  attribua  la  conservation  de  sa  maison. 

Vers  minuit,  les  éclairs  jaillirent  avec  un  éclat  à  la  fois  majestueux  et  terrible, 
et  un  coup  de  vent  souilla  avec  force  du  nord  et  du  nord-est;  à  une  heure  du  ma* 
tin.  l.i  furie  du  vent  augmenta,  et  la  tempête  qui  avait  soufflé  du  nord-est  sauta 
subitement  au  nord-ouest  et  aux  points  intermédiaires.  A  partir  de  ce  moment  les 
régions  supérieures  furent  cunstamnient  illuminées  par  des  éclairs  incessants,  for- 
mant une  vii^te  nappe  de  feu,  mais  dont  l'éclat  fut  souvent  dépassé  par  celui  des 
décharges  (rélectricilé  qui  éclataient  de  tous  cotés.  Rien  ne  saurait  dépeindre  le 
bruit  assoiinlis-aut  Je  l'ouragan,  lequel,  peu  ai)rès  deux  heures,  souffla  du  nord- 
nord-ouest  et  du  nonl-ouest.  \'ers  trois  heures,  le  vent  se  modéra  par  intervalles; 
mais  d«.'  tenijis  à  aulro  de  terribles  rafales  soufflèrent  du  sud-ouest,  de  Touest  et 
de  roucst-nord-ouest.  avec  une  force  redoublée. 

Les  é('lairs  avant  aussi  ce^sé  ])ar  intervalle^,  la  ville  était  enveloppée  d'une  obs- 
curité (jui  inspirait  une  iVavrur  indicible.  lUentùt  après,  des  météores  de  feu  tom- 
bèrent du  ciel  ;  l'un  d'eux,  descendant  per]>endiculairement  d^une  hauteur  prodi- 
gieuse, attira  parliculirremenl  l'attention  :  il  était  déforme  circulaire  et  d'une  cou- 
leur rouge  foncé.  Ce  uiéléore  était  évidemment  entraîné  par  Teffet  de  son  propre 
poirls,  et  ne  recevait  d'impulsion  d'aucune  force  étrangère.  En  s'approchant  du 
sol.  ce  ^lohe  enllainnié  i»rit  une  forme  allongée  d'une  blancheur  éblouissante,  et 
éclata  en  se  réjiandant  comme  l'aurait  fait  un  métal  en  fusion. 

OueUjues  instants  ajirès  rapi>arition  de  ce  phénomène,  le  bruit  assourdissant  du 
vent  se  transforma  en  un  murmure  solennel,  ou,  pour  mieux  dire,  en  un  mugisse- 
ment lointain,  et  les  éclairs,  qui  depuis  minuit  avaient  presque  incessamment  lancé 
des  fourches,  se  succédèrent  avec  une  activité  eflrayante  pendant  près  d'une  demi- 
minute  entre  les  nuages  et  la  terre.  La  vaste  masse  des  nuages  semblait  toucher  les 
maisons  et  lançait  vers  la  terre  des  volumes  de  flammes  que  celle-ci  renvoyait 
aussitôt  dans  l'espace. 

Dés  que  cette  singulière  alternative  d'éclairs  cessa,  l'ouragan  éclata  de  nouveau 
du  côté  de  l'ouest  avec  une  violence  prodigieuse  et  indescriptible,  lançant  de  toutes 
parts  des  milliers  de  projectiles,  fragments  de  toutes  les  constructions  qui  n'étaient 
pas  à  l'abri  de  sa  violence.  Pendant  le  passage  de  l'ouragan  le  sol  trembla  et  les 
maisons  les  plus  solidement  construites  furent  ébranlées  jusque  dans  leurs  fonde- 
ments. (Icix^ndant,  à  aucun  moment  de  la  tempête,  pas  une  seule  détonation  de  ton- 
nerre ne  fut  distinctement  entendue.  Le  hurlement  du  vent,  le  mugissement  de  l'O- 
céan dont  les  vagues  gigantesques  menaçaient  de  détruire  tout  ce  que  les  autres 
éléments  auraient  épargné,  et  le  bruit  des  tuiles  s'entre-choquant,  des  toits  et  des 
murs  s'écroulant,  etc. ,  formaient  le  fracas  le  plus  épouvantable  qu'on  puisse  imaginer. 

Vers  cinq  heures,  la  force  de  l'ouragan  mollit  par  intervalles,  et  on  entendit 
clairement  pendant  quelques  courts  instants  la  chute  des  matériaux  que  la  queue 
de  la  temi)ête  avait  probablement  portés  à  une  hauteur  extraordinaire....  A  six 
heures,  le  vent  était  sud;  à  sept  heures,  sud-est;  et  à  huit  heures,  estrsud-esl. 
A  neuf  heures,  le  temps  était  redevenu  beau. 


LES    TEMPÊTES.  589 

Du  haut  de  la  cathédrale,  de  quelque  côté  que  Ton  dirigeât  ses  regards,  on  ne 
voyait  que  désolation  et  ruines.  Toute  la  surface  du  pays  était  ravagée  ;  aucune 
trace  de  végétation  ne  paraissait,  si  ce  n'est,  çà  et  là,  quelques  touffes  d^herbe 
jaunie.  Le  sol  était  roussi  et  brûlé  comme  si  une  traînée  de  feu  avait  passé  sur  le 
pays  et  consumé  tous  ses  produits.  Les  quelques  arbres  qui  restaient  encore  de- 
bout, dépouillés  de  leurs  rameaux  et  de  leurs  feuilles,  avaient  Taspect  triste  et 
morne  de  Thiver;  et  les  nombreuses  villas  des  environs  de  Bridgetown,  naguère 
entourées  de  bosquets,  étaient  maintenant  à  nu  et  en  ruine. 

Une  pluie  d'eau  salée  tomba  dans  toutes  les  parties  dePtle.  Le  poisson  d'eau  douce 
périt  dans  les  étangs,  et  Teau  des  viviers  resta  salée  plusieurs  jours  après  l'ouragan. 

Ainsi  que  l'attestent  la  plupart  des  rapports,  la  quantité  d'électricité  développée 
dans  les  grands  ouragans  est  vraiment  remarquable.  Les  éclairs  ne  sont  point  de 
simples  lueurs  d'une  durée  éphémère,  mais  des  flammes  passant  rapidement  sur 
la  surface  de  la  terre,  aussi  bien  que  s'élevant  jusque  dans  les  régions  supérieures. 

L*ua  des  derniers  cyclones  observés  est  celui  que  traversa  la 
frégate  française  la  Junon,  le  1"  mai  1868,  frégate  de  premier 
rang  commandée  par  le  capitaine  de  Marivault^  partie  de  France 
pour  une  mission  dans  les  mers  de  Tlnde  et  de  la  Ghinei. 

Malgré  tous  les  efforts  accomplis  pour  s'éloigner  du  centre,  d'a- 
près les  indications  barométriques  rappelées  plus  haut,  on  ne  put 
couper  à  temps  sa  trajectoire,  et  Ton  fut  atteint  par  la  tourmente 
furieuse  qui  inonda  le  pont  et  éteignit  les  fourneaux. 

La  mer  s'élevait  en  véritables  montagnes,  qui  déferlaient  lourde- 
ment sur  le  navire.  Elle  avait  emporté  la  galerie,  les  embarcations 
suspendues  sur  les  flancs  et  à  l'arrière.  Une  grande  ancre,  déta- 
chée de  ses  liens,  avait  produit,  en  défonçant  un  sabord  de  l'a- 
vant, une  large  voie  d'eau  qu'on  put  avec  beaucoup  de  peine  bou- 
cher en  y  entassant  des  hamacs.  Une  pluie  torrentielle  se  joignait 
aux  coups  de  mer  continuels,  et  la  lutte  était  désormais  dirigée 
contre  l'envahissement  des  flots.  L'équipage  entier,  distribué  entre 
les  pompes  et  les  chaînes  de  seaux,  travaillait  avec  une  ad- 
mirable confiance  et  un  sang-froid  plein  d'entrain. 

La  tourmente  durait  depuis  sept  heures,  écrit  un  officier,  re- 
doublant à  chaque  heure  de  violence  et  de  bruit....  quand  tout  à 
coup,  un  silence  absolu  se  fit,  un  silence  que  je  ne  puis  comparer 
qu'à  celui  qui  suit  l'explosion  d'une  mine  sur  un  bastion  pris  d'as- 
saut. C'était  le  calme  central,  calme  subit  et  étrange  qui  produisit 
plutôt  de  Tétonnement  qu'une  impression  de  sécurité,  tant  on  s'y 
sentait  comme  en  dehors  des  lois  ordinaires  de  la  nature.  Le  mou- 
vement du  tourbillon  continuait  dans  le  haut  de  la  colonne  d'air  dont 
nous  occupions  la  base.  Des  oiseaux,  des  poissons,  des  sauterelles, 
des  débris  sans  forme  tombaient  de  tous  côtés,  et  l'état  électrique 
de  l'Atmosphère  produisait  une  sensation  vertigineuse  sans  analo- 


590  LP]S     PUISSANCES    DE    L'AIR. 

i^ue  dans  nos  souvenirs,  se  manifestant  par  un  état  extraordinaire 
d'exaltation  chez  quelques  hommes  habituellement  très-ealmes. 

De  nombreux  oiseaux  étaient  retenus  dans  cette  espèce  de  goufiCi*e 
aérien.  Parmi  eux,  se  trouvaient  plusieurs  échassiers  :  ce  qui  indi- 
que, avec  les  insectes  et  les  débris  de  plantes,  que  le  cyclone  avait 
[)assé  sur  des  îles.  Quelques-uns  des  poissons  volants  qui  tombaient 
sur  le  pont  étaient  \i\ants;  d'autres,  morts  depuis  quelque  temps, 
sentaient  déjà. 

On  j)rolita  du  calme  central  pour  mettre  des  chaloupes  à  la  mér, 
vider  Teau  du  navire,  débarrasser  les  voiles,  installer  un  gouvernail 
de  fortune,  et  attendre  avec  confiance  la  reprise  de  la  tempête. 

Après  cinq  heures  de  calme,  vers  midi,  les  premiers  souffles  du 
\ent  se  Hrent  sentir,  et  quelques  instants  après,  rouragan  ^ans 
toute  sa  force  (emportait  de  nouveau  le  bâtiment.  Les  rafales  arri- 
vaient maintenant  du  nord,  mais  aucune  des  voiles  qui  avaient 
été  préparées  ne  put  tenir.  Il  était  par  suite  impossible  de  manœu-: 
vrer  pour  s'éloii»ner  rapidement  du  cyclone;  le  changement  d'amu- 
res prescrit  par  la  théorie,  afin  de  prendre  le  ^ent  par  bâbord,  put 
seul  être  opéré.  On  fut  réduit  encore  à  un  rôle  passif  au  milieu 
des  fiu-eurs  de  Toura^an,  qui  ne  devait  s'éloigner  qu^au  bout  de 
deux  jours  par  Teffet  de  son  lent  mouvement  de  translation. 

Les  dernières  tempêtes  mémorables  qui  se  soient  déchaînées» 
sont  celles  du  27  février  au  3  mars  1869,  dont  le  naufrage  du  na- 
viie  à  trois  mats  la  Lérida  de  Nantes,  venant  d'Haïti  et  échoué  au 
Havre,  est  resté  dans  les  annales  maritimes  comme  un  des  plus 
émouvants  épisodes  denos  cotes. 

Le  2  mars,  à  10  heures  du  matin,  au  milieu  d'une  mer  furieuse,  ce  trois-mâU, 
(juc  Ton  suivait  depuis  deux  heures  du  rej^ard,  arrivait  près  de  la  jetée,  alors  qu*un 
(•(lur.nit  lt'rril)le.dont  la  pui>sance  était  encore  décuplée  par  le  vent  du  nord-ouest, 
(noiUiisait  une  harre  inlranciiissahle. 

Hienlùt.  il  res^^onlil  les  [ueniières  atteintes  du  courant,    qui  deux  heures  plus 
lai-d  aurait  été   pros^pie  sans  cllet.  11  avait  jusqu'alors  pu  naviguer  vent  arrière 
mais  il  dut   virer  du  lof,  et  celle  mameuvre,  en  diminuant  sa  vitesse,  le  livra 
presijue  sau<  délViise  aux  élément'^  déchaînés. 

Une  angoisse  poignante  étreignit  tous  les  spectalcui-s,  parmi  lesquels  les  hommes 
<le  mer  étaient  en  majorité,  lis  avaient  compris  que  dès  ce  moment  le  saint  de 
la  Lcrida  était  ^j^ravemenl  compromis.  Son  capitaine  essaya  d'une  manœuvre  dés- 
espérée. Il  voulut  virer  lof  pour  lof  afin  de  s'élever  au  large  ou  tout  au  nioin-; 
(Pentrer  en  i)aie  de  Seine;  mais  cette  manœuvre  trop  tardivement  tentée  ne  pu 
réussir.  Un  dernier  espoir  restait:  les  deux  ancres  furent  mouillées;  elles  ne 
purent  mordre  à  temps! 

On   y>ut  encore  croire    un  instant  que  tout  n'était  pas  désespéré;  les  ancres 
^'étaient  accrochées,  mais  sous  l'impulsion  des  montagnes  liquides,  qui  venaient 


LES    TEMPÊTES.  593 

sans  cesse  se  briser  sur  le  poulier,  les  chaînes  impuissantes  se  cassèrent.  Tout 
était  perdu. 

En  moins  de  temps  qu'il  n'en  faut  pour  le  décrire,  laLérida^  devenu  le  jouet  des 
flots,  allait  donner  de  bout  dans  Pangle  d'un  bastion,  où  son  bout  dehors,  son  beau- 
pré et  son  étrave  furent  brisés  du  coup. 

n  ne  s'agissait  plus  alors  de  sauver  le  navire  ;  le  salut  de  l'équipage  devenait 
douteux.  C'est  en  courant  qu'on  avait  quitté  la  jetée,  vingt  embarcations  avaient 
transporté  de  l'autre  côté  du  port  des  citoyens  dévoués  et  prêts  à  tout  tenter  pour 
le  sauvetage.  Fort  heureusement,  le  navire  était  assez  près  de  terre  pour  qu'on  pût 
lancer  abord  des  lignes  afin  de  ramener  les  hommes  de  l'équipage.  Les  lamaneurs» 
les  douaniers  de  service,  et  beaucoup  d'autres  citoyens  courageux  furent  assez 
heureux  pour  arracher  ainsi  à  la  mer  presque  tous  les  marins  en  danger. 

n  n'y  eût  eu  aucun  deuil  à  déplorer  si  deux  hommes  saisis  d'une  frayeur,  que 
justifie  la  perspective  d'un  pareil  péril,  ne  s'étaient  précipités  ensemble  sur  un 
cordage  trop  faible  pour  les  supporter.  On  les  virait  à  terre,  lorsqu'un  coup  de 
ressac  est  venu  déterminer  la  rupture  de  la  ligne  à  laquelle  ils  se  cramponnaient. 

On  les  voit  surnager  quelques  instants  encore  parmi  les  épaves  que  broyaient 
les  vagues  ;  puis,  plus  rien  ! 

Après  ce  navrant  épisode,  le  capitaine,  qui  était  resté  le  dernier  à  son  bord,  put 
à  son  tour  saisir  une  ligne  qui  l'amena  sain  et  sauf.  Bientôt  le  navire  disparut , 
brisé  par  les  vagues. ... 

Peu  de  temps  avant  cet  ouragan,  vers  la  mi-janvier,  de  vio- 
lentes tempêtes  bouleversaient  l'Atlantique  et  y  soulevaient  uiie 
mer  énorme.  Tous  les  journaux  ont  parlé  du  danger  couru  par  le 
Péreire,  paquebot  français  parti  de  Brest  le  16  janvier,  en  desti- 
nation de  New- York,  et  assailli,  quatre  jours  après  son  départ, 
par  une  lame  monstrueuse,  dont  la  masse  a  été  évaluée  à  plus  de 
700  tonnes  d*eau.  Ce  paquebot,  qui  portait  200  personnes,  et 
500  tonneaux  de  marchandises,  n'a  dû  son  salut  qu'à  la  solidité 
de  sa  construction,  à  Ténergique  sang-froid  de  son  capitaine  et  à 
rhabileté  de  sa  manœuvre.  Après  le  formidable  coup  de  mer  qui 
pouvait  faire  sombrer  le  navire,  on  a  recueilli  au  milieu  des  dé- 
bris vingt  et  un  blessés,  et  on  a  relevé  quatre  cadavres.  En  outre 
deux  passagers  avaient  disparu. 

Ajoutons,  en  terminant,  que  dans  la  zone  torride  et  dans  tous 
les  climats  à  haute  température,  les  ouragans  sont  fréquents  et 
se  déploient  avec  une  violence  prodigieuse  ;  dans  nos  climats  tem- 
pérés, ils  sont  à  la  fois  plus  rares  et  moins  violents  ;  et  dans  les 
régions  polaires,  les  grandes  secousses  atmosphériques,  qui  sont 
du  reste  assez  habituelles,  se  réduisent  à  des  vents  de  tempête,  ou 
seulement  à  des  vents  très-forts. 


38 


/ 


/ 
/ 

f 


.ilBES. 


.as  météores  qui  viennent  troubler  Toi^dre  appa- 
^^onie  de  la  nature,  parmi  les  grands  phénomènes  qui 
/erreur  et  la  désolation  où  ils  apparaissent^  il  eo  est  un 
Âii  remarquer  par  ses  formes  bizarres  et  gigantesques,  par 
./^^  étrangères  auxquelles  il  paraît  obéir,  par  les  lois  incoû- 
(^\çi  en  apparence  contradictoires  qui  le  règlent,  enfin  par  les 
^at's  qu'il  occasionne.  Ces  désastres  sont  eux-mêmes  accom- 
!rnés  de  circonstances  particulières  si  étranges,  qu*on  ne  peut 
^^fondre  leur  cause  avec  les  autres  météores  funestes  à  Thuma- 
uité.  Ce  météore  si  menaçant,  si  extraordinaire,  et  heureusement 
5i  rare  dans  nos  contrées,  est  celui  que  les  Français  désignent 
maintenant  d'une  manière  générale  par  le  mot  Trombe. 

C'est  par  ce  paragraphe  que  le  météorologiste  Peltier  ouvre  son 
ouvrage  spécial  sur  les  Trombes.  Avant  ses  études  ingénieuses  et 
patientes,  l'explication  de  ce  curieux  phénomène  atmosphérique 
laissait  beaucoup  à  désirer.  Aujourd'hui,  nous  pouvons  désigner 
/  exactement  sa  nature  et  son  caractère,  en  disant  qu'une  trombe  est 

/  une  colonne  d'air,  pivotant  ordinairement  avec  rapidité  sur  elle- 

/  même,  et  se  mouvant  d'une  translation  relativement  lente,  car  on 

I  peut  généralement  la  suivre  à  la  marche.  Cette  colonne  d'air  tour- 

billonnant a  l'électricité  pour  cause  et  pour  force  motrice.  Le 
vent  souvent  furieux  quelle  produit  par  son  mouvement  même,  et 
qui  détermine  sur  son  passage  les  effets  désastreux  que  nous  al- 
lons voir,  n'est  pas  le  résultat  de  courants  atmosphériques  dé- 
ployés sur  une  grande  échelle,  comme  dans  les  cyclones,  mais  il 


\  LES    TROMBES.  595 


N. 


^  xdimensions  toujours  très-restreintes  de  cette  pro- 

^4u>  Les  trombes  n'ont  souvent  que  quelques  mètres 


^^  ^MT  puissance  est  sans  égale  :  elles  balayent  le 

^     '  "^9,  rasent  les  champs^  les  arbres^  les  mai- 

•^  ^es,  avec  une  énergie  telle  que  nul  ves- 

^      *^«'  '  le  passage  de  l'effrayant  météore. 

^^%       %^  ^  "**  phénomène  prend  naissance. 

%  t^       ^^  'i®  considérable,  la  surface  in- 

%<^  ^  aisse  vers  la  terre,  sous  la  forme 

%        ^*  A  cône,  comme  un  grand  porte-voix 

•^"^  ^us  la  nue  et  dont  Tembouchure  s'appro- 

sol  ou  de  la  surface  de  la  mer.  Ce  cône  ren- 
^  *as  ou  moins  développé,  plus  ou  moins  altéré, 
.  particulier  des  nuages  et  de  la  localité.  Ce  qui  est 
,  c'est  un  lien  de  vapeur  entre  les  nuages  et  la  terre, 
^a-dessous  de  la  colonne  nuageu  e  une  grande  agitation  appa- 
raît sur  la  mer  ou  sur  le  sol.  Cette  agitation  est  comparée  par  les 
marins  à  celle  d'une  ébullition  qui  lancerait  des  vapeurs,  des  filets 
en  gerbes  liquides.  Sur  la  terre  la  poussière  des  routes,  les  corps 
légers  forment  une    fumée   analogue.  Il    arrive    bientôt   que  le 
tourbillon  inférieur  s'élève  assez  haut,  et  que  la  colonne  supé- 
rieure descend  assez  bas  pour  qu'ils  se  joignent  et  se  soudent  en 
une  seule  et  même  colonne,  plus   épaisse  du  haut  que  du  bas, 
et  assez  souvent  transparente  comme  un  tube  dans  lequel  ou  voit 
quelquefois  des  vapeurs  monter  ou  descendre. 

Lorsque  le  milieu  des  eaux  soulevées  sur  la  mer  est  plus  com- 
pact, il  parait  comme  un  pilier  placé  pour  soutenir  la  colonne 
descendante.  Enfin  il  se  fait  dans  cette  colonne  ou  trompe  marine 
un  tapage  qui  varie  considérablement,  depuis  le  sifQement  du 
serpent  jusqu'au  bruit  de  lourdes  charrettes  courant  dans  des  che- 
mins rocailleux.  Ce  bruit  est  bien  plus  considérable  sur  terre  que 
sur  mer. 

Le  génie  de  la  destruction  semble  s'incarner  dans  cette  singu- 
lière formation.  La  trombe  s'avance  avec  une  apparente  lenteur, 
siffle  des  menaces  effrayantes,  se  tord  en  convulsions,  trace  son 
sillage  à  travers  les  productions  de  la  nature  ou  de  l'humanité, 
faisant  voler  en  éclats,  disparaître  en  fumée  tout  ce  qui  s'oppose 
à  son  cours.  Les  désastres  opérés  par  cet  agent  formidable  mon- 
trent que  sa  pression  atteint  parfois  quatre  à  cinq  cents  kilog.  par 
mètre  carré.  On  le  voit  prendre  des  troupeaux,  des  hommes,  des 
rivières  même,  et  les  soulever  à  d'étonnantes  hauteurs.  Les  toits 


M6  LB3    TROMBS& 

des  édifices  sont  emportés  dans  les  airs;  les  murs  sont  écartelés 
par  la  brusque  violence  d*une  main  de  fer  irrésistible.  Pour  ap- 
précier à  sa  valeur  cet  étrange  météore^  considérons  un  instant 
quelques-unes  de  ses  prouesses  les  plus  mémorables. 

Voici  par  exemple  deux  trombes  qui  furent  observées  au  sud  de 
Paris^  le  1 6  mai  1 806^  de  une  à  deux  heures  après  midi,  et  qui 
semblent  arrangées  tout  exprès  pour  la  description  théorique. 
Elles  sont  rapportées  par  Peltier^  d*après  un  professeur  nommé 
Debrun.  On  peut  les  appeler  les  trombes  de  Paris. 

La  première  commença  vers  une  heure,  et  parut  offrir  au  moins  12  pieds  d«  lar- 
geur à  sa  base,  près  du  nuage,  comme  se  trouverait  celle  d'un  c6ne  renversé  et 
dont  la  pointe  serait  en  bas.  Elle  prit  alors  successivement  la  longueur  de  15, 30  à 
40  pieds;  plus  elle  descendait,  plus  sa  forme  conique  devenait  aigué;  car,  dès  le 
commencement  de  sa  sortie  du  nuage,  elle  formait  un  cône  parfait  A  force  de  ga- 
gner en  longueur  et  de  perdre  en  proportion  dans  son  volume ,  elle  ne  devint  pas 
plus  grosse  que  le  bras. 

Cette  trombe  chassait  fort  doucement  vers  le  sud,  ensuite  vers  Touest  et  le  sud- 
ouesU  niais  d'une  manière  infiniment  lente ,  et  me  paraissait  être  au-dessus  des 
dernières  maisons  du  faubourg  Saint-Jacques,  puis  au-dessus  de  la  plaine  de  Mont- 
rouge,  Montsouris  et  la  Glacière.  Elle  était  de  la  couleur  du  blanc  grisâtre  des  nua- 
ges ordinaires  et  ressortait  très-bien  du  fond  noirâtre  des  nuées. 

Ce  qui  frappa  le  plus  mon  attention,  ce  fut  de  voir  qu'elle  formait  un  long  tuyau, 
en  partie  demi^transparent,  prenant  plusieurs  courbes  ou  inflexions,  asses  sembla- 
ble à  un  long  boyau  flexible,  dans  lequel  je  voyais  monter  k$  vapeun  par  ondula- 
tions, comme  on  verrait  la  fumée  s'élever  dans  un  tuyau  de  poêle  qui  serait  de 
verre  ;  ce  qui  était  fort  remarquable,  c^est  que  Tascension  des  vapeurs  était  bien 
plus  déterminée,  bien  plus  active  vers  la  partie  inférieure,  qui  pouvait  être  alors 
à  3  ou  400  pieds  environ  au-dessus  de  terre. 

Comme  la  nue  qui  formait  la  tète  de  la  trombe  avançait,  le  corps  de  la  trombe 
se  courbait  et  la  suivait,  en  s'allongeant  de  15  à  1600  toises,  pour  ne  pas  s'en  dé- 
tacher; mais  quand  la  trombe  dev^int  d'une  grande  longueur,  par  conséquent 
d'un  volume  très-petit,  et  qu'elle  vint  à  prendre  une  inclinaison  bien  considérable 
(formant  à  peu  près  avec  l'horizon  un  angle  de  90  degrés)  ;  alors  le  corps  de  la 
trombe  serpenta  légèrement. 

Cette  trombe,  dans  sa  plus  grande  inclinaison,  paraissait  avoir  sa  queue  au-des- 
sus d'Arcueil  et  sa  tète  au-dessus  de  Châtillon;  mais,  pendant  le  chemin  que  fit  sa 
tète,  je  ne  pus  m'empècher  de  remarquer  qu'il  semblait  en  quelque  sorte  que  la 
partie  la  plus  inférieure  était  fortement  attirée  ou  retenue  par  la  vallée  d'Arcueil, 
et  qu'elle  ne  pouvait  s'en  éloigner  facilement. 

Elle  dura  plus  de  trois  quarts  d'heure,  et  finit  par  sa  pointe;  sa  partie  supérieure 
me  parut  se  replier  dans  le  nuage  qui  lui  avait  donné  naissance,  ce  que  je  ne  pour- 
rais pourtant  pas  affirmer  positivement,  vu  qu'elle  était  alors  à  une  grande  distance 
au  S.  S.  0.  de  Paris,  fort  petite  de  volume,  et  que  des  nuages  vaporeux  me  la  ca- 
chèrent. 

Environ  vingt  minutes  après  la  formation  de  cette  trombe,  j'en  vis  commencer 
une  seconde,  qui,  à  la  vérité,  ne  présenta  pas  de  particularités  aussi  inléressastes 
que  la  première,  mais  qui  fut  d'un  eflEet  beaucoup  plus  majestueux.  Elle  fut  pro- 
duite par  un  nuage,  bien  moins  élevé  que  celui  nui  avait  formé  la  première,  et  se 
montra  au-dessus  de  l'hospice  Cochin,  rue  du  Fauoourg-Saint-Jacques,  et  de  l'Ob- 
servatoire. Elle  était  grisâtre;  avait,  dans  toute  sa  longueur,  un  tuyau  lumineux 


LBS    TROMBES.  1&97 

comme  1«  lune;  j«  voyais,  dans  sa  partie  inférieure,  les  rapem^s  monter  très-dis- 
tioctement  et  rapidement.  De  temps  à  autre  ,  et  par  petits  intervalles,  le  corps  de 
cette  trombe  s^allongeait  ou  se  raccourcissait  successivement ,  et  quelquefois  très- 
promptement.  Elle  passa  devant  la  première ,  et  paraissait  n'en  être  éloignée  an 
nord  que  de  1600  à  SOOO  pas;  mais  la  première,  vers  la  fin  de  son  apparition, 
Coyait  beaucoup  plus  vite  vers  le  sud  ;  elle  suivit  un  peu  la  même  direction  que  la 
première,  et  sa  partie  inférieure  se  courba  légèrement  vers  Touest. 

n  partit  un  coup  de  tonnerre  dMn  nuage  peu  éloigné  des  trombes,  surtout  de  la 
seeonde,  et  tout  près  d'elle,  vers  son  côté  ouest  ;  elles  n'en  parurent  nullement  af* 
fectées.  Nous  jugeâmes  aussitôt,  par  le  bruit  que  fit  le  coup,  que  la  foudre  avait 
frappé  la  terre.  Il  tomba  alors,  autour  du  lieu  où  j'observais,  des  gouttes  d'eau 
larges  comme  le  pouce,  mais  très-rares,  et  aussi,  presque  en  même  temps,  quelques 
grains  de  grêle  de  la  grosseur  d'une  noisette. 

La  seconde  trombe  se  replia  graduellement  vers  son  nuage  générateur,  qui  l'ab- 
sorba en  assez  peu  de  temps;  elle  disparut  totalement  au  bout  de  vingt-cinq  mi- 
nutes, durée  entière  de  son  existence. 

Ces  trombes  si  théoriques  étaient  fort  inofifensives^  comme  on  le 
voit.  Elles  ne  paraissent  pas  avoir  touché  terre^  du  reste;  et  sans 
doute  elles  Teussent  été  moins  pour  un  ballon  qui  se  serait  égaré 
dans  leur  voisinage.  Mais  voici  des  trombes  à  l'œuvre^  dont  le  pas- 
sage à  la  surface  du  sol  a  laissé  des  témoignages  non  douteux  de 
la  puissance  de  ces  météores. 

Le  6  juillet  1822,  à  une  heure  et  demie  de  l'après-midi,  dans  la  plaine  d'Asson- 
val,  à  six  lieues  de  Saint-Omeret  de  Boulogne....  les  nuages,  venant  de  différents 
points,  se  rassemblèrent  rapidement,  et  bientôt  ils  n'en  formèrent  plus  qu'un,  qui 
couvrit  entièrement  l'horizon.  Un  instant  après,  on  vit  descendre  de  ce  nuage 
une  vapeur  épaisse,  ayant  la  couleur  bleuâtre  du  soufre  en  combustion.  Elle  for- 
mait un  cône  renversé  dont  la  base  s'appuyait  sur  la  nue.  La  partie  inférieure  du 
cône,  qui  descendait  sur  la  terre,  forma  bientôt,  en  tournoyant  avec  une  vitesse 
considérable,  une  masse  oblongue  de  30  pieds  environ,  détachée  du  nuage. 

Elle  s'éleva  en  faisant  le  bruit  d'une  6om6«  de  gros  calibre  qui  éclate,  lais- 
sant sur  la  terre  un  enfoncement  en  forme  de  bassin  circulaire  de  20  à  25  pieds 
de  circonférence,  et  de  3  à  4  pieds  de  profondeur  à  son  milieu.  A  peine  éloigné  de 
cent  pas  du  point  de  son  départ,  en  dirigeant  sa  route  de  l'ouest  à  l'est,  la  trombe 
franchit  la  haie  d'un  manoir,  y  abat  une  grange,  et  donne  à  la  maison,  plus  soli- 
dement bâtie,  une  secousse  que  le  fermier  a  comparée  à  celle  d'un  tremblement  de 
terre.  Elle  avait,  en  franchissant  la  haie ,  déchiré  et  emporté  la  couronne  des  ar- 
bres les  plus  forts  ;  vingt-cinq  à  trente  arbres  étaient  renversés  et  couchés  en  sens 
divers,  de  manière  à  prouver  que  la  trombe  faisait  son  chemin  en  tournoyant. 
D'autres  furent  enlevés  et  accrochés,  ainsi  que  plusieurs  couronnes,  au  sommet 
des  plus  grands  arbres  (de  60  à  70  pieds  de  haut). 

Après  ces  premiers  effets,  la  trombe  parcourut  une  distance  de  deux  lieues  sans 
toucher  à  terre,  en  emportant  de  très-grosses  branches  d'arbre,  qu'elle  vomissait 
à  droite  et  à  gauche  avec  bruit  ;  arrivée  à  la  pointe  d'un  bois ,  elle  y  arracha  de 
nouveau  la  tète  de  plusieurs  chênes,  que  Ton  vit  passer  avec  elle  au-dessus  du  vil<* 
lage  de  Vendôme,  situé  au  pied  de  la  colline  du  côté  est  de  la  forêt. 

Il  sortait  de  temps  en  temps  de  son  centre,  des  globes  de  vapeurs  soufrées;  les 
ans  et  les  autres  rejetaient,  dans  divers  sens,  des  branches  que  le  météore  avait 
entraînées  de  très-loin. 

Le  bruit  qu'il  faisait  dans  sa  marche  r^ide  était  semblable  à  celui  d^une  voiture 


598  LES    TROMBES. 

pesante  courant  au  galop  sur  un  chemin  pavé.  On  entendait  une  explosion  sem- 
blable à  celle  d'un  fusil  à  chaque  soilie  d'un  globe  de  feu  ou  de  vapeur;  le  vent, 
qui  était  impétueux,  joignait  îi  ce  bruit  un  sifflement  terrible.  Après  avoir  déchiré 
la  terre  et  emporté  tout  ce  qui  lui  résistait,  la  trombe  s'élevait  au-dessus  du  sol 
pour  aller  à  une  lieue  et  deux  lieues  de  distance  recommencer  ses  ravages. 

De  là  elle  [)éiiélra  dans  la  vallée  de  \\  iternestre  et  Lambre.  Le  premier  de  ces 
villages,  coin()Osé  de  quarante  habitations,  n'en  conserva  que  huit  intactes.  Trenle- 
ileux  maisons,  avec  leurs  granges,  furent  renversées,  et  une  énorme  quantité  d'ar- 
bres abattus,  déchirés  et  emportés  à  une  grande  distance.  On  remarqua  à  Witer* 
nestre  que  les  pignons  et  les  murs  des  maisons  furent  couchés  d'une  manière 
divergente,  de  dedans  en  dehors. 

Le  désastre  ne  fut  pas  moins  considérable  à  Lambre.  Plusieurs  personnes  di*- 
linguènnt  parfaitement  la  marciie  tournoyante  du  météore,  sa  couleur  d'un  brun 
soufré,  et  le  centre  de  feu  ardent  d'où  sortaient  des  éclats  de  vapeurs  bitumineuses. 
Les  arbres  qui  entouraient  l'église  furent  cassés  et  déracinés;  le  mur  et  le  toit  de. 
la  maison  du  curé  enlevé,  et  dix-huit  maisons,  la  plupart  bâties  en  briques,  sapées 
à  leur  fondation,  avec  le  phénomène  extraordinaire  de  l'écartement  des  murs  eu 
dehors. 

Voici  maintenant  une  autre  trombe  non  moins  bizarre  ; 

Le  26  août  ♦1823,  à  trois  heures  de  l'après-midi,  après  un  temps  calme  et  très- 
chaud,  une  trombe  se  manifesta  auprès  de  la  commune  de  Rouvier  (Eure-et-Loir). 
Elle  fut  précédée  par  une  nuée  noire  ,  venant  du  S.  0.,  qui  fut  suivie  par  d'au- 
tres moins  noires,  jaunes  et  d'autres  couleurs,  dans  lesquelles  le  tonnerre  ne  dis- 
continuait pas,  et  qui  lanoa  de  la  grêle.  Paraissant  adhérer  par  le  haut  à  la  nue, 
en  même  temps  fjue  sa  hase  touchait  à  la  terre ,  elle  renversa  ou  brisa  tout  ce  qui 
se  trouva  sur  son  passage,  enlevant  la  terre,  les  arbres  et  autres  corps,  qu'elle 
rejeta  autour  d'elle  à  de  grandes  distances.  Le  tourbillon  était  d'une  couleur  jaune 
noirâtre,  due,  sans  doute,  à  la  poussière  et  aux  autrescorps  qu'il  enlevait.  Les  teuil^ 
les  des  haies  et  des  arbres  qui  n'ont  point  été  enlevés  et  qui  se  sont  trouvés  sur  son 
passage  ont  été  dessécliét's  comme  si  elles  avaient  été  brûlées.  —  Dans  le  hameau 
de  Marchefroid,  où  son  elfel  a  duré  moins  d'une  minute,  elle  a  détruit  cinquanfce-tnMs 
habitations;  les  habitants  ont  à  peine  entendu  l'orage,  et  il  n'y  est  tombé  que  très- 
peu  de  grêle.  Elle  y  a  tué  subitement  un  enfant  de  trois  ans  près  de  sa  mère;  on 
a  remarqué  sur  son  cou  une  blessure  en  forme  de  trou;  mais  on  n'a  pas  su  pw 
quel  corfjs  elle  avait  été  faite.  —  Dans  la  vallée  deSaint-Ouen,le  météore  a  arrache 
ou  brisé  800  pieds  de  beaux  arbres,  puis  s'est  dirigé  jusqu'à  Ver,  près  de  Mantes, 
dans  un  espace  de  cinci  lieues  environ,  sur  kO  à  50  toises  de  large  :  des  maisons 
ont  été  enlièrenient  rasées  et  écroulées;  des  combles  entiers  ont  été  enleyés  de 
dessus  leurs  murs.  Dans  le  sens  et  à  contre  sens  de  la  ligne  suivie  par  la  trombe, 
des  branches   d'arbres  ont  été  brisées    en  sens  opposés.  Des  arbres  anracbés, 
et  tète,    tronc  et  racines    transfiortés  à  plus  de  1000  mètres,   et  arrêtés   par 
d'autres  arbnîs  restés  debout  ;  d'autres,  dans  la  vallée,  ont  été  rompus  h  4,  6,  10, 
15  et  20  pieds  de  liauteur,  ce  qui  ferait  penser  que  dans  cette  petite  vallée  la  trombe 
n'exerrait  pas  ses  rava^'-ps  jns(prâ  terre. 

Une  de  ces  destructions  a  été  bien  régulière.  Les  quatre  murs  d'un  jardin,  saVh^ 
dément  bâtis  eu  pierre,  ont  été  entièrement  renversés  chacun  dans  leur  sens  en 
dehors  du  jardin,  dans  une,  ligne  droite,  et  comme  si  les  pierres  avaient  été  rangées 
pour  la  construction  du  mur.  ['ne  voiture  attelée  de  trois  chevaux  et  chargée  de 
grains  a  été  enlevée  de  dessus  ses  roues  et  son  essieu^  qui  sont  restés  à  l4irre,  et  a 
passé  par-de<sus  un  bàtinienl,  dont  elle  a  crevé  le  toit.  Les  lambeaux  de  la  voiture 
ont  été  retrouvés  en  partie  de  l'autre  côté  du  bâtiment.  Le  grain  a  disparu.  Les 
chevaux,  sans  éprouver  aucun  mal,  furent  entièrement  désenharnachés. 


LES    TROMBES.  601 

L*exeiiiple  suivant  n'est  pas  moins  curieux. 

Le  26  août  1826^  on  voit  rarrondissement  de  Carcassonne 
trayersé  par  une  énorme  colonne  de  feu  qui^  rasant  le  champ^  dé- 
racina tout  sur  son  passage.  Un  jeune  homme  de  dix-neuf  ans^  se 
trouvant  dans  la  direction  de  ce  météore^  fîit  tourbillonné,  enlevé 
dans  les  airs,  et  eut  la  tète  fendue  sur  un  rocher.  Quatorze  mou- 
tons furent  enlevés  et  tombèrent  asphyxiés.  Cette  colonne  d'air  et 
de  feu  renversa  des  murs,  déplaça  d'énormes  rochers^  déracina 
les  plus  grands  arbres^  pénétra  dans  un  château  par  deux  issues, 
souleva  et  renversa  les  pierres  de  taille  de  la  porte  cochère^  brisa 
la  porte,  en  tordit  toutes  les  pentures,  fracassa  une  fenêtre^  pé- 
nétra dans  le  salon,  se  fit  jour  à  travers  le  plafond^  perça  le  second 
étage^  s'élança  vers  le  toit,  et  fit  écrouler  ces  trois  appartements 
avec  un  fracas  terrible.  Des  dames  qui  se  trouvaient  dans  le  salon 
virent  le  globe  de  feu  y  pénétrer,  et  ne  durent  leur  salut  qu'à  une 
énorme  poutre  qui  fit  voûte  et  retint  la  boiserie.  Une  trombe  d'air, 
pénétrant  par  la  croisée  au-dessus  de  la  cuisine,  renversa  une 
cloison,  souleva  le  plancher,  brisa  les  meubles,  bouleversa  les  lits, 
ouvrit  les  armoires  sans  rien  déranger,  perça  un  gros  mur  et  en 
jeta  les  débris  à  une  très-grande  distance,  brisa  les  combles  du 
château,  déracina  et  souleva  un  énorme  chêne  vert  de  cinq  pieds 
de  circonférence,  écrasa  deux  maisons,  emporta  des  charrettes,  se 
précipita  dans  le  ravin,  déracina  plusieurs  noyers  énormes  et 
ravagea  les  vignes  en  bouleversant  le  terrain  ;  l'air  était  imprégné 
d'une  forte  odeur  de  soufre. 

Parmi  les  trombes  qui  ont  laissé  les  plus  dramatiques  souvenirs, 
nous  devons  citer  celle  de  Monville,  du  19  août  1845.  Tout  le 
monde  connaît  cette  ravissante  vallée  de  Maromme  à  Malaunay  et 
Clères,  qui  décore  de  si  charmants  paysages  le  chemin  de  fer  de 
Rouen  à  Dieppe.  Au  jour  fatal  que  nous  venons  d'inscrire,  à  une 
heure  de  l'après-midi,  par  un  temps  chaud  et  accablant,  un  tour- 
billon d'une  nature  étrange  vint  fondre  subitement  sur  la  vallée. 
Les  grandes  filatures  de  Monville  furent  enveloppées  soudain,  se- 
couées, tordues  et  renversées,  en  moins  de  temps  qu'il  n'en  fallut 
pour  se  reconnaître,  d'après  ce  que  me  racontait  encore  ces  jours 
derniers  l'un  des  témoins  oculaires,  qui  habite  maintenant  le 
Havre.  La  fabrique  dans  laquelle  travaillaient  des  centaines  d'ou- 
vrières s'effondra  au  milieu  d'une  tempête  électrique  soudaine,  et 
ees  malheureuses  furent  ensevelies  sous  les  décombres.  Un  certain 
nombre  ne  furent  pas  écrasées  immédiatement.  Protégées  par  le 
hasard,  elles  se  trouvaient  comme  emboîtées,  et  se  communi- 


602  LES    TROMBES. 

([liaient  mutuellement  leurs  impressions  sans  se  voir  ni  reconnaître 
à  quel  cataclysme  elles  devaient  leur  changement  d'état.  La  plu- 
|)art  étaient  convaincues  que  c'était  la  fin  du  monde,  et  s'attendaient 
au  jugement  dernier. 

Des  ouvriers  furent  lancés  au  dehors  par-dessus  des  haies  et  des 
clôtures  ;  d'autres  furent  écharpés  par  les  métiers  à  vapeur  qui 
continuaient  à  tourner  au  milieu  de  la  catastrophe.  Quelques-uns, 
sans  être  atteints,  sul)irent  une  telle  commotion  de  frayeur,  qu'ils 
moururent  huit  jom*s  aprcs,  suhitement,  sans  maladie!  Des  murs^ 
(les  chamhres  entières  furent  retournés,  de  telle  sorte  qu'on  ne 
les  reconnaissait  plus.  Sur  d'autres  points,  les  bâtiments  furent 
(îomme  pulvérisés  et  la  place  absolument  nettoyée.  Des  solives,  des 
[)lanches  mesurant  jusqu'à  1  mètre  de  long  sur  12  centimètres 
(le  large  et  plus  de  1  d'épaisseur,  des  archives,  des  papiers,  furenl 
soulevés  et  emportés  jusqu'à  25  et  38  kilomètres  delà!  jusque 
près  de  Dieppe.  Les  arbres  situés  sur  le  passage  du  météore  furenl 
couchés  à  terre,  quelle  qu'ait  été  leur  grosseur,  et  presque  par- 
tout réduits  en  lattes  et  desséchés.  La  bande  ravagée  s*étendii  sur 
15  kilomètres;  sa  largeur  alla  en  grandissant,  depuis  100  mètres 
vers  la  Seine,  sous  Caiiteleu,  jusqu'à  300  mètres  vers  Mon  ville, 
et  en  décroissant  jusqu'à  GO  mètres  vers  Clères.  Le  baromètre  était 
subitement  tombé  de  7G0  à  705  millimètres. 

Olte  brusque  dilatation  de  l'air  n'a  pu  se  produire  qu*en  trou- 
blant profondément  l'équilibre  de  TAtmosphère  dans  le  voisinage 
dv  ces  régions.  Un  habitant  du  Havre  me  racontait  dernièrement 
que  le  jour  de  la  catastrophe,  avant  midi,  il  a  vu  très-distinctement 
un  navire  se  débattie  contre  la  tempête,  à  trois  lieues  à  peine  du 
ri  Nage,  quoi(jne  au  Havre  même  la  mer  fut  relativement  calme. 

La  catastrophe  de  .Monville  reste  dans  les  souvenirs  de  la 
\ormau(1i(»  nn  même  titre  ([ue  ceux  des  plus  funestes  naufrages. 
Kort  heiuHMisemeat,  h's  trombes  n'atteignent  pas  souvent  de  pareilles 
[)roj)ortions,  ou  n  aiiivent  pas  précisément  en  ces  points  habités 
OH  le  travail  rassemblt»  des  multitudes  humaines  et  concentre  en 
(pielque  sorte  le  maximum  des  etïets  de  destruction.  Plusieurs, 
non  moins  énergiques  peut-être,  n'ont  pas  trouvé  un  pareil  aliment 
à  dévorer.  —  O'iie  qui  l»oul(»versa  les  environs  de  Trêves,  en  1 829, 
avait  la  forme  d'une  cheminée  sortant  d'un  nuage  et  vomissant 
des  jets  de  llammes  et  de  vapeurs.  Bientôt  elle  sembla  pareille  à 
un  serpent,  ondubi  au-dessus  de  la  campagne,  et  traça  un  sillon 
de  dix  à  dix-huit  pas  de  large,  sur  une  longueur  de  deux  mille 
cent  pas,  hachant  même  les  berbes,  épis,  plantes,  légumes,  qui 


LES    TROMBES.  605 

lapissaienl  le  sol.  Mais  il  n'y  eut  ni  destruction  d'habitations,  ni 
mort  d'hommes.  —  Celle  qui  ravagea  Chatenay  (Seine-et-Oise), 
le  tSjuin  1839,  grilla  les  arbres  qui  se  trouvèrent  sur  sa  circon- 
férence, et  renversa  ceux  qui  se  trouvèrent  sur  son  passage  même; 


-  Trombe»  de  ul:c. 


les  premiers  même  furent  si  singulièrement  grillés,  que  leurs 
branches  et  leurs  feuilles  tournées  du  côté  du  météore  étaient  tout 
à  dit  desséchées  et  roussies,  tandis  que  les  autres  restèrent  vertes 
et  vivantes.  Des  milliers  d'arbres  de  haute  futaie  furent  renversés 


606  LES    TROMBES. 

et  couchés  dans  le  même  sens^  comme  des  gerbes  de  blé.  Un 
pommier  fut  transporté  à  deux  cents  mètres  de  distance^  sur  un* 
monceau  de  chênes  et  d'ormes.  Les  maisons  furent  bouleversées 
dans  rintérieur^  sans  être  renversées  pour  cela.  Plusieurs  toits 
firent  Toffice  de  cerfs-volants.  Un  mur  de  clôture  fut  partagé  en 
cinq  portions  presque  égales  de  sept  à  huit  mètres  chacune  :  la 
première^  la  troisième  et  la  cinquième  furent  renversées  dans  un 
sens  ;  la  seconde  et  la  quatrième  en  sens  opposé  !  Plusieurs  rangs 
d'ardoises  eurent  leurs  clous  arrachés^  sans  qu  elles  eussent  été 
enlevées  pour  cela^  et  comme  si  elles  avaient  été  replacées  par  la 
main  du  couvreur....  Dans  une  trombe  qui  sévit  sur  le  village 
d'Aubepierre  (Haute-Marne),  le  30  avril,  le  toit  du  lavoir  a  eu  ses 
tuiles  exactement  retroussées ,  tous  les  rangs  sens  dessus  dessous. 

Dans  les  régions  sablonneuses  des  déserts  d'Afrique  et  d'Asie,  le  voyageur  ren- 
contre parfois  des  trombes  de  sable  gigantesques  qui  s'élèvent  de  la  terre  aux  nues, 
et  se  tordent  avec  des  convulsions  et  des  sifflements  de  serpents.  C'est  ce  curieux 
phénomène  que  représente  notre  dessin  précédent,  d'après  le  voyage  aux  frontièrpN 
russo-chinoises  de  Th.  W.  Atkinson. 

Les  trombes  qui  se  manifestent  sur  la  mer,  les  lacs,  les  rivièreH, 
et  qu^on  désigne  sous  le  nom  de  trombes  d'eau,  ne  diffèrent  des 
trombes  d'air  qiie  par  leur  situation.  Au  lieu  de  poussières,  de 
feuilles,  d'objets  solides  attirés  par  la  colonne  tourbillonnante, 
c'est  de  Feau,  ordinairement  à  1  état  de  vapeur  très-condensée, 
quelquefois  aussi  à  Tétat  liquide,  qui  se  mêle  à  Tair  de  la  trombe. 
Peltier  rapporte  un  grand  nombre  d'exemples  observés  sous  toutes 
les  latitudes.  Je  n'en  vois  aucun  qui  ait  englouti  des  navires,  ou 
du  moins  qui  l'ait  fait  en  laissant  un  témoin.  Ordinairement,  on 
coupe  à  coups  de  canon  la  base  de  la  colonne  menaçante.  Un  jour 
cependant,  le  29  octobre  1832,  je  vois  sur  la  mer  d'Fonie  un 
navire  pris  par  une  trombe  qui  le  fait  basculer  de  la  poupe  à  la 
proue,  tantôt  l'enfonce,  tantôt  l'enlève,  le  fait  pirouetter  rapide- 
ment et  l'inonde  d'eau,  au  grand  effroi  des  passagers,  qui  atten- 
daient la  fin  cr  comme  quelqu'un  qui  du  fond  d'un  puits  en 
regarde  le  haut.  » 

Le  nuage  attiré  peut  s'approcher  assez  près  de  la  terre  pour 
soulever  des  masses  d'eau  avec  les  corps  qu'ils  contiennent;  le* 
plus  gros  tomberont  isolément  en  raison  de  leur  pesanteur,  mais 
les  plus  petits  seront  transportés  plus  loin  et  relâchés  en  masse. 
C'est  par  ce  moyen  qu'ont  lieu  les  pluies  de  petites  grenouilles  et  de 
petits  poissons,  dont  nous  parlerons  au  chap.  vi  du  Livre  suivant. 


I  , 


LIVRE    CINQUIÈME 


L'EAr 


LES    NUAGES.  — LES    PLUIES 


CHAPITRE  I. 


L'EAU    A     LA     SURFACE     DE     LA     TERRE 
ET    DANS    L'ATMOSPHÈRE. 

U  MER.  —  LES  FLEUVES.   —  VOLUME  ET  POIDS   DE   l'eAU  QUI  EXISTE  SUR 

LA  TERRE.   CIRCULATION    PERPÉTUELLE.   —    LA    VAPEUR    d'eAU    DANS 

L  ATMOSPHÈRE.  —  SES  VARIATIONS  SUIVANT  LA  HAUTEUR,  SUIVANT  LES 
LIEUX,  SUIVANT  LE  TEMPS.  —  HYGROMÈTRE.  —  LA  ROSÉE.  —  LA  GELÉE 
BLANCHE. 


Le  globe  autour  duquel  nous  sommes  fixés  par  rattraction  me- 
sure 3183  lieues  de  diamètre,  c'est-à-dire  10000  lieues  de  circoa- 
férence.  C'est  une  sphère  dont  le  volume  cubique  est  de  mille  mil- 
liards de  kilomètres  cubes  environ  (1083000000000).  Si  c'était 
de  Teau^  il  pèserait  mille  milliards  de  milliards  de  kilog..  puisque 
l'eau  pèse  i  kilog.  le  litre  ou  décimètre  cube,  i  000  kilog.  le  mè- 
tre cube,  mille  milliards  de  kilog.  le  kilomètre  cube.  Mais  comme 
la  terre  pèse  plus  de  cinq  fois  plus  que  l'eau  (5,44),  le  poids  du 
globe  terrestre  est  de  5875  sextillions  de  kilog.  L'Atmosphère  qui 
enveloppe  notre  planète  pèse,  avons-nous  dit,  5263  quatrillions  de 
l^ilog.  :  ce  n*est  pas  tout  à  fait  la  millionième  partie  du  poids  de  la 
Terre  entière  (la  1 116000").  Son  volume,  à  la  densité  de  la  surface 
du  sol,  formerait  une  masse  de  4072  quatrillions  de  mètres  cubes. 
L'eau  occupe  dans  le  système  terrestre  une  place  de  même  im- 
portance que  l'air.   I-a  profondeur   moyenne  des  océans  est  de 
^  kilomètres  environ,  malgré  les  irrégularités  du  fond,  dont  les 
rives,  les  plateaux,  les  montagnes  et  les  vallées  font  varier  le 
niveau  depuis  quelques  mètres  jusqu'à  10  kilomètres.  Cette  pro- 

39 


610  L'EAU. 

ibndour  moyenne  donne  pour  le  volume  des  eaux  3200  qualrillions 
de  mètres  eubes.  Il  taudrait  'lOOOO  ans  à  tous  les  fleuves  du 
uu)nde  pour  remplir  Toeéun  s'il  était  mis  à  sec. 

Réunie  en  une  seule  «2:outte,  cette  eau  des  mers  formerait  niir 
sphère  de  (iO  lieiu^s  de  diamètre.  Répandue  sur  toute  la  surface 
sj)Iiéri([ue  du  globe,  si  cette  surface  était  parfaitement  unie,  elle  la 
sul)uuM'i;erait  sur  une  épaisseur  de  1^00  mètres.  La  densité  de  l'eau 
dt>  mer,  un  ])eu  {)lus  lourde  que  celle  de  l'eau  douce,  est  éiraleà 
celle  du  lait  de  femme;  sa  masse  entière  formerait  un  p()i<ls  de 
ri*281)  (juintillions  de  kiloi».  :  c'est  la  1780"  partie  du  poids  delà 
Terre. 

La  plus  urande  j)rofondeur  de  l'océan  ne  dépasse  pas  10  kiloinè- 
Ires,  et  la  portion  resj)irable  de  l'Atmosphère  s'étend  à  peine  à  li^ 
kilomètres  énalement.  (Test  dans  cette  zone  mince  de  !20  kiloniè- 
très,  ou  .")  lieues  d'épaisseur,  que  s'accomplissent  tous  les  phéno- 
mènes de  la  vie,  depuis  les  forets  sous-marines  et  les  aniinauv 
éiranucs  (pii  habitent  les  noires  profondeurs,  jusqu'aux  piaules  île 
la  surface  habité(»  par  riiomme,  jus((u'aux  espèces  animales  si  di- 
\erses  qui  respirent  à  eiel  ouvert,  juscpi'au  condor  qui  dépasse  les 
plus  hautes  neiiies  éternelles.  Cette  zone  de  vie  est  bien  mince  de- 
\ant  ré[)aisseur  de  la  Terre,  qui  de\ient  elle-même  si  microscopi- 
(|iie  lorscpiOn  la  conq)are  au  système  planétaire. 

Pour  lions  i'(Midre  compte  de  celte  mince  épaisseur,  nous  pou- 
Nons  considérer  une  coupe  équatoriale  du  globe.  En  exaiiéranl 
incine  les  sinuosités  de  50  fois,  on  voit  lig.  178)  que  l'écoree  ter- 
resli'c  est  presqiu»  evaclement  représentée  par  un  cercle.  Les  con- 
tinenls  cl  les  îles  ne  sont  que  les  sommets  des  phiteaux  et  des 
montagnes  dont  le  [>ied  est  submergé.  L'atmosphère  respirahle  se- 
rait représenlé(^  a\ec  la  même  exagération  par  une  couche  sous- 
marine  (h;  2  millimètres  d'épaisseur. 

Celle  eau  couvrir  à  peu  ])rès  les  trois  qiuirts  de  la  Terre,  dans 
1  cl;il  qui  (U)rr(îspoiul  à  la  tcMiipérature  moyenne  de  la  surlaet', 
c'esl-à-dii'e  à  Tétai  //>/////(?.  Ses  courants  constituent,  comme  ivn\- 
TaNons  \n,  la  grande  circulation  artérielle  de  la  planète.  Non  eun- 
tcnle  (le  dominer  ainsi  dans  son  état  ordinaire,  elle  règne,  àlVla! 
solide,  jnscpi'anv  régions  silencieuses  des  pôles  et  sur  le  iV'iii 
glacé  des  nmnlagnes  inaccessibles;  et,  à  Véiiil  r/azeux,  ellerèi:n' 
en  sou\  eraine  pins  absolue  encore  dans  TAtmosplière,  dont  elle  reinl 
la  \i(%  et  dans  hupu^le  elle  répand  tour  à  tour  l'abondance  et  la 
stérilité,  la  joie  des  beaux  jours  ou  la  tristesse  des  sonihres 
cieux. 


L'EAU    A    LA    SURFAtlE    DE    LA    TERRE.  SU 

Olte  eau  n'est  immobile  ai  dans  la  profoadeur  du  basaia  océa- 
nique, ni  dans  les  glaces  solides,  ni  dans  l'Atmosphère.  Grilce  ù 
l'appel  toujours  actif  du  soleil,  grâce  aux.  courants  aériens,  l'eau 
s'élève  verticalement  du  fond  de  la  mer  à  son  i)iveau,  se  vaporise 
à  toutes  les  températures,  monte  en  vapeur  invisible  à  travers  l'o- 
céan aérien,  se  condense  en  nuages,  voyage  au-dessus  des  conti- 
nents, descend  en  pluie,  Gltre  à  travers  la  surface  du  sol,  glisse 
sur  les  couches  d'argile  imperméable,  sort  en  source  à  l'affleure- 
ment, descend  par  le  ruisseau  dans  la  rivière,   et  tombe  dans  le 


Ki(i.  178.  —  Coupe  écjualoriale  de  la  terre. 

Ileuve  qui  la  reporte  à  la  mer.  Cette  goutte  d'eau  en  apparence  in- 
signifiante que  nous  versons  de  la  carafe  dans  notre  verre,  elle  a 
fait  bien  des  voyages  depuis  qu'elle  existe  :  elle  a  déjà  été  bue  bien 
des  fois  sans  doute,  car  rien  ne  se  perd  comme  rien  ne  se  créi;  ; 
elle  a  mouillé  le  bec  rapide  de  l'Iiirondelle  qui  glisse  en  courbe 
gracieuse  au-dessus  de  ta  surface  de  l'onde;  elle  a  gémi  dans  la 
tempête  au  milieu  des  fureurs  de  l'ouragan;  elle  a  brillé  dans 
l'arc-en-ciel;  elle  a  rafraîchi  le  sein  de  la  rose  matinale;  elle  a 
été  portée  au  sommet  des  airs  dans  les  cirrus  de  glace  qui  domi- 


6J2  L'EAU. 

nent  laérostat  le  plus  téméraire  ;  elle  s'est  reposée  dans  le  lit  des 
neiges  éternelles^  et  par  les  transitions  de  la  pluie,  du  brouillard, 
de  Forage,  du  cours  d'eau,  elle  est  arrivée  des  antipodes  sur  notre 
table.  Quelle  circulation  indescriptible  que  celle  de  l'eau  dans  l'im- 
mense organisme  de  la  planète  ! 

La  goutte  de  pluie  qui  tombe  sur  le  sol  pénètre  plus  ou  moins 
profondément,   suivant  la  nature  du  terrain  et  son  état  de  séche- 
resse ;  les  premières  gouttes  d'une  pluie  d'orage  sur  un  terrain  nu 
et  brûlant  ne  pénètrent  même  pas  du  tout,  et  se  vaporisent  aussitôt; 
mais  en  général  nous  pouvons  suivre  la  goutte  d'eau  descendant 
obliquement  suivant  les  pentes.  On  appelle  bassin,   un  ensemble 
de  pentes   qui  aboutit  à  une  ligne  de  plus  grande  profondeur, 
fleuve  dans  lequel  arrivent  toutes  les  eaux  tombées  sur  la  surface 
de  cet  ensemble.  Entre  les  bassins  il  y  a  les  crêtes,  ou  lignes  de 
partage  :  deux  gouttes  d'eau  voisines  tombant  sur  un  point  de  ces 
lignes  de  faîte  descendront  l'une  dans  un  bassin,  l'autre  dans  un 
autre,  elles  retourneront  au  grand  collecteur  par  des  chemins  bien 
différents.  Trois  gouttes  d'eau  voisines  tombant,  par  exemple,  sur 
un  point  du  plateau  de  Langres,  près  de  Montigny-le-Roi,  descen- 
dront, Tune  par  la  Marne  dans  le  bassin  de  la  Seine,  la  Manche 
et  Tocéan  Atlantique,  l'autre  par  la  Meuse  dans  le  bassin  du  Rhin 
et  dans  la  mer  du  Nord,  la  troisième  par  la  Saône  dans  le  bassin 
du  Rhône  et  dans  la  Méditerranée. 

Toute  source,  tout  ruisseau,  toute  rivière,  tout  fleuve  provient 
de  la  pluie.  Les  eaux  minérales  elles-mêmes  ont  la  même  origine, 
et  leur  chaleur  n'est  due  qu'aux  terrains  profonds  à  travers  les- 
quels les  eaux  météoriques  ont  été  conduites;  et  puis  elles  montent 
ensuite  par  les  interstices  des  roclies  pour  revenir  au  niveau  de 
leur  réservoir  primitif,  comme  dans  le  siphon.  Le  soleil  eu  éva- 
porant l'eau  des  mers  y  laisse  le  sel,  qui  n'est  pas  volatil.  Voilà 
pourquoi  l'eau  de  pluie  est  douce,  et  par  conséquent  celle  des 
cours  d'eau.  Le  sel  reste  constamment  dans  la  mer,  et  sa  quantité 
est  telle  qu'il  pourrait  couvrir  la  surface  entière  du  globe  sur  une 
épaisseur  de  10  mètres. 

De  même  que  la  couleur  bleue  du  ciel  est  due  à  la  vapeur  d'eau, 
nous  l'avons  vu,  de  même  aussi  la  couleur  de  Teau  elle-même, 
prise  en  grand,  est  bleue;  ses  nuances  descendent  jusqu'au  vert, 
suivant  l'action  de  la  lumière 

Nous  avons  vu  dès  notre  Livre  r%  -p.  61  et  65,  qu'en  outre 
de  Toxygène  et  de  l'azote,  l'Atmosphère  contient  un  autre  élé- 
ment fondamental  :  la  vapeur  d'eau.   Nous  avons  vu  dans  notre 


L'EAU    DANS    L'ATMOSPHÈRE. 


613 


Livre  III,  p.  314,  que  cette  vapeur  d'eau  est  de  la  plus  haute  tm- 
partance  dans  la  distribution  des  températures  y   et  que  sa  forma- 
lion  comme  sa  marche  représente  une  force  formidable  en  action 
permanente  dans  la  grande  usine  aérienne.  Enfin,   dans  notre  Li- 
vre IV,  p.  548  nous  avons  observé  que  Tair  contient  d'autant  plus 
de  vapeur,  d'eau  qu'il  est  plus  chaud;  qu'un  refroidissement  suffi- 
sant l'amène  à  son  point  de  saturation,   sans  rien  ajouter  à  la 
quantité  de  vapeur  qu'il  renferme,  mais  simplement  en  vertu  du 
refroidissement.  Pour  connaître  la  quantité  de  vapeur  d'eau  que 
renferme  l'air  à  un  moment  donné,  on  pourrait  donc,  par  exemple, 
refroidir  un  thermomètre  suspendu  dans  l'air 
jusqu'au  moment  où  il  indiquerait  le  degré  de 
saturation,  c'est-à-dire  jusqu'au  moment  où  sa 
boule  serait  recouverte  de  vapeur  condensée,  de 
rosée.  En    cherchant   de   suite  dans  une  table 
quelle  quantité  de  vapeur  d'eau  correspond  à  ce 
degré  thermométrique  de  saturation,  on  obtient 
la  quantité  réelle  qui  est  en  suspension  dans  l'air 
au  moment  de  l'expérience.  Cette  méthode,  in- 
ventée par  Dalton  et  perfectionnée  par  Daniell, 
est  toutefois  un  peu  compliquée. 

Les  instruments  destinés  à  mesurer  l'humidité 
de  l'air  ont  reçu  le  nom  à' hygromètres  ('jypo;,  hu- 
mide, p.eTpov,  mesure).  Le  plus  simple  est  celui 
qui  a  été  inventé  par  Saussure,  et  qui  porte  son 


nom.    Les    cheveux   s'allongent   en   raison   de 


Fig.  179. 

Hygromètre 

à  cheveu. 


l'humidité.  La  variation  n'est  pas  apparente  à 
l'oeil  nu;  mais,  en  attachant  Tune  des  extrémi- 
tés du  cheveu  à  la  petite  branche  d'une  aiguille,  on  peut  faire 
décrire  à  la  grande  branche  un  arc  de  cercle  dont  les  divisions 
sont  assez  sensibles  pour  montrer  la  proportion  de  Thumidité. 
On  a  noté  1 00  au  point  où  l'aiguille  s'arrête  quand  l'air  est  com- 
plètement saturé,  et  0  à  celui  où  elle  reste  fixe  quand  l'air  a  été 
absolument  desséché.  On  a  divisé  l'espace  en  100  parties  égales, 
lesquelles  ne  correspondent  pas  exactement  à  la  proportion  d'hu- 
midité. Voici  cette  proportion,  d'après  Gay-Lussac  : 


1 

3 

3 

k 

5 


dixième 


32  degrés  de  Thygr. 

6 

dixième 

79  degrés  de  rhvgr. 

39 

7 

— 

85 

53 

8 

— 

90 

64 

9 

— 

95 

73 

10 

.. 

100 

Fig.  ISO-  —  Hygroscoj*. 


Un  thermomètre  est  flxé  à  !a  monture  de  l'appareil. 
Malgré  le  Boin  avec  lequel  il  est  construit,  cet  hygromètre  n'est 
i>as  aussi  précis  que  l'appareil  de  Daniell  et  que  celui  dont  nous 
allons  parler.  Les  hygromètres  po- 
pulaires le  sont  encore  beaucoup 
moins.  Us  font  plutôt  voir  l'humi- 
dité qu'ils  ne  !a  mesurent;  e'e.-;t 
pourquoi  on  les  nomme  Xiy^roscopes. 
Chacun  connaît  les  moioea  dont  le 
capuchon  s'abaisse  quand  le  temps 
est  humide.  L'ne  corde  à  boyau  fiv';^ 
au  bonhomme  se  termine  vers  la 
charnière  du  capuchon  mobile.  L'hu- 
midité !a  rétrécit,  et  par  ce  fait  elle 
tire  plus  ou  moins  le  capuchon. 

On  se  sert  dans  les  obsenatoireâ 
d'un    hygromètre  dont  la    variation 
n'est  plus  causée  par  l'absorption,  comme   celui    de  Saussurt!, 
mais  par  l'évaporalion,  comme  celui  de  Daniell.  Cet  hygromètre 
très-précis  est  dû  à  Leslie  et  a  été  perfec- 
tionné par  August.  Comme  il  se  base  sur 
le  refroidissement  d'un  thermomètre,  on 
lui  a  donné  le  nom  àe  Psijchromhre  (i^jy^^, 
froid).  II  est  formé  de  deux  thermomètres 
aussi  identiques  que  possible  placés  à  côté 
l'un  de  l'autre.  La  boule  de  l'un  d'eux  est 
enveloppée  d'un  linge  mouillé,  qui  reste 
constamment  Jiumide  par  sa  communica- 
tion avec  un  verre  d'eau.  Le  tliermomètre 
humide  est  d'autant  plus  bas  que  l'éva- 
poration  du  linge  mouillé  qui  l'enveloppe 
est  plus  grande,  et  celle-ci  est  d'autant 
plus  grande  que  l'air  est  plus  sec.  I.a  dif- 
férence de  hauteur  des  deux  thermomt'- 
Ires  est  donc  intimement  liée  à  la  séche- 
resse de  l'air,  autrement  dit,  à  la  prop*>r- 
tion  d'humidité  qu'il  renferme.  Laforuiule 
algébrique  qui  eiprime  cette  relation  et 
permet  de  calculer  l'état  hygrométrique  ne  peut  être  analysée  ici. 
Quoi  qu'il  en  soit,  cet  a  -pareil  est  encore  le  plus  précis  et  le  plus 
employé  dans  les  obser\'aloires. 


Fig.  181-  — PiychruDiÈIre. 


L'EAU    DANS    L'ATMOSPHÈRE.  615 

Nous  avons  vu  (p.  548)  que  l'air  est  presque  à  son  étal  de  sa- 
turation sur  les  mers^  que  sur  les  continents  il  est  d^autant  moins 
humide  qu'il  est  plus  éloigné  des  rivages^  et  qu'en  certaines  ré- 
gions où  l'évaporation  est  presque  nulle  il  est  d'une  extrême  séche- 
resse. L'état  hygrométrique  de  l'Atmosphère  n'est  pas  le  même 
dans  toute  sa  hauteur^  comme  la  proportion  d'oxygène  et  d'azote. 
En  général,  il  augmente  depuis  la  surface  du  sol  jusqu'à  une  cer- 
taine hauteur,  où  l'on  trouve  une  zone  d'humidité  maximum; 
puis  décroît  à  mesure  qu'on  s'élève  davantage,  de  telle  sorte  qu'en 
s'élevant  à  une  hauteur  assez  grande  on  arriverait  dans  une  ré- 
gion absolument  dépourvue  de  vapeur  d'eau,  absolument  sèche. 

L'étude  de  la  variation  de  Thumidité  atmosphérique  était  in- 
scrite au  premier  rang  du  programme  de  mes  ascensions  scien- 
tifiques. Voici  le  résultat  des  observations  que  j'ai  faites  par 
l'hygromètre  à  cheveu  de  Saussure,  construit  spécialement  pour 
ces  ascensions  par  M.  Sécretan,  opticien  de  l'Observatoire. 

Dans  dix  sôries  d'observations  spéciales  représentant  environ  cinq  cents  oosilions 
différentes,  la  distribution  de  la  vapeur  d'eau  dans  les  couches  atmosphériques  a 
suivi  une  règle  constante  que  Ton  peut  énoncer  en  ces  termes  : 

1«  L'humidité  de  Tair  s'accroît  à  partir  de  la  surface  du  sol  jusqu'à  une  certaine 
hauteur  ;  2o  elle  atteint  une  zone  où  elle  reste  à  son  maximum  ;  3<»  elle  décroît  à 
partir  de  celte  zone  et  diminue  constamment  ensuite  à  mesure  que  Ton  s'élève 
dans  les  régions  supérieures. 

Cette  zone,  à  laquelle  je  donnerai  le  nom  de  zone  iThumidité  max/mum,  varie  de 
hauteur  suivant  les  heures,  suivant  les  époques  et  suivant  l'état  du  ciel. 

Je  ne  l'ai  trouvée  qu'en  de  rares  circonstances  (principalement  à  l'aurore)  voisine 
de  la  surface  du  sol. 

Cette  marche  générale  de  Thumidité  est  constante,  que  le  ciel  soit  pur  ou  cou- 
vert, et  elle  se  manifeste  dans  les  observations  faites  pendant  la  nuit  aussi  bien 
que  dans  les  observations  diurnes. 

Les  tableaux  hygrométriques  construits  après  chaque  voyage  montrent  avec  évi- 
dence la  permanence  de  celte  loi. 

Il  se  présente  des  diflérences  considérables  relativement  à  la  hauteur  de  la  zone 
maximum  et  à  la  proportion  de  l'accroissement  de  l'humidité.  Ainsi,  le  10  juin 
1867,  à  4  heures  du  matin  (vent  N.E.),  au  lever  du  soleil  et  sur  la  lisière  de  la 
forêt  de  Fontainebleau,  la  zone  maximum  était  à  150  mètres  seulement  de  la  sur- 
face du  sol.  L'hygromètre  construit  spécialement  pour  ces  études  marque  93  degrés 
au  niveau  du  sol  et  s'élève  rapidement  jusqu'à  98,  qu'il  atteint  à  150  mètres.  A 
partir  de  là,  il  redescend  désormais  à  mesure  que  l'aérostat  s'élève,  marquant  92  à 
300  mètres,  86  à  750,  65  à  1100,  60  à  13'j0,  54  à  1700,  kS  à  1900,  43  à  2200,  36  i\ 
2400,  30  à  2600,  28  à  2900,  26  à  3000,  25  à  3300  mètres.  L'atmosphère  était  d'une 
très-grande  pureté  et  sans  le  moindre  nuage. 

Dans  une  autre  ascension,  le  15  juillet,  à  5^  40»  du  matin  (vent  S.  0.),  descen- 
dant d'une  altitude  de  2400  mètres  au-dessus  du  Rhin,  sur  Cologne,  j'ai  trouvé  la 
zone  maximum  à  1100  mètres.  Le  ciel  n'était  pas  entièrement  pur.  L'humidité  re- 
lative de  l'air  était  de  62  degrés  à  2400  mètres,  de  64  à  2200,  de  75  à  2000,  de  85 
h  1800,  de  90  à  1600,  de  92  à  1550,  de  95  à  1330,  de  9S  à  1100  mètres.  C'est  la 
zone  maximum.   Puis,  à  mesure  que  l'aérostat  descend,  l'humidité  diminue.  A 


616  L'EAU. 

890  mètres  elle  est  déjà  descendue  à  92  degrés,  à  7C6  à  90,  à  510  à  87,  à  2^0  à  Hk, 
à  50  mètres  du  sol  à  83,  et  à  la  surface  à  82  degrés.  Suivant  la  même  descente,  le 
thermomètre  s'était  élevé  de  2  à  18  degrés  centigrades. 

Le  15  avril  1868,  à  3  heures  après  midi  (vent  N.],  parti  du  jardin  du  Conserva-* 
toire  des  Arts  et  Métiers,  j'ai  constaté  une  marche  analogue  dans  la  variation 
de  rhumidité.  Au  départ,  dans  le  jardin,  Thygromèlre  marque  73  degrés, 
s'élève  à  74  à  776,  donne  75  à  900.  76  à  1040,  77  à  1150.  C'est  la  position  de  la 
zone  maximum.  L'humidité  décroît  ensuite  progressivement  et  constamment  ;  elle 
est  de  76  degrés  à  1230  mètres,  de  73  à  1345,  de  71  à  1400,  de  69  à  1450,  de  67 
à  1490,.de  64  à  1545,  de  62  à  1573,  de  59  à  1608,  de  56  degrés  à  1650  mètres.  A 
2000  mètres  Thumidilé  ambiante  est  descendue  à  48  degrés,  à  2400  mètres  elle  est 
de  36,  à  3000  de  31,  à  4000  mètres  de  19  degrés. 

(^ette  ascension  a  été  faite  par  un  ciel  nuageux.  Le  maximum  d'humidité  était 
un  peu  au-dessous  de  la  surface  inférieure  des  nuages. 

Le  23  juin  1867,  à  5  heures  du  soir  (vent  N.  N.  E.),  la  zone  maximum  se  trou- 
vait à  555  mètres  et  également  au-dessous  des  nuages. 

Le  30  mai,  à  4  heures  du  soir  (vent  N.  N.  0.},  Thumidité  croit  de  la  surface  du 
sol  à  500  mètres  et  s'élève  de  67  à  75  degrés. 

Le  résultat  général  montre  donc  que  Thumidité  augmente  de  la  surface  du  sol 
jusqu'il  une  certaine  hauteur  variable,  et  décroît  ensuite  jusqu'aux  plus  grandes 
hauteurs.  Je  ne  me  crois  pas  encore  en  droit  de  préciser  ces  variations  propor- 
tionnelles ;  des  causes  complexes  rendent  les  règles  difficiles  à  dégager.  Indépen- 
damment de  la  hauteur,  l'humidité  de  l'air  varie  selon  l'heure,  selon  l'élévation  du 
soleil  sur  l'horizon,  selon  l'état  du  ciel  et  parfois  aussi  selon  la  nature  sèche  ou 
humide  des  terrains  au-dessus  desquels  passe  l'aérostat.  Mais  la  loi  générale  énon- 
cée plus  haut  ne  m'en  parait  pas  moins  pouvoir  être  adoptée  comme  une  remarque 
constante.  J'insiste  d'autant  plus  fortement  sur  ce  point,  que  la  connaissance  de 
la  variation  de  l'humidité  relative  de  l'air  est  regardée  comme  l'élément  le  plus 
important  des  bases  météorologiques  '. 

Je  ne  me  hasarderai  pas  à  tracer  un  diagramme  de  cette  varia- 
tion de  rhumidité  suivant  la  hauteur,  comme  je  Tai  fait  pour  la 
décroissance  de  la  pression  atmosphérique  et  de  la  température. 
Mes  observations  ne  sont  ni  assez  nombreuses  ni  assez  précises. 
Celles  de  M.  Glaisher,  en  Angleterre,  sont  beaucoup  plus  rigoureu- 
ses, et  ont  été  faites  aved  tous  les  appareils  hygrométriques  com- 
parés. Leur  résultat  montre  que,  comme  forme  générale,  rhumi- 
dité s'accroît  depuis  la  surface  du  sol  jusque  vers  1000  mètres,  tt 
décroît  ensuite,  avec  des  échancrures  représentant  des  couches 
d'air  humides  variables  de  hauteur  et  de  dimension.  Voici  du  reste 
la  courbe  qu'il  a  tracée  lui-même  pour  montrer  cette  variation  de 
rhumidité  atmosphérique  par  un  ciel  clair.  Le  ciel  nuageux  donne 
des  irrégularités  beaucoup  plus  considérables  encore.  On  y  voit  que 
rhumidité,  à  00°  au  niveau  du  sol,  s'est  élevée  jusqu'à  72  vers 
900  mètres,  pour  décroître  ensuite  à  peu  près  constamment  jus- 
qu'à 6500  mètres,  où  elle  n'est  plus  qu'à  10°. 

1.  Extrait  des  Comptes  rendus  de  l'Académie  des  sciences,  18$8,  p.  1053. 


L'EAU    DANS    L'ATMOSPHÈRE. 


617 


Les  observations  faites  sur  les  montagnes  confirment  raccrois- 
sèment  observé  d'abord  suivant  la  hauteur.  Kaemtz  a  constaté  une 
moyenne  de  84",3  sur  le  Righi  quand  elle  était  de  74^6  en  bas,  à 
Zurich.  Bravais  et  Martins  ont  trouvé  75*,9  du  sommet  du  Fau- 
Ihorn  et  63%2  en  même  temps  à  Milan.  Au-dessus  de  1000  mètres 
Thumidité  va  en  diminuant,  malgré  les  accroissements  particuliers 
dus  de  distance  en  distance  à  des  courants  superposés. 

A  la  surface  du  sol,  l'humidité  relative  de  l'air  varie  suivant  les 
heures  du  jour,  en  correspondance  inverse  avec  la  température. 


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Fig.  182.  ~  Variation  de  l'humidité  de  Tair  selon  la  hauteur. 


Plus  Tair  est  chaud  et  plus  il  est  sec;  plus  il  est  froid  et  moins  il 
lui  faut  d'humidité  pour  le  saturer.  Dans  nos  régions  tempérées 
on  voit  assez  régulièrement  l'état  hygrométrique  de  l'air  augmen- 
ter vers  le  lever  du  soleil^  pendant  le  minimum  de  température^ 
descendre  ensuite  jusque  vers  2  heures  après  midi^  au  maximum 
de  chaleur^  et  s'accroître  de  nouveau  le  soir  et  pendant  la  nuit. 
Cette  variation  diurne  respectivement  inverse  de  l'hygromètre  et  du 
thermomètre  est  bien  facile  à  saisir  par  la  figure  suivante  qui  re- 
présente la  moyenne  d'une  longue  série  d'observations  faites  par 


618 


L'EAU. 


Kaemtz  à  Halle.  Ces  courbes  sont  celles  du  mois  de  juillet^  où  le 
contraste  est  le  mieux  marqué. 

Cet  état  hygrométrique  de  Tair,  qui  joue  le  premier  rôle  dans 
rentretien  de  la  vie  à  la  surface  de  la  planète^  varie  semblablemcnt 
suivant  les  saisons.  Vingt  ans  d'obsarvations  quotidiennes  (1843- 


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Fig.  183.  —  Variation  diurne  de  rbumidité  atmosphérique. 

1 863)  à  Bruxelles^  par  l'hygromètre  de  Saussure  et  le  psychomètre 
d'August,  ont  donné  à  M.  Quételet  pour  la  moyenne  de  midi,  dis- 
cutée d'après  ce  dernier  appareil,  la  série  de  nombres  suivants  : 


Janvier 87*3 

Février 83  5 

Mars 73  5 

Avril 65  9 

Mai 64  8 

Juin 64  2 


Juillet 66^8 

Août 68  3 

Septembre 73  7 

Octobre 80  4 

Novembre 85  2 

Décembre 89  0 


On  voit  que  le  maximum  d'humidité  relative  arrive  en  décembre 

et  le  minimum  en  juin.  La  fi- 
gure i  84  est  tracée  en  repré- 
sentant \  degré  hygrométrique 
par  1  millimètre,  au-dessu^ 
de  la  ligne  de  60  degrés  prise 
pour  base. 

Cette  humidité  atmosphéri- 
que invisible,  qui  ne  révèle 

Variation  mensuelle  de  Thumidité  atmosphérique.  Sa  présence  qUC  par  IcS  appa- 
reils délicats  imaginés  pour  l.i 
mesurer,  et  qui,  cependant,  donne  aux  paysages  toute  leur  valeur  : 
—  1  eraeraude  aux  prairies  de  la  verte  Érin,  l'azur  au  ciel  de  la 


\^  De..  .J.u.\  U\  .M.^  AmVmoj"  Jtiû  .«uil.Âoul'ScjÂ.  Oi-Lλw. 


1 


i 


L'EAU    DANS    L'ATMOSPHÈRE.  619 

Méditerranée,  la  corpulente  splendeur  aux  végétaux  des  tropiques, 
—  cette  humidité  invisible,  devient  visible,  aussitôt  qu'un  abais- 
sement de  température  Tamène  à  son  point  de  saturation.  Si  c'est 
l'air  lui-même  qui  subit  un  refroidissement,  il  devient  opaque  par 
le  passage  de  la  vapeur  à  l'état  liquide,  et  nous  avons  le  brouil- 
lard. Si  c'est  un  corps  solide  qui  soit  à  ce  degré  de  froid,  l'hu- 
midité se  condense  à  sa  surface,  et  nous  avons  la  rosée. 

La  rosée  ne  descend  pas  du  ciel,  comme  on  le  dit  encore  dans 
les  insignifiants  petits  livres  de  lecture  des  écoles  primaires  fran- 
çaises. Sa  production  n'a  rien  de  commun  avec  celle  de  la  pluie. 
Elle  se  forme  dans  l'endroit  même  où  on  l'observe. 

Si  Ton  place  en  plein  air,  dans  une  nuit  calme  et  sereine,  de 
jietites  masses  d'herbe,  de  coton,  d  edredon  ou  de  toute  autre  sub- 
stance filamenteuse,  on  trouve,  après  un  certain  temps,  que  leur 
température  est  de  6,  de  7  et  même  de  8  degrés  au-dessous  de  la 
tenapérature  de  l'atmosphère  ambiante. 

Dans  les  lieux  où  la  lumière  du  soleil  ne  pénètre  pas  et  d'où 
l'on  découvre  une  grande  étendue  du  ciel,  cette  différence  entre  la 
température  de  l'herbe,  du  coton,  etc.  et  de  l'Atmosphère  com- 
mence à  se  faire  sentir  vers  3  ou  4  heures  de  l'après-midi,  c'est- 
à-dire,  dès  que  la  température  diminue;  le  matin ^  elle  persiste 
plusieurs  heures  après  le  lever  du  soleil. 

Les  observations  du  physicien  Wells,  continuées  par  Arago,  ont 
montré  que  dans  une  nuit  sereine  l'herbe  d'un  pré  peut  être  de  6 
à  7  degrés  plus  froide  que  l'air;  si  des  nuages  surviennent,  aus- 
sitôt l'herbe  se  réchauffe  de  5  à  G  degrés  sans  que  la  température 
de  l'Atmosphère  change  pour  cela. 

Un  thermomètre  en  contact  avec  un  flocon  de  laine  déposé  sur 
une  planche  élevée  de  1  mètre  au-dessus  du  sol,  marquait,  par  un 
temps  calme  et  serein,  5  degrés  de  moins  qu'un  second  thermo- 
mètre dont  la  boule  toucliait  un  flocon  de  laine  tout  pareil,  mais 
qui  se  trouvait  placé  sous  la  face  inférieure  de  la  même  planche. 

Ce  refroidissement  est  dû  au  rayonnement  nocturne.  Lorsqu'au- 
cun  obslacle  ne  s'oppose  à  ce  que  la  chaleur  d'un  corps  se  dis- 
perse, il  rayonne  cette  chaleur  à  distance  et  la  perd  petit  à  petit. 
L'air  transparent  ne  suffit  pas  pour  s'opposer  à  cette  déperdition 
de  chaleur.  Un  nuage,  un  écran  de  bois,  de  toile,  de  papier,  ou 
même  de  fumée,  suffiraient.  Sans  obstacles,  le  corps  se  refroidit 
selon  son  pouvoir  rayonnant,  qui  diffère  d'ailleurs  suivant  les  corps 
(il  est,  par  exemple,  très-fort  pour  le  verre  et  très -faible  pour  les 
métaux),   et  lorsque  la  température*  du   corps  ainsi  exposé  est 


620  L'EAU    DANS    L'ATMOSPHÈRE. 

descendue  au  degré  de  saturation,  rbumidité  atmosphérique  se 
dépose  sur  lui,  revêtant  d'abord  la  forme  de  gouttelettes  sphéroï- 
dalea,  car  telle  est  la  forme  que 
prend  tout  easemble  de  molécules 
livré  à  ses  forces  intimes  de  cohé- 
sion; puis  lorsque  ces  gouttes  sont 
assez  lourdes  et  assez  rapprochées, 
elles  s'étendent  comme  une  mince 
nappe  d'eau  à  la  surface  du  corps. 
La  rosée   n'est  abondante  que 
pendant  les   nuits    calmes  et  se- 
reines.  On   en    aperçoit   quelques 
traces  dans   des  nuits  couvertes, 
s'il  ne  fait   pas  de  vent,  ou  mal- 
Fig.  185.  —  Gouttes  de  rosée.  gré  le  vent  SI   le  temps  est  clair, 

mais  il  ne  s'en  forme  jamais  sous 
les  influences  réunies  du  vent  et  d'un  ciel  couvert. 

Les  circonstances  favorables  à  une  précipitation  abondante  de 
rosée  se  rencontrent  plus  généralement  réunies  au  printemps,  et 
.surtout  en  automne,  qu'en  été.  Il  faut  se  rappeler  un  fait  qui  doit 
être  lié  au  précédent,  à  savoir  que  les  différences  entre  tes  tempé- 
ratures du  jour  et  celles  de  la  nuit  ne  sont  jamais  plus  grandes 
qu'au  printemps  et  en  automne. 

Les  phénomènes  de  la  précipitation  de  la  rosée  sur  un  corps 
dense  et  poli,  sur  une  plaque  de  verre,  par  exemple,  ressemblent 
parfaitement  à  ceux  qu'on  observe  lorsqu'une  vitre  est  exposées 
un  courant  de  vapeur  d'eau  plus  chaude  qu'elle  :  une  couche  lé- 
gère et  uniforme  d'humidité  ternit  d'abord  la  surface;  il  se  forme 
ensuite  des  gouttelettes  irrégulières  et  aplaties  qui  se  réunissent 
après  avoir  acquis  un  certain  volume  et  ruissellent  alors  dans 
toutes  sortes  de  directions. 

C'est  ce  qu'on  voit  tous  les  jours  lorsqu'on  apporte  dans  une 
chambre  échauffée  des  objets  refroidis  dans  une  pièce  voisine  où 
règne  un  froid  vif:  on  voit  tous  ces  objets  se  couvrir  d'humidité. 
C'est  ainsi  que  les  riches  cristaux  apportés  au  dessert  sur  une  ta- 
ble servie  dans  une  pièce  dont  l'air  est  plein  de  vapeur  par  l'éva- 
poratioQ  des  mets,  la  respiration  des  convives  et  la  combustion 
des  lumières  de  toute  sorte,  sont  immédiatement  ternis  par  une 
épaisse  couche  de  rosée  fournie  par  la  vapeur  invisible  de  l'air 
environnant.  Souvent,  en  entrant  dans  une  salle  de  spectacle,  les 
verres  des  lunettes  refroidis*par  l'air  du  dehors  sont  obscurcis  par 


LA    ROSËE.  621 

un  semblable  dépôt  d'humidité^  qui  est  un  véritable  dépôt  de 
rosée. 

Par  les  froids  d'hiver,  si  Ion  ouvre  une  fenêtre  dans  la  salle  à  man- 
j;er  où  un  certain  nombre  de  personnes  viennent  de  faire  un  long 
repas,  un  nuage  se  forme  instantanément  au  passage  de  lair  froid, 
et  le  plafond  se  mouille  d'une  longue  tache  de  vapeur  condensée. 

La  rosée  est  un  phénomène  considérable,  non-seulement  par  la 
quantité  absolue  qu'en  reçoit  un  point  du  globe,  mais  encore  par 
rétendue  des  surfaces  où  elle  se  manifeste.  C'est  principalement 
dans  les  régions  tropicales  qu'elle  exerce  les  effets  les  plus  mar- 
qués et  les  plus  favorables  sur  la  végétation.  Lorsque  l'air,  saturé 
de  vapeur  à  la  température  de  30*,  contient  plus  de  30  grammes 
d'eau  par  mètre  cube,  elle  se  dépose  abondamment  pendant  la  nuit; 
elle  ruisselle  des  feuilles,  et  le  matin,  on  voit  parfois  l'herbe  aussi 
mouillée  par  la  rosée  qu^elle  eût  pu  l'être  par  la  pluie. 

On  constate  le  plus  ou  moins  d'abondance  de  la  rosée,  mais  on 
ne  saurait  la  mesurer,  parce  qu'elle  ne  tombe  pas  comme  la  pluie. 
Son  apparition  dépend  du  pouvoir  rayonnant  du  corps  qu'elle 
mouille,  car  elle  ne  se  dépose  que  sur  les  substances  plus  froides 
que  l'air  ambiant,  et  en  quantité  d'autant  plus  forte,  que  la  diffé- 
rence de  température  est  plus  prononcée. 

Les  terres  labourées,  les  jachères,  les  cultures,  les  forêts,  les 
roches,  le  sable,  manifesteront  des  quantités  très-variables  de  ro  • 
sée.  Il  y  a  plus  :  les  feuilles  n'ont  pas  dans  toutes  les  plantes  une 
é^ale  faculté  émissive  ;  la  rapidité,  l'intensité  de  leur  refroidisse- 
ment, le  dépôt  de  rosée  qui  en  est  la  conséquence,  sont  liés  à  la 
dislance  où  elles  se  trouvent  du  sol,  à  la  couleur  plus  ou  moins 
foncée,  au  poli  ou  à  la  rugosité  de  leur  épiderme.  La  rosée  dégoutte 
des  feuilles  d'une  plantation  de  betteraves,  lorsque  dans  un  champ 
voisin  les  fanes  de  la  pomme  de  terre  sont  à  peine  humides. 

M.  Boussingault  a  essayé  de  mesurer  ces  quantités  de  rosée. 

Après  certaines  nuits  de  rosée  abondante,  il  se  rendit  dans  les 
prairies  des  bords  de  la  Saiier  avant  le  lever  du  soleil.  Là,  avec 
une  éponge,  on  essuyait  l'herbe  sur  une  surface  de  4  mètres  car- 
rés. L'eau  était  mise  dans  un  flacon  et  pesée. 

La  rosée  prise  sur  4  mètres  carrés  dépassa  parfois  le  poids  de 
1  kilogramme. 

En  moyenne,  la  rosée  recueillie  sur  la  prairie  représenterait 
une  pluie  de  0  mill.  14,  équivalant  à  1400  litres  d'eau  tombant 
sur  une  surface  d'un  hectare,  volume  trop  faible^  sans  doute,  pour 
remplacer  l'arrosement,  mais  qui  n'en  est  pas  moins  très-utile  sur 


622  L'EAU    DANS    L'ATMOSPHÈRE. 

les  prés  comme  sur  les  cultures^  en  atténuant  les  mauvais  efTets 
causés  par  des  sécheresses  prolongées. 

La  rosée  et  le  brouillard  renferment  à  peu  près  les  mêmes  pro- 
portions dammoniaque  et  d acide  nitrique;  Tun  et  Tautre  ont 
d*ailleurS;  au  même  point  de  vue^  la  plus  grande  analogie  avec  la 
pluie  quand  elle  commence  à  tomber^  quand  elle  est  en  quelque 
sorte  le  premier  lavage  de  l'air.  C*est  effectivement  dans  cette  eau 
tombée  la  première^  surtout  après  une  longue  sécheresse^  qu'il  y  a 
le  plus  diacide  carbonique,  de  carbonate  et  de  nitrate  d*ammonia- 
que,  de  ces  matières  organiques,  de  ces  poussières  de  toute  natunN 
immondices  de  l'Atmosphère.  Si  un  jour  on  entreprend  une  élude 
suivie  des  substances  que  lair  ne  renferme  qu*en  infiniment  pe- 
tites quantités,  c'est  dans  le  brouillard,  dans  la  rosée,  dans  les  piv- 
mières  gouttes  de  pluie,  dans  les  premiers  flocons  de  neige,  dan:^ 
la  grêle  qu'il  conviendra  d'aller  les  chercher.  C'est  en  un  mot  dans 
les  météores  aqueux  qu'on  les  rencontrera  réunies  et  concentrét^s. 

La  gelée  blanche,  qui  est  si  funeste  aux  végétaux  dans  les  ma- 
tinées de  printemps,  et  qui  a  donné  une  si  mauvaise  réputation  h 
la  lune  rousse,  n'est  auti*e  chose  que  la  rosée,  gelée  par  la  cause 
même  qui  l'a  formée  :  la  radiation  nocturne. 

N'y  a-t-il  pas  un  moyen  de  préserver  de  son  action  destructive  les 
cultures  trop  étendues  pour  être  abritées  par  des  écrans  ?  O»  moyen 
existe;  il  consiste  à  troubler  la  transparence  de  Tair,  et  les  Indiens, 
de  temps  immémorial,  l'ont  appliqué  avec  le  plus  grand  sueets. 


M.  Boussingault  nous  a  appris  que  les  indigènes  du  haut  Pérou, expus«'*s  à  v«  .i 
leurs  récolles  détruites  par  reffet  de  la  radiation  nocturne,  avaient  rhabitudc,  lor- 
c|ue  la  nuit  s'annonçait  de  manière  à  la  faire  craindre,  c'est-à-dire  quand  !<< 
étoiles  brillent  d'un  vif  éclat  et  que  Tair  n'est  pas  agité,  de  mettre  le  feu  \  «les  la- 
tle  paille  humide,  à  du  fumier,  afin  de  produire  de  la  fumée  pour  troubler  la  tran- 
sparence de  l'air. 

Les  heureux  effets  de  la  fumée,  pour  prévenir  la  congélation  nocturne,  ont  1 1- 
aussi  signalés  par  Pline  :  c  La  pleine  lune,  dit-il,  n'est  nuisible  que  lorsque  )«' 
temps  est  serein  et  l'air  parfaitement  calme  ;  car  avec  des  nuages  ou  du  vent,  h 
rosée  ne  tombe  pas.  Encore  est-il  des  remèdes  contre  ces  influences.  <^>uan'l  wn- 
avez  des  craintes,  brûlez  des  sarments  ou  des  tas  de  paille,  ou  des  hert»es,  un 
des  broussailles  arrachées;  la  fumée  sera  un  préservatif....  La  constellation  «iii»' 
nous  avons  nommée  canicule  décide  du  sort  des  raisins.  On  dit  alors  que  la  vi- 
gne charbonne,  brûlée  par  la  maladie  comme  par  un  charbon.  » 

Le  moyen  de  soustraire  les  cultures  aux  effets  désastreux  d'un  abaissement  tr'i- 
lapide  de  la  température,  en  troublant  la  diaphanéité  d'une  atmosphère  ^tagnanU*. 
a  été  pratiqué  dans  l'ancien  comme  dans  le  nouveau  monde. 

La  conquête  renversa  naturellement  le  culte  des  Incas.  Il  n'était  plus  pcrfuis  am 
Indiens  de  conjurer  les  effets  pernicieux  du  froid  nocturne  en  offrant  des  sacriflccs 
â  leurs  divinités  ;  on  cessa  d'allumer  des  feux  dans  les  champs,  ce  que  Ton  coo^i- 


< 


LA    GELËE    BLANCHE.  623 

dérait  sans  doute  comme  une  idolâtrie,  tant  on  était  éloigné  des  admirables  expé- 
riences de  Wells.  On  pria  cependant,  pour  détourner  une  calamité  sans  cesse 
menaçante;  mais  les  prières  sans  la  fumée  n^ont  pas  toujours  été  effîcaces. 

En  Europe,  une  des  causes  qui  ont  contribué  à  faire  renoncer  à  prendre,  dans 
rintérèt  des  cultures,  une  précaution  dont  les  excellents  résultats  ne  sauraient  être 
ré?oqués  en  doute,  c'est  la  difficulté  d'être  toujours  prêt  à  la  prendre  à  temps.  La 
gelée  par  radiation  nocturne  est  un  phénomène  instantané,  et  Ton  n'a  pas  con- 
stamment à  sa  portée  le  combustible  nécessaire,  surtout  un  combustible  conve- 
nable, brûlant  lentement  en  fumant  beaucoup.  Un  vigneron  d'ailleurs  ne  se  déci- 
dera pas  volontiers  à  sacrifier  le  fumier  dont  il  n'a  jamais  trop,  et  lorsqu'il  s'agira 
de  l'allumer,  il  montrera  toute  l'apathie  d'un  Indien.  Les  feux  de  paille  humide 
peuvent  être  assez  dispendieux,  et,  s'ils  venaient  à  prendre  une  certaine  intensité, 
ils  présenteraient  le  double  inconvénient  d'être  aussi  dangereux  qu'inutiles,  car  il 
ne  s'agit  pas  de  faire  de  la  flamme. 

Quelles  sont  les  matières  à  très -bas  prix  répandant  le  plus  de  fumée?  cette 
question,  M.  Boussingault  l'a  posée  à  l'Académie  des  sciences.  Le  résultat  de  la 
discussion  a  été  que  l'on  devrait  employer,  comme  combustibles  capables  de  trou- 
bler en  brûlant,  une  grande  masse  d'air,  le  goudron  de  houille,  la  naphtaline,  la 
rrsine,  les  bitumes,  la  tourbe.  Ces  substances  ont  une  très-faible  valeur;  avec  les 
matières  bitumeuses,  avec  les  résines,  on  pourrait  en  former  soit  des  torches,  soit 
des  lampions,  dont  quelques-uns  suffiraient  certainement  pour  troubler  la  transpa- 
rence d'une  couche  d'air  reposant  sur  un  hectare  de  terrain.  La  naphtaline,  sub- 
stance blanche,  solide,  cristalline,  comparable  à  la  cire,  dont  on  ne  sait  que  faire, 
prt-cisénient  parce  qu'elle  fume  trop  quand  elle  brûle,  aurait  sur  les  goudrons  la 
qualité  très-appréciable  d'un  transport  facile  et  celle  de  ne  pas  salir  ce  qui  serait 
en  contact  avec  elle. 

L'intervention  de  la  fumée  pour  prévenir  la  radiation  nocturne  n'est  justifiée 
qu'autant  qne  le  ciel  est  découvert  et  l'atmosphère  dans  un  calme  parfait;  la  pré- 
caution n'exige  donc  qu'une  dépense  minime,  très-peu  de  fumée  troublant  dans 
<o  cas  une  énorme  masse  d'air  nocturne,  si  le  ciel  était  pur  et  l'atmosphère  calme. 

En  1771,  A.  Wilson,  ayant  suivi  la  marche  d*un  thermomètre* 
pendant  une  nuit  d'hiver  qui  fut  successivement,  à  plusieurs  re- 
prises, claire  et  brumeuse,  trouva  qu'il  montait  constamment  d'en- 
viron un  demi-degré  dans  Tinstant  même  où  l'Atmosphère  s'obs- 
curcissait, et  qu'il  revenait  au  point  de  départ  lorsque  les  brumes 
étaient  dissipées.  Suivant  le  fils  du  même  physicien,  Patrick  Wilson, 
1  effet  instantané  des  nuages  sur  un  thermomètre  suspendu  à  Tair 
libre  peut  s'élever  à  r,7.  Tel  est  aussi,  à  très-peu  près,  le  résulfcit 
obtenu  par  Pictet,  en  i  777,  et  i)ublié  pour  la  première  fois  en  1 792. 

Une  circonstance  curieuse,  dont  on  doit  la  découverte  à  Pictet, 
c'est  que,  dans  des  nuits  calmes  et  sereines,  la  température  de 
Tair,  au  lieu  d'aller  en  diminuant  à  mesure  qu'on  s'éloigne  du 
sol,  présente,  au  contraire,  au  moms  jusqu'à  certaines  hauteurs, 
une  progression  croissante.  Un  thermomètre,  à  2™,50  d'élévation, 
marquait  toute  la  nuit  2^5  centigrades  de  moins  qu'un  instru- 
ment tout  pareil  qui  était  suspendu  au  sommet  d'un  mât  vertical 
de  17  mètres.  Deux  heures  environ  après  le  lever  du  Soleil,  com- 


624  L'EAU    DANS    L'ATMOSPHÈRE. 

me  aussi  deux  heures  avant  son  coucher^  les  deux  instrumenls 
étaient  d'accord  ;  vers  midi^  le  thermomètre  près  du  sol  marquait 
souvent  2^^5  centigrades  de  plus  que  lautre;  par  un  temps  com- 
plètement couvert,  les  deux  instruments  avaient  la  même  marche 
le  jour  et  la  nuit. 

Ces  observations  de  Pictet  ont  été  confirmées.  Wells  ayant  fixé 
aux  quatre  coins  d'un  carré  de  0",60  quatre  piquets  minces  qui 
s'élevaient  chacun  de  0",i5  perpendiculairement  à  la  surface  d'un 
pré^  tendit  horizontalement  sur  leurs  sommets  un  mouchoir  de 
batiste  très-fin^  et  compara  dans  des  nuits  claires  les  températures 
du  petit  carré  de  gazon  qui  correspondait  verticalement  à  cet  écran 
léger  avec  celle  des  parties  voisines  qui  étaient  entièrement  dé- 
couvertes. Le  gazon  garanti  du  rayonnement  par  le  mouchoir  de 
batiste  se  trouva  quelquefois  de  6**  centigrades  plus  chaudque  l'au- 
tre; quand  celui-ci  était  fortement  gelé^  la  température  du  gazon 
privé  de  la  vue  du  ciel  par  le  même  tissu  qui  le  recouvrait  à  0",  1 5 
de  distance,  était  encore  de  plusieurs  degrés  au-dessus  de  zéro. 
Dans  un  temps  complètement  couvert,  un  écran  de  batiste,  de 
natte  ou  de  toute  autre  nature  produit  à  peine  un  effet  appréciable. 

A  l'Observatoire  de  Greenw  ich  M.  Glaisher  vient  de  constater, 
par  trois  années  d'expériences  suivies,  que  la  température  de  l'air 
à  22  pieds  de  hauteur  est  plus  haute  qu'à  4  pieds  à  toutes  les 
heures  du  jour  et  de  la  nuit  pendant  les  mois  de  novembre,  dé- 
cembre, janvier  et  février;  pendant  la  nuit  et  le  soir  aux  mois  de 
mai,  juin  et  juillet;  pendant  la  nuit  et  l'après-midi  en  mars,  avril, 
août,  septembre  et  octobre.  A  50  pieds  ae  hauteur,  la  températui*e 
est  également  plus  élevée  pendant  la  nuit  pendant  toute  l'année. 
Par  un  ciel  couvert  la  température  reste  la  même. 

Au  mois  de  juin  1871,  l'attention  a  été  rappelée  à  l'Académie 
des  sciences  sur  ce  sujet  des  gelées  tardives,  par  M.  Charles 
Sainte-Claire-Deville  et  M.  Ëiie  de  Beaumont.  Il  s'agissait  de  la 
gelée  du  18  mai,  qui,  le  matin  de  l'Ascension,  s'est  étendue  sur 
les  vignobles  et  les  cultures  des  environs  de  Paris  et  du  centre  de 
la  France.  Ayant  eu  moi-même  une  vigne  gelée  dans  la  Haute- 
Marne,  j'ai  montré  par  quelques  comparaisons  que  cette  gelée  dé- 
sastreuse s'est  étendue  aussi  dans  l'est  et  sur  la  moitié  de  la  France 
à  la  même  heure.  Il  serait  certainement  à  désirer  qu'on  tromâl  un 
moyen  facile  de  garantir  les  cultures  pendant  la  période  critique 
qui  suit  la  floraison  :  bien  des  pertes,  souvent  fort  étendues,  se- 


!  raient  ainsi  évitées. 


CHAPITRE  IL 


LES  NUAGES. 


CE    yUE    C*EST    qu'un   NUAGE.    MODE    DE    FORMATION.    LE    BROUILLARD. 

OBSERVATIONS   FAITES   EN   BALLON   ET   SUR   LES   MONTAGNES. 

DIFFÉRENTES  ESPÈCES   DE   NUAGES.  LEURS  FORMES.  LEUR  HAUTEUR. 


La  vapeur  d'eau  invisible  répandue  dans  rAtmosplière,  dont 
nous  venons  d'étudier  la  distribution  et  les  variations,  devient 
risible  lorsqu'un  abaissement  de  température  ou  un  surcroît  d'hu- 
midité ramène  au  point  de  saturation.  Supposons,  par  exemple, 
qu'une  certaine  quantité  d'air  à  30  degrés  contienne  31  grammes 
de  vapeur  d'eau  ;  cet  air  est  parfaitement  transparent.  Si  par  une 
cause  quelconque  cet  air  se  rafraîchit  à  25  degrés  ou  reçoit  de 
Thumidité  nouvelle,  il  se  troublera  et  deviendra  opaque.  Cinq  de- 
grés de  moins  de  chaleur  lui  enlèveront  7  grammes  de  vapeur 
(i'eau  qui,  se  condensant,  devient  visible.  Voila  tout  ce  que  c'est 
qu'un  nuage  :  de  la  vapeur  d'eau  que  Tair  ne  peut  plus  absorber 
quand  il  en  est  saturé,  et  qui  s  en  distingue  en  passant  à  Tétatde 
petites  vésicules. 

(le  passage  de  Tétat  gazeux  à  Tétat  liquide  peut  s'opérer  partout 
(*t  à  toutes  les  hauteurs.  Lorsqu'il  s'effectue  au  niveau  du  sol^ 
on  lui  donne  le  nom  de  brouillard.  Mais  il  n'y  a  pas  de  différence 
(essentielle  entre  un  nuage  et  un  brouillard.  Lorsqu'on  traverse  les 
nuages  en  ballon,  comme  cela  m'est  arrivé  maintes  fois,  on  n'é- 
prouve aucune  résistance,  l'air  est  seulement  plus  ou  moins  opa- 
que, plus  ou  moins  froid,  plus  ou  moins  humide,  variété  que  Ton 
rencontre  également  à  la  surface  du  sol  suivant  la  diversité  des 

40 


•^ 


626  LES     NUAGES. 

brouillards.  11  en  eal  de  më:ne  lorsqu'on  traverse  les  nna^  sur 
les  moQlagnes. 

Quoiqu'il  n'y  ait  pis  de  différence  essentielle  entre  les  brouillards 
et  les  nuages,  il  y  en  a  cependant  une  de  fait  :  c'est  qu'un  brouil- 
lard est  un  lieu  daas  lequel  la  vapeur  d'eau  passe  de  l'état  visible  à 
l'état  invisible,  tjndis  qu'un  nuage  est  un  objet  individuel,  un 
groupement  de  vapeurs  visible  suivant  une  forme  déterminée.  Le 
premier  est  immobile,  le  second  est  mobile. 
Occupons-nous  d'abord  du  brouillard. 

Examiné  à  la  loupe,  le  brouillard  se  compose  de  petits  corps 
opaques.  Une  étude  plus  approfondie  montre  que  ces  petits  corps 
sont  composés  d'eau  obéissant  aux  lois  de  la  gravitation  univer- 
selle, les  molécules  d'eau  se  groupent  sous  forme  de  sphérules 
analogues  à  celles  du  mercure  renversé.  Ces  sphérules  sont-elles 
pleines  ou  creuses?  telle  est  la  question  qui  divise  les  météorolo- 
gistes. L'opinion  émise  déjà  par  Halley,  que  ces  sphérules  sont 
creuses  et  que  l'eau  ne  sert  que  d'enveloppe,  parait  plus  fondée 
que  l'autre.  Toutefois  il  est  probable  qu'elles  sont  entremêlées 
d'une  grande  quantité  de  gouttelettes  d'eau. 

Prenez  une  lasse  remplie  d'un  liquide  de  couleur  foncée,  tel 
que  du  café  ou  de  l'encre  de  Chine  dissoute  dans  l'eau  ;  chaufiez-le 
et  placez-le  au  soleil  ou  dans  un  lieu  éclairé:  si  l'air  est  tranquille, 
la  vapeur  monte  et  disparaît  bientôt;  si  on  l'observe  à  la  loupe, 
on  voit  s'élever  des  globules.  Les  plus  petits  traversent  rapide- 
ment le  champ  du  verre  grossissant,  les  autres  retombent  à  la 
surface  du  liquide.  Saussure  ajoute  que  les  petites  vésicules  qui 
s'élèvent  diffèrent  tellement  de  celles  qui  retombent,  qu'il  est  im- 
possible de  douter  que  les  premières  soient  creuses. 

La  manière  dont  elles  se  comportent  avec  la  lumière  n'est  pas 
moins  favorable  à  cette  opinion  ;  elles  n'offrent  pas  cette  scin- 
tillation qu'on  remarque  sur  les  gouttelettes  pleines  exposées  à  une 
vive  lumière. 

Tout  le  monde  a  remarqué  que  les  bulles  de  savon  sont  souvent 
ornées  des  plus  belles  couleurs.  On  observe  anssi  ces  couleurs  sur 
les  bulles  formées  de  substances  visqueuses,  et  on  peut  les  étu- 
dier avec  d'autant  plus  de  facilité  qu'elles  persistent  plus  long- 
temps. Ces  couleurs  proviennent  de  ce  que  les  rayons  incidents 
sunt  partagés  en  deux  portions.  Les  uns  sont  réfléchis  par  la  sur- 
face antérieure;  d'autres  la  traversent,  mais  sont  en  partie  réflé- 
chis par  la  surface  postérieure.  L'enveloppe  de  la  sphère  doit  être 
irès-mince  pour  que  ces  apparences  se  produisent.  Kratzensteia 


LE    BROUILLARD.  627 

I 

ayant  examiné  au  soleil  et  à  travers  un  verre  grossissant  les  vési- 
cules qui  s'élèvent  de  Teau  chaude  a  observé  à  leur  surface  des 
anneaux  colorés  semblables  à  ceux  des  bulles  de  savon  ;  et  non- 
seulement  il  s*est  convaincu  que  leur  structure  était  analogue  à 
celle  des  bulles  de  savon^  mais  encore  il  a  pu  calculer  Tépaisseur 
de  leur  enveloppe. 

De  Saussure  et  Kratzenstein  ont  essayé  de  mesurer  sous  le 
microscope  le  diamètre  des  vésicules  qui*  composent  la  vapeur 
d'eau.  Mais  il  est  difQcile  d'arriver  à  un  résultat  positif;  car 
ce  sont  les  vésicules  du  brouillard  et  non  pas  celles  qui  s*élèvent 
de  Teau  chaude  qu'il  s'agit  de  mesurer;  heureusement  quelques- 
uns  des  phénomènes  optiques  qui  se  produisent  quand  le  soleil 
luit  à  travers  des  nuages  ou  des  brouillards  nous  fournissent  un 
moyen  d'arriver  à  ce  résultat. 

Kaemtz  a  fait  un  grand  nombre  de  mesures  dans  TAllemagne 
centrale  et  en  Suisse;  il  a  trouvé  qu'en  moyenne  le  diamètre  des 
vésicules  du  brouillard  est  d'environ  22  millièmes  de  millimètre^ 
et  qu'il  varie  comme  il  suit  dans  les  difTérentes  saisons  : 

DIAMÈTRE  DES  VÉSICULES  DU   BROUILLARD. 


Janvier 0  027 

Février 0  035 

Mars 0  020 

Avril 0  019 

Mai 0  015 

Juin 0  OIS 


Juillet 0  017 

Août 0  014 

Septembre 0  022 

Octobre 0  020 

Novembre 0  024 

Décembre 0  034 


On  voit  qnil  existe  une  progression  assez  régulière  depuis  Thi- 
ver  jusqu'à  Tété^  car  les  anomalies  dépendent  du  nombre  insuffi- 
sant des  observations  existantes.  Ainsi  en  hiver^  lorsque  Tair  est 
très-humide,  le  diamètre  des  vésicules  est  deux  fois  plus  fort  qu'en 
été^  quand  l*air  est  sec  :  mais  dans  un  même  mois,  ce  diamètre 
change  aussi;  il  atteint  son  minimum  quand  le  temps  est  très-beau, 
il  augmente  dès  qu'il  y  a  des  menaces  de  pluie,  et  avant  qu  elle 
tombe  il  est  fort  inégal  dans  le  même  nuage,  qui  contient  proba* 
blement  un  grand  nombre  de  gouttes  d  eau  m&lées  à  la  vapeur 
vésîeulaire. 

L'automne  est,  comme  le  printemps^  la  saison  des  rosées  abon- 
dantes; le  refroidissement  de  la  terre,  dans  les  nuits  claires^  et 
l'humidité  de  Tair  plus  près  de  la  précipitation  que  dans  Tété,  font 
déposer  l'eau  atmosphérique  sur  les  objets  terrestres  refroidis^  à 
peu  près  comme  dans  une  salle  de  festin  on  voit  l'humidité  de 


628  LES    NUAGES. 

Tair  chaud  se  déposer,  en  les  ternis^nl,  sur  les  cristaux  que  Ton 
apporte  du  dehors  où  il  fait  froid.  La  vapeur  des  mets,  la  respira- 
tion des  convives,  la  combustion  dans  les  appareils  d*illumination 
rendent  Tair  de  la  pièce  où  l'on  mange  chaud  et  humide,  et  Teau 
ruisselle  le  long  des  vases  refroidis  à  la  glace.  Souvent  en  au- 
tomne, le  refroidissement  nocturne  de  la  terre  se  communique  de 
proche  en  proche  à  la  couche  d  air  qui  la  recouvre  immédiatement, 
et  de  là  des  brouillards  peu  élevés  que  les  rayons  du  soleil  levant 
dissipent  promptement.  Si  le  terrain  est  coupé  de  vallées,  lair  froid 
du  brouillard  y  tombe  et  forme  pour  l'observateur,  placé  sur  la 
plaine  élevée,  une  mer  blanche  parfaitement  de  niveau.  Bien  sou- 
vent dans  mon  enfance  je  contemplais  avant  le  lever  du  soleil,  du 
haut  des  remparts  de  la  ville  de  Langres,  cet  océan  de  vapeurs 
?;rises  étendu  sur  la  vallée  de  la  Marne,  et  dont  les  vagues  ve- 
naient baigner  le  rempart  à  quelques  mètres  au-dessous  de  moi. 
La  hauteur  des  remparts  de  cette  capitale  antique  des  Lingons 
.»st  de  450  mètres  au-dessus  du  niveau  de  la  mer.  Parfois,  en  hi- 
ver, la  vue  s'étend,  au  lever  du  soleil,  au-dessus  du  brouillard  de 
la  plaine,  dans  un  ciel  absolument  pur,  jusqu'à  une  distance  si 
considérable  qu'on  distingue  parfaitement  à  l'œil  nu  la  silhouette 
du  Mont-Blanc.  Impressions  lointaines  qui  frappez  nos  premiers 
regards  d'enfants  curieux,  avec  quelle  fidélité  vous  restez  sur  la 
rétine  de  notre  pensée,  au  delà  des  années  et  des  troubles  de  la  vie  ! 
Pour  avoir  le  spectacle  dans  sa  plus  imposante  majesté,  il  faut 
du  haut  d'une  montagne  élevée  embrasser  un  vaste  horizon  au  le- 
ver du  soleil  après  un  jour  où  les  nuages  ont  couvert  le  ciel  de  la 
contrée  inférieure.  Les  nuages  tourmentés  de  mille  manières  par 
les  rayons  du  soleil  et  les  vents  légers  qui  en  sont  la  conséquence 
n'offrent  pas  dans  le  jour  une  surface  bien  plane.  Mais  pendant  la 
nuit  tout  se  nivelle,  tout  s'équilibre,  et  une  mer  de  vapeurs  aérien- 
nes s'étend  à  perte  de  vue  sous  les  pieds  du  contemplateur.  Les 
sommets  élevés  des  montagnes  isolées  qui  l'environnent  percent 
(•à  et  là  l'océan  nébuleux,  au-dessus  duquel  il  arrive  rarement 
qu'un  aigle  matinal  apparaisse,  non  point  pour  admirer  le  spec- 
tacle pittoresque  et  saluer  l'aurore,  mais  bien  pour  y  trouver  quel- 
que proie  plus  facile  à  atteindre  à  ce  moment  qu'au  milieu  du 
jour.  Aux  premiers  rayons  du  soleil,  il  s'élève  du  sein  de  la  masse 
nuageuse  des  colonnes  arrondies  de  matière  fumeuse  qui  se  fon- 
dent ensuite  dans  l'air  environnant  comme  la  fumée  blanche  des 
locomotives  se  fond  dans  l'air  où  elle  est  portée.  Si  l'on  est  dans 
la  vallée,  au  milieu  du  brouillard^  les  rayons  du  soleil  qui  se  la* 


LE    BROUILLARD.  6S9 

misent  au  travers  du  feuillage  des  arbres  dessinent  de  brillantes 
traînées  lumineuses  doiit  Tensemble  forme  ce  qu'on  appelle  une 
gloire  à  quelques  mètres  seulement  au-dessus  de  la  tête  de  Tobser- 
vateur.  Cette  gloire,  qui  émane  de  larbre  plongé  dans  le  brouil- 
lard, rappelle  tout  de  suile  le  buisson  ardent  de  Moïse. 

Quelquefois  la  surface  seule  des  rivières  se  couvre  de  brouil- 
lard, parce  que  Teau  émet  des  vapeurs  qui  se  condensent  dans 
Tair  qui  les  recouvre  et  qui  se  refroidit  après  le  coucher  du 
soleil.  L'air  prend  en  peu  d'instants  la  température  des  corps  avec 
lesquels  il  est  en  contact.  Durant  une  nuit  calme  et  sereinf^,  la 
portion  de  ratmosi)hère  qui  reposera  sur  l'eau  sera  donc  plus 
chaude  que  celle  qui  s'appuiera  sur  le  rivage. 

Par  un  temps  calme,  là  où  l'eau  abonde,  les  couches  inférieures 
de  l'atmosphère  se  chargent  de  toute  l'humidité  que  leur  tempé- 
rature comporte.  La  quantité  d'humidité,  nous  l'avons  déjà  re- 
marqué, que  l'air  renferme  quand  il  est  saturé,  est  constante  pour 
chaque  température.  Si  de  l'air  saturé  se  refroidit  par  le  contact 
d'un  corps  solide,  il  dépose  sur  la  surface  de  ce  corps  une  portion 
de  son  humidité;  mais  quand  le  refroidissement  sopère  au  sein 
même  de  la  masse  gazeuse,  l'humidité  abandonnée  se  précipite  en 
petites  vésicules  flottantes  qui  troublent  sa  transparence  :  ce  sont 
ces  vésicules  qui  constituent  les  nuages  et  les  brouillards. 

Supposons  qu'une  circonstance  quelconque,  une  petite  déclivité 
du  sol,  par  exemple,  un  léger  souffle  de  vent  amène,  la  nuit,  l'air 
du  rivage  à  se  mêler  avec  Tair  qui  repose  sur  une  rivière  ou  sur 
un  lac  :  le  premier,  qui  est  le  plus  froid,  refroidit  le  second;  ce- 
lui-ci abandonne  aussitôt  une  partie  de  l'humidité  qu'il  renfermait 
et  qui  d'abord  n'altéi'ait  pas  sa  diaphanéité  ;  mais  celte  humidité 
tombant  à  l'état  de  vapeur  vésiculaire,  l'air  se  trouble,  et  quand 
le  nombre  des  vésicules  flottantes  devient  très-considérable,  il  en 
résulte  un  brouillard  épais. 

Au  mois  de  juin  1818,  sir  Humphry  Davy  descendit  le  Danube  près  de  Ratis- 
bonne.  Le  brouillard  se  montrait  le  soir  sur  le  fleuve,  quand  la  température  de 
Pair  à  terre  était  de  2  à  4  degrés  au-dessous  de  celle  de  Tcau.  Le  matin,  ce  même 
brouillard  se  dissipait  au  contraire  dès  (]ue  la  température  de  l'atmosphère  sur  le 
rivage  dépassait  celle  de  la  rivière. 

Le  11  juin,  à  six  heures  du  matin,  au-dessous  du  pont  de  Sassau,  les  tempéra- 
tures du  Danube,  de  Tlnn  et  de  TIlz,  au  point  où  ces  rivières  se  joignent  étaient 
respectivement  16%7,  13^,6  et  13^,3,  tandis  que  sur  le  rivage  un  thermomètre  ex- 
posé à  Tair  marquait  12'',2  seulement. 

Dans  ces  circonstances,  un  brouillard  épais  régnait  sur  toute  la  largeur  du 
Danube,  une  brume  peu  intense  couvrait  la  surface  de  Tlnn,  et  la  brume  légère 
qu'on  apercevait  sur  TIlz  était  Tindice  de  la  faible  précipitation  d^humidité  que 


630  LES    NUAGES. 

pouvait  occi^i«:»nn»^r  le  niêlaiiL^e  de  Tatmosphère  de  la  rivière  avec  Fatmosphtre  à 

peine  p  us  iruide  venant  du  rivage. 

La  «lisliilmtion  des  brouillards  dans  le  courant  de  Tannée  e^t 
en  ra[H)ort  a\er  celle  de  Tljumidité  et  de  la  température.  Us  sont 
beaiuoiip  [>liis  nombreux  en  hiver  qu'en  élé.  L'Observatoire  de 
Bru\»  lies,  (|iii  les  enre-^nslre  avec  soin,  nous  offre  par  exemple  les 
ebilTres  sui\ants  pour  le  nombre  des  jours  de  brouillard  pendant 
tivnt.^  ans    1 833-1803    : 


.1  .r\i-  r 259 

l  •  \  :','•:■ 1Ô8 

Mi-^ 13S 

.V\!  l 62 

Mti 71 

J  ,r\ ^2 


Juillet 28 

Août 76 

Septembre 1 59 

Octobre 228 

Movernbre 276 

Décembre 315 


Total  :  1822. 

En  tMMlaines  cireonstanees,  le  brouillard  est  très-épais,  se  ter- 
mine [>ar  une  surlaee  plane  comme  une  nappe  d'eau,  et  s'élève 
lenteineiit  dans  un  air  calme  enveloppant  tout  dans  sa  viscosité 
froiib*  et  humide.  Linj^aMiieux  et  hardi  marin  qui  fit  naufrage 
en  ISl'>'»  sur  le  réiif  d^'s  îles  Auckland,  aux  antipodes,  M.  Raynal, 
en  a  t>bsei\e  et  subi  un  exemple  rare.  C'était  le  9  août.  Ayant  fait 
l'aseeiision  d Hue  montaiine  de  l'île,  il  redescendait,  avec  l'un  de 
ses  e«)U)pai:u(>us,  et  sui\ait  une  mince  arête  entre  deux  précipi- 
l'es,  (juand  un  brouillard  épais  les  enveloppa  tout  à  coup.  «  Impos- 
sible de  faire  un  pas,  dit-il  [le  Tour  du  mondes  1869,  II,  p.  35  ; 
nous  ne  \o\ions  jkis  oii  poser  le  pied.  Nous  passâmes  ainsi  une 
grande  heure,  immobiles,  nous  tenant  par  la  main,  sentant  le 
IVoiil  ['éurlrer  nos  membres  que  l'engourdissement  gagnait  de 
plus  eu  j)his....  Heureusement,  une  bise  s'éleva  qui  déchira  le 
brouillard  t*l  rem|)orta  par  lambeaux.  » 

Mais  (u'i  les  brouillards  sont  le  plus  épais,  c'est  dans  les  lati- 
tudes lilaeées.  Au  Spitzberg,  dit  M.  Martins,  les  brumes  sont 
presque  eoulinuelles,  et  d'une  épaisseur  telle  qu'on  ne  distingue 
pas  K's  objt^ts  à  (piehjues  pas  devant  soi.  Ces  brumes  humides, 
froides,  pénéli\uites,  mouillent  souvent  comme  la  pluie.  Les  orages 
sont  inconnus  dans  ces  j)arages,  même  pendant  l'été;  jamais  le 
bruit  du  liumerre  ne  trouble  le  silence  de  ces  mers  désertes.  Aux 
approches  th»  l'automne,  les  brumes  augmentent,  la  pluie  se  change 
en  neige,  La  (Igure  187,  prise  pendant  le  voyage  scientifique  dont 
nous  avons  déjà  parlé,  donne  une  idée  de  ces  immenses  et  perpé- 
tuels brouillards. 


LE    BROUILLARD.  631 

Dans  les  contrées  où  le  sol  est  humide  et  chaud,  l'air  humide  et 
froid,  OD  doit  s'attendre  à  des  brouillards  épais  et  rréquents  :  c'est 
le  cas  de  l'Anglelcrre,  dont  les  côles  sont  baignées  par  une  mer  à 
température  élevée.  C'est  aussi  le  cas  des  mers  polaires  et  de  Terre- 


Fig.   ISti.  —  Brouillard  intense  s'élevanl  dant  une  ile  des  Anlipodei. 

Neuve,  OÙ  le  Gulf-Stream,  qui  vient  du  sud,  a  une  température  plus 
haute  que  celle  de  l'air. 

A  Londres,  les  brouillards  ont  quelquefois  une  densité  extraor< 
dicaire.    Chaque  année,  oo  lit'  plusieurs  Fois  dons  les  journaux 


632  Li:s    NUAGES. 

anulaiii  quon  a  OXi-  fuivé  d'alliiiiier  les  lit'cs  de  gaz  en  plein  jnu 
dans  Ii's  nn's  cl  dans  les  inaisoag.  Ainsi,  pour  en  donner  un  si-i 
cxeinpKî,  le  2'i  lévrier  lS;t2,  la  ijii)uillard  était  U;llement  éimi: 
iju'oii  lit'  vovait  [iiis  clair  à  midi  dans  les  rues,  et,  le  ^oir,  lavi!1 


i^nes  du  SiHUbeiy 


ayint  iHc  illiiminêf  en  ri'jouissance  du  jour  de  la  naissance  Je  h 
roine,  des  i^aniins  se  promenaient  dans  la  ville  avec  des  lorciie* 
eu  eriant  )|u'ils  étaient  à  la  reulierelie  de  rillumination.  Où  cile 
des  Itnniillafds  analogues  iiui  ont  réi;ué  à  Paris  et  à  Anisterdant. 
et  quel  ([lie  luis,  à   une   petite  distance  de  ces  \illes,   le  ciel  l'tail 


NUAGES    SUR    LES    MONTAGNES.  633 

parfaitement  serein.  Nous  avons  eu  un  brouillard  analogue  en  dé- 
cembre 1868  à  Paris  \ 

Les  brouillards  épais  deviennent  parfois  odorants  en  s*impré- 
gnant  des  exhalaisons  diverses  qui  peuvent  arriver  dans  les  cou- 
ches inférieures  de  Fatmosphëre.  L*ammoniaque  s*y  laisse  deviner 
assez  souvent.  En  Belgique  et  dans  le  nord,  il  n*est  pas  rare  qu'ils 
aient  une  odeur  de  tourbe.  Dans  les  brouillards  froids  et  humides 
des  nuits  d'octobre  de  cette  année  1871,  à  Paris,  on  a  pu  remar- 
quer celui  du  14,  qui  émettait  une  assez  désagréable  odeur  de 
pétrole. 

Quand  on  considère  de  loin  une  chaîne  de  montagnes,  on  voit 
souvent  un  nuage  attaché  à  chaque  sommet,  tandis  que  les  inter- 
valles sont  parfaitement  clairs.  Cette  apparition  persiste  pendant 
des  heures  et  même  des  journées  entières;  mais  cette  immobilité 
n'est  qu'apparente,  car  sur  ces  sommets  il  règne  souvent  un  vent 
violent  qui  condense  les  vapeurs  à  mesure  qu'elles  s'élèvent  le 
long  des  flancs  de  la  montagne;  lorsqu'elles  s'éloignent  des  som- 
mets, elle  ne  tarde  pas  à  se  dissiper.  Dans  les  passages  des  Alpes, 
la  formation,  les  mouvements  et  la  disparition  des  nuages  forment 
UQ  spectacle  aussi  varié  qu'intéressant. 

Les  nuages  qui  s'élèvent  le  long  des  pentes  des  montagnes  pen- 
dant le  jour,  en  vertu  des  courants  ascendants  diurnes,  se  dissol- 
vent fréquemment  en  atteignant  les  sommets  sous  l'influence  d'un 

vent  supérieur  comparativement  sec  et  chaud.  C'est  le  soir  surtout 
que  cet  eflet  est  le  plus  sensible;  c'est  surtout  sur  les  cols,  au  som- 
met des  couloirs  qui  viennent  y  aboutir,  qu'il  est  facile  d'observer 
ce  phénomène.  La  brume  paraît  alors  cheminer  à  l'encontre  du  vent, 
et  cependant  la  surface  qui  la  termine  de  ce  côté  reste  stationnaire. 
Souvent  de  sombres  nuages,  passant  rapidement  sur  l'hospice 
du  Saint-Gothard,  se  précipitent  en  masses  épaisses  dans  la  gorge 
profonde  du  lac  Tremola.  On  pourrait  croire  qu'en  peu  d'instants 
la  Lombardie  tout  entière  va  être  ensevelie  sous  un  épais  brouil- 
lard ;  mais,  à  la  sortie  du  val  Tremola,  il  est  déjà  dissous  par  les 
courants  chauds  ascendants. 

1.  n  y  a  parfois  des  brouillards  secs.  Ils  n'ont  aucun  rapport  avec  les  études  hygro- 
métriques qui  nous  occupent  ici.  Ils  sont  dus  la  plupart  du  temps  à  la  fumée  de 
prairies  incendiées,  et  peuvent  s'étendre  sur  de  vastes  contrées.  La  fumée  des 
bmyërcs  de  la  Hollande  s'avance  parfois  jusqu'en  Autriche,  à  des  centaines  do 
lieues.  La  fumée  des  volcans  s'étend  également  à  de  très-grandes  distances,  comme 
on  l'a  remarqué  en  186S,  k  Honolulu,  à  85  lieues  du  volcan.  En  1865,  celle  de  Tin- 
oendie  de  Limoges  voilait  encore  le  ciel  à  30  lieues  de  là.  Le  plus  intense  brouil- 
lard sec  que  l'on  ait  mentionné  est  celui  de  1783. 


634  LES    NUAGES. 

Le  8  septembre  1 868^  après  le  lever  du  soleil,  je  descendais  du 
Saint-Gothard  à  Ândermat,  où  je  devais  prendre  la  diligence 
venant  d* Italie  pour  Altorf.  Un  brouillard  si  épais  nous  environ- 
nait, mes  compagnons  et  moi,  que  nous  ne  pouvions  distinguer  à 
quelques  mètres  les  rochers  de  granit  qui  bordent  cette  route  si 
accidentée.  Parfois  l'espace  s'éclaircissait/et  Ton  voyait  les  nuages, 
emportés  par  une  brise  rapide,  tourbillonner  sous  nos  pieds  et  se 
précipiter  dans  les  abîmes  de  Timmense  vallée.  Au  moment  du 
départ  de  riiospice  (ou  plutôt  de  Tauberge,  car  il  n*y  a  plus  d'hos- 
pice au  Saint-Gothard  depuis  quatre  ans),  nous  nous  trouvions  dans 
le  ciel  bleu,  et  les  sommets  granitiques  dénudés,  les  pentes  sté- 
riles où  toute  végétation  est  inconnue,  les  glaciers  du  massif  dé- 
ployaient sous  nos  regards  leur  panorama  silencieux,  tandis  qu'à 
quelques  centaines  de  mètres  au-dessous  de  nous,  les  nuées  grises 
voilaient  la  descente.  Nous  traversâmes  les  nuages  et,  pendant 
une  heure  de  marche,  nous  descendîmes  au  milieu  des  vapeurs 
amoncelées.  Mais  à  mesure  que  nous  approchions  de  la  limite  de 
la  végétation  supérieure  et  du  versant  plus  échauffé,  les  nuages 
diminuaient  d'intensité,  et,  quoique  emportés  par  une  brise  des- 
cendant sur  le  flanc  des  Alpes,  ils  se  dissolvaient  insensiblement 
et  finirent  par  disparaître  autour  de  nous.  A  Theure  où  nous  arri- 
vâmes au  Pont-du  Diable,  quelques  nuées  reparurent  dans  la 
froide  et  profonde  vallée,  au  fond  de  laquelle  se  précipite  le  torrent 
sinistre  de  la  Reuss;  d'autres,  élevées  par  un  courant  d'air  ascen- 
dant léchant  la  pente  orientale  du  gigantesque  massif,  étaient  allés 
s'accrocher  aux  cimes  et  se  mêlaient  singulièrement  aux  glaciers, 
de  telle  sorte  que  les  glaciers  paraissaient  tout  à  coup  multipliés. 

Un  jour,  me  rendant,  au  lever  du  soleil,  de  Lucerne  à  Fluelen, 
par  le  bateau ,  je  fis  des  remarques  analogues  sur  la  formation 
des  nuages.  Le  versant  nord  des  hautes  et  splendides  montagnes 
qui  bordaient,  à  gauche  de  ma  route ,  le  lac  des  Quatre-Cantons, 
était  en  maint  endroit  tapissé  d'un  duvet  de  brouillards;  les  régions 
qui  déjà  recevaient  le  soleil  en  étaient  affranchies,  et  les  cols  tra- 
versés par  des  courants  d*air  venant  de  l'autre  côté  (du  sud)  de 
mes  montagnes  de  gauche,  ne  gardaient  pas  non  plus  la  moindre 
trace  de  brouillards. 

C'est  dans  ces  pays  admirables,  où  la  nature  a  déployé  à  la  fois 
ses  forces  les  plus  énergiques  et  ses  flatteries  les  plus  caressantes, 
c'est  dans  la  Suisse  aux  Alpes  argentées  et  aux  lacs  d*azur,  que 
l'œil  contemplateur  peut  le  mieux  observer  la  production  des  œu- 
vres de  l'Atmosphère.  Tandis  que  l'homme  s'agite  en  ses  villes 


LES    EAUX     SUPÉRIEURES.  635 

bruyantes^  tandis  que  livré  aveuglément  au  travail  ou  au  plaisir, 
il  oublie  la  divine  nature  pour  les  artifices  de  ses  mains,  cette  na- 
ture, éternellement  active,  élève  sans  cesse  de  la  terre  au  ciel,  du 
sol  où  nous  végétons  jusqu*aux  régions  bleues  supérieures,  les 
sphères  invisibles  de  la  vapeur  aqueuse,  les  innombrables  petites 
sphères  d'hydrogène  marié  à  Toxygène,  qui, en  silence,  dans  leur 
petitesse  et  leur  discrétion,  dominant  les  régions  inférieures  où  se 
livrent  les  combats  de  lambition  et  de  la  faim,  régnent  dans  les 
hauteurs  célestes ,  créent  le  monde  fantastique  des  nuages ,  don- 
nent au  soleil  un  lit  de  pourpre  et  d'or,  distribuent  les  beaux  flo- 
cons de  neige  aux  noires  campagnes  de  Fhiver,  versent  Tombre  et 
la  fraîcheur  sur  les  plaines  altérées  de  Tété,  et  parfois  même  vien- 
nent sans  nulle  crainte  terrifier  et  renverser  Thomme  lui-même  dans 
le  fracas  de  la  foudre  et  le  tourbillon  des  tempêtes. 

Considérons  maintenant  les  nuages  en  eux-mêmes,  leur  forma- 
tion, leur  mode  de  suspension  dans  Tespace. 

Les  anciens  croyaient  qu'il  y  avait  au*dessus  de  TAtmosphère  un 
réservoir  d'eaux  supérieures.  Saint  Basile  en  parle  comme  il  suit 
à  propos  du  firmament  :  «  Puisque,  le  firmament  prend  son  ori- 
gine de  Teau ,  il  faut  estimer  ou  qu'il  soit  semblable  à  de  l'eau 
(glacée,  ou  qu'il  soit  fait  de  quelque  matière  semblable,  qui  a  pris 
son  commencement  de  quelque  espesseur  et  coulure  d'eau,  comme 
est  la  nature  de  la  pierre  nommée  crystal.  » 

Pensant  qu'on  pourrait  s'étonner  que  Dieu  eût  créé  une  si  grande 
quantité  d'eaux,  puisque  celles-ci  couvraient  entièrement  la  terre, 
saint  Basile  dit  encore  :  «r  que  Télément  du  feu  étant  nécessaire 
pour  la  conservation  de  l'univers,  il  failoit  aussi  qu'il  y  eût  de 
l'eau,  non-seulement  pour  l'usage  des  eaux  terriennes,  mais 
aussi  pour  remplir  cet  univers  et  tempérer  la  grande  chaleur 
de  l'élément  du  feu.  Dieu  fit  donc,  au  commencement,  une  grande 
quantité  d'eaux,  laquelle  il  mit  dans  un  dépost  afin  qu'elle  peust 
suffire,  iusques  au  bout  et  iour  dernier  ordonné  pour  la  durée  de 
ce  monde,  et  laquelle  sera  consumée  petit  à  petit  par  la  force  du 
feu....  Quant  à  la  région  éthérée,  qui  doute  qu'elle  ne  soit  pleine 
de  feu  et  de  chaleur?  et  si  elle  n'estoit  contenue  en  certaines  bor- 
nes, qui  empescheroit  qu'elle  n'enflamast  et  brùlast  tout  ce  monde 
et  qu'elle  ne  consûmast  toute  l'humeur  qui  y  est?  9 

C'est  ainsi  que  l'on  raisonnait  avant  l'époque  des  sciences 
exactes.  On  faisait  d'abord  des  suppositions,  et  ensuite  la  logique 
86  chai^eait  de  tout  expliquer. 


636  LES    NUAGES. 

Nous  avons  vu  dans  le  chapitre  précédent  que  l'humidili-  Av 
l'air  s'accroît  jusqu'à  une  certaine  hauteur,  jusqu'à  une  zone  ti'Au- 
midité  maximum,  dont  l'élévatioi)  varie  suivant  les  saisons  et  sui- 
vant les  heures,  et  au-dessus  de  laquelle  l'air  devient  de  plus  eii 
plus  sec.  Cette  zone,  que  j'ai  constatée  hygrométriquement  daos 
mes  voyages  en  ballon,  je  trouve,  en  m'occupant  de  la  discussion 
des  brouillards,  qu'elle  a  été  vue  par  de  Saussure  dans  ses  vojii- 
ges  dans  les  Alpes,  et  par  le  commandant  Rozet  dans  les  Pyréam, 
et  aussi  dans  les  Alpes.  C'est  une  vapeur  bleue  transparente  qu'on 
n'apeiToit  que  diflicilement  tant  qu'on  s'y  trouve  ploBf;é,  mm 
dont  on  distingue  nettement  la  surface  supérieure  quand  on  l'a  dr 
passée.  Cette  surface  est  toujours  horizontale ,  comme  cell«  delà 
mer.  Lorsqu'on  est  très-élevé  sur  les  pics  des  Alpes  ou  des  P\n'- 
nées,  on  voit  lu  limite  supérieure  de  cette  atmosphère  de  vapeur 
se  dessiner  à  l'horizon  par  une  ligne  bleuâtre  semblable  à  <x\k 
qui  termine  l'horizon  de  la  mer.  Sa  hauteur  varie  suivant  les  sai- 
sons et  les  heures;  on  l'a  géodésiquement  trouvée  tantôt  à  H 00  mè- 
tres, tantôt  à  1500,  tantôt  à  2000  et  mf^me  à  3000  et  MO.  Su 
température  ne  descend  pas  au  dessous  de  zéro.  Le  plan  iaférieur 
qui  limite  les  nuages  est  déterminé  p;ir  le  point  de  la  verticale  uii 
se  rencontre  le  point  de  rosée  de  l'air,  de  manière  que  s'il  se  fait 
des  courants  obliques ,  ou  même  verticaux  ,  le  plan  inférieur  des 
nuages  reste  te  même,  l'air  qui  descend  au-dessous  de  ce  plaa  lais- 
sant dissoudre  sa  vapeur,  et  celui  qui  s'élève  se  troublant  à  la  niMi' 
hauteur. 

{'.\-il  sur  celte  surface  terminale  de  l'atmosphère  de  vapeur  ([iv 
se  ioirnent  les  nuages  et  qu'ils  semblent  ensuite  reposer.  Le  13  juil- 
lel  IKOT,  je  voguais  entre  1500  et  2000  mètres  de  hauteur  avaut 
h'  \i-\M  du  soleil.  C'est  une  des  rares  circonstances  où  j'ai  pu  as- 
sisli'['  directement  à  la  funnalion  des  nuages  et  me  trouver  dans 
rudirine  même  de  la  nature.  C'était  au-dessus  de  la  plaine  du 
Itliiii.  entre  Aix-la-Chapelle  et  Cologne.  L'Atmosphère  était  resli''' 
puic,  quand  de  petits  flocons  blancs  apparun>nt  çà  et  là  dans  la 
zun.'  d'humidité  maximum.  Puis,  se  soudant,  ils  formèrent  des  dif- 
cons  plus  gros,  et  ceux-ci  des  mamelons.  Parfois  ils  se  gro"?^*"' 
en  ^[-.ind  nombre;  parfois  ils  se  dissolvaient  aussi  facilement  qu'ds 
naissiiiunt.  Les  petites  nuées  blanches  réunies  en  masses  arron- 
dies iKrmèrent  des  cumulus.  Cette  formation  des  nuages  s'effectuait 
à  plusieurs  centaines  de  mètres  au-dessous  deoous.  Avec  le  snleil. 
l'humidité  nocturne  du  ballon  s'évapora,  et  nous  nous  élevâmes 
Utnt><ment  jusqu'à  2400  mètres.  Il  en  fut  de  même  des  nuages,  qui 


LA    FORMATION    DES    NUAGES.  637 

s'élevaient  môme  un  peu  plus  vite  que  l'aérostat  et  finirent  par 
nous  envelopper  et  nous  dépasser. 

Peltier  et  Rozet  ont  assisté^  sur  les  montagnes^  à  la  formation 
des  nuages,  et  ils  rendent  comple  exactement  de  ce  même  mode 
de  production. 

La  surface  supérieure  des  nuages  est  diversifiée,  bombée  au- 
dessus  des  courants  ascendants  qui  les  élèvent,  creusée  plus  loin, 
et  donne  l'aspect  d'une  série  de  montagnes  et  de  vallées  souvent 
fort  pittoresques  et  accidentées  de  formes  étranges.  La  surface  in- 
férieure, au  contraire,  est  plane  et  souvent  horizontale,  et  elle  flotte 
sur  l'atmosphère  de  vapeur  comme  sur  un  lac. 

Les  vésicules  des  nuages  s'attirent  les  uns  les  autres  et  se  groupent 
en  masses  condensées.  Il  me  parait  indispensable  de  supposer  cette 
attraction  pour  expliquer  les  figures  si  nettement  limitées  que  revê- 
tent les  nuages  divers.  D'ailleurs,  j'ai  eu  plusieurs  fois  l'occasion  de 
la  voir  à  Tœuvre  et  de  la  surprendre,  pour  ainsi  dire,  sur  le  fait,  entre 
autres,  dans  l'ascension  dont  je  viens  de  parler.  Les  nuées  naissaient 
cà  et  là  à  l'état  fragmentaire,  et  les  groupes  de  vésicules  se  sou- 
daient petit  à'petit,  comme  on  voit,  à  la  surface  d'une  tasse  de  café, 
les  globules  d'air  provenant  de  la  fusion  du  sucre  se  réunir  et  for- 
mer un  même  système.  Cette  sorte  d'affinité  moléculaire,  je  l'ai 
constatée  sous  une  forme  plus  arrêtée  encore  dans  certains  nuages 
de  fumée  provenant  d'explosions ,  comme  on  en  a  eu  le  spectacle 
plus  fréquent  que  jamais  en  cet  an  de  grâce  1871.  Le  jour  de  la 
formidable  explosion  de  la  cartoucherie  de  Vincennes  particuliè- 
rement, le  14  juillet  1871,  le  nuage  qui  s'éleva  au  milieu  des 
grondements  volcaniques  du  cratère  prit  dans  l'air  calme  de  cette 
chaude  journée  une  forme  pommelée  que  l'on  peut  exactement 
comparer  a  un  immense  chou-fleur.  Ce  nuage  resta  longtemps  im- 
mobile, et,  de  la  distance  dominante  de  TObservatoire  à  Vincen- 
nes, j'ai  pu  l'observer  à  loisir  dans  une  lunette  astronomique  d'as- 
sez fort  grossissement.  L'adhérence  des  molécules  était  manifeste, 
et  ce  nuage  eût  été  solide,  qu'il  n'aurait  pas  eu  une  forme  mieux 
définie  à  la  lumière  du  soleil  qui  Téclairait  (1  h.  20  min.). 

Les  nuages  sont  ordinairement  entraînés  par  le  vent,  suivant 
exactement  son  cours,  étant  comme  immergés  et  relativement  im- 
mobiles dans  le  courant  au  sein  duquel  ils  flottent.  La  mesure  de 
leur  vitesse  donne  même  la  mesure  du  vent  supérieur.  Mais  ce 
n'e^tpas  là  une  règle  sans  exception.  Il  y  a  aussi  des  nuages  qui 
'*''  hmchcnt  paSy  lors  même  qu'un  vent  plus  ou  moins  fort  les  tra- 
^^^rse  et  semblerait  devoir  les  entraîner* 


638  LES    NUAGES* 

Un  jour  que  je  paanis  en  ballon,  accompagné  de  M.  Eugène 
Godard^  au-dessus  delà  forêt  de  Villers-Cotterets,  j  ai  été  fort  sur- 
pris de  voir,  pendant  plus  de  vingt  minutes,  un  petit  nuage  qui 
pouvait  avoir  200  mètres  de  long  sur  1 50  de  large,  et  qui  était 
suspendu  immobile  à  80  mètres  environ  au-dessus  des  arbres.  En 
approchant,  nous  en  vîmes  bientôt  cinq  ou  six  plus  petits,  dissé- 
minés et  également  immobiles.  Cependant  lair  marchait  en  raison 
de  8  mètres  par  seconde;  quelle  ancre  invisible  retenait  ces  petits 
nuages?  En  arrivant  au-dessus,  nous  reconnûmes  que  le  principal 
était  suspendu  au-dessus  d'une  pièce  d*eau,  et  que  les  autres  mar- 
quaient le  cours  d*un  ruisseau.  —  G*était  un  courant  ascendant 
d*air  humide  qui  s'élevait  de  là,  et  dont  l'humidité  invisible  attei- 
gnait son  point  de  saturation  et  devenait  visible  en  traversant  le 
vent  frais  qui  soufiDait  au-dessus  du  bois. 

PrèsdeWiesbaden,  Kœmtz  a  été  témoin  d'un  fait  analogue  après 
une  forte  pluie.  «  Les  nuages  s*étant  divisés,  dit-il,  le  soleil  parut, 
et  je  vis  une  colonne  de  brouillard  s'élever  constamment  d*un 
même  point.  J*y  courus  :  c'était  une  prairie  fauchée,  entourée  de 
pâturages  couverts  d'une  herbe  très -haute  qui,  s'échauffant  moins 
que  la  surface  fauchée,  donnaient  lieu  à  une  évaporation  moins 
active.  »  En  Suisse,  le  phénomène  se  montre  sur  une  moins  grande 
échelle;  tandis  que  le  plus  beau  temps  règne  sur  le  Faulhorn^  les 
lacs  de  Suisse  sont  souvent  couverts  de  brouillards  d'une  densité 
fort  différente.  Le  même  météorologiste  a  observé  que  celui  qui 
cachait  les  lacs  de  Zug,  Zurich  et  Neuchâtel  était  fort  épais,  tandis 
que  les  lacs  de  Thun  et  de  Brienz  étaient  à  peine  couverts  d'une 
légère  vapeur.  Ce  phénomène  s'est  reproduit  trop  souvent  pour 
l'attribuer  au  hasard.  Le  lac  de  Zug  est  assez  profond,  et  ses  af- 
fluents ne  viennent  pas  directement  de  la  région  des  neiges  éter- 
nelles. Sa  température  doit  être  plus  élevée  que  celle  du  lac  de 
Brienz,  où  l'Aar  se  jette  immédiatement  après  avoir  quitté  les  gla- 
ciers de  la  Grimsel.  A  température  égale,  le  premier  so  couvre  plus 
facilement  de  brouillard  que  le  second. 

Mon  excellent  vieux  maître,  M.  Babinet,  a  observé  ce  même  fait 
d'un  nuage  immobile  au  sommet  du  Canigou,  le  plus  élevé  des  Pyré- 
nées orientales.  «  Un  vent  violent  poussait  l'air  de  France  vers  l'Es- 
pagne, dit  il  ;  nulle  part  de  nuages,  excepté  un  petit  filet  à  peine  épais 
de  quelques  mètres,  et  pas  beaucoup  plus  large,  qui,  malgré  la  vio- 
lence du  vent  qui  semblait  devoir  l'emporter,  restait  obstinément 
fixé  sur  le  point  où  je  l'observais.  Ce  filet  de  nuage  était  si  nettement 
terminé^  que  je  pouvais  y  mouiller  la  moitié  seulement  d'un  crayon 


LA    FORMATION    DES    NUAGES.  639 

que  je  tenais  à  la  main.  Le  secret  de  ce  curieux  phénomène,  c*est 
que  Tair  était  juste  assez  humide  pour  devenir  nuage  à  la  hau- 
teur en  question.  Plus  bas,  c'est-à-dire  avant  comme  après  avoir 
atteint  cette  hauteur,  il  reprenait -sa  transparence.  C'est  pourquoi, 
avant  et  après  ce  passage,  le  nuage  disparaissait.  Ce  n'était  point, 
en  réalité,  une  masse  d'air  fixe  qui  formait  le  nuage;  c'était  l'air, 
transparent  partout  ailleurs,  qui,  en  atteignant  ce  sommet,  per- 
dait momentanément  sa  tranparence  par  le  fi*oid  dû  à  la  dilata- 
tion, et  remplacé  par  un  nouvel  air  qui,  subissant  la  même  in- 
fluence, semblait  perpétuer  le  petit  filet  nuageux.  » 

Il  nous  reste  maintenant  à  nous  rendre  compte  de  la  cause  de 
la  suspension  des  nuages  dans  l'Atmosphère. 

Lorsqu'on  voit  un  nuage  se  résoudre  en  pluie  et  verser  des  mil- 
liers de  litres  d'eau,  on  s'étonne  qu'un  tel  poids  d'eau  puisse  se 
tenir  suspendu  dans  l'espace  aérien.  La  cause  de  sa  suspension 
réside  simplement  dans  son  extrême  divisibilité.  Nous  avons  vu 
que  les  vésicules  des  nuages  ne  mesurent  que  2  centièmes  de  mil- 
limètre de  diamètre.  Abandonnées  à  elles-mêmes,  ces  Vésicules 
tombent.  Le  calcul  montre  qu'elles  emploieraient  plus  d'une  demi- 
heure  pour  descendre  de  2  kilomètres  dans  TAtmosphère,  c'est-à- 
dire  que  leur  vitesse  de  chute  n'est  pas  de  1  mètre  par  seconde; 
elle  n'est  souvent  que  de  3  décimètres.  Mais  pendant  le  jour  l'air 
est  constamment  traversé  par  des  courants  chauds  ascendants^ 
qui  s'élèvent  avec  une  vitesse  de  plusieurs  mètres  par  seconde. 
Ainsi  les  nuages  sont  incapables  de  descendre  pendant  le  jour»  à 
moins  de  circonstances  exceptionnelles.  Il  n'est  pas  nécessaire  de 
supposer  que  leurs  vésicules  soient  remplies  d'air  dilaté  et  plus 
léger,  comme  autant  de  petits  aérostats.  Cependant,  comme  le 
disait  Fresnel,  la  chaleur  solaire  absorbée  par  le  nuage  doit  aider 
encore  à  sa  suspension.  Pendant  la  nuit,  les  nuages  se  rapprochent 
du  sol.  Mais  nous  avons  vu  que  les  conditions  de  visibilité  de  la 
vapeur  d'eau  dépendent  de  la  température  et  du  point  de  satura- 
tion. Il  en  résulte  que  les  nuages  se  dissolvent  par  leur  surface 
inférieure  à  mesure  qu'ils  descendent  dans  un  air  plus  chaud,  et 
assez  souvent  aussi  par  leur  surface  supérieure  lorsqu'ils  s'élèvent 
sous  l'action  du  soleil.  De  sorte  qu'en  définitive  ils  changent 
constamment  d'épaisseur,  de  forme,  de  substance  même. 

Les  nuages,  n'étant  qu'un  état  particulier  de  l'air,  nous  semblent 
immobiles,  lors  même  que  les  particules  qui  les  composent  des- 
cendent sans  cesse  dans  leur  sein  pour  disparaître  à  leur  surface 
inférieure^  au-dessous  de  laquelle  elles  se  dissolvent.  Us  reposent 


640  LES    NUAGES. 

d'ailleurs  sur  la  zone  de  vapeur  invisible  dont  nous  avons  parlé. 
La  marche  horizontale  des  courants  représente  un  effort  assez  con- 
sidérable pour  soutenir  les  nuages  à  la  même  hauteur^  lors  même 
que  toutes  les  particules  aqueuses   seraient  pleines. 

Habitantes  de  l'espace  aérien ,  métamorphoses  incessantes  et 
impérissables,  les  nuées  s'élèvent  vers  les  hauteurs  inaccessibles 
et  peuplent  l'azur  de  leurs  formes  sans  nombre.  «  Dominons  la 
Terre,  leur  faisait  dire  déjà  le  brillant  Aristophane,  dans  sa  comé- 
die des  Nuées  contre  Socrate,  montrons  pendant  quelques  minutes 
aux  regards  des  hommes  notre  face  qui  change  à  chaque  instant 
et  qui  cependant  durera  autant  que  l'Éternité  !  Élanoons-nous  fré- 
missantes du  sein  de  notre  père  Océan!  Gravissons  sans  perdre 
haleine  le  sommet  neigeux  des  montagnes!  Soutenons-nous  à  ces 
hauteurs  d'où  nous  ne  pouvons  plus  apercevoir  notre  image  réflé- 
chie sur  le  miroir  azuré  des  mers!  Si  nous  cessons  d'entendre  le 
son  grave  murmuré  par  les  flots,  nous  commençons  à  écouter  la 
sublime  harmonie  des  fleuves  divins.  Que  notre  rôle  est  merveil- 
leux !  N'est-ce  point  nous  qui  avons  reçu  de  Jupiter  la  mission  de 
faire  briller  aux  yeux  des  hommes  toutes  les  richesses  du  firma- 
ment? C'est  en  môme  temps  de  notre  sein  fécond  que  tombent  les 
pluies  qui  mettent  en  mouvement  le  cycle  de  la  vie  terrestre.  En- 
fin, est-ce  que  ce  n'est  point  nous  encore  qui  protégeons  toute  la 
nature  vivante  contre  la  plus  cruelle  des  destinées?  N'est-ce  pas 
notre  enveloppe  légère  qui  sépare  le  monde  vivant  du  froid  impi- 
toyable de  la  mort  éternelle?  » 

Après  avoir  observé  la  formation  des  nuages  et  leur  situation 
dans  les  airs,  considérons  leurs  formes  variées  et  caractéristiques. 

Les  formes  des  nuages  sont  diversifiées  à  l'infini,  depuis  le 
brouillard  épais  qui  baigne  la  surface  du  sol,  jusqu'aux  filaments 
lumineux  si  déliés  qui  planent  dans  les  hauteurs  de  l'Atmosphère. 
Cependant  la  nécessité  de  classification  scientifique  a  donné  l'idé^^ 
de  distinguer,  pour  mettre  quelque  clarté  dans  cette  étude  souvent 
nébuleuse,  des  formes  générales,  des  types  auxquels  on  peut  rap- 
porter la  majorité  des  formes  présentées.  C'est  le  météorologiste 
Howard  qui  le  premier  a  donné  des  noms  à  ces  types  principaux 
pour  les  reconnaître,  et  sa  classification  a  été  généralement  adop- 
tée quant  au  principe,  si  bien  que  ses  figures  sont  devenues  en 
quelque  sorte  classiques  et  couvrent  aujourd'hui  tous  les  traités 
(le  physique  ;  elle  nous  servira  seulement  de  base. 

Les  nuages  dont  la  forme  est  la  plus  fréquente  dans  nos  climats 


DIFFÉRENTES    ESPÈCES    DE    NUAGES.  641 

ont  leurs  contours  arrondis^  semblent  posés  les  uns  devant  les 
autres,  et  leurs  contours  boi*ds  définis  se  dessinent  en  courbes 
blanches  sur  lazur  du  ciel.  On  leur  a  donné  le  nom  de  cumulus. 
C  est  surtout  en  été  que  leur  forme  est  la  mieux  dessinée.  Les 
marins  les  appellent  balles  de  coton.  Ils  s'élèvent  et  grossissent 
le  matin,  atteignent  leur  plus  grande  hauteur  au  moment  de  la 
plus  forte  chaleur  et  redescendent  ensuite  pour  disparaître,  lors- 
qu'ils ne  sont  pas  nombreux.  Leur  épaisseur  varie  de  400  à 
50O  mètres,  leur  hauteur  varie  de  500  à  3000  mètres. 

Quelquefois  ces  demi-sphères  s*entassent  les  unes  sur  les  autres 
et  forment  ces  gros  nuages  accumulés  à  Thorizon  qui  ressemblent 
de  loin  à  des  montagnes  couvertes  de  neige.  Ce  sont  les  nuages  qui 
se  prêtent  le  plus  aux  jeux  de  T  imagination,  car  leur  légèreté  etlex- 
trême  variabilité  de  leurs  contours  leur  donnent  toutes  les  métamor- 
phoses. On  y  reconnaît  un  peu  ce  que  Ton  veut,  des  hommes,  des 
animaux,  des  dragons,  des  arbres,  des  montagnes.  Ils  fournissent 
des  comparaisons  aux  poètes,  et  Ossian  leur  a  emprunté  ses  plus 
belles  images.  Les  traditions  populaires  des  pays  de  montagnes  sont 
remplies  d'événements  étranges  où  ces  nuages  jouent  un  grand  rôle. 

Cette  forme  fréquente  correspond  ordinairement  au  vent  chaud 
du  sud-ouest  et  du  sud,  c'est-à-dire  au  courant  équatorial.  Lors- 
que ce  courant  humide  souffle  pendant  longtemps,  les  cumulus 
deviennent  plus  nombreux  et  plus  denses,  et  s'étendent  comme 
des  couches  qui  peuvent  couvrir  entièrement  le  ciel.  Cest  là  une 
seconde  forme  presque  aussi  fréquente  que  la  première  dans  nos 
climats  si  variables,  et  qui  caractérise  l'hiver  comme  la  première 
caractérise  l'été;  sa  différence  principale  avec  celle-ci  consiste 
dans  sa  densité,  de  sorte  que  la  condensation,  ou  la  pluie,  arrive 
pluç  vite  dans  cet  état  du  ciel  que  dans  le  premier.  On  distin- 
que  cette  forme  de  nuages  sous  le  nom  de  cumulo-stratus.  Les 
nuages  moutonnés,  le  ciel  pommelé  la  représentent  sous  des  as- 
pects bien  connus. 

Lorsque  les  nuages  ne  sont  plus  dessinés,  et  ne  forment  qu'une 
vaste  nappe  étendue  par  sillons  horizontaux  jusqu'à  Thorizon,  on 
donne  à  cet  aspect  le  nom  de  stratus. 

Lorsqu'un  nuage  va  se  résoudre  en  pluie,  il  acquiert  une  plus 
grande  densité,  devient  plus  sombre,  et,  à  moins  qu'il  ne  s'agisse 
d'une  grêle  ou  d'une  giboulée  partielle,  s'étend  sur  une  vaste 
étendue.  L*eau  qui  s'en  détache  tomberait  verticalement  si  lat- 
mosphère  était  calme  et  les  gouttes  d'eau  assez  lourdes;  mais 
deux  causes,  dont  l'une  au  moins  existe  toujours,  le  vent  et  la  lé- 

41 


64l9  les    nuages. 

gèreté  des  gouttes  de  pluie^  font  que  la  quantité  d  eau  qui  tombe 
du  nuage  forme  une  traînée  oblique,  généralement  précédée  par 
le  nuage  que  le  vent  pousse  avec  rapidité.  On  donne  le  nom  de 
nimbus  à  cette  situation  spéciale  du  nuage  qui  se  résout  en  pluie. 

Tous  ces  nuages  sont  formés  de  vésicules  aqueuses  plus  ou 
moins  grosses  et  plus  ou  moins  serrées.  Mais  les  nuages  ne  rési- 
dent pas  seulement  dans  les  couches  aériennes  dont  la  tempéra- 
ture est  supérieure  à  zéro;  ils  flottent  également  dans  les  régions 
dont  la  température  est  glaciale.  Dans  cette  situation,  Teau  \ési* 
culaire  se  congèle  en  filaments  minuscules  de  glace,  et  les  nuages 
qui  en  sont  formés  sont  des  nuages  de  glace  ou  de  neige,  qui  déjà 
nous  ont  servi  à  expliquer  les  phénomènes  optiques  tels  que  les 
halos  y  parhélies,  etc.  Ces  nuages  de  glace  sont  ceux  qui  atteignent 
les  régions  les  plus  élevées.  Quelle  que  soit  la  hauteur  à  laquelle  je 
sois  monté  en  ballon,  ils  dominent  toujours  à  une  telle  élévation 
qu'il  ne  semble  pas  qu*on  s*en  approche,  tandis  qu'une  ascension 
même  fort  modeste  fait  vite  traverser  les  cumulus  et  les  formes 
diverses  dont  nous  venons  de  parler.  A  10000  mètres  de  hauteur 
au-dessus  de  l'Angleterre,  M.  Glaisher  les  a  encore  vus  dominant, 
toujours  plus  haut,  excelsior  ! 

Ils  se  composent  de  filaments  déliés  dont  Tensemble  ressemble 
tantôt  à  des  traînées  blanches  faites  par  un  balai,  tantôt  à  des 
barbes  de  plume,  tantôt  à  des  cheveux  ou  à  un  réseau  léger  et 
inégal.  Leur  hauteur  moyenne  est  de  6000  à  .  7000  mètres.  Par 
leur  constitution  même,  ils  demeurent  dans  les  régions  éthérées 
des  neiges  éternelles.  Mais,  comme  nous  Tavons  vu,  «p.  321)  la 
zone  de  zéro  varie  de  hauteur  suivant  les  climats  et  les  saisons; 
il  en  résulte  que  ces  nuages  peuvent  se  présenter  eux  •  mêmes 
dans  les  régions  inférieures  de  TAtmosphère  aux  latitudes  gla- 
ciales des  régions  polaires,  et  même  en  nos  latitudes  pendant 
certains  froids  d'hiver. 

Ces  nuages  sont  désignés  sous  le  nom  de  cirrus.  Un  peu  d  ha- 
bitude les  fait  reconnaître  assez  vite,  et  ce  qui  frappe  le  plus  en 
eux,  c'est  qu'ils  sont  presque  toujours  orientés  en  longues  traî- 
nées minces,  droites  et  blanches,  correspondant  aux  courants  su- 
périeurs qui  les  dirigent,  les  sculptent  ou  les  fondent. 

Parfois  leur  blancheur  se  ternit,  leurs  stries  s'entre  croisent,  et 
ils  deviennent  plus  denses  parce  que  l'air  supérieur  devient  plus 
humide.  Dans  ce  cas,  ils  prennent  l'apparence  du  coton  cardé,  et 
ordinairement  cette  modification  annonce  la  pluie.  En  cet  état  de 
plus  grande  densité,  ils  reçoivent  la  désignation  de  cirro-siraius. 


DIFFERENTES    ESPÈCES    DE    NUAGES.  643 

Parfois  aussi  ils  se  transforment  en  légers  nuages  transparents 
de  vapeur  vésiculaire,  si  transparents  qu*on  peut  distinguer  à  tra- 
vers les  étoiles  et  les  taches  de  la  lune.  Ce  sont  ces  nuages  qui 
donnent  naissance  aux  couronnes.  Lorsqu'ils  sont  bien  éclairés, 
ils  paraissent  arrondis  et  moutonnés.  Quand  le  ciel  en  est  couvert^ 
on  dit  qu  il  est  pommelé.  Leur  hauteur  moyenne  est  de  3000  à 
4000  mètres.  On  les  distingue  sous  le  nom  de  cirro-cumulus.  — 
Les  cumulus  et  les  cirro-cumulus  sont  ceux  qui  donnent  les  plus 
belles  nuances  aux  couchers  du  soleil^  en  réfractant  et  colorant 
ses  rayons  par  leur  transparence  et  leur  réflexion  lointaine  (voy. 
notre  pi.  2  et  la  p.  158).  Les  beaux  couchers  de  soleil  que  Ton  ad- 
mire à  Paris  sont  dus  en  partie  à  C3  que  ces  nuages^  situés  au- 
dessus  du  HiiYre  pour  Thorizon  de  Paris  ^  nous  renvoient  une 
douce  image  des  effets  lumineux  produits  sur  la  mer. 

Telles  sont  les  principales  formes  affectées  par  les  nuages  et  qui 
sont  dues  à  la  différence  de  leur  constitution^  de  leur  élévation  et 
des  conditions  de  laffinité  moléculaire  qui  les  définit.  En  somme, 
ces  variétés  ne  constituent  que  deux  grandes  catégories  :  les  cu- 
mulus formés  de  vésicules  liquides,  et  les  cirrus  formés  de  parti- 
cules glacées. 

M.  A.  Poey  réunit  toutes  les  formes  de  nuages  dans  la  «  clas- 
sification scientifique  et  vulgaire  »  suivante  : 

'^"'*'-   1  i wîro!c.r^^^^^  I   «-«-  ^«  -'oe.  Hauteur  :  400«  ù  8000  mèlres. 

^  ^'P*' 7pS'/irrumi5ïî'L'S«e  W^^       I  ^"^R"    ^'    ?'"'«'   vésiculaires   ou    de    vapeur 

Parmi  les  nuages  formés  de  vésicules  liquides ,  nous  devons 
maintenant  porter  notre  attention  sur  des  formes  particulières,  ca- 
ractéristiques, correspondant  à  la  production  des  météores  aqueux 
qu'elles  amènent  ou  qu'elles  annoncent. 

Mon  excellent  collègue  J.  Silberman,  préparateur  au  Collège  de 
France,  et  vice-président  de  la  Société  météorologique,  s'est  labo- 
rieusement intéressé  depuis  plus  de  trente  ans  à  étudier  et  dessi- 
ner ces  formes  typiques  particulières.  Parmi  les  espèces  très-nom- 
breuses qu'il  a  stéréotypées  et  réunies  en  une  sorte  de  musée 
météorologique,  nous  remarquerons  les  principales. 

Chacun  se  souvient  de  la  forme  des  nuages  qui  donnent  les  lon- 
gues pluies.  Le  ciel  est  entièrement  couvert  d'une  immense  nappe 
grise,  et  la  pluie  longue  et  perpétuelle  tombe  de  couches  horizoa* 


6«4  LES    NUAGES. 

taies  légèrement  ondulées,  qui  se  dislingueDl  à  peine  du  fond  som- 
bre général.  Les  jours  et  les  nuits  se  succèdent,  et  le  ciel  reste 
couvert  de  ce  couvercle  opaque  dont  1  épaisseur  atteint  parfois  plu- 
sieurs milliers  de  mètres,  occupés  par  plusieurs  couches  successi- 
ves duns  lesquelles  la  lumière  du  soleil  d'automne  est  absorbéeet 
presque  éteinte.  Ce  sont  là  des  nuages  de  pluie  continentale,  qui 
s'étendent  sur  de  vastes  contrées  et  ne  laissent  pas  distinguer  leurs 
contours. 

Les  nuages  de  pluie  partielle  les  rappellent  par  leur  extension 
eu  couches  horizontales;  mais  ici  la  forme,  moins  étendue,  est 
plus  déGnie,  elle  ressort  sur  le  fond  du  ciel,  non  plus  obscurci 
par  l'immensité  des  nappes  superposées,  mais  partiellement  cou- 
vert de  cumulus  qui  tapissent  l'azur  sous  une  densité  variable.  La 
pluie  s'échappe  des  flancs  du  nuage  pour  arroser  les  villes  et  les 
campagnes;  elle  se  dessine  sur  le  fond  pÂle  du  ciel  en  stries  grises 
obliques,  dont  l'ensemble  se  module  au  gré  du  vent.  Le  nuage  ne 
se  résout  pas  toujours  entièrement.  Certaines  régions  semblent, 
après  avoir  donné  leur  trop-plein,  se  tarir  et  se  replier  en  quelque 
sorte  dans  le  sein  du  nuage,  comme  ramenées  par  l'affînité  mole- 
culaire  qui  donne  aux  nuées  leurs  changeants  contours. 

Bien  différent  est  le  nuage  de  gibou'ce.  Il  ne  s^étend  plus  en  vaste 
nappe  horizontale,  mais  forme  un  ensemble  déQni,  isolé  souvent 
dans  l'air  bleu  Le  soleil  arrive  jusqu'à  lui  et  t'ait  ressortir  sa  blanche 
EiUrfacesurlefund  du  ciel.  De  ses  flancs  ouverts  tombe  la  pluie  froide, 
le  grésil,  la  giboulée  de  mars  que  le  vent  disperse  et  fouette  au 
tisage.  Le  dessin  que  nous  reproduisons  a  été  pris  séance  tenante 
lie  la  terrasse  du  Collège  de  France,  au  sud,  la  giboulée  striant  le 
ciel  obliquement  derrière  Saint-Étienne  du  Mont  et  la  tour  de  Clo- 
vis.  Le  précédent  représente  au  contraii-e  le  nord,  et  la  pluie  tom- 
bant au  nord-ouest  sur  les  Ternes. 

Les  nuages  qui  donnent  la  grêle  présentent  l'aspecl  d'une  sin- 
gulière adhérence  de  molécules,  comme  si  l'attraction  tendait  à 
les  réunir  en  des  masses  condensées  de  forme  globulaire,  cl  leur 
aspect  fait  involontairement  songer  à  celui  d'un  chou-fleur.  Ils 
sont  d'un  gris  cendré  caractéristique  et  répandent  au-dessous 
d'eux  une  obscurité  profonde.  Cette  adhérence  particulière  a  été 
semblablement  constatée  sur  les  nuages  d'orage.  Le  plan  inférieur 
de  cette  espèce  de  nuées  est  horizontal,  et  de  cette  sorte  de  table 
s'élèvent  des  panaches,  des  fuseaux,  qui  rappellent  l'idée  de  bou- 
les de  laine  plus  ou  moins  énormes,  plus  ou  moins  étirées,  atta- 
chées à  un  même  système.  Ce  sont  là   d'ailleurs  des  types,  par 


^ 


CHAPITRE    III. 


LA    PLUIE. 

CONDITIONS  GÉNÉRALES  DE   LA   FORMATION    DE    LA   PLUIE.   SA  DISTRIBUTION 
SUR  LE  GLOBE.  —  LA   PLUIE  EN   EUROPE  ET  EN   FRANCE. 


Maintenant  que  nous  connaissons  la  distribution  de  l*humidité 
dans  Tair  atmosphérique^  le  mode  de  formation  et  de  suspension 
des  nuages  dans  l'espace^  leur  partage  en  deux  espèces  principales 
bien  distinctes^  et  Taction  de  la  température  sur  la  vapeur  d'eau^ 
nous  pouvons  nous  rendre  facilement  compte  de  la  formation  de 
la  pluie. 

La  pluie  est  la  précipitation  de  la  vapeur  aqueuse  qui  constitue 
les  nuages.  Pour  que  cette  vapeur  se  précipite ,  c*est-à-dire  forme 
des  gouttes  pleines  qui,  par  leur  poids,  tombent  à  travers  l'atmo- 
sphère et  produisent  la  pluie,  il  faut  que  l'état  moléculaire  du  nuage 
soit  modifié  par  une  cause  extérieure.  Cette  modification  est  pro- 
duite par  rinfluence  des  nuages  supérieurs,  des  nuages  de  glace. 
11  y  a  des  situations  telles,  que  la  moindre  circonstance  les  trouble 
profondément  et  les  détruit.  Tel  est  le  cas  des  cumulus  saturés;  le 
moindre  refroidissement  les  condense  et  précipite  en  pluie  une 
partie  plus  ou  moins  grande  de  la  vapeur  vésiculaire  qui  les  com- 
pose. 

La  condition  ordinaire  de  la  production  de  la  pluie  consiste 
donc  dans  lexistence  de  deux  couches  de  nuages  superposées,  et 
c'est  celle  du  haut  qui  détermine  la  précipitation  de  celle  du  bas. 
C'est  là  une  observation  que  tout  le  monde  peut  vérifier  facilement 
quand  on  en  est  prévenu;  depuis  plusieurs  années  je  me  suis  at- 


K 


tacbé  à  examiner  l'état  du  ciel  au  moment  de  la  pluie,  sans  jamais 
avoir  pu  une  seule  fois  trouver  cette  condition  en  dé&ut. 

Monck  MasoD,  dans  ses  excuraions  aéronautiques,  a  remarqué 
quelorsqu'uDcielcomplétementcouvert  de  nuages  donne  de  la  pluie, 
il  y  a  toujours  une  rangée  semblable  de  nuages  située  an-dessus,  à 
une  certaine  hauteur,  et  qu'au  contraire,  quand  il  ne  pleut  pas, 
quoique  le  ciel  présente  inférieurement  la  mfime  apparence,  l'es- 
pace situé  immédiatement  au-dessus  ofTre  pour  caractère  domi- 
nant une  grande  étendue  de  ciel  clair  et  jouissant  d'un  soleil  qui 
n'est  masqué  par  aucun  nuage. 

Déjà  Saussure  avait  observé  le  même  fait  dans  ses  voyages  dans 
les  Alpes.  Hatton  avait  remarqué  que  quand  deux  masses  d'air 
saturées  ou  presque  saturées,  mais  d'inégales  températures,  se  ren- 
contrent, il  y  a  précipitation  de  la  vapeur  aqueuse.  Pellier  observa 
sous  un  autre  point  de  vue,  qu'un  orage  est  toujours  composé  de 
deux  rangs  de  nuages  d'électricité  contraire.  Le  commandant  Ro- 
zct  conclut  d'une  longue  série  d'observations,  que  les  orages  et  la 
pluie  résultent  l'un  et  l'autre  de  la  rencontre  des  cirrus  avec  les 
cumulus,  de  la  vapeur  glacée  avec  la  vapeur  vésiculaire.  Kaemtz 
et  Martins  adoptent  la  même  théorie.  M.  Renou  ajoute  de  plus  que 
l'eau  peut  descendre  sans  se  glacer  jusqu'à  15,  20,  25  degrés  au- 
dessous  de  zéro,  dans  l'état  d'extrême  divisibilité  qui  constitue  les 
brouillards  et  les  nuages,  et  que  la  pluie  et  la  grêle  sont  dnes  au 
mélange  des  cirrus  glacés  avec  les  cumulus  encore  liquides,  sous 
l'influence  variable  de  la  température'. 

Le  transport  des  masses  nuageuses  joue  donc  lui-même  un  rdle 
fondamental  dans  la  dissolution  de  ces  masses,  l'abondance  et  la 
distribution  des  pluies.  Nous  l'avons  déjà  remarqué  en  étudiant  la 

1.  Tel  est  le  mode  général  de  formation  de  la  pluie.  Cependantelle  tombe  parfois 
par  un  eitl  «rein.  En  voici  plusieurs  exemples  : 

Le  9  aoùl  1837,  à  neuf  heures  du  soir,  Wartmann  de  Genève  constata  que  peo- 
dant  deux  minutes  une  pluie  formée  de  larges  gouttes  d'eau  tîËde  toraba  d'un  ciel 
pur  où  brillaient  les  étoiles.  Les  nombreux  promeneurs  qui  se  trouvaient  sur  le 
poDt  des  Berguea  n'eurent  que  le  temps  de  se  sauver  dans  toutes  les  directions, 
fort  surpris  de  celte  averse  bixarre.  Le  tour  de  l'horizon  était  occupé  par  de  gros 
nuages  noirs  non  continus. 

Le  31  mai  1838,  à  sept  heures  du  soir,  le  même  observateur  constata  encore, 
&  Genève  également,  une  pluie  analogue  et  qui  dura  six  minutes.  Lea  goaUes, 
tiédes,  d'abord  grosses  et  serrées,  devinrent  ensuite  trèa-Qoes. 

Le  U  mai  1844,  à  dix  heures  du  matin  et  à  trois  heures  de  l'aprËs- midi,  le  même 
fait  fut  encore  constaté  par  le  même  observateur,  l'air  étant  parfaitement  calme. 

La  mfme  année,  à  Paris,  le  21  et  le  23  avril,  vers  deux  heures  et  demie  du  Mtr, 
un  capitaine  du  génie,  de  Noirronlaine,  étant  sur  les  glacis,  loin  de  toute  habita- 
tion, reçut  sur  te  visage  et  sur  les  mains  des  goultes  d'eau  très-fines  lancées 
avec  force.  Des  soldats  s'en  aperçurent  également.  Les  gouttes  n'étaient  ni  asiFi 


\ 


FORMATION    DE    LA    PLUIE.  C49 

correspondance  des  différentes  directions  du  vent  avec  la  quantité 
de  pluie  tombée.  Le  vent  du  S.  0.^  qui  domine  dans  nos  contrées^ 
est  aussi  le  plus  pluvieux^  parce  qu*il  entraîne  avec  lui  les  cou- 
ches nuageuses  formées  sur  l'Océan^  ces  couches  d*humidité  pou- 
vant d'ailleurs  être  même  invisibles. 

Ainsi^  nous  pouvons  nous  représenter  Fimmense  évaporation 
qui  s'accomplit  journellement  à  la  surface  de  TOcéan^  et  voir  clai- 
rement en  eue  Torigine  des  nuages  et  des  pluies.  Les  vents  alizés^ 
qui  soufflent  à  la  surface  de  la  mer  sous  les  tropiques^  emportent 
cette  vapeur  d'eau  jusqu'aux  calmes  équatoriaux^  où  ils  s*élèvent^ 
atteignent  les  froides  hauteurs  et  s*en  retournent  vers  les  contrées 
tempérées^  chargés  d'humidité.  En  s'élevant  à  travers  l'atmosphère 
des  régions  équatoriales  ^  ils  laissent  se  condenser  une  partie  de 
leur  vapeur,  et  comme  ce  fait  arrive  tous  les  jours,  il  y  a  là  une 
zone  constante  de  nuages  et  de  pluies.  C'est  l'anneau  de  nuages 
{cloud^ring)  des  marins  anglais,  ou  le  pot  au  noir  des  marins  fran- 
çais.  Le  même  (ait  se  produit  dans  la  planète  Jupiter,  dont  on  dis- 
tingue si  bien  les  bandes  équatoriales  d'ici ,  malgré  les  200  mil- 
lions de  lieues  qui  nous  en  séparent. 

Les  nuages  océaniques  venus  du  S.  et  du  S.  G.  sèment  leur  eau 
suivant  leur  marche,  selon  leur  hauteur,  leur  température,  les 
couches  de  nuages  plus  ou  moins  épaisses  et  plus  ou  moins  froi- 
des qui  les  surplombent,  selon  les  vents  accidentels  qui  viennent 
les  influencer,  et  selon  le  relief  du  sol  qui  modifie  leur  cours.  Tou- 
tes choses  égales  d'ailleurs,  la  proportion  des  pluies  décroît  de 
Téquateur  aux  pôles,  puisque  j  d'une  part,  l'évaporation  se  fait 
presque  tout  entière  sur  les  chaudes  latitudes,  et  que,  d'autre  part, 
la  quantité  de  vapeur  que  l'air  peut  dissoudre  augmente  rapide- 
grosses  ni  assez  abondantes  pour  pouvoir  être  remarquées  sur  le  sol.  Il  nV  vivait 
pas  dans  le  ciel  la  moindre  trace  de  nuages  ni  de  vapeurs.  Le  vent  soufflait  avec 
ibrce  du  nord-nord-est. 

M.  Babinet  a  fait  une  observation  analogue  le  2  mai  de  la  même  année,  vers 
neuf  heures  du  soir,  à  Paris.  Le  ciel  était  Irès-pur,  d^une  teinte  de  bleu  foncé,  Pair 
calme,  Thorizon  dépourvu  de  vapeurs.  La  pluie  fine,  qui  dura  dix  minutes,  n^était 
pas  assez  abondante  pour  laisser  des  traces  sur  le  sol. 

Le  25  août  1865,  M.  Ragona,  directeur  de  TObservatoire  de  Modène,  constata  une 
pluie  analogue  qui  dura  un  quart  d^heure,  entre  huit  heures  et  demie  et  neuf  heures 
du  soir. 

Humboldt  cite  plusieurs  exemples  du  même  genre.  Kaemtz  assure  que,  d'après  ses 
propres  observations  le  fait  n'est  pas  très-rare,  et  arrive  deux  ou  trois  fois  par  an. 

Cette  pluie  qui  tombe  d*un  ciel  serein  est  due,  ou  bien  à  des  vapeurs  qui  secon* 
densent  en  eau  sans  passer  par  Tétat  intermédiaire  de  vapeurs  vésiculaires,  ou 
bien  à  un  transport  de  pluie  par  un  vent  puissant  qui  Ta  prise  à  plusieurs  lieues 
de  distance.  Dalton  observa  un  jour  un  transport  d'eau  salée  en  Angleterre  jusqu'à 
plus  de  vingt  lieues  de  la  mer. 


650 


LA    PLUIE. 


ment  avec  le  degré  thermométrique.  Ainsi^  par  exemple^  il  tombe 
plus  de  2  mètres  de  hauteur  de  pluie  par  an  à  la  Guyane^  à  Pana* 
ma^  tandis  quHl  n'en  tomhe  pas  20  centimètres  à  ArkhangeL 


Xetceff 

J..J. 

2.. 
.5c 
S.  . 
.5o 


Stats^Unis 


ZSae  Tropicale    Pente  Sad  des  Alpes  I^tteîitrddmlfpes    Sud^  h 

'  Seandûune 


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L.)^,:>L..,:^;....:LàJ^:.^^ 


Dessiné  nar  J.KaiscM. 

Fi  g.  189.  —  Diminution  des  pluies^  des  tropiques  aux  pâles. 


Une  seconde  loi  a  été  remarquée  dans  la  proportion  des  pluies  : 
c*est  leur  diminution  suivant  la  distance  à  la  mer^  mesurée  sur  la 
direction  des  vents  dominants.  Il  est  facile  de  comprendre  que  les 
nuages  ne  pouvant  plus  se  reformer  dans  Tintérieur  des  continents, 
deviennent  d'autant  plus  rares  et  donnent  d*autant  moins  de  pluie 
qu'on  est  plus  éloigné  des  côtes  de  TOcéan.  L*évaporation  produite 
sur  les  fleuves^  les  lacs  y  les  marais  y  les  plaines  humides  ^  donne 
bien  naissance  à  des  nuages^  mais  ce  n*est  là  qu'une  source  insi- 
gnifiante de  pluie  comparée  à  celle  de  TOcéan.  Ainsi  ^  il  tombe 
1",24  de  pluie  à  Bayonne,  i",20  à  Gibraltar,  1",30  à  Nantes  ;  seu- 
lement 42  centimètres  à  Francfort,  45  à  Pétersbourg,  45  à  Vienne. 
En  Sibérie ,  il  n*en  tombe  plus  que  20  centimètres,  et  moins  en- 
core en  s'avançant  à  Test.  —  Nous  voyons  à  Alger  une  moyenne 
de  200  millimètres  d'eau,  et  une  moyenne  de  100  millimètres  à 


Cratide  BzTtàAie   HoîUnde     France 

s.  .  I 

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Nord  de  l'AUemigim  Russie 


Fig.  190.  —  Diminution  des  pluies,  selon  l'éloignement  de  TOcéan. 


Oran  et  à  Mostaganem.  Pour  peu  qu'on  descende  vers  le  sud,  la 
quantité  de  pluie  diminue  rapidement ,  et  Biskra,  sur  les  confins 
du  désert,  ne  reçoit  plus  que  5  millimètres  d'eau,  quantité  tout 
à  fait  insignifiante. 

Une  troisième  loi  s'est  fait  également  reconnaître  par  la  compa- 
raison d'un  très-grand  nombre  d'observations.  Le  relief  du  sol  ap- 
porte une  variation  dans  les  deux  éléments  de  distribution  que 
nous  venons  de  considérer.  Si  une  masse  d'air  saturée  d'humidité, 
une  couche  de  nuages,  rencontre  une  chaîne  de  montagnes^  cette 


DISTRIBUTION    DE    LA    PLUIE.  651 

proéminence  du  sol  l'arrêtera  en  partie.  Mais  les  nuisiges  ne  s'arrê- 
teront pas  longtemps.  Les  courants  d'air  qui  s'élèvent  sur  les  pen- 
tes des  montagnes  les  élèveront  en  même  temps;  ils  se  refroidiront 
en  raison  de  1  degré  pour  120,  150,  200  mètres,  suivant  la  saison 
et  la  température,  subiront  une  condensation  progressive,  de  telle 
sorte  que  lorsqu'ils  arriveront  à  la  crête  de  la  chaîne  de  monta- 
gnes, ils  pourront  passer  par-dessus,  une  bonne  partie  de  leur  eau 
sera  tombée  et  finira  de  tomber  sur  cette  crête.  Le  ralentissement 
de  l'air  les  dépouille  aussi  de  leur  eau,  un  peu  comme  le  ralentis- 
sement d'un  cours  d'eau  favorise  la  chute  des  dépôts  qu'il  tient  en 
suspension.  Il  tombe  donc  plus  d'eau  sur  un  pays  hérissé  de  mon- 
tagnes qu'il  n'en  tomberait  si  celles-ci  n'existaient  pas  et  si  les 
nuées  nageaient  sans  obstacle  au-dessus  de  plaines  immenses;  il 
tombe  plus  d'eau ,  également,  sur  le  versant  tourné  du  côté  du 
vent  marin  que  sur  le  versant  opposé.  Ainsi,  les  nuages  qui,  en 
passant  au-dessus  de  Lisbonne,  n'y  laissent  tomber  que  70  centi- 

Altitades    '^«f    en  Afctrej 

:  s  b" 

o. 

Pcssinèjmr  J.  tiimctu 

Fig.  191.  —  Accroissement  des  pluies^  selon  le  relief  du  sol. 

mètres  d'eau  par  an,  sont  bientôt  arrêtée  par  les  montagnes  aux 
froids  sommets  de  Portugal  et  d'Espagne,  et  versent  3  mètres  d'eau 
à  Coïmbre.  —  Les  nuages  qui  passent  au  zénith  de  Paris  y  versent 
par  an  50  centimètres  de  hauteur  d'eau;  à  mesure  que  l'altitude 
augmente,  on  voit  la  quantité  de  pluie  augmenter;  ainsi,  sans  sor- 
tir du  bassin  de  la  Seine,  nous  voyons  1  mètre  d'eau  pluviale  sur 
le  plateau  de  Langres,  et  1"',80  à  la  station  supérieure  du  Morvan, 
aux  Settons  (Nièvre).  A  Genève,  au  pied  des  Alpes,  la  quantité  an- 
nuelle de  pluie  est  de  825  millimètres,  et  au  col  du  grand  Saint- 
Bernard  elle  est  de  2  mètres. 

Il  y  a  des  régions  où  ces  conditions  sont  si  bien  réunies,  que  les 
pluies  s'y  arrêtent  comme  attirées  d'une  manière  permanente.  Ainsi 
la  haute  chaîne  de  l'Himalaya  arrête  les  nuages  venus  de  l'immense 
évaporation  de  l'océan  Indien.  A  Cherra- Poejen,  situé  sur  les  monts 
Garrows,  à  1360  mètres  d'altitude,  au  sud  de  la  vallée  deBrahma- 
poutrah,  la  quantité  d'eau  versée  par  les  nuages  est  de  14'",80!  Ces 
régions  montagneuses  et  voisines  du  tropique  sont  probablement 


«2  LA    PLUIE. 

celles  du  maximum  de  pluie  sur  la  terre;  ce  sont  là  aussi  les  grands 
réservoirs  des  fleuves  asiatiques.  Dans  ces  mêmes  pentes  inférieu- 
res de  l'Himalaya,  sur  le  versant  occidental  des  Gbàtes^  on  a 
constaté  7°,67  de  hauteur  moyenne  de  pluie,  d'après  une  période 
de  quatorze  années.  On  a  vu,  dans  ces  montagnes,  une  averse  de 
quatre  heures  seulement  recouvrir  le  sol  d'une  couche  liquide  éva- 
luée à  7G  centimèlrea,  plus  que  Paris  n'en  reçoit  pendant  toute  une 
année.  Nulle  part,  sans  doute,  dans  les  réglons  de  la  zone  torride, 
la  précipitation  des  pluies  n'est  favorisée  d'une  manière  aussi  re- 
marquable. Les  Antilles  n'ont  pas  assez  de  laideur  pour  empêcher 
les  venta  et  les  nuages  d'obliquer  à  droite  et  à  gauche,  mais  cer- 
taines régions  reçoivent  néanmoins  10  mètres  d'eau  parao.  Dans 
les  Indes,  l'entonnoir  du  golfe  d'Uraba  en  reçoit  plus  encore.  On 
voit  au  golfe  du  Mexique  les  pluies  d'été^  presque  uniques,  don- 
ner plus  de  U  mètres  d'eau  à  la  Vera-Cruz.  En  nous  éloignant  des 


CWr>F«geeKilul3UedinrV<xa&iu        B«r£e&        Nantci  Pari* 

Fig.  191T—  Hauteurs  àta  pluies  comparéei. 

régions  tropicales^  nous  ne  trouvons  plus  de  curieux  maximums 
de  pluie,  si  ce  n'est  sur  les  chaînes  de  montagnes  qui,  placées  en 
travers  du  courant  général,  l'obligent  à  se  redresser  et  l'arrêtent; 
tel  est,  par  exemple,  l'effet  produit  par  les  Alpes  Scandinaves,  qui 
séparent  la  Suède  et  la  Norv^e.  Le  versant  occidental  de  cette 
chaîne  reçoit  beaucoup  plus  d'eau  que  son  versant  oriental;  à  Ber- 
gen, il  en  tombe  annuellement  2",65,  c'est-à-dire  plus  qu'en  au- 
cune autre  ville  de  l'Europe.  Enfin,  plusieurs  points  sont  encore 
spécialement  favorisés  par  leur  position  maritime  ouverte  au  cou- 
rant du  S.  0-,  comme  Nantes,  par  exemple,  qui  reçoit  l",'29  d'eau 
pluviale  par  année  moyenne. 

En  réunissant  et  comparant  les  observations  faites  sur  un  très- 
grand  nombre  de  points  disséminés  à  la  surface  du  globe,  on  a 
pu  constater  les  trois  influences  que  nous  avons  passées  en  revue, 
marquer  sur  le  planisphère  les  hauteurs  d'eau  observées,  et  tracer 


Où 

O 
O 


OC 
CO 


a. 

UJ 

O 


O  p  M  Pm  J^ 


A. 


DISTRIBUTION    DE    LA    PLUIE.  653 

la  carte  des  pluies  sur  le  globe  entier.  On  voit  par  cette  carte  que 
la  plus  intense  précipitation  de  vapeur  aqueuse  se  produit  au  nord 
de  Téquateur  dans  TÂtlantique^  de  chaque  côté  de  cette  même 
ligne  dans  le  Pacifique^  et  à  l'est  de  TAmérique.  Dans  ces  mêmes 
régions^  le  maximum,  la  hauteur  de  pluie  supérieure  à  2  mètres, 
ce  manifeste,  en  Asie  dans  les  lies  de  Bornéo^  Sumatra,  Java,  le 
long  des  montagnes  du  Cambodge,  de  THimalaya,  des  Ghâtes  de 
la  côte  occidentale  du  triangle  indien;  — en  Afrique,  le  long  des 
plateaux  de  la  côte  orientale;  —  dans  T Atlantique,  entre  la  Guinée 
et  la  Guyane;  dans  l'Amérique  du  Sud,  sur  les  Andes  du  Chili,  au 
cap  Horn,  et  au  sommet,  au-dessus  du  Pérou,  qui  par  contraste 
est  une  contrée  sans  pluie.  Enfin,  la  chaîne  de  montagnes  qui 
borde  TAmérique  du  Nord  à  Test  par  50  et  60  degrés  de  longi- 
tude, montre  également  un  maximum  de  plus  de  2  mètres  de  pluie 
annuelle. 

Les  régions  sans  pluie  se  déroulent  le  long  du  Sahara,  de 
rÉgypte,  de  TArabie  et  de  la  Perse,  pour  s'étendre  jusqu'à  la 
Mongolie  et  même  la  Sibérie,  à  part  la  région  de  l'Asie  centrale, 
sur  laquelle  les  moussons  et  les  pluies  d'hiver  versent  un  peu  de 
pluie. 

Si  nous  considérons  l'Europe  en  particulier,  nous  remarquons 
des  pluies  relativement  abondantes,  de  1  à  2  mètres,  dans  les 
zones  marines  du  Portugal,  de  Bretagne,  d'Irlande  et  de  Suède. 
La  proportion  des  pluies  diminue  graduellement  de  l'ouest  à  l'est, 
avec  des  zones  de  condensation  produites  par  les  reliefs  du  sol. 
Il  y  a  en  certains  points  des  régions  où  les  pluies  sont  fort  rares, 
comme  en  Grèce^  par  exemple;  le  climat  de  TAttique  est  sec  et  le 
ciel  y  est  généralement  clair;  l'air  a  toujours  passé  pour  le  plus  pur 
de  la  Grèce,  et  il  Test  encore  aujourd'hui;  un  papier  a  pu  être  ex- 
posé à  l'air  toute  la  nuit  par  ^I.  Lusieri,  dont  la  maison  était  sur 
remplacement  de  l'ancien  Prytanée,  et  l'on  pouvait  tout  aussi  bien 
écrire  dessus  le  lendemain  matin.  On  attribue  même  à  cette  grande 
sécheresse    de    l'air    l'étonnante    conservation    des    monuments 

athéniens. 

L'hémisphère  boréal  reroit  une  proportion  de  pluie  plus  consi- 
dérable que  l'hémisphère  austral,  un  quart  en  plus  environ.  Ce 
surcroît  de  pluie  est  dû  surtout  à  la  zone  équatoriale  boréale  des 
pluies  et  aux  moussons.  Cependant  notre  hémisphère  possède  beau- 
coup plus  de  terre  ferme  que  l'autre,  et  l'évaporation  s'opère  sur 
une  échelle  beaucoup  plus  grande  dans  l'hémisphère  austral, 
presque  entièrement  occupé  par  l'océan.  Ainsi  nos  nuages^  nos 


654  LA    PLUIE. 

pluies^  nos  rivières  et  nos  fleuves  sont  en  grande  partie  alimentés 
par  l*oeéaa  de  l'hémisphère  de  nos  antipodes. 

La  distribution  des  pluies  ayant  pour  double  cause  les  varia- 
tions de  température  et  les  vents  régnants^  on  conçoit  que  saivant 
les  contrées  elle  soit  plus  ou  moins  abondante  selon  les  saisons. 
G*est  ce  que  l'observation  a  constaté. 

Les  pays  qui  ont  ce  qu'on  appelle  une  saison  de  pluies  sont 
les  contrées  situées  entre  les  tropiques,  et  où  le  soleil,  deux  fois 
Tan,  passe  perpendiculairement  sur  la  tète  des  habitants,  occa- 
sionnant en  ces  jours  un  excès  de  chaleur,  qui,  naturellement^ 
doit  se  traduire  par  une  raréfaction  énei^ique  des  couches  qui 
reposent  sur  le  sol,  par  l'élévation  de  ces  couches  devenues 
trop  légères  pour  porter  les  couches  supérieures,  et  enfin  par  le 
refroidissement  et  la  pluie  qui  suivent  toujours  ces  effets  produits 
par  une  cause  quelconque.  Il  est  impossible  de  se  faire  une  idée 
de  la  masse  d'eau  que  versent  les  pluies  de  saisons  dans  les  bas- 
sins de  TAmazone  et  de  TOrénoque.  Après  les  débordements  de 
ces  fleuves  et  de  leurs  affluents,  à  plusieurs  dizaines  de  mètres 
de  hauteur,  toute  une  contrée  vaste  comme  l'Europe  devient,  à 
la  lettre,  une  mer  d'eau  douce,  dont  Técoulement  dans  roccan 
le  dessale  à  une  grande  distance  des  côtes,  et  près  de  laquelle 
les  immenses  lacs  de  l'Amérique  septentrionale  ne  sont  que  de 
petits  étangs.  Dans  ce  grand  dé  ploiement  des  forces  physiques, 
où  la  nature  supérieure  et  irrésistible  dans  son  action  commande 
l'attention  à  Thomme  dont  Texistence  est  menacée,  la  science 
d'observation  progresse  forcément,  et  les  meilleurs  physiciens 
sont  les  habitants  eux-mêmes,  dont  la  conservation  dépend  de  la 
connaissance  des  vicissitudes  des  saisons. 

Ainsi,  aux  États-Unis,  sur  l'Atlantique,  du  2A'  et  jusqu'au  delà 
du  40'  degré  de  latitude,  en  Espagne,  dans  le  sud  de  la  France, 
en  Italie,  en  Grèce,  en  Turquie,  en  Asie,  en  Chine,  au  Japon,  dans 
le  Pacifique,  sous  les  mêmes  latitudes,  les  pluies  tombent  presque 
entièrement  en  hiver,  à  part  la  région  des  moussons  périodiques; 
et,  sur  certains  pays  méridionaux,  des  mois  entiers  se  passent  en 
été  sans  qu'un  seul  nuage  apparaisse  dans  le  ciel.  Il  en  est  de 
même  entre  le  25*  et  le  40'  degré  de  latitude  australe,  à  Buenos- 
Ayres,  au  Cap,  à  Melbourne. 

Sur  une  zone  qui  s'étend  du  12*  au  25*  degré  de  latitude  sud, 
sur  presque  tout  le  globe  aussi,  c'est  en  été  que  les  pluies  tombent. 

Sur  une  zone  qui  s'étend  du  40*  au  60*  degré  de  latitude  nord, 
et  qui  s'allonge  même  jusqu'au  75%  au  delà  de  Mslande  et  de  la 


DISTRIBUTION    DE    LA    PLUIE. 


655 


Suède^  pour  se  i*étrécir  en  Asie^  les  pluies  tombent  en  toute  saison. 
Cependant  il  y  a  encore^  dans  nos  régions  si  variables^  des  pro- 
portions remarquées  pour  chaque  saison  particulière.  Ainsi,  en 
considérant  la  France  en  particulier,  nous  voyons  qu'on  peut  la 
partager  en  dçux  parties.  La  région  occidentale  a  son  maximum 
de  pluie  çn  été  et  son  minimum  en  hiver.  L'Angleterre  est  dans  le 
premier  cas.  L'Allemagne  est  dans  le  second,  et  sous  une  forme 
plus  accusée  encore.  Il  en  est  de  même  de  la  Russie. 

Nous  avons  mentionné  la  quantité  de  pluie  annuelle,  2'",25, 
qui  tombe  à  Bergen,  en  Norvège.  Cette  ville  forme,  sous  ce  rap- 
port, une  exception  surprenante  dans  la  météorologie  du  globe; 
c'est,  dans  toute  l'Europe,  celle  où  la  pluie  est  la  plus  abondante. 
Elle  se  trouve  située  au  milieu  d'une  longue  baie,  exposée  au 
souffle  des  vents  d'ouest,  qui  sont  arrêtés'par  des  montagnes,  de 
sorte  que  l'eau,  suivant  la  remarque  de  Kaemtz,  en  est,  pour  ainsi 
dire,  mécaniquement  exprimée. 

On  pourra  d'ailleurs  se  faire  une  idée  plus  juste  du  phéno- 
mène de  la  chute  et  de  Tabondance  des  pluies  par  le  tableau  sui- 
vant, construit  pour  les  points  de  l'Europe  où  il  y  a  le  plus  grand 
nombre  d'années  d'observations  : 

QUANTITÉS  DE  PLUIE   EN   EUROPE   PAR   SAISON. 


LOGAUTCS. 

Ureslau. 

Hiver. 

mm. 

55  7 

56  7 
«7  7 
82  5 
74  S 

102  i 
112  3 
104  8 
77  i 
212  8 
125  8 
119  S 
106  2 
130  7 
143  1 
14S  S 
147  8 
163  1 
194  1 
1C6  2 
172  5 
236  6 
132  6 
232  6 
178  4 
206  i 
258  0 
140  8 
205  7 
154  7 
368  0 

Printemps. 

fniB. 

77  3 

94  0 

74  8 

98  3 

73  4 

96  3 
110  4 
118  0 

8i  5 
130  6 
116  3 

98  6 
144  0 
176  6 
144  2 
156  3 
126  1 
156  6 

173  0 
16'«  7 
149  4 
185  2 

182  8 

183  7 
187  9 

174  6 
217  6 
287  5 

230  4 
204  6 

231  2 

,     Été. 

139  8 
158  9 

140  9 
164  4 
171  1 
143  1 
181  3 
137  1 
192  5 

32  5 

180  8 
184  0 
215  5 
IM  5 
183  1 
178  2 
1G9  6 
211  0 

181  2 
242  0 
205  3 

86  9 
223  0 
105  4 
«27  7 
250  8 
133  7 
284  5 
233  1 
378  S 
628  5 

Automne, 

IIIBB. 

80  0 
79  0 

111  8 

101  4 

129  7 

147  7 

117  9 

142  2 

168  9 

203  8 

161  0 

199  9 

149  6 

168  2 

189  6 

216  6 

188  6 

193  1 

2i6  2 

214  3 

212  5 

276  7 

378  4 

300  9 

368  5 

270  3 

321  9 

342  0 

298  3 

383  8 

S70  S 

.  L'année. 

mn, 
3.52  8 
388  6 
397  2 
446  6 
448  7 
489  2 
521  8 
502  1 
523  0 
579  7 
583  9 
602  0 
61S  3 
626  0 
660  0 
696  4 
632  1 
723  7 
774  S 
77T  1 
739  7 
785  4 

821  3 

822  6 
862  S 
902  1 
931  2 
9Mt  8 
967  5 

1  021  4 
1   598  5 

Nombre 
d'années 
d'observ. 

S6 

52 
102 

|5 

16 

62 

13 
140 

36 

24 

%2 

48 

31 

25 

33 

30 

37 

31 

36 

16 

16 

40 

29 

36 

48 

47 

16 

19 

68 
6 

6 

Hauteur. 

mitra*. 
140 
191 

156 

39 
87 
41 

348 

152 

88 

58 
11 

53 
396 

47 

6% 
379 
146 
507 

Latitud 

6«gré«. 

51   6' 

Pr^cuê. ....... .  . 

SO  5' 

59  52 

l  '  fi99l .....t. 

Vienne 

haînt-Pé  te  rabo  arg. 

Londres 

Berlin 

48  13 
59  56 

51  31 

52  34 

Paris  (Ter.  de  rob.) 

Stockholm 

Palerme 

Copenhague 

A.bo 

48  50 

59  21 

38  8' 
55  41 

60  27 

Stuttgart 

Toulouse 

48  %6 
43  36 

Metz 

49  7' 

Oijon 

47  19 

Êilimbourg 

Bruxelles 

55  57 
50  51 

Rouen... 

Oand. 

49  26 
51  3' 

Dublin 

53  23 

Rome 

51   5\ 

Genève 

46   12 

Montpellier 

Padoae 

43  36 
45  24 

Manchester 

Florence 

Turin 

53  29 
43  47 

45  4' 

Milan 

45  28 

Lausanne 

Nicolalef 

46  31 
46  58 

On  peut  juger^  par  les  quantités  d'eau  tombées  dans  les  villes 


656 


LA    PLUIE. 


de  Breslau^  Prague^  Upsal^  Vienne^  Pétersbourg,  combien  ces  lo- 
calités donnent  annuellement  peu  de  pluies^  puisque  la  valeur 
ne  s  élève  pas  même  à  40  centimètres. 

La  Néerlande^  la  Belgique^  la  France^  TÂUemagne^  la  Pologne 
donnent  50,  60,  70  centimètres.  Il  est  facile  de  remarquer  que  les 
quantités  diminuent  en  s*éloignant  de  la  mer  pour  pénétrer  dans 
Tintérieur  des  terres.  Ainsi,  les  villes  de  la  Belgique  donnent 
au  delà  de  700  millimètres  d'eau,  tandis  qu'à  égalité  de  latitude 


Fig.  192.  —  Proportion  des  jUuies  en  Europe. 


les  villes  d'Allemagne  et  celles  qui  se  rapprochent  le  plus  de 
l'Asie  donnent  des  quantités  moindres.  D'une  autre  part,  on  peut 
voir  sans  difliculté  que,  dans  les  différentes  localités,  quelle  que 
soit  leur  distance  à  la  mer,  les  deux  saisons  les  plus  pluvieuses 
sont  l'été  et  l'automne.  L'Angleterre,  sous  ce  rapport,  est  dans  une 
position  toute  spéciale  :  elle  reçoit,  cornue  entourée  de  mers,  beau> 
coup  plus  d'eau  que  sa  latitude  ne  semblerait  l'indiquer. 

Telle  est  l'eau  qui  tombe  annuellement  à  la  surface  de  l'Europe. 

Comment  la  race  humaine,  si  intelligente  et  si  progressive. 


Hg.  IM.—  Coups  de  l'Aimospbtre  p«adaiil  une  pluie. 


LA    PLUIE    EN    FRANGE  659 

a-t-elle  pu  rester  jusqu  à  ce  jour  dans  Tinertie^  et  consentir  à  se 
traîner  péniblement^  comme  elle  le  fait^  aux  bas-fonds  de  Focéan 
aérien?  Avez-vous  jamais  remarqué^  comme  elles  le  mériteraient^ 
ces  sombres  journées  de  novembre,  pendant  lesquelles  un  rideau 
impénétrable  reste  constamment  étendu  à  quelques  centaines  de 
mètres  au-dessus  de  nos  têtes.  Le  soleil  ne  le  traverse  point.  Au 
lieu  de  lumière,  nous  n'avons  qu'une  clarté  grise  monotone  et  attris- 
tante; au  lieu  de  la  riante  couleur  des  rayons  solaires,  nous  n Sa- 
vons qu'un  manteau  sépulcral.  La  lumière,  la  gaieté,  la  vie  sem  • 
blent  exclues  de  la  Terre.  Les  pavés  des  rues  sont  glissants, 
rhumidité  est  pénétrante,  la  terre  est  boueuse,  les  chemins  sont 
sales,  le  jour  ne  se  lève  pas,  le  brouillard  tombe,  un  couvercle 
immense  est  posé  sur  la  terre,  et  nous  restons  dans  Tobscurité 
sinistre  des  régions  inférieures  ! 

Ah!  quelle  différence  lorsque  nous  pénétrons  à  travers  cette 
couche  de  nuages  obscurs  et  que  nous  la  traversons  pour  planer 
dans  l'atmosphère  éclairée  et  joyeuse  !  Là-haut  régnent  constam- 
ment la  joie  et  la  beauté;  le  soleil  ne  s'éteint  point,  l'azur  des 
cieux  ne  se  laisse  point  voiler,  l'air  est  sec  et  transparent,  et,  en 
songeant  à  la  tourbe  des  humains  qui,  depuis  des  milliers  d'an- 
nées, consentent  à  se  traîner  comme  des  limaçons  sur  le  sol 
gluant  à  travers  la  brume  et  l'odeur  grossière  du  noir  brouillard, 
on  ne  peut  s'empêcher  de  s'étonner  que  le  génie  de  l'homme  ne 
se  soit  point  encore  acclimaté  aux  régions  sereines  de  Tinaltérable 
lumière. 

Si  nous  imaginons  une  coupe  de  l'Atmosphère  pendant  une 
pluie,  nous  voyons  le  bas  séjour  des  humains  criblé  d'une  averse 
diluvienne,  bouleversé  par  le  vent,  sali  de  boue,  tourmenté  par  un 
ridicule  désordre,  tandis  qu'au-dessus  de  la  double  couche  de 
nuages,  l'aérostat  plane  dans  sa  tranquillité  lumineuse.  —  Mais 
voyons  encore  spécialement  l'état  de  la  pluie  en  France. 

On  a  parfois  supposé  la  France  partagée  en  cinq  régions  climaté- 
riques  :  1  °  Le  climat  séquanien,  occupant  le  nord  et  le  nord-ouest; 
limité  au  sud  par  la  Loire,  Tours,  Ne  vers;  à  l'est,  par  les  dépar- 
tements de  l'Aube  et  de  la  .V'arne.  2*  Le  climat  vosgien,  formé  des 
départements  de  Meuse,  Moselle,  Meurthe,  Haute-Marne,  Vos- 
ges, Ardennes,  Haut-Rhin  et  Bas-Rhin.  3^  Le  climat  rhodanien, 
dont  la  limite  ouest  est  fonnée  par  la  chaîne  du  plateau  de  Lan- 
gres,  de  la  Côte-d'Or,  du  Gharolais,  du  Lyonnais,  des  Cévennes. 
4^  Le  climat  méditerranéen,  comprenant  les  Hautes  et  Basses- 
Alpes,  les  Alpes-Maritimes,  le  Var,  les  Bouches-du-Rhone,  l'Ar- 


660 


LA    PLUIE. 


dèche/Ie  Gard^  le  Hérault^  l*Aude  et  les  Pyrénées-Orientales;  en 
un  mot^  les  rivages  de  la  Méditerranée.  5^  Enfin^  le  climat  giron* 
din^  occupant  tout  Fouest  de  la  France^  depuis  le  Morvan  et  le 
Charolais  jusqu'à  TOcéan  et  aux  Pyrénées. 

En  considérant  séparément  la  quantité  de  pluie  annuelle  affé* 
rente  à  ces  cinq  divisions^  on  a  le  tableau  suivant  : 


CLIMATS. 


Vosgien 

Séquanien  (presqu'îles  except.) 

Girondin 

Rhodanien 

Méditerranéen 

Moyennes 


NTITÉ 

uclle 
ennc. 

JANTITÉ 

RELATIVE. 
1 

D  c  o 

a««  g 

Hiver. 

Prin- 
temps. 

Été. 

Au- 
tomne. 

a« 

669 

19 

23 

3! 

27 

!>48 

21 

22 

30 

27 

586 

24 

21 

22 

34 

946 

20 

24 

23 

33 

G51 

25 

24 

11 

40 

■« 

681 

22 

23 

22 

33 

ORDRE 

des  Misons 
eu  égard 

à  la  quantité 
de  pluie. 


E.A.P.H. 
EA.P.H. 
A.H.r<.P. 
A.P.E.H. 
A.HP.E. 


M  h  o 


137 
140 
130 
107 
53 


113 


Ainsi,  la  mesure  annuelle  moyenne  de  la  pluie  en  France  serait 
représentée  par  une  tranche  de  68  centimètres.  L*aulomne  en 
donne  33  pour  100.  Il  y  a  en  moyenne  cent  treize  jours  de  pluie 
par  an  sur  Tensemble  de  la  France;  mais  il  y  a  de  grandes  diffé- 
rences suivant  les  pays,  puisque  sur  les  bords  de  la  Méditerranée 
on  n*en  compte  que  cinquante-trois,  tandis  que  dans  le  nord  et 
à  la  latitude  de  Paris  on  en  compte  cent  quarante.  Le  nombre 
des  jours  de  pluie  n*a  aucun  rapport  avec  la  quantité  d*eau 
tombée. 

La  quantité  de  pluie  qui  tombe  annuellement  sur  deux  points 
voisins  appartenant  au  même  canton  est  souvent  très-différente. 
La  cause  de  ces  différences  réside  dans  le  relief  du  sol,  dans  lexis- 
tence  de  collines  ou  de  vallées  dirigeant  et  accumulant  les  nuages 
en  des  points  particuliers  qui  sont  inondés  de  pluie,  tandis  que 
les  localités  séparées  des  premières  par  des  collines  de  60  ou 
70  mètres  d'élévation  ne  reçoivent  qu'une  quantité  d'eau  insigni- 
fiante. Ces  remarques  sont  probablement  la  cause  pour  laquelle  cer* 
taines  cultures  réussissent  dans  des  cantons  spéciaux  et  ne  don- 
nent que  des  résultats  médiocres  dans  des  cantons  voisins. 

L'agriculture  a  donc  un  intérêt  considérable  à  ce  que  la  distri- 
bution des  pluies  sur  la  France  soit  étudiée  et  connue  dans  ses 
moindres  détails.  En  Angleterre,  il  existe  1000  à  1200  pluvio- 
mètres ;  en  France,  sur  un  territoire  plus  étendu^  il  n  y  a  guère 


LA    PLDIE    EN    FRANCE. 


661 


que  550  de  ces  iostrumento  :  nous  sommes  donc  loin  d'être  aussi 
avancés  que  nos  voisins  d*outre-Manche. 

La  quantité  d*eau  qui  tombe  dans  une  pluie  se  mesure  à  Taide 
de  l'instrument  appelé  pluviomètre  ou  udornèire.  Cet  instrument 
consiste  toujours  essentiellement  en  un  entonnoir  destiné  à  rece- 
voir Teau  de  pluie^  et  en  un  réservoir  destiné  à  la  conserver  jus- 
qu*à  ce  qu'on  la  mesure.  Dans  certains  pluviomètres^  Teau  se  me- 


D^ssmc  far  JMênsen 


Fig.  195.  —  Distribution  des  pluies  en  France. 


sure  directement  elle-même  en  passant  dans  un  tube  gradué 
adhérent  au  réservoir;  dans  d  autres^  un  système  de  bascule  fait 
tomber  Teau^  aussitôt  qu  elle  atteint  une  certaine  quantité^  dans 
un  déversoir  latéral^  et  enregistre  automatiquement  la  quantité 

d*eau  tombée.  Des  différents  systèmes  employés^  le  plus  simple 
est  encore  le  plus  pratique  et  le  meilleur.  L*eau  reste  dans  le  ré- 
servoir fermé  et  sans  évaporation^  et  lorsqu'on  veut  mesurer  la 


quantité  de  pluie  tombée,  on  vide  l'eau  par  un  robinet  dana  une 
éprouvette  graduée. 

La  surface  des  pluviomètres  offre  des  dimensions  variées.  Dana 
le  bassin  de  la  Seine,  M.  Belgrand  a  opéré  à  Fatouville  sur  des 
appareils  dont  le  plus  grand  mesurait]  25  mètres  carrés  de  sur- 
face, et  le  plus  petit  1  décimètre  carré  seulement.  Ceux  de  2  dé- 
cimètres donnent 
les  hauteurs  de 
pluie  avec  une  ex- 
actitude suffisante. 
A  l'Observatoire 
de  Paris,  il  y  en  a 
deux  :  l'un  sur  la 
terrasse,  l'autre  au 
jardin.  Ils  mesu- 
8  décimètres  de 
diamètre.  Pendant 
longtemps,  celui 
du  haut  présentait 
chaque  fois  une 
différence  de  4  à 
5  millimètres  en 
moins  avec  celui 
du  bas,  et  l'on  a- 
vait  basé  là-dessus 
toute  une  théorie 
de  l'augmentation 
des  gouttes  de  pluie 
pendant  leur  chute. 
Ces  différences  é- 
taient  dues  à  des 
courants  inférieurs, 
tourbillons,  remooB 
qui  n'existent  plus 
aujourd'hui. 

Le  pluviomètre  de  la  terrasse,  situé  dans  la  petite  constructiOD 
terminée  par  un  toit  conique  que  l'on  voit  vers  la  gauche  (p.  527), 
est  à  27  mètres  au-dessus  du  sol,  c'eat-à-dire  à  86  màties  au-des* 
sus  du  niveau  de  la  mer.  II  a  été  établi  en  1 785,  et  a  fourni  cha- 
que année,  depuis  cette  époque,  la  quantité  d'eau  tombée  annael- 
lement  à  Paris. 


LA    PLOIE    EN    FRANGE.  6163 

Celui  de  la  cour  a  été  établi  eu  1 81 7. 

Ce  n'est  pas  seulement  de  la  fin  du  siècle  dernier  qu'on  mesure 
Teau  tombée  à  TObservatoire  de  Paris.  On  lit  dans  V Histoire  de 
f  Académie  qu'en  1690^  le  roi  d'Angleterre^  monté  sur  là  terrasse 
de  l'Observatoire^  remarqua  les  pluviomètres  carrés  où  l'on  con- 
statait la  quantité  d'eau  tombée  dans  les  pluies. 

Comme  nous  l'avons  déjà  vu^  il  tombe  en  moyenne  50  centi- 
mètres d'eau  par  an  sur  la  terrasse^  distribuée  mensuellement 
comme  il  suit  : 

PROPORTION   DÉS   PLUIES    PAR   MOIS  SUR  LA  TERRASSE  DE  l'OBSERVATOIRB  DE  PARIS. 

mm. 

Janvier 33 

Février 30 

Mars 30 

Avril 35 

Mai 52 

Juin 51 

JuiUet 40 

Août 45 

Septembre kl 

Octobre 4S 

Novembre 47 

Décembre 41 

Moyenne  annuelle 500 

La  moyenne  mensuelle  est  de 41b"b,7 

La  moyenne  diurne  est  de 1»<>>,37 

Un  fort  maximum  se  manifeste  comme  on  voit  par  les  averses 
abondantes  de  mai  et  juin,  puis  par  les  longues  journées  pluvieu- 
ses d'octobre  et  novembre.  Le  minimum  est  très-prononcé  en  fé- 
vrier et  mars. 

Le  caractère  d'une  année  au  point  de  vue  des  récoltes  et  des 
productions  de  la  terre  dépend  bien  plus  dé  la  répartition  des 
pluies  sur  les  divers  mois  que  de  leur  quantité  totale.  Âinsi^  l'an- 
née 1866  a  été  la  plus  humide  depuis  un  siècle^  car  il  est  tombé 
64  centimètres  d'eau  au  même  pluviomètre.  La  mauvaise  qualité 
du  vin  a  été  due  surtout  aux  pluies  du  mois  d*août  (79  mill.)  et 
de  septembre  (92  mill.).  Si  la  pluie  manque^  au  contraire^  dans 
les  mois  d'avril  et  mai^  comme  en  1 870^  ce  sont  les  fourrages  qui 
sont  sacrifiés. 

D'après  une  moyenne  de  trente  ans  à  TObservatoire  de  Bruxelles,  on  constate 
que  là,  c'est  le  mois  d'août  qui  donne  le  plus  de  pluie  et  le  mois  de  mars  qui  en 
donne  le  moins.  Ces  deux  termes  sont  équidistants;  ils  semblent  liés  par  une  loi 
de  continuité,  par  une  espèce  de  croissance  et  de  décroissance  des  nombres  inter* 


664 


LA    PLUIE. 


médiaires.  Cependant  le  mois  de  septembre  fait  exception:  il  donne  moins  d^eau 
qu^il  ne  semblerait  devoir  le  faire  d'après  la  loi  de  continuité. 

Le  mois  d'août  est  aussi  celui  qui  a  donné  moyennement  le  plus  de  jours  de 
pluie  ;  c'est  encore  le  mois  qui  a  donné  pendant  sa  durée  la  plus  forte  quaiHiif 
d'eau  ;  en  1^50,  on  en  a  mesuré  206  millimètres.  Pendant  la  même  période  de 
trente  ans,  août  a  donné  sept  fois  plus  de  100  millimètres  d'eau  pendant  sa  durée; 
les  mois,  estimés  d'après  les  pluies  les  plus  abondantes  quMls  aient  données,  pré- 
sentent Tordre  suivant-: 


La  quantité  de  pluie  a  dépassé  100  millimètres  : 

7  fois  en  août,  en  trente  ans. 


5 
4 
3 

% 
1 

0 


Jum. 

octobre. 

juillet,  mai,  novembre,  décembre. 

septembre,  avril,  mars. 

janvier. 

février. 


C'est  donc  généralement  pendant  les  mois  les  plus  chauds  que  l'on  a  compté  le 
plus  de  pluies  abondantes,  et  le  contraire  a  eu  lieu  pendant  les  mois  les  plus  froids; 
on  n'a  compté  qu'une  seule  pluie  semblable  en  janvier,  et  Ton  n'en  a  pas  observé 
du  tout  pendant  le  mois  de  février  qui  est  le  seul  de  l'année  présentant  une  pa- 
reille exception. 

Il  est  remarquable,  du  reste,  qu'en  considérant  les  mois  relativement  à  la  quan- 
tité d'eau  qu'ils  ont  donnée  pendant  les  pluies^  on  trouve  au-dessous  de  la  valeur 
moyenne  les  six  mois  d'hiver  et  de  printemps  ;  et,  au-dessus  de  la  même  moyenne, 
les  six  mois  d'été  et  d'automne.  La  moyenne  de  l'année  donne,  en  effet,  1*"»,95 
pour  la  quantité  d'eau  tombée  par  jour,  et  l'on  a  pour  les  douze  mois  : 


Décembre 

Janvier 

Février 

Mars 

Avril 

Mai 

Moyennes 53 


Moyenne 
mensaeUe. 

Moyenne 
par  jour. 

IDB* 

56 
55 
47 

1,80 
1,80 
1,70 

50 

1,61 

51 
56 

1,69 
1,83 

1,74 


Juin 

Juillet 

Août 

Septembre 

Octobre 

Novembre 

Moyennes 66 


Moyenne 

Moyenne 

mensueile. 

parjovr. 

wmu 

67 

7,n 

68 

2,îl 

72 

5,33 

61 

2,01 

•     67 

J,l« 

60 

5,0» 

2,16 


La  marche  des  nombres  est  assez  égale  pendant  le  premier  semestre; 
mais  il  n'en  est  pas  tout  à  fait  de  même  pour  le  semestre  suivant,  surioul  à 
cause  de  l'inégalité  que  présente  le  mois  de  septembre,  dont  la  valeur,  égale 
à  celle  de  novembre,  est  cependant  bien  inférieure  à  ce  qu'elle  semblerait  de* 
voir  être. 

La  moyenne  annuelle  est  de  712  millimètres. 

La  moyenne  mensuelle  deSisix  mois  d'été  est  de  66  millimètres. 

La  moyenne  mensuelle  des  six  mois  d'hiver  est  de  53  millimètres. 

La  moyenne  diurne  d'été  est  2>°»,16. 

La  moyenne  diurne  d'hiver  est  1""»,74. 

Et  la  moyenne  diurne  générale  est  1"»,95. 
:   La  quantité  moyenne  d'eau  de  pluie  tombée  dans  le  courant  de  l^uinée,  la  duiée 
des  pluies,  le  nombre  d'heures  de  pluie  par  jour,  enfin  le  nombre  de  pluies  di»- 


ÉTAT,  DURÉE  ET  HEURES  DES  PLUIES.    MS 

tinctes  par  jour  de  pluie,  ont  fait  Tobjet  d'observations  spéciales  à  l'Observatoire 
national  de  Belgique.  Voici  le  tableau  qui  les  résume  : 


Janvier 

Février 

Mars 

Avril 

Mai 

loin 

Juillet 

Août 

Septembre  .••.••... 

Octobre 

Novembre 

Décembre 

Moyenne 


RAUTBUR  DS  PLtIIB 
EN  GÉNÉRAL. 


de 

plaie 

par 

heare. 


0  49 
0  65 
0  58 
0  73 

0  98 

1  12 
1  37 
1  53 
1  01 
0  93 
0  64 
0  52 


0  88 


en 

général 

par 

joar. 


1  82 
1  85 
1  74 
1  63 

1  53 
300 

2  23 
2  62 
2  01 
2  16 
2  14 
1  86 


DURÉB 

moyenne 

des 

pluies. 


1  96 


2 
3 
4 
3 
2 
2 
1 
2 

3 
2 
3 
3 


8 
9 
2 
7 
5 
S 
9 
9 
0 
9 
6 
6 


NOMBRE   MOYEN 


dlieures 

de  pluie 

par  jour 

en  général. 


3  1 


3 
2 
3 
2 
1 


5 
9 
0 
2 
6 


de  pluies 

par 

jour 

en   général 


1  8 
1  6 


1 
2 
2 
3 
3 


6 
0 
3 
3 
5 


24 


1 
0 


25 
75 


0  71 
0  60 
0  64 
0  72 
0  84 
0  55 
0  67 
0  79 
0  92 
0  97 


de  pluies 

par 

jour 

de  pluie. 


2 
1 


41 
35 


1  34 


17 
47 


1  49 


1 
1 
1 
1 
1 


61 

10 
39 
41 
56 


1  51 


0  78 


1  48 


On  remarque  dVbord  sur  ce  tableau  que  la  hauteur  de  pluie  en  général,  par 
heure  ou  par  jour,  est  la  plus  grande  en  été.  L^ordre  des  mois  est  le  suivant:  août, 
juillet,  juin,  septembre,  mai,  octobre,  avril,  février,  novembre,  mars,  décembre, 
janvier. 

La  durée  moyenne  des  pluies  a  été  estimée  en  divisant  la  durée  totale  des  pluies 
de  toute  la  période  par  le  nombre  de  ces  pluies.  C'est  vers  les  mois  de  mars  et  de 
février  que  les  durées  des  pluies  sont  les  plus  longues,  et  elles  diminuent  à  mesure 
qu'on  s'éloigne  de  ces  époques.  L'ordre  des  mois  est  le  suivant:  mars,  février, 
avril,  novembre,  décembre,  septembre,  octobre,  août,  janvier,  mai,  juin,  juillet. 
En  rapprochant  ces  résultats  de  ceux  des  deux  colonnes  précédentes  on  peut 
dire,  en  général,  que  les  époques  de  Tannée  qui  donnent  les  pluies  les  plus  abon- 
dantes sont,  par  compensation,  celles  dont  les  pluies  ont  la  plus  courte  durée. 

Le  nombre  moyen  d'heures  de  pluie  par  jour  en  général  mérite  également  de  fixer 
notre  attention.  Les  valeurs  calculées  dans  la  cinquième  colonne  du  tableau  pré- 
cédent rindiquent  d'une  manière  assez  régulière,  comme  on  peut  le  voir  sans  peine. 
Il  pleut  en  été,  terme  moyen,  pendant  un  peu  plus  d'une  heure  et  demie  par 
jour,  et  pendant  près  de  trois  heures  et  demie  en  hiver. 

Notre  savant  maître  et  ami  le  directeur  de  l'Observatoire  de  Bruxelles  a  eu  éga- 
lement l'ingénieuse  pensée  d'observer  spécialement  l'heure  du  commencement  ha- 
bituel des  pluies.  Le  résultat  ne  manque  pas  d'intérêt.  L'heure  moyenne  pour  le 
commencement,  est  à  peu  près  midi  et  demi  ;  et  pour  la  fin,  3^,52»  de  l'après- 
midi.  Ces  heures  se  maintiennent  assez  bien  pendant  tout  le  cours  de  l'année. 

C*est  de  2  à  3  heures  après  midi  qu'on  a  compté  le  plus  de  pluies  :  ce  résultat, 
même  malgré  la  faiblesse  des  nombres,  se  confirme  pour  le  printemps.  Tété  et 
l'automne  ;  les  nombres  relatifs  à  l'hiver  semblent  moins  concluants.  Cependant 
si,  au  lieu  de  prendre  les  heures  séparément,  on  les  groupe  par  trois,  de  manière 
à  partager  le  jour  en  huit  parties,  on  trouve  une  loi  facilement  saisissable  et  qui 
se  confirme  presque  sur  tous  les  mois  pris  individuellement.  C'est  de  midi  à  trois 
heures  du  soir  que  les  pluies  commencent  le  plus  fréquemment,  quelle  que  soit 
a  saison  ;  cette  loi  est  plus  prononcée  en  été  qu'en  hiver,  et  c'est  à  peu  près  à 


666  LA    PLUIE. 

douze  heures  de  distance,  ou  bien  de  minuit  à.  trois  heures  du  matin,  que  se 
présente  le  minimum. 
D'après  ces  résultats  on  voit  que  : 

10  Le  nombre  des  pluies  présente  un  maximum  entre  midi  et  six  heures  du  soir, 
et  un  minimum  au  contraire  entre  minuit  et  six  heures  du  matin  ;  les  deux  au- 
tres périodes  donnent  des  valeurs  moyennes,  à  peu  près  égales,  entre  ces  deux 
valeurs  extrêmes. 

2<>  On  obtient  des  conclusions  analogues  pour  le  produit  des  pluies  comprises 
entièrement  dans  un  intervalle  de  six  heures  :  le  maximum  s'observe  de  oiidi  à  six 
heures  du  soir,  et  le  minimum  de  minuit  à  six  heures  du  matin. 

3°  Le  produit  total  des  eaux  tombées  classe  ainsi  qu'il  suit  les  périodes  où  les 
pluies  ont  commencé  :  midi  à  six  heures  du  soir,  six  heures  du  soir  à  minuit,  six 
heures  du  matin  à  midi,  minuit  à  six  heures  du  matin. 

40  Les  quantités  de  pluie  qui  tombent  le  jour,  entre  six  heures  du  matin  et  six 
heures  du  soir,  sont  un  peu  plus  grandes  que  celles  qui  tombent  la  nuit,  entre  six 
heures  du  soir  et  six  heures  du  matin.  Mais  de  midi  à  minuit,  la  prépondérance 
des  pluies  est  très-manifeste,  tant  pour  leur  nombre  que  pour  leur  produit. 

En  résumé,  il  pleut  davantage  la  nuit  que  le  jour,  et  inversement  il  pleut  plus 
souvent  de  jour  que  de  nuit.  Cette  double  remarque  a  été  faite  également  par 
Bérigny,  à  Versailles,  et  par  d'Hombres-Firmas,  à  Alais  (Gard),  pour  trente-cinq 
ans  d'observation. 

Les  relevés  faits  pour  chaque  heure  du  mois  à  l'Observatoire  royal  d'Angleterre 
par  M.  Glaisher  de  1861  à  1867  montrent  que  les  pluies  les  plus  fréquentes  arrivent  : 

En  hiver  pendant  les  six  heures  qui  précèdent  et  les  trois  heures  qui  suivent 
midi  ;  —  au  printemps  pendant  les  trois  heures  qui  suivent  midi  ;  —  en  été  pen- 
dant les  trois  heures  qui  suivent  six  heures  du  soir,  et  en  automne  pendant  les  six 
heures  de  l'après-midi. 

Les  pluies  les  moins  fréquentes  arriveraient  au  contraire  :  En  hiver  pendant  les 
trois  heures  qui  précèdent  minuit;  au  printemps  de  six  à  neuf  heures  du  soir;— 
—  en  été  de  six  heures  du  matin  à  midi ,  et  en  automne  de  neuf  heures  à  midi. 

Une  dernière  remarque  sur  la  vitesse  des  gouttes  de  pluie. 

11  n'est  personne  qui,  voyageant  en  chemin  de  fer  et  observant  un  peu,  n'adt 
remarqué  que  la  pluie  en  tombant  trace  des  lignes  obliques  très-inclinées  lorsque 
le  train  est  animé  d'une  grande  vitesse.  En  effet,  en  supposant  que  les  gouttes  de 
pluie  tombent  verticalement  en  réalité  —  ce  qui  a  lieu  lorsqu'elles  sont  assez 
lourdes  ou  que  le  vent  est  faible  —  la  fenêtre  du  compartiment  produit  en  se  dé- 
plaçant un  effet  facile  à  apprécier.  Une  goutte  qui  paraît  par  exemple  vers  le  haut 
du  bord  antérieur  de  la  fenêtre,  ne  tracera  pas  une  ligne  verticale  parallèle  à  ce 
bord,  mais  une  oblique  résultante  de  deux  forces  composantes  :  \^  la  vitesse  pro- 
pre de  la  goutte  ;  2°  celle  du  wagon.  Si  la  goutte  était  immobile,  la  ligne  projetée 
par  elle  derrière  la  vitre  serait  horizontale.  Ordinairement  cette  ligne,  en  la  sup- 
posant commencer  à  l'angle  supérieur  du  rectangle  qui  marche  le  premier,  vient 
couper  le  côté  vertical  opposé  vers  le  bas.  La  distance  de  ce  point  au  sommet  de 
l'angle  supérieur  représente  la  vitesse  de  la  pluie  et  le  côté  horizontal  celle  du 
wagon.  Le  rapport  de  ces  deux  lignes  î  donne  celui  des  vitesses.  Celle  du  train 
étant  connue,  l'autre  se  détermino  facilement.  Par  ce  moyen  aussi  simple  qu^in* 
génieux,  le  commandant  Rozet  a  trouvé  que  la  pluie  tombe  en  moyenne  avec  une 
vitesse  de  11  mètres  par  seconde,  vitesse  bien  faible,  si  Ton  songe  à  la  hauteur 
de  chute. 


CHAPITRE  IV. 


LES  GRANDES  PLUIES  ET  LES    INONDATIONS. 

PLUIES  FERTILISANTES.  PLUIES  DESTRUCTIVES. 

RÉGIME  DES  COURS  d'eAU.  SOURCES  ET  FONTAINES.  — PLUS  GRANDE  QUANTITÉ 

d'eau  TOMBÉE  DANS  UNE  AVERSE.  —  LES  ANNÉES  PLUVIEUSES. 


c  Le  Soleil^  écrivait  Louis-Napoléon  Bonaparte  avant  d'être  au 
pouvoir^  le  Soleil  absorbe  les  vapeurs  de  la  Terre  pour  les  répartir 
ensuite  à  Tétat  de  pluie  sur  tous  les  lieux  qui  ont  besoin  d'eau 
pour  être  fécondés  et  pour  produire.  Lorsque  cette  restitution  s'o- 
père régulièrement^  la  fertilité  s'ensuit;  mais  lorsque  le  ciel^  dans 
sa  colère^  déverse  partiellement  en  orages^  en  trombes  et  en  tem- 
pêtes^ les  vapeurs  absorbées^  les  germes  de  production  sont  dé- 
truits^ il  en  résulte  la  stérilité^  car  il  donne  aux  uns  beaucoup 
trop  et  aux  autres  pas  assez.  Cependant^  quelle  qu'ait  été  l'action 
bien£atisante  ou  malfaisante  de  l'Atmosphère^  c'est  presque  toujours^ 
au  bout  de  l'année^  la  même  quantité  d'eau,  qui  a  été  prise  et  ren- 
due. La  répartition  seule  fait  donc  la  différence.  Équitable  et  ré- 
gulière^ elle  crée  l'abondance;  prodigue  et'partiale^  elle  amène  la 
disette. 

c  II  en  est  de  même  des  effets  d'une  bonne  ou  mauvaise  adminis- 
tration. Si  les  sommes  prélevées  chaque  année  sur  la  généralité 
des  habitants  sont  employées  à  des  usages  improductifs^  comme  à 
créer  des  places  inutiles,  à  élever  des  monuments  stériles^  à  en- 
tretenir^ au  milieu  d'une  paix  profonde^  une  armée  plus  dispen- 
dieuse que  celle  qui  vainquit  à  Austerlitz^  l'impêt  dans  ce  cas 
devient  un  &rdeau  écrasant;  il  épuise  le  pays^  il  prend  sans  ren- 


668  PLUIES    FERTILISANTES. 

dre  ;  mais  si  au  contraire  ces  ressources  sont  employées  à  créer  de 
nouveaux  éléments  de  production^  à  rétablir  Téquilibre  des  ri- 
chesses, à  détruire  la  misère  en  activant  et  organisant  le  travail, 
à  guérir  enfin  les  maux  que  notre  civilisation  entraîne  avec  elle, 
alors  certainement  Timpôt  devient  pour  les  citoyens,  comme  la 
dit  un  jour  un  ministre  à  la  tribune,  le  meilleur  des  placements.  » 
{Extinction  du  paupérisme  y  1844,  chap.  i.) 

Ainsi  parlait  le  candidat  au  trône  de  France  lorsqu'il  était  en- 
core sous  les  verrous  du  fort  de  Ham.  En  attendant  qu'une  répu- 
blique intelligente  et  forte  réalise  ce  beau  rêve,  gardons  toujours 
la  comparaison  très-judicieuse  que  nous  venons  de  reproduire,  et 
apprécions-en  la  réalité  sans  sortir  du  sujet  môme  qui  l*a  inspirée. 

La  pluie,  en  effet,  verse  le  bien  ou  le  mal,  la  fécondité  ou  la 
stérilité,  l'abondance  ou  la  misère.  Elle  couronne  dignement  le 
travail  du  cultivateur,  ou  bien  elle  le  paye  d'ingratitude  et  trompe 
ses  plus  chères  espérances. 

Ce  n'est  pas  seulement  par  Thumidité  qu'elle  répand  dans  le  sol 
que  la  pluie  alimente  les  végétaux;  elle  leur  apporte  avec  elle  une 
certaine  quantité  d'ammoniaque  d'où  ils  tirent  de  l'azote,  gaz  in- 
dispensable à  leurs  progrès  ;  elle  introduit  avec  elle,  dans  la  terre 
végétale,  le  détritus  des  animaux  et  des  végétaux,  qui  se  consu- 
ment sans  utilité  pour  la  végétation,  dans  les  pays  où  il  ne  pleut 
pas;  en  humectant  les  engrais  que  le  cultivateur  enfouit  dans  le 
«ol,  elle  facilite  leur  absorption  par  les  plantes  ;  enfin,  il  est  pro- 
bable que  c'est  par  la  décomposition  de  l'eau  qu'ils  aspirent,  que 
les  végétaux  se  procurent  une  grande  partie  de  leur  hydrogène. 

L'ammoniaque  si  volatil  qui  existe  constamment  dans  l'Atmo- 
sphère est  ramené  sur  la  terre  végétale  par  les  pluies,  ei  sui- 
tout  par  les  pluies  d'orage  qui  constituent  aussi  un  puissaoi 
moyen  d'engrais.  Un  litre  d'eau  de  pluie  contient  en  moyenne 
8  dixièmes  de  milligramme  d'ammoniaque  :  c'est  quatre  fois  el 
demie  plus  que  l'eau  de  rivière  n'en  contienti  et  neuf  fois  plus  que 
l'eau  de  source  et  de  puits.  La  faculté  que  possède  la  terre  v^é- 
taie  de  fixer  l'ammoniaque  de  l'eau  qui  la  pénètre  explique  du  reste 
comment  en  général  les  eaux  de  source  en  sont  privées.  Quelque 
minimes  qu'elles  soient,  ces  quantités  d'ammoniaque  finissent 
cependant  par  être  considérables'*  Ainsi,  par  exemple,  le  Rhin 
-débite  à  Lauterbourg  1106  mètres  cubes  d'eau  par  seconde  en 

1.  En  évaluant  la  quantité  d'ammoniaque  à  136  millièmes  du  poids  de  Tair,  on 
calcule  que  l'air  qui  recouvre  chaque  hectare  de  terrain  pesant  103  329  858  kilo- 
'  grammes,  conUent,  prêt  à  être  déposé,  137  439  kilogrammes  d^ammoniaqtiê. 


RÉGIME    DES    COURS    D'EAU.  669 

moyenne;  par  jour  il  n*entratne  pas  moins  de  17000  kilogr. 
d*animoniaque,  c'est-à-dire  plus  de  6  millions  de  kilogrammes  par 
an.  Lia  neige  renferme  encore  plus  d'ammoniaque  que  Teau  de 
pluie^  parce  qu'en  restant  h  la  surface  du  sol  elle  absorbe  celui 
qui  s'en  dégage  ;  on  lui  trouve  parfois  jusqu'à  1 0  milligrammes 
par  litre  lorsqu'elle  a  séjourné.  Le  brouillard  en  contient  en  pro- 
portions plus  considérables  encore^  car  M.  Boussingault  a  trouvé 
jusqu'à  2  décigrammes  de  carbonate  ammoniacal  dans  1  litre 
d'eau  provenant  d'un  fort  brouillard  odorant.  Pour  en  revenir  à  la 
pluie^  il  est  utile  d'ajouter  que  les  premiers  instants  des  averses 
sont  ceux  qui  rendent  à  la  terre  le  plus  de  sels  volatils^  comme 
on  le  devine  facilement^  puisqu'ils  le  puisent  dans  l'air;  plus 
la  pluie  est  longue  et  moins  elle  en  renferme  proportionnelle- 
ment. Ainsi;  un  demi  millimètre  de  hauteur  d'eau  a  donné  en 
moyenne  2,94  milligrammes  d'ammoniaque;  1  millimètre  en  a 
donné  1,37  ;  5  millimètres  0,70;  10  millimètres  0,43;  20  milli- 
mètres 0,36  par  millimètre. 

Rendons-nous  compte  maintenant  de  la  marche  des  eaux  plu- 
viales à  la  surface  du  sol.  Ou  le  terrain  est  perméable  ou  il  est 
imperméable.  Dans  le  premier  cas,  l'eau  .pénètre  plus  ou  moins 
profondément  et  imbibe  la  terre  comme  une  éponge.  Dans  le  se- 
cond, elle  pénètre  à  peine,  ne  mouille  que  la  surface,  et  glisse  sui- 
vant les  pentes  en  inondant  tout  sur  son  passage.  Les  terrains 
perméables  toutefois  ne  s'imbibent  pas  jusqu'à  une  grande  pro- 
fondeur, car  une  grande  partie  de  l'eau  tombée  dans  les  fleuves  se 
vaporise  de  nouveau  ou  descend  obliquement  pour  glisser  suivant 
les  pentes.  Il  faut  plus  d'une  journée  de  pluie  continuelle,  dit 
M.  Rozet,  pour  mouiller  à  2  décimètres  le  sol  arable  cultivé  de  la 
Touraine;  et  après  les  plus  grandes  pluies  continuées  pendant 
plusieurs  jours  de  suite,  le  sol  n'est  pas  mouillé  au  delà  de  1  mètre. 
Les  réservoirs  souterrains  qui  criblent  la  terre  de  conduits  d'eau 
semblables  à  des  veines  ne  proviennent  pas  des  eaux  pluviales  qui 
ont  traversé  les  terres,  mais  de  celles  qui,  tombées  sur  les  rochers, 
passent  entre  les  fissures  des  pierres  sans  être  absorbées. 

Le  régime  des  cours  d'eau  est  bien  difiTérent,  suivant  qu'ils  cou- 
lent sur  des  terrains  perméables  ou  sur  des  terrains  imperméables. 
La  Seine  et  la  Saône,  par  exemple,  ont  un  cours  lent  et  tranquille; 
leurs  eaux  montent  lentement  et  descendent  plus  lentement  encore; 
car  les  terrains  de  leurs  bassins  sont  perméables  dans  presque  toute 
leur  étendue.  La  Loire  au  contraire  est  un  fleuve  essentiellement 
torrentiel  dans  toute  sa  partie  supérieure  où  les  terrains  imperméa- 


670 


RÉGIME    DES    COURS    D'EAU. 


blés  par  nature  ou  par  position  l'emportent  beaucoup  sur  les  ter- 
rains perméables.  Toute  la  réj;ion  nord-ouest  de  la  France  présente 
une  liomogénéilé  de  climat  remarquable;  le  bassin  de  la  Seine  en 
particulier  est  soumis  tout  entier  aux  mêmes  inlluences  atmospbérî- 
ques  sous  le  rapport  de  la  pluie.  II  en  résulte  que  le  niveau  de  tous 
les  cours  d'eau  monte  et  baisse  aux  luèmes  époques  et  que,  suivant 
l'expression  de  M.  Bclgrand,  on  peut  pi-évoir  une  crue  d'un  ruis- 
seau du  jMorvan  au  moyen  d'observations  faites  sur  un  ruisseau  de 
Normandie.  La  Loire,  lu  Saône,  la  Meuse,  la  Seine  entrent  toujours 
en  crue  en  mt^uie  temps  jiendant  la  saison  liumide.  Pendant  la  sai- 
son sèciic  les  pluies  sont  ])lus  locales,  et  les  crues  qu'elles  produi- 
sent sur  un  bassin  peuvent  manquer  enlièrcment  sur  un  autre. 

l'our  mesurer  la  liauleur  des  eaux,  on  a  coutume  de  placer  aux 
piles  des  ])onts  des  écbdles  métriques  i^raduées  de  bas    en  haut. 


fVr:  lyi.— Hnuluui 


Le  point  de  départ  ou  zéro  de  ces  échelles  se  place,  en  France,  au 
niieau  des  eaux  prises  à  l'épiHpio  des  plus  grandes  sécheresses 
coniuics  :  c'est  ce  que  l'on  nomme  l'éliageou  niveau  des  plus  bas- 
ses eaux;  d'été,  (^c  piiinl  n'est  ])as  rigoureusement  fi\é,  et  il  n'est 
jias  très-rare  qu  .'i  Paris  par  exemple  les  basses  eaux  desceudcnl 
au-dessous.  L'étiaiie  ionne  la  base  de  l'échelle  du  pont  de  la 
Tournelle;  au  Pont-lloyal,  le  zéro  se  trouve  60  centimètre  au- 
dessus. 

La  hauteur  moyenne  di'  la  Suine  à  Paris  est  de  1^,'M;  celte 
hauteur  s'élè\c  en  moyenne,  en  hiver  à  2"' ,01,  au  printemps  à 
1"',r>l,  en  été  à  0"',G5,  et  en  automne  à  O^jS'î.  Les  plus  basses 
eaux  de  la  Seine  depuis  un  siècle  ont  été  celles  du  IS  sepleni- 
brc  1803  :  21»  centimètres  au-dessous  de  l'étiage.  Les  plus 
hautes  ont  été  celles  de  ISO->  :  7"', '!.■>,  et  de  1836  :  G"',W.  Son 
volume  d'eau  est  en  moyenne  de  '2ïiO  mètres  cubes  par  seconde; 


RÉGIME    DES    COURS    D'EAU.  671 

à  Tétiage^  il  est  réduit  à  75  ;  il  s'est  élevé  à  1 400  à  la  plus  grande 
crue  connue^  celle  de  1 61 5^  à  8™^4  de  hauteur.  Les  inondations  de 
la  Seine  étaient  assez  fréquentes  pendant  les  siècles  passés.  La 
cause  principale  de  leur  diminution  graduelle  constatée  vient  de 
ce  que  le  fleuve  est  aujourd'hui  beaucoup  mieux  tenu  qu'autrefois 
et  que  les  débris  qui  Tencombraient  ont  disparu.  Les  ponts  sont 
plus  larges^  et  tandis  qu'autrefois  leurs  arches  étroites  formaient  de 
véritables  barrages  après  les  gelées^  aujourd'hui  les  débâcles  s'o- 
pèrent sans  dangers.  A  cette  cause  mécanique  s'en  ajoute  une  mé- 
téorologique, c'est  qu'actuellement  le  nord-ouest  de  la  France  est  un 
peu  plus  sec  qu'aux  siècles  précédents.  De  1857  à  1866  la  Seine 
est  descendue  tous  les  ans  au-dessous  de  l'étiage. 

Les  inondations  n'ont  jamais  d'autre  origine  que  les  pluies  du 
ciel  trop  promptement  écoulées  dès  qu'elles  tombent,  ou  les  fontes 
des  neiges  et  des  glaces  lorsqu'elles  sont  à  la  fois  très-abondantes 
et  subites.  L'eau  qui  tombe  sur  le  bassin  d'un  fleuve  étant  forcée 
de  s'écouler  par  lui  à  la  mer,  le  fait  déborder  lorsqu'elle  dépasse 
son  lit.  Le  bassin  de  la  Seine,  par  exemple,  mesure  44  000  kilo- 
mètres carrés  de  superficie,  et  reçoit  annuellement  28  milliards  de 
mètres  cubes  de  pluie.  En  enlevant  50  '/o  pour  l'évaporation,  il 
reste  14  milliards  de  mètres  cubes  qui  approvisionnent  tous  les 
cours  d'eau  de  ce  bassin  pendant  un  an,  et  dont  l'écoulement  dis- 
proportionné amène  les  inondations. 

On  s'imagine  en  général  que  la  masse  d'eau  qui  tombe  en  pluies 
chaque  année  est  insuflisante  pour  alimenter  les  vastes  cours 
d'eau  que  nous  offrent  les  divers  bassins  physiques  qui  partagent 
le  globe.  Nous  savons  dans  plusieurs  localités  combien  il  tombe 
d'eau  par  an  :  en  tenant  compte  de  l'étendue  de  la  contrée  ainsi  ar- 
rosée, on  trouve  beaucoup  plus  d'eau  qu'il  n'en  faudrait  pour  ali- 
menter les  rivières.  Du  reste,  l'évaporation  des  terrains  humec- 
tés doit  renvoyer  immédiatement  dans  l'Atmosphère  la  majeure 
partie  de  l'eau  qui  tombe,  et  qui  en  général  pénètre  peu  dans  la 
terre  quand  celle-ci  n'est  pas  très-sablonneuse  ou  caillouteuse. 
Cette  masse  d'eau,  dont  le  poids  mathématique  confond  Fimagina- 
tion,  reste  donc  toujours  ballottée  entre  le  sol  et  les  hauteurs 
aériennes,  tombant  sans  cesse  en  pluie  pour  remonter  sans  cesse 
en  vapeur,  retombant  et  remontant  indéfiniment. 

Admettons,  ce  qui  reste  sans  doute  au-dessous  de  la  vérité,  que 
l'ensemble  des  pluies  annuelles  sur  toute  la  surface  de  la  Terre 
formerait,  autour  du  globe,  une  couche  de  50  centimètres  d'épais- 
seur, si  les  infiltrations  d^un  côté,  si  l'évaporation  de  Tautre  ne 


672    LES   PLUIES,   LES   SOURCES  ET   LES   FONTAINES. 

desséchaient  le  sol  à  leur  tour  après  chaque  pluie.  Nous  trouve- 
rons aisément  pour  le  volume  de  cette  couche  avec  le  rayon  moyen 
du  globe  égal  à  6  362200  mètres  le  nombre  63687546  691  A23 
mètres  cubes  d'eau;  soit,  par  jour,  175  milliards  de  mètres  cubes 
que  Tévaporation  doit  rendre  à  l'Atmosphère,  d  où,  en  divisant  le 
nombre  précédent  par  86  400  (nombre  de  secondes  qu'il  y  a  par 
jour),  nous  aurons  pour  la  quantité  moyenne  d'eau  réduite  en  va- 
peur, dans  chaqtie  seconde,  par  l'action  calorifique  du  Soleil  :  deux 
millions  vingt-cinq  mille  mètres  cubes,  c'est-à-dire  un  peu  plus 
de  deux  milliards  de  litres  d'eau  ! 

Les  fontaines  ne  sont  autre  chose  que  des  eaux  de  pluie  in- 
filtrées dans  des  terrains  sablonneux  ou  perméables,  et  arrêtées  par 
des  couches  impénétrables  de  roc,  de  craie  ou  d'argile,  sur  les- 
quelles elles  glissent  jusqu'à  ce  qu'elles  trouvent  dans  la  pente 
une  issue  où  elles  viennent  sourdre.  C'est  ainsi  que  les  eaux  des 
puits  forés  nous  arrivent,  entre  deux  couches  imperméables^  des 
extrémités  de  la  Champagne,  à  plusieurs  centaines  de  kilomètres 
de  Paris.  On  a  beaucoup  écrit  sur  les  fontaines  qui  se  trouvent 
placées  au  sommet  de  certaines  collines  ou  montagnes,  et  notam- 
ment sur  les  trois  ou  quatre  fontaines  indigentes  d'eau  qui  se 
voient  sur  la  butte  Montmartre.  Tout  calcul  fait,  la  quantité  de 
pluie  tombée  sur  cette  petite  localité,  d'après  les  indications  des 
pluviomètres,  est  plus  que  suffisante  pour  alimenter  ces  mai- 
gres sources,  et  là  comme  ailleurs  on  peut  même  se  demander  ce 
que  devient  le  surplus. 

Bernard  Palissy  avait  imaginé  de  former  des  sources  artiflcieUes  identiques  à 
celles  de  la  nature.  Deux  hectares  dans  la  France,  et  notamment  dans  les  environs 
de  Paris,  reçoivent  à  peu  près  par  an  10  000  mètres  cubes  d'eau,  dont  la  moitié 
peut  être  utilisée  pour  la  fontaine  artificielle,  c'est-à-dire  environ  5000  mètres 
cubes.  Or  ce  que  les  fonlainiers  appellent  pouce  d'eau  est  une  fontaine  qui  fourni- 
rait aisément  aux  besoins  de  deux  forts  villages,  hommes  et  besUaux.  Une  fontaine 
donnant  un  demûpùuce  d'eau  fournit  par  an  3650  mètres  cubes  d'eau  (à  raison  de 
20  mètres  cubes  par  jour  pour  le  pouce  d'eau).  C'est  beaucoup  moins  que  les 
5000  mètres  cubes  d'eau  de  pluie  que  l'on  peut  utiliser  avec  deux  hectares,  en  a«l- 
meltant  une  perte  de  moitié.  11  faudrait  donc  bien  moins  de  deux  hectares  préparés, 
pour  obtenir  infailliblement  une  belle  et  utile  fontaine. 

Pour  cela,  dit  M.  Babinet,  choisissez  un  terrain  de  un  hectare  et  demi,  dont  le 
sol  soit  sablonneux  comme  les  bois  qui  entourent  Paris,  et  qui  offre  une  Jégère 
pente  vers  un  cCté  quelconque  pour  fournir  un  écoulement  aux  eaux.  Faites  dans 
toute  sa  longueur  et  au  plus  haut  une  tranchée  de  1™,50  à  S  mètres  de  profondeur 
sur  environ  2  mètres  de  large.  Aplanissez  le  fond  de  cette  tranchée  et  rendez-le 
imperméable  par  un  pavé,  un  macadamisage,  un  fond  de  bitume,  ou,  ce  qui  est 
plus  simple  et  moins  coûteux,  par  une  couche  de  terre  glaise,  substance  commune 
dans  les  environs  de  Paris.  A  côté  de  cette  tranchée,  faites-en  une  autre  pareille 
dont  vous  rejetterez  la  terre  pour  combler  la  première,  et  ainsi  de  suite  jusqu'à  ce 


REGIME    DES    COURS    D'EAU. 


673 


que  vous  ayez  pour  aiosi  dire  rendu  tout  le  sous-sol  de  votre  terrain  imperméable 
à  Teau  de  pluie.  Plantez  le  tout  d'arbres  fruitiers  et  surtout  d^arbres  à  basse  tige, 
qui  ombragent  le  terrain  sablonneux  et  arrêtent  les  courants  d^air  qui  tendraient  à 
réabsorber  la  pluie;  enfm  pratiquez  dans  la  partie  la  plus  basse  du  terrain  une 
espèce  de  mur  ou  contre-fort  en  pierre  avec  une  issue  au  miûeu.  Vous  aurez  infail- 
liblement une  bonne  et  belle  source  qui  coulera  sans  intermittence  et  suffira  aux 
besoins  d*un  village  entier  ou  d^un  vaste  château. 

Ce  que  le  spirituel  académicien  proposait  en  1855,  un  habile  constructeur  Ta 
réalisé  ces  années  dernières  à  Sèvres,  où  j'ai  vu  une  Ingénieuse  source  artificielle, 
préférable  aux  naturelles  par  la  préparation  des  terrains,  et  qui  marchait  à  vo- 
lonté par  un  tour  de  robinet. 


Hat&tcur 
7"* 


Fig.  198.  —  Courbe  d*ime  grande  crue  de  la  Seine.  Hiver  de  1801-1802. 

Les  crues  extraordinaires^  les  débordemenlK  et  inondations  pro- 
viennent du  régime  de  la  pluie  sur  les  différentes  régions  du  bas- 
sin. Les  pluies  peuvent  être  longues  et  abondantes  et  ne  produire 
qu'une  crue  ordinaire  :  leur  répartition  l'organise.  Si  l'Yonne,  la 
Marne,  l'Aube,  TArmançon ,  le  Serein ,  le  Cousin ,  le  Loing  reçoi- 
vent en  même  temps  un  surcroît  de  pluie  et  apportent  en  même 
temps  à  la  Seine  déjà  grossie  elle-même  leur  contingent  triplé,  le 
débit  du  fleuve  à  Paris  subira  un  accroissement  exceptionnel  quoi- 
que les  crues  des  cours  d'eau  n'aient  rien  d'exceptionnel  séparé- 
ment. Ainsi,  la  plus  forte  crue  de  la  Seine  en  notre  siècle  est  celle 
de  l'hiv^  de  1801-1802,  qui  a  commencé  le  15  octobre  et  s'est 
terminée  le  19  janvier  après  avoir  duré  96  jours.  J'en  reproduis  la 

43 


674      LES   GRANDES   PLUIES   ET   LES  INONDATIONS. 

carte  ici  d'après  le  bel  ouvrage  de  M.  Belgrand,  sur  la  Seine.  Ce 
qu elle  a  de  remarquable^  ces!  qu'elle  n'est  due  à  aucun  phéno* 
mène  météorologique  extraordinaire^  mais  simplement  à  la  succes- 
sion, à  courts  intervalles ,  des  crues  de  quinze  affluents  cal- 
culées par  31.  Belgrand,  crues  qui  se  sont  succédé  encore  en 
trois  fois,  comme  on  le  voit,  et  qui,  si  elles  avaient  eu  lieu  à  la 
fois,  auraient  pu  faire  monter  la  Seine  à  1 5  ou  20  mètres  au  lieu 
de  7'",/i5. 

Par  un  autre  exemple,  si  nous  considérons  une  crue  arrivée  en 
septembre  18G6  aux  affluents  de  la  Seine  et  de  l'Yonne,  nous 
voyons  que  cet  énorme  débordement,  qui  a  causé  d'incalculables 
ravages  dans  le  val  de  la  Loire,  et  a  été  médiocre  à  Paris ,  a  été 
produit  par  une  pluie  torrentielle  de  trente  heures  sur  les  parties 
hautes  du  bassin  de  la  Seine  :  il  est  tombé  de  81  à  151  millimètres 
d'eau  dans  la  haute  Yonne,  et  seulement  de  44  à  86  dans  le  bas- 
sin de  la  Marne  et  de  la  Seine  en  amont  de  Paris. 

Les  grandes  inondations  de  1 856,  dont  on  se  souvient  encore  avec 
efTroi,  et  qui  ont  répandu  la  mort  et  la  ruine  sur  les  deux  riches 
et  immenses  bassins  de  la  Loire  et  du  Rhône,  ont  été  dues  a  l'a- 
bondance des  pluies  glissant  sur  leurs  terrains  imperméables.  Le 
Rhône  et  la  Saône  ont  des  régimes  tout  à  fait  différents.  La  Saône, 
lente,  voit  son  niveau  mensuel  varier  avec  les  saisons,  descendre 
de  2"',29  (janvier)  à  0",53  (août),  tandis  que  le  Rhône,  rapide  et 
constant,  ne  varie,  à  Lyon  même  où  nous  prenons  ces  mesures, 
que  de  1  '",  i4  (septembre)  à  0"',85  (janvier)  où  il  est  le  plus  bas.  Quoi- 
qu'il soit  vers  sa  plus  grande  hauteur  en  été,  ses  débordements  ar- 
rivent plutôt,  sous  l'influence  de  la  Saône,  de  novembre  à  mai.  Il  est 
diflicile  d'opposer  à  ces  inondations  des  digues  efficaces.  La  Loire, 
qui  jadis  mesurait  3500  mètres  de  largeur  devant  Orléans,  a  été  ré- 
duite par  ses  digues  à  un  lit  de  280  mètres;  à  Jargeau,  elle  n'a  que 
250  mètres  de  large  là  où  elle  avait  autrefois  pour  s'épancher  la- 
téralement un  espace  de  7000  mètres.  Aussi  s'ouvrit-elle,  en  1850, 
73  brèches  à  travers  ces  levées  :  dès  que  la  hauteur  de  crue  s'é- 
lève à  plus  de  5  mètres,  les  crevasses  deviennent  inévitables. 

Les  inondations  du  Rhône  ont  eu  lieu  à  la  fin  de  mai.  Une 
abondance  inusitée  de  pluies  pendant  ce  mois  avait  amené,  vers 
le  20,  une  crue  générale  dans  toute  la  France,  qui  n'était  que  le 
prélude  des  débordements  qui  allaient  inonder  surtout  le  midi, 
les  rives  du  Rhône  et  de  la  Loire.  Le  31,  le  Rhône  à  Lyon  ressem- 
blait à  un  torrent  impétueux,  et  les  parties  basses  de  la  ville  étaient 
inondées;  l'eau  montait  en  certains  endroits  jusqu'aux  premiers 


CRUES    ET    INONDATIONS.  675 

étages  des  maisons^  et  des  éboulements  avaient  lieu.  Bientôt  tout  le 
quartier  de  la  Guillotière  fut  envahi,  les  Charpentes ,  Vaux,  Vil- 
leurbane  paraissaient  destinés  à  un  engloutissement  final.  Pen- 
dant deux  jours  et  deux  nuits  les  maisons  s'écroulèrent  les  unes 
après  les  autres,  abandonnant  leurs  débris  aux  flots  impétueux. 
A  riieure  de  la  rupture  de  la  digue,  les  habitants,  hommes , 
femmes,  vieillards,  enfants,  furent  surpris  dans  leur  sommeil. 
La  plupart  furent  entraînés  par  les  flots  avant  d'avoir  le  temi)s 
de  se  reconnaître,  et  malgré  les  secours  organisés  aussi  vite  que 
les  circonstances  le  commandaient,  un  grand  nombre  ne  furent 
plus  retrouvés.  La  crue  du  Rhône  a  été  telle,  qu'elle  a  dépassé 
de  1™,50  celle  de  1840,  qui  déjà  avait  causé  tant  de  ravages. 

Habitations,  plantations,  routes,  chemins  de  fer,  tout  est  dé- 
truit ou  bouleversé  en  deux  jours  par  ces  effroyables  débordements. 
On  comptait  près  de  200  millions  de  pertes  matérielles  dans  la 
vallée  du  Rhône,  et  non  moins  dans  celle  de  la  Loire.  Presque 
tous  les  fleuves  et  rivières  du  midi  de  la  France  ont  été  grossis  pai 
les  pluies  torrentielles  qui  n'ont  pas  cessé  pendant  plusieurs  jours, 
mais  aucune  crue  n'a  atteint  des  proportions  aussi  considérables 
que  celle  du  Rhône  et  de  ses  aflluents. 

A  Colmar,  du  27  avril  à  la  fin  de  mai,  il  est  tombé  19  centi- 
mètres d'eau,  le  tiers  d'une  année.  A  Versailles,  la  pluie  du  mois 
de  mai,  qui  avait  été  de  55™°*  en  1853,  de  7!  en  1854  et  de  84 
en  1855,  s'éleva  à  148.  En  29  heures,  les  30  et  31,  la  pluie  conti- 
nuelle donna  60™. 

Peu  de  jours  avant  ces  pluies  diluviennes,  on  avait  remarqué  que 
la  masse  des  cirrus  arrivaient  du  sud-ouest  avec  une  vitesse  inu- 
sitée de  100  kilomètres  à  l'heure.  Le  vent  du  nord  s'étant  déclaré, 
il  en  résulta  les  pluies  phénoménales  qui  se  précipitèrent. 

Les  années  lés  plus  pluvieuses  de  ce  siècle  ont  été  les  suivantes. 
1^8  quantités  d'eau  indiquées  ici  sont  celles  du  pluviomètre  de  la 
terrasse  de  l'Observatoire,  et  l'année  météorologique  est  comptée 
du  1*'  décembre  au  30  novembre. 


182'! 
1828, 
1845 


1820 
1823. 

1826. 
1833. 


50  CCDt. 

18^9. 

1856 

1866. 

été  : 

1842. 
1855. 
1863. 
1870. 

59  *'*"*. 

62 
61 

[avril, 

mai, 

juin 

=  33). 

55 
64 

es  ont 

43  cent. 

40  *•"*. 

42 

35 

40 

43 

44 

>  m  •  •  • 

•  t  •  • 

42 

676     LES  GRANDES  PLUIES  ET  LES  IXONDATIOXS. 

Les  pluies  de  1 866  ont  agi  jusque  dans  les  caves  de  Paris^  qui 
ont  subi  des  inondations  partielles  inattendues  en  janvier  et  fé- 
vrier 1867.  Les  nouvelles  maisons^  surtout^  des  boulevards  Sébas- 
topol^  Malesherbes^  Haussmann^  de  la  rue  la  Fayette^  etc.^  qui  ont 
doubles  caveS;  ont  subi  les  meilleurs  spécimens  de  cette  inondation 
souterraine,  parce  que  les  architectes ,  trompés  sans  doute  par  le 
niveau  très  bas  des  puits  de  1857  à  1865^  ont  établi  le  fond  des 
caves  presque  à  ce  niveau.  Les  pluies  de  1 866  le  relevèrent  de 
75  centimètres  et  davantage!  Sur  la  rive  gauche^  les  submer- 
sions souterraines  ont  été  dues  à  une  autre  cause  :  au  refoule- 
ment direct  et  immédiat  de  la  nappe  souterraine  par  les  crues  de 
la  Seine. 

Les  pluies  diluviennes  s*observent  surtout  entre  les  tropiques. 
Sur  les  bords  du  Rio-Negro  on  reçoit  presque  tous  les  jours  des 
pluies  de  6  heures  et  de  50  millimètres  d*eau.  A  Bombay^  on 
s*est  assuré  que  la  terre  avait  reçu  en  un  jour  108  millimètres  de 
pluie.  A  Cayenne^  Tamiral  Roussin  a  trouvé  que  la  quantité  d*eau 
recueillie  depuis  8  heures  du  soir  jusqu'à  6  heures  du  matin 
était  de  277  millimètres. 

Hooker  cite  une  localité  de  THimalaya  où  un  déluge  de  4  heu- 
res^ semblable  à  Técroulement  d'une  trombe,  recouvrit  le  sol 
d*une  couche  liquide  évaluée  à  76  centimètres. 

Le  21  octobre  1817,  il  tomba  à  Tile  de  Grenade  20  centimètres 
d'eau  dans  le  court  espace  de  21  heures.  Les  rivières  s'élevè- 
rent de  9  mètres  au-dessus  de  leur  niveau  ordinaire. 

Voici  les  plus  grandes  averses  constatées  dans  nos  climats  : 

Les  inondations  ont  causé  en  1 827  de  nombreux  désastres  dans 
le  midi  de  la  France.  On  a  vu  rarement  une  série  de  pluies  si  ex- 
traordinaire que  celle  de  cette  année,  dans  l'Europe  entière.  Le 
20  mai,  il  est  tombé  à  Genève  16  centimètres  d'eau  dans  le 
court  intervalle  de  3  heures.  Dans  la  même  année  1827,  il  est 
tombé  à  Montpellier,  en  5  jours,  du  23  au  27  septembre  inclus, 
/•5  centimètres  d'eau.  Du  24  au  26,  en  deux  fois  24  heures,  la 
pluie  recueillie  près  de  la  même  ville,  à  une  manufacture  de 
produits  chimiques,  s'est  élevée  à  32  centimètres.  A  Joyeuse,  il 
tomba  en  1  jour,  le  9  octobre  de  la  même  année,  79  centimètres 
d'eau. 

Yalz  a  observé  à  Marseille,  le  21  septembre  1839,  un  violent 
orage  qui  occasionna  la  plus  forte  pluie  qu'on  y  eût  encore  vue  : 
il  tomba  40  millimètres  d'eau  en  25  minutes.  La  Cannebière, 
cette  rue  de  30  mètres  de  large,  avec  une  pente  de  13  millimètres 


AVERSES    PRODIGIEUSES.  677 

par  mètre^  fut  entièrement  submergée  pendant  5  minutes;  Teau 
s  y  était  élevée  à  45  centimètres  au-dessus  du  trottoir. 

Dans  le  bassin  de  la  Saône^  il  existe  une  petite  ville  appelée 
Cuiseaux^  où  il  pleut  toujours  plus  que  dans  aucun  autre  point  de  la 
même  vallée.  Ainsi ^  immédiatement  avant  les  terribles  inondations 
de  I84t^  il  y  tomba  27  centimètres  d'eau  en  68  heures.  Dans  le 
même  intervalle^  il  n'en  était  tombé  que  ISàOuUins^  près  de  Lyon. 

J'ai  vu  tomber^  racontait  F.  Petit,  directeur  de  l'Observatoire  de 
Toulouse^  pendant  un  orage  à  Toulouse^  le  19  septembre  1844, 
35  millimètres  d'eau  en  une  demi-heure,  soit  1  millimètre  envi- 
ron par  minute.  C'est  la  plus  forte  pluie  que  je  connaisse  pour 
nos  climats.  Je  puis  citer  également,  pour  Toulouse,  les  pluies  du 
23  avril  1841  et  du  25  mars  1844,  qui  fournirent  en  3  heures, 
l'une  38,  l'autre  40  millimètres  d'eau;  celles  du  8  juin  1848^ 
qui  donna  49  millimètres  en  5  heures;  du  6  septembre  1848, 
19  millimètres  en  30  minutes;  du  10  août  1854,  21  millimè- 
tres en  trois  quarts  d'heure;  du  10  août  1859,  52  millimètres  en 
deux  orages  successifs  de  40  minutes  chacun  environ,  etc. 

Dans  la  nuit  du  5  au  6  août  1857,  une  averse  qui  inonda  la 
ville  de  Toulouse  donna  au  pluviomètre  de  l'Observatoire  70  mil- 
limètres d'eau.  Petit  remarquait  à  ce  propos  que  c'est  une  quan- 
tité de  1 1  200  000  hectolitres  qui  sont  tombés  sur  la  ville,  égale 
en  superficie  à  une  lieue  carrée.  C'est  7000  hectolitres  par  hec- 
tare, quantité  bien  suffisante  pour  refroidir  le  sol  et  pour  favori- 
ser par  conséquent  des  pluies  nouvelles.  Après  de  longs  jours 
de  sécheresse  et  de  chaleur,  les  nuages  venus  de  la  mer  doivent 
être  dissous  par  le  rayonnement  calorifique  du  sol,  et  leur  préci- 
pitation à  Tétat  de  pluie  est  d'autant  plus  difficile  que  la  chaleur  a 
été  plus  considérable.  Après  un  premier  refroidissement,  au  con- 
traire, les  nuages  se  résolvent  plus  facilement.  La  sécheresse  favo- 
rise la  sécheresse,  et  la  pluie  amorce  la  pluie. 

Une  pluie  torrentielle  qui  a  duré  1 2  heures,  le  20  septembre 
1846,  a  éclaté  à  Privas  (Ardèche)  et  dans  les  environs  sur  une 
assez  grande  étendue;  il  est  tombé  25  centimètres  d'eau.  Toutes 
les  rivières  débordèrent,  firent  de  grands  ravages  et  interceptèrent 
les  communications. 

L'une  des  plus  fortes  averses  de  pluie  enregistrées  au  pluviomètre 
de  la  terrasse  de  l'Observatoire  de  Paris  est  celle  du  9  septembre 
1865,  qui  dura  une  demi-heure  et  qui  donna  52  millimètres  d'eau. 

Pendant  les  inondations  de  septembre  1868,  on  a  observé  au 
Bernardino  (Alpes  italiennes)  25  centimètres  de  pluie  en  24  heures. 


\ 


tm      LES    GRANDES  PLUIES   ET   LES   INONDATIONS. 

Ea  fait  d'averses  prodigieuses  et  d'inondatioos  subites  on  peut 
ren)arr|uer  entre  autres  celle  du  4  juiu  1S39  en  Belgique  : 

Iji  pluie  commença  avant  midi,  et  jusque  rers  le  Boir  n'offrit 
rien  de  particulier.  L'orage  ne  commença  à  se  déclarer  avec  îd- 
tensité  qu'après  8  heures;  la  pluie  était  chassée  avec  force  par 
un  vent  violent,  dont  la  direction  venait  du  nord;  et,  plus  tard, 
il  passa  \em  l'ouest.  Pendant  plus  de  trois  heures,  la  pluie  tomba 
avec  une  abondance  dont  nous  n'avons  guère  d'exemples  dans  nos 
climalrf.  Dans  plusieurs  endroits,  les  récoltes  ont  été  détruites, 
les  campagnes  inondées.  Dans  le  jardin  de  1  Observatoire,  plu- 
sieurs arbres  ont  été  déracinés,  trois  peupliers  out  été  renversés; 
le  long  des  boulevards  on  a  trouvé  le  lendemain  un  grand  nombre 
d'oiseaux  morts  ou  tellement  abattus  par  la  pluie  et  la  fatigue 
que  les  passants  pouvaient  les  ramasser.  Les  communications  par 
le  chemin  de  fer  furent  interrompues  en  plusieurs  endroits;  un 
grand  nombre  de  bestiaux  ont  péri  avec  leurs  étables;  mais  le 
désastre  le  plus  déplorable  est  sans  contredit  celui  du  hameau 
de  Borght,  près  de  Vilvorde,  qui  a  été  presque  totalement  détruit 
avec  plus  de  quarante  de  ses  habitants,  morts  soua  les  décom- 
bres ou  ensevelis  sous  les  eaux.  L'oratte,  en  général,  a  sévi  avec 
le  plus  d'intensité  dans  toute  l'étendue  de  la  vallée  de  la  Woluwe 
et  du  cotédeBerlhein,  où  l'on  a  eu  à  regretter  également  la  perte 
de  onze  personnes. 

La  quantité  d'eau  tombée  dans  ces  differenles  localités  doit 
avoir  été  considérable,  puisqu'à  Bruxelles,  éloignée  de  quelques 
lieues  du  théâtre  de  ces  grandes  dévastations,  la  quantité  d'eau 
recueillie  sur  la  terrasse  de  l'Observatoire  s'élevait  à  11*2  oiîl- 
limètres  en  24  heures  :  quantité  énorme,  puisqu'elle  forme  le 
sixième  de  l'eau  qui  y  tombe  annuellement. 

L'une  des  plus  fortes  pluies  que  nous  puissions  enregistrer  ici 
est  encore  celle  qui  vient  de  tomber  à  Montpellier,  le  2  août  de 
celte  année  1871.  Le  pluviomètre  du  Jardin  des  plantes  donna  à 
M.  Ch.  .Martins  les  curieuses  sommes  suivantes  :  De  9  heures  .10 
du  soir  à  'i  heures  du  matin,  une  pluie  d'averse  sans  discontinuité 
versa  90™"  d'eau.  Un  redoublement  de  l'orage  en  versa  51  nou- 
veaux, de  6  heures  à  midi.  Dans  l'après-midi,  jusqu'à  4  heures, 
il  est  encore  tombé  IS""  d'eau.  C'est  un  total  de  154  millimètres 
en  15  heures,  supérieur  à  la  somme  de  pluie  tombée  en  avril, 
mai,  juin  et  juillet,  qui  ne  s'élève  qu'à  133. 

La  plus  formidable  pluie  connue  est  celle  du  21  octobre  1832,  à 
Gènes  :  81  centimètres  en  24  heures  !  Ce  résultat  inouï,  fait  re- 


\ 


AVERSES    PRODIGIEUSES.  679 

marquer  AragOy  inspira  des  doutes  à  tous  les  météorologistes;  ou 
soupronnait  une  erreur  d'impression;  mais  le  fait  fut  vérifié. 
Deux  seaux  de  bois,  de  64  et  70  centimètres  de  hauteur,  vides 
avant  la  pluie,  furent  constatés  avoir  été  remplis  avant  sa  fin. 

Nous  avons  vu  qu'il  arrive  parfois  également  des  chutes  de 
neiges  fort  abondantes.  Pour  en  rappeler  une  ici,  le  Moniteur  du 
12  janvier  1807  faisait  remarquer  que  la  neige  tombée  en  quel- 
ques jours  sur  Paris,  sur  une  épaisseur  de  15  centimètres,  repré- 
sentait un  volume  de  un  million  trois  cent  quarante  et  un  mille 
mètres  cubes,  et  demandait  pour  être  enlevé  1 5  000  tombereaux 
fonctionnant  pendant  6  jours,  et  6  millions  de  dépense. 

En  songeant  à  l'impression  de  terreur  que  fait  éprouver  la  vue 
d'un  précipice.  Ton  peut  se  demander  comment  nous  ne  sommes 
pas  effrayés  de  sentir  suspendues  sur  nos  tfttes  de  si  énormes 
quantités  d'eau  :  des  quantités  capables  de  fournir  sur  la  surface 
d'un  hectare,  comme  la  pluie  de  Toulouse  en  1844,  trois  mille 
hectolitres  d'eau  dans  30  minutes,  ou  comme  celle  de  Gènes, 
quatre-vingt-un  mille  hectolitres  en  24  heures. 

Dans  les  réglons  équatoriales,  au  sein  des  plateaux  monta- 
gneux, des  forêts  immenses  et  des  lacs  profonds,  on  assiste  par- 
fois à  des  scènes  d'orage  dont  nos  régions  tempérées  ne  donnent 
qu'une  faible  idée.  Pendant  la  saison  des  pluies,  c'est-à-dire  pen- 
dant six  mois  de  l'année,  la  chaîne  des  Andes  est  le  séjour  de  gi- 
gantesques orages. 

Pendant  son  voyage  à  Quito,  la  curieuse  capitale  de  la  Répu- 
blique de  l'Equateur,  située  sur  le  premier  degré  de  latitude  et  à 
3000  mètres  au-dessus  de  la  mer,  M.  Ernest  Charton  fut  témoin 
d'une  de  ces  tourmentes,  dont  il  trace  un  tableau  pittoresque  : 

Je  savais,  dit-il,  que  chaque  jour,  à  trois  heures  de  raprès-midj,  la  tempête 
se  déchaînait  avec  violence  dans  les  montagnes,  etm'étant  aventuré  une  fois  assez 
loin  de  la  ville,  je  m'étais  promis  d'être  de  retour  avant  Theure  fatale  ;  mais  dési- 
reux d'achever  une  vue  commencée  et  retardé  ensuite  par  des  accidents  de  terrain, 
je  devins  malgré  moi  le  spectateur  d'une  scène  dont  la  plume  ou  le  crayon  sont 
impuissants  à  peindre  la  sublime  horreur. 

Le  soleil  avait  tout  à  coup  disparu  derrière  un  amas  de  nuages  qui  enveloppaient 
le  sommet  des  Andes  de  leurs  sombres  tourbillons.  Les  flancs  des  montagnes  et 
leurs  mille  cavernes  rugissaient  en  vomissant  des  éclairs,  tandis  que  le  ciel,  de 
son  côté,  lançait  des  torrents  de  flammes  ;  pendant  trois  heures,  je  ne  vis  autour 
de  moi  qu'une  atmosphère  embrasée,  j'entendis  sans  interruption  les  détonations 
effrayantes  de  la  foudre  que  répétait  la  voix  profonde  des  échos.  Celui  qui  assiste 
au  bombardement  et  à  l'incendie  d'une  place  de  guerre  n'a  devant  les  yeux  que  la 
pâle  imitation  de  cette  lutte  imposante  des  éléments.  Enfin  la  tempête  épuisée  fît 
un  dernier  effort;  le  tonnerre  plus  rapide  devança  la  trombe  d'air  qui  marchait  ; 
celle-ci  déchira,  enleva  ou  renversa  tout  ce  qui  se  trouvait  sur  son  passage,  elle 


680      LES   GRANDES   PLUIES  ET   LES   INONDATIONS. 

pénétra  dans  la  forèl  et  obligea  les  palmiers  et  les  cèdres  à  se  courber.  Le  ciel  alors 
ouvrît  ses  cataractes  et  versa  ses  torrents  sur  les  monts  enflammés,  la  terre  n'était 
plus  qu'un  océan,  Pair  apaisé  n'avait  plus  de  souffle,  mais  ce  désordre  dura  peu: 
bientôt  de  tiëdes  vapeurs  s'élevèrent  du  sol,  l'borizon  s'éclaircit  et  une  agréable 
fraîcheur  me  rendit  la  vigueur  nécessaire  pour  réagir  contre  de  si  terribles  im- 
pressions. 

J'aurais  infailliblement  péri  comme  tant  d'autres  voyageurs  imprudents  si  je 
n'avais  trouvé  un  refuge  dans  une  caverne.  Encore  les  décharges  électriques  qui 
m'entouraient  mcnacèrentr  elles  plus  d'une  fois  de  m'atteindre.  Lorsque  je  rentrai 
à  la  posacfa,  l'hôtelier  me  croyant  mort,  racontait  déjà  ma  triste  aventure  avec  force 
détails  qui  faisaient  le  plus  grand  honneur  à  son  imagination.  Le  brave  homme 
m'accueillit  néanmoins  avec  joie,  et,  pendant  toute  la  soirée,  le  récit  des  catastro- 
phes causées  par  des  tempêtes  des  Cordillères  défraya  la  conversation. 

Ces  lugubres  histoires  auraient  probablement  troublé  mon  sommeil  et  m'au- 
raient exposé  à  d'afl'reux  cauchemars,  si  un  charitable  Péruvien  n'eût  changé  le 
cours  de  nos  idées  en  nous  racontant  une  anecdote  comique. 

Deux  généraux,  venant  de  Lima,  traversaient  ensemble  les  difficiles  passages 
des  Andes.  Engagés  dans  une  conversation  animée,  ils  oubliaient  le  péril  auquel 
les  exposait  l'allure  paresseuse  de  leurs  mules.  Tout  à  coup,  une  averse  de  grêle 
vint  fondre  sur  eux;  la  foudre  éclatait  à  chaque  instant,  et  la  terre,  mise  en  contact 
avec  l'électricité  des  nues,  lançait  elle-même  des  flammes.  Enfin,  la  puissance  des 
vents  devint  si  menaçante  que  nos  deux  amis  craignirent  de  se  voir  emportés 
avec  leurs  montures.  Ils  cherchaient  des  yeux  un  abri  :  leurs  regards  découragés 
n'en  apercevaient  nulle  part.  . 

Un  vaste  étang  bordait  leur  chemin. 

«  Eh?  dit  l'un  d'eux,  si  nous  nous  mettions  dans  l'eau,  nous  serions  moins 
exposés  au  vent  et  à  la  foudre. 

—  Excellente  idée  !  réplique  l'autre  ;  entre  deux  maux,  il  faut  choisir  le  moin- 
dre. » 

Là-dessus  nos  généraux  mettent  pied  à  terre  et  s'enfoncent  jusqu'au  cou  dans  la 
nappe  liquide  ;  mais  si  leur  corps  était  préservé,  leur  tête  ne  l'était  pas,  et  pour  la 
garantir  ils  la  plongeaient  dans  l'eau  à  chaque  éclair,  enviant  le  sort  des  heureux 
habitants  du  petit  lac  que  la  nécessité  de  la  respiration  n'obligeait  point  à  paraître 
à  la  surface. 

Leur  terreur  redoubla  quand  ils  virent  foudroyer  leurs  mules  à  quelques  pas  de 
l'humide  retraite;  croyant  leur  dernière  heure  arrivée,  ils  recommandèrent  leur 
Ame  à  Dieu. 

«  Ilélas  !  s'écria  l'un,  j'ai  depuis  longtemps  oublié  mes  prières. 

—  Je  vais  alors,  répliqua  l'autre  qui  avait  été  élevé  dans  un  couvent,  dire  k  haute 
voix  le  Confifeor,  et  vous  n'aurez  qu'à  répéter  mes  paroles.  » 

Tous  deux  se  mirent  à  réciter  d'une  voix  tremblante  les  saintes  oraisons,  accom- 
pagnées de  vigoureux  et  fréquents  mea  culpa. 

Quoique  résignés  à  mourir,  nos  deux  voyageurs  faisaient  maints  plongeons 
entremêlés  de  signes  de  croix.  Eonne  ou  mauvaise,  l'expérience  ne  leur  fut  j»aH 
funeste.  L'orage  cessa,  et  la  foudre  les  avait  épargnés.  Cependant  ils  n'avaient  plus 
de  montures,  point  de  vivres  ni  d'habits  de  rechange,  et  ils  durent,  dans  cet  état 
lamentable,  faire  à  pied  plusieurs  lieues  avant  d'atteindre  une  habitation.  Lors- 
qu'ils y  arrivèrent,  leurs  cheveux,  dit-on,  étaient  blancs  :  une  seule  épreuve  les 
avait  vieillis  plus  que  vingt  campagnes. 


CHAPITRE    V, 


LA  GRÊLE. 

PRODUCTION  DE  LA  GRÊLE.  —  MARCHE  DES  ORAGES.  —  DISTRIBUTION 
CAPRICIEUSE  DU  MÉTÉORE  SUR  LES  CAMPAGNES. —  PLUS  FORTES  GRÊLES 
OBSERVÉES.  —  NATURE,  GROSSEUR  ET  FORME  DES  GRÊLONS  —  PÉRIODES 
DES   CHUTES   DE   GRÊLE. 


11  n'est  aucun  de  no6  lecteurs  qui  n*ait  été  surpris  par  une  de 
ces  averses  prodigieuses  qui  couronnent  les  lourds  orages  de  nos 
contrées.  Une  température  suffocante  règne  à  la  surface  du  sol^ 
plusieurs  couches  de  nuages  noirs  et  gris  volent  dans  Tatmosphère 
sous  des  directions  différentes.  Des  éclairs  blafards  embrasent  le 
ciel ,  la  foudre  éclate^  et  des  millions  de  kilogrammes  de  grêlons 
nous  sont  lancés  du  haut  des  nues  comme  précipités  des  cataractes 
entr  ouvertes  d*un  réservoir  immense.  Pendant  plusieurs  minutes  la 
grêle  sillonne  Tespace^  crible  les  jardins  et  les  arbres^  roule  avec 
fracas  dans  les  tourbillons  de  la  pluie  orageuse  ;  puis  elle  s'éloi- 
gne avec  lèvent,  la  chaleur  étouffante  fait  place  aux  fraîches  sen- 
teurs des  plantes  mouillées,  la  lumière  revient,  larc-en-ciel  brille 
et  Tazur  céleste  reparait  au  sein  de  la  nature  calmée. 

Quelle  est  la  force  qui  produit  dans  les  nues  ces  morceaux  sou- 
vent énormes  déglace,  qui  les  soutient  dans  Tespace,  puis  les  lance 
sur  nos  récoltes  et  nos  demeures?  En  étudiant  la  production  de 
la  pluie,  nous  avons  vu  qu  elle  ne  se  produit  ordinairement  que 
lorsqu'il  y  a  deux  ou  plusieurs  couches  de  nuages  superposées. 
Il  en  est  de  même  pour  la  formation  de  la  grêle,  mais  avec  une 
différence  dans  les  conditions  physiques  respectives  des  nuages. 

La  grêle  se  produit  pendant  les  orages,  en  des  heures  où  la  tem- 


682  LA    GRÊLE. 

pérature  est  trës-élevée  à  la  surface  du  sol  et  décroît  rapidement 
avec  la  hauteur.  Ce  décroissement  rapide  est  la  condition  princi- 
pale de  la  formation  de  la  grôle.  On  a  trouvé  ce  décroissement 
descendu  jusqu'à  I  degré  pour  70  mètres.  Que  se  passe-t-il  alors 
dans  la  région  des  nuages  ?  Les  nuées  supérieures^  depuis  3000 
jusqu'à  7000  ou  8000  mètres,  renferment,  les  plus  hautes,  de  la 
glace  à  — 30  et  — 40  degrés  ;  les  plus  basses,  de  l'eau  vésiculaire 
à  — 10  et  — 20  degrés.  Les  nuées  inférieures  contiennent  de  l'eau 
vésiculaire  au-dessus  de  zéro.  Ordinairement  ces  nuées  marchent 
en  des  directions  différentes,  et  la  grêle  se  forme  lorsqu'il  y  a  con- 
flit et  mélange  enti*e  des  vents  opposés  entre  des  courants  et  des 
nuées  de  températures  si  difl^érentes.  Les  gouttes  d'eau  des  nuages 
qui  se  résolvent  alors  en  pluie,  se  gèlent  instantanément  au  milieu 
d'un  tel  froid.  Emportées  par  les  tourbillons,  soulevées  même  et 
placées  sous  l'influence  des  électricités  contraires  des  diverses 
couches  de  nuages,  ces  gouttes  glacées  ne  tombent  même  pas  im- 
médiatement malgré  leur  poids,  car  elles  ont  le  temps  de  se  gros- 
sir d'une  grande  quantité  d'eau  qu'elles  s'attachent  sur  leur  pas- 
sage, et  souvent  de  s'agglomérer  en  grand  nombre. 

Le  grand  froid  qui  se  manifeste  dans  les  nuages  au-dessous  de 
la  région  des  neiges  éternelles  est  dû  en  grande  partie  à  l'évapo- 
ration,  et  cette  évaporation  a  elle-même  une  double  cause  :  l'acUon 
du  soleil  et  celle  de  l'électricité  ;  car  on  a  ]*emarqué  qu'après 
chaque  décharge  électrique  la  pluie  ou  la  grêle  se  précipite  en 
plus  grande  abondance,  et  la  réaction  produit  une  dilatation  qui 
doit  donner  naissance  à  une  évaporation  rapide. 

La  formation  des  grêlons  est  toujours  très-rapide.  Volta  pensait 
que  le  nuage  supérieur  était  formé  par  la  condensation  de  la  va- 
peur provenant  de  la  couche  inférieure,  et  chargé  d'électricité  po- 
sitive, celle-ci  gardant  l'électricité  négative.  De  même  qu'entre 
deux  plaques  de  cuivre  chargées  d'électricité  contraire  on  voit 
des  boules  de  sureau  s  élever  et  redescendre  tour  à  tour  sous  l'in- 
fluence de  la  double  attraction,  de  même  il  pensait  que  la  grêle 
se  formait  par  une  danse  analogue  de  corpuscules  de  neige  ou  de 
glace,  se  grossissant  successivement  de  vapeurs  condensées.  On 
n'admet  plus  guère  cette  théorie,  et  il  est  plus  simple  en  effet 
d'admettre  que  la  grêle  se  forme  comme  la  pluie,  mais  en  des 
conditions  de  froid  atmosphérique  qui  gèle  instantanément  les 
globules  d'eau  au  moment  où  ils  se  forment. 

Il  parait  que  celte  formation,  ou  le  choc  des  grêlons  transpor- 
tés par  le  vent,  produit  parfois  un  bruit  capable  d'être  entendu  de 


PRODUCTION    DE    LA    GRÊLE.  f83 

la  surface  du  sol.  On  voit,  chez  les  anciens,  Aristote  el  Lucrèce 
rapporter  le  fait.  Les  météorologistes  Kalm  et  Tissier  disent 
lavoir  entendu,  le  premier  en  France,  le  13  juillet  1788,  le  second 
à  Moscou,  le  30  avril  1744.  Il  y  a  une  trentaine  d  années,  Peltier 
étant  à  Ham,  dont  la  forteresse  est  devenue  célèbre,  entendit  un 
bruit  tellement  fort  à  l'approche  d'un  orage,  qu'il  pensa  qu'un 
escadron  de  cavalerie  arrivait  au  galop  sur  la  place  de  la  ville.  Il 
n'en  était  rien;  mais,  20  secondes  après,  une  averse  de  grêle 
épouvantable  tomba  sur  la  ville.  Cette  année  (1871),  à  Doulevant- 
le-Chàteau  (Haute-Marne),  M.  Pissot,  correspondant  de  TObser- 
vatoirede  Montsouris,  rapporte  avoir  entendu,  dans  l'orage  du 
14  août,  un  roulement  continu  suivi  d'une  chute  de  grêle  abon- 
dante à  quelques  lieues  de  lui.  Ce  n'est  peut-être  là  qu'un  bruit 
de  tonnerre  analogue  à  celui  dont  je  parlerai  tout  à  l'heure. 

On  a  vu  au  chapitre  des  Nuages  la  chromolithographie  d'une 
forme  type  des  nuages  à  grêle.  Leur  surface  présente  eà  et  là 
d'immenses  protubérances  irrégulières.  Vus  en  dessous,  ils  sont 
généralement  très-foncés  à  cause  de  leur  opacité,  que  traverse 
diflicilement  la  lumière  solaire.  Ârago  avait  déjà  fait  la  remarque 
qu'ils  semblent  avoir  beaucoup  de  profondeur  et  se  distinguent 
des  autres  nuages  orageux  par  une  nuance  cendrée  très-remar- 
quable. Leurs  bords  offrent  des  déchirures  très-multipliées.  Mais 
ils  ne  tardent  pas  à  se  confondre  dans  la  masse  générale  des  nim« 
bus  qui  versent  la  pluie. 

A  quelle  hauteur  planent-ils?  De  quelle  élévation  tombent  les 
averses  de  grêle?  Saussure  reçut  des  chutes  de  grêle  sur  le  col  du 
Géant,  à  3428  mètres;  Balmat  en  reçut  au  sommet  même  du  Mont- 
Blanc,  et  Paccard  trouva  des  grêlons  sous  la  neige  qui  forme  la 
cime;  il  grêle  assez  souvent  sur  les  hauts  pâturages  des  Alpes. 
Ainsi  le  phénomène  de  la  grêle  se  produit  à  toutes  les  hauteurs. 
Mais  dans  le  cas  où  il  s'opère  à  ces  grandes  élévations,  les  grê- 
lons fondent  en  traversant  les  milliers  de  mètres  d'air  au-dessus 
de  zéro  qui  recouvrent  la  surface  du  globe.  Dans  le  cas  de  nos 
averses  de  grêle,  au  contraire,  les  nuages  qui  la  donnent  sont 
moins  élevés  et  paraissent  situés  entre  1500  et  2000  mètres. 
Au-dessous  d'eux  s'étendent  les  nuages*  orageux  et  pluvieux, 
vers  1000   mètres  seulement  et  même  très-souvent  plus  bas. 

Les  nuages  qui  versent  la  grêle  n'occupent  jamais  une  large 
étendue.  Transportés  par  le  vent,  ils  criblent  une  bande  de  terre 
étroite,  dont  la  largeur  n*est  souvent  que  de  1  kilomètre,  et  ne 
8  étend  que  très-rarement  au  delà  de  4  lieues,  et  dont  la  longueur 


684  LA    GRÊLE. 

a  atteint  parfois  jusqu'à  200  lieues*  L'une  des  plus  curieuses  el 
des  plus  remarquables  chutes  de  grêle  que  les  annales  de  la  mé- 
téorologie aient  enregistrées  est  celle  du  13  juillet  1788.  Elle  était 
divisée  en  deux  bandes  :  celle  de  gauche^  ou  de  1  ouest,  com- 
mença en  Touraine,  près  de  Loches,  à  6  heures  et  demie  du  ma- 
tin y  passa  sur  Chartres  à  7  heures  et  demie,  sur  Rambouillet  à 
8  heures,  sur  Pontoise  à  8  heures  et  demie,  surClermont  en  Beau- 
voisis  à  9  heures,  sur  Douai  à  1 1  heures,  entra  en  Belgique,  passa 
sur  Gourtray  à  midi  et  demi,  et  s'éteignit  au  delà  de  Flessingue  à 
1  heure  et  demie;  c'est  une  longueur  de  175  lieues,  sur  4  de 
large.  La  bande  de  gauche,  ou  de  Test,  commença  vers  Orléans  à 
7  heures  et  demie  du  matin,  passa  sur  Arthenay  et  Andonville; 
atteignit  Paris,  au  faubourg  Saint-Antoine,  à  8  heures  et  demie, 
Oespy  en  Valois  à  9  heures  et  demie;  Cateau-Cambrésis  à  1 1  heu- 
res et  Utrecht  à  2  heures  et  demie.  C'est  200  lieues,  sur  2  seule- 
ment de  large.  L'intervalle  compris  entre  les  deux  bandes  était  en 
moyenne  de  5  lieues,  et  reçut  de  la  pluie.  Le  passage  de  la  grêle 
fut  précédé  sur  les  deux  lignes  par  une  obscurité  profonde.  La  vi- 
tesse de  cet  orage  était  de  16  lieues  et  demie  à  l'heure  sur  les 
deux  branches  ;  dans  chaque  lieu  la  grêle  ne  tomba  que  pendant 
7  à  8  minutes,  mais  avec  tant  de  force  que  toutes  les  moissons 
furent  hachées.  C'est  certainement  là  la  plus  remarquable  chute 
de  grêle  qu'on  ait  suivie  sur  une  aussi  vaste  échelle.  On  ne  compta 
pas  moins  de  1039  communes  ravagées  en  France;  le  dommage 
évalué  par  une  enquête  officielle  s  éleva  à  24690000  francs. 

Les  grêlons  n'avaient  pas  toujours  la  même  forme  :  les  uns 
étaient  ronds,  les  autres  longs  etarmés  de  pointes;  on  en  ramassa 
qui  pesaient  jusqu'à  250  grammes  I 

Il  est  très-rare  qu'une  même  averse  de  grêle  s'étende  sur  une 
pareille  longueur  et  sur  une  ligne  aussi  régulière.  Il  est  probable 
que  les  nuages  producteurs  de  la  grêle  étaient  ici  à  une  hauteur 
supérieure  à  1  kilomètre.  Eu  général,  ils  ne  sont  qu'à  cette  hau- 
teur  et  subissent  l'influence  du  relief  des  terrains.  Certaines 
averses,  sans  se  développer  sur  une  pareille  étendue,  sont  remar- 
quables par  leur  abondance.  Le  9  mai  1865,  par  exemple^  un 
orage  commence  à  8  'heures  et  demie  du  matin  sur  Bordeaux  et 
se  dirige  au  nord-nord-esl,  passe  sur  Périgueux  à  10  heures,  sur 
Limoges  à  midi,  sur  Bourges  à  2  heures,  arrive  à  Orléans  à 
5  heures  et  demie,  à  Paris  à  7  heures  45,  à  Laon  à  1 1  heures, 
et  tombe  après  minuit  en  Belgique  et  dans  la  mer  du  Nord.  Sa 
largeur  moyenne  était  de  1 5  à  20  lieues.  La  grêle  n'est  tombée 


GRÊLES    PRODIGIEUSES.  685 

que  par  places  :  à  gauche  de  Périgueux^  sur  rarrondissement  de 
Limoges^  à  droite  de  Ghâleauroux^  au  sud*est  de  Paris^  de  Corbeil 
à  Lagny^  et  dans  les  arrondissements  de  Soissons  et  de  Saint- 
Quentin;  sur  ce  dernier  point  elle  a  été  formidable.  La  masse  de 
cristaux  tombée  du  ciel  sur  les  prairies  du  Calelct  formait  un  lit 
de  2  kilomètres  de  long  sur  600  mètres  de  large^  évalué  dans 
son  ensemble  à  600000  mètres  cubes  I  Quatre  jours  après^  les  grê- 
lons n  avaient  pas  encore  disparu  (voy.  fig.  218^  p.  755). 

Quelquefois  il  tombe  des  averses  de  grêle  telles  qu'elles  dé- 
truisent toutes  les  récoltes^  témoin  celle  qui  ravagea  les  environs 
d^Angoulême,  le  3  août  1813.  On  était  à  la  veille  de  la  récolte^  et 
tout  annonçait  au  cultivateur  qu'elle  serait  aussi  belle  qu'abon- 
dante. La  journée  fut  superbe^  et  le  vent  souffla  plein  nord  jus- 
qu'à 3  heures  après  midi^  puis  il  tourna  en  un  moment  du 
côté  opposé;  le  ciel  se  couvrit  de  nuages^  qui  bientôt  s'amonce- 
lèrent d'une  manière  effrayante.  Le  vent,  qui  était  assez  violent 
depuis  midi  jusqu'à  5  heures^  cessa  tout  à  coup  de  souffler.  Le 
tonnerre  se  fit  entendre  dans  le  lointain^  mais  bientôt  ses  éclats 
redoublèrent;  ils  devenaient  à  chaque  instant  plus  forts  et  plus 
fréquents  ;  le  ciel  s'obscurcit  enfin  tout  à  fait^  et  d'épaisses  ténè- 
bres remplacèrent  le  jour.  A  6  heures^  une  grêle  horrible  se  préci- 
pite sur  la  terre  avec  fracas  ;  les  grêlons  étaient  gros  comme  des 
œufs.  Plusieurs  personnes  en  furent  grièvement  blessées ,  et  un 
enfant  fut  tué  dans  Tarrondissement  de  Barbezieux.  Le  lendemain^ 
4  août^  la  terre  présentait  le  triste  aspect  de  l'hiver  le  plus  ri- 
goureux; les  grêlons  s'étaient  accumulés  dans  les  vallons  et  dans 
les  chemins  à  une  hauteur  de  8  à  1 0  décimètres  ;  les  arbres  étaient 
entièrement  dépouillés  de  leurs  feuilles;  les  vignes  étaient  comme 
hachées^  les  moissons  écrasées;  les  bestiaux  et  surtout  les  mou- 
tons et  les  porcs  qu'on  n'avait  pas  eu  le  temps  de  rentrer^  furent 
nautiles.  Ces  cantons  restèrent  dépeuplés  de  gibier^  et  Ton  trouva 
même  des  louveteaux  que  la  grêle  avait  tués.  En  1818,  l'on  se  res- 
sentait encore  de  ce  désastre;  les  vignes  surtout  n'avaient  pas 
repris  leur  force  productive,  et  l'on  fut  obligé  d'en  arracher  une 
grande  partie. 

L'orage  qui  éclata  le  17  juillet  1852,  vers  6  heures  du  soir, 
sur  le  territoire  de  Chaumont,  dans  la  Haute-Marne^  parcourut 
24  lieues  de  long  sur  2  de  large  ;  les  blés^  les  vignes  et  presque 
tous  les  arbres  furent  détruits  par  des  grêlons  d'une  grosseur 
énorme.  Le  même  ouragan  fondit  avec  impétuosité  sur  le  dépar- 
tement de  l'Aisne,  déracina  les  arbres,  renversa  les  chaumières, 


686  LA    GRÊLE. 

tua  plusieurs  personnes  ;  en  quelques  secondes^  les  champs,  bou- 
leversés par  la  violence  du  vent  et  de  la  grêle,  ne  présentaient 
plus  trace  de  moissons. 

Le  17  juillet  1868,  vers  8  heures  du  soir,  une  forte  grêle  dé- 
vasta plusieurs  communes  des  environs  de  Reims  :  les  grêlons 
avaient  le  volume  d'une  petite  noix,  et  Torage  a  duré  environ 
45  minutes.  Des  cavités  infundibuliformes ,  observées  après  l'o- 
rage, produisaient,  dans  les  parties  sablonneuses  et  en  pente,  des 
empreintes  comparables  à  celles  que  laisserait  un  tir  à  la  cible. 
Os  cavités,  dans  lesquelles  les  gréions  étaient  d'abord  enchâssés, 
constituent  de  véritables  empreintes  physiques  de  grêle,  qui  pa- 
raissaient avoir,  au  point  de  vue  de  l'interprétation  d'empreintes 
du  même  genre  observées  par  les  géologues,  une  importance  par- 
ticulière. 

Les  grêles  désastreuses'sont  peu  fréquentes  dans  nos  climats;  ce- 
pendant on  voit  que  de  temps  en  temps  elles  exercent  de  grands 
ravages.  Le  18  juin  1839,  un  orage  commença  à  Bruxelles  vei"» 
7  heures  du  soir;  des  nuages  épais  allaient  du  sud-sud-ouest  nu 
nord,  tandis  que  la  girouette  indiquait  un  courant  inférieur  venant 
du  nord-ouest.  Jusqu'à  7  heures  et  demie,  on  n'entendit  qu  un 
roulement  continu,  pendant  lequel  les  éclairs  se  succédaient  avec 
une  étonnante  rapidité.  Bientôt  après,  un  gros  nuage,  remarquable 
par  une  nuance  cendrée,  et  dont  la  direction  était  ouest-nord-ouest 
au  sud-est,  plongea  Bruxelles  dans  une  obscurité  presque  complète, 
et  creva  avec  une  épouvantable  chute  de  grêle  qui  causa  les  plus 
grands  dégâts.  La  plupart  des  grêlons  avaient  une  grosseur  qui 
variait  de  12  à  20  millimètres;  on  en  a  trouvé  qui  avaient  jusqu'à 
30  millimètres.  Quelques-uns  étaient  à  peu  près  sphériques;  mais 
le  plus  grand  nombre  présentaient  un  aplatissement  plus  ou  moins 
grand.  La  hauteur  de  l'eau  tombée  pendant  l'orage  a  été  de 
37""»/f.  Le  thermomètre  centigrade  s'était  élevéjusqua33%A,  qui 
est  son  maximum  pour  Bruxelles;  le  baromètre  atteignait  un 
minimum  de  754""",48  vers  4  heures  de  l'après-midi. 

La  chute  de  la  grêle  a  une  tendance  à  suivre  les  vallées  et  les 
rivières  lorsque  les  nuages  ne  sont  pas  très-élevés;  car,  on  le  voit 
par  les  cas  précédents,  les  orages  sont  alors  des  courants  géné- 
raux qui  viennent  de  l'Atlantique,  et  suivant  la  progression  ordi- 
naire des  courants  qui  nous  en  arrivent,  continuent  leur  marche 
des  régions  du  sud-ouest  vers  celles  du  nord-est.  Mais  dans  tous 
les  orages  secondaires  partiels,  qui  sont  les  plus  nombreux  et  se 
bornent  à  quelques  départements,  on  remarque  une  déviation  évi- 


LES     ORAGES    A    GRÊLE.  Ôfc? 

dente  le  lon^  des  vallées.  Il  semble  aussi  qu^ils  évitent  les  forêts. 
Depuis  que  les  écoles  normales  de  France  s'attachent  à  constater 
les  faits  météorologiques,  les  témoignages  de  Tinfluence  des  ter- 
rains, la  distribution  des  orages  et  de  la  grêle  abondent.  Tels  et 
tels  pays  sont  grêlés  chaque  année,  tandis  que  dautres  ne  le  sont 
qu'une  fois  en  dix  ans.  On  a  pu  même  construire  des  cartes 
statistiques  des  dégâts  causés  par  la  grêle  dans  chaque  départe- 
ment, en  se  servant  des  documents  des  compagnies  d'assurances; 
mais  ces  cartes  sont  peu  exactes  au  point  de  vue  météorologique, 
puisqu'elles  sont  basées  sur  les  pertes  vénales  :  une  même  quan- 
tité de  grêle  produira  dix  fois  plus  de  perte  en  tombant  sur  une 
plantation  de  tabac,  comme  dans  le  Bas-Rhin,  qu'en  tombant  sur 
des  terrains  incultes  ou  même  des  bois.  Il  n'en  est  pas  moins  vrai 
ce[)endant  que  la  quantité  intrinsèque  de  grêle  diffère  pour  des 
pays  voisins  selon  leur  situation  géologique,  orographique  et  cli- 
matologique. 

Les  orages  à  grêle  sont  ceux  où  le  développement  de  l'électri- 
cité  atteint  les  plus  grandes  proportions.  Les  nuages  épais  où  s'é- 
labore le  météore  sont  chargés  d'une  forte  dose  du  mystérieux 
fluide,  dont  une  partie  s'épuise  dans  leur  propre  sein  ou  dans  les 
décharges  réciproques  avec  leurs  congénères.  Le  tonnerre  n'est 
plus  seulement  alors  un  bruit  succédant  à  l'éclair;  c'est  un  roule- 
ment continu  pendant  lequel  on  n'aperooit  souvent  pas  les  éclairs, 
soit  qu'ils  n'aient  que  de  très-petites  dimensions,  soit  qu'ils  agis- 
sent exclusivement  dans  l'intérieur  du  mouvement  des  nuées. 
Ainsi,  le  4  septembre  dernier  (1871),  entre  autres,  j'ai  remarqué, 
en  suivant  1  orage  à  grêle  qui  se  développa  sur  Paris  entier,  qu'à 
;{  heures  30  minutes,  après  que  la  grêle  était  passée  sur  le 
quartier  de  l'Observatoire,  et  lorsqu'elle  se  trouvait  sur  Ménilmon- 
iant,  un  roulement  de  tonnerre  sans  éclairs  dura  pendant  6  mi- 
nutes, et  recommença  plusieurs  fois.  —  Le  7  mai  18G5,  un  vio- 
lent orage  éclate  sur  le  département  de  l'Aisne  et  cause  un  désastre 
(le  plusieurs  millions.  Au-dessus  des  couches  de  nuages  on  voyait 
un  épais  cumulus,  d'un  blanc  livide,  dans  lequel  se  produisait  un 
pétillement  continu  d'éclairs;  le  roulement  du  tonnerre  se  prolon- 
geait sans  intensité  ni  fracas;  un  fourmillement  non  interrompu 
d'éclairs  engendrait  une  espèce  de  crépitcation  sans  intermittence, 
et  les  explosions  semblaient  se  concentrer  dans  l'intérieur  de  la 
plus  forte  nuée.  Lorsque  la  nuée  eut  franchi  lentement  les  hau- 
teurs de  Rousoy,  au  faite  du  bassin  de  la  Somme  et  de  l'Escaut, 
elle  fondit  avec  une  effrayante  rapidité  dans  la  vallée  de  ce  dernier 


688  LA    GRÊLE. 

fleuve^  cribla  Vend'huile^  le  Gàtelet^  Beaurevoir  de  grêlons  en 
nombre  si  considérable  qu'ils  couvrirent  le  sol  sur  une  épaisseur 
de  5  mètres  ;  ils  y  étaient  encore  six  jours  après,  et  formaient  par 
endroits  des  bancs  si  compactes  que  les  eaux  en  furent  endiguées; 
lorsqu*on  se  mit  à  les  déblayer,  ils  glissaient  comme  des  ban- 
quises I  —  Le  1 8  juin  1 839,  à  Bruxelles,  par  un  fort  orage  à  grêle, 
M.  Quételet  remarqua,  à  7  heures  et  demie  du  soir,  un  roule- 
ment continu  du  tonnerre,  pendant  lequel  les  éclairs  se  succédaient 
avec  une  étonnante  rapidité.  Bientôt  après,  un  gros  nuage  cendré 
plongea  la  ville  dans  une  obscurité  profonde,  et  creva  avec  une 
épouvantable  chute  de  grêle. 

Il  est  intéressant  pour  nous  de  nous  demander  ici  jusqu'à 
quelles  dimensions  les  grêlons  peuvent  atteindre.  Un  choix  de  do- 
cuments authentiques  nous  permet  de  donner  à  ce  sujet  des  com- 
paraisons assez  curieuses. 

Âpres  la  grande  grêle  du  13  juillet  1788,  dont  nous  parlions 
tout  à  rheure,  le  géologiste  Tessier  façonna  des  morceaux  de  glace 
qui  lui  parurent  avoir  la  consistance  de  la  grêle,  de  manière  à 
leur  donner  la  grosseur  d*un  œuf  de  pigeon,  d*un  œuf  de  poule, 
d*un  œuf  de  dindon,  pour  faciliter  aux  météorologistes  les  moyens 
d'évaluer  approximativement  le  poids  des  grêlons  en  partant  de 
la  manière  habituelle  de  désigner  leur  grosseur.  Le  premier  pe- 
sait 11  grammes,  le  second  23  grammes,  le  troisième  tV.) 
grammes. 

La  grosseur  la  plus  ordinaire  de  la  grêle  est  à  peu  près  celle 
d*une  noisette;  souvent  même  il  en  tombe  de  la  grosseur  d'un 
gros  pois  seulement.  Dans  les  averses  ordinaires,  les  grêlons 
pèsent  de  3  à  8  grammes. 

Les  trois  dimensions  que  nous  venons  de  rappeler  se  sont  pré- 
sentées fréquemment  dans  les  annales  de  la  météorologie.  Ce  n*est 
pas  un  fait  absolument  extraordinaire  de  recevoir  des  grêlons  de 
10  à  70  grammes. 

I^s  faits  extraordinaires  sont  les  suivants,  qui  sont  en  même 
temps  parfaitement  authentiques,  et  certifiés  par  des  physiciens 
connus  : 

Dans  une  grêle  qui  fit  de  grands  ravages  sur  les  bords  du  RhiOp 
le  13  avril  1832,  le  grêlon  le  plus  lourd  trouvé  par  Vogel,  à 
Heinsberg,  pesait  90  grammes.  A  Randerath,  ils  pesaient  le 
double. 

Dans  une  grêle  qui  écrasa,  pendant  45  minutes^  une  partie  du 
Morbihan,  le  21  juin  1846,  les  grêlons  présentèrent  toutes  les 


Ï^ORME    ET    GROSSEUR    DES    GRÊLONS.  689 

dimensions  comprises  entre  des  noix  et  des  œufs  de  dindon.  On 
en  a  mesuré  un  de  22  centimètres  de  circonférence. 

Muncke  a  pesé,  en  Hainaut^  des  grêlons  dont  le  poids  était  de 
120  grammes. 

Le  29  avril  1697^  on  ramassa  dans  le  Flintshire^  suivant  Hal- 
ley^  des  grêlons  pesant  1 30  grammes^  et  le  4  mai  de  la  même  an- 
née^ Taylor  mesura^  dans  le  Stratforshire^  des  grêlons  qui  avaient 
30  centimètres  de  tour. 

Volney  raconte  que  pendant  Torage  du  13  juillet  1788,  il  était 
au  château  de  Pontchartrain ,  à  quatre  lieues  de  Versailles;  les 
rayons  du  soleil  étaient  d'une  chaleur  insupportable,  lair  calme 
et  étouffant,  c'est-à-dire  très-raréfié  ;  le  ciel  était  sam  nuages^  et 
cependant  on  entendait  des  coups  de  tonnerre.  Vers  7  heures  et 
un  quart  parut  un  nuage  au  sud-ouest,  suivi  par  un  vent  très-vif. 
En  quelques  minutes,  dit-il,  le  nuage  remplit  Thorizon  et  accourut 
vers  notre  zénith  avec  un  redoublement  de  vent  alors  frais,  et  tout 
à  coup  commença  une  grêle,  non  pas  verticale,  mais  lancée  obli- 
quement comme  par  45°,  d'une  telle  grosseur,  que  Ton  eût  dit  des 
plâtres  jetés  d'un  toit  que  Ton  démolit.  Je  n'en  pouvais  croire  mes 
yeux  ;  nombre  de  grains  étaient  plus  gros  que  le  poing  d*un 
homme,  et  je  voyais  qu'encore  plusieurs  d'entre  eux  n'étaient  que 
les  éclats  de  morceaux  plus  gros.  Lorsque  je  pus  avancer  la  main 
en  sûreté  hors  de  la  porte  de  la  maison  où,  fort  à  temps,  je  m  té- 
tais réfugié,  j'en  pris  un,  et  les  balances  qui  servaient  à  peser  les 
denrées  m'indiquèrent  le  poids  de  plus  de  6  onces  (1 53  gram- 
mes). Sa  forme  était  très-irrégulière  :  trois  cornes  principales, 
grosses  comme  le  pouce,  et  presque  aussi  longues,  prédominaient 
du  noyau  qui  les  rassemblait! 

Volta  assure  que,  dans  la  nuit  du  19  au  20  avril  1787,  parmi 
les  énormes  grêlons  qui  ravagèrent  la  ville  de  Côme  et  ses  envi- 
rons, on  en  trouva  qui  pesaient  9  onces  (280  grammes). 

Parent,  de  l'Académie  des  sciences,  rapporte  qu'il  tomba,  le 
15  mai  1703,  dans  le  Perche,  des  grêlons  de  la  grosseur  du  poing. 
Ils  pesaient  de  300  à  400  grammes. 

Montignot  et  Tressan  en  ramassèrent  à  Toul,  le  1 1  juillet  1753, 
qui  avaient  la  forme  de  polyèdres  irréguliers,  et  un  diamètre  de 
8  centimètres. 

Pendant  une  grêle,  le  5  octobre  1831,  il  tomba  à  Gonstantinople 
des  masses  plus  grosses  que  le  poing,  et  pesant  500  grammes. 
On  cite  des  grêlons  analogues  ramassés  en  mai  1821  à  Palestrina 
(États  romains). 

4(1 


Maie  voitj  des  constatations  {dus  extraordînain»  encore  : 
Le  1 5  juin  1  d21),  une  grêle  fut  assez  forte  pour  enfoncer  les  toità 
des  maisons  à  Cazorla  (Espagne)  :  les  bloc»  de  glace  pesaient  jus- 
qu'à 2  kilogrammes  ! 

Dételles  proportion»  nepeuvent  être  atteintes  que  par  des  grêlons 
agglomérès,  soudés  ensemble,  soit  là  oïi  ils  tombent,  soit  mèmf 
pendant  leur  chute.  C'est  ce  que  i'obser>ation  a  toujours  constaté 
du  reste.  Telle  est,  à  plus  forte  raison,  l'explication  des  faits  sui- 
vants, si  toiilelbis  ils  sont  bien  réels  : 

Dans  les  derniers  jours  d'octobre  184'*,  au  milieu  d'un  ouragan 
épouvantable  qui  dévasta  le  midi  de  la  France,  on  ïit  des  grèloni 
de  5  kilogrammes;  la  ville  de  Cette,  en  particulier,  éprouva  les 


montrant  leur 


plus  grands  désastres;  des  hommes  furent  lapidés,  des  rluiaons 
renversées  et  des  vaisseaux  coulés  bas. 

11  parait  que  dans  une  grêle  fantastique  arrivée  le  8  mai  180'i, 
on  ramassa  une  masse  de  glace  qui  mesurait  I  mètre  en  long  et  en 
large,  el  i  décimètres  d'épaisseur. 

Le  docteur  Foissac,  qui  cite  ce  fait,  ne  le  tient  pas  pour  exagéré, 
et  il  lui  ajoute  le  suivant  :  ><  M.  Hue,  de  la  congrégation  de  .Saint- 
Lazare,  missionnaire  apostolique  dans  la  Tartarie,  le  Thibet  et  la 
Chine,  rapporte  que  la  grêle  tombe  fréquemment  dans  la  Mongo- 
lie, et  souvent,  dit  ce  vénérable  ecclésiastique,  elle  est  d'une  gros- 
seur surprenante  :  nous  y  avons  vu  des  grêlons  du  poids  de  douze 
livres  ;  il  suilit  quelquefois  d'un  instant  pour  exterminer  des 
troupeaux  entiers. 

■  En  18't3,  pendant  un  grand  orage,  on  entendit  dans  les  airs 
comme  le  bruit  d'un  vent  terrible,  el  bfenlôt  après  il  tomba  dans 
un  champ,  non  loin  de  notre  maison,  un  morceau  de  glace  plus  gros 


FOKMB    ET    GROSSEUH    DES    GRÊLONS.  691 

({u'una  meule  de  moulin.  On  le  cassa  avec  des  haches,  et,  quoiqu'on 
fût  au  temps  des  plus  fortes  chaleurs,  il  fut  trois  jours  à  se  fondre 
entièrement.  » 

Si  le  fait  est  réel,  rien  n'empêche  d'admettre  la  clironique  du 
temps  de  Char lemague,  qui  parle  de  grêlons  de  1 5  pieds  de  large 
sjr  6  de  long  et  H  d'épaisseur;  et  celle  de  Tippo-Saïb,  qui  met 
en  scène  un  grêlon  de  la  grosseur  d'un  éléphant! 

Les  formes  des  grêlons  sont  très-diverses.  Ordinairement  ils  sont 
ronds,  sphériques,  plus  ou  moins  irréguliers,  comme  des  pois,  des 
grains  de  raisin,  des  noisettes  Un  grand  nombre  aussi  sont  allon- 
gés, comme  des  grains  de  ble,  de  cornouilles,  d  olives  Lorsqu  ils 
sont  très-grosj  ils  sont  formes 
par  la  juxtaposition  de  par 
celles  cristallisées  Le  4  juil- 
let 1810,  pendant  un  orage 
lie  nuit  qui  désola  une  grande 
partie  de  l'ouest  de  la  France, 
Deicros  ramassa  plusieurs  grê- 
lons sphériques  entiers,  dans 
lesquels  on  remarquait  un 
premier  noyau  sphérique  d'un 
hlanc  assez  opaque,  offrant 
des  traces  de  couches  conccn- 
tiiques;  autour  de  ce  nojau 

était  une   enveloppe  de  glace        Fîg.  soo.  —  Coupe  d'un  grêlon,  grwiie. 
compacte,  rayonnée  du  centre 

à  la  circonférence,  et  terminée  extérieurement  par  douze  grandes 
pyramides  entre  lesquelles  des  pyramides  moindres  étaient  inter- 
calées. Le  tout  formait  une  masse  sphérique  de  près  de  9  centimè- 
tres de  diamètre. 

Des  grêlons  ramassés  le  1 2  septembre  1 803  dans  un  chemin  si- 
tué au  sud-ouest  deTiflis,  et  dessinés  dans  le  Bulletin  de  l'Académie 
des  sciences  de  Saint-Pétersbourg,  avaient  la  forme  ellipsoïdale,  et 
leur  surface  était  recouverte  d'un  grand  nombre  de  petits  mame- 
lons. Le  tissu  polyédrique,  examiné  à  la  loupe,  montrait  l'aspect 
d'une  série  de  pyramides  à  six  pans,  et  une  section  faite  dans  l'iu- 
térieur  montrait  aussi  Texistencc  d'un  réseau  à  mailles  hexago- 
nales représenté  par  le  dessin  précédent. 

Le  29  juillet  de  cette  année  (1871),  à  6  heures  du  soir,  par  un 
beau  soleil,  avec  quelques  nuages  d'apparence  très-innocente,  on 
entendit  à  Auxerre  un  bruit  caractéristique,  comparable  à  la  mar- 


692  LA    GRÊLE. 

che  d  un  train  lourdement  cliariié.  Quelques  éclats  de  foudre  pré- 
cédèrent les  chutes  de  la  grêle.  Celle-ci  ne  tarda  pas  à  tomber  sans 
tempête,  sans  bouleversement  atmosphérique,  en  miroitant  au  so- 
leil dans  sa  descente  tranquille.  Les  grêlons  gardèrent  leur  forme 
en  tombant  sur  le  sol.  M.  Daudin  a  dessiné  quelques-unes  de  leurs 
physionomies  les  plus  caractérisliquea.  Les  voici,  dans  leurs  di- 


-  Différcnles  formes  de  grtloiu. 


mensions  exactes  (^Bulletin  inlernalionai  de  l'Observatoire  de  Paris, 
du  27  août  1871).  Ils  occupent  les  quatre  angles  de  celle  figure. 
Les  deui  grêlons  taillés  placés  au  centre  sont  ceux  dont  nous  avons 
parlé  plus  haut  et  qui  ont  été  dessinés  pour  l'Académie  de  Pé- 
tersbourg.  On  leur  a  ajouté  quelques  grêlons  moins  gros  et  de 
forme  plus  ordinaire. 


FORME    ET    GROSSEUR    DES    GRÊLONS.  693 

Dana  ce  même  orage,  à  Montargis,  M.  Parant  a  remarqué  qu*à 
G  heures  45  minutes  du  soir  il  tomba,  pendant  une  grêle  abon- 
dante, des  morceaux  de  glace  de  8  à  5  centimètres  de  longueur, 
de  forme  ovoïde,  et  aussi  transparents  que  le  cristal. 

Pendant  Torage  du  22  mai  1870 ,  à  Paris,  M.  Trécul,  de  l'In- 
stitut, remarqua  que  plusieurs  grêlons  étaient  coniques,  ou  plutôt 
pyriformes,  c'est-à-dire  plus  larges  à  leur  partie  inférieure  qu  a 
leur  partie  supérieure;  il  y  en  avait  qui  atteignaient  environ  2  cen- 
timètres de  longueur  et  1  cent,  et  demi  de  largeur.  L'un  d'entre  eux, 
spécialement  examiné,  présentait  des  caractères  dignes  d'attention. 
Le  tiers  supérieur  (la  partie  la  plus  étroite  du  grêlon)  était  opaque 
et  blanc,  tandis  que  la  partie  inférieure,  ou  la  plus  large,  était 
d*une  translucidité  parfaite,  comme  la  glace  la  plus  pure.  Eu  ou- 
tre, ce  grêlon,  vu  par  le  gros  bout,  c'est-à-dire  quand  le  diamètre 
le  plus  étroit  était  placé  transversalement  par  rapport  à  Taxe  vi- 
suel, montrait  manifestement  la  figure  d'un  rhombe  à  angles  ob- 
tus, et  des  côtés  partaient  des  facettes  obliques  qui  convergeaient 
et  s'effaçaient  vers  le  sommet  obtus  du  grêlon. 

Quant  aux  époques  de  la  grêle,  chacun  a  pu  remarquer  qu'elle 
tombe  principalement  en  été  et  dans  l'après-midi,  c'est-à-dire  dans 
les  circonstances  où  sont  réunies  les  conditions  météorologiques 
rapportées  plus  haut  :  grande  chaleur  à  la  surface  du  sol,  dimi- 
nution rapide  avec  la  hauteur,  forte  évaporation  des  nuages  sous 
l'action  du  soleil.  Comme  cependant  le  seul  conflit  d'un  vent  su- 
périeur très-froid  avec  un  vent  très-chaud  à  la  même  altitude  peut 
amener  la  production  de  la  grêle,  elle  tombe  parfois  en  hiver  et  par- 
fois pendant  la  nuit;  mais  ce  sont  là  des  exceptions. 

Les  météorologistes  réunissent  souvent  le  grésil  et  la  grêle,  et 
trouvent  alors  que  ces  météores  aqueux  tombent  plus  souvent  en 
hiver  et  au  printemps  qu'en  été  et  en  automne.  Mais  le  grésil  dif- 
fère de  la  grêle,  non-seulement  par  son  état  de  division  extrême, 
mais  encore  par  son  mode  de  formation,  car  il  ne  prend  pas  nais- 
sance au  sein  des  orages  et  ne  nécessite  pas  les  grands  mouve* 
ments  atmosphériques  que  nous  avons  résumés.  Ce  n'est  qu'une 
pluie  glacée,  ou  qu'une  neige  grenue  et  dense. 


CHAPITRE   VI. 


LES  PRODIGES. 

LES   PLUIES  DE  SANG,   —  DE  TERRE,   —   DE   SOUFRE,   —  DE   PLANTES» 
DE  GRENOUILLES,  —    DE   POISSONS,   —  d'anIMAUX  DIVERS. 


A  part  les  pluies  ordinaires^  plus  ou  moins  intenses,  d'eau^  de 
neige  ou  de  grêle,  que  nous  avons  étudiées  jusqu'ici,  Thistoire  des 
météores  nous  offre  parfois  des  pluies  extraordinaires  qui^  bien 
souvent,  ont  jeté  la  terreur  parmi  les  âmes  faibles  et  ignorantes  qui 
croyaient  y  voir  des  signes  directs  de  la  colère  céleste. 

Nous  ne  parlerons  pas  des  pierres  tombées  du  ciel,  des  aéroli- 
thes ,  dans  lesquels  les  philosophes  grecs  voyaient  des  fragments 
détachés  de  la  voûte  céleste,  et  qui  sont,  comme  nous  Tavons  vu, 
des  corpuscules  cosmiques  circulant  dans  Tespace.  Nous  ne  parle- 
rons pas  non  plus  des  pluies  de  pierres,  de  briques,  de  planches, 
de  i;»oleries,  qui  sont  dues  à  des  trombes.  Mais  nous  devons  jeter 
un  coup  d'œil  critique  sur  certains  phénomènes  que  nous  avons 
passés  sous  silence  jusqu'ici.  Et  d*abord,  commençons  par  les 
pluies  de  sang. 

Homère  fait  tomber  une  pluie  de  sang  sur  les  héros  grecs,  pré- 
sage de  mort  pour  de  nombreuses  et  vaillantes  tètes,  que  Zeus  doit 
précipiter  dans  Hadès.  Obsequens  cite  les  suivantes  :  Après  la  prise 
de  Fidènes,ande  Rome  14,  des  gouttes  de  sang  tombèrent  du  ciel, 
au  grand  étonnemenJt  de  tous.  En  538 ,  pluie  de  sang  abondante 
sur  le  mont  Aventin  et  à  Âricie.  En  570  et  572,  sur  la  place  de 
Yulcain  et  sur  celle  de  la  Concorde,  il  pleut  du  sang  pendant  deux 
jours  ;  en  585,  pendant  un  jour.  En  587,  ce  prodige  apparut  en 
plusieurs  endroits  de  la  Campanie,  au  territoire  de  Préneste.  En 


LES    PRODIGES.  695 

626  à  Céré;  en  648  à  Rome;  en  650  à  Duna;  en  652  aux  environs 
(Je  TAnio.  Il  plut  du  sang  lors  du  meurtre  de  Tatius.... 

Plutarque  parle  de  pluies  de  sang  après  de  grands  combats: 
dans  la  guerre  cimbrique^  par  exemple,  après  le  massacre  de  tant 
de  milliers  de  Cimbres  dans  les  plaines  de  Marseille.  Il  admet  que 
les  vapeurs  sanguines  distillées  des  corps  et  diluées  dans  Thumeur 
des  nuages^  communiquaient  à  ceux-ci  leur  coloration  rouge. 

Voici  les  pluies  de  sang  que  j'ai  pu  relever  depuis  le  commen- 
cement de  notre  ère  jusqu'à  la  fin  du  siècle  dernier,  en  mettant 
surtout  à  profit  les  recherches  de  M.  Grellois  sur  ce  curieux  sujet  : 


Je  vois  d'abord  dans  Grégoire  de  Tours  que  Tan  582  de  noire  ère  «  une  pluie  du 
sang  tomba  sur  le  territoire  de  Paris.  Beaucoup  de  gens  la  reçurent  en  leurs  vête- 
ments, et  elle  les  mouilla  de  telles  taches,  qu'ils  s'en  dépouillèrent  avec  horreur.  • 

L'histoire  de  Constantinople  rapporte  une  pluie  analogue  sur  cette  ville  en  652. 

En  654,  le  ciel  parut  embrasé  dans  les  Gaules,  du  sang  s'échappa  des  nuages  en 
abondance. 

En  787,  Fritsch  signale,  on  Hongrie,  une  pluie  de  sang  suivie  d'une  peste.  On 
en  vit  d'autres  en  869  à  Brixen,  et  en  929  à  Bagdad. 

En  1117,  des  phénomènes  extraordinaires,  pluies  de  sang,  bruits  souterrains, 
jetèrent  l'épouvante  en  Lombardie  pendant  la  lutte  de  l'aiTranchissement  des  com- 
munes, et  l'on  provoqua,  à  cet  effet,  une  réunion  d'évî^ques  à  Milan.  Le  même  phé- 
nomène fut  observé  à  Brescia  pendant  trois  jours  et  trois  nuits,  avant  la  mort  du 
pape  Adrien  IL 

En  1144,  il  plut  du  sang  sur  plusieurs  points  de  l'Allemagne;  en  1163,  à  la 
Rochelle. 

En  1181,  au  mois  de  mars,  il  plut  constamment  du  sang  pendant  trois  jours, 
en  France  et  en  Allemagne^  une  croix  lumineuse  parut  dans  le  ciel. 

Vers  la  lin  de  1543,  il  tomba  du  sang  au  château  de  Sassembourg,  près  de 
Earendorf  en  Westphalie,  en  1560  à  Louvain.  Dans  les  environs  d'Einden  (Frise 
orientale],  en  1571,  il  tomba,  pendant  la  nuit,  une  si  grande  quantité  de  sang  que 
sur  un  espace  de  5  à  6  milles  l'herbe  et  les  vêtements  exposés  à  l'air  prirent 
une  couleur  pourpre.  Plusieurs  personnes  en  conservèrent  dans  des  vases.  On 
chercha,  mais  en  vain,  à  expliquer  ce  prodige  par  la  supposition  que  la  vapeur  du 
sang  de  nombreux  bœufs  abattus  s'était  élevée  dans  les  nuages.  On  ne  trouve  pas 
d'autre  explication  plus  sérieuse  parmi  les  causes  naturelles. 

Nous  en  remarquons  aussi  en  1623  à  Strasbourg,  en  1638  à  Tournay,  et  en  1640 
à  Bruxelles. 

On  lit  dans  l'histoire  de  l'Académie  des  sciences,  que  le  17  mars  1669,  à  quatre 
heures  du  matin,  il  tomba,  en  plusieurs  endroits  de  la  ville  de  Chdtillon-sur-Seine, 
une  espèce  de  pluie  ou  de  liqueur  roussâtre,  épaisse,  visqueuse  et  puante,  qui  res- 
semblait à  une  pluie  de  sang.  On  en  voyait  de  grosses  gouttes  imprimées  contre 
les  murs,  et  même  un  mur  en  était  fouetté  de  côté  et  d'autre  :  «  ce  qui  fait  croire 
que  celte  pluie  était  formée  d'eaux  stagnantes  et  bourbeuses,  enlevées  par  un  tour- 
billon de  vent  de  quelques  mares  des  environs.  » 

Venise  en  reçoit  une  en  1689. 

En  1744  il  tomba  une  pluie  rouge  au  faubourg  Saint-Pierre  d'Arena  de  Gênes, 
que  les  horreurs  de  la  guerre,  qui  était  alors  sur  les  terres  de  la  République,  ren- 
dirent très-eflrayante  pour  le  peuple,  et  l'on  vérifia  ensuile  que  cette  teinte  résul- 
tait d^une  terre  rouge  qu'un  vent  impétueux  avait  enlevée  d'une  montajLne  voisine. 


L'Iiistoire  ei»  eonslate  <■ 
'n  Italie. 


LES    PRODIGES. 

\m\W  i-ii  17U3  à  l.;iè*es,  e 


1  1765  en  l'icardie 


1  1803 


[..■ 


folorê 


liriLiri^iroii  ne  puisisc  émcltii;  ai 
vrjpiir  (li's  anciens  [iijrle  sur  la 
a|i|iari'ni:e  île  |iriMii;ri'.  lli\le  pens 
diiioire  pouviiil  ilcvcnir  roiipe  ■ 
Kaswini,  Ll  lla/en,cl  d'aiitiPS  sii 
lin  neuvième  .siècle,  il  tomba  ui 


ml  ëti-  assez  souvent  observées  à  noire  époijiie 
.■un  dûiile  sur  la  nSalilé  du  phénomèni';  la  seuU' 
nature  de  cette  coloration,  qui  lui  donnait  uji>! 
lit  qu'une  pluie  plus  épaisse  el  plus  chaude  qu'or- 
omme  du  sang  el  faire  illusion  aux  ignorant, 
rauts  du  moyen  âge,  raeonlenl  que  vers  le  milieu 
e  iwudre  rouge  et  une  matière  semblable  à  du 


Kiing  euai-'ulé.  I  les  plûlosoplies  étaient  donc  entrés  déjà  dans  la  voie  d'une  saine 
cvpUealion;  ils  ne  voient  là  qu'une  ressemblance,  ee  qui  peut  être  vrai,  el  non 
une  réalité,  ee  cpii  répugne  à  la  logiqiLc  la  plus  simple,  i  Ce  que  le  vulgaire  appelle 
pluie  de  s;mK.  dit  ('>.  Scliotl,  n'e^t  ordinairement  que  la  chute  de  vapeurs  teintes 
par  du  verniillou  ou  de  la  craie  rouge.  Mais  quand  il  lombc  du  sang  véritable,  ce 
qu'on  pourrait  difficilement 
nier,  c'est  un  miracle  dû  à  la 
volonté  de  Dieu.  ■  l.ueur  dr 
vérité,  bientôt  évanouie!  On 
lit  dans  Enstathe,  coiument.i- 
teur  d'IIoniêre,  qu'en  Armé- 
nie les  nuages  laissent  édi.ip- 
per  des  pluies  de  sanp.  parc'^ 
que  cette  contrée  renferme 
des  mines  de  Ctnabre,  dont 
la  poussière,  mêlée  à  l'eau, 
vient  colorer  les  gouttes  de 
pluie. 

Conrad  Ljcoslhèues,  dans 

son  Lirre  de»  Prodiges,  dont 

nous    avons  déjà  donné  un 

fae-simileàla  page  333de('t'l 

ouvrage,  représente  les  pJuifi 

dt  sang  et  les  fluits  de  croix 

en  des  dessins  enfantins  qui 

nous  donnent  une  idée  de  la 

naïveté  d'autrefois  (voy.  aussi 

la  Jlg.  204). 

Au  commencement  de  juil- 

safij    vint    à  tomber   dans  les 

s'étendit    à  une  demi-lieue  de 

ou    désireux    d'exploiter  la 


I.rélendi 


(jfdlM  de 
lUDourfis  '\\\\\.  en  l'roieJice,  et  celte  pluie 
i  ville.    Oui'lqui's    pi'êlivs   de    la    ville,    tronip 

rédulité  du  peuple,  n'bésitèrenl  pas  à  voir  dans  cet  événement  des  influences 
alauiqui's.  Ilemeusenienl  un  homme  insiruil,  M.  de  l^eîresc,  se  livra,  sur  ce  soi- 
isantpiwlif;e,  à  des  recherches  assidues,  e        '  l     td  g     tt      fi  ée 

la  muraille  du  cimetière  de  la  grande       1       d  A       t  d     q     Iq 
oisines.  [|  reconnut  bicnft  qu'elles  ii'ètai     t       t        t         q      I  ém 

e  papillon-j  qu'où  av.iil  observés  en   abon  1  d        I  m        m     t    d 

lillet.  Aucune  laclio  de  ce  genre  n'existait  t      d    I       11  1      p  [  I 

'avaient  point  paru,  et,  de  plus,  on  n'en  ol  t  p  -d  d     I    p 

lojcime  des  maison^  niveau  auipiel  s'arrèt    11       I  d  ra         D     11    rs 

i  pré-^ence  de  ces  goutte*,  dans  des  lieux  couverls,  ne  pouvait  permettre  qu'on 

sn|ipos;'it  une  origine  atmo-pliérique. 

s  du  miracle.  11  constata  et  Ctconslaler 
rouvaienl  que  dans  des  cavités,  des  ia- 


II  s'enipiessa  de  montrer 
que  les  préirndues  gonlles  de  >ang  ne 


LES    PLUIES    DE    SANG. 


697 


trrstices,  sous  le  chaperon  des  niurs,  jamais  à  la  surface  des  pierres  lournées  vers 
le  ciel.  Il  prouva  par  ces  diverses  observations  que  les  prétendues  goultes  de 
sang  étaient  des  gouttes  de  liqueur  rouge  déposées  par  les  papillons. 

Cependant,  en  dépit  des  remarques  rassurantes  de  Peiresc,  le  peuple  des  fau- 
iKiui^  d'Aix  continua  de  ressentir  une  véritable  terreur  h  la  vue  de  ces  larmes 
sanglantes  qui  tactiaient  le  sot  de  la  campagne. 

Kéaumur  signale  le  papillon  nommé  grande  tortue  comme  le  plus  capable  de 
répandre  ces  sortes  d'alarmes. 

(  Il  y  en  a  des  milliers,  dit-il ,  qui  se  transforment  en  chrysalides  vers  la  fin  de 


Fig.  107.  —  Pluie  de  sang  en  Provence.  Juillet 


mai  ou  le  commencement  de  juin.  Pour  se  transformer,  elles  quittent  les  arbres, 
elles  vont  souvent  s'appliquer  conire  les  murs ,  elles  entrent  même  dans  les  mai* 
sons  de  campagne  .elles  pendent  aux  cintres  des  portes,  aux  planchers.  Si  les  pa- 
pillons qui  en  sortent  vers  la  fin  de  juin  ou  au  commencement  de  juillet  volaient 
ensemble,  il  y  en  aurait  assez  pour  former  de  petites  nuées,  et,  par  conséquent, 
il  y  en  aurait  assez  pour  couvrir  les  pierres  de  certains  cantons  de  taches  d'un 
rouge  couleur  de  sang,  et  pour  faire  croire  à  ceux  qui  ne  cherchent  qu'à  s'effrayer 
et  qu'&  voir  des  prodiges,  que  pendant  la  nuit  il  a  plu  du  sang.  » 

Kn  général,  cependant,  les  pluies  de  sang  ne  soot  pas  seule- 


698  LES    PRODIGES. 

ment  des  taches  rouges  produites  par  certains  insectes ,  mais  ce 
sont  de  véritables  pluies,  coloriées  par  des  poussières  emportées  par 
le  vent.  Ce  n*est  qu*en  notre  siècle  qu*on  a  reconnu  cette  origine 
générale. 

Le  14  mars  1813^  Tune  de  ces  étranges  pluies  rouges  tomba 
dans  le  royaume  de  Naples  et  dans  les  deux  Calabres.  Un  savant, 
Sementini,  Texamina,  l'analysa,  en  rendit  compte  dans  les  termes 
suivants  à  TAcadémie  des  sciences  de  Naples  : 

«  Un  vent  d'est  soufflait  depuis  deux  jours,  lorsque  les  habi- 
tants de  Gérace  (Fancienne  Locres)  aperçurent  une  nuée  dense 
s'avancer  de  la  mer.  A  2  heures  après  midi,  le  vent  se  calma; 
mais  la  nuée  couvrait  déjà  les  montagnes  voisines  et  commençait 
à  intercepter  la  lumière  du  soleil  ;  sa  couleur,  d'abord  d'un  rouge 
pâle,  devint  ensuite  d'un  rouge  de  feu.  La  ville  fut  alors  plongét^ 
dans  des  ténèbres  si  épaisses  que,  vers  les  4  heures,  on  fut 
obligé  d'allumer  des  chandelles  dans  l'intérieur  des  maisons.  I^ 
peuple,  effrayé  et  par  l'obscurité  et  par  la  couleur  de  la  nuée,  cou- 
rut en  foule  dans  la  cathédrale  faire  des  prières  publiques.  L'obs- 
curité alla  toujours  en  augmentant,  et  tout  le  ciel  parut  de  la 
couleur  du  fer  rouge  ;  le  tonnerre  commença  à  gronder,  et  la  mer, 
quoique  éloignée  de  6  milles  de  la  ville,  augmentait  l'épouvante 
par  ses  mugissements;  alors  commencèrent  à  tomber  de  grosses 
gouttes  de  pluie  rougeâtres,  que  quelques-uns  regardaient  comme 
des  gouttes  de  sang,  et  d'autres  comme  des  gouttes  de  feu.  Enfin, 
aux  approches  de  la  nuit,  l'air  commença  à  s'éclaircir,  la  foudre 
et  le  tonnerre  cessèrent,  et  le  peuple  rentra  dans  sa  ti*anquillité 
ordinaire.  » 

Sans  commotions  populaires,  et  avec  quelques  différences  en 
plus  ou  en  moins,  le  même  phénomène  d'une  pluie  de  poussière 
rouge  eut  lieu  non-seulement  dans  les  deux  Calabres,  mais  encort" 
dans  l'extrémité  opposée  des  Abbruzzes. 

Cette  poussière  avait  une  couleur  d'un  jaune  de  cannelle  et 
une  saveur  terreuse  peu  marquée;  elle  était  onctueuse  au  toucher, 
on  y  découvrait  à  la  loupe  de  petits  corps  durs  ressemblant  au 
pyroxène.  La  chaleur  la  brunissait,  puis  la  rendait  tout  à  ikit 
noire,  et  enfin  la  rougissait  en  devenant  plus  intense.  Après 
l'action  de  la  chaleur,  elle  laissa  apercevoir,  même  à  Toeil  nu,  une 
multitude  de  petites  lames  brillantes,  qui  étaient  du  mica  jaune. 
Sa  pesanteur  spécifique,  lorsqu'elle  fut  privée  de  corps  durs,  était 
de  2,07;  elle  était  composée  de  silice  33,0,  alumine  15,5^  chaux 
1 1,5,  chrome  1,0,  fer  14,5,  acide  carbonique  9,0. 


LES    PLUIES    DE    SANG.  699 

D*où  venait  cette  poussière?  G*est  ce  que  Ton  ne  put  encore 
déterminer. 

Il  faut  arriver  jusqu'à  Tannée  1 846  pour  avoir  un  eiamen  gé- 
néral de  ces  pluies^  qui  les  suivra  dans  Tespace  jusqu'à  leur  ori- 
gine. 

Le  1 6  mai  de  cette  année-là^  une  pluie  de  terre  salit  toutes  les 
eaux  de  Syam  (Jura).  L'automne  de  la  même  année  vit  se  repro- 
duire une  pluie  de  terre  qui  fut  accompagnée  par  un  cortège  de 
foudres,  de  pluies  diluviennes,  d'ouragans  extraordinairement 
désastreux,  qui  se  déchaînèrent  tour  à  tour,  et  à  peu  de  chose  près, 
sur  un  large  anneau  du  sphéroïde  terrestre,  de  façon  à  ne  se  lais* 
ser  expliquer  que  par  une  grande  perturbation  du  système  des 
alizés- 

Alors,  les  cyclones  bouleversèrent  l'Atlantique  :  au  milieu  d'é- 
pouvantables rafales,  de  tourmentes^  de  grêles,  des  vaisseaux 
furent  démâtés,  rasés  comme  des  pontons;  d'autres  naviguaient 
entre  des  débris  flottants.  Des  tempêtes  éclatèrent  ensuite  en  France, 
en  Italie,  à  Constantinople,  et  plus  loin,  vers  l'est,  les  typhons 
exercèrent  leurs  fureurs  sur  les  mers  de  Chine. 

Les  vents  furent  assez  intenses  pour  détacher  une  couche  de 
terre  dans  les  régions  où  la  surface  du  sol  offrait  des  sables  ou  de 
la  terre  friable,  facile  à  enlever.  Transportée  au  loin,  cette  terre 
devait  nécessairement  se  déposer  quelque  part.  L'effet  se  produisit 
dans  le  midi  de  la  France,  entre  le  Puy  et  le  Mont-Cenis,  dans  le 
sens  du  vent  dominant,  et  transversalement  de  Bourg  à  laDrôme. 
Toutefois,  l'abondance  du  précipité  variait  suivant  les  localités  :  à 
Lyon  même,  il  fut  peu  apparent,  quoiqu'il  se  montrât  sous  la 
forme  d'un  limon  rougeâtre,  que  les  croyances  populaires  quali- 
fièrent de  pluie  de  sang.  Mais  à  Meximieux,  les  soldats  d'un  ba- 
taillon qui  se  rendait  à  la  frontière  suisse  ont  été  couverts  de  boue, 
leurs  fourniments  en  étaient  tellement  imprégnés  qu'il  fallqt  les 
soumettre  à  uu  lavage  soigné.  Le  château  de  Chamagnieu  reçut  un 
crépi  qui  le  rendit  méconnaissable,  et  à  Valence,  la  couche  se 
trouva  si  épaisse,  que  les  habitants  furent  forcés  de  curer  les  goût* 
tières  des  toits  et  de  dégager  les  tuyaux  de  descente.  Fournet  rap- 
porte un  <;alcul  duquel  il  résulte  cette  curieuse  conclusion  que, 
pour  le  département  de  la  Drôme,  les  nuées  ont  dû  charrier  et  ré- 
pandrct  sur  la  contrée  le  poids  énorme  de  7200  quintaux  métri- 
ques, qui  représentent  la  charge  de  480  charrettes  attelées  de 
4  chevaux  vigoureux  et  portant  chacune  40  quintaux  métriques 
de  cette  terre. 


700  LES    PRODIGES. 

Ehrenberg^  auquel  on  fit  parvenir  des  échantillons  de  ce  pro- 
duit^ y  constata  73  formes  organiques  dont  quelques-unes  sont 
propres  à  rAmérique  méridionale.  Cette  terre  venait  du  nouveau 
monde  I 

L'intervalle  de  temps  écoulé  entre  la  sortie  de  rAmérique, 
13  octobre,  et  Tarrivée  sur  la  France,  47  octobre,  fut  d'environ 
quatre  jours,  vitesse  de  17°',Î5  par  seconde. 

Depuis  1 846,  nous  avons,  comme  pluie  colorée  remarquable, 
celle  du  31  mars  1847,  dans  les  environs  de  Chambéry.  Elle  était 
troublée  par  une  matière  laiteuse  qui  avait  l'apparence  d*une  ar- 
gile tenue  en  suspension.  Les  vêtements  des  passants  qui  reçurent 
quelques  gouttes  de  cette  pluie  restèrent  parsemés  de  taches  blan- 
châtres assez  visibles.  Mais  bientôt  après,  les  nouvelles  venues  de 
la  Savoie,  et  surtout  celles  du  grand  Saint-Bernard,  apprirent  qu'il 
y  tomba  une  neige  rouge  terreuse  poussée  par  le  sud-ouest,  et  qui 
recouvrit  le  sol  sur  une  épaisseur  de  plusieurs  centimètres. 

Cette  coloration  de  la  neige  par  de  la  poussière  ne  doit  pas  être 
confondue  avec  sa  coloration  plus  fréquente  par  un  petit  animal 
qui  vit  sur  son  sein  glacé  :  le  disceraca  ou  uredo  nivalis^  espèce 
(Vinfusoire  qui  se  développe  sur  une  étendue  parfois  singulière 
dans  les  Alpes  et  dans  les  régions  polaires. 

Lors  de  la  pluie  rouge  de  1 847  dont  nous  parlons,  les  neiges 
s'étendaient  sur  une  bonne  partie  de  la  France  :  à  Paris,  à  Orléans, 
dans  les  Vosges,  dans  la  Bresse,  et  les  ouragans  sévirent  à  la 
Havane,  à  Bahama,  aux  Açores,  à  Terre-Neuve,  aux  Sorlingues, 
dans  le  Portugal  et  l'Espagne.  Des  tourbillons  atmosphériques 
bouleversaient  le  nord,  l'ouest,  le  Havre,  Paris;  à  Grignan,  vingt- 
quatre  cigognes  descendaient  des  nues,  asphyxiées  ou  brûlées  par 
la  foudre.  Dans  Nantua,  une  trombe  enlevant  à  3  mètres  de 
hauteur  une  guérite  avec  la  sentinelle,  couvrait  les  rues  de  débris 
de  tuiles,  de  vitres,  de  cheminées.  Les  nombres  donnés  par  Four- 
net  font  ressortir  une  baisse  barométrique  très-prononcée  et  très- 
rapide  dans  la  journée  du  31 ,  à  laquelle  succéda  une  baisse  encore 
plus  forte  le  2  avril. 

Nous  devons  ensuite  relever  la  pluie  de  terre  du  27  mars  1862, 
remarquable  par  ses  résultats.  A  l'état  humide,  le  résidu  possédait, 
comme  celui  de  1 846,  une  couleur  rouge  assez  marquée  pour  ra* 
viver  les  préjugés  populaires  sur  les  pluies  de  sang;  en  séchant, 
c'était  une  terre  fine  et  jaunâtre.  Ehrenberg  y  découvrit  44  formes 
diverses,  parmi  lesquelles  ces  galionelles  microscopiques  dont  un 
pouce  cube  peut  tenir  466  000. 


LES    PLUIES    DE    SANG.  701 

Signalons  encore  celle  du  mois  de  mai  1 863^  à  Beauvais^  à  5 
heures  du  matin^  par  une  pluie  à  larges  gouttes  qui  continua  jus- 
qu'à 41  heures.  Les  étoffes  furent  de  nouveau  maculées  et  offrirent 
les  empreintes  d'une  terre  de  même  apparence  que  les  précédentes. 

Dans  la  nuit  du  30  avril  au  1  *'  mai,  vers  3  heures  du  malin, 
un  orage  violent  avec  tonnerre  éclata  sur  Perpignan;  ensuite, 
le  matin,  on  reconnut  sur  plusieurs  points  de  la  ville  aussi  bien 
qu'à  la  campagne  une  poussière  rougeâtre  dont  on  ignora  d'abord 
l'origine;  mais  il  fut  bientôt  constaté  qu'elle  était  tombée  avec 
la  pluie.  La  même  chute  s'est  étendue  dans  la  plaine  du  départe- 
ment des  Pyrénées-Orientales,  comme  sur  les  points  élevés,  à  cette 
différence  près,  qu'il  s'agissait,  pour  ceux-ci,  d'une  neige  rouge. 

L'apparition  de  ses  flocons  qu'on  crut  teints  de  sang  causa  une 
certaine  terreur  aux  habitants.  Enfin,  le  même  phénomène  se  ma- 
nifesta sur  plusieurs  points  du  littoral  de  la  Méditerranée. 

On  y  trouva  une  poussière  de  marnes  argileuses,  ferrugineuses, 
mêlées  de  sables  très-fins  qui,  en  traversant  l'atmosphère,  la  dé- 
pouillèrent d'une  partie  des  matières  organiques  qui  sy  trouvaient 
en  suspension.  En  ce  sens,  ces  pluies  deviennent  des  chutes  d'un 
limon  fertilisateur,  des  pluies  d'engrais. 

Naturellement,  chaque  vent  un  peu  énergique  est  capable  de 
soulever  des  flots  poussiéreux;  le  fait  se  remarqué  encore  plus 
particulièrement  quand,  animé  d'un  mouvement  giratoire,  il  pos- 
sède Tespèce  de  force  d'aspiration  qui  lui  permet  de  composer  les 
petits  follets  ou  tourbillons  de  sable  que  l'on  rencontre  si  souvent 
sur  les  routes. 

Toute  l'étendue  de  la  vaste  zone  des  déserts,  qui  se  prolonge  sur 
les  pays  intertropicaux  et  subtropicaux  de  l'ancien  comme  du  nou- 
veau monde,  est  capable  de  livrer  aux  vents  des  éléments  terreux, 
transportables  au  loin.  L'Europe  peut  également  livrer  aux  vents 
des  sables  et  de  la  poussière,  aussi  bien  que  les  contrées  loin- 
taines de  l'Asie,  de  l'Afrique  et  de  l'Amérique. 

Nous  avons  apprécié  plus  haut  la  puissance  des  trombes.  Pour 
ne  rappeler  que  celle  de  i  780,  remarquable  au  point  de  vue  ac- 
tuel, elle  se  développa  près  de  Carcassonne,  sur  les  bords  de 
l'Aude,  éleva  très-haut  de  grandes  quantités  de  sable,  découvrit 
quatre-vingts  maisons,  emporta  et  dispersa  au  loin  les  gerbes 
qu'elle  rencontra  sur  les  champs.  De  gros  frênes  furent  déracinés; 
leurs  plus  puissantes  branches  furent  lancées  jusqu'à  40  mètres 
de  distance,  etc.,  etc.  Une  telle  puissance  suffit  pour  expliquer 
les  transports  les  plus  lointains  de  sable  et  de  terre.  La  pluie  de 


702  LES    PRODralS. 

sang  tombée  à  Sienne^  du  28  au  31  décembre  1860^  et  analysée 
avec  soin  par  le  D.  Campani^  a  paru  être  d*origine  organique. 

L'une  des  dernières  pluies  de  sang  les  plus  remarquables  est 
celle  du  1 0  mars  1 869.  Ce  jour-là^  le  Sirocco,  dont  nous  avons  parlé 
dans  notre  chapitre  sur  les  vents  particuliers^  soufflait  à  Naples. 
Ses  rafales  emportaient  avec  elles  cette  espèce  de  nébulosité  qui 
lui  est  propre  et  qui  ressemble  à  un  léger  brouillard  ;  le  baromètre 
avait  beaucoup  baissé  et  marquait  637  millimètres;  il  faisait  très- 
chaud^  et  de  temps  à  autre  de  brusques  et  courtes  averses  tom- 
baient tantôt  en  pluie  fine  et  serrée^  tantôt  en  larges  gouttes 
d^orage.  Chaque  goutte  de  cette  pluie  laissait  une  trace  boueuse 
là  où  elle  était  tombée. 

Côs  taches^  vues  de  près,  avaient  une  teinte  brun-jaunâtre  tres- 
prononcée  et  ressemblaient  fort  à  l'empreinte  produite  par  une 
eau  ferrugineuse  ;  les  gouttes  laissaient  une  trace  sur  les  vête- 
ments et  marquaient  sur  la  soie  du  chapeau,  tout  comme  les  écla- 
boussures  d'une  boue  renfermant  de  l'oxyde  de  fer.  Une  feuille  de 
papier  blanc,  préalablement  mouillée  et  exposée  au  vent,  a  pré- 
senté au  bout  de  quelques  minutes  un  assez  grand  nombre  de  pe- 
tits grains  rougeâtres,  de  forme  sensiblement  sphérique,  dont  le 
diamètre  pouvait  varier  de  -j^  à  -^  de  millimètre. 

Si  l'on  se  demande  d'où  provenait  ce  sable,  la  réponse  n'est  pas 
douteuse  :  en  suivant  la  direction  tracée  par  le  vent,  on  arrive  di- 
rectement à  l'Afrique  sans  rencontrer  aucune  terre  d'où  l'on  puisse 
supposer  que  ces  matières  auraient  été  enlevées  ;  c'est  donc  le  si- 
moum  du  Sahara  qui  les  a  semées  sur  la  Méditerranée  et  projetées 
jusque  sur  notre  côte. 

M.  Breton,  professeur  à  Grenoble,  a  remarqué  que  ce  résidu  était 
tout  à  fait  analogue  à  celui  qu'il  a  ramassé  à  Valence  en  septem- 
bre 1846,  après  la  pluie  rouge  dont  nous  parlions  tout  à  rheure. 

Comme  on  l'avait  présumé,  ce  sable  venait  en  effet  du  Sahara. 
On  voit,  par  une  autre  relation,  que  le  3  mars  1869,  l'Algérie 
a  été  le  théâtre  d'un  ouragan  de  la  plus  grande  violence. 

Près  d'El-Outaïa  nos  soldats  ont  été  surpris  par  le  vent  au  mi- 
lieu d'une  mer  de  sable.  Ils  ont  dû  employer  4  heures  et  demie 
pour  parcourir  1 1  kilomètres.  «  Depuis  17  ans  que  je  suis  en  Algé- 
rie, dit  un  témoin  oculaire,  je  n'avais  jamais  été  témoin  d'une 
pareille  tourmente.  Toute  notre  petite  colonne  dut  s'arrêter  et 
les  précautions  les  plus  grandes  durent  être  prises  pour  la  grouper 
et  éviter  de  perdre  des  hommes.  A  la  seconde  halte  forcée,  nous 
tournâmes  le  dos  à  la  rafale,  et  pendant  une  heure  et  demie  il 


LES    PLUIES    DE    SANG.  703 

nous  fut  impossible  d  apercevoir  le  soleil  et  le  ciel,  quoique. nous 
n  eussions  remarqué  antérieurement  que  de  très-légers  nuages 
au-dessus  de  nos  têtes.  Pendant  des  quarts  d'heure  entiers^  on 
cessait  d^entrevoir  son  voisin,  couché  à  2  ou  3  mètres  de  distance.» 

La  pluie  rouge  tombée  à  Naples  avait  certainement  été  prise,  la 
veille  sans  doute,  dans  les  sables  du  Sahara,  aussi  bouleversé  par 
une  tempête  qui  du  reste  s'étendit  sur  l'Europe  entière,  la  Médi- 
terranée et  l'Afrique. 

Ces  phénomènes  sont  intimement  liés  aux  grands  mouvements 
de  l'Atmosphère,  comme  M.  Tarry  en  a  fait  récemment  la  judi- 
cieose  remarque. 

Dix  jours  après  la  pluie  rouge  précédente,  le  20  mars,  une  vio- 
lente tempête,  venant  de  l'Angleterre,  assaillit  les  côtes  nord  de 
la  France.  Le  20,  un  centre  de  dépression  atmosphérique  très-mar- 
qué existe  à  Boulogne  (734  millimètres);  le  21,  il  est  déjà  à  Lé- 
sina, sur  l'Adriatique.  Pendant  plusieurs  jours,  un  vent  viplent  du 
nord-ouest  sévit  sur  la  France,  puis  sur  l'Italie.  Le  22,  le  cyclone 
est  sur  l'Afrique,  où  il  soulève,  comme  précédemment  les  sables 
du  Sahara;  puis  le  mouvement  de  recul  se  produit;  une  baisse 
barométrique  se  manifeste  de  nouveau  sur  le  sud  de  l'Europe,  où 
la  pression  s'était  relevée  après  le  passage  du  cyclone.  Le  24,  le 
baromètre  descend  à  740  millimètres  à  Palerme,  à  742  à  Rome  ; 
le  vent  prend  une  violence  inouïe  ;  à  Rome  le  météorographe  du 
P.  Secchi  indique  une  vitesse  de  640  milles  en  vingt-quatre  heu- 
res, la  plus  grande  qui  ait  été  atteinte  dans  toute  Tannée. 

En  même  temps.  Je  23  mars,  on  observe  en  Sicile  que  l'atmo- 
sphère est  chargée  de  nuages  épais  et  d'une  poussière  jaunâtre  qui 
donne  au  ciel  un  aspect  insolite.  La  pluie  étant  venue  à  tomber, 
chaque  goutte  laisse  un  résidu  jaune  qu^on  ne  peut  séparer  entiè- 
rement qu'après  deux  ou  trois  fil trations.  Cette  substance,  analysée 
par  le  professeur  Silveatre  à  Catane,  contenait  les  éléments  sui- 
vants :  de  l'argile,  du  sable  calcaire,  du  peroxyde  d'hydrate  de 
fer,  du  chlorure  de  sodium,  de  la  silice,  et  des  matières  organi- 
ques azotées. 

Le  même  phénomène  est  observé  à  Lubiace,  près  de  Rome,  et 
à  Lésina,  en  lUyrie.  Ainsi,  voilà  les  prodiges  dont  parle  Tite- 
Live,  enregistrés  aujourd'hui  par  l'Observatoire  de  Paris. 

La  dernière  pluie  rouge  remarquable  est  celle  du  13  fé- 
vrier 1870. 

Le  7  février,  une  forte  dépression  barométrique  se  produit  sur 
TAngleterre;  le  baromètre  marque  745  millimètres  àPenzance;  le  9 


704  LES     PRODIGES. 

elle  descend  sur  la  Méditerranée;  le  10  elle  est  sur  la  Sicile, où  le 
baromètre  est  plus  bas  qu'à  Rome.  Cette  baisse  barométrique  est 
accompagnée  dune  violente  tempête;  à  Rome,  le  vent  souffle  du 
nord  avec  violence  pendant  trois  jours,  les  8,  9  et  10.  Sous  celte 
influence  glaciale,  un  froid  terrible  règne  en  France  et  en  Italie;  il 
neige  à  Rome  dans  les  nuils  des  8  et  î).  Le  1 1  et  le  12,  le  temps 
se  calme,  et  le  baromètre  remonte;  le  cyclone  est  sur  l'Afrique  où 
il  soulève  les  sables  du  Sahara.  Puis  le  mouvement  de  recul  dont 
nous  avons  ])arlé  ne  tarde  pas  h  se  faire  sentir;  le  P2,  le  baromè- 
Irc  tombe  à  74'}  millimètres  au  sud  de  l'Espagne;  un  vent  furieux 
du  sud  ne  cesse  de  soufller  le  13  et  le  14  sur  l'Espagne  et  l'Italie; 
l'Afrique  renvoie  <*omme  précédemment  à  l'Europe  le  cyclone 
qu'elle  en  a  reru  les  jours  précédents  avec  l'ouragan  qui  l'accom- 
pagne, plus  le  sal)le  <|u'ila  enlevé  au  Sahara.  En  effet,  le  13  février, 
à  2  lieun^s  de  l'après-midi,  la  présence  d'un  sable  rougeâtre  dans 
l'eau  de  pluie  est  constatée  (hms  les  environs  de  Rome,  à  Subiaco, 
par  M.  Alvarez;  à  Tivoli  par  le  P.  Ciauq)ri,  et  à  Mondragone  par 
le  P.  LavaiTi^d.  Dans  la  nuit  du  13  au  L'i,  il  tombe  à  Gènes  une 
matière  terreuse  et  rouge,  el  à  Mimcaliéri  le  P.  Denza,  directeur  de 
r()bs(M'vatoire,  recueille  de  \i\  neige  roî/g^e  contenant  ce  même  sable. 
Cet  hislori(iue  des  pluies  de  sang  nous  montre  1"  qu'elles  sont 
réelles^  2**  qu'i^Jles  sont  dues  le  plus  souvent  à  des  poussières 
enlevées  |)ar  le  vent  à  des  régions  souvent  très  -  éloignées , 
3"  qu'elles  ne  sont  pas  aussi  rares  (|u'elles  le  paraissent.  Ainsi 
celles  qui  ont  été  authentiqueuuMit  constatées  en  Europe  et  en 
Algérie  en  notre  siècle  et  ont  eu  quelque  importance  par  leur  den- 
sité et  leur  étendue,  sont  au  nombre  de  21  : 

1803  Février Italie.  18^7  Mars Cliambéry. 

1813  Février Calabre.  1852  Mars Lvon. 

\S\k  Mclohre OnÔLiIia,  ettlie  Nice  1854  Mal IlorbourgjprcîiOjl- 

«'tiièiK'-^.  mar. 

1819  Si'pteiiibre.  . .   >Iii.1<mii,  Moravi*'.  1860  31   Décembre.   Sienne. 

^^-'^   ^t:ii <li<_'ss('n.  1862  Mars Deaunan,    près  «It 

1839  Avril niilip[)evillr.  AIgé-  Lyon. 

rie.  1863  Mars Rhodes. 

1841  Février (iéne^,  Panne,  Ca-  1863  Avril Entre  Lyon  et  r\- 

iligon.  ragon. 

1842  Mars (iièce.  1?63  25  Avril Toulouse. 

3846  Mai Syaiu,  Chanibéry.  1869  10  Mars Naples. 

18'i6  Octobre Daupliiné,   Savoie,  1869  23  Mars Sicile. 

Vivarais.  1870  13  Février...  Rome. 

On  voit  que  c'est  au  printemps  et  à  rautomne,  à  Tépoque  des 
tempêtes  é(|uino\iales,  que  ces  pluies  singulières  se  produisant  le 


PLUIES    DE    SANG,  —  DE    LAIT,  —  DE    CROIX.      705 

plus  souvent.  Nous  avons  vu  qu'elles  peuvent  être  causées  par  les 
traces  de  certains  papillons.  Une  troisième  cause  doit  encore  être 
remarquée  ici  :  c'est  celle  qui  provient  des  volcans,  dont  les  cen- 
dres peuvent  être  transportées  par  les  vents  à  d'immenses  distan- 
ces. On  pourrait  en  citer  de  nombreux  exemples. 

Voici  maintenant  une  série  d'autres  pluies  prodigieuses  rappor- 
tées par  les  chroniques  anciennes,  exagérées  et  interprétées  de 
manières  diverses,  et  dont  les  explications  ne  sont  pas  toujours 
faciles  à  donner. 

Lesfiuiesde  lait  sont  assez  souvent  mentionnées.  Ainsi  Obsequens  rapporte 
qu'au  territoire  de  Véies,  en  629,  il  plut  du  lait  et  de  Thuile.  L'absence  de  tout  renr- 
seignement  positif  sur  les  faits  de  cette  nature  autorise,  tout  au  plus,  à  hasarder 
quelques  conjectures  empruntées  aux  éruptions  volcaniques  ou  à  Tenlèvement  de 
terres  blanches,  crayeuses,  par  un  ouragan.  En  620,  de  Rome,  des  ruisseaux  de 
lait  coulèrent  dans  le  lac  romain.  En  6^3,  du  lait  coula  pendant  trois  jours,  dans 
un  lieu  non  indiqué  ;  de  nombreuses  victimes  furent  immolées  à  Toccasion  de  ce 
prodige.  Ces  prétendus  ruisseaux  de  lait  sont  un  phénomène  commun  dans  cer- 
taines contrées  ;  le  lavage  des  terres  blanches  par  les  pluies  suffît  pour  donner 
naissance  à  cette  illusion,  qui  ne  saurait  d'ailleurs  résister  au  plus  simple 
examen. 

Dion  Cassius  parle  d'une  pluie  ayant  Taspect  de  lait  et  qui,  tombant  sur  des 
pièces  de  monnaie  ou  des  vases  de  cuivre,  leur  donna  pour  trois  jours  l'apparence 
de  l'argent.  Si  le  fait  est  exact,  il  est  évident  qu'il  s'agit  ici  de  mercure  sublimé 
et  retombant  par  le  fait  de  sa  condensation.  Mais  comment  et  dans  quelles  condi- 
tions se  seraient  opérées  cette  sublimation  et  cette  condensation?  Voilà  ce  qu'il 
faudrait  savoir  pour  ajouter  foi  à  ce  soi-disant  prodige. 

Glycas  signale  également  une  pluie  de  mercure,  qui  peut  être  la  même  que  la 
précédente,  quoiqu'elle  soit  rapportée  à  l'époque  d'Aurélien* 

Nous  pouvons  rapprocher  de  ces  pluies  un  phénomène  qui  a  été  trop  souvent 
observé  dans  ces  circonstances  pour  que  sa  réalité  puisse  être  révoquée  en  doute. 
Nous  voulons  parler  de  l'apparence  de  croix  sur  les  vêtements.  En  voici  quelques 
exemples. 

En  764,  à  Tours,  les  désordres  des  moines  de  l'église  Saint-Martin  attirèrent 
la  colère  de  Dieu*  Du  sang  tomba  du  ciel  sur  la  terre  et  des  croix  parurent  sur  les 
vêtements  des  hommes  (Grégoire  de  Tours). 

Fritsch  signale,  en  783,  une  pluie  de  sang  et  des  croix  sur  les  vêtements,  sans 
qu'il  soit  question  de  pluie. 

En  1094,  des  croix  tombent  du  ciel  sur  les  vêtements  des  prêtres,  sans  doute 
pour  les  avertir  de  leur  impiété,  dit  G.  Schott. 

L'an  1534,  en  Suède,  il  tomba  une  pluie  qui  laissait  sur  les  vêtements  Pappa- 
reace  de  croix  rouges.  Cardan  explique  ce  phénomène  en  disant  que  des  poussières 
rouges  étaient  délayées  dans  l'eau  de  pluie  et  que  les  croix  étaient  formées  par  les 
gouttes  tombant  sur  la  trame  des  tissus.  Fromond  et  Schott  n'admettent  pas  cette 
explication,  parce  que,  suivant  eux,  ces  croix  ne  se  formaient  pas  seulement  sur 
quelques  parties  du  vêtement,  mais  sur  la  totalité,  et  qu'en  faisant  tomber  des 
gouttes  de  sang  sur  un  Ussu  elles  n^affectent  jamais  cette  forme.  Il  y  aurait  donc 
«u  dans  ce  fait,  d'après  ces  hommes  religieux,  une  intervention  directe  de  la  divi- 
nité. 

Mais  il  y  a  mieux.  Les  chroniques  rapportent  que  des  croix  tombèrent  (en 
1501)  en  Allemagne  et  en  Belgique,  non-seulement  sur  les  vêtements,  même 

45 


706 


LES   PRODIGES. 


mftrmé*  dus  des  coOïes  (pour  oes  âwniers,  «u  moias,  il  faudrait  dire  :  les 
croix  qui  te  formèrtnt  et  non  qui  tombimU)  el  aolamment  sur  les  Têtemenls  des 
femmes,  mais  encore  qai  se  marquaient  sur  la  peau  mf  me  des  individus,  et  jusque 
sur  leur  pain.  Ce  prodige  dura  trois  ans,  se  renouTelanl  au  temps  de  la  Passion 
et  de  Pâques;  sans  doute,  dit  le  narrateur  de  cette  chronique,  pour  inspirer  le 
respect,  trop  souvent  oublié,  que  nous  devons  au  sang  et  k  la  croix  du  ^igneur. 
Jean  de  Ilom,  prince  de  Liège,  rendit  compte  à  Tempereur  Maiimilien  I^  de  l'ob- 
servation qu'il  avait  faite  sur  une  jeune  fille  de  celte  ville,  âgée  de  vin^t-deui  ans, 
dont  les  vêlements  se  couvraient  incessamment  de  croix  sanglautes,  quoiqu'oD  le* 
changeât  à  chaque  instant. 

Du  sang  i,  la  chair  la  transition  est  directe.  Rapportons  le  fait  suivant,  cilé  par 
Obsequens.  ■  En  l'an  de  Rome  273,  la  chair  tombait  du  ciel  comme  de  la  neige, 
en  morceaux  plus  ou  moins  gros.  Celle  qui  ne  fut  pas  dévorée  par  les  oiseaux  ne 
répandit  pas  d'odeur  et  no  subit  aucune  altération.  >  Cette  dernière  caractéris- 
tique démontrerait  avec  évidence,  s'il  en  élait  besoin,  qu'il  ne  s'agit  point  ici  de 
véritable  chair  animale,  la 
chair  étant  essentiel lemen  t 
putrescible.  Quelle  était  donc 
cette  substance  ainsi  tombée 
du  ciel?  Pourrait.00  établir 
quelque  analogie  entre  la 
chute  de  cette  maliére  solide 
ol  celle  de  la  manne  des  Hé- 
breux? En  rap{>elant  qu'on 
trouve  dans  beaucoup  de 
sources  thermales  sulfureu- 
ses une  production  d*a|i|ta- 
rence  animale,  imitant  la 
chair,  est-r«  dépasser  let 
bornes  de  la  vrai  semblant-^ 
scientifique  en  supposant  que 
les  conditions  oécessaires  à 
la  formation  de  celle  sub- 
stance se  seraient  acciden- 
tellement rencontrées  dans 
l'atmosphËre  T  E?l-il  plus 
tMge  d'opposer  k  ce  pbén-'- 
mène  une  -négation  abso- 
lue T  se  demande  le  docteur 
Grelloïs.  Chacun  est  libre  du  jugement  k  porter. 

Rappelons,  toutefois,  qu'on  cite  d'autres  exemples  de  pluies  de  snbsUnces  nu- 
tritives. Ainsi,  de  notre  temps,  en  183ï  et  en  1828,  on  vit  dans  une  contrée  de  la 
Perse  tomber  une  pluie  de  ce  genre,  si  abondante  en  quelques  points,  qu'elle 
couvrait  le  sol  à  cinq  ou  six  pouces  de  hauteur.  C'était  une  es|iice  de  licben,  déjà 
connu  ;  les  troupeaux,  et  surtout  les  moutons,  a'en  nourrirent  arec  avidité  ;  oa  en 
fit  mCme  du  pain. 

On  peut  rapprocher  des  faits  précédents  la  chute  de  matières  molles  signalée  p>r 
Muscbenbroeck  et  qu'on  vit  en  Iriande  en  1675.  C'était  une  pluie  de  substance 
gnsse  comme  du  beurre,  glutineuse  et  qui  se  ramollissait  dans  la  nwin,  mats  se 
détachait  au  feu  et  prenait  une  mauvaise  odeur. 

L'abbé  Richard  rapporte  les  deux  faits  suivants,  qu'il  appelle  des  pluit-s  de  fev. 
Au  mois  de  novembre  17iil,  un  nuage  chassé  par  un  vent  d'est  trés-violent,  apr#« 
s'être  heurté  plusieurs  fus  contre  les  montagnea  qui  sont  au-dessus  de  la  ville 
d'Almérie,  au  royaume  de  Cirenade  en  Espagne,  se  brisa,  et  il  en  sortit  une  pluie 


PLUIES    DE    CHAIR,    DE    SOUFRE,    DE    GRAINES.    707 

d*éliiicel1es  ardentes  qui  non*seulement  mirent  le  feu  à  toute  la  campagne  des  en* 
Tirons,  maïs  encore  à  une  partie  de  Tescadre  ccHnmandée  par  M.  de  Court,  et  qui 
était  alors  au  port  d^Almérie. 

Le  10  mars  1695,  sur  les  sept  heures  du  soir,  il  s'éleva,  à  Châtillon-sur-Seine, 
un  grand  orage;  la  tète  de  la  nuée  qui  paraissait  Texciter,  s^étant  enflammée,  Taîr 
parut  tout  en  feu  ;  ceui  qui  le  virent  en  furent  fort  effrayés  et  crurent  que  les  vil- 
lages voisins  étaient  entièrement  consumés  par  le  feu  qui  tombait  de  tous  côtés  en 
étincelles  semblables  à  celles  qui  sortent  du  fer  rouge  quand  on  le  bat.  Après  être 
tombées,  elles  roulaient  quelque  temps  à  terre  et  devenaient  bleues  ;  elles  s'étei- 
gnaient ensuite.  Cette  pluie  de  feu  dura  un  quart  d'heure,  occupa  un  grand  terrain 
où  elle  ne  causa  point  dUncendie  ;  à  la  queue  de  Torage  la  neige  tombait  à  grands 
flocons. 

En  828,  il  tomba  du  ciel  des  grains  semblables  à  ceux  du  blé,  mais  plus  petits. 
Od  met  en  regard  de  ce  fait  insolite  les  succès  des  Sarrasins  et  des  Turcs. 

On  peut  accepter  sans  difficulté  ce  fait,  ainsi  que  le  suivant  rapporté  par 
Jonston  :  Pendant  deux  heures,  dans  la  Carinthie  et  sur  une  surface  de  plus  de 
deux  milles,  il  tomba  des  grains  de  blé  dont  on  put  faire  du  pain. 

Nous  admettons  volontiers  encore  le  récit  de  Cassiodore,  qui  assure  que  chez 
les  Atrébates,  en  371 ,  il  tomba  de  la  laine  véritablement  mêlée  à  la  pluie. 

Les  pluies  de  soufre j  fréquemment  citées  aussi,  ne  sont  d'habitude  que  le  pollen 
de  certaines  plantes  dioïques,  notamment  pins  et  noisetiers,  qui  peut  être,  par  les 
vents,  transporté  à  de  grandes  distances.  Sans  remonter  à  la  pluie  de  soufre  qui 
détruisit  Sodome  et  Gomorrhe,  on  ne  peut  guère,  cependant,  révoquer  en  doute 
certaines  chutes  de  soufre,  qui  paraissent  bien  constatées.  Olaus  Wormius  rapporte 
que,  le  16  mai  1646,  il  tomba  à  Copenhague  une  pluie  très-abondan(e  qui  inonda 
toute  la  ville  et  qui  contenait  une  poussière  exactement  semblable  au  soufre  par 
sa  couleur  et  son  odeur.  Au  dire  de  Simon  Paulli,  le  19  mai  1665,  il  tomba  en 
Norvège,  par  une  tempête  horrible,  une  poussière  tout  à  fait  semblable  au  soufre. 
qui,  jetée  dans  le  feu,  donna  la  même  odeur  et  qui,  mêlée  avec  Tesprit  de  téré- 
benthine, produisit  une  liqueur  dont  Todeur  ressemblait  parfaitement  à  celle  du 
baume  de  soufre.  Le  voisinage  des  volcans  de  l'Islande  peut  suffire  à  l'explication 
de  ces  faits.  Des  phénomènes  de  même  nature  ne  sont  pas  rares  à  Naples.  Siges- 
bek  fait  mention,  dans  les  mémoires  de  Breslaw,  d'une  pluie  de  soufre  tombée 
dans  la  ville  de  Brunswick,  et  qui  était  un  vrai  eoufre  minéral. 

Le  fait  demanderait  confirmation.  Quant  aux  pluies  de  pollen,  de  fleurs,  de 
feuilles,  elles  ont  été  authentiquement  constatées. 

A  Autrèche  (Indre-et-Loire),  le  9  avril  1869,  à  midi  dix  minutes, l'air  était  très- 
calme  et  sans  aucun  nuage.  M.  Jallois  rapporte  qu'un  de  ses  correspondants  con- 
stata une  pluie  de  feuilles  sèches  de  chône  tombant  des  régions  élevées  de  l'atmo- 
sphère; sa  vue  est  très-perçante  :  il  les  voyait  apparaître  comme  des  points 
brillants  sur  l'azur  du  ciel  à  une  très-grande  hauteur  et  tomber  autour  de  lui  en 
suivant  une  trajectoire  presque  verticale ,  légèrement  inclinée  de  l'ouest  à  l'est. 
Il  fut  témoin  de  ce  phénomène  pendant  environ  dix  minutes ,  mais  la  pluie  de 
feuilles  avait  probablement  commencé  avant  sa  sortie.  Une  pièce  d^eau  voi- 
sîfne  sur  laquelle  ces  feuilles  surnageaient  en  montrait  au  moins  une  par  mètre 
carré. 

Ce  phénomène  paraît  être  une  conséquence  d'une  très-forte  bourrasque  arrivée 
le  3  avnl  ;  les  feuilles  de  chêne  soulevées  par  un  tourbillon  et  transportées  dans 
les  hautes  régions  de  l'atmosphère  ont  été  soutenues  par  le  vent  pendant  six  jours, 
et  sont  tombées  lorsque  le  calme  s'est  rétabli. 

Cette  pluie  de  feuilles  de  chêne  me  remet  en  mémoire  une  pluie  d'oranges. 

Le  8  juillet  1833,  une  trombe  qui  s'était  formée  sur  la  mer  à  la  pointe  de  Pausi- 
lippe,  près  de  Naples,  fit  irruption  sur  le  rivage  et  vida  complètement  deux  grandes 
corbeilles  d*oranges  ;  quelques  instants  après,  et  à  une  assez  grande  distance  de 


708  LES    PRODIGES. 

là,  une  jeune  fille  qui  se  trouvait  sur  une  terrasse»  vit  une  pluie  d'oranges  tomber 
autour  d'elle  :  phénomène  beaucoup  plus  gracieux  qu'une  pluie  de  grenouilles  et 
de  crapauds,  mais  plus  étonnant  encore,  puisque  les  oranges  sont  bien  plus  volu- 
mineuses et  plus  lourdes  que  ceux  de  ces  animaux  qu'on  a  vus  figurer  dans  les 
pluies  d'orage. 

Après  les  pluies  de  végétaux^  voici  maintenant  des  observations 
plus  curieuses  encore  et  constatées  d'une  manière  irréfîitaUe.  Ce 
sont  des  pluies  d* animaux  vivants. 


Déjà  nous  avons  vu  au  chapitre  des  Trombes,  p.  610,  que  ces  météores  peuvent 
soulever  l'eau  des  étangs  avec  les  poissons  qu'elle  contient.  Le  météorologiste 
Peltler  raconte  qu'il  reçut  un  jour  sur  la  tête  des  grenouilles  apportées  par  une 
trombe.  C'était  à  Ham,  en  1835,  et  le  fait  fut  dûment  constaté.  Citons>en  un, 
beaucoup  plus  récent. 

Dans  la  nuit  du  29  au  30  janvier  1869,  vers  k^  30"  du  matin,  après  un  violent 
coup  de  vent,  la  neige  est  tombée  jusqu'au  jour  (Arache,  Haute-Savoie),  et  le  ma* 
tin,  on  a  trouvé  sur  cette  neige  une  grande  quantité  de  larves  vivantes.  Elles  n*ont 
pu  éclore  dans  les  environs,  car  les  jours  précédents  la  température  avait  été  très- 
i)asse  ;  le  24  janvier,  le  thermomètre  avait  marqué  16  degrés,  et  les  jours  suivants 
une  moyenne  de  5  degrés  à  sept  heures  du  matin.  Elles  paraissent  être  pour  la 
plupart  celles  du  Trogosita  mauritanica,  qui  est  commun  sur  les  vieux  boîs 
dans  les  forêts  du  midi  de  la  France.  On  a  trouvé  aussi  quelques  chenilles  d'^un 
petit  papillon  de  la  tribu  des  noctuéliens,  probablement  du  Siibia  ttagnieoJa.  Cette 
chenille  parvient  à  toute  sa  grosseur  dans  le  courant  de  février,  et  habite  le  centre 
et  le  midi  de  la  France. 

Cette  pluie  d'insectes  à  Arache,  à  une  altitude  de  1000  à  1200  mètres,  ne  peut 
s'expliquer  que  par  un  vent  violent  qui  les  a  transportés  de  quelque  localité  du 
midi  de  la  France. 

M.  Tissot,  instituteur  communal,  qui  a  observé  ce  phénomène,  ajoute  que,  dans 
le  courant  de  novembre  1854,  par  un  vent  violent,  plusieurs  milliers  d^însectes, 
en  grande  partie  vivants,  vinrent  s'abattre  sur  un  bosquet  des  environs  de  "nirîn. 
Les  uns  étaient  à  l'état  de  larve  et  les  autres  à  l'état  d'insecte  parfait,  et  appar- 
tenaient tous  à  une  espèce  de  Tordre  des  hémiptères  qui  n*a  jamais  été  trouvée 
que  dans  File  de  Sardaîgne. 

Les  auteurs  anciens  ont  rapporté  plusieurs  exemples  de  ces  chutes  d''in- 
sectes. 

Phanias,  cité  par  Porta,  rapporte  que  dans  la  Chersonèse  il  est  tombé,  pendant 
trois  jours,  une  pluie  de  poissons. 

Dans  Athénée,  Philarcus  raconte  avoir  vu  tomber  du  ciel  des  poissons  et  des 
grenouilles  en  grande  quantité  et  en  plusieurs  lieux.  Le  même  auteur  fait  la  cita- 
tion suivante  :  «  Uéraclide  Lembus,  au  vingrt-unième  livre  des  Histoires,  dit  que 
Dieu  6t  pleuvoir  des  grenouilles  autour  de  la  Pœnie  et  de  la  Dardanie,  en  si 
grande  quantité  que  les  maisons  et  les  chemins  en  étaient  remplis.  On  fenna  les 
habitations  et  on  en  tua  un  grand  nombre;  on  en  trouvait  mêlées  aux  aliments,  et 
cuits  avec  eux;  les  eaux  en  étaient  remplies;  on  ne  pouvait  poser  le  pied  à  terre. 
La  décomposition  de  leurs  cadavres  donna  une  odeur  tellement  infecte,  qn^il  fallut 
déserter  le  pays. 

Varro  affirme  que  tous  les  habitants  d'une  certaine  ville  de  la  Ganle  furent 
chassés  de  leurs  maisons  par  d'innombrables  grenouilles  tombées  du  cieL 

Scaliger  dit  que  la  ville  de  Mirabel,  en  Aquitaine,  fut,  de  son  temps,  remplie  de 


PLUIES    DE    POISSONS,    DE    GRENOUILLES.        709 

grenouilles  imparfaites  (têtards)  tombées  du  ciel.  Jonston  raconte,  suivant  le  rap^ 
port  de  son  précepteur,  que  dans  nie  d^AucIand  (Frise)  «  où  ne  vit  aucune  gre- 
nouille, >  il  en  tomba  avec  la  pluie.  Olaus  Magnus  dit  aussi  que  des  nuages  il 
tombe  souvent  des  grenouilles,  des  vers,  des  poissons  dans  les  régions  du  nord 
plus  qu*ailleurs,  à  cause  de  la  viscosité  des  nuages  et  de  la  chaleur  qu*iis  reçoi- 
vent du  principe  sulfureux. 

Fromond  prétend  qu'aux  portes  de  Tournay,  en  1625,  étant  avec  plusieurs  de 
ses  amis,  une  pluie  subite  tomba  sur  une  poussière  sèche,  et  fit  paraître  tout  à 
coup  une  telle  armée  de  grenouilles,  que  de  tous  côtés  on  ne  voyait  presque  autre 
chose,  toutes  de  même  grandeur  et  de  même  couleur. 

Porta  dit  avoir  vu  souvent,  entre  Naples  et  Pouzzoles,  des  grenouilles  prendre 
naissance  au  milieu  de  la  poussière  sèche  subitement  détrempée  par  la  pluie.  Cette 
particularité,  ajoute-t-il,  est  connue  de  beaucoup  d'habitants  de  ces  deux  villes 
^Grellois). 

Ces  apparitions  subites  de  grenouilles  et  de  crapauds  sont  dues  la  plupart  du 
temps  à  ce  que  ces  animaux  sortent  volontiers  de  leurs  bas-fonds  après  les  pluies 
d'orage,  et  peuvent  facilement  traverser  des  routes.  Ce  n'est  qu'en  des  circonstances 
extrêmement  rares  que  des  trombes  peuvent  enlever  des  poissons  ou  des  grenouilles. 

Les  pluies  de  sauterelles  sont  dues  à  des  caravanes  volantes  de  ces  orthoptères, 
du  criquet  nomade  surtout.  Ces  insectes  deviennent  le  fléau  de  l'agriculture.  Ils 
arrivent,  soutenus  par  les  vents,  ils  s'abattent,  et  ch^ingent  en  désert  aride  la  con- 
trée la  plus  fertile.  Vues  de  loin,  leurs  bandes  innombrables  ont  l'aspect  de 
nuages  orageux.  Ces  nuées  sinistres  cachent  le  soleil.  Aussi  haut  et  aussi  loin  que 
les  yeux  peuvent  porter,  le  ciel  est  noir  et  le  sol  inondé  de  ces  insectes.  Le  bruis- 
sement de  ces  millions  d'ailes  est  comparable  au  bruit  d'une  cataracte.  Quand 
rhorrible  armée  se  laisse  tomber  à  terre,  les  branches  des  arbres  cassent.  En 
quelques  heures,  et  sur  une  étendue  de  plusieurs  lieues,  toute  végétation  a  dis- 
para. Les  blés  sont  rongés  jusqu'à  la  racine,  les  arbres  dépouillés  de  leurs  feuilles. 
Tout  a  été  détruit,  scié,  haché,  dévoré.  Quand  il  ne  reste  plus  rien,  le  terrible 
essaim  s*enlève,  comme  à  un  signal  donné,  et  repart,  laissant  derrière  lui  le  déses- 
poir et  la  famine. 

Il  arrive  souvent  qu'après  avoir  tout  ravagé,  ils  périssent  de  faim  avant  l'épo- 
que de  la  ponte.  Leurs  innombrables  cadavres,  amoncelés  et  échauffés  par  le  so- 
leil, ne  tardent  pas  à  entrer  en  putréfaction.  Par  les  exhalaisons  infectes  qui  s'en 
dégagent,  des  maladies  épidémiques  se  déclarent,  qui  déciment  les  populations. 

En  1690,  les  sauterelles  arrivèrent  en  Pologne  et  en  Lithuanie,  par  trois  endroits 
et  comme  en  trois  corps.  «  Il  s'en  troqva  en  certains  lieux,  écrivait  l'abbé  de 
Ussans,  témoin  oculaire,  où  elles  étaient  mortes  les  unes  sur  les  autres,  jusqu'à 
quatre  pieds  de  hauteur.  Celles  qui  étaient  vivantes  se  perchant  sur  les  arbres, 
faisaient  ployer  les  branches  jusqu'à  terre.  » 

En  1749,  ces  criquets  arrêtèrent  l'armée  de  Charles  XII,  roi  de  Suède,  en  retraite 
dans  la  Bessarabie,  après  sa  défaite  de  Pultawa.  Le  roi  se  croyait  assailli  par  un 
orage  de  grêle  lorsqu'une  nuée  de  ces  insectes  s'abattit  brusquement  sur  son 
armée.  L'arrivée  des  criquets  avait  été  annoncée  par  un  sifQement  pareil  à  celui 
qui  précède  une  tempête,  et  le  bruissement  de  leur  vol  couvrait  la  voix  de  la  mer 
Noire.  Toutes  les  campagnes  furent  bientôt  désolées  sur  leur  passage. 

Dans  le  midi  de  la  France  les  criquets  se  multiplient  quelquefois  si  prodigieu- 
sement, qu'on  peut  remplir  en  peu  de  temps  plusieurs  barils  de  leurs  œufs.  Ils 
ont  causé,  à  diverses  époques,  d'immenses  dégâts.  C'est  notamment  dans  les  an- 
nées 1805,  1820,  1822, 1824,  1825,  1832  et  1834,  que  leurs  apparitions  ont  été  re- 
doutables dans  le  midi  de  la  France. 

Mézeray  rapporte  qu'au  mois  de  janvier  1613,  sous  Louis  XIII,  les  sauterelles 
firent  invasion  dans  la  campagne  d'Arles.  En  sept  ou  huit  heures,  les  blés  et  les 
fourrages  furent  dévorés  jusqu'à  la  racine,  sur  une  étendue  de  pays  de  15  000  ar- 


710  LES     PRODIGES. 

pcnls.  Elcs  passeront  ensuiU'  k-  Rhône,  vinrent  à  Tarascon  et  à  Beaucairc,  où 
elli's  LiiangËrent  \es  plantes  potagères  et  la  luzerne.  Puis  elles  se  Irao sport èrcnt  à 
Aranion,  ;i  Moiifrin,  ï  ValabrË^'ues,  etc.,  où  elles  furent  heureusement  détruites  en 
grandir  partie  par  les  élournpaiix  et  d'autres  oiseaux  insectivores,  accourus,  par 
bandes  immenses,  à  cette  curée  formidable. 

Les  consiih  d'Arles  et  de  Marseille  firent  ramasser  les  œufs.  Arles  dépensa,  pour 
cette  chasse,  25000  francs,  et  Marseille  20000  francs.  3000  quintaux  d'œufs  furent 
enterras  ou  jclc-i  dans  le  Rhûne.  En  comptant  1  750  000  leufs  par  quintal,  cela 
donnernit  un  tuliil  de  5  milliards  250  millions  de  sauterelles  détruites  en  germe,  el 


1     a  ut  relies 

j\ele  I      raïiges  dont  le  ia\s  venait  d'être 

!■  territoire  des  ?f  ai  ni  es -M  a  ries,  non  loin  d'Aigues-Mortes,  sur  \<- 
hoi'd  di'  la  MéiliterrauOi-.  1518  sacs  de  blé  furent  remplis  de  sauterelles  mories, 
d'un  poids  de  63861  kiioïraninie-':  165  sacs,  ou  6600  kilogrammes,  furent  ranias- 
siH  h  Arles. 

On  Irouvi'  lonjour-  de*  sauteri'lles  en  Algérie,  dans  les  provinces  d'Oran,  Bone, 
Alger,  IloMgie  ;  mais  elles  ne  vont  pas  jus.ju'à  produire  ces  invasions  terribles  qui 
cliariffent  en  iléserl  les  lieux  cultivés.  Il  y  a  en  Algérie  des  années  à  sauterelles, 
comme  il  y  a  clie;:  nous  des  anjiécs  ii  hannetons,  à  altises,  à  chenilles,  etc.  Ces 


PLUIES    DE    SAUTERELLES,    DE    HANNETONS.    711 

Oéaui  sont  heureusemeDt  asseï  rares.  Les  plus  terribles  ont  eu  lieu  en  I64&  et 
en  1666. 

On  a  TU  aussi  de  vâritables  pluies  de  hannetons  descendre  comme  d'un  nuage 
épais  et  couTrir  les  campagnes,  les  roules  et  les  chemins. 

Comme  pour  les  saul«rellea,  ce  sont  aussi  des  essaimages  d'une  province  à  une 
autre.  Des  Iroupes  de  ces  coléoptères,  non  pas  soulevées  par  une  trombe,  mais 
ordinairement  aidées  par  le  vent,  ëmigrent  d'un  pays  lorsqu'elles  ont  tout  dévasté 
et  qu'elles  ont  fait  table  rase. 

Pour  donner  une  idée  du  nombre  prodigieux  auquel  les  hannetons  arrivent  dans 
cerlaine^  circonstances,  nous  rapporterons  quelques  dates  historiques. 


Fig.  106'  —  Pluie  de  bannelons. 


En  1574,  ces  insectes  turent  si  abondants  en  Angleterre,  qu'ils  empêchèrent 
plusieurs  moulins  de  tourner  sur  la  Savcrn. 

En  1668,  dans  le  comt^  de  Galway,  en  Irlande,  ils  formaient  un  nuage  si  épais, 
que  le  ciel  en  étail  obscurci  l'espace  d'une  lieue,  et  que  les  paysans  avaient  peine  à 
se  frayer  un  chemin  dans  les  endroits  ou  ils  s'abattaient,  lis  délruisirent  toute  la 
végétation,  de  sorte  que  le  paysage  rcvftit  l'aspect  désolé  de  l'hiver.  Leurs  mâchoi- 
res Toraces  faisaient  un  hruit  comparable  à  celui  que  produit  le  sciage  d'une  grosse 
pièce  de  bois;  et  le  soir  le  bourdonnement  de  leurs  ailes  ressemblait  à  des  roule- 
ments lointains  de  tambours.  Les  malheureux  Irlandais  furent  réduits  à  faire  cuire 
leurs  envahisseurs  et  à  les  manger  à  défaut  d'autre  nourriture. 


712  LES    PRODIGES. 

En  1804,  d'immenses  nuées  de  hannetons,  précipitées  par  un  vent  violent  dans 
le  lac  de  Zurich,  formèrent  sur  le  rivage  un  banc  épais  de  corps  amoncelés,  dont  les 
exhalaisons  putrides  empestaient  Tatmosphère. 

En  1832,  le  18  mai,  à  neuf  heures  du  soir,  une  légion  de  hannetons  assaillit  une 
diligence,  sur  la  route  de  Gournay  à  Gisors,  à  sa  sortie  du  village  de  Talmontiers, 
avec  une  telle  violence,  que  les  chevaux,  aveuglés  et  épouvantés,  refusèrent  d'avan- 
cer, et  que  le  conducteur  fut  obligé  de  rétrograder  jusqu'au  village,  pour  y  atten- 
dre la  fin  de  cette  grêle  d'un  nouveau  genre  (Figuier,  les  Insectes)» 

Telle  est  la  série  des  pluies  de  sang,  de  terre,  de  végétaux  et  d'ani- 
maux que  l'histoire  de  la  météorologie  peut  enregistrer.  Nous  nous 
arrêterons  ici.  De  même  que  dans  le  chapitre  précédent  nous  avons 
vu  des  écrivains  parler  de  grêlons  de  la  grosseur  d'un  éléphant, 
de  même  ici  Texagération  a  parfois  décuplé  et  centuplé  les  effets 
authentiques.  Ainsi,  quelle  que  soit  la  fabuleuse  force  que  le  vent 
puisse  acquérir,  nous  laisserons  dans  le  domaine  de  la  ïable  l'his- 
toire d'Avicenne,  ce  prince  des  médecins  arabes,  qui  affirme 
avoir  vu  tomber  des  nuages  le  corps  entier  d'un  veau.  Cependant 
Xavier  de  Maistre  rapporte  sérieusement  qu'une  jeune  fille  a  été 
enlevée  par  une  trombe  en  1820;  c'est  plus  aérien  et  plus  acces- 
sible à  la  prise  du  zéphire  homérique;  la  question  serait  de  savoir 
jusqu'à  quelle  hauteur  la  vierge  légère  a  été  enlevée.  Déjà  Cabeus, 
au  dix-septième  siècle,  avait  rapporté  qu'à  Mantoue,  vers  1618, 
un  vent  violent  enleva  une  femme  qui  lavait  son  linge  dans  le 
lac.  Même  question  que  tout  à  l'heure.  En  fait  de  gros  animaux, 
la  plus  audacieuse  histoire  de  ce  genre  est  encore  la  plus  ancienne: 
celle  du  lion  deNémée  tombant  de  la  Lune  dans  lePéloponèse.... 
Des  centaines  de  kilogrammes  tomtent  parfois  du  ciel,  il  est  vrai, 
comme  nous  l'avons  vu  par  les  aérolithes.  Mais  les  autres  mondes 
ne  nous  ont  encore  envoyé  que  des  pierres.  Les  animaux,  pois- 
sons, insectes,  graines,  feuilles,  tombés  du  ciel  sont  originaires  de 
la  Terre,  quel  que  soit  le  plaisir  que  nous  aurions  à  recevoir  des 
échantillons  des  règnes  animal  et  végétal  de  Mars  ou  de  Jupiter. 


LIVRE   SIXIÈME 


L'ÉLECTRICITÉ 


LES    ORAGES    ET    LA    FOUDRE 


CÏÏAPITKE  I. 


LtLECTRICITÉ  SUR  LA  TERRE  ET  DANS  L'ATMOSPHÈRE. 


ÉTAT  ÉLECTRIQUE  DU  GLOBE  TERRESTRE.  —  DÉCOUVERTE  DE  l'ÉLECTRICITÉ 
ATMOSPHÉRIQUE.  —  EXPÉRIENCES  D'oTTO  DE  GUÉRICKE,  WALL,  NOLLET, 
FR.VNKLIN,  ROMAS,  RICHMANN  ,  SAUSSURE,  ETC.  —  ÉLECTRICITÉ  DU  SOL, 
DES   NUAGES,  DE   l'aIR.  —   FORMATION  DES   ORAGES. 


Dans  les  premiers  Livres  de  cet  ouvrage,  nous  avons  appris  à 
apprécier  l'air  considéré  en  lui-même,  son  œuvre  dans  la  nature, 
son  importance  dans  la  vie  terrestre.  Nous  avons  ensuite  étudié  la 
distribution  de  la  chaleur  sur  le  globe  et  dans  l'Atmosphère,  et  re- 
connu l'action  permanente  de  cette  force  colossale  qui  meut  sans 
cesse  la  grande  usine  au  fond  de  laquelle  nous  respirons.  Plus 
lard,  notre  attention  s'est  portée  sur  un  élément  non  moins  con- 
sidérable, sur  l'eau,  examinée  dans  sa  répartition  sur  le  globe  et 
dans  l'Atmosphère,  unissant  toujours  dans  notre  contemplation  le 
globe  solide  et  le  fluide  vital  qui  Tentoure,  puisque  leur  action 
réciproque  s'enchaîne  étroitement  et  qu'en  étudiant  l'Atmosphère 
nous  n'avons  pas  d'autre  but  ni  d'autre  résultat,  en  définitive,  que 
d'étudier  la  vie  terrestre  elle-même  dans  son  ensemble  général. 
Nous  arrivons  maintenant  à  l'agent  le  plus  merveilleux  et  le  plus 
singulier  qui  existe,  dont  l'étude  complétera  et  fermera  l'immense 
panorama  que  nous  avons  développé  dans  cet  ouvrage.  Voici  main- 
tenant Vélectricité,  les  orages  et  la  foudre.  Son  étude  n'est  pas  la 
moins  compliquée;  mais  nous  serons  récompensés  de  notre  at-» 
tention  par  les  spectacles  prodigieux  qui  se  révéleront  à  nos  re- 
gards. Examinons  d'abord,  suivant  notre  méthode  générale,  sa 
distribution  sur  la  Terre  et  dans  l'Atmosphère. 


716  L'ÉLECTRICITÉ    SUR    LA    TERRE 

Mais,  en  entrant  -dans  son  domaine,  rendons-nous  compte  d'a- 
bord de  son  histoire,  assez  curieuse. 

Nous  pourrions  sans  doute  remonter  jusqu'à  Numa  Pompilius, 
qui  paraît  avoir,  comme  les  Étrusques,  connu  raffinilé  de  la 
foudre  pour  les  pointes,  sa  conductibilité  par  le  fer,  et  essayé  lui- 
môme  de  détourner  la  foudre  comme  nous  le  faisons  aujourd'hui 
par  les  paratonnerres.  Nous  pourrions  mettre  en  scène  son  succes- 
seur le  roi  Tullus  Hostilius,  foudroyé  comme  le  fut  le  physicien 
Richmann,  au  siècle  dernier,  pour  avoir  manqué  à  certains  rites, 
c'est-à-dire  à  certaines  précautions  sans  lesquelles  il  est  dange- 
reux de  jouer  avec  la  foudre.  Nous  pourrions  enfin  raconter  com- 
ment les  Romains  avaient  interprété  les  différentes  espèces  d'éclairs 
et  de  coups  de  tonnerre,  en  les  divisant  en  foudres  nationales,  fou- 
dres indi\iduelles,  foudres  de  famille,  foudres  de  conseil,  foudres 
d'autorité,  foudres  monitoires,  postulatoires,  confirmatoires,  auxi- 
liaires, foudres  désagréables,  perfides,  pestiférées,  menaçantes, 
meurtrières,  etc.,  etc.  Mais  cet  ouvrage  est  déjà  trop  volumineux, 
et  je  crains,  mon  cher  lecteur,  qu'il  n'abuse  déjà  fort  de  votre  pa- 
tience éprouvée;  nous  voici  à  la  page  716,  ce  qui  m'épouvante 
moi-même,  et  ce  qui  me  désespérerait,  si  je  n'avais  apprécié  l'im- 
mensité du  monde  atmosphérique  dans  les  six  cents  lieues  que 
j'ai  faites  en  ballon.  Malgré  tout,  il  faut  pourtant  s'arrêter,  même 
au  milieu  des  plus  magnifiques  paysages,  même  au  milieu  des 
promenades  douces  et  pensives  du  soir  :  il  faut  s'arrêter,  mais 
cependant  voir  le  plus  possible,  comme  nous  avons  essayé  de  le 
faire  en  embrassant  le  spectacle  de  la  nature,  depuis  les  resplen- 
dissantes œuvres  du  soleil  d'été  jusqu'aux  clartés  mortes  du  si- 
lencieux clair  de  lune.  Nous  nous  reposerons  bientôt;  mais  nous 
n'aurions  pas  apprécié  Tœuvre  de  l'Atmosphère  dans  son  étendue, 
si  nous  ne  voyions  pas  un  orage  fondre  sous  nos  yeux,  éclater 
dans  sa  fureur  au  sein  des  nuages  déchirés,  précipiter  la  foudre 
dans  ses  convulsions  étourdissantes,  et  disparaître  épuisé  par  des 
décharges  multipliées.  De  tous  les  phénomènes  atmosphériques, 
nuls  ne  mettent  en  jeu  des  forces  à  la  fois  plus  subtiles  et  plus 
formidables,  plus  brusques  d'une  part,  plus  judicieuses  et  plus 
méthodiques  d'autre  part.  C'est  à  n'y  rien  comprendre  :  depuis 
Robert-Houdin  jusqu'aux  somnambules  extralucides,  aucun  tour 
de  prestidigitation,  aucun  phénomène  médianimique  peut-être, 
n'est  supérieur  aux  actes  de  la  foudre. 

Nous  disions    qu'il   serait  superflu  de  remonter  aux  anciens 
dans  la  relation  qui  va  nous  occuper.  Nous  ne  pouvons  omet- 


ET    DANS    L'ATMOSPHÈRE.  717 

tre  aussi  facilement  les  modernes.  Voyons  en  deux  mots  cette 
histoire. 

Otto  de  Guéricke^  bourgmestre  de  Magdebourg^  et  célèbre  in* 
venteur  de  la  machine  pneumatique^  fut  le  premier  qui  décou- 
vrit^ vers  1 650,  quelque  apparence  de  lumière  électrique.  Le  doc* 
teur  Wall,  presque  à  la  même  époque,  en  excitant  Télectricité  sur 
un  grand  cylindre  d'ambre,  observa  une  étincelle  plus  vive  et  un 
bruit  beaucoup  plus  fort;  et,  chose  digne  de  remarque,  cette  pre- 
mière étincelle  produite  par  la  main  des  hommes  fut  à  Finstant 
comparée  aux  éclats  de  la  foudre.  Cette  lumière  et  ce  craquement, 
dit  Wall  dans  son  Mémoire  {Trans.  philos.),  paraissent  en  quelque 
façon  représenter  le  tonnerre  et  Téclair.  L'analogie  était  frappante, 
il  ne  fallait  que  de  l'imagination  pour  la  saisir;  mais^  pour  en  dé- 
montrer la  vérité,  pour  trouver  dans  un  phénomène  si  petit  les 
causes  et  les  lois  du  plus  grand  phénomène  de  la  nature,  il  fallait 
une  série  de  preuves  que  l'on  ne  pouvait  attendre  que  d*un  génie 
supérieur.  Cependant  plusieurs  physiciens  cherchaient  ces  preuves 
dans  des  rapprochements  plus  ou  moins  ingénieux  :  les  uns  re- 
marquaient que  l'étincelle  est  crochue  comme  l'éclair,  d'autres 
pensaient  que  le  tonnerre  est  entre  les  mains  de  la  nature  ce  que 
rélectricité  est  entre  les  nôtres  :  «  J'avoue  que  cette  idée  me  plai- 
rait beaucoup,  disait  l'abbé  Nollet,  si  elle  était  bien  soutenue;  et, 
pour  la  soutenir,  combien  de  raisons  spécieuses  I  »  Enfin,  tout  se 
passait  en  raisonnements  qui  ne  pouvaient  rien  conclure,  parce 
qu'en  physique  c'est  l'expérience  seule  qui  doit  donner  ses  con- 
clusions. Pendant  que  Ton  raisonnait  ainsi  en  Europe  et  dans  tout 
l'ancien  monde  savant  sur  cette  grande  question,  l'on  expérimen- 
tait en  Amérique,  chez  un  peuple  nouveau,  à  peine  connu  dans 
les  sciences,  et  ces  expériences  s'attaquaient  directement  à  la  fou- 
dre. Franklin  trouvait  le  moyen  de  la  faire  descendre  du  ciel  pour 
Tinterroger  elle-même  sur  son  origine.  Après  avoir  fait  plusieurs 
découvertes  électriques,  particulièrement  sur  la  bouteille  de  Leyde 
et  sur  le  pouvoir  des  pointes,  Franklin  eut  la  pensée  hardie  d'aller 
chercher  l'électricité  au  sein  des  nuages;  il  avait  conclu  de  quel- 
que»  expériences  décisives  qu'une  tige  de  métal  pointue,  élevée  à 
une  grande  hauteur,  au  sommet  d'un  édifice,  devait  recevoir 
rélectricité  des  nuées  orageuses.  Il  attendait  avec  une  grande 
anxiété  la  construction  d'un  clocher  que  l'on  devait  à  cette  époque 
élever  à  Philadelphie;  mais,  lassé  d'attendre  et  impatient  d'exé- 
enter  une  expérience  qui  devait  lever  tous  les  doutes,  il  eut  recours 
à  un  autre  mtfyen  plus  expéditif  et  non  moins  sûr  pour  les  résul- 


718  LÉLECTRICITÈ    SUR    LA    TERRE 

lata.  Comme  il  ne  s'agiaauit  que  de  porter  un  corps  dans  la  région 
du  tonnerre,  c'est-à-dire  à  une  assez  grande  hauteur  dans  les  airs, 
Franklin  imagina  que  ie  cerf-volant,  dont  s'amusent  les  enfants, 
pourrait  lui  servir  aussi  bien  qu'aucun  clocher  que  ce  pût  être. 
Il  prépara  donc  deux  bâtons  en  croix,  un  mouchoir  de  soie,  une 
corde  d'une  longueur  convenable,  et,  profilant  du  premier  orage, 
il  s'en  fut  dans  les  champs  tenter  l'expérience.  Une  seule  personne 
l'accompagnait  :  c'étiiit  son  fils.  Craignant  le  ridicule  dont  on  ne 
manque  pas  de  couvrir  les  essais  infructueux,  comme  il  le  dit  avec 
ingénuité,  il  n'avait  voulu  mettre  personne  dans  sa  eonfideni*e.  Le 
cerf-volant  était  lancé.  Un  nuage  qui  promettait  beaucoup  n'avait 
produit  aucun  efl'et,  d'autres  nuages  s'avançaient,  et  l'on  peut  ju- 


ger do  l'inquiétude  avec  laquelle  ils  étaient  attendus.  Tout  parais- 
sait tranquille,  on  ne  voyait  aucune  étincelle,  aucun  signe  élec- 
trique; à  la  fin  cependant  quelques  fdaments  de  la  corde  com- 
mençaient à  se  soulever  comme  s'ils  eussent  été  repoussés;  ud 
petit  bruissement  se  fit  entendre  ;  encouragé  par  ces  apparences 
électriques,  Franklin  présente  le  doigt  à  l'extrémité  de  la  corde  et 
voit  paraître  à  l'instant  une  vive  étincelle  qui  fut  bientôt  suivie  de 
plusieurs  autres.  Ainsi,  pour  la  première  fois,  le  génie  de  l'homme 
put  se  jouer  avec  la  foudre  et  surprendre  le  secret  de  son  exis- 
tence. 

L'expérience  de  Franklin  eut  lieu  en  juin  1 752,  elle  fut  répétée 
dans  tous  les  pays  savants,  et  partout  avec  le  même  succès.  Va 
magistrat  français,  de  Romas,  assesseur  au  présidial  de  Nérac, 


ET    DANS    L'ATMOSPHÈRE.  7ig 

profitant  de  la  première  pensée  de  Franklin^  qui  avait  été  publiée 
en  France^  avait  imaginé  aussi  de  substituer  le  oerf-volant  aux 
barres  élevées;  et^  dès  le  mois  de  juin  1753^  avant  d  avoir  con- 
naissance des  résultats  de  Franklin^  il  avait  obtenu  des  signes 
électriques  très-énergiques^  parce  qu*il  avait  eu  Theureuse  idée 
de  mettre  un  fil  de  métal  dans  toute  la  longueur  de  la  corde^  qui 
mesurait  260  mètres.  Plus  tard^  en  1757^  de  Romas  répéta  de 
nouveau  ces  expériences  pendant  un  orage^  et  cette  fois  il  obtint 
des  étincelles  d'une  grandeur  surprenante.  «  Imaginez-vous  de 
voir^  dit-il^  des  lames  de  feu  de  neuf  ou  dix  pieds  de  longueur 
et  d'un  pouce  de  grosseur^  qui  faisaient  autant  ou  plus  de  bruit  que 
des  coups  de  pistolet.  En  moins  d'une  heure,  j'eus  certainement 
trente  lames  de  cette  dimension^  sans  compter  mille  autres  de 
sept  pieds  et  au-dessous.  »  Un  grand  nombre  de  personnes^  des 
dames  auxquelles  Torage  ne  faisait  pas  peur,  assistaient  aux  expé- 
riences, dont  la  nature  faisait  elle-même  les  frais. 

Ces  essais  n'étaient  pas  sans  danger^  comme  on  le  devine 
fiicilement.  Romas  fut  une  fois  renversé  par  une  décharge  trop 
forte,  mais  sans  recevoir  de  blessure  grave.  Il  n'en  fut  pas  de 
même  de  Richmann,  membre  de  l'Académie  des  sciences  de 
Pétersbourg,  qui  perdit  la  vie  dans  une  de  ses  expériences.  Il  avait 
fait  descendre  du  toit  de  sa  maison  dans  son  cabinet  de  physique 
une  tige  de  fer  isolée  qui  lui  amenait  l'électricité  atmosphérique, 
dont  il  mesurait  chaque  jour  l'intensité.  Le  6  août  1753,  au  mi- 
lieu d'un  violent  orage,  il  se  tenait  à  distance  de  la  barre  pour  évi- 
ter les  fortes  étincelles  et  attendait  le  moment  de  la  mesurer  quand, 
son  graveur  étant  entré  inopinément,  Richmann  fit  vers  lui  quel- 
ques pas  qui  l'approchèrent  trop  du  conducteur.  Un  globe  de  feu 
bleuâtre,  gros  comme  le  point,  vint  le  frapper  au  front  et  Tétendit 
raide  mort. 

Depuis  cent  ans  l'étude  de  Félectricité  a  été  doublement  pour- 
suivie par  des  expériences  faites  dans  les  laboratoires  de  physi- 
que, d'une  part,  et  dans  l'Atmosphère,  d'autre  part.  On  sait  à  quels 
splendides  résultats,  à  quelles  merveilleuses  conséquences  les 
premières  sont  parvenues  :  la  télégraphie  électrique,  qui  nous  fait 
causer  à  voix  basse  avec  nos  voisins  d'Amérique  et  porte  la  peu-* 
sée  humaine  et  les  palpitations  de  la  vie  des  peuples  à  travers  le 
monde  civilisé  tout  entier  !  la  galvanoplastie,  qui  reproduit  fidèle- 
ment les  chefs-d'œuvre  de  la  statuaire  et  de  la  gravure,  en  sont  les 
deux  plus  importantes  applications.  Les  expériences  sur  Télectri- 
eité  atmosphérique,  consacrées  à  des  phénomènes  plus  complexes 


720  L'ÉLECTRICITÉ    SUR    LA    TERRE 

et  plus  puissants,  ont  conduit  à  acquérir  une  notion  exacte  des  états 
de  cette  électricité  et  de  ses  manifestations  diverses. 

L'électricité  est  une  force  dont  la  nature  intime,  comme  celle  de 
la  lumière,  comme  celle  de  la  chaleur,  comme  celle  de  Tattraction, 
nous  reste  inconnue.  Cette  force  produit  des  effets;  et  c'est  l'étude 
de  ces  effets  qui  constitue  la  science.  Pour  expliquer  ces  effets,  on 
admet  :  r  que  Télectricité  est  un  fluide  subtil,  susceptible  de 
s'amonceler,  de  se  condenser,  de  se  raréfier,  de  se  décharger  d'un 
corps  sur  un  autre,  de  franchir  d'immenses  distances  avec  une 
vitesse  qu'on  a  trouvée  être  supérieure  encore  à  celle  de  la  lumière, 
qui  est  pourtant  déjà  de  77  000  lieues  par  seconde  ;  2"  que  ce 
fluide  a  deux  modes  d'existence,  deux  modes  de  manifestations, 
que  l'on  distingue  en  appelant  l'un  positif  et  l'autre  négatif.  Ce 
sont  là  des  distinctions  qui  n'existent  pas  dans  la  nature  et  qui  ne 
sont  causées  pour  nos  sens  que  par  des  variations  d'intensité  re- 
latives. Quoi  qu'il  en  soit,  on  a  constaté  que  les  électricités  contrai- 
res satiirenty  tandis  que  les  électricités  similaires  se  repoussent.  La 
réunion  de  quantités  égales  de  fluides  de  nom  contraire  forme  du 
fluide  neutre,  ou  naturel,  que  l'on  suppose  exister  dans  tous  les 
corps  en  quantité  inépuisable.  Sous  diverses  influences,  parmi  les- 
quelles il  faut  citer  le  frottement,  le  fluide  neutre  se  décompose 
en  ces  deux  éléments.  Le  globe  terrestre  et  l'atinôsphère  sont  deux 
grands  réservoirs  d'électricité,  entre  lesquels  il  y  a  des  échanges 
perpétuels  de  décomposition  et  de  reconstitution,  qui  jouent  dans 
la  vie  des  plantes  et  des  animaux  un  rôle  complénientaire  de  l'œu- 
vre de  la  chaleur  et  de  l'humidité. 

Le  résultat  général  des  recherches  sur  l'état  de  l'électricité  à  la 
surface  du  globe  et  dans  l'Atmosphère  est  que  dans  l'état  normal 
le  globe  terrestre  est  chargé  d'électricité  négative,  tandis  que  l'At- 
mosphère est  occupée  par  l'électricité  positive.  A  la  surface  du  sol, 
oîi  s'opèrent  des  échanges  continuels,  l'électricité  est  à  l'état  neutre, 
ainsi  que  dans  la  couche  d'air  inférieure  en  contact  avec  la  sur- 
face, sur  les  continents  comme  sur  les  mers.  L'électricité  positive 
augmente  dans  l'Atmosphère  avec  la  hauteur, 

L'évaporation  considérable  que  nous  avons  vue  s'effectuer  à  la 
surface  des  mers  dans  les  régions  équatoriales  charge  d'électricité 
positive  les  nuages,  qui,  transportés  par  les  courants  supérieurs, 
marchent  vers  les  régions  polaires  et  chargent  leur  Atmosphère 
d'une  accumulation  de  cette  électricité.  L'influence  de  cette  électri- 
cité positive  détermine  dans  le  sol  des  régions  polaires  une  con- 
densation contraire  d'électricité  négative.  Les  aurores  boréales  sont 


ET    DANS    L'ATMOSPHÈRE.  721 

dues  surtout  h  ces  deux  tensions  opposées  :  c^est  une  reconstitution 
sileDcieuse  mais  visible  du  fluide  naturel  par  les  deux  tensions 
contraii-ee  de  l'Atmosphère  et  du  sol;  aussi  l'apparition  des  aurores 


Fig.  30S.  —  l£  pby*icien  Hidunaim  roudroyé  peodaiit  une  eipAriaoce. 


boréales  est-elle  accompagnée  de  courants  électriques  circulant  dans 
le  sol  à  une  distance  assez  grande  pour  que  les  mouvements  de 
l'aiguille  aimantée  indiqueat  à  l'Observatoire  de  Paris,  par  exemple, 
uae  aurore  qui  se  produit  en  Suède  ou  en  Norvège. 


7ÎÎ  L'ÉLECTRICITÉ    SDR    LA    TERRE 

De  rélectrisation  positive  des  nuages  résulte  un  âat  analogue 
pour  les  nuages.  Cependant  on  voit  parfois  des  nuages  n^alifs.  Il 
n*est  pas  rare  de  remarquer  aux  sommets  des  montagnes  des  nua- 
ges qui  y  adhèrent  comme  s'ils  y  étaient  attirés,  s  y  arrêtent,  puis 
s'en  détachent  pour  suivre  le  mouvement  général  des  vents.  Il  ar- 
rive souvent  que  dans  ce  cas  les  nuages  ont  perdu  leur  électricité 
positive  en  se  mettant  en  contact  avec  les  montagnes  et  ont  pris  en 
revanche  Télectricité  négative  de  celles-ci,  qui,  loin  de  continuer  à 
les  retenir,  a  une  tendance  à  les  repousser.  D'autre  part,  une  cou- 
che de  nuages  située  entre  le  sol,  négatif,  et  une  couche  supérieure, 
positive,  est  presque  neutre,  son  électricité  positive  s'accumule 
vers  sa  surface  inférieure,  et  les  premières  gouttes  de  pluie  les 
feront  disparaître.  Cette  couche  se  comportera  dès  lors  comme  la 
surface  du  sol,  c'est-à-dire  qu'elle  deviendra  native  sous  Tin- 
fluence  de  la  couche  supérieure,  douée  d'une  forte  tension  posi- 
tive. Mais,  en  général,  les  nuages  sont  chairs  d'électricité  posi- 
tive. 

L'électricité  atmosphérique  subit,  comme  la  chaleur,  comme  la 

pression  atmosphérique,  une  double  oscillation  annuelle  et  diurne, 
et  des  oscillations  accidentelles  plus  considérables  que  les  régu- 
lières. Le  maximum  arrive  de  6  à  7  heures  du  matin  en  été  et  de 
1 0  heures  à  midi  en  hiver  ;  le  minimum  arrive  entre  5  et  6  heu- 
res du  soir  en  été,  et  vers  3  heures  en  hiver.  On  remarque  ensuite 
un  second  maximum  au  coucher  du  soleil,  puis  une  diminution 
pendant  la  nuit  jusqu'au  lever  du  soleil.  Cette  oscillation  est  liée  à 
celle  de  l'état  hygrométrique  de  Tair.  Dans  la  variation  annuelle, 
le  maximum  arrive  en  janvier,  et  le  minimum  en  juillet:  elleest  due 
à  la  «rande  circulation  atmosphérique;  Thiver  est  l'époque  où  le- 
courants  équatoriaux  ont  le  plus  d'activité  dans  notre  hémisphert». 
alors  les  aurores  boréales  sont  le  plus  nombreuses. 

Comme  les  états  positifs  ou  négatifs  de  Télectricité,  accuî^es  aux 
appareils  construits  pour  mesurer  l'intensité  de  cet  agent,  ne  s^mt 
qu'un  rapport  en  plus  ou  en  moins  entre  deux  charges  différentes  y 
il  en  résulte  que  lorsqu'un  nuage  électrisé  positivement  passe  au- 
dessus  de  nos  tètes  et  se  résout  en  pluie,  l'air  peut  accuser  de 
Télectricité  néizative  avant  et  après  la  pluie,  et  même  pendant,  selon 
rintensité  de  la  charge  du  nuage.  On  peut  se  représenter  cet  état 
de  choses  avec  M.  Quételet  par  le  raisonnement  suivant  : 

ABCDE  est  le  sol  que  nous  supposons  à  l'état  neutre.  La  cou- 
che d'air  WClVE,  parallèle  au  sol,  est  électrisée  positivement, 
en  l'absence  de  nuages,  et  ^lalemenl  dans  toutes    ses    parties. 


ET    DANS    L'ATMOSPHÈRE.  7i3 

1^  couche  A''B''CiyE',  plus  élevée,  est  aussi  électrisée  positive- 
ment et  avec  plus  d'intensité.  Survient  un  nuage,  B'CD',  électrisé 
positivement,  mais  plus  que  l'air  ambiant  :  il  en  résulte  que 
relativement  à  lui  l'air  qui  l'avoisine  montrera  une  électricité 
négative. 

Pour  un  observateur  placé  en  A,  l'électricité,  placée  au-dessus 
du  sol,  marquera  de  l'électricité  positive.  A  mesure  que  le  nuage 
approchera,  ces  indications  diminuant,  elles  deviendront  bientiU 
nulles,  et  même  négatives  au  commencement  du  passage  du  nuage. 
Mais  la  pluie  ramènera  de  l'électricité  positive.  Une  variation  cor- 
respondante se  manifestera  quand  la  pluie  cessera  et  que  le  nuage 


Fig.  209. — Variation  Je  r£lectricil£  atmosphciique  soiu  l'jnflucnce  des  nuages  et  de  la  pluie 

s'éloignera;  en  Dles  indications  seront  négatives;  en  E  elles  re- 
deviendront positives. 

Nous  avons  vu,  dans  notre  Livre  IV,  que  les  conflits  des  grands 
courants  de  i'Atmospbijre  dans  les  régions  tropicales,  où  s'opère  le 
nœud  du  circuit  accompli  de  l'équateur  aux  pôles,  que  l'évapora- 
tion  des  océans  causée  par  la  chaleur  solaire  en  ces  foyers  de  con- 
densation, que  la  variation  de  la  pression  atmosphérique,  etc.,  en- 
gendrent les  mouvements  cycloniques,  les  ouragans,  les  tempêtes, 
dont  la  marche  tourbillonnante  s'élève  jusqu'à  nos  latitudes  tem- 
pérées. Ces  mouvements  énergiques  développent  l'électricité  en 
d'immenses  proportions,  et  il  est  rare  que  l'orage,  les  éclairs  et 
le  tonnerre  n'accompagnent  pas  ces  méléores.  La  formation  des 
nuages,  sur  l'océan  et  les  continents,  les  broudiards  de  nos  cou- 


724  L'ÉLECTRICITÉ. 

trées,  la  marche  des  nuées  sur  nos  vallées  et  nos  montagnes,  dé- 
fi:a^ent  également  des  quantités  variables  d'électricité.  Il  y  a  orage 
lorsque  cette  élettricité  des  nuages^  au  lieu  de  s'échanger  et  de 
s'écouler  tranquillement,  s'amoncelle  en  certains  points,  se  con- 
dense, salure  en  (juelque  sorte  les  nuées,  et  finit  par  éclater  brus- 
quement pour  se  réunira  l'électricité  négative  amoncelée  en  même 
temps  soit  sur  le  sol,  soit  dans  d'autres  nuages. 

Les  grands  orages  nous  arriNcut  tout  formés  de  l'Atlantique;  ils 
[)roNienn(Mil  des  eycloiuîs,  et  les  nuages  qui  les  portent  sont  géné- 
ralement h  une  lijiuleur  supérieure  à  1000  et  1500  mètres,  mar- 
chant du  sud  ouest  au  nord-est^  sans  paraître  dérangés  parle  relief 
du  sol  français.  Les  orages  secondaires^  qui  se  forment  dans  nos 
contrées  uu'Mues,  soûl  portés  |)ar  des  nuages  dont  la  hauteur  est  in- 
férieure à  la  précédente  et  |)arfois  même  rasent  presque  le  sol,  si  bien 
(pTils  subissent  son  inlluiMice,  ne  passent  qu'avec  peine  par-dessus 
les  monlagiies,  et  sui\ent  les  \allées,  auxquelles  ils  distribuent 
sans  j)areim(Miie  les  coups  de  foudre  et  les  averses  de  grêle. 

La  foiniation  des  orages  est  précédée  d'une  baisse  lente  et  con- 
tinue du  baromètre.  Le  calme  de  l'air  et  une  chaleur  éloufTante, 
(|ui  tient  au  mau(|ne  d  é\aporation  de  la  surface  de  notre  corps, 
sont  des  cir/oustances  tout  à  fait  caractéristiques.  Les  variations 
de  rél:it  t'h'ilricjne  tju  sol  et  de  l'atmosphère,  d'ailleurs  jointes  aux 
précédentes,  agissent  puissamment  sur  notre  organisation.  Une 
anxiété  singulière,  indépendante  de  toute  crainte  motivée,  s'empare 
de  certaines  constitutions  nerveuses,  qui  font  de  vains  efforts  pour 
s'en  défendre.  C'est  surtout  dans  ces  circonstances  que  Ton  recon- 
naît coud)ien  sont  intiuuMuent  liés  le  physique  et  le  moral  de 
l'homme. 


CHAPITRE  IL 


LES    ÉCLAIRS    ET  LE   TONNERRE. 


Lorsque  Télectricité  se  dégage  d'un  nuage  surabondamment 
chargé^  et  se  précipite  soit  sur  un  autre  nuage^  soit  sur  un  point 
du  sol  chargé  d'électricité  contraire^  il  y  a  production  de  lu- 
mière électrique,  étincelle  rapide  que  nous  faisons  apparaître  en 
petit  dans  nos  expériences  de  physique.  Cette  étincelle  franchit 
instantanément  la  distance  quelconque  qui  sépare  les  deux  points 
électrisés  :  on  a  constaté  qu'elle  ne  dure  pas  un  dix-millième  de 
seconde.  C'est  cette  étincelle  électrique  qui  constitue  Véclair;  c'est 
par  elle  que  la  foudre  se  manifeste  pendant  les  orages. 

En  général,  les  éclairs  ne  nous  apparaissentle  plus  fréquemment 
que  sous  la  forme  d'une  lueur  subite  diCTuse  illuminant  les  nua- 
ges^ le  ciel  et  la  terre,  qui  retombent  immédiatement  dans  uue 
ombre  plus  épaisse  qu'auparavant,  à  cause  du  contraste.  Soit  que 
dans  ce  cas  l'échange  de  l'électricité  entre  les  nuages  opère  à  la 
fois  sur  une  grande  surface  qui  s'illumine  et  s'éteint  instantané- 
ment, soit  qu'il  y  ait  une  étincelle  comme  dans  les  éclairs  en  ligne 
et  qu'elle  soit  èachée  par  les  nuages,  on  ne  voit  toujours  dans  ce 
cas^  qui  est  le  plus  fréquent,  qu'une  clarté  subite  diffuse,  sur  la- 
quelle se  détachent  un  instant  les  contours  plus  ou  moins  accen- 
tués des  nuages. 

Ces  éclairs  diffus  sont  les  plus  communs;  on  en  voit  des  cen- 
taines dans  une  journée,  ou  plutôt  une  nuit  d'orage,  pour  un 
seul  éclair  linéaire.  Celui-ci  cependant  est  l'éclair  caractéristique 
par  excellence. 

Ce  n'est  qu'une  forte  étincelle  électrique,  une  petite   boule  de 


726  LES    ECLAIRS. 

fuu  qui  s'élance  du  nuage  Burchai^é  sur  la  terre,  ou  d'un  nua^  à 
un  autre,  ou  même  qui  monte  de  la  terre  aux  nuages  ;  la  rapidité 
de  son  trajet  produit  l'efiet  d'une  ligne  mince  et  lumineuse.  Il  est 
rare  que  ce  trajet  s'eflectue  en  ligne  droite,  malgré  l'axiome  du 
plus  court  chemin  :  soit  à  cause  de  la  distribution  variable  de  l'hu- 
midité dans  l'air,  qui  le  rend  plus  ou  moins  hon  conducteur,  soit 
à  cause  de  la  variabilité  de  la  surcharge  électrique  des  difTérents 
points  du  sol  et  des  nuages,  Téclair  se  montre  presque  toujours  en 
zigzag.  Le  subtil  fluide  nous  montre  dans  ses  faits    et    gestes   à 


}- 


travers  nos  habitations,  qu'il  saute  subitement  d'un  point  à  un 
autre,  puis  à  un  autre  encore,  comme  par  caprice,  mais  évidem- 
ment en  obéissant  aux  lois  de  la  distribution  et  de  la  conductibilit»'- 
de  lélectricilé.  Le  plus  souvent  les  éclairs  linéaires  sont  à  zigzags 
à  angles  obtus,  ou  bien  ils  serpentent,  sinueux  et  ondulés.  Parfois 
ils  se  bifurquent  en  deux  ou  plusieurs  branches,  Nicholson  et 
l'abbé  Bichard  ont  observé  des  éclairs  fourchus.  Parfois,  et  plus 
rarement,  ils  se  bifurquent  en  trois  branches;  Arago  en  cîle  plu- 
sieurs ex:emple8,  surtout  dans  des  orages  volcaniques;  Kaemtz  en 
a  vu  une  fois  en  sa  vie.|  Parfois  encore  ils  se  ramifient  en  quatre 


1 


LKS    SGLAIRS.  7S7 

et  cÎDq  branches,  ou  bien  les  branches  issues  de  l'éclair  primitif 
se  ramifient  en  plusieurs  petites  branches  latérales.  M.  Liais  en  a 
observé  et  dessiné  à  cinq  branches. 

Les  éclairs  ne  sont  pas  toujours  d'un  blanc  éblouissant,  mais 
of&ent  parfois  une  teinte  jaune,  rouge,  bleue,  même  violette  et 
pourpre;  cette  couleur  dépend  de  la  quantité  d'électricité  qui  tra< 
verse  l'air,  de  la  densité  de  celui-ci,  de  son  humidité  et  des  sub- 
stances qu'il  tient  en  suspension.  Les  éclairs  violets  annoncent  en 
général  une  grande  hauteur  pour  les  nuages  orageux  d'où  ils  des- 


Fig.  311.  —  Éclair  en  zigzag. 

cendent,  à  travers  un  air  raréfié  qui  rappelle  celui    des  tubes   de 
Geissler. 

On  se  fait  rarement  une  idée  de  la  longueur  des  éclairs.  Tandis 
que  nous  avons  tant  de  peine  dans  nos  cabinets  de  physique  à 
produire  une  étincelle  électrique  de  quelques  centimètres,  ta  na- 
ture en  fait  éclater  qui  ne  mesurent  pas  moins  de  1  kilomètre, 
5,  10,  15  kilomètres  de  longueur.  F.  Petit  a  mesuré  à  Toulouse 
des  éclairs  de  17  kilomètres;  d'un  très-grand  nombre  de  déter- 
minations prises,  c'est  la  plus  forte  que  je  connaisse.  Arago  a 
trouvé  pour  une  série  d'éclairs  étudiés  par  lui  une  longueur  de  3  à 
4  lieues. 


728  LES    ECLAIRS. 

Quelle  est  la  hauteur  des  nuages  orageux?  D'après  toutes  les 
observations  faites,  il  est  évident  qu'il  y  a  des  orages  à  toutes  les 
hauteurs.  De  Tlsle  en  a  mesuré  un  le  6  juin  1712  qui  planait  à 
8600  mètres  au-dessus  de  Paris;  Chappe,  le  13  juillet  1761,  en  a 
relevé  un  à  3'i70  mètres  au-dessus  de  Tobolsk;  Kaemtz,  le  15  juin 
1834,  en  a  constaté  un  à  3100  mètres  au-dessus  de  Halle.  Ces 
observations  ont  donné  une  série  décroissante  de  hauteurs,  qui 
arrive  presque  jusqu'au  sol.  Haidinger  a  mesuré  Télévation  de 
nuages  orageux  qui  n'étaient  qu  à  70  mètres  au-dessus  de  Gratz, 
le  15  juin  1826,  et  même  un  jour  à  28  mètres  ieulement au-dessus 
irAdmont,  le  26  avril  1827.  Voilà  pour  les  pays  de  plaine.  Quant 
aux  pays  de  montagnes,  Saussure  en  a  observé  au-dessus  du  Mont- 
Blanc,  Bonguer  et  la  Condamine  sur  le  Pichincha,  à  4868  mètres, 
Ramond  sur  le  mont  Perdu,  à  3410  mètres,  et  sur  le  pic  du 
Midi,  à  2935  mètres,  enfin  également  à  toutes  les  hauteurs.  Sur 
l'océan,  on  les  a  trouvés  généralement  situés  entre  900  et  1400 
mètres. 

Que  l'éclair  se  produise  horizontalement  entre  deux  groupes  de 
nuages,  ou  obliquement  soit  entre  des  nuages  de  différentes  cou- 
ches, soit  entre  les  nuages  et  la  terre,  il  mesure  ordinairement 
une  longueur  de  plusieurs  kilomètres.  C'est  cette  longueur  qui 
est  la  première  cause  du  roulement  du  tonnerre. 

Le  tonnerre  n'est  aulre  chose  en  effet  que  le  bruit  de  l'étincelle 
électrique  opérant  un  échange  dV^ectricité,  une  neutralisation, 
entre  deux  points  plus  ou  moins  éloignés. 

Le  bruit  du  tonnerre  peut  être  du  à  plusieurs  causes  différentes. 
L'étincelle  elle-même,  en  traversant  instantanément  l'air  atmosphé- 
rique, refoule  les  molécules  sur  son  passage  et  produit  un  vide 
momentané  dans  lequel  se  [)récipite  aussitôt  Tair  environnant,  et 
ainsi  de  suite  jusqu'à  une  certaine  distance.  Pouillet  a  combattu 
cette  explication  assez  naturelle  en  objectant  que  si  telle  était  la 
cause  du  tonnerre,  le  passage  d'un  boulet  de  canon  devait  produire 
un  bruit  anologue.  L'objection  n'est  pas  juste,  car  le  boulet  de  canon 
n'est  qu'une  tortue  à  côté  de  la  flèche  de  la  foudre.  En  second  lieu, 
W  bruit  du  tonnerre  peut  être  dû  à  ce  que  les  nuages  se  dilatent  sous 
1  influence  delà  tension  électrique  qui  les  gonfle  en  quelque  sorte, 
les  allonge, et  les  tend  avec  assez  de  force  en  certains  points  pour  que, 
si  une  étincelle  vient  à  décharger  le  nuage,  l'air  extérieur,  n'étant 
plus  retenu  par  la  force  expansive  du  fluide  électrique  qui  lui  fai- 
sait équilibre,  se  précipite  de  toutcîs  parts  vers  les  nuages.  On  peut 
voir  \l\  la  cause  du  bruit  du  tonnerre  et  de  l'averse  qui  le  suit.  Les 


LE    TONNERRE.  729 

états  électriques  des  divers  nuages  qui  composent  un  orage  étant 
solidaires  les  uns  des  autres^  la  décharge  de  l'un  doit  amener 
celle  de  plusieurs  autres  plus  ou  moins  éloignés.  Dans  un  cas 
comme  dans  Tautre  toutefois^  le  bruit  est  toujours  causé  par  Tex- 
pansion  de  l'air  là  où  le  vide  plus  ou  moins  partiel  vient  d'être 
fait,  comme  il  arrive  pour  les  armes  à  feu,  pour  le  crève-vessie, 
etc.  Lorqu*on  se  trouve  au  point  où  la  foudre  aboutit,  —  où  le 
tonnerre  tombe,  selon  l'expression  commune,  —  ce  bruit  n'est  ja- 
mais bien  long,  et  ressemble  à  s'y  méprendre  à  celui  d'un  coup  de 
canon,  de  fusil,  de  pistolet,  suivant  Tintensilé.  Mais  l'un  des  carac- 
tères particuliers  du  tonnerre  est  constitué  par  le  roulement,  comme 
son  nom  l'imite  dans  toutes  les  langues  :  tonnerrey  lonitrimmj 
bronti,  ihunder,  donner. 

On  se  demande  souvent  à  quoi  est  dû  le  roulement  souvent  fort 
long.  Plusieurs  causes  sont  ici  en  présence.  La  première  est  due  à 
la  longueur  de  l'éclair  et  à  la  différence  de  vitesse  du  son  et  de  la 


Fig.  212.  —  Durée  du  bruit  du  tonnerre. 

lumière.  Supposons,  par  exemple,  un  éclair  horizontal  AE,de  1 1000 
mètres  de  long.  (Chaque  kilomètre  est  représenté  ici  par  un  centi- 
mètre.) L'dbservateur  situé  en  0,  au-dessous  de  l'extrémité  E  de 
l'éclair,  qui  se  dessine  à  1  kilomètre  de  hauteur/  verra  cet  éclair 
dans  toute  sa  longueur  en  un  instant  indivisible  ;  le  son  se  formera 
aussi  à  l'instant  même  sur  toute  la  ligne  de  l'éclair.  Mais  les  ondes 
sonores  n'arriveront  à  l'oreille  de  l'observateur  qu'en  des  temps 
différents.  Celle  qui  part  du  point  E,  le  plus  rapproché,  arrivera 
en  3  secondes,  le  son  parcourant  environ  337  mètres  par  seconde. 
Celle  qui  s'est  formée,  au  môme  moment  indivisible,  au  point  I), 
k  2000  mètres  du  point  0,  met  le  double  de  temps  à  arriver.  Celle 
qui  vient  du  point  C,  à  4000  mètres,  n'arrive  qu'après  12  secon- 
des.... Le  son  formé  en  B  n'arrive  qu'après  le  temps  nécessaire 
pour  franchir  8  kilomètres,  c'est-à-dire  après  23  secondes....  En- 
fin le  .son  parti  de  A  n'arrivera  qu'après  32  secondes  :  aussi  le 
roulement  aura  duré  plus  d'une  demi-minute,  en  allant  en  s'étei- 
gnant. 


730  LB    TONNERRE. 

Si^  ce  qui  est  plus  fréquent^  l'observateur  ne  se  trouve  pas  jus- 
tement placé  vers  Tune  des  extrémités  de  réclair ^  mais  en  un 
point  quelconque  de  son  trajet^  il  entend  d'abord  le  coup^  puis 
une  augmentation  du  bruit,  puis  une  diminution.  En  effet,  dans 
ce  cas,  le  son  parti  d'un  point  D  situé  au-dessus  de  sa  tète,  et  à 
1 000  mètres  de  hauteur,  arrive  seul  en  trois  secondes  ;  mais  les 


^M>0 


0 

Fig.  213.  —  Commencement,  renforcement  et  diminution  de  Tlotensité  du  tonnerre. 

sons  formés  de  D  en  E  d'une  part,  et  de  C  en  D  d'autre  part,  arri- 
vent en  même  temps  en  s'ajoutant  l'un  à  l'autre,  pendant  neuf 
secondes,  temps  nécessaire  pour  venir  de  1000  à  3000  mètres.  A 
partir  de  C  les  sons  arrivent  en  s'éteignant  par  la  distance,  comme 
dans  l'exemple  précédent,  et  le  tonnerre  a  duré  23  secondes  au 
lieu  de  32. 

A  cette  cause  de  roulements  prolongés  s'ajoute  le  nombre  des 
décharges  qui  s'opèrent  souvent  très-vite  entre  les  nuages  orageux, 

—  les  zigzags  et  les  ramifications  des  éclairs  causés  par  la  diver- 
sité hygrométrique  des  différentes  couches  d'air,  — les  échos  répé- 
tés par  les  montagnes,  le  sol,  les  eaux  et  les  nuages  eux-mêmes, 

—  à  quoi  il  faut  encore  ajouter  les  interférences  produites  par  la 
rencontre  des  divers  systèmes  d'ondes  sonores. 

La  durée  du  roulement  du  tonnerre  est  très- variable,  comme 
chacun  a  pu  le-  remarquer.  La  plus  longue  durée  constatée  pour 
un  seul  éclair  est  celle  de  45  secondes,  à  Paris,  par  de  l'Isle,  le 
17  juin  1712.  Le  même  jour,  il  compta  41  secondes  pour  une 
autre  durée;  le  8  juillet  de  la  même  année,  il  compta  39  secondes. 
On  y  remarque  les  intervalles  compris  entre  le  commencement  du 
tonnerre  et  entre  les  différentes  phases  d'intensité  du  roulement, 
comme  dans  l'exemple  suivant,  qui  est  celui  du  8  juillet  : 

à    0  secondes,  éclair  ; 

à  1 1  secondes,  le  tonnerre  commence  doucement  ; 

à  1 2  secondes,  il  éclate  ; 

à  32  secondes,  les  éclats  cessent  ; 

à  50  secondes,  le  bruit  finit  doucement. 

L'intensité  du  tonnerre  offre  d'étonnantes  variations.  En  certains 


LE    TONNERRE.  731 

cas,  les  notices  dont  nous  parierons  plus  loin  la  comparent  au 
bruit  de  cent  pièces  de  canon  qui  partiraient  à  la  fois.  En  d'autres 
cas^  on  n'entend  qu  un  coup  de  pistolet^  puis  un  roulement  plus 
ou  moins  sombre.  Parfois  les  éclats  rappellent  le  déchirement 
criard  d*une  pièce  de  soie^  parfois  la  course  d*un  chariot  chargé 
de  barres  de  fer  et  dégringolant  sur  le  pavé  d'une  rue  en 
pente. .  • . 

Le  plus  long  intervalle  qu*on  ait  constaté  entre  Téclair  et  le  ton- 
nerre est  celui  de  72  secondes  à  Paris^  et  également  par  l'astronome 
de  risle^  le  30  avril  1712.  Ce  nombre  considérable  donne  24  ki- 
lomètres ou  6  lieues  pour  la  distance  du  nuage.  Après  ce  résultat 
exceptionnel^  le  plus  fort  est  49  secondes^  qui  correspond  à  4  lieues 
et  demie.  Par  des  constatations  directes^  on  a  reconnu  qu'un  orage 
ne  8*entend  jamais  au  delà  de  6  lieues^  et  rarement  au  delà  de  3 
ou  4.  Les  éclairs  se  voient^  mais  ne  portent  pas  si  loin.  Le  fait  est 
d'autant  plus  curieux  qu'on  entend  le  tonnerre  des  hommes  bien 
au  delà  de  ces  distances.  Le  canon  s'entend  fort  bien  à  10  lieues. 
Lorsque  ce  sont  de  fortes  pièces^  on  l'entend  à  une  distance  double. 
Les  canonnades  des  sièges  ou  des  grandes  batailles  se  laissent  per- 
cevoir jusqu'à  30  lieues  et  davantage.  L'hiver  dernier,  les  canons 
Krupp,  auxquels  l'empereur  des  Français  avait  décerné  une  récom- 
pense à  l'Exposition  de  1 8G7  et  dans  lesquels  les  hommes  d'État 
de  cette  planète  saluent  l'engin  de  civilisation  le  plus  expéditif^ 
ces  belles  pièces  d'acier  se  faisaient  entendre  pendant  les  nuits  du 
bombardement  jusqu'à  Dieppe^  à  35  lieues  de  Paris.  La  canonnade 
du  30  mars  1814,  qui  courcmna  le  premier  empire  comme  celle- 
ci  vient  de  couronner  le  second,  fut  entendue  dans  la  commune  de 
Casson,  située  entre  Lisieux  et  Caen,  à  44  lieues  de  Paris.  Arago 
rapporte  même  qu'on  entendit  le  canon  de  Waterloo  jusqu'à  Creil, 
qui  en  est  distant  de  50  lieues.  Ainsi  la  foudre  fabriquée  par  la 
main  humaine  se  fait  entendre  beaucoup  plus  loin  que  la  foudre 
de  la  nature.  11  est  vrai  qu'elle  est  incomparablement  plus  mé- 
chante, et  qu'elle  fait  infiniment  plus  de  victimes. 

Si  le  tonnerre  ne  peut  pas  s'entendre  à  plus  de  6  lieues,  il  en  ré- 
sulte que  si  l'on  entend  un  coup  de  tonnerre  par  un  ciel  pur,  ce 
coup  ne  provient  pas  de  nuages  situés  au  delà  de  l'horizon  visible, 
car  on  voit  à  plus  de  6  lieues  de  distance.  Un  homme  de  taille 
ordinaire,  de  1  ",65,  peut  voir,  si  Thorizon  est  bien  clair,  un  objet 
placé  à  terre  à  la  distance  de  4000  mètres  ou  une  lieue. 

Si  Tobjet  est  élevé  de  25  mètres,  il  sera  aperçu  à  5  lieues  et 
demie  ; 


732  LE    TONNERRE. 

Si  la  hauteur  est  de  500  mètres,  comme  une  montagne  isolée 
par  exemple,  on  la  découvrira  à  la  distance  de  21  Heues. 

Si  l'objet  est  à  1000  mètres  d'élévation,  comme  le  sont  en 
moyenne  tes  nuages  cumulus  de  nos  climats,  nous  le  verrons  jus- 
qu'à 29  lieues. 

Pour  qu'un  coup  de  tonnerre  entendu  par  un  ciel  pur  provînt 
d'un  nuage,  il  Faudrait  donc  supposer  ce  nuage  à  une  trentaine  de 
mètres  de  hauteur,  — ce  qui  n'a  jamais  Heu.  Ainsi  l'électricité 
peut  se  dégager  de  certaines  régions  de  l'air,  de  nuages  invisibles, 
produire  des  éclairs  et  faire  entendre  du  tonnerre  par  ud  temps 
serein.  L'observation  a  constaté  ce  fait  quelquefois.  Il  reste  très- 
rare. 

A  cet  ensemble  de  documents  sur  la  manière  d'être  générale  du 
tonnerre  et  des  éclairs,  nous  pouvons  ajouter  que,  malgré  l'extrême 
rapidité,  ou  pour  mieux  dire  l'instantanéité  de  l'éclair,  on  est 
parvenu  cependant  à  en  mesurer  la  durée  et  à  constater  qu'il  ne 
dure  pas  même  un  dix-millième  de  seconde  !  Pour  cela,  on  prend 
un  cercle  de  corLon  partagé  du  centre  à  la  circonférence  en  secteurs 
blancs  et  noirs.  Ce  cercle  peut  tourner  comme  une  roue,  avec  une 
vitesse  aussi  grande  qu'on  le  veut.  Un  sait  que  les  impieBsions 
lumineuses  restent  un  dixième  de  seconde  sur  ta  rétine;  ainsi,  si 
l'on  imite  ce  jeu  d'enfant  qui  consiste  ù  faire  tourner  un  charbon 
allumé,  si  te  tour  est  fait  en  un  dixième  de  seconde,  chaque  po- 
sition successive  du  charbon  restant  ce  même  temps  imprimée  sur 
ta  rétine,  on  voit  un  cercle  continu.  En  faisant  tourner  notre  cercle 
de  rais  blancs  et  noirs,  nous  ne  distinguons  plus  les  secteurs,  et 
ne  voyons  qu'un  cercle  gris,  si  chaque  rayon  passe  devant  notre 
oeil  en  moins  d'un  dixième  de  seconde.  Or,  on  peut  imprimer  à 
l'appareil  une  rotation  de  cent  tours  par  seconde  et  davantage. 
Cela  posé,  si  notre  cercle  est  éclairé  d'une  manière  continue,  nous 
n'en  distinguerons  pas  les  lignes,  puisqu'elles  se  succèdent  dans 
notre  œil  plus  vite  que  l'impression  produite  par  elles 
y  reste.  Mais  si  le  cercle  tourne  devant  nous  dans 
robscurilé,  et  qu'une  lumière  instantanée  vienne  à 
l'éclairer  soudain,  puis  à  disparaître  aussi  vite,  l'im- 
pression produite  dans  notre  œil  par  chacun  des  sec- 
Fig.si4.       leurs  durera  moins  d'un  dixième  de  seconde,  sera 

Muure  de  li  ■  i  i  • 

dur^  de  l'écUir.  presque    instantanée,  et   le  cercle  nous  apparaîtra 
comme   s'il  était  immobile.  En  imprimant  à  l'ai^- 
reil  une  rotation  calculée,  on  a  constaté  que  l'éclair  ne  dure  pas 
un  dix-millième  de  seconde  I 


LE    TONNERRE.  733 

La  lumière^  franchissant  77000  lieues  en  une  seconde^  ne  met 
qu  un  instant  absolument  inappréciable  pour  venir  du  lieu  où  se 
produit  un  éclair^  qui  n'est  jamais  qu'à  quelques  lieues.  Nous 
voyons  donc  1  éclair  au  moment  même  où  il  se  produit.  Mais  le  son 
ne  se  propage  que  lentement^  à  raison  de  337  mètres  par  seconde, 
comme  nous  l'avons  vu.  Il  en  résulte  que  le  bruit  de  la  foudre, 
qui  s'opère  en  même  temps  que  l'éclair,  ne  sera  entendu  de  nous 
que  dix  secondes  après  si  nous  sommes,  par  exemple,  éloignés  ù 
3370  mètres  de  Forage,  et  chacun  peut  calculer  ainsi  facilement 
quelle  distance  le  sépare  de  l'orage  par  le  temps  qui  sépare  l'éclair 
du  tonnerre  : 


1/2  seconde  d'intervalle  correspond    à      168  niêtivs. 

1  —  —  —  337   — 

2  —  —  —  674   — 

3  —  —  —  1000   — 

4  —  —  —  1350   — 

5  —  —  —  1680   — 

6  —  —  —  2        kilonièlros. 

7  —  —  —  2,3  — 

8  —  —  —  2,7  — 

9  —  —  —  3  — 

10  — .  -  —  3,3  — 

11  —  -  -  3,7  — 

12  —  —  —  Une  lieue. 

Douze  battements  de  pouls  correspondent  donc  à  une  lieue. 

L'éclair  s'étendant  sur  une  longueur  de  plusieurs  kilomètres,  le 
lieu  frappé  par  la  foudre  peut  être  très-éloigné  quoiqu'on  entende 
le  coup  immédiatement  après  Téclair,  parce  que  c'est  le  son  parti 
(le  l'extrémité  la  plus  voisine  de  Téclair  qu'on  entend  d'abord. 
Ainsi,  dans  un  orage,  le  27  juin  1866,  M.  Hirn  a  entendu  le  coup 
succéder  immédiatement  à  l'éclair,  bien  que  ce  même  éclair  eût 
foudroyé  deux  voyageurs  sous  un  arbre  à  5  kilomèt    s  de  distance. 


CHAPITRE    IIL 


LES    FAITS    ET    GESTES     DU    TONNERRE, 


Nous  entrons  ici  dans  un  monde  merveilleux,  plus  féerique  que 
celui  des  mille  et  une  nuits,  plus  profond  que  Tantre  de  Cerbère, 
plus  compliqué  que  le  labyrinthe  de  Crète,...  monde  immense  et 
fantastique,  que  nous  ne  pourrions  décrire  et  dépeindre  qu  en  un 
Nolume  aussi  gros  et  aussi  condensé  que  celui-ci.  Jusqu'ici  nous 
avons  (Ml  d'énormes  difficultés  pour  ne  choisir  que  les  faits  les 
plus  capitaux  de  TobserNation  météorologique,  et  éliminer,  bien 
malgré  nous,  une  multitude  de  constatations  et  remarques  curieu- 
ses qui  auraient  développé  nos  chapitres  sur  une  étendue  illimitée. 
Désormais  les  difficultés  redoublent  encore;  car  sur  les  milliers  de 
faits  merveilleux  produits  par  la  foudre,  lesquels  devons-nous  re- 
cevoir avec  hospitalité  ?  lesquels  devons-nous  renvoyer  impitoya- 
l)lenient?  ([uelle  classification,  ([uelle  méthode  employer  pour  faire 
la  jjart  (1(î  toutes  ces  diversités,  et  prendre,  sans  trop  de  longueur, 
une  idée  cxaclt;  et  suffisante  des  tours  de  force  inimaginables  que 
le  subtil  lluide  électrique  est  caj^able  d'effectuer  en  se  jouant,  et 
avec  la  rapidité  de  l'éclair?... 

Nulle  pièce  de  théâtre,  itomédie  ou  drame,  nulle  scène  de  pres- 
tidigitation, n'est  capable  dt^  ri\aliser  avec  les  jeux  inconcevables 
<lu  tonnerre.  11  semble  que  la  foudre  soit  un  être  subtil,  qui  tienne 
le  milieu  entre  la  force  inconsciente  qui  vit  dans  les  plantes  et  la 
force  consciente  (jui  vit  dans  les  animaux  :  c'est  comme  un  esprit 
élémentaire,  fin,  bizarre,  malin  ou  stupide,  clairvoyant  ou  aveu- 
gle, volontaire  ou  indifférent,  passant  d'un  extrême  à  l'autre,  et 
d'un  caractère  unifjue  et  effrayant,  insondable  et  muet.  Il  n'y  a  pas 


LES    FAITS    ET    GESTES    DU    TONNERRE.  735 

d'explication  à  avoir  avec  lui.  Être  mystérieux,  il  ne  se  livre  point. 
Il  agit;  voilà  tout.  Sans  doute,  ses  actions,  comme  les  nôtres,  tout 
en  paraissant  personnelles  et  capricieuses,  sont  soumises  à  des 
lois  supérieures  invisibles.  Mais  jusqu'à  présent  il  n'est  pas  en- 
core possible  de  les  rattacher  à  une  cause  directrice.  Ici,  il  tue  net 
et  broie  un  homme,  sans  que  ses  vêtements  respectés  aient  reçu  le 
plus  léger  dérangement,  la  moindre  trace  de  brûlure.  Là,  il  désha- 
bille entièrement  une  personne  enveloppée  soudain  de  l'éblouis- 
sant éclair,  et  la  laisse  absolument  nue,  sans  qu'elle  ait  le  moin- 
dre mal,  la  plus  insignifiante  égratignure.  Plus  loin^  il  vole  les 
pièces  de  monnaie  sans  toucher  au  porte-monnaie  ni  à  la  poche  du 
possesseur;  ailleurs,  il  enlève  la  dorure  d'un  lustre  pour  la  porter 
sur  les  plâtres  qui  ornementent  un  salon;  ici,  il  déchausse  un 
voyageur  et  envoie  ses  bottes  à  dix  mètres  de  distance,  tandis 
qu'au  village  voisin  il  percera  une  pile  d'assiettes  par  le  centre  et 
alternativement  de  deux  en  deux  seulement....  Quel  ordre  établir 
dans  toute  cette  variété  ? 

Pour  former  un  tableau  aussi  complet  que  possible  de  toutes  ces 
curiosités  de  la  foudre,  nous  choisirons  un  nombre  déterminé  des 
faits  les  plus  importants,  et  nous  les  classerons  par  analogie  en 
les  partageant  suivant  leurs  formes  et  leurs  caractères  distinctifs, 
et  en  réunissant  ceux  qui  ofTrent  entre  eux  de  grands  points  de 
ressemblance. 

La  galerie  de  tableaux  électriques  que  nous  ouvrons  ici  doit 
avoir  pour  mérite  unique  l'exactitude.  Nous  serons  donc  sobres  de 
commentaires,  et  laisserons  les  faits  se  présenter  eux-mêmes  tels 
qu'ils  ont  eu  lieu.  Le  lecteur  aura  lui-même  amples  sujets  de  ré- 
flexion après  la  lecture  de  chacune  de  ces  relations.  On  me  par- 
donnera, j'espère,  de  les  faire  imprimer  en  plus  petits  caractères, 
car,  malgré  mon  extrême  désir  d'abréger,  les  faits  sont  si  nom- 
breux et  si  variés  que,  pour  être  complet,  j'ai  dû  en  choisir  un 
nombre  considérable.  Le  lecteur  n'y  perdra  rien.  Le  sujet  lui  de 
mande  seulement  ici  un  surcroît  d'attention. 


L'un  des  actes  les4)1us  formidables  de  la  foudre  est  certainement  celui  de  lucr 
raide  un  individu  en  le  laissant  dans  sa  position  comme  s'il  était  vivant,  et  en  le 
brûlant  en  môme  temps  d'une  manière  si  absolue  qu'il  est  entièrement  consumé. 
C'est  ce  que  l'on  constate,  par  exemple,  dans  le  cas  suivant  : 

A  Vic-sur-Aisne  (Aisne),  en  1838,  au  milieu  d'un  violent  orage,  trois  soldats 
s'étaient  mis  à  l'abri  sous  un  tilleul.  La  foudre  éclate,  et  les  frappe  de  mort  in- 
stantanée tous  les  trois  et  du  même  coup.  Cependant  tous  trois  restent  debout,  dans 
leur  situation  primitive,  comme  s'ils  n'avaient  pas  été  atteints  par  le  fluide  élec- 
trique :  leurs  vêtements  sont  intacts!  Après  l'orage,  des  passants  les  remarquent. 


736         LES    FAITS    ET    GESTES    DU    TONNERRE. 

leur  parlent  sans  obtenir  de  réponse,  s'approchent,  les  touchent,  et  U$  tombent  en 
un  monceau  de  cendres,  pulvérisés  (A.  Poey). 

Ce  fait  n'est  pas  unique,  il  y  en  a  un  nombre  respectable  d'analogues,  et  déjà 
les  anciens  avaient  remarqué  que  des  foudroyés  tombaient  en  poussière.  Il  n'en  esl 
pas  moins  extraordinaire.  Voici  maintenant  un  autre  mode  d'action  tout  opposé  : 

Le  29  juin  1869,  à  Pradette  (Ariége),  le  maire  a  la  malheureuse  idée  de  s'abriter 
sous  un  peuplier  très-élevé.  La  foudre  éclate  quelques  moments  après,  fend  l'ar- 
bre et  foudroie  l'individu.  Par  une  de  ses  fantaisies  bizarres  et  inexplicables,  elle 
le  déshabille  entièrement  et  jette  autour  de  lui  ses  divers  vi^tements  réduits  en 
lambeaux,  à  Texceplion  d'un  soulier  seulement*  '. 

Lell  mai  1869,  uncuItivateurdesArdillats,  nommé  Bal)andras,était,  dit  le  Jour- 
nal de  ViUefranche,  à  labourer  avec  ses  deux  bœufs,  à  peu  de  distance  de  son  ha- 
bilation,  vers  k  heures  du  soir;  le  temps  était  lourd* et  le  ciel  couvert  de  nuages 
noirs.  Tout  h  coup  la  foudre  gronde  et,  fendant  la  nue,  vient  frapper  le  laboureur 
et  ses  bœufs,  qui  furent  foudroyés.  Ce  malheureux  a  été  complètement  deshabillé 
par  la  foudre,  et  ses  sabots  avaient  été  lancés  à  30  mètres  de  lui  *. 

Le  l'»"  octobre  1868,  sept  personnes  s'étaient  mises  à  l'abri  pendant  un  orage 
sous  un  énorme  hêtre,  près  du  village  de  Bonello,  dans  la  commune  de  Perrel 
(r.ôtes-du-Nord\  lorsque  tout  à  coup  la  foudre  vint  à  éclater  sur  cet  arbre  el  tua 
du  coup  Marianne  Guillemot,  femme  Le  Roy.  Les  six  autres  personnes  ont  été  ter- 
rassées sans  être  grièvement  blessées,  àTexception  de  la  femme  Le  Gourd,  dont  la 
jambe  et  le  bras  gauches,  ainsi  que  le  dos,  ont  été  brûlés.  Les  vêtements  de  la 
foudroyée  ont  été  mis  par  le  fluide  en  lambeaux  très-petits;  plusieurs  de  ceux-ci 
ont  même  été  retrouvés  accrochés  aux  branches  de  l'arbre  ". 

Le  11  août  1855,  un  homme  fut  foudroyé  sur  un  chemin  près  de  Vallerois 
(11  au  te -Saône)  et  complètement  dépouillé  de  ses  vêtements.  On  n'a  même  pu  retrou- 
ver que  quelques  morceaux  de  brodequins  ferrés,  une  manche  de  chemise,  et  quel- 
ques lambeaux  de  vêtements.  Dix  minutes  après  la  décharge ,  il  reprit  connais- 
sance, ouvrit  les  yeux,  se  plaignit  du  froid,  et  demandait  comment  il  se  trouvait 
là  tout  nu.  Malgré  ses  blessures,  il  ne  mourut  pas  *. 

L'un  des  exemples  les  plus  curieux  de  ce  genre  est  celui-ci,  rapporté  par 
Morand  : 

Les  habits  et  les  chaussures  d'une  femme  qui,  au  moment  du  foudri>iement  était 
déguisée  en  homme,  furent  coupés  et  déchirés  en  bandes,  et  jetés  à  5  ou  6  pieds 
autour  de  son  corps,  en  sorte  que,  dans  l'état  de  nudité  où  elle  se  trouvait,  on 
fut  obligé  de  l'envelopper  dans  un  drap  pour  l'emporter  au  village  voisin. 

Dans  certains  exemples,  les  vêtements,  même  les  plus  rapprochés  du  corps,  sont 
brûlés,  déchirés,  troués,  brisés,  sans  que  la  surface  de  la  peau  soit  lésée.  Dans 
d'autres  exemples,  la  peau  est  brûlée  sans  que  les  vêtements  aient  du  mal. 

Un  homme  eut  presque  tout  le  cûté  droit  brûlé,  depuis  le  bras  jusqu'au 
pied,  comme  s'il  eût  clé  exposé  depuis  longtemps  sur  un  brasier  ardent,  sans  que 
sa  chemise,  son  caleçon  et  le  reste  de  ses  habits  fussent  aucunement  endommagés 
par  le  feu  (Sestier). 

Th.  Neale  cite  un  cas  où  les  mains  auraient  été  brûlées  ftisqu'aux  os  dans  les 
gants  restés  intacts. 

Un  homme  eut  ses  habits  déchirés  en  atomes  sans  présenter  à  la  surface  du 
corps  aucune  trace  de  l'action  du  fluide  électrique,  à  l'exception  d'une  légère  mar- 
que sur  le  front  (Howard). 

Ordinairement  les  vêtements  sont  consumés  sans  flamme  ;  parfois  c^est  un  rén- 

1.  Les  exemples  marqués  d'un  *  sont  extraits  d'une  collection  de  curiosités  de  la 
foudre  que  je  recueille  depuis  quinze  ans  dans  les  journaux  scientifiques  et  autres. 
On  peut  les  vérifier  tous  en  revoyant  les  journaux  du  temps. 


LES    CURIOSITÉS    DE    LA    FOUDRE.  737 

table  feu  allumé  par  la  foudre  qui  les  dévore.  Le  10  mai  1865,  vers  5  heures  du 
soir,  un  cantonnier  nommé  Louis  Roussel,  fut  tué  par  la  foudre  sur  la  route  de 
Bapaume  à  Albert  (Somme).  Quand  on  trouva  ce  malheureux,  il  était  dépouillé 
de  ses  vêtements,  qui  brûlaient  encore  ^. 

Parfois  les  vêtements  intérieurs  sont  brûlés,  tandis  que  les  vêtements  extérieurs 
sont  respectés.  Il  y  en  a  plusieurs  exemples. 

D'autres  fois,  ce  qui  est  encore  plus  singulier,  la  doublure  seule  des  vêtements 
est  brûlée,  et  TétofTe  extérieure  est  épargnée  ! 

Les  vêtements,  les  souliers  sont  parfois  c^ecousus  comme  si  on  Tavait  fait  à  la  main. 

On  a  remarqué  que  certains  foudroyés  n'offrent  pas  la  plus  légère  lésion.  C'est  ce 
que  les  anciens  avaient  déjà  observé,  commeon  le  voit  dans  ce  charmant  passage  de 
Plutarque  :  c  La  foudre  les  a  frappés  de  mort  sans  laisser  sur  eux  aucune  marque 
ni  de  coups,  ni  de  blessure,  ni  de  brûlure;  leur  âme  s^en  est  enfuie  de  peur  hors  de 
leur  corps,  comme  Toiseau  qui  s'envole  de  sa  cage.  » 

Dans  plusieurs  cas ,  les  personnes  foudroyées,  mortellement  ou  sans  blessures 
graves,  ont  été  enlièrement  épilées  :  cheveux,  barbe,  poils,  ont  disparu,  soit  par  le 
coup  lui-même,  soit  quelques  jours  après. 

Le  docteur  Gaultier  de  Claubry,  atteint  un  jour  par  la  foudre  globulaire,  près 
de  Blois,  eut  la  barbe  rasée  et  anéantie,  car  elle  ne  repoussa  jamais.  Une  singu- 
lière maladie  le  mit  à  deux  doigts  de  la  mort:  sa  tête  enfla  au  point  d'atteindre  un 
mètre  et  demi  de  circonférence! 

Un  homme  qui  était,  parait-il,  fort  velu,  ayant  été  atteint  par  la  foudre,  près 
d^Aix,  la  foudre  lui  enleva  les  poils  du  corps  par  sillons,  de  la  poitrine  aux  pieds, 
les  roula  en  pelotes  et  les  incrusta  profondément  dans  le  mollet  (Sestier). 

« 

Au  milieu  d'une  telle  variété  d'action,  il  est  fort  difficile  d'assigner  des  règles  à 
la  marche  de  la  foudre.  Cependant,  quoique  le  fait  soit  instantané ,  on  peut  assez 
souvent  suivre  son  parcours  sur  les  jalons  métalliques  qu'elle  a  choisis  de  préfé- 
rence, en  examinant  les  péripéties  d*un  cas  comme  le  suivant  par  exemple,  qui  est 
un  de  ceux  qui  ont  eu  le  plus  de  retentissement  parmi  les  orages  de  1869  :  le  fou- 
droiement du  capitaine  Lacroix,  le  7  mai,  sous  sa  tente,  au  camp  de  Châlons. 

La  pluie  tombait  à  torrents  au  moment  où  le  coup  de  foudre  a  éclaté,  à  7  h.  53  m. 
du  soir.  On  ne  s'est  aperçu  de  l'accident  que  le  lendemain  matin.  Le  cadavre  était 
couché,  la  figure  tournée  vers  le  ciel,  la  main  droite  crispée  tenant  un  bougeoir 
métallique  serré  contre  la  poitrine.  Le  terrain  portait,  à  l'emplacement  des  pieds, 
des  traces  circulaires  indiquant  clairement  que  le  capitaine,  debout  et  tourné  vers 
la  porte,  est  tombé  à  la  renverse  en  pirouettant.  Il  était  en  pantalon  d'uniforme, 
vêtu  d'un  paletot  bourgeois  ;  il  avait  sur  la  tête  son  képi  à  trois  galons.  La  tente 
était  fermée  et  la  porte  en  toile  en  était  bouclée  au  dedans  et  au  dehors. 

D'après  les  traces  observées,  le  chemin  parcouru  par  l'électricité  est  le  suivant  : 
boulon  en  fer  du  faîte  de  la  tente,  toile  mouillée  où  l'on  suit  le  sillon ,  boucle 
extérieure,  tête  du  capitaine  et  képi,  montre,  corps,   porte-monnaie  et  lit  de  fer. 

La  boucle  de  la  tente  a  été  projetée  à  30  pas  :  sur  le  front  du  foudroyé  on  re- 
marquait une  plaie  ^  Jrant  la  forme  de  cette  boucle  ;  le  képi  fut  complètement 
brûlé ,  galons  effilochés  ;  le  fil  de  fer  eut  sa  soudure  fondue. 

La  montre  a  été  arrêtée  par  le  coup,  à  7  h.  53  m.  ;  elle  présenta  sur  le  bottier 
une  trace  de  fusion  de  1  millimètre  et  demi  de  diamètre. 

Le  Ht  en  fer  offrit,  à  peu  près  à  la  hauteur  du  porte-monnaie,  qui  n'avait  gardé 
aucune  trace,  7  ou  8  petites  traces  de  fumée. 

La  toile  de  la  tente  présenta  une  quinzaine  de  petits  trous  analogues  à  des  pi- 
qûres de  grosses  épingles. 

L'autopsie  du  cadavre  a  donné,  30  heures  après  l'événement  :  rigidité  cadavéri- 
que encore  complète,  la  chaleur  du  corps  s'était  conservée  à  2 1  ®,  5  pendant  2k  heures; 
face  livide,  mais  sereine  etcalme  ;  brûlure  sur  le  c6té  droit  de  la  tète,  cou,  épaule, 

47 


738         LES    FAITS    ET    GESTES    DU    TONNERRE. 

bras,  parcheminant  la  peau;  poumons  gorgés  de  sang  noir  qui  ruisselle  abondam- 
ment à  la  coupe  ;  cas  de  mort  instantanée. 

D'autres  militaires  ont  été  commotionnés  par  le  même  coup  de  foudre,  mais 
sans  offrir  rien  d^intéressant  *. 

Le  camp  de  Châlons  a  été  de  nouveau  visité  par  la  foudre  le  9  juillet  1870.  Le 
tonnerre  a  éclaté  au  milieu  d'un  orage  épouvantable  et  d'un  véritable  déluge,  est 
tombé  sur  une  tente  du  32*  de  ligne,  a  tué  raide  un  soldat  et  en  a  blessé  quatre  !  * 

Les  fils  télégraphiques  conduisent  également  bien  l'électricité  pendant  les  orages. 
On  a  vu  de  petits  oiseaux  qui  s'y  étaient  posés  y  rester  suspendus,  morts  subitement 
et  accrochés  par  leurs  petites  pattes  serrées.  On  a  vu  les  fils  télégraphiques  brisés 
en  morceaux  sur  une  grande  étendue  et  disséminés  à  la  surface  des  routes,  les 
appareils  des  stations  troublés  et  rendus  incapables  de  transmettre  les  dépêches. 
Les  treillis  en  fer,  les  fils  d'espalier  sont  aussi  d'excellents  conducteurs,  qui  se 
surchargent  facilement,  et  près  desquels  il  est  dangereux  de  se  placer. 

Au  mois  de  juin  1869,  un  trappiste  fut  foudroyé  au  monastère  de  Scourmont, 
territoire  de  Forges,  près  Chimay  (Belgique). 

C'était  dans  l'après-midi,  les  religieux  étaient  occupés  au  fanage;  survient  un 
orage  qui  les  oblige  à  chercher  un  abri.  L'un  d'eux,  le  frère  Aloysius,  qui  diri- 
geait la  faucheuse  mécanique  mue  par  deux  chevaux,  conduisit  Tattelage  près 
d'une  clôture  en  fils  de  fer  et  s'agenouilla  contre  ce  treillis.  Un  horrible  coup  de 
tonnerre  éclate  soudain,  les  chevaux  s'enfuient  épouvantés;  le  trappiste  reste  la 
face  étendue  contre  terre.  Les  autres,  qui  l'ont  vu  tomber,  accourent  et  le  trou- 
vent raide  mort.  Le  médecin  du  monastère,  mandé  aussitôt,  constata  sur  le  corps 
de  la  victime  deux  brûlures  larges  et  profondes,  de  forme  identique  et  disposées 
symétriquement  de  chaque  côté  de  la  poitrine  :  il  fit  remarquer  en  outre  aux  per- 
sonnes présentes  une  tache  blanche  sous  l'aisselle  droite  formant  Timage  bien  dis- 
tincte d'un  tronc  d'arbre  garni  de  ses  rameaux,  effet  bizarre  du  fiuide  électrique*. 

Les  courants  d'air,  les  vibrations,  les  métaux  préparant  à  la  foudre  un  chemin 
qu'elle  préfère,  il  est  évident  en  théorie  et  démontré  en  pratique  que  sonner  les 
cloches  pendant  les  orages  est  une  fort  mauvaise  habitude.  Loin  d'éloigner  le  ton- 
nerre et  de  le  renvoyer  sur  les  pays  voisins,  comme  on  se  l'imagine  parfois,  les 
cloches  l'invitent  pour  ainsi  dire  à  descendre  de  suite.  Il  se  passe  peu  d'années  sans 
qu'un  sonneur  soit  foudroyé  sous  l'un  des  clochers  des  37  548  communes  de  France. 

Le  11  septembre  1868,  pendant  l'orage  qui  éclata  sur  la  ville  de  Puy-rÉvèque, 
le  sieur  Delpon,  marchand  épicier,  étant  dans  l'église  au  moment  où  l'orage  écla- 
tait, crut  devoir,  sans  ordre  ni  permission,  et  en  l'absence  du  carillonneur,  aller 
sacrifiant  ainsi  à  la  routine,  sonner  les  cloches  afin  de  conjurer  les  effets  de  Torage. 
A  peine  touchait- il  à  la  corde,  qui  est  en  fil  de  fer  et  par  suite  éminemment 
conductrice  du  fluide  électrique,  qu'une  grande  explosion  se  faisait.  Bientôt,  le 
premier  mouvement  d'émotion  calmé  parmi  les  assistants,  on  apercevait,  renversé 
et  ne  donnant  que  de  faibles  signes  de  vie,  le  sieur  Delpon.  Relevé  aussitôt,  il 
reçut  les  soins  que  réclamait  son  état,  mais  expira  trois  quarts  d'heure  après  *• 

Le  28  juillet  de  la  même  année,  pendant  un  orage,  le  sonneur  du  village  de 
Communay,  dit  Vlmpartial  dauphinois,  sonnait  vigoureusement  pour  conjurer 
le  mauvais  temps,  quand  il  fut  renversé,  presque  asphyxié,  par  le  fluide  électri- 
que, qui  avait  frappé  avec  un  bruit  épouvantable  le  clocher  de  l'église.  Pénétrant 
ensuite  dans  l'intérieur,  le  tonnerre  a  ravagé  l'autel,  brûlé  les  ornements,  et  s'e^t 
perdu  ensuite  dans  le  mur  *. 

Un  savant  allemand  trouvait,  en  1783,  que  dans  l'espace  de  trente-trois  ans  la 
foudre  était  tombée  sur  trois  cent  quatre-vingt-six  clochers,  y  avait  tué  cent  vingt 
et  un  sonneurs  et  blessé  davantage  encore.  Il  y  a  certainement  plus  d'imprudence 
à  se  mettre  en  communication  avec  la  corde  d'un  clocher,  surtout  si  l'on  sonne, 
qu'à  s'abriter  contre  les  arbres  élevés  qui  attirent  le  tonnerre. 


LES    CURIOSITÉS    DE    LA    POUDRE.  739 

Pendant  ]a  seule  nuit  du  Ik  au  15  avril  1718,  la  foudre  tomba  sur  vingt-quatre 
clochers  dans  l'espace  compris  le  long  de  la  côte  de  Bretagne,  entre  Landemau  et 
SainUPol-de-Léon.  Ces  graves  désastres  ne  firent  aucun  tort  à  la  réputation  des 
cloches  dans  Tesprit  des  Bas-Bretons.  C'était,  dirent-ils,  un  Vendredi  saint,  jour 
où  les  cloches  doivent  rester  muettes,  et  les  sonneurs  furent  punis  de  leur  dés- 
obéissance. 

En  1747,  l'Académie  des  sciences  regardait  déjà  cet  usage  comme  dangereux. 
Un  arrêt  du  Parlement  en  date  du  21  mai  1784  homologua  une  ordonnance  du 
bailliage  de  Langres,  qui  défendait  expressément  de  sonner  les  cloches  quand  il 
tonnait.  Cependant  on  les  sonne  encore  aujourd'hui  dans  ce  même  diocèse  de  Lan- 
gres, si  éclairé  à  d'autres  titres. 

Les  coups  de  foudre  les  plus  funestes  par  le  nombre  de  personnes  qu'ils  ont 
frappées  sont  les  suivants  : 

Un  jour  de  solennité,  la  foudre  pénétra  dans  une  église  près  de  Carpentras  ; 
cinquante  personnes  furent  tuées,  ou  blessées,  ou  rendues  stupides  (Fort.  Lintilius). 

Le  2  juillet  1717,  la  foudre  frappa  une  église  à  Seidenberg,  près  de  Zittau,  pen- 
dant le  service  :  quarante^huil  personnes  furent  tuées  ou  blessées  (Reimarus). 

Le  26  juin  1783,  la  foudre  tomba  sur  l'église  de  Villars-le-Terroy,  dont  on  son- 
nait les  cloches,  tua  onze  personnes  et  en  blessa  treize  (Verdeil). 

A  bord  du  slopp  le  Sapko,  en  février  1820,  six  hommes  furent  tués  d'un  coup  de 
foudre  et  quatorse  gravement  blessées  (Sestier). 

Le  11  juillet  1819,  vers  onze  heures  du  matin,  la  foudre  pénétra  dans  l'église 
de  ChàteauneuMeS'Moutiers  (Basses-Alpes),  au  moment  où  on  sonnait  les  clo- 
ches, et  pendant  qu'une  nombreuse  assemblée  y  était  réunie.  Neuf  personnes  fu- 
rent tuées  sur  le  coup^  et  quatre^ingt^ewo  autres  furent  blessées.  Tous  les  chiens 
qui  étaient  dans  l'église  furent  trouvés  morts  dans  l'attitude  qu'ils  avaient  au  mo- 
ment du  coup  (Pouillet). 

A  bord  du  navire  le  Répulse,  vers  les  côtes  de  Catalogne,  le  13  avril  1813,  la 
foudre  tua  huit  hommes  dans  les  agrès  et  en  blessa  gravement  neuf,  dont  plusieurs 
succombèrent  (Sestier). 

Dans  les  exemples  cités  par  Arago,  je  vois  huit  hommes  tués  par  le  tonnerre  à 
Sauve  (Gard),  le  22  octobre  1844. 

Le  27  juillet  1769,  vers  trois  heures  de  l'après-midi,  la  foudre,  sous  la  forme 
d'un  boulet  de  canon  du  plus  gros  calibre,  tomba  dans  la  salle  de  spectacle  de 
Feltri  (Marche  Trévisane),  où  plus  de  six  cents  personnes  étaient  réunies,  blessa 
$oiœante^ix  personnes,  en  tua  raide  six,  et  éteignit  toutes  les  lumières. 

Le  11  juillet  1857,  300  personnes  étaient  réunies  dans  l'église  de  Grosshad,  petit 
village  à  deux  lieues  de  Dflren,  quand  la  foudre  vint  la  frapper.  Cent  personnes 
furent  blessées,  dont  trente  grièvement.  Six  furent  tuées,  et  c'étaient  six  hommes 
vigoureux  (Follin).  • 

Dans  les  premiers  jours  de  juillet  1865,  la  foudre  est  tombée  sur  le  territoire 
de  Coray  (Finistère),  dans  une  garenne  où  seize  personnes  étaient  occupées  à 
récobuage.  Six  hommes  et  un  enfant  ont  été  tués  du  même  coup  et  trois  autres 
grièvement  blessés.  Plusieurs  ont  été  complètement  mis  à  nu  ;  leurs  vêtements 
étaient  dispersés  en  lambeaux  sur  le  sol  ;  leurs  chaussures  étaient  hachées  et  bri- 
sées en  tous  sens.  Chose  extraordinaire,  on  dit  que  quelques-uns  des  travailleurs 
ont  été  atteints  à  cent  mètres  de  distance  les  uns  des  autres*. 

Voici  un  autre  fait  bien  singulier  et  bien  complexe,  rapporté  parVÉcho  de  Pourviéres  : 

Le  dernier  dimanche  de  juin  18S7,  à  deux  heures,  pendant  les  vêpres,  la  foudre 
est  tombée  sur  l'église  de  Dancé,  canton  de  Saint-Germain-Laval. 

Au  bruit  de  l'explosion  a  succédé  un  silence  de  mort;  puis  un  cri  s^est  fait 
entendre  ;  cent  autres  ont  été  poussés  aussitôt. 

Le  curé,  qui  croyait  avoir  reçu  à  lui  seul  toute  la  décharge  électrique,  ne  sentant 


740         LES    FAITS    ET    GESTES    DU    TONNERRE. 

pourtant  aucune  douleur,  quitta  sa  place,  où  Tenveloppait  un  nuage  de  pou«;sière 
et  de  fumée,  et,  de  la  table  de  la  communion,  il  parla  à  ses  paroissiens  pour  les 
rassurer  :  «  Ce  n'est  rien,  leur  dit-il,  gardez  vos  places,  il  n'y  a  point  de  mal.  » 

11  se  trompait.  Vingl^cinq  ou  trente  personnes  étaient  plus  ou  moins  atteintes; 
quatre  ont  été  emportées  sans  connaissance  ;  mais  le  plus  maltraité  de  tous  était 
le  trésorier  de  la  fabricjue.  En  le  relevant,  on  a  vu  ses  yeux  ouverts,  mais  ternes 
et  voilés;  il  ne  donnait  plus  aucun  signe  de  vie.  Ses  vêtements  étaient  brûlés.  Ses 
souliers,  lacérés,  pleins  de  sang,  lui  avaient  été  enlevés  des  pieds. 

L'ostensoir  exposé  dans  la  niche  avait  été  jeté  à  terre.  Il  était  bossue,  percé  au 
pied,  et  Vhostie  avait  disparu.  Le  prêtre  la  chercha  longtemps  et  finit  par  la  trouver 
sur  Tautel,  au  milieu  du  corporal,  sous  une  couche  épaisse  de  gravois. 

Il  ne  restait  plus  qu'un  chandelier  sur  les  gradins.  Les  autres  avaient  été  ren- 
versés, ainsi  que  les  vases  de  fleurs.  Deux  bouquets  avaient  été  brûlés.  Trois  ou 
quatre  mètres  de  la  boiserie  du  chœur  avaient  volé  en  éclats.  Dans  tous  les 
coins  de  Téglise  on  en  a  ramassé  des  fragments  par  centaines.  Au  dehors,  la  flèche 
du  clocher  a  été  dénudée,  ses  ardoises  se  ramassaient  dans  les  champs  voisins.  Li* 
clocher  fut  lézardé  en  plusieurs  endroits,  et  un  des  angles  coupé  *. 

Le  27  août  1867,  un  orage  terrible  s'abattait  sur  les  environs  de  Limours  (Seine- 
et-Oise). 

Pendant  plusieurs  heures  le  tonnerre  a  grondé  sourdement,  puis  tout  à  coup 
plusieurs  détonations  formidables  se  sont  fait  entendre,  et  la  foudre  est  tombée  en 
plusieurs  endroits  presque  simultanément.  Il  était  alors  dix  heures  et  demie  en* 
viron.  Une  famille  habitant  Gerny-la- Ville  ,  et  composée  de  quatre  personnes,  fe 
père,  la  mère,  une  fille  et  un  garçon  de  vingt-deux  ans,  étaient  occupés  à  la  mois* 
son  quand  la  nue  électrique  les  a  enveloppés.  Efi'rayés,  ils  cherchaient  à  se  blottir 
sous  des  gerbes  quand  la  foudre  éclate,  passe  au-dessus  du  père,  qui  tombe  insen- 
sible,  mais  revient  à  lui  au  bout  d'un  quart  d'heure.  Il  n'en  a  pas  été  malheu- 
reusement ainsi  du  fils,  Louis  Troufleau,  qui  est  tombé  pour  ne  plus  se  relever.  La 
mère  et  la  fille  n'ont  pas  été  atteintes. 

La  catastrophe  a  été  marquée  par  ces  bizarreries  qui  souvent  accompagnent  le 
météore  électrique.  En  efl'et,  le  rapport  fait  par  le  médecin  apprend  que  le  corps  du 
.nalheureux  jeune  homme  avait  été  presque  entièrement  déshabillé  par  la  foudre. 
On  a  retrouvé  à  de  grandes  distances  des  morceaux  de  ses  vêtements  et  particuliè- 
rement de  ses  bottes.  Le  fluide  électri(]ue  a  dû  pénétrer  par  les  épaules,  près  du 
cou.  On  remarquait  sur  ces  parties  du  cadavre  une  douzaine  de  petites  taches 
noires  ayant  l'apparence  de  celles  que  fait  le  nitrate  d'argent  ou  pierre  infernale. 
Après  avoir  suivi  la  colonne  vertébrale ,  le  terrible  agent  de  destruction  est  sorti 
par  les  pieds,  qui  présentaient  doux  petites  plaies  faites  comme  à  Temporte-pièce. 
La  foudre  est  ensuite  entrée  en  terre,  ce  réservoir  commun  de  l'électricité,  en  re- 
muant tellement  le  sol  que  des  moissonneurs  qui  se  réfugiaient  alors  à  la  ferme 
ont,  disent-ils,  «  sauté  en  l'air  à  plusieurs  pieds  de  haut*.  » 

Chez  un  individu  cité  par  M.  de  Quatrefages,  les  chaussettes  furent  déchirées 
en  mille  pièces  ;  un  soulier  fut  enlevé  et  porté  à  l'autre  bout  de  la  chambre,  etdeux 
clous  furent  trouvés  enfoncés  dans  le  plancher,  tandis  qu'un  autre,  suivant  une 
direction  opposée,  avait  pénétré  profondément  dans  le  talon  du  foudroyé. 
Les  objets  que  l'on  porte  à  la  main  sont  parfois  enlevés  et  lancés  au  loin. 
Un  gobelet  que  tenait  un  buveur  fut  enlevé  de  ses  mains  et  porté  dans  une  cour 
sans  être  cassé  et  sans  que  le  buveur  fût  blessé.  -*  Un  jeune  homme  de  IS  ans 
chantait  l'épître;  le  missel  lui  fut  arraché  des  mains  et  mis  en  pièces.  —  Une  cra- 
vache fut  enlevée  des  mains  d'un  cavalier  et  projetée  au  loin.  —  Deux  dames  tri- 
cotaient tranquillement  :  la  foudre  passe  et  leur  vole  subtilement  leurs  aiguilles 
(Sestier). 

En  d'autres  cas,  on  voit  la  foudre  fendre  un  homme  en  deux,  comme  d'un  grand 
coup  de  hache. 


LES    CURIOSITÉS    DE    LA    POUDRE.  741 

Le  20  janvier  1868,  dit  le  Journal  de  Benn&Sy  le  tonnerre  est  tombé  à  Groix,  sur 
le  moulin  à  vent  de  Kerlard,  qui  appartient  à  M.  Jégo,  adjoint.  Le  garçon  meunier 
a  été  atteint  mortellement.  Il  était  des  pieds  à  la  tête  comme  séparé  en  deux*. 

Les  journaux  anglais  des  24  et  25  mai  1868  rapportent  que  Forage  qui  a  fondu  sur 
Paris,  dans  Taprès-midi  du  22,  était  passé  sur  Epsom  dans  la  matinée.  Là ,  deux 
spectateurs  étaient  en  voiture  découverte.  Un  coup  de  tonnerre  fendit  en  deux  la 
tète  de  Tun,  et  asphyxia  son  compagnon,  qui  reprit  bientôt  ses  sens*. 

Avec  une  énergie  bizarre ,  assez  souvent  les  chaussures  sont  arrachées  de  force 
par  la  foudre  sans  que  le  foudroyé  soit  mortellement  frappé  pour  cela. 

Le  8  juin  1868,  un  employé  de  la  Compagnie  du  gaz  passait  rue  Thouin  à 
10  heures  du  soir,au  moment  de  Torage,  lorsqu'il  se  sentit  affaisser  sur  lui-même, 
en  même  temps  qu'il  aperçut  un  éclair  éclatant.  II  tomba  sur  ses  genoux,  éprouva 
une  forte  oppression  dans  Testomac,  et  fut  en  proie  à  un  tremblement  général  qui 
dura  deux  jours.  Étant  entré  chez  un  débitant  de  liqueurs  pour  demander  du  vulné- 
raire, et  en  proie  à  une  vive  émotion,  il  examina  son  corps  pour  voir  s'il  n'avait  pas 
reçu  une  blessure  quelque  part.  Quelle  fut  sa  surprise,  quand  il  s'aperçut  que 
la  plus  grande  partie  des  clous  de  ses  bottes  avaient  été  enlevés!  Les  clous  étaient  à 
vis ,  et  les  bottes  presque  neuves.  La  force  d'attraction  a  dû  être  considérable  *. 

Cette  observation  était  communiquée  à  l'Académie  par  M.  Becquerel  lorsque  le 
maréchal  Vaillant  flt  la  remarque  qu'il  y  a  quelques  années  une  observation  sem- 
blable a  été  faite  dans  le  bois  de  Vincennes ;  mais  l'homme  a  été  foudroyé,  et  ses 
souliers,  dont  les  clous  avaient  été  enlevés,  ont  été  lancés  à  quelque  distance. 

On  lit  dans  le  Journal  du  Loiret^  du  29  mai  1867,  qu'une  femme  a  été  foudroyée 
pendant  l'orage ,  sans  être  tuée ,  en  subissant  d'étranges  commotions.  Son  bonnet 
a  été  brûlé,  et  un  côté  de  sa  tête  aussi  bien  rasé  que  si  le  rasoir  lui-même  y  eût 
passé.  Pénétrant  ensuite  sous  les  vêtements,  le  fluide  a  longé  le  corps  tout  entier, 
ne  produisant  que  de  légères  excoriations  et  ne  brûlant  même  pas  la  chemise.  Les 
souliers  ont  été  mis  en  lambeaux,  et  les  pieds  n'ont  pas  été  touchés*. 

Le  20  avril  1867,  un  cultivateur  d'Orbagna,  dit  le  Courrier  du  Jura,  Jules  Débau- 
chez, âgé  de  20  ans,  revenait  des  champs,  fuyant  le  violent  orage  qu'accompagnaient 
d'épouvantables  éclats  de  tonnerre.  Tout  à  coup  la  foudre  éclate  ;  elle  lui  enlève  sa 
hotte,  arrache  et  met  ses  vêtements  en  lambeaux ,  et  brise  en  mille  morceaux  les 
sabots  qu'il  avait  aux  pieds.  Muet  de  frayeur,  tout  transi  de  froid,  blessé  grave- 
ment et  rendu  sourd,  le  pauvre  jeune  homme  est  rentré  chez  lui  n'ayant  plus  que 
sa  chemise  sur  le  corps  *. 

Mais  de  tous  les  effets  de  la  foudre,  l'un  des  plus  extraordinaires  est  certaine- 
ment de  laisser  l'homme  ou  l'animal  dans  Valtitude  même  où  la  mort  subite  l'a  sur- 
pris. On  en  a  plusieurs  exemples. 

Voici  une  jeune  femme  qui  sans  doute  a  été  saisie  par  la  foudre  dans  l'état  où  on 
l'a  retrouvée  après  l'accident.  C'était  pendant  un  violent  orage ,  le  16  juillet  1866. 
Mariée  depuis  \k  mois,  à  un  ouvrier  mineur  de  la  Ricamarie,  dit  le  Mémorial  de  la 
Loire,  elle  était  allée  voir  sa  famille  à  Saint- Romain-Ies-Atheux,  emmenant  son  en- 
fant âgé  de  quatre  mois. 

Elle  était  seule  à  la  maison  pendant  Torape.  Quand  ses  parents  sont  revenus 
des  champs,  un  triste  spectacle  les  attendait  ;  la  jeune  femme  avait  été  tuée  par  la 
foudre.  On  l'a  trouvée  à  genoux  dans  un  coin  de  sa  chambre  et  la  tête  cachée 
dans  ses  mains.  Elle  ne  portait  aucune  trace  de  blessure.  L'enfant,  qui  était  cou- 
ché dans  la  chambre,  n'a  été  que  légèrement  atteint  par  le  fluide*. 

Voici  un  autre  exemple  plus  frappant  : 

Dans  le  courant  de  juillet  1845,  quatre  habitants  d'Heiltz-le-Maurupt ,  près  de 
Vitrj'-Ie-François,  se  réfugièrent,  trois  d'entre  eux  sous  un  peuplier,  et  le  qua- 
trième sous  un  saule  contre  lequel  sans  doute,  il  s'appuya.  Bientôt  après  ce  mal- 
heureux fut  frappé  de  la  foudre  ;  une  flamme  claire  jaillissait  de  ses  vêtements,  et 


742  LES    FAITS    ET    GESTES    DU     TONNERRE. 

toujours  iloboiilsousiesnule,  il  paraissait  ne  ii'aperc«voir  de  rien.  cTu  brûles  I  mais 
lu  ne  vois  donc  pas  (|ue  tu  brilles?  ■  lui  criaient  ses  camarades.  N'obtenant  iptas  de 
réponse  ,  ils  s 'app  roc  11  tarent  de  lui  el  restèrent  muets  de  terreur  eu  s'apercevaot 
qu'il  n'Olail  plus  qu'un  cadavre  (Sesticr). 

Autre  observation  ; 

Vers  la  fin  du  siècle  dernier,  dit  l'abbé  RicUard,  le  procureur  du  sémJDaire  de 
Troyes  revenait  à  cheval  lorsiju'il  fui  frappé  par  la  foudre.  Un  trtre  qui  le  suivait 
ne  M'en  clant  point  ajic'rçu,  crut  qu'il  s'élailendoniii,  |arce  qu'il  le  voyait  vaciller. 
Ayant  c-isayiS  de  le  réveiller,  il  le  trouva  mort. 

Un  des  t'ails  les  plus  curieux  de  ce  genre  est  peut-i^lre  celui  d'un  prËtre  qui  fut 
tué  par  la  foudre  pendant  qu'il  était  à  cheval.  L'animal  continua  sa  roule  et  ra- 
mena son  maître  à  la  maison,  dans  l'attitude  d'un  liomme  à  cheval,  après  avoir 
fait  deux  lieues  à  partir  de  l'endroit  où  la  foudre  l'avait  frappé  (Boudin). 

Le  pasteur  ituller  a  été  témoin  du  fait  suivant  qu'il  raconte  :  Le  S7  juillet  1691, 
à  Éverdon,  dix  moissoimcurs  se  réfugièrent  sous  une  liaie  à  l'approche  d'un  ontgc. 
La  foudre  éclala  et  tua  raide  quatre  d'entre  eu\ ,  qui  restèrent  immobiles  et 
comme  iiOtrifiOs.  L'un  fut  trouvé  tenant  encore  entre  ses  doiçls  une  prise  de  tabac 
qu'il  allait  prendre.  L'a  autre  avait  un  petit  chien  rnort  sur  ses  genoux,  une  main 
sur  la  tète  de  ranimai  ;  de  l'autre  main  il  tenait  un  njorceau  de  p^n,  comme  prêt 
h  le  lui  donner;  un  troisième  était  assis,  les  jeux  ouverts  cl  la  tCte  tournée  du 
cùlé  de  l'ora^/e.  Lorsque  nous  voyons  le  mCmc  plii'nomène  signalé  par  plusieurs 
auteurs  de  tenijis  et  de  pays  diirérents  ,  remarque  à  ce  propos  le  docteur  Seatief, 
i)  nous  est  impossible,  malgré  ce  qu'il  présente  d'ottraordinaire,  de  le  reléguer 
dans  le  domaine  des  fables. 

Cardan  rapporte  que  huit  moissonneurs,  prenani  lour  repas  sous  un  chéns,  fu- 
rent frappés  tous  les  huit  par  un  môme  coup  de  foudre,  ijui  se  fit  entendre  au  loin. 
Lorsque  k-s  passants  s' approc lièrent  pour  voir  ce  qui  él^il  arrivé,  les  moiasouDcur!, 
pétriliés  soudain  par  la  mort,  semblaient  continuel  leur  paisible  repas. 

L'un  tenait  son  verre,  l'autre  portail  le  pain  à  la  buuclie.  un  troisième  avait  la 
main  dan-i  le  plaL  La  mort  les  avait  tous  saisis  dans  )a  position  qu'ils  occupaient 
lors  de  l'e.xplosion  du  tonneri-c.  —  C'est  celle  curieuao  stène  que  M.  Bayard  a  re- 
prc-'cntée  dans  son  dessin. 

La  catastrophe  e-t  tellement  rapide,  que  le  visage  n'a  pas  le  temps  de  prendre 
une  expression  douloureuse.  La  vie  est  si  vite  supprimée,  que  les  muscles  re3t«nl 
avec  la  situation  qu'ils  avaient.  Les  yeux  et  la  bouche  sont  ouverts  comme  à  l'état 
de  veille;  si  lu  couleur  de  la  peau  est  respectée,  l'illusion  est  complète  :  on  croit 
que  la  vie  habite  encore  le  cadavre,  on  s'étonne  qu'auL'un  mouvement  ne  se  pro- 
duise. 

riusieurs  de  ces  moissonneurs  curent  la  peau  noircie  comme  s'ils  eussent  été 
enfumés  par  l'acliun  de  l'électricité. 

Kn  général  les  foudroyés  tombent  instantanément  (  t  sans  se  débattre.  11  est  dé- 
montré, aujourd'hui  par  un  grand  nombre  d'obsi'rvalion=,  que  l'homme  atteint 
de  l'éclair  de  manière  à  perdre  h.  l'instant  même  connaissance,  toml>e  sans 
avoir  n'en  vu,  rien  enlendu,  rien  unti;  de  sorte  que  ceux  qui  reviennent  k  eux  ne 
savent  absolument  rien  de  ce  qui  s'est  passé,  et  qu'ils  ne  comprennent  pas,  par 
exemple,  pourquoi  ils  se  trouvent  étendus  sur  le  sol  ou  dans  un  lit.  L'électridlfi  va 
plus  vile  que  la  lumière  et  surtout  que  le  son  :  l'œil  vl  l'oreille  sont  panilysés  avant 
que  la  lumièi'e  ou  le  son  aient  pu  faire  impression  sur  eux. 

On  a  un  très-grand  nombre  d'exemples  d'individus  laissés  par  la  foudre  dans  la 
situation  même  où  ils  étaient.  On  a  aussi  des  exemples  diamétralement  contraires. 

Le  8  juillet  1839,  la  foudre  atteignit  un  chêne  près  de  Triel  (Seine-et-Oise),  et 
frappa  deux  ouvriers  carriers,  le  père  et  le  fils.  Celui-ci  fut  tué  raide,  soulevé  et 
transpurlé  à  23  mètres  de  dislance. 

Le  chirurgien  lîrillouel.  surpris  par  un  orage  près  de  Chantilly,  (ut  enlevé  par 


Fig.  îlb.  —  MoUMiineun  tuéi  rtide  par  un  couji  do  toonerre. 


LE  TONNERRE  PHOTOGRAPHE.        745 

la  foudre  et  transporté  comme  une  masse  dans  Pair  pour  être  posé  à  25  pas  de  l'en- 
droit où  il  s^était  mis. 

Le  2  août  1862,  la  foudre  tomba  sur  le  paratonnerre  du  pavillon  d'entrée  de  la 
caserne  du  Prince-Eugène,  à  Paris....  Les  soldats  étaient  en  train  de  se  coucher. 
Tous  ceux  qui  Tétaient  déjà  se  trouvèrent  debout,  tandis  que  ceux  qui  étaient  de- 
bout furent  couchés  par  terre. 

Parfois  le  corps  des  foudroyés  reste  flexible  après  la  mort  comme  pendant  la  vie. 
Le  17  septembre  1780,  un  violent  orage  éclata  sur  East-Burn  (Grande-Bretagne). 
Un  cocher  et  un  valet  de  pied  y  furent  tués.  <  Quoique  les  corps  restassent  sans 
être  ensevelis  du  dimanche  au  mardi,  dit  Tobservateur,  tous  leurs  membres  étaient 
aussi  flexibles  que  ceux  des  personnes  vivantes.  »  (Seslier.) 

Parfois  le  cadavre  est  raide  comme  du  fer  et  garde  sa  raideur.  Le  30  juin  1854, 
un  charretier  de  35  ans  fut  foudroyé  à  Paris.  Le  lendemain,  le  docteur  Sestier  vit 
son  cadavre  à  la  morgue  :  il  était  raide  et  se  mouvait  tout  d'une  pièce  ;  le  surlen- 
demain, 44  heures  après  la  mort,  cette  raideur  était  encore  des  plus  marquées.  — 
Il  y  a  quelques  années,  la  foudre  frappa,  dans  la  commune  d'Hectomare  (Eure), 
un  nommé  Delabarre,  qui  tenait  un  morceau  de  pain  à  la  main.  La  contractilité  des 
nerfs  a  été  si  forte,  qu'il  n'a  pas  été  possible  de  le  lui  arracher. 

Parfois  enCn ,  à  l'opposé  de  tout  cela,  le  cadavre  des  foudroyés  s'amollit  et  se 
décompose  rapidement  au  milieu  d'une  odeur  insoutenable.  Le  25  juin  1794,  la 
foudre  tua  une  dame  dans  une  salle  de  bal  à  Dribourg.  Le  cadavre  exhala  rapide- 
ment une  odeur  de  putréfaction  singulière.  Le  médecin  put  à  peine  l'examiner 
sans  danger  de  s'évanouir.  Les  habitants  de  la  maison  furent  obligés  de  s'en  aller 
36  heures  après  la  mort,  tant  l'odeur  était  pénétrante.  C'est  à  peine  si  l'on  put 
mettre  le  fétide  cadavre  dans  le  cercueil  :  il  tombait  par  morceaux. 

Tous  ces  faits  sont  étranges,  bizarres,  inexplicables.  Mais  quel  nom  donner  aux 
suivants,  aux  images  gravées  par  la  foudre  sur  la  chair  des  foudroyés,  à  la  kérau- 
nographie,  comme  on  l'a  appelée,  à  l'acte  du  Tonnerre  photographe?  Nous  avons 
pourtant  un  grand  nombre  de  cas  authentiquement  constatés  d'impressions  photo- 
électriques dues  à  un  tatouage  dessiné  par  les  mains  du  tonnerre. 

Nous  avons  déjà  vu  plus  haut  un  fait  qui  se  rattache  à  ces  productions  d'images  : 
c'est  celui  d'une  boucle  de  tente  marquée  sur  le  front  du  capitaine  foudroyé  au 
camp  de  Châlons,  le  7  mai  1869,  quoique  cette  boucle  ait  été  extérieure  à  la  tente 
et  située,  d'après  le  rapport,  à  8  ou  10  centimètres  au  moins  du  front  de  la  victime 
au  moment  de  l'accident,  et  que  de  plus  elle  ait  été  lancée  à  l'opposé,  jusqu'à  23 
pas  de  la  tente.  C'est  sans  doute  là  un  transport  électrique  de  vapeurs  ou  de  pou- 
dre d'acier  instantanément  effectué  au  moment  du  coup  entre  la  boucle  et  le  front 
du  foudroyé. 

Voici  d*autres  exemples  plus  complets  : 

Au  mois  d'août  1869,  deux  hommes  et  une  femme  ont  été  tués  à  Neuf-Brisach 
sous  un  peuplier,  et  ils  sont  encore  aujourd'hui  enterrés  à  l'endroit  où  ils  furent 
frappés.  L'un  d'eux  avait  sur  la  joue  une  photographie  très-facile  à  reconnaître  de 
l'écorce  de  l'arbre  *. 

Le  29  mai  1868,  un  violent  orage  arriva  sur  Chambéry  au  moment  où  un  déta- 
chement du  kl^  de  ligne  se  livrait  à  l'exercice  du  tir,  aux  Charmettes.  Tandis  qu'une 
partie  des  soldats  continuaient  de  tirer,  quelques  hommes  se  réfugièrent  sous  les 
arbres  qui  bordent  la  route.  Ils  y  étaient  à  peine,  que  la  foudre,  tombant  sur  un  châ- 
taignier, renversa  6  de  ces  militaires.  L'un  d'eux,  mortellement  atteint,  succomba 
au  bout  d'un  quart  d'heure,  après  avoir  prononcé  quelques  mots.  Deux  heures 
après  la  mort,  l'examen  du  cadavre  a  permis  au  médecin  de  l'hôpital  de  Chambéry 
qui  l'examina,  de  constater  la  production  d'images  photo-électriques. 

Sur  le  membre  supérieur  droit  existaient  trois  bouquets  de  feuilles  d'une  colora- 
tion rouge-violet  plus  ou  moins  foncé,  et  reproduits  dans  leurs  plus  petits  détails 


746         LES    FAITS    ET    GESTES    DU    TONNERRE. 

avec  la  fidélité  photographique  la  plus  parfaite.  Le  premier,  situé  à  la  partie 
moyenne  de  la  face  antérieure  de  Pavant-bras,  représentait  une  branche  allongée 
munie  de  feuilles  de  châtaignier;  le  second,  paraissant  formé  de  deux  ou  trois  ra* 
meaux  réunis,  apparaissait  vers  le  milieu  du  bras  ;  le  troisième  se  moBtnût  au  cen* 
tre  de  répaule\ 

Les  journaux  de  mars  1867  ont  reproduit  le  fait  suivant,  publié  par  les  journaux 
anglais  :  Trois  enfants  avaient  cherché  asile  sous  un  arbre.  La  foudre  éclate,  tombe 
sur  Tarbre  et  décrit  autour  une  série  de  cercles.  Les  enfants,  un  moment  terrifiés, 
reprennent  leurs  sens,  et  Tun  d'eux  présente,  sur  Tun  des  côtés  de  son  corps,  Timage 
parfaite  de  Tarbre  qui  Tabritait.  La  photographie  était  si  exacte,  qu'on  distinguait 
facilement  les  feuilles  et  les  fibres  des  branches  *. 

Le  27  juin  1866,  la  foudre  tomba  sur  un  tilleul  à  Bergheim  (Haut-Rhin).  Deux  voya- 
geurs qui  s'étaient  mis  à  Tabri  sous  Tarbre,  ont  été  renversés  sans  connaissance; 
Tun  avait  été  soulevé  à  plus  d'un  mètre  de  hauteur,  il  est  retombé  sur  le  dos.  On 
les  croyait  morts,  mais  par  des  soins  immédiats  ils  sont  revenus  à  eux,  et  se  sont 
rétablis....  Les  deux  voyageurs  portent  sur  le  dos  et  jusqu'aux  cuisses  l'empreinte, 
comme  photographiée,  des  feuilles  du  tilleul.  Le  dessinateur  le  plus  habile  n'aurait 
pu  faire  mieux.  —  La  relation  de  ce  coup  de  foudre  a  été  donnée  par  M.  Hirn, 
correspondant  de  l'Institut,  et  nous  l'avons  insérée  au  Cosmos,  1866,  t.  Il,  p.  226. 
Ma  collection  sur  le  tonnerre  m'offre  un  extrait  français  du  Wiener  Nachriehlent 
année  1865,  où  ce  même  fait  se  complique  d'un  hasard  tout  à  fait  singulier. 

Un  médecin  des  environs  de  Vienne  (Autriche),  M.  le  docteur  Derendinger,  re* 
venait  chez  lui  en  chemin  de  fer.  En  descendant,  il  s'aperçut  qu'il  n'avait  plus  son 
porte  monnaie,  qu'on  lui  avait  sanâ  doute  volé. 

Ce  porte-monnaie  était  en  écaille,  portant  d'un  côté,  en  incrustation  d'acier,  le 
chiffre  du  docteur,  deux  D  croisés. 

Quelque  temps  après,  le  docteur  fut  appelé  auprès  d\in  étranger  qu'on  avait 
trouvé  gisant  inanimé  sous  un  arbre  et  qui  avait  été  frappé  par  la  foudre.  La  pre* 
miëre  chose  que  le  docteur  remarqua  sur  le  malade,  ce  fut  son  chiffre  comme  pho- 
tographié sur  la  peau  de  la  cuisse.  Qu'on  juge  de  son  étonnement!  Ses  soins  par* 
vinrent  à  ranimer  le  malade,  qu'il  fit  transporter  à  l'hospice.  Là,  le  docteur  annonça 
que  dans  les  vêtements  devait  se  trouver  un  porte-monnaie  en  écaille.  Le  fait  fut 
vérifié.  L'individu  frappé  par  la  foudre  était  le  voleur. 

Le  fluide,  en  l'atteignant,  avait  été  attiré  par  le  métal  du  porte-^nonnaie»  et, 
en  fondant  le  chiffre  incrusté,  en  avait,  par  un  de  ses  effets  bizarres  si  connus,  laissé 
la  trace  sur  le  corps. 

Le  journal  ajoute  que  le  voleur,  ainsi  surpris  en  flagrant  délit,  allait  être  traduit 
en  justice,  quoiqu'il  prétendit  avoir  trouvé  le  porte-monnaie. 

Le  4  septembre  186(i,  trois  hommes  étaient  occupés  à  cueillir  des  poires  pris  du 
bourg  de  Nibelle  (Loiret),  lorsque  la  foudre  tomba,  contourna  l'arbre  en  forme  de 
vis  et  tua  l'un  des  hommes.  Les  deux  autres  reprirent  connaissance,  et  l'un  d'eux 
portait  sur  sa  poitrine ,  très  -  distinctement  daguerréotypées,  des  branches  et  des 
feuilles  de  poirier  (D^  Labigue,  Moniteur  universel  du  9). 

Nous  pourrions  ajouter  à  ces  photographies  produites  par  le  tonnerre  les  vingt- 
quatre  autres  cas  réunis  par  notre  confrère  l'astronome  A.  Poey;  nous  pourrions 
rappeler  avec  Raspail  qu'un  enfant  ayant  été  foudroyé  pendant  qu'il  dénichait  un 
nid  sur  un  peuplier,  garda  sur  sa  poitrine  le  dessin  du  nid  et  de  Voiemu:  citer 
l'exemple  de  Mme  Morosa,  de  Lugano,  qui,  assise  près  d'une  fenêtre  pendant  ud 
orage,  eut  soudain,  comme  complément  d'une  commotion,  une  fleur  parfaitement 
dessinée  sur  sa  jambe,  et  qui  ne  s'effaça  jamais  ;  rapporter  l'histoire  de  ce  marin 
foudroyé  dans  la  rade  de  Zante  lies  Ioniennes  et  qui  reçut  sur  la  poitrine  la  photo* 
graphie  du  numéro  44  qui  était  attaché  à  l'un  des  agrès  du  bâtiment;  mais  nous 
nous  bornerons  à  compléter  ces  effets  étranges  par  celui-ci,  qui  impressionna  tin* 
gulièrement  à  la  fin  de  l'avant-dernier  siècle. 


LE  TONNERRE  IMPRIMEUR,  DOREUR,  ETC.   747 

Le  18  juillet  1689,  la  foadre  tomba  sur  le  clocher  de  Téglise  Saint-Sauveur,  à 
Lagny,  et  imprima  sur  la  nappe  de  Tautel  les  paroles  sacrées  de  la  consécration, 
à  commencer  par  :  Quipridie  quam  pcUerttur,.,.  jusqu^aux  dernières  :  Hxc  quoites- 
eumque  feeeritis^  in  met  memoriam  faeietiSj  en  omettant  les  paroles  même  de  TEu- 
charistie:  HOC  est  corpus  meum,  et  hic  est  sanguis  meus.  Ce  texte  était  imprimé  de 
droite  à  gauche.  Le  canon  de  Tautel,  qui  le  portait,  était  tombé  sur  la  nappe,  et 
avait  été  reproduit,  à  Texception  des  paroles  omises ,  qui  étaient  imprimées  en 
rouge.  La  photographie  nous  aide  aujourd'hui  à  comprendre  cette  reproduction 
partielle.  Mais  on  conçoit  qu'un  tel  prodige  ait  frappé,  sous  le  siècle  de  Louis  XIV, 
ceux  qui  Tont  observé. 

A  la  photographie  par  la  foudre,  nous  pouvons  ajouter  les  faits  do  galvanoplastie 
par  le  même  agent,  et  de  transport  de  métaux  en  plus  ou  moins  grande  quantité. 

Le  25  juillet  1868,  pendant  un  grand  et  magnifique  orage,  à  Nantes,  M.  P...,  an- 
cien comptable,  se  trouvait  près  du  pont  de  TErdre,  sur  le  quai  Flesselles.  Comme 
il  accélérait  sa  marche,  il  fut  enveloppé  par  un  éclair  très-vif  et  continua  son  che- 
min sans  éprouver  aucun  malaise.  Il  avait  sur  lui  un  porte-monnaie  contenant  deux 
pièces  d'argent  dans  un  compartiment,  et  une  pièce  d'or  de  10  francs  dans  un  au- 
tre compartiment.  Le  lendemain,  en  ouvrant  son  porte-monnaie,  il  fut  très-surpris 
en  trouvant  à  la  place  de  la  pièce  d'or  une  pièce  blanche.  D'abord  M.  P...crut  qu'il 
s'était  trompé  la  veille,  et  avait  pu  donner  une  pièce  de  10  francs  pour  une  pièce 
de  50  centimes.  Mais  en  examinant  les  choses  de  plus  près,  il  reconnut  que  l'indi- 
cation de  la  valeur  était  intacte.  Une  couche  d'argent  enlevée  à  une  pièce  d'un  franc 
recouvrait  les  deux  faces  de  la  pièce  de  10  francs.  La  pièce  d'argent ,  légèrement 
diminuée  en  de  certaines  parties,  et  particulièrement  sur  une  moustache  du  chef 
de  l'État,  était  en  ces  endroits  légèrement  bleuâtre.  M.  Bobierre,  chimiste,  direc- 
teur de  l'École  supérieure  de  Nantes ,  a  examiné  ce  phénomène  et  reconnu  qu'il 
était  le  résultat  d'une  action  galvanoplastique. 

Comme  l'exprimait  ce  chimiste  dans  une  note  à  l'Académie  à  ce  propos,  le  fait 
le  plus  curieux  est  que  ce  transport  de  l'argent  sur  une  surface  d'or  s'est  effectué 
à  traven  VenveXoppe  de  peau  du  compartiment  du  porte-monnaie. 

En  d'autres  cas ,  on  voit  la  foudre  arriver  dans  une  maison,  suivre  les  dorures 
des  corniches,  des  cadres,  les  enlever  nettement  pour  aller  dorer  des  objets  qui 
n'étaient  nullement  destinés  à  recevoir  cette  ornementation.  Le  15  mars  1773,  elle 
parcourt,  à  Naples,  les  appartements  de  lord  Tylnez,  qui  avait  réception  ce  soir-là. 
Plus  de  cinq  cents  personnes  étaient  présentes  ;  sans  en  blesser  aucune  ,  le  ton- 
nerre enleva  nettement  la  dorure  des  corniches,  des  baguettes  des  tapisseries,  des 
fauteuils  qui  y  touchaient  et  des  jambages  des  portes  1... 

Le  4  juin  1797 ,  la  foudre  tomba  sur  le  clocher  de  Philippshofen ,  en  Bohême , 
enleva  l'or  du  cadran  pour  aller  dorer  le  plomb  de  la  fenêtre  de  la  chapelle. 

En  1761,  elle  pénétra  dans  l'église  du  collège  académique  de  Vienne,  et  prit  Tor 
de  la  corniche  d'une  colonne  de  l'autel  pour  le  déposer  sur  une  burette  d'argent. 

Un  homme  fut  gravement  brûlé  par  la  foudre  en  1783,  en  Dauphiné;  les  coulants 
d'or  de  sa  bourse  furent  en  partie  fondus ,  et  le  métal  transporté  sur  une  des  bou- 
cles de  ses  souliers,  sous  forme  de  perles  parfaitement  sphériques. 

A  côté  de  cette  ingénieuse  fusion  de  perles  d'or,  on  peut  comparer  la  suivante, 
(|ui  est  vraiment  formidable. 

Le  20  avril  1807,  le  tonnerre  tomba  sur  le  moulin  à  vent  de  Great-Marton,  dans 
le  Lancashire.  Une  grosse  chaîne  en  fer  qui  servait  à  hisser  le  blé,  dut  être,  sinon 
fondue,  du  moins  considérablement  ramollie.  En  effet,  les  anneaux  étant  tirés  de 
haut  en  bas  par  le  poids  inférieur,  se  rejoignirent,  se  soudèrent,  de  manière  qu'a- 
près le  coup  de  foudre,  la  chaîne  était  devenue  une  véritable  barre  de  fer  (Arago). 

Voici,  par  contraste,  un  procédé  de  fusion  d'une  délicatesse  exquise,  consigné 
par  Boyle  dans  ses  œuvres. 


748  LES     FAITS     ET     GESTES    DU     TONNERRE. 

Deux  trrands  verres  à  boire,  tout  pareils,  étaient  l'un  à  côté  de  l'autre  sur  une 
table.  La  foudre  arrive  et  se  dirige  si  exactement  sur  les  verres  qu'il  semble  qu'elle 
a  passé  entre  eux.  Aucun  cependant  n'est  cassé;  Tun  est  légèrement  altéré;  Tautre 
est  si  fortement  ployé  [)ar  un  ramollissement  instantané,  qu'il  pouvait  à  peine 
rester  debout  sur  sa  base. 

Au  mois  de  juillet  1783.  à  Campo  Sampiero  Castello  Padouan),  la  foudre  frappa 
j:n  bâtiment  plein  de  f'»in  qui  avait  des  croisées  garnies  de  vitres,  et  fondit  les  vi- 
tres san-  mettre  le  feu  au  foin. 

A  cnté  de  c^s  -nbtililés.  nous  avons  des  coups  monstrueux,  comme  ceux-ci  : 

Au  château  de  (  llermont  «n  Beauvaisis.  il  y  avait  un  mur  légendaire,  fonnida- 
ble,  de  10  pieds  dV'j»ais-eur ,  bâti  du  temps  des  Romains,  selon  la  tradition,  el 
dont  le  mortier,  aussi  dur  que  la  pierre.  [»ermeltait  à  peine  la  démolition.  Un  jour, 
dit  Nollet.  un  «ouj»  de  f)udre  l'citteiL^nit  et  y  creusa  instantanément  un  trou  de 
2  pi«"is  de  iirofondeur,  el  d'autant  de  larireur,  en  en  rejetant  les  matériaux  à  plus 
de  50  pieds  de  dislance  »'n  avant. 

LKan<  un»'  étu«le  «jue  j'ai  inq<rimée  dans  le  Cosmos  ^  le  28  juin  1865,  je  relate  le 
fait  d'un  p^Mipli-r  f«Midu  en  dt-ux  jjar  la  foudre  le  Ik  mai  précédent,  à  Montigny- 
sur-Loinu-,  I  ne  moitié  e-t  n'sfée  intacte  dans  toute  sa  hauteur.  La  moitié  fou- 
droyt'e  a  été  barbée.  dé<  biquetéi'  en  menus  fragments  lancés  jusqu'à  100  mètres 
de  di«>lanre.  Ces  fra'jinmts.  qui  m'ont  été  envoyés,  sont  tellement  desséchés  el 
filanirnleux.  qu'on  les  pren«lrait  jdutôt  pour  du  chanvre  que  pour  du  bois. 

Le  1*^'  juillet  1866.  je  donnais  (ians  la  même  revue  la  relation  d'un  coup  de  fou- 
dru  analoL'ue  dont  j'avais  reçu  éiraleinent  des  échantillons.  Le  tonnerre  étant  tom- 
bé le  19  avril  précédent  sur  un  chêne  de  la  forêt  de  Vibraye  (Sarthe),  avait  coupé 
cet  arbre  de  l'".50  de  circonférence,  aux  deux  tiers  de  sa  hauteur,  broyé  les  deux 
ti'  rs  inft'rieurs.  dont  les  filaments  furent  semés  à  50  mètres  à  la  ronde,  et  planté 
en  qut'lqne  sorte  le  tiers  supérieur  ju^te  à  l'endroit  où  le  tronc  était  primitivement. 
On  voit  facilement,  sur  les  fragments  de  branches,  que  les  couches  concentriques 
aimuelles  ont  été  séparées  par  la  dessiccation  subite  de  la  sève,  si  bien  que  les  la- 
nières ne  sont  restées  soudées  ensemble  que  là  où  les  nœuds  ont  opposé  un 
ob^^tacle  plu<  «rrand  à  la  séparati(^n. 

Le  2  juillet  1871,  à  la  ferme  d'Etiefs,  près  Rouvres,  canton  d'Auberive  (Haute- 
Marne  ,  la  iVjudre  est  tomb«';e  sur  un  vieux  peuplier  d'Italie  âgé  de  soixante  ans,  de 
30  m-  très  de  hauteur  et  de  3  mètres  de  tour  à  1  mètre  du  sol, et  lui  a  arraché  assez 
de  linis  j.our  en  faire  un  tas  de  65  centimètres  de  côté,  et  de  50  centimètres  de 
hauteur. 

\j'  13  août  1871,  un  violent  orage  s'abattit  sur  les  environs  d'Angers.  Vers 
9  heures  10  minutes,  écrit  M.  A.  Cheux  à  l'Observatoire  de  Montsouris,  un  éclair 
ébloni-sant  rmbrasa  tout  le  ciel  à  TO.  S.  0.,  et  fut  immédiatement  suivi  d'un  vio- 
lent COU),  dt'  tonnerre,  semblable  à  une  décharge  d'artillerie.  La  foudre  venait  de 
tomber  à  la  Pointe  commune  située  à  2  lieues  d'Argers,  au  S.  0.),  sur  un  peuplier 
blanc  do  Hollande.  <lont  il  brisa  plusieurs  branches,  qui  furent  transportées  à 
150  mètres  environ  de  l'endroit  foudroyé.  L'écorce  de  cet  arbre  fut  enlevée  depuis 
r.iniê  jusqu'au  pied  et  éparpillée  autour  du  peuplier.  La  commotion  électrique  fut 
si  violente,  que  plusieurs  personnes,  qui  se  trouvaient  dans  une  maison  voisine  de 
ci't  arbie  devant  une  fenêtre  ouverte, furent  jetées  violemment  au  fond  de  lacbam- 
bn\  leurs  cheveux  se  hérissèrent,  et  elles  furent  en  proie  à  une  vive  agitation  qui 
«lui'a  plusieurs  jfjui's;  l'une  d'elles  fut  complètement  guérie  d'une  douleur  dans  Té- 
paule,  qui  durait  depuis  plusieurs  mois. 

\m  mars  1818,  à  Plymouth,  un  sapin  de  plus  de  100  pieds  d'élévation  et  de  Ik 
l»ieds  do  cinonf»  rence,  objet  d'admiration  dans  la  contrée,  disparut,  littéralement 
brisé  en  pièoes.  Ouebpies  fragments  furent  lancés  à  250  pieds  de  là.  Un  chêne  de 
25  mètres  de  hauteur  ayant  été  frapj»é,  à  Thury.  le  25  août  de  la  même  année,  on 


Fig.  116.  —  Navire  fendu  ea  deux  par  un  coup  de  Uiiuierre, 


VARIÉTÉ    DBS    EFFETS    DE    LA    FOUDRE  751 

Tarracha  pour  Texaminer  avec  soin,  et  on  constata  que  les  couches  concentriques 
du  bois  se  détachaient  les  unes  des  autres,  comme  des  tubes  de  lunette  d'approche  ! 

Mais  quoi  de  plus  effrayant  que  les  exemples  de  la  chute  de  la  foudre  sur  cer- 
tains navires?...  En  voici  un  qui  a  été  littéralement  fendu  en  deux. 

Le  3  août  1852,1e  navire  ifotse,dans  son  passage  dlbraïl  à  Queenstown^fut  sur- 
pris, en  vue  de  Malte,  par  un  violent  orage.  Vers  minuit,  la  foudre  tomba  sur  le 
grand  mât,  le  suivit,  et,  descendant  dans  le  corps  du  bâtiment,  le  fendit  en  deux; 
il  coula  immédiatement.  Équipage  et  passagers  périrent.  Le  capitaine  Pearson  était 
sur  le  pont.  11  eut  le  temps  de  se  jeter  sur  une  pièce  de  bois  flottante,  sur  laquelle 
il  se  soutint  pendant  dix-sept  heures.  Le  navire  sombra  en  trois  minutes  (Nautic, 
Mag.s  XXIII,  p.  290.)  C'est  ce  formidable  coup  de  foudre  que  M.  Jules  Noël  a  re- 
présenté dans  son  dessin. 

Au  commencement  de  ce  siècle,  le  navire  Royal-CharloHe^  étant  à  Diamond-Har- 
beur,  dans  la  rivière  Hoogley,  sauta  en  mille  pièces  par  Texplosion  de  son  maga- 
sin à  poudre  foudroyé.  La  détonation  fut  entendue  au  loin ,  et  l'ébranlement  res- 
senti à  plusieurs  milles. 

Le  18  août  1769,  la  foudre  tomba  sur  la  tour  de  Saint-Nazaire  à  Brescia.  Cette 
tour  reposait  sur  un  magasin  souterrain  contenant  un  million  de  kilogrammes  de 
poudre,  appartenant  à  la  République  de  Venise....  La  tour,  lancée  tout  entière 
dans  les  airs,  retomba  comme  une  pluie  de  pierres....  Une  partie  de  la  ville  fut 
renversée....  Trois  mille  personnes  périrent. 

Telle  est  la  puissance  du  tonnerre.  Eh  bien  I  avec  cette  puissance  —  et  c'est  par 
cela  que  nous  terminerons  —  il  s'amuse  parfois  bénévolement  comme  il  suit  : 

Une  jeune  paysanne  était  dans  un  pré,  non  loin  de  Pavie,  dit  l'abbé  Spallanzani, 
le  29  août  1791,  pendant  un  orage,  lorsque  tout  d'un  coup  apparaît,  à  ses  pieds, 
un  globe  de  feu  de  la  grosseur  des  deux  poings.  Glissant  sur  le  sol«  ce  petit  ton- 
nerre en  boule  arriva  sur  ses  pieds  nus,  les  caressa,  s'insinua  sous  ses  vêtements, 
sortit  vers  le  milieu  de  son  corsage,  tout  en  gardant  la  forme  globulaire,  et  s'é« 
lança  dans  l'air  avec  bruit.  Au  moment  où  le  globe  de  feu  pénétra  sous  les  jupons 
de  la  jeune  fille,  ils  s'élargirent  comme  un  parapluie  qu'on  ouvre.  Elle  tomba  à  la 
renverse.  Deux  témoins  du  fait  coururent  la  secourir.  Elle  n'avait  aucun  mal  ! 
L'examen  médical  fit  seulement  remarquer  sur  son  corps  une  érosion  superficielle, 
s'étendant  du  genou  droit  jusqu'au  milieu  de  la  poitrine,  entre  les  seins  ;  la  che- 
mise avait  été  mise  en  pièces  dans  toute  la  partie  correspondante.  On  remarqua 
un  trou  de  deux  lignes  de  diamètre  qui  traversait  de  part  en  part  la  partie  du  vê- 
tement appelée  pectorine  {pettorina  del  busto).  Opusc.,  I.  XIV,  p.  296. 

M.  Babinet  a  communiqué  le  fait  suivant,  non  moins  bizarre,  à  l'Académie  des 
sciences,  dans  sa  séance  du  5  juillet  1852. 

Rue  Saint-Jacques,  à  Paris,  dans  le  voisinage  du  Val-de-Grâce,  le  tonnerre  en 
boule  sortit  de  la  cheminée  d'une  chambre  habitée  par  un  ouvrier  tailleur,  en  ren- 
versant le  châssis  de  papier  qui  la  fermait.  Cette  boule  de  feu  ressemblait  à  un 
jeune  chat,  de  grosseur  moyenne,  pelotonné  sur  lui-même  et  se  mouvant  sans  être 
porté  sur  ses  pattes.  Il  s'approcha  de  ses  pieds  comme  pour  jouer  avec.  Celui-ci 
les  écarta  doucement  pour  éviter  le  contact,  dont  il  avait  la  plus  grande  peur. 
Après  quelques  secondes,  le  globe  de  feu  s'éleva  verticalement  à  la  hauteur  de  la 
tête  de  l'ouvrier  assis  qui  le  regardait,  et  qui,  pour  éviter  d'être  touché  au  vi- 
sage, se  redressa  en  se  renversant  en  arrière.  Le  météore  continua  de  s'élever,  et 
se  dirigea  vers  un  trou  percé  dans  le  haut  de  la  cheminée  pour  faire  passer  un 
tuyau  de  fourneau  en  hiver,  c  mais  que  le  tonnerre  ne  pouvait  voir,  dit  l'ouvrier, 
car  il  était  fermé  par  du  papier  collé  dessus.  »  Le  globe  décolle  le  papier  sans  l'en- 
dommager, entre  toujours  aussi  lentement  dans  la  cheminée,  et  après  avoir  pris 


753  LES     FAITS    ET     GESTES    DU     TONNERRE. 

1-;  t-tn;.-  ■]■■  ii:-hl'T  jii-.|'!'.Ti  linit.  .lu  train  -i..nl  il  y  allail.  pr.-xiui-it  une  pïj.'o- 
-j..rL  .-jo-ii  .(l(  i  !■■  ■"!  -i  ■!■  ".■■iil  !■.■  ri.le.  i-Tt  j'-tn  tf<  lii'lTi-^  (jan*  la  cour  ei  ■.•;if..)iia 


,  .;. .II.-.  ;i  r.ui-.  il  jiiL.'1'a  |>rii'.l<;nl  dï'ïil.T,  au  conlraire. 
il'  i.-.'ii!!;.'  â  cOtO.  0»  Iroiiva  tué  un  porc  qui  y  l'iait  reii- 
,■:  ^  ■  Iv  I .  i^^lilo  iaii*  y  nieUr.;  le  ftu  Sestier;. 
.ii'i'  -'j:iI  tiv!-aiitlif[ili(|ui'5.  Il  fsl  probable  néanmoins 
I  Int-  ilo  louilre,  ïu-i  do  loin,  simulent  la  forme  çlobu- 
.|ill>  <ie  -wi-h-i  i-cluirs.  Aijisi,  le  -2  juillet  ISTL.  à  iiiidi, 
iLiinarii-Ti,  •;.■  tiL'Uvaiit  ;i  Itooen,  s<nis  le  [iéri>tyle  ilu 
■l'l\~-.  en  c^dipairnio  d'un  de  îCî  ami?,  par  uji  vasle 
l'ii  j.anil  s'tlever  vioU-iumenl  du  sol  au  moment  où  le 
\m  lir-  i-aïaionrierr.'s  .le  rédifiee.  De  loin,  on  crut  voir 
:.[vii;'iUT  ■Jii  soi  vers  la  nue;  de  pii'S  ce  n'était  qu'un 
-I  .!  iil  'iro  .■;t-eile  due  ;i  un  i.hi'nomOne  deleflri*alion 
lu  -vl  n'.iyanl  pas  toujours  assez  de  len^^ioD  pour  re- 
1-  'lu  niuii;;'.  l'I  niarcliaiif  à  la  surface  du  sol  pour  s'en 
e  ia  foivf  ,iui  l'altu-e. 


CHAPITRE  IV. 

DISTRIBUTION     GÉOGRAPHIQUE     DES     ORA.GES 
STATISTIQUE    DE    LA    FOUDRE. 


Les  orages  étant  une  manifestation  de  réiectricité  atmosphé- 
rique, et  la  plus  éclatante  de  toutes,  on  conçoit  qu'ils  soient  plus 
fréquents  dans  les  pays  chauds  que  dans  les  pays  froids,  et  que 
leur  nombre  et  leur  intensité  diminuent  en  allant  de  Téquateur 
aux  pôles. 

Nulle  part  les  orages  ne  se  montrent  avec  autant  de  force  qu'entre 
les  tropiques.  Suivant  les  voyageurs,  on  ne  peut,  dans  nos  climats, 
se  faire  aucune  idée  de  la  violence  de  ces  orages;  dans  la  région 
des  calmes,  il  y  a  un  orage  presque  tous  les  jours  :  aussi  pourrait- 
on  rappeler  la  région  des  orages  éternels. 

La  plupart  du  temps  ils  accompagnent  les  grands  mouvements 
atmosphériques  que  nous  avons  examinés  au  chapitre  des  Cy- 
clones. Les  tempêtes,  les  ouragans,  les  typhons  s*environnent  des 
manifestations  de  Télectricité,  développent  sur  une  large  échelle 
cet  élément  partout  largement  répandu,  et  sèment  sur  leur  passage 
les  fulgurations  de  Téclair  et  les  canonnades  du  tonnerre.  Bien 
souvent  les  orages  de  nos  climats  ne  sont  que  les  suites  des  cy* 
clones  de  TAtlantique,  et,  dans  notre  France  tempérée  elle-même, 
leur  marche  s'effectue  ordinairement  du  sud  ouest  au  nord -est. 

A  mesure  qu'on  s'avance  vers  les  hautes  latitudes  des  régions 
polaires  les  orages  diminuent.  Ainsi,  la  moyenne  du  nombre  des 
jours  d'orage  est  de  60  à  Galcuta,  de  40  à  Maryland  (Étals-Unis, 
39'  de  latitude),  de  20  au  Canada  (Québec,  latitude  46*),  de  15 

48 


754    DISTRIBUTION    GÉOGRAPHIQUE    DES    ORAGES. 

à  Toulon,  de  12  à  Paris,  de  9  jours  à  Londres  et  à  Pétersbourg, 
de  0  ou  à  peu  près  au  Spitzberg. 

Il  y  a  cependant  des  exceptions,  comme  nous  Tavons  vu  pour 
la  distribution  de  la  chaleur  et  pour  celle  des  pluies.  Ainsi,  il  pa- 
raît qu'à  Lima,  au  Pérou,  il  ne  tonne  jamais,  quoiqu'on  soit  dans 
les  régions  intertropicales.  En  Norvège  au  contraire  on  compte 
autant  de  jours  de  tonnerre  qu  a  Paris. 

Les  orages  ont  lieu  surtout  en  été  dans  nos  climats.  Leur  pro- 
portion, pour  l'Europe  occidentale  tout  entière,  est  de  53  pour  Tété, 
21  pour  Tautomne,  18  pour  le  printemps,  et  8  pour  Thiver.  Si 
Ton  s'éloigne  des  côtes  et  qu'on  regarde  seulement  l'intérieur  de 
l'Europe,  la  proportion  est  de  78  pour  l'été,  16  [)our  le  printemps, 
G  pour  Tautoinne,  et  0  pour  l'hiver.  11  n'en  est  plus  de  même  en 
s'avaneant  vers  les  pôles,  où  la  découpure  des  continents,  les 
presqu'îles  si  nombreuses,  les  courants  maritimes,  les  glaces  va- 
riables, semblent  apporter  divers  éléments  d'irrégularité.  Ainsi,  à 
Bergen,  il  y  a  plus  d'orages  en  hiver  qu'en  été,  très-peu  en  au- 
tomne et  encore  moins  au  printemps.  Sans  aller  aussi  loin,  il  eM 
curieux  de  remarquer  qu'en  Angleterre  même  il  y  a  pins  d'orages 
à  grêle  en  hiver  qu'en  été. 

Depuis  l'année  1863,  l'Observatoire  de  Paris  a  pu  organiser, 
grâce  à  l'esprit  progressif  et  clairvoyant  de  V.  Duruy,  ministre 
dont  la  France  gardera  longtemps  un  sympathique  souvenir,  l'Ob- 
servatoire, dis-je,  a  pu  organiser  un  service  général  d'ol)servations 
d'orages  sur  toute  l'étendue  du  pays.  Des  commissions  départe- 
mentales se  chargèrent  de  recueillir  les  constatations  prises  par  les 
instituteurs.  Les  documents  furent  centralisés  à  Paris,  et,  à  Faide 
de  cartes  départementales,  on  put  porter  sur  les  caries  de  France 
les  documents  météorologiques  de  chaque  jour,  en  faire  la  synthèse 
et   suivre  facilement  la  direction,  la  vitesse   et  l'ampleur    des 

orages. 

11  résulte  nettement  de  ce  travail  d'ensemble,  dit  M.  Marié- 
Davy,  que  les  orages  ne  sont  point  des  phénomènes  localisés, 
comme  on  Favait  admis  jusqu'alors.  Ils  s'étendent  toujours  à  une 
partie  considérable  de  la  France,  et  quelquefois  la  tra\ersent  dans 
toute  son  étendue,  sur  une  ligne  plus  ou  moins  large,  mais  dé- 
passant parfois  200  et  300  lieues  de  longueur.  Ils  exigent,  pour  se 
former,  une  certaine  préparation  de  l'atmosphère,  ce  qui  permet 
de  prévoir  leur  arrivée.  Ils  accompagnent  constamment  les  mou- 
Yements  tournants  de  Fair. 

Parmi  les  nombreuses  cartes  construites  ainsi  à  l'Observatoire, 


STATISTIQUE    DE    LA    FOUDRE.  755 

l'une  (les  plus  inatructives  est,  entre  antres,  celle  du  0  mai  1805. 
On  y  suit  facilement  la  marche  de  l'orage,  d'heure  en  heure,  du 
midi  jusqu'au  nord  de  la  France.  Nous  avons  déjà  parlé  de  ce  luni; 
et  remarquable  orage  dans  le  chapitre  des  grêles,  p.  (j8i.  Il  accom- 
pagnait une  forte  bourrasque  qui  traversa  la  France  de  l'O.  S.  0. 


Fig.  IIS.  —  Tran.«latian  de  l'orage  du  9  mai  18Gâ. 


auN.N.E.,etdont  le  centre  de  dépression  atteignit  la  pointe  orien- 
tale de  l'Angleterre  le  9  au  matin. 

Assez  souvent,  des  orages  secondaires  se  forment  ou  s'amorcenl 
sur  le  continent;  dans  ce  cas  ils  ne  s'étendent  pas  sur  un  grand 
nombre  de  départements,  sont  dus  à  des  nuages  moins  élevés 
que  les  précédents,  subissent  l'influence  du  relief  du  sol',  s'ac- 
crochent aux  montagnes  ou  suivent  tes  cours  d'eau  et  les  vallées 


756    DISTRIBUTION     GÉOGRAPHIQUE    DES    ORAGES. 

sur  lesquelles  ils  versent  la  grêle  sans  parcimonie,  comme  nous 
l'avons  vu. 

Les  orages  accomplissent  ordinairement  une  fonction  utile  et 
réparatrice  dans  le  système  organique  terrestre.  Ils  nettoient  Tat- 
mosphère  et  le  sol^,  chassent  les  miasmes,  renouvellent  rélcclricité, 
font  circuler  rox\i.n''ne,  distribuent  Tozone,  rajeunissent  la  nature. 
Ce  sont  (le  ces  secousses  violentes  et  salutaires  comme  il  nous  en 
faut  parfois  à  nous-mêmes  pour  secouer  notre  torpeur  et  surexci- 
ter notre  vie.  Quand  la  tempête  est  passée,  lors  même  que  des 
branches  ont  été  trop  secouées  et  que  des  feuilles  jonchent  le  sol, 
le  bois  parfumé  sourit  au  ciel,  et  exhale  des  parfums  qui  ne  sont 
jamais  si  intenses  ni  si  purs  qu'après  une  pluie  d'orage. 

L'action  salutaire  des  orages  en  météorologie  ne  doit  cependant 
pas  nous  taire  oublier  les  accidents  funestes  parmi  lesquels  nous 
avons^  dans  le  cliapitre  précédent,  remarqué  tant  de  singularités 
curieuses.  Nous  pouvons  au  contraire  légitimement  nous  demander 
quel  est  le  nombre  des  victimes  de  la  foudre. 

Combien  le  tonnerre  tue-t-il  d'hommes  par  an? 

Depuis  1835,  le  ministère  de  la  justice  constate  annuellement 
les  décès  causés  par  la  foudre.  Le  docteur  Boudin  les  a  relevés  à 
cette  source  jusqu'en  l(  63,  et  j'en  ai  continué  le  relevé  jusqu'à  ce 
jour,  par  robligcance  du  directeur  des  affaires  criminelles.  Les 
chiffres  ne  sont  pas  encore  arrêtés  pour  Tannée  1870,  si  bouleversée 
d'ailleurs  par  un  tonnerre  bien  autrement  méchant  que  celui  du 
ciel.  Voici  le  résultat  de  cette  statistique. 


Aiiiu.-?. 


Uit'S  [■.ir  l.i  f'>u<ire 
e:i  Fr.i'ice. 


Années. 


Nombre  d'individos 

lues  p.ir  I.i  foudre 

en  France. 


1835 

1836 

1837 

183S. 

1839. 

18^0. 

18îil. 

18V2. 

18ié3. 

1844. 

18^5. 
18^6. 
ISkl. 
18^8. 
1S49. 
1850. 
1851. 
1^52. 


111 
59 
78 
5^1 
55 
57 
59 
73 
kS 
81 
69 
76 

108 
79 
66 
77 
5^ 

104 


1853. 

1854. 
1855. 
1856. 
1857. 
1858. 
1859. 
1860. 
1861. 
1862, 
1863. 
1864. 
1865. 
1866. 
1867. 
1868. 
1869. 


50 

52 

96 

92 

108 

80 

97 

51 

101 

100 

103 

87 

140 

136 

119 

156 

112 

2988 


STATISTIQUE    DE    LA    FOUDRK  757 

En  ajoutant  à  ce  nombre  un  chiffre  proportionnel  de  86  décès 
pour  les  trois  départements  de  lannexion  de  la  Savoie^  qui  ne 
figurent  pas  ici  jusqu'en  1861,  on  trouve^  pour  la  France  entière, 
un  total  de  3074  décès  par  fulguration.  G*est  donc  plus  de  3000 
depuis  1835^  ou  en  moyenne  90  par  an. 

Mais  les  victimes  de  la  foudre  ne  sont  pas  représentées  seulement  par  les  indi- 
vidus tués  raidej  seule  catégorie  dont  la  justice  criminelle  fasse  la  statistique  an- 
nuelle. U  existe  aussi  une  catégorie  de  blessés  dont  le  chiffre  excède  de  beaucoup 
celui  des  morts  subites. 

On  peut  admettre,  sans  exagération,  que  le  nombre  total  des  blessés  est  au 
moins  trois  fois  plus  élevé  que  celui  des  personnes  tuées.  Il  résulterait  du  nombre 
de  307%  personnes  tuées  raide  par  la  foudre  depuis  1S35,  que  Ton  pourrait  évaluer 
le  nombre  total  des  victimes  de  la  foudre,  en  France,  dans  la  même  période  à 
10000  environ,  ou  à  une  moyenne  annuelle  de  300. 

En  admettant  la  même  proportion  pour  Tensemble  de  la  population  du  globe,  on 
trouve  que  le  nombre  des  personnes  tuées  par  la  foudre  peut  être  estimé  à  diao 
mille  par  an  sur  la  surface  entière  du  globe.  C^est  quelque  chose;  c^est  trop  sans 
doute.  Mais  c'est  peu  comparativement  à  ce  que  la  guerre  détruit  :  400000  par  an, 
en  moyenne,  sur  le  globe  entier. 

En  examinant  les  faits  et  gestes  du  tonnerre^  on  a  remarqué 
qu*il  n*y  a  pas  égalité  d'accidents  pour  les  hommes  et  pour  les 
femmes^  et  qu'il  y  a  un  privilège  en  faveur  du  sexe  féminin. 

Depuis  1854^  le  ministère  de  la  justice  a,  sur  la  demande  du 
docteur  Boudin,  rédigé  la  statistique  des  décès  par  fulguration  en 
distinguant  les  individus  des  deux  sexes.  Or^  sur  1630  personnes 
tuées  en  France  par  la  foudre^  de  1 854  à  1 869^  voici  quelle  a  été 
leur  répartition  selon  le  sexe  : 

Années.                     Sexe  masculin.        Sexe  féminin.  Totaux. 

1854 38 


1855 72.. 

1856 64.. 

1857 84.. 

1858 58.. 

1859 65.. 

1860 36.. 

1861 66.. 

1862 74.. 

1863 80.. 

1864 61.. 

1865 81.. 

1866 99.. 

1867 80.. 

1868..* 117.. 


1869 85 

1160         470         1630 


14 

....   52 

24 

. . . .   96 

28 

.  •  • .   92 

24 

. . . .  108 

22 

. . .  •   80 

32 

....   97 

15 

. ...   51 

35 

. ...  101 

26 

. . . .  100 

23 ; 

....  103 

26 

. . . .   87 

59 

. ...  140 

37 

. . . .  136 

39 

....  119 

39 

....  156 

27 

....  112 

75a    DISTRIBUTION    GÉOGRAPHIQUE    DES    ORAGES. 

Ce  relevé  nous  offre  1 1 60  hommes  tués  pour  470  femmes  ; 
c'est-à-dire  qu'il  y  a  plus  du  double  d'hommes  tués  par  la  foudre 
que  de  femmes^  de  deux  à  trois  fois  plus^  exactement  :  2^47.  Sur 
100  personnes  foudroyées^  on  compte  71  du  sexe  masculin  et  seu* 
lement  29  du  sexe  féminin.  Les  relevés  faits  dans  les  autres  pays 
conduisent  à  peu  près  au  même  résultat.  A  quelle  cause  le  sexe 
«  faible  »  doit-il  d'être  ainsi  respecté  par  le  tonnerre?  A  quelle  ga- 
lanterie ce  privilège  peut-il  être  rapporté?  —  Cette  différence  re- 
marquée provient  sans  doute  tout  simplement  du  fait  que  lea 
accidents  de  la  foudre  arrivent  surtout  dans  les  champs^  et  en  gé- 
néral par  d'assez  mauvais  temps,  et  que,  même  dans  l'agriculture, 
il  y  a  alors  incomparablement  plus  d'hommes  que  de  femmes 
dehors^  les  soins  si  multiples  de  la  famille  et  du  logis  étant  par- 
tout le  lot  spécial  de  la  compagne  de  l'homme. 

On  a  remarqué  toutefois  que  dans  un  groupe  également  com- 
posé des  deux  sexes,  la  foudre  s'attaque  de  préférence  aux  hom- 
mes. Peut-être  leur  stature  plus  élevée  les  expose-t-elle  davantage; 
peut-être  les  vêtements  féminins  sont-ils  meilleurs  protecteurs; 
peut-être  enfin  le  corps  lui-même  est-il  d'une  conductibilité  dif- 
férente dans  les  deux  sexes Les  enfants  sont  rarement   tués. 

Ainsi,  pour  n'en  citer  qu'un  exemple,  je  vois  entre  autres  qu*au 
mois  de  septembre  1 867,  à  Comerly  (Corrèze),  la  foudre  a  enlevé 
des  bras  d'une  jeune  fille  un  petit  enfant  qu'elle  a  jeté  sous  un  lit 
sans  lui  faire  le  moindre  mal. 

On  a  remarqué  aussi  que  le  tonnerre  parait   avoir    certaines 
prédilections  pour  des  édifices,  des  objets,  et  même  des  personnes. 


Les  Affiches  des  évéchés  de  Lorraine  de  1782  rapportent  entre  autres  le  fait  sui- 
vant : 

ff  Le  jeudi,  22  août,  vers  minuit,  le  tonnerre  toniba  à  Metz,  près  des  casernes 
de  Cbambière.  Après  avoir  fait  éclater  la  pierre  de  (aille  de  Timposte  de  Pêcurie 
n*  3,  il  se  porte  à  la  croisée  du  premier  étage,  en  brise  les  châssis,  fond  les 
plombs,  casse  les  vitres;  puis,  prenant  sa  direction  le  long  d'une  bande  de  fer, 
il  pénètre  dans  le  joint  de  la  pierre  de  taille  de  TembrasUre  d'une  croisée,  fail 
éclater  cette  pierre,  d'où  il  prend  son  issue  au  second  étage  après  avoir  soulevé 
une  planche  et  opéré  à  la  croisée  de  cet  étage  la  même  dégradation  qu'au  premier. 
Du  second,  il  s'élève  dans  une  mansarde,  y  fait  tomber  beaucoup  de  plâtre, 
•casse  une  hotte,  gagne  la  toiture,  écorne  les  ardoises  sur  une  longueur  de  75  cen- 
•timètres,  passe  de  l'autre  côté  du  toit,  brise  des  planches  et  des  ardoises  dans 
l'espace  d'environ  2  mètres  carrés,  et  termine  sa  course  en  s'introduisant  par  les 
petites  fentes  du  tuyau  d'une  cheminée  voisine,  d'où  il  entre  dans  la  chambre 
d'un  officier,  tombe  sur  le  foyer,  déplace  lès  pincettes,  la  pelle  à  feu,  fait  voler  les 
cendres  au  milieu  de  la  chambre  et  disparaît  par  la  chemiAée.  Chose  remaïquabley 
c'est  dans  la  même  chambre  que  le  tonnerre  est  tombé  le  37  moi  1766,  à  dix  heures 
du  soir,  lors  de  l'incendie  qui  consuma  la  caaeme.  » 


STATISTIQUE    DE    LA    FOUDRE.  759 

Le  10  septembre  1841,  la  foudre  tomba  à  Péronne,  dans  la  même  chambre  où, 
vingl-cinq  ans  auparavant,  elle  avait  failli  lucr  le  poëte  Béranger. 

Le  29  juin  1763,  le  tonnerre  pénétra  dans  Téglise  d'Antrasme,  fondit  les  dorures 
tles  cadres  et  des  colonnes  de  certaines  niches,  noircit  et  grilla  le?  burettes  d'étain 
placées  sur  une  armoire,  et  perça  de  deux  trous  la  crédence  contenue  dans  une 
niche  de  pierre.  Tous  ces  dégilts  ayant  été  réparés,  la  foudre  tomba  le  20juin  1704 
sur  la  même  église,  noircit  et  fondit  les  dorures  qui  en  1763  avaient  été  noircies 
et  fondues,  et,  dans  les  mêmes  limites,  grilla  les  deux  burettes  et  déboucha  les 
«leux  trous  qui  avaient  été  bouchés  et  repeints. 

Sur  douze  navires  foudroyés  plusieurs  fois,  et  signalés  par  M.  Mériam,  nous 
Irouvons  les  renseignements  suivants  ; 

En  18'45,  le  navire  le  Saxon,  frappé  deux  fois  en  dix  jours. 

En  1861,  le  Radient j  foudroyé  deux  fois  en  quinze  jours. 

En  1863.  le  Massachu$ets,  frappé  deux  fois  en  mer  en  une  heure. 

En  1853,  le  navire  Louisa,  frappé  six  fois  en  mer  en  une  heure;  plusieurs 
hommes  sont  blessés. 

En  1848,  le  navire  le  Wpst-Point,  foudroyé  sept  fois  en  mer  en  trente  minutes  : 
deux  hommes  sont  tués. 

Exisle-t-il  des  personnes  douées  de  ce  triste  privilège?  —  Le  docteur  Boudin 
cite  deux  personnes  qui  paraissaient  Toffrir.  La  première,  le  P.  Bosco  (de  Turin), 
«lui  nous  a  été  signalé  comme  ayant  été  visité  par  la  foiidre  trois  fois  dans  trois 
demeures  différentes.  La  seconde  personne  est  une  dame  américaine,  Mme  Hain, 
habitant  South-Hend  ;Indiana),  et  qui  fut  blessée  au  pied  gauche  en  mai  1855, 
après  avoir  été  blessée  au  même  pied  quinze  ans  auparavant. 

L'abbé  Richard  raconte  qu'une  dame  qui  habilait  en  Bourgogne  un  château, 
dans  une  position  élevée,  a  va  plusieurs  fois  la  foudre  pénétrer  dans  son  apfa^te- 
mentj  s'y  diviser  en  étincelles  de  différentes  grandeurs,  dont  la  plupart  s'alta- 
rhaient  à  ses  habits  qu'elles  ne  brûlaient  point,  et  laissaient  des  taches  livides  sur 
ses  bras  et  même  sur  ses  cuisses  ;  elle  disait  à  ce  sujet  que  le  tonnerre  ne  lui 
avait  jamais  fait  d'autre  mal  que  de  la  fouetter  deux  ou  trois  fois,  quoiqu'il  tombât 
yissez  souvent  sur  son  château.  Elle  était  en  quelque  sorte  familiarisée  avec  ses  vi- 
sites, et  disait  que  le  tonnerre  ne  lui  faisait  d'autre  mal  que  de  la  fouetter  de 
temps  en  temps. 

«  Dans  deux  situations  toutes  pareilles,  disait  déjà  Arago,  tel  homme,  par  la  na- 
ture de  sa  constitution,  court  plus  de  danger  que  tel  autre,  il  existe  des  personnes 
qui  arrêtent  brusquement  la  communication  de  l'électricité  et  ne  ressentent  pas  la 
secousse,  lors  même  qu'elles  occupent  la  seconde  place  de  la  pile.  Ces  personnes, 
par  exception,  ne  sont  pas  conductrices  de  la  matière  fulminante.  Par  exception,  il 
faut  donc  les  ranger  parmi  les  corps  non  conducteurs  que  la  foudre  respecte  ou  qu'elle 
frappe  du  moins  rarement.  Des  différences  aussi  tranchées  ne  peuvent  pas  exister 
sans  qu'il  y  ait  également  des  nuances.  Or,  chaque  degré  de  conductibilité  corres- 
pond, en  temps  d'orage,  à  une  certaine  mesure  de  danger.  L'homme  conducteur 
comme  le  métal  sera  aussi  souvent  foudroyé  que  le  métal;  l'homme  qui  interrompt 
la  communication  dans  la  chaîne  n'aura  guère  plus  à  craindre  que  s'il  était  de  verre, 
de  résine.  Entre  ces  limites,  il  se  trouvera  des  individus  que  la  foudre  frappera  à 
l'égal  du  bois,  des  pierres,  etc.  Ainsi,  dans  les  phénomènes  du  tonnerre,  tout  ne 
gît  pas  dans  la  place  qu'un  homme  occupe;  la  constitution  physique  de  cet  homme 
joue  aussi  un  certain  rôle.  > 

Enfin^  on  a  également  remarqué  que  Thomme  est  moins  acces- 
sible au  foudroiement  que  les  animaux. 

En  1715,  la  foudre  tomba  sur  l'abbaye  de  Noirmoustiers,  près  de  Tours,  et  y  tua 


760    DISTRIBUTION    GÉOGBAPHIQUE    DBS    ORAGES. 

22  chevaux,  sans  faire  aucun  mal  à  150  religieux,  dont  elle  visita  le  réfectoire  et 
dont  elle  renversa  les  150  bouteilles  contenant  leurs  rations  de  vin. 

Le  12  avril  1781,  MM.  d^Aussac,  de  Gautran  et  de  Lavallongue,  cheminant  à 
cheval,  furent  frappés  par  la  foudre;  les  trois  chevaux  périrent  sur  le  coup;  des 
trois  cavaliers,  M.  d*Aussac  seul  fut  tué. 

En  Tan  IX,  la  foudre  tua,  près  de  Charlres,  un  cheval  et  un  mulet,  en  épargnant 
le  meunier  qui  conduisait  ces  deux  animaux. 

En  1810,  la  foudre  tomba  dans  la  chambre  de  M.  Cowens  et  tua  son  chien  placé 
à  son  côté,  sans  faire  le  moindre  mal  au  maître. 

.  En  1819,  la  foudre  tomba  sur  Téglise  de  Châteauneuf-les-Moustiers  ;  elle  y  tua 
tous  les  chiens,  mais  elle  n'ôta  la  vie  qu^à  8  personnes  sur  plus  de  200  qui  assis- 
taient à  Tofûce. 

Le  26  septembre  1820,  la  foudre  frappa,  près  de  Sainte- Menehould,  un  laboureur 
conduisant  sa  charrue;  ses  deux  chevaux  furent  tués;  Thorome  en  fut  quitte  pour 
une  surdité  passagère. 

En  18S6,  un  enfant  conduisait  une  jument  près  de  Worcester;  la  foudre  tomba, 
tua  la  jument  et  ne  fît  rien  à  Tenfant. 

Le  l«r  juin  1855,  le  tonnerre  tomba  sur  un  troupeau  de  moutons,  dans  la  commune 
de  Saint-Léger-la-Montagne  (Haute- Vienne);  78  moutons  et  2  chiens  de  garde  ont  été 
tués  sur  le  coup.  Une  femme  qui  gardait  le  troupeau  a  été  légèrement  atteinte. 

Le  13  août  1852,  la  foudre  tomba  sur  un  fermier  de  Saint-Georges-sur- Loire,  au 
moment  où  il  conduisait  quatre  bœufs.  Deux  de  ces  animaux  furent  tués;  le  fermier 
en  fut  quitte  pour  un  engourdissement  de  la  jambe  gauche;  un  troisième  boeuf  fut 
paralysé  du  c6té  gauche. 

Le  2  février  1859,  un  troupeau  de  porcs  fut  surpris  par  une  trombe,  aux  envi- 
rons de  Liège  ;  cent  quarante  de  ces  animaux  périrent  asphyxiés;  leurs  conduc- 
teurs n'éprouvèrent  pas  le  moindre  accident. 

Pendant  la  journée  du  15  août  1862,  trois  filles  gardaient  leurs  troupeaux.  Vers 
les  cinq  heures  éclata  un  violent  orage,  la  pluie  tombait  à  torrents,  le  tonnerre 
grondait  avec  fracas;  les  bergères,  prises  à  Timproviste,  n'avaient  pas  eu  le  temps 
de  t  entrer  leurs  troupeaux.  Les  deux  premières  cherchèrent  un  abri  contre  l'orage 
en  se  plaçant  sous  un  châtaignier.  La  troisième  se  réfugia  sous  un  chêne,  distant 
de  25  mètres  environ  de  Tendroit  où  étaient  ses  camarades.  Soudain  un  coup  de 
tonnerre  retentit  sur  leurs  tètes  ;  une  masse  de  feu  descendit  sur  le  châtaignier 
où  étaient  les  deux  autres,  et  les  enveloppa  de  tous  côtés.  La  troisième  aperçut  le 
feu,  sentit  Todeur  du  soufre  et  tomba  évanouie.  Quand  elle  eut  repris  connais- 
sance, ses  deux  compagnes  ne  donnaient  plus  aucun  signe  de  vie  ;  leurs  vêtements 
étaient  brûlés  et  leurs  sabots  brisés.  Auprès  d'elles  se  trouvaient  cinq  brebis,  an 
porc  et  une  ânesse,  tués  par  la  foudre.  Le  chien  de  la  bergère  avait  été  coupé 
en  deux. 

«  Le  11  mai  1865,  vers  six  heures  et  demie  du  soir,  dit  le  journal  belge  ia  Jfeuw, 
un  berger,  nommé  Wéra,  se  trouvait  aux  champs  avec  un  troupeau  de  brebis,  lorsque 
es  approches  d'un  orage  le  décidèrent  à  regagner  le  logis.  Arrivés  au  sommet  de 
la  montagne  dite  le  Gay-Vieux-Sarts,  dans  un  chemin  étroit  et  difficile,  les  mou- 
tons se  formèrent  en  deux  groupes,  les  tètes  serrées  les  unes  contre  les  autres,  et 
refusèrent  d'avancer.  Wéra  se  mit  à  l'abri  derrière  un  buisson,  lorsqu'un  fonni- 
dabie  coup  de  tonnerre  se  fit  entendre.  Le  berger  venait  d'être  foudroyé  avec  tout 
son  troupeau.  11  avait  été  atteint  au  sommet  de  la  tète  :  tous  ses  cheveux 
étaient  enlevés  à  partir  de  la  nuque,  et  le  fluide  électrique  avait  tracé  un  sillon  sur 
son  front,  son  visage  et  sa  poitrine.  Son  corps  était  dans  un  état  complet  de  nudité. 
Tous  ses  vêtements  étaient  réduits  en  lambeaux.  Du  reste,  pas  de  trace  de  sang. 
Le  fer  de  sa  houlette,  détaché  du  manche,  avait  été  lancé  à  plusieurs  mètres  de 
distance,  et  le  manche  lui-même  brisé  en  deux  morceaux.  Un  petit  crucifix  en  mé- 
tal et  un  scapulaire  que  Wéra  poitait  sur  lui  furent  retrouvés  à  quinze  mètres  de 


STATISTIQUE    DE    LA    FOUDRE.  761 

distance.  Des  152  moulons  dont  se  compilait  le  troupeau,  126  avaient  été  tués;  ils 
étaient  couverts  de  sang,  et  leurs  blessures  étaient  aussi  variées  que  bizarres.  Les 
«ifia  avaient  la  téie  tranchée  net^  les  autres  la  tête  percée  d'outre  en  ùutre^  d'autres  les 
jambes  fracturées.  Quant  au  chien,  on  ne  sait  ce  quil  est  devenu.  > 

Le  2k  juin  1822,  près  de  Hayiensen  (Wurtemberg) ,  un  berger  et  216  moutons 
sur  2%8  furent  tués  en  plein  champ  par  le  tonnerre. 

Enfin,  au  rapport  de  M.  d'Abbadie,  un  orage,  en  Ethiopie,  aurait  d'un  seul  coup 
tué  SOOO  chèvres  et  le  berger  qui  les  gardait. 

La  foudre  parait  aussi  avoir  des  préférences  pour  certaines  es- 
pèces d'arbres. 

Les  anciens  pensaient  que  le  laurier  préservait  du  tonnerre.  Le 
hêtre  a  joui  jusqu'à  présent  dans  nos  climats  de  la  réputation 
d*6tre  inaccessible  à  la  foudre  ;  cependant  ce  n'est  pas  tout  à  fait 
exacte  comme  on  va  le  voir. 

Parmi  les  nombreux  faits  et  gestes  du  tonnerre  que  j'ai  recueil- 
li» depuis  des  années^  j'ai  1 66  notifications  d'espèces  d'arbres^  qui 
se  classent  comme  il  suit  pour  le  nombre  de  coups  de  foudre  re- 
latifs à  chaque  espèce  : 


54  chênes. 

6  hêtres. 

2  pommiers. 

1  figuier 

24  peupliers. 

5  frênes. 

1  sorbier. 

l  oranger 

14  ormes. 

4  poiriers. 

1  mûrier. 

1  olivier. 

11  noyers. 

4  cerisiers. 

1  aulne. 

0  bouleau 

10  sapins. 

3  catalpas. 

1  faux-ébénier. 

0  érable. 

7  saules. 

3  châtaigniers. 

1  acacia. 

6  pins. 

2  tilleuls. 

1  robinia-pseudc 

>-acacia. 

On  peut  remarquer  que  la  hauteur  des  arbres  n^est  pas  la  cause  essentielle  de 
leur  foudroiement  plus  ou  moins  fréquent,  et  le  tableau  qui  précède  ferait  vrai- 
ment croire  que  Tessence  même  de  Tarbre  a  une  influence  réelle.  Car  pourquoi  les 
oliviers,  les  mûriers,  les  bouleaux,  les  érables,  si  nombreux  dans  certaines  con- 
trées, sont-ils  à  peine  frappés  ?  La  hauteur  des  arbres  joue  un  rôle  :  il  est  certain 
que  si  plusieurs  arbres  sont  rapprochés  au  milieu  dVne  plaine,  la  foudre  frappera 
de  préférence  les  plus  élevés.  Nous  en  possédons  de  nombreux  exemples.  L'isole- 
ment des  arbres,  l'élévation  du  terrain,  la  situation  par  rapport  à  Torage,  la  na- 
ture du  sol,  la  forme  du  feuillage  et  celle  des  racines  ont  une  influence  marquée 
sur  les  effets  de  la  foudre  et  sur  sa  tendance  à  frapper  les  arbres.  Elle  atteint  de 
préférence  ceux  dont  les  racines  sont  à  la  fois  profondes  et  étalées. 

*  Examinons  maintenant  la  statistique  de  la  foudre  suivant  les 
lieux.  Relevons  la  distribution  géographique  des  coups  de  foudre  : 
elle  est  singulièrement  curieuse^  même  sur  une  seule  contrée  comme 
la  France.  La  marche  des  orages^  le  relief  du  sol^  ont  une  influence 
marquée  sur  le  degré  de  fréquence  des  coups  de  foudre.  Les  di- 
verses provinces  sont  loin  d^ètre  exposées  de  la  même  façon  aux 
risques  du  tonnerre.  Voici  le  relevé  par  déparlements  de  tous  les 
décès  par  fulguration  enregistrés  au  ministère  de  la  justice  de- 
puis 1835  : 


702    DISTRIBUTION     (iEOORAPHlQUE    DES     ORAGES. 


DKPARTEMENTS   CLASSES    l>ANS     L  ORDRE     «.RDISSANT     DU    NOMBRE    PROPORTIONNEL 

DES    DÈr.l.S    TAU    lULCU RATION    DEPUIS    1835. 


Nombrii 
Il  'i>sarit 

1  l-ilIlC-î. 

N 

1  "^ 
l»'-li.'utoiiKMi(s.     ^1^^.; 

(] 

".'^^"■•^       N.unbre 
"'^''      .  .riiabilanls 

ISMIIIIt'S               

-  ,          puiir 
•s   iMnle        ',.„ 
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1  0  J  •*  - 

Nombre 
cioissant 

des 
risques. 

Nombre      .^-^.^^^  . 

■'7'"'       roudr'.v. 
ibJ.>. 

1    ... 

."^oii.fî 

'M)   .... 

70.000 

40 

Aude 

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12.20<l 

te       ■    •    • 

Orne 

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t     .... 

(iO.OOO 

47 

Hérault 

30   .... 

12  OOO 

:\  ... 

Manclic 

10   .... 

57 .000 

48 

Isère 

51    .... 

11.. 500 

^  ... 

(^ahados 

9   .... 

53.000. 

49 

(iironde 

63   .... 

ll.'OO 

.'J     ... 

Seine- In  ffrieure 

17   .... 

40.000 

50 

Nièvre 

31   .... 

11.2(H) 

(J     ... 

<:<jt(vs  <1  11 -Nord 

17    .... 

38.000 

51 

Cher 

30 

U.liiû 

7 

lllo-el-Vilaiiie 

ir,  .... 

37.000 

52 

Vosges 

.JO     .... 

11. OU» 

8   ... 

Ivir»'-(>l-Loir 

8   .... 

3G.000 

53 

(jers 

10.30<3 

9   ... 

Sa  ri  lie 

15  .... 

31.000 

54 

Savoie 

•>7 

10.(»«) 

10   ... 

Maynino 

12  .... 

30.500 

55 

Meurthe 

44   .... 

9.8jHJ 

11    ... 

Kl  i  IV 

13   .... 

30.000 

50 

Basses  -  Pvrénées 

45  .... 

0.7 (M) 

12    ... 

SeiiK'-el  Oi^c 

18  .... 

'29.(H)0 

57 

Tarn 

37   .    .. 

9.r,<H> 

i:i  ... 

Morliihaii 

18  .... 

27.500 

58 

Vaucluse 

'>8 

«o      .... 

9.:i0o 

\'i  ... 

N'.rd 

:)'2   ... 

27.3<() 

59 

Haule-Vienne 

1/^      .... 

9.300 

1.'.  ... 

.Visiie 

21    .... 

27. (KO 

00 

De  u.\- Sèvres 

o  t     .... 

9.000 

h;  ... 

Vfnd<''(' 

17    

2 '«.000 

01 

Hautes-  Pyrénées 

*>8 

^^  .... 

8.70O 

17  ... 

Fini'^li'fo    . 

:{()   .... 

'22.41.0 

62 

Haute-.Saône 

37   .... 

8.6(0 

is  ... 

Loirel 

Ki   .... 

22.100 

n 

Pvrénées-Orient. 

*>3 

8.200 

h)  ... 

Maiiio-et-Lnire 

2'i   .... 

•;2  ('00 

64 

Vàr 

on     .... 

SJ0} 

•>o  . . . 

S»'iiu>el-Maino 

18  .... 

20.500 

05 

Lot -et-  Uiaronne 

^*   .... 

7.800 

•21    ... 

SDinnio 

28   .... 

20.300 

00 

Lot 

oo    ...» 

7.700 

•2'2    ... 

Ardoniios 

lli   .... 

20.000 

G7 

Ariége 

ÔO     .... 

7.60') 

•23  ... 

r.nii'i'-iiilV'r'unire 

•M)   .... 

19.900 

()8 

Ain 

•kct     .... 

7..5U) 

'24  .  . . 

Pas-de-Calais 

40   .... 

19.200 

09 

Haute-Manie 

35  .... 

7.400 

•2.')   ... 

rarn-ct-<iaruiiiic 

18  ... 

19.000 

70 

Saône-  et -Loire 

n»»    .... 

7.2(10 

•i(i  ... 

Oise 

22 

18.000 

71 

Côle-d'Or 

04    .... 

7.0«K) 

•27    ... 

M>>>elie 

2G   .... 

17.000 

72 

Doubs 

^<f    .... 

6.900 

2H   .  .  . 

.Meuse 

18   .... 

lO.COO 

73 

Loire 

77   .... 

0.800 

•29   .. 

Kliûiic 

41    .... 

l»i..500 

74 

Aveyron 

04  .... 

6.200 

'M)  ... 

Indre 

18  .... 

l().'tO(» 

^  - 

Drûiue 

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6.(KH) 

n  ... 

Ifidre-et-Loirc 

20   .... 

ii;.:iOO 

70 

Jura 

50  .... 

o.iXiO 

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Loir  el-Clier 

17    .... 

Ki.lOO 

M.  mu 

t  1 

Ardèche 

i  *   .... 

5.«.0O 

:u  ... 

.Marne 

24   .... 

1(1.000 

78 

Pny-de-Dùnie 

105  .... 

5. 5')0 

'Mi  ... 

l)(tr(lo;:ne 

2.')   .... 

15.300 

79 

Corrèzc 

57   .... 

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Haiit-Uhin 

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15.0(10 

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14.:,(M 

81 

Cantal 

47   .... 

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Charente  Infér. 

'a:\    . . . 

14.200 

82 

Allier 

I o   .... 

5.00O 

3«  ... 

Yonne 

37    

14  000 

83 

Alpes  •  .Maritimes 

41   .... 

4.800 

:{î)  .  . 

noiicli<'-;-dn-Hliôiîe 

44   .... 

13..'>(K) 

84 

Corse 

•54   .... 

4.700 

•tn  ... 

Au  1)0 

20   .... 

13.300 

85 

Haute-Savoie 

61   .... 

4.40O 

\\  ... 

Vienne 

25  .... 

13.200 

80 

Hautes- Alpes 

31   .... 

's/m 

M.  ... 

lias-Khin 

4G   .... 

13.100 

87 

Basses-Alpes 

44  .... 

3.3[j0 

.'i:{  ... 

Cliareiile 

•.)!) 

llt.OOO 

88 

Haute-Loire 

^8 

V-  U        •     •     •    ■ 

3.200 

/.'.  ... 

Haute  (;,'n-onnc 

3!) 

12.501) 

89 

Lozère 

60  .... 

2.i0«l 

10  ... 

CarJ 

35   .... 

12.400 

On  voit  combien  le  nombre  proportionnel  des  victimes  de  la 
Tondre  varie  d'un  département  à  Tautre.  Les  départements  qui  ont 
le  plus  soulYert  sont  la  Lozèrt»,  les  Basses  et  les  Hautes-Pyrénées 
et  la  Haute-Savoie  ;  les  plus  épargnés  sont  la  Seine,  l'Orne,  la 
Mancbe  et  leCahados.  La  proportion  des  victimes  a  été  30  fois 
plus  élevée  dans  la  LozÀ're  ((ue  dans  la  Seine. 

Au  point  de  vue  du  nombre  absolu  des  tués,  sans  tenir  compte 
de  la  proportion  de  population,  le  maximum  105  appartient  au 
Puy-de-Dome,  le  minimum  T  appartient  à  TOrne. 


STATISTIQUE    DE     LA     FOUDRE. 


763 


Plus  le  nombre  des  années  que  l'on  cOnsidËre  est  grand,  et  plus  le  r^sullal  se 
rapproche  de  la  réalité  normale.  Si  l'on  compare  le  tableau  précéiienl  à  celui  que 
le  docteur  Boudin  a  publié  en  U63,on  verra  que  le  classement  varie  presque  pour 
chaque  département,  quoique  l'ensemble  soil  le  même,  et  indique  déjà,  aussi  bien 
dans  l'ancien  que  dans  celui-ci,  Tinlluence  dominante  du  relief  des  montagnes. 

C'est  )>arliculièrenient  sur  le  plateau  central,  puis  dans  les  Alpes  et  les  Pj- 


t*  ttn  Eibarl 

Tig.  119.  —  DUlribuiion  des  coups  de  Toudre  en  France  par  départements. 

(ta  Ifinle  têt  proforlionnillt  aaj  ritqua.y 


réni-ts,  que  se  localisent  les  maxîma  d'accidents  ;  les  minima  corres|iondent  au  lit- 
toral de  la  Manche  et  ii  la  partie  septentrionale  du  littoral  de  l'océan  Atlantique  ; 
entre  ces  deux  zones  se  placent  les  départements  dont  les  accidents  de  foudre  sont 
représentés  par  des  chiffres  nécrologiques  de  moyenne  intensité. 

Si  des  départements  nous  passons  à  l'eiamen  des  localités,  nous  trouvons  que 
Mur  sa  décès  par  fulguration  cotislati's  en  1BS3  et  1854,  et  dont  il  nous  a  été  permis 
•  le  consulter  les  procès- verbaux,  pas  un  seul  décès  n'a  été  observé  dans  un  chef- 
lieu  lie  département.  Il  y  a  moins  de  risques  à  courir  dans  les  villes  que  dans  la 
campagne. 


CHAPITRE  V. 


FEUX  SAINT-ELME  ET  FEUX  FOLLETS. 


Les  feux  Saint-EIme  sont  une  manifestation  lente  de  Télectricité^ 
un  écoulement  léger  et  pacifique^  comme  celui  de  Thydrogène  dans 
un  bec  de  gaz^  qui  rayonne  doucement  sur  les  points  élevés  des 
paratonnerres^  des  édifices^  des  navires^  pendant  les  temps  d'o- 
rage^ où  la  tension  électrique  terrestre  est  fortement  sollicitée  par 
celle  des  nuages. 

Sénèque  écrivait  déjà  il  y  a  deux  mille  ans  que  pendant  les  vio- 
lents orages  on  voit  des  étoiles  se  poser  sur  les  voiles  des  navires. 
Il  ajoutait  que  les  marins  en  péril  croient  alors  que  les  divinités 
bienfaisantes  Castor  et  Pollux  viennent  à  leur  secours.  On  lit 
dans  Tite  Live  que  le  javelot  dont  Lucius  venait  d*armer  son  fils 
récemment  enrôlé^  jeta  des  flammes  pendant  plus  de  deux  heures 
sans  en  être  consumé.  Au  moment  où  la  flotte  de  Lysandre  sortait 
du  port  de  Lampsaque  pour  attaquer  la  flotte  athénienne^  les  feux 
de  Castor  et  Pollux  allèrent  se  placer  des  deux  côtés  de  la  galère 
de  Tamiral  lacédémonien.  Chez  les  anciens^  ces  météores  lumi- 
neux étaient  regardés  comme  des  présages  et  recueillis  scrupu- 
leusement par  les  historiens.  Une  seule  flamme^  considérée  comme 
un  signe  menaçant^  portait  le  nom  d'Hélène.  Les  feux  doubles 
présageaient  le  beau  temps  et  d'heureuses  entreprises.  «  Les 
gens  de  mer,  dit  le  fils  de  Christophe  Colomb,  tiennent  pour  cer- 
tain que  le  danger  de  la  tempête  est  passé  lorsque  Saint-Elme  pa- 
raît. Pendant  le  second  voyage  de  Famiral,  dans  une  nuit  d*octo* 
bre  1 493,  il  tonnait  et  il  pleuvait  à  verse,  lorsque  Saint-Elme  se 
montra  sur  le  mât  de  perroquet  avec  sept  cierges  allumés.  A  cette 


LES    FEUX    SAINT-ELME.  765 

apparition  merveilleuse^  les  hommes  de  l'équipage  se  répandirent 
en  prières  et  en  actions  de  grâces.  »  Herrera  rapporte  que  les  ma* 
telots  de  Magellan  avaient  les  mêmes  superstitions  :  «  Pendant  les 
grandes  tempêtes^  dit-il^  Saint-Elme  se  montrait  au  sommet  du 
mât  de  perroquet^  tantôt  avec  un  cierge  allumé^  tantôt  avec  deux. 
Ces  apparitions  étaient  saluées  par  des  acclamations  et  des  larmes 
de  joie.  »  Le  passage  suivant^  emprunté  aux  mémoires  de  Forbin^ 
présente  un  exemple  du  même  phénomène  avec  des  proportions 
extraordinaires.  C'était  en  1 696^  par  le  travers  des  Baléares.  «  La  nuit 
devint  tout  à  coup  d'une  obscurité  profonde,  ditril,  avec  des  éclairs 
et  des  tonnerres  épouvantables.  Dans  la  crainte  d'une  grande  tour- 
mente dont  nous  étions  menacés^  je  fis  serrer  toutes  les  voiles. 
Nous  vîmes  sur  le  vaisseau  plus  de  trente  feux  Saint-Ebne.  Il  y  en 
avait  un^  entre  autres,  sur  le  haut  de  la  girouette  du  grand  mât 
qui  avait  plus  d'un  pied  et  demi  de  hauteur.  J'envoyai  un  matelot 
pour  le  descendre.  Quand  cet  homme  fut  en  haut,  il  cria  que  ce  feu 
faisait  un  bruit  semblable  à  celui  de  la  poudre  qu'on  allume  après 
l'avoir  mouillée.  Je  lui  ordonnai  d'enlever  la  girouette  et  de  venir; 
mais  à  peine  Feut-il  ôtée  de  sa  place,  que  le  feu  la  quitta  et  alla 
se  poser  sur  le  bout  du  grand  mât,  sans  qu'il  fut  possible  de  Ten 
retirer.  Il  y  resta  assez  longtemps  et  puis  se  consuma  peu  à  peu.  » 

Les  feux  Saint-Elme  se  montrent  le  plus  souvent  sur  les  navires. 

Voici  quelques-unes  des  dernières  observations  faites  : 

Le  23  décembre  1 869,  par  une  latitude  de  46*  53'  nord  et  une 
longitude  de  9*55'  ouest;  barom.  :  752;  therm.  :  9' 5',  le  paque- 
bot V Impératrice-Eugénie  relève  sur  son  journal  de  bord  que  des 
grains  d'une  grande  violence  se  font  sentir.  Des  éclairs  vifs  et  fré- 
quents éclatent  à  chaque  instant  sur  tous  les  points  de  T horizon, 
sans  qu'on  entende  aucun  coup  de  tonnerre.  Dans  la  nuit,  ces 
grains  sont  accompagnés  d'une  grêle  abondante,  et  quand  ils 
passent  sur  le  navire,  ils  produisent  le  phénomène  connu  sous  le 
nom  de  /Vu  Saint-Elme. 

Des  aigrettes  lumineuses,  de  couleur  bleue  et  d'une  hauteur  d'un 
pied  et  demi  environ,  se  montrent  au-dessus  des  pointes  des  pa* 
ratonnerres,  à  chaque  mât.  La  mâture  et  le  gréemerit  paraissent 
phosphorescents,  et  les  extrémités  des  vagues  offrent  aussi  des  ai- 
grettes^ mais  moins  belles  que  celles  des  mâts.  Ces  lueurs  se  mon- 
trent aussitôt  que  le  grain  atteint  le  navire.  Très-brillantes  quand 
le  vent  soufDe  avec  toute  sa  violence^  elles  diminuent  d'éclat  quand 
il  mollit^  et  disparaissent  avec  le  grain.  Les  parties  seules  de  la 
mâture  et  du  gréement  qui  reçoivent  directement  l'action  du  grain 


766  LES    FEUX    SAINT-ELME. 

offrent  cette  apparence  lumineuse.  On  les  dirait  frottées  avec*  du 
phosphore.  Le  phénomène  ne  se  produit  pas  sur  les  parties  abri- 
tées^ si  peu  qu'elles  le  soient^  et  ne  descend  pas  au-dessous  des 
vergues  de  hune^  à  30  mètres  environ  au-dessus  du  niveau  de  la 
mer.  Plusieurs  fois  dans  la  nuit  le  phénomène  s'est  reproduit^ 
mais  seulement  pendant  les  grains  accompagnés  de  grêle. 

Les  feux  Saint-Elme  se  montrent  également  sur  les  clochers. 
Voici  Tun  des  derniers  exemples  observés. 

Le  2  mars  1869,  ces  flammes  sont  apparues  sur  Téglise  de  la 
commune  de  Sainte-Catherine-de-Fierbois,  canton  de  Sainte-Mauri% 
arrondissement  de  Chinon;  le  tonnerre  ne  s*est  point  fait  entendre 
pendant  l'orage,  et  le  clocher  a  désarmé  les  nuées  orageuses.  «  Vers 
la  fin  de  la  tempête,  et  lorsque  le  vent  était  moins  fort  et  que  la 
pluie  tombait  avec  moins  d^abondance,  écrit  un  correspondant  de 
r Association  scientifique,  plusieurs  personnes  ont  aperçu  comme 
une  couronne  de  feu  autour  de  la  croix  qui  surmonte  le  clocher  de 
Téglise,  à  une  hauteur  d'environ  40  mètres.  Un  des  témoins  oculai- 
res l'a  considérée  au  moins  cinq  minutes  il  n'a  pas  vu  commen- 
cer le  phénomène};  la  clarté  était  telle,  que  le  clocher  et  sa  croix 
se  voyaient  comme  en  plein  jour;  enfin  la  lueur  est  devenue  pres- 
que imperceptible  et  s'est  éteinte  comme  une  chandelle  qui  est 
entièrement  consumée  et  sans  se  déplacer.  » 

On  a  remarqué  plusieurs  fois  les  aigrettes  lumineuses  de  l'élec- 
tricité sur  la  flèche  de  Notre-Dame  de  Paris,  pendant  certains 
violents  orages  du  soir  en  été. 

Les  feux  Saint-Elme  se  montrent  parfois  sur  Tliomme  lui-même, 
sur  ses  vêtements,  sur  les  objets  qu'il  tient  à  la  main. 

Jules  César  raconte  qu'au  mois  de  février,  vers  la  deuxième 
veille  de  la  nuit,  il  s'éleva  subitement  un  nuage  épais,  suivi  d'une 
pluie  de  pierres;  et  la  même  nuit  les  pointes  des  piques  de  la 
cinquième  légion  parurent  s'enflammer. 

Suivant  Procope,  un  phénomène  semblable  apparut  sur  les  lan- 
ces et  les  piques  des  soldats  de  Bélisaire  dans  sa  guerre  contre 
les  Vandales. 

Tite  Live  dit  que  les  piques  de  quelques  soldats,  en  Sicile,  el 
une  canne  que  portait  à  la  main  un  cavalier,  en  Sardaigne,  pani- 
rent  être  en  feu.  Les  cottes  furent  elles-mêmes  lumineuses  et  bril- 
lèrent de  feux  nombreux. 

Lorsque,  en  1769,  au  milieu  d  un  violent  orage,  de  brillante^ 
aigrettes  apparurent  sur  la  croix  du  clocher  de  Hohen-Gebrachim . 
deux  voisins,  accourus  pour  éteindre  le  feu  qui  leur  paraissait  en- 


^ 


LES    FEUX     SAINT-ELME.  767 

v»liir  lu  cIoL*lier,  fui'oat  uuasi  surpris  qii'elTra^ôs  de  se  voir  la  t£lf 
couverte  de  feu  et  de  lunaière. 

Le  8  mai  18HI,  après  te  couclier  du  aoleii,  loule  l'Atmosplière 
était  en  feu  et  annonçait  un  violent  orage;  on  apei^-ut  à  l'exti-émilé 
(les  mâts  de  pavillon,  à  Alger,  une  lumït^re  blanche  en  forme  d'ai- 
grette qui  perâista  pendant  une  demi-heure.  Des  officiers  d'artil- 
lerie et  du  génie  se  promenaient  sur  lu  terrasse  du  fortBah-Azoun; 
chacun,  en  regardant  son  voisin,  remarqua  avec  étonoement  que 
les  extrémités  de  ses  che- 
veu-V  étaient  tout  hérissées 

de  petites  aigrettes  lumi-  ^ 

oeuses.  Ouand  ros  ofliciers 
levaient  les  mains ,  des 
aiyroltea  se  formaient  aussi 
au  bouille  leurs  doigts. 

Dans  (juelqui-s  cas  le  feu 
Saint-Elme  s'est  pn'senlé 
sous  la  forme  de  Qammes, 
d'autres  fois  on  a  vu  le 
corps  du  l'homme  tout 
rajonnant  de  lumière. 

Pejlicr  el  Mossard,  dans 
les  Pvrénées,  ont  été  plu- 
iiieurs  fois  enveloppés  dans 
des  foyers  d'orage  telle- 
ment formidables,  \us  de 
la  plaine,  qu'on  les  croyait 
perdus.  Plusieurs  fois  leurs 
cheveux ,  les  glands  de 
leurs  casquettes,  se  dres- 
sèrent et  répandirent  une 
vive  lumière  accompagm't! 
d'un  silTIeinent  prononcé. 

—  Letestu,  en  I78t»,  resta  dans  scm  aérostat  pendant  trois  heure,- 
de  la  nuit  au  milieu  d'un  orage;  il  entendait  un  bruit  ctoui-dis- 
sant;  sa  nacelle  s'emplissait  <le  neige  et  de  grêle,  les  dorures  de 
son  drapeau  étaient  scintillantes. 

Le  dégagement  de  l'électricité  du  sol  dans  rAliiiosplièrc  est  pur- 
lois  accompagné  de  phénomènes  singuliers,  d'une  espèce  de  btnu' 
donm-menl  électrique  au  sommet  des  montagnes. 

M.  Henri  de  Saussure  se  trouvait  avec  quelques  touristes  sur  le 


Kig.  2Î0.  - 


765  LES    FEUX     SAINT-ELME. 


humiiiet  «]ii  pic  Sariey  :V200  mitres  de  hauteur  ,  près  de  Sainl- 
Moritz,  dans  h\s  Grisons,  le  2^2  juin  1867,  vers  une  heure  de 
I  apW's-inidi.  L<:*s  a>c»'nsiMnnistes  avaient  traversé  une  pluie  de 
î/rp^il.  et  v»'nai»'nt  d  appuyer  hnirs  bâtons  f^Trés  contre  un  rocher, 
pour  h*;  dispos^-r  à  pivndre  I^ur  re[>as,  lorsque  M.  de  Saussure 
f'pruwv.i  dans  1»-  dos,  aux  rpaules,  une  douleur  fort  vive,  comme 
ri'Il^'  que  produirait  un*'  tq^in^de  tMifuneée  lentement  dans  les  chairs. 


r     r 


!..  i:-. 


i  /.  \.\-'A.  livurn  r-if  :♦•*-  i-  «Je  to  le  contenait  «Jes  épinsrles.  jele  jttrii: 
\.  :••  r..v  tr:/'jv-r  ^  -.îi-'--.  J-  >?!ilis  qu»?  l»js  «Jouivurs  an'jnit?ulai':nl.  enva- 
r,î-~  ;:.♦.  t  /  !•:  iii-.  :'  :'  "  *:\  i  m^».-  a  î'rj  .tr».-;  elles  »}taient  acoompa.-nées  de  chatouii- 
\'  :  -":.l-,  i'-.  i'i'  "!M-r.S  i'.  i\j  ir-?  .x.  c-iurue  cvu\  qu'aurait  pu  produire  une  g-.itpe 
■  r.i  -e  *•  riit  r.r.î.i-n-e  ^:ir  ina  pê'i-i  en  me  criblant  «le  piqûres.  Otant  à  la 
;  '•!•!  :ji  •::  ---v'.  i  \  »  «t  /.  ]-  n'y  'l''.:*jjvris  rien  -j  ji  Fit  de  natijre  à  M^s^er  lescl.airs. 
•  Li  ]  .l-  :r.  j  ..  ['-r-ls' ::t  to:j/'Ur*.  [-rit  alors  le  caraclrre  d'une  brùl'ire.  Sans 
y  r-'le  .'.ir  iri.*-  tij-.  j-  nie  îl-'urii.  Siijs  p-juvôir  Texî'liquer.  que  ma  chemise  de 
l'^r.»'  rt\ -i*  ,  :'-  f-  i.  .r.i  i  il-  .j-.i'c  i»  t -r  II*  re-t».-  «le  mvs  v»"'tem^nls.  lorsque  notre  at- 
l'[,t,.,îi  î.t  .'l'/.r-'-  fir  uîi  I  r:it  q  ii  ripp-^lai*  1rs  stridulations  de-^  l>our-Jons.  C'ê- 
t  t.'.-.'.t  f.  -  'r-  :-  i-'t'.r.-.  qi.i.  a[t[  uyè^  ;iu  pj'.lier,  chantaient  a.yec  furce,  émettant  un 
[fil---  'î.'îit  ar!  i!'j_' !'•  a  ••  l'ii  'f-].'!-  L">iii!!.»ire  dont  l'eau  est  sur  le  point  d'entrer 
»  Il  »}t<  il  .ti'ij.  '\  }'ii  '.rl'i  [«'>'iViit  av'.tir  «Jure  quatre  ou  cinq  minutes. 

-  Je  L'îi.f  r-  a  i  iri-!'iril  qu»*  ni"--  S'-r.silions  douloureuses  pnivenaient  d'un  êcou- 
I.  iii»iit  .'.'•.  t:..|  .'  lr'--iii'-n-''  q-ii  s'eil-ctuait  par  le  soinm»  t  de  la  montagne.  (Juel- 
q  ;t-^  t.'\|.-i  ^-îi.'  -^  i.iq.r  -vl-'^'-s  -:ir  n  J^  Liions  ne  lai^-êr'-nt  apercevoT  aucune  èlln- 
(».'î!''.  a  .'  ■  [;••  *.!  l'A''-  a;-  -r- -.iable  -Je  jour.  I!s  vibraient  avi*c  force  dans  la  main  et 
n:i  1  il -.'i*  i!  -  Ml  tP'^-pr  jii  jn:é  :  qu^oi  it-s  tint  diriirês  verticalement,  la  pointe  de 
1er  -'It  .11  i,  t  .t.  S'^t  >n  bi-.  oi  bi«^n  IiMrizontab'iiienl,  les  vibrations  restaient 
i-]«iiti  i  j"S.  iirii>  aij(  iii  bruit  ne  s'èciiap[»ait  du  sul. 

••  L»:»  i'I  '  tiit  ]e\<  nu  nn^  danst"i;lr  son  étrMidu»'.  quoique  inégalement  chargé  de 
iiia-'e-,  O  i.-lq  ,e-  niin'it'-s  aiirè-.  je  sentis  mes  ceveux  et  les  poils  de  ma  barbe 
Vf  dre-^'-r.  •Il  111'-  bii^aiit  «"prouver  uiir  <»'ijsation  analoirue  à  c«'lle  qui  résulte  d'un 
ra-'»ir  j-a^-é  à -e«-  -:ir  d"S  p<jils  rai'b'S.  Un  j^me  Français  (jui  m'accompagnait  s'é- 
cria qifil  v'iiliil  <»^  dre--'T  tous  le-  p  dis  de  sa  moustache  naissante  et  que,  du 
soiiiiii't  d'.-  -»s  or-ille^.  il  [.artait  «les  courants  trè-i-lurls.  En  élevant  la  main,  je 
«-entai-  d»'-  tNjiiraiil-  non  iii<'ins  pr'ii.jncés  s'échapper  de  mes  doigts.  Bref,  une 
f..rl.'  ♦deLtri'ib'  -é- liapjMit  d»'>  bâtnns,  liabils,  ondlb's,  cheveux,  et  de  toutes  les 
p'irti'--  -•liila'it'"-  •]••  ii'>>  crfiS. 

lu  -«Mil  l'Vip  i\r  t'iiiiierp'  <e  lit  entendre  vors  l'ouest  dans  le  lointain.  Nous 
qiiilliiii'-  la  cime  d-'  la  muiilagne  av«-c  une  certaine  précipitation,  et  nous  desc€C- 
diiiif-  liiie  C'iit'une  de  inètn-^.  A  mesure  que  nous  avancions,  nos  bâtons  vibraient 
de  ni'-iii-  cil  m'>in>  f.jrt.  et  nous  nous  arrctilmes  lorsque  leur  son  fui  devenu 
a«^.'Z  faible  pour  w  plus  être  [icrcu  qu'en  les  approchant  de  roreille.  » 

Le  nuMue  oljservaleur  a  été  témoin  d'un  autre  cas  d'écoulement 
de  rékMtricité  par  le  sommet  des  montagnes,  lorsqu'il  visita,  il  y 
a  plusieurs  années^  le  Nevado  de  Toluca,  au  Mexique;  mais  ici  le 
phénomène  avait  plus  d'intensité  encore,  comme  on  pouvait  s'y 
attendre,  puisqu'il  se  passait  sous  les  tropiques,  et  à  une  altitude 
d'environ  '»500  mètres. 


LES    FEUX     SAINT-ELME.  769 

L'écoulement  de  l'électricité  par  les  rochers  culminants  se  pro- 
duit souvent  par  un  ciel  chargé  de  nuages  bas^  enveloppant  les 
cimes^  en  passant  à  une  faible  distance  au-dessus  d'elles;  cet  écou- 
lement soulage  assez  la  tension  électrique  pour  empêcher  la  foudre 
de  se  former. 

Dans  la  nuit  du  11  août  1854^  M.  Blackwell^  stationnant 
sur  les  Grands-Mulets  (altitude,  3455  mètres),  le  guide  F.  I.  Cout- 
tet  sortit  de  la  cabane  vers  11  heures  du  soir  et  vit  les  crêtes 
de  ces  montagnes  tout  en  feu.  Il  parla  aussitôt  de  son  obser- 
vation à  ses  compagnons;  tous  voulurent  s'assurer  du  fait,  et 
effectivement  ils  virent  qu'en  vertu  d'un  effet  d'électricité  produit 
par  la  tempête,  chacune  des  saillies  rocheuses  des  alentours  sem- 
blait illuminée.  Leurs  vêtements  étaient  littéralement  couverts 
d'étincelles,  et  lorsquUls  levaient  les  bras,  les  doigts  devenaient 
phosphorescents. 

La  neige  n*est  pas  opposée  à  ces  manifestations;  c'est  du  moins  un 
fait  qui  ressort  des  détails  suivants  :  Le  10  juillet  1 863,  M.  Watson, 
accompagné  de  plusieurs  autres  touristes  et  de  guides,  visitait  le 
col  de  la  Jungfrau.  La  matinée  avait  été  très-belle  ;  mais^  en  ap- 
prochant du  col,  la  caravane  fut  assaillie  par  un  fort  coup  de  vent 
accompagné  de  grêle. 

Un  formidable,  coup  de  tonnerre  retentit,  et,  bientôt  après, 
M.  Watson  entendit  une  espèce  de  sifflement  qui  partait  de  son 
bâton  :  ce  bruit  ressemblait  à  celui  que  fait  une  bouilloire  dont 
l'eau  en  ébuUition  chasse  vivement  la  vapeur  au  dehors.  On  fit 
une  halte,  et  Ton  remarqua  que  les  cannes  ainsi  que  les  haches 
dont  chacun  était  muni  émettaient  un  son  pareil.  Ces  mêmes  ob- 
jets, enfoncés  dans  la  neige  par  Tune  de  leurs  extrémités,  n'en 
continuèrent  pas  moins  à  produire  ce  singulier  sifflement.  Alors 
un  des  guides  ôta  son  chapeau,  en  s'écriant  que  sa  tête  brûlait.  En 
effet,  ses  cheveux  étaient  hérissés  comme  ceux  d'une  personne 
qu'on  électrise  sous  l'influence  d'une  puissante  machine,  et  chacun 
éprouva  des  picotements,  une  sensation  de  chaleur  au  visage  aussi 
bien  que  sur  d'autres  parties  du  corps.  Les  cheveux  de  M.  Watson 
se  tenaient  droits  et  raides;  le  voile  qui  garnissait  le  chapeau  d'un 
autre  voyageur  se  dressa  verticalement,  et  l'on  entendait  le  siffle- 
ment électrique  au  bout  des  doigts  agités  dans  l'air. 

La  neige  elle-même  émettait  un  bruit  analogue  à  celui  qui  se 
serait  produit  par  la  chute  d'une  vive  ondée  de  grêle.  Cependant 
aucune  apparition  de  lumière  ne  se  manifesta  ;  mais  certainement 
il  n'en  eût  pas  été  ainsi  durant  la  nuit. 

49 


770  LES     FEUX    FOLLETS. 

Ces  divers  phénomènes  sont  dus  uniquement  à  des  dégagements 
d'électricité.  II  ne  faut  pas  confondre  avec  les  feux  Saint-Elme  des 
lueurs  qui  offrent  avec  eux  la  plus  grande  ressemblance,  les  feiix 
follets.  Ceux-ci  n'ont  pas  l'électricité  pour  cause. 

Le  feu  follet  est  une  llamme  errante  et  légère,  produite  par  les 
émanation»  de  gaz  hydroi/hne  phosphore  qui  s'élève  dos  lieux  où 
des  matières  animales  ou  végétales  se  décomposent,  tels  que  les 
cimetières,  les  voiries,  les  marais,  el  qui  s'enflamment  spontané- 
ment en  se  combinant  a\e(;  roxvgènc  de  l'air. 

Ces  lueurs  vacillantes  ont  toujours  frappé  tristement  l'espril 
superstitieux  des  populations.  L'imagination  effrayée  lésa  souvent 
regardées  comme  des  âmes  errantes  au-dessus  des  ruines,  et  plus 
d'une  fois  elles  ont  lerrilié  et  jeté  à  genoux  dans  le  silence  de  la 
nuit  ceux  qui  les  voyaient  glisser  entre  les  tombes  sinistres  du 
cimelière. 

Il  s'en  dégage  quelquefois  subitement  à  l'ouverture  des  anciens 
sépulcres;  et  comme  autrefois  on  plaçait  au  fond  des  tombeaux 
des  lampes  allumées,  les  esprits  crédules  s'imaginèrent  que  Jeur 
clarté  était  inextinguible.  On  rapporte  que  sous  le  pontificat  de 
Paul  III,  élu  pape  le  13  bclobro  1534,  on  trouva  dans  la  voie 
Appienne  un  ancien  tombeau  o.wc  cette  inscription  :  TulHolx  filix 
meif.  Au  premier  souffle  d'air,  le  corps  de  la  lîlie  de  Cicéron  fut 
réduit  en  poussière,  et  une  lampe  encore  allumée  n'éteignit,  dit-on, 
(i/trà  avoir  brûlé  {ilus  de  quinze  cents  ans.  Certains  corps  ensevelis 
depuis  longtemps  furent  même  trouvés  (Raulin,  Observ.  de  mnle- 
cine,  p.  393;  brillant  dans  leur  circneil  d'une  lumière  phosplio- 
rescentc.  Le  criminel  d'Étui  Freburg  ayant  été  condamné  au  gibet 
par  suite  de  ses  longues  prévaricaliims,  on  vit  pendant  plusieurs 
nuits  sa  tète  environnée  d'une  auréole  lumineuse,  et  quelques  Da- 
nois, trnnipés  par  cette  sorte  de  prodige  dont  ils  ne  connaîssaieni 
pas  la  cause  naturelle,  la  regardèrent  comme  une  preuve  d'inno- 
cence. 

Ui  Commune  de  Paris  en  1B71,  qui  s'est  éteinte  au  milieu  du 
sang  et  de  l'incendie  en  sauvant  la  vie  de  ses  principaux  chefs,  et 
en  faisant  fusiller  des  milliers  d'hommes  du  peuple,  dont  un  grand 
nombre  ne  la  soutenaient  que  pour  donner  du  pain  à  leurs  familles, 
a  jeté  dans  la  fosse  commune  bien  de  ces  pauvres  gens,  moins  bien 
enterrés  que  des  chiens,  et  qui  pourrirent  ensemble  sous  l'action 
dissolvante  de  la  pluie  et  de  la  chaleur  de  juin.  Avant  l'entrée  des 
troupes  du  gouvernement  à  Paris,  l'ouest  de  la  capitale,  théàti-e  de 
tant  de  combats,  était  déjà  criblé  de  fosses,  et  les  ravins  d'Issy  et 


LES    FEUX    FOLLETS.  771 

de  Meudon  avaient  servi  de  dernière  demeure  aux  bataillons  de 
marche  fédéréa.  G)iiime  rien  ne  se  perd  dans  la  nature,  l'hydro- 
gène de  ces  corps  décomposés  s'élevait  le  soir  dans  les  airs  sous 


Fig.  121.  Feui  follets  de  f6dëi 


la  forme  de  légères  flammes  bleuâtres.  Feux  follets  éphémères  ! 
("est  tout  ce  qui  devait  survivre  à  tant  do  tapage,  à  tant  do  vio- 
lences, à  tant  de  prétentions. 


CHAPITRE  VI. 


LES     PARATONNERRES. 


DLRNIKI'.r:  JlOMMl.MCATION  OFFICIELLE  DE  l'aCADÉMIE  DES  SCIENCES. 
COMMISSAlHI.s  :  MM.  BECOUEUEL,  BABINET,  DFHAMEL,  FIZEAU,  REGNAULT, 
LE    MAI'.É^.MAL    VAILLANT;    POUILLET,    RAPPORTEER. 


l.  —  rnoPOSlTlONS   (iÊNLHALES. 

1.  Los  iniaL'cs  oraproux  «jui  porlenl  la  foudre  ne  sont  autre  chose  que  des  nuages 
ordinaires  elimyrs  (J'uno  irraiidc  quantilé  d'électricité. 

L'éclair  <iui  >iilnnnc  le  vh-l  e>t  une  immense  étincelle  électrique  dont  les  d^ux 
j)oinls  de  d«'|.ai  t  >i)iil  sur  deux  uuajres  éloiirnés  et  chargés  d'électricités  con- 
traires. 

Lo  tunnrrrc  est  1«^  l>ruit  do  Tétineelle. 

La  foudre  est  rétinceile  elle-même;  c'est  la  recomposition  des  électricités  con- 
traires. 

Quand  l'un  des  points  de  dt'parl  do  Péelair  est  à  la  surface  du  sol,  on  dit  que  ie 
toinierre  t^nd•(^  ou  plutôt  que  la  foudre  tombe,  et  que  les  objets  terrestres  >onl 
foudroyés.  Alnrs  tous  les  jioints  du  sillon  de  l'éclair  sont  encore  la  recom[»osition 
uu  la  nrulrali^alion  dos  deux  éloclrieitos  contraires,  dont  Tune  est  fournie  par  le 
nuap"o  et  Taulro  par  la  terre  ello-mome. 

Coiiniirnt  la  terre,  (pli  ost  en  panerai  à  l'état  naturel  et  sans  électricité  appa- 
rente, <e  tr()uvo-t-«'llc  ainsi  chargée  d'électricité  et  d'une  électricité  contraire  à 
celle  du  nuaLic  au  moment  même  où  elle  est  foudroyée? 

Telle  est  la  }»romière  question  que  nous  avons  à  examiner. 

2.  Avaid  que  la  foutlre  éclate,  le  nuafie  orageux  qui  la  porte,  bien  qu'il  soit  à 
plu>i<urs  k  lion  i«'.' lies  de  liauleur.  agit  par  influence  pour  repousser  au  loin  l'éJec- 
trieil»'  i\i2  même  nom  et  j)<)ui"  attirer  rêloctricité  de  nom  contraire.  Cette  inlluence 
tond  à  s\'xercer  sur  tous  les  corps;  mais  elle  n'est  réellement  efficace  que  sur  de 
bons  conducteurs;  tels  sont  à  des  deirrés  différents  les  métaux,  l'eau,  le  sol  très- 
luimido,  les  corps  vivants,  los  végétaux,  etc. 

Lo  même  conducteur  éprouve  de  la  part  du  nuage  des  effets  très-différents,  sui- 
vant sa  forme  el  ses  dimonsions,  et  surtout  suivant  sa  parfaite  ou  imparfaite  com- 
munication avec  le  sol. 

Un  arbre,  par  exemple,  quand  il  se  trouve  dans  une  terre  médiocrement  humide, 


LES    PARATONNERRES.  773 

ne  reçoit  qu^une  très-faible  influence,  parce  que  rëlectricité  de  même  nom  ne 
peut  pas  être  repoussée  au  loin  dans  cette  terre,  qui  n'est  qu^un  très-mauvais 
conducteur  pour  les  grandes  charges  électriques. 

'  Si  cet  arbre,  au  contraire,  se  trouve  dans  une  terre  très -humide  et  d'une  vaste 
étendue,  il  sera  fortement  influencé,  parce  que  Télectricité  de  même  nom  peut 
s'étendre  au  loin  dans  ce  bon  conducteur.  EnGn  il  sera  influencé  autant  qu'il  peut 
l'être,  si  ce  bon  conducteur,  vers  ses  limites,  est  lui-même  en  bonne  communi- 
cation avec  d'autres  nappes  d'eau  indéfinies. 

Quand  il  s'agit  de  l'électricité  de  nos  machines,  la  surface  de  la  terre  telle  qu'elle 
se  présente  est  ce  qu'on  appelle  le  so/,  ou  le  réservoir  commun.  On  peut  l'appeler 
ainsi,  puisque  sa  conductibilité  est  suffisante  pour  disperser  ou  neutraliser  toutes 
les  petites  charges  électriques. 

Quand  il  s'agit  de  la  foudre,  la  terre  végétale,  dans  son  état  habituel,  n'est  plus 
ce  que  l'on  peut  appeler  le  réservoir  commun;  elle  devient  relativement  un 
mauvais  conducteur,  ainsi  que  les  formations  géologiques  de  diverses  natures 
sur  lesquelles  elle  repose.  Il  faut  arriver  à  la  première  nappe  aquifère,  c'est^- 
dire  à  la  nappe  des  puits  qui  ne  tarissent  jamais  (nous  l'appellerons  ici  la 
nappe  souterraine)^  pour  trouver  une  couche  dont  la  conductibilité  soit  suffi- 
sante. Celle  ci ,  à  raison  de  son  étendue  et  de  ses  ramifications  multipliées,  ne 
peut  pas  être  isolée  des  cours  d'eau  voisins,  et  avec  eux,  avec  les  fleuves  et  les 
rivières,  avec  la  mer  elle-même,  elle  constitue  ce  qu'on  doit  appeler  le  réservoir 
commun  des  nuages  foudroyants,  et,  par  conséquent,  le  réservoir  commun  des 
paratonnerres. 

En  effet,  pendant  que  le  nuage  orageux  exerce  partout  au-dessous  de  lui  son 
influence  attractive  sur  le  fluide  de  nom  contraire  et  répulsive  sur  le  fluide  de 
même  nom,  c'est  surtout  la  nappe  souterraine  qui  reçoit  cette  influence  avec  une 
incomparable  efficacité.  Alors  toute  sa  surface  supérieure  se  charge  d'électricité 
contraire  que  le  nuage  y  accumule  par  son  attraction,  tandis  que  l'électricité  de 
même  nom  est  repoussée  et  dispersée  au  loin  dans  le  réservoir  commun.  Aussi, 
quand  la  foudre  éclate,  les  deux  points  de  départ  de  l'éclair  sont,  l'un  sur  le 
nuage  et  l'autre  sur  la. nappe  souterraine,  qui  est  en  quelque  sorte  le  deuxième 
nuage  nécessaire  à  l'explosion  de  la  foudre. 

(«'est  ainsi  que  le  globe  de  la  terre,  sans  cesser  d'être  à  l'état  naturel  dans  son 
ensemble,  se  trouve  éventuellement  électrisé  sur  quelques  points  par  la  présence 
des  nuages  orageux. 

Les  édifices,  les  arbres,  les  corps  vivants,  frappés  par  la  foudre,  ne  doivent  être 
considérés  que  comme  des  intermédiaires  qui  se  trouvent  sur  son  chemin  et 
qu'elle  frappe  en  passant. 

Toutefois,  il  ne  faudrait  pas  en  conclure  que  ces  intermédiaires  sont  essentiel- 
lement passifs,  et  qu'ils  ne  contribuent  jamais  à  modifier  ou  même  à  déterminer 
la  direction  du  coup  de  foudre.  11  est  certain  au  contraire  qu'ils  exercent  à  cet 
égard  une  action  d'autant  plus  grande  qu'ils  ont  une  étendue  plus  considérable  et 
une  conductibilité  meilleure.  Par  exemple,  quand  un  vaisseau  est  foudroyé  au 
milieu  de  la  mer,  il  est  très-probable  que  la  foudre  n'a  pas  pris  le  chemin  qui  au- 
rait été  géométriquement  le  plus  court  pour  arriver  à  l'eau  qu'elle  cherche  et  où 
elle  doit  être  neutralisée  par  le  fluide  contraire,  mais  qu'elle  a  choisi  le  chemin 
qui  était  électriquement  le  plus  court  à*  raison  des  décompositions  par  influence 
que  le  nuage  avait  probablement  produites  sur  les  mâts,  les  agrès  et  autres  corps 
conducteurs  du  bâtiment,  plus  ou  moins  haut  placés  et  plus  ou  moins  con- 
ducteurs. 

3.  Un  paratonnerre  est  un  bon  conducteur,  non  interrompu,  dont  l'extrémité  in- 
férieure communique  largement  avec  la  nappe  souterraine,  tandis  que  son  extré- 
mité supérieure  s'élève  assez  haut  pour  dominer  l'édifice  qu'il  s'agit  de  protéger. 


774  LES    PARATONNERRES. 

Une  décharge  de  nos  batteries  électriques  peut  fondre  plusieurs  mètres  de  lon- 
gueur d'un  fil  de  fer  un  peu  fin. 

Une  expiosion.de  la  foudre  peut  fondre  ou  volatiliser  plus  d'une  centaine  de 
mètres  de  longueur  des  fils  de  sonnettes  ou  des  fils  de  marteaux  des  horloges  pu- 
bliques. En  1827,  sur  le  paquebot  le  New-York j  une  chaîne  d'arpenteur  de  kO  mè- 
tres de  longueur,  faite  avec  du  fil  de  fer  de  6  millimètres  de  diamètre,  servant  de 
conducteur  au  paratonnerre  du  bâtiment,  a  été  fondue  par  un  coup  de  foudre  et 
dispersée  en  fragments  incandescents. 

Û  n'y  a  pas  d'exemple  que  la  foudre  ait  pu  seulement  échauffer  et  porter  au 
rouge  sombre  une  barre  de  fer  carrée  de  quelques  mètres  de  longueur  et  de 
15  millimètres' de  c6té,  ou  de  225  millimètres  carrés  de  section. 

C'est  donc  du  fer  carré  de  15  millimètres  de  côté  que  l'on  adopte  pour  composer 
le  conducteur  des  paratonnerres. 

On  n'est  aucunement  obligé  d'aller  chercher  la  nappe  souterraine  dans  la  verti- 
cale ou  près  de  la  verticale  de  l'édifice  que  l'on  veut  protéger.  Un  paratonnerre 
n*est  pas  moins  efficace  quand  son  conducteur  est  sur  une  grande  partie  de  sa 
longueur  en  lignes  courbes,  horizontales  ou  inclinées.  La  condition  essentielle, 
mais  absolument  essentielle,  est  qu'il  arrive  à  la  nappe  souterraine,  et  qu'il  com- 
munique largement  avec  elle,  dût-il  aller  la  chercher  à  plusieurs  kilomètres  de  dis- 
tance. 

4.  Supposons  un  paratonnerre  établi  dans  ces  conditions,  et  examinons  d'une 
manière  générale  les  phénomènes  qui  vont  se  produire  pendant  les  orages. 

L'électricité  développée  par  influence  dans  la  nappe  souterraine,  au  lieu  de  s'y 
accumuler,  comme  nous  venons  de  le  dire ,  trouve  le  pied  du  conducteur  qui  est 
une  issue  où  elle  se  précipite  ;  car,  dans  l'intérieur  même  d'une  barre  métallique 
pleine  et  solide,  quelque  longue  qu'elle  puisse  être,  le  fluide  électrique  se  répand  et 
se  propage  avec  une  vitesse  comparable  à  la  vitesse  de  la  lumière.  C'est  ^nsi  que 
le  fluide  attiré  par  le  nuage  dans  la  nappe  souterrûne  vient  subitement  s'accumu- 
ler vers  le  sommet  du  paratonnerre. 

Là  se  produisent  des  phénomènes  curieux  dont  il  faut  donner  une  idée. 

Si  le  paratonnerre  se  termine  par  une  pointe  fine  et  très-aiguë  d'or  ou  de  pla- 
tine, le  fluide  attiré  par  le  nuage  exerce  contre  Tair,  qui  est  mauvais  conducteur, 
une  pression  assez  grande  pour  s'échapper  en  produisant  une  aigrette  lumineuse 
visible  dans  les  ténèbres.  Les  rayons  diveigents  de  cette  aigrette  diminuent  d'éclat 
à  mesure  qu'ils  s'éloignent  de  la  pointe  ;  ils  sont  rarement  visibles  sur  une  lon- 
gueur de  15  ou  20  centimètres.  L'air  en  est  vivement  électrisé,  et  l'on  ne  peut 
guère  douter  que  ces  molécules  d'air  chargées  du  fluide  de  la  pointe,  c'estnèndire 
du  fluide  attiré,  ne  soient  ensuite  transportées  jusqu'au  nuage  lui-même,  si  l'air 
est  calme,  pour  neutraliser  une  portion  plus  ou  moins  sensible  du  fluide  dont  il 
est  chargé. 

Cette  neutralisation  est  ce  que  l'on  appelle  l'action  préventive  du  paraton- 
nerre. 

En  même  temps  que  la  pointe  aigu6  donne  naissance  à  l'aigrette,  le  flux  d'élec- 
tricité qui  passe  acquiert  souvent  une  telle  intensité,  que  la  pointe  s'échauffe  jus- 
qu'à la  fusion  ;  dans  ce  cas  l'or,  et  le  platine  lui-même,  quoique  beaucoup  moins 
fusible,  tombent  en  gouttes  volumineuses  le  long  du  cuivre  ou  du  fer  qui  les 
porte. 

Lorsqu'un  paratonnerre  a  ainsi  perdu  sa  pointe  aiguë  et  que  son  sommet  n'est 
plus  qu'un  large  bouton  de  fusion  d'or  ou  de  platine,  on  doit  se  demander  s'il  est 
ou  s'il  n'est  pas  hors  de  service. 

A  cette  question  nous  répondons  :  non,  le  paratonnerre  n'est  pas  hors  de  ser- 
vice, pourvu  qu'il  continue  d'ailleurs  à  remplir  les  deux  conditions  essentielles, 
savoir  ; 


LES    PARATONNERRES. 


775 


1°  Que  le  cODducteur  soit  saDS  lacunes; 

3°  Que  par  son  extrémité  inférieure  il  coinmuni<]ue  largement  arec  la  nappo 
souterraine. 

Seulement,  en  perdant  sa  pointe,  le  paratonnerre  a  perdu  quelque  chose  de  son 
action  préventive.  L'aigrette  ne  pourrait  se  reproduire  que  sous  l'influence  d'um 
attraction  beaucoup  plus  Torte  ;  et  la  fusion,  qui  dépendait  surtout  de  la  finesse  et 
de  l'acuité  de  la  pointe,  ne  pourrait  se  renouveler  que  très-difficilement  en  laissant 
d'ailleurs  les  choses  à  peu  près  dans  le  même  état.  L'air  n'est  donc  plus  électrisè 
par  l'aigrette  sous  forme  lumineuse,  cette  part  de  l'action  préventive  a  disparu; 
l'autre  part,  celle  qui  peut  dépendre  de  l'air  ëlectrisé  par  son  contact  avec  toutes 
les  portions  supérieures  de  la  tige,  est  probablement  beaucoup  plus  petite. 


ng.  3ÎJ.  —  PsralQi 


Au  reste,  s'il  est  vrai  que  le  vent  emporte  bien  loin  du  nuage  l'air  électrisé  par 
l'aigrette  aussi  bien  que  l'air  élcclrisé  par  la  tige,  l'action  préventive  est  si  sou- 
vent réduite  h  rien,  qu'il  n'y  a  pas  lieu  de  la  regretter  beaucoup. 

La  conclusion  est  donc,  qu'en  perdant  sa  pointe  aigutl,  un  paratonnerre  ne  perd 
en  réaliU  qu'un  trèa-faible  avantage. 

C'est  par  ces  motifs  que  la  Commission  de  1855  a  été  conduite  à  conseiller  de 
terminer  le  haut  du  paratoonen-e  par  un  cylindre  de  cuivre  rouge  de  S  centimètres 
de  diamètre  sur  30  à  35  centimëtresdelongueurtotale,  dont  le  sommet  est  aminci 
pour  former  un  cane  de  3  ou  <i  centimètres  de  hauteur. 

Le  cône  de  cuivre  pourra  donner  encore  quelquefois  le  spectacle  des  aigrettes, 
■nais  bien  moins  souvent  que  les  pointes  aiguBs  d'or  ou  de  platine;  même  dans  c« 


776 


LES    PARATONNERRES. 


cas,  il  résiste  à  la  fusion,  à  raison  de  sa  forme  et  surtout  h  raison  de  sa  gnode 

conductibilité  tant  électrique  que  calorifique. 
Si  la  foudre  vient  à  éclater,  c'est  par  le  cône  de  cuivre  qu'elle  pénètre  dans  la 

tige  et  le  conducteur,  et  c'est  par  la  tige  et  le  conducteur  qu'elle  va  se  neutraliier 

dans  la  nappe  souterraine. 

C'est  un  coup  de  foudre  ordinaire,  seulement  il  est 
sans  dommage  pour  le  paratonnerre  et  pour  l'édifice 
qu|i1  protège;  il  ressemble  ainsi  aux  coups  de  fou- 
dre innombrables  qui  pendant  les  orages  s'éteignent 
au  milieu  de  l'Atmosphère. 


II. 


CONSTRUCTION. 


5.  Tige.  —  La  tige  de  fer  du  paratonnerre  est  pro- 
longée en  haut,  comme  nous  venons  de  le  dire,  par 
un  cylindre  de  cuivre  rouga  terminé  en  cAne;  à  ce 
point  de  jonction,  elle  aété  arrondie  et  réduite  à  2  cen- 
timètres de  diamètre;  plus  bas,  elle  reste  carrée  et  va 
en  augmentant  d^épaisseur  régulièrement,  jusqu'au 
point  d'insertioa  du  conducteur,  où  elle  doit  avoir  k  ou 
5  centimèlres  de  cbté.  Sa  hauteur  totale,  entre  le  som- 
met du  cône  et  ce  dernier  point,  peut  varier  de  3  à 
5  mètres  suivant  les  circonstances.  11  y  a  presque  tou- 
jours plus  d'avantage  à  augmenter  le  nombre  des  ti- 

Y  ges,  en  les  maintenant  entre  ces  limif^s,  et  en  les  re- 

I  liant  eutre  elles  par  un  conducteur  commun  pour  les 

rendre  solidaires,  qu'à  en  réduire  le  nombre  en  leur 
I  donnant  des  hauteurs  de  7  ou  8  mètres. 

Toute  la  longueur  de  la  tige  qui  est  au-dessous  du 
conducteur,  au-dessous  du  plus  bas  des  conducteurs, 
si  elle  en  porte  plusieurs,  ne  compte  plus  comme  pa- 
ratonnerre ;  on  peut  en  varier  à  volonté  la  forme  et 
choisir  celle  qui  convient  le  mieux  pour  la  fixer  très- 
solidement  sur  ses  appuis. 

6.  Candwtenn.  —  Le  conducteur  est  adapté  à  la  tige 
par  une  très-bonne  soudure  à  l'étain  ;  cette  première 
partie  du  conducteur  aura  S  centimètres  de  càtè,  et 
sa  partie  arrondie,  dressée  et  étamée  d'avance,  qui 
traverse  la  Uge  de  part  en  part,  aura  15  millimèlres 
de  diamètre;  ainsi  les  deux  surfaces  du  fer,  mélaUi- 
quement  unies  par  la  soudure,  auront  près  de  30  cen- 
timètres carrés. 

Les  courbures  toujours  arrondies  qu'il  faudra  don- 
ner au  conducteur,  soit  pour  descendre  au  sol,  soit 
pour  s'étendre  sur  le  sol  jusqu'à  la  verticale  de  la 
nappe  d'eau,  suffiront  au  jeu  des  dilatations. 

Comme  il  importe  que  ces  soudures  ne  soient  pas 
fatiguées  par  des  flexions  ou  par  des  tractions  obli- 
ques, on  aura  soin  d'établir  dans  leur  voisinage  dss 
supports  de  fer  à  fourchettes  qui  permettent  le  glissement  longitudinal  en  empê- 
chant tout  ballottement  latéral.  Ces  supports  ne  doivent  pas  être  des  isoloirs  élec- 
triques. 

7.  Communtcofion  ùvec  ta  nappa  deau.  —  La  nappe  souterraine  est,  comme  nous 
avons  dit,  celle  des  pluies  du  voisinage  qui  ne  tarissent  jamais  et  qui  conservenl 


Fig.  223. 
Tige  du  paratooneiTB 
el  MU  conducteur. 


LES    PARATONNERRES.  777 

au  moins  50  centimètres  de  hauteur  d'eau  dans  les  saisons  les  plus  défavora- 
bles. 

Le  puits  du  paratonnerre  sera  construit  comme  un  puits  ordinaire  ;  il  doit  être 
restreint  à  ce  service  spécial  et  ne  recevoir  aucune  eau  de  fosse  ou  d'égout. 

Si  les  circonstances  1  exigeaient,  le  puits  ordinaire  pourrait  être  remplacé  par 
un  forage  de  20  à  25  centimètres  de  diamètre,  tube  avec  soin  contre  les  éboule- 
ments. 

La  portion  du  conducteur  qui  descend  dans  le  puits  sera  faite  avec  du  fer  de 
2  centimètres  de  côté;  son  extrémité  inférieure  portera  quatre  racines  d'environ 
60  centimètres  de  longueur;  un  épais  nœud  de  soudure  enveloppe  tout  cet  ajuste- 
ment. Ces  racines  pourraient  être  remplacées  par  une  hélice  de  cinq  ou  six  tours, 
formée  en  contournant  en  tire- bouchon  Textrémité  inférieure  du  conducteur  lui- 
même. 

La  partie  supérieure  du  conducteur  vertical  sera  soutenue  à  rentrée  du  puits, 
soit  par  une  cheville  assez  forte  posée  sur  deux  barres  parallèles,  soit  par  d'autres 
moyens  analogues;  on  donnera  à  ces  supports  une  hauteur  telle,  que  les  racines 
et,  au  besoin,  le  nœud  de  soudure  plongent  dans  Teau;  mais  il  importe  que  ce  poids 
considérable  ne  porte  pas  sur  les  vases  du  fond  du  puits  où  s'enfonceraient  les  ra- 
cines. 

On  se  ménagera  les  moyens  de  constater  aisément  la  profondeur  de  l'eau  du 
puits  dans  les  diverses  saisons  de  l'année,  même  quand  on  connaîtrait  le  mouve-, 
ment  de  ces  variations  de  niveau  dans  les  puits  voisins. 

Enfin,  de  loin  en  loin,  il  sera  nécessaire  de  reconnaître  l'état  du  fer  immergé,  car 
il  y  a  certaines  eaux  qui  pourraient  peut-être  le  corroyer  trop  profondément  dans 
une  période  de  quatre  ou  cinq  années.  Il  faudra  donc  défaire  la  dernière  des  sou- 
dures qui  se  trouve  hors  du  puits  et  avoir  préparé  les  moyens  mécaniques  conve- 
nables pour  enlever  le  conducteur  et  amener  au  jour  son  extrémité  inférieure. 

À  cette  instruction  officielle  sur  la  construction  des  paraton- 
nerres, publiée  en  1867  par  rAcadémie  des  sciences,  nous  n'a- 
vons qu'une  remarque  à  ajouter  :  c'est  que  ceux  qui  ne  rempli- 
raient pas  toutes  les  conditions  requises  seraient  plus  dangereux 
qu'utiles.  Pour  n'en  citer  qu'un  exemple,  en  1867,  un  orage 
éclata  à  Fécamp,  le  tonnerre  tomba  sur  plusieurs  maisons  dépour- 
vues de  protection  (ce  qui  n'étonna  personne)  ;  mais,  chose  plus 
étrange,  il  n'épargna  même  pas  le  phare,  qui  fut  entièrement  ra- 
vagé, bien  qu'il  fût  surmonté  d'un  paratonnerre.  Celui-ci,  visité 
immédiatement,  témoigna  bien  qu't/  remplissait  toutes  les  conditions 
réglementaires.  Mais  le  phare  est  édifié  sur  une  falaise  profondé- 
ment calcaire,  et  l'extrémité  inférieure  du  paratonnerre  plongeait 
dans  une  citerne  creusée  au  sein  de  ce  sol  crayeux.  Dès  lors  le 
mystère  était  découvert. 

En  effet,  le  conducteur  doit  communiquer  avec  de  vastes  nappes 
d'eau  ayant  une  étendue  beaucoup  plus  grande  que  celle  des  nua- 
ges orageux;  l'eau  elle-même  deviendrait  foudroyante,  si  elle 
n'avait  pas  un  écoulement  suffisant.  Il  est  dangereux  d'enterrer  le 
conducteur  dans  le  sol  humide  :  1^  parce  que  trop  souvent  on 
6*inquiète  peu  de  savoir  si  cette  couche  humide  est  assez  étendue; 


778  LES   PARATONNERRES. 

2**  parce  qu*on  ne  s*eiiquiert  pas  davantage  de  reconnaître  si  celte 
terre  conserve  une  humidité  sufIQsante  aux  temps  de  grandes  sé- 
cheresses^ c*est-à-dire  au  moment  où  les  orages  sont  le  plus  à 
craindre.  A  défaut  de  rivière  ou  de  vastes  étangs^  il  faut  mettre 
les  conducteurs  des  paratonnerres  en  communication  par  de  larges 
surfaces  avec  des  nappes  d  eau  souterraines  intarissables. 

Un  bon  paratonnerre  est  un  utile  préservatif.  Je  rappellersd  à 
cette  occasion  que^  dans  sa  statistique  des  coups  de  foudre  qui 
ont  frappé  des  paratonnerres  ou  des  édifices  et  des  navires  armés 
de  ces  appareils^  Quételet  a  mentionné  cent  soixante-huit  cas  de 
paratonnerres  foudroyés,  parmi  lesquels  il  ne  s'en  trouve  que 
vingt-sept,  c'est-à-dire  environ  un  sixième,  où  les  paratonnerres, 
par  suite  de  graves  imperfections  constatées  dans  leur  construc- 
tion, n'ont  point  complètement  préservé  les  édifices  ou  les  navires 
qui  les  portaient.  Ce  résultat  est  des  plus  concluants  en  faveur 
de  Tefficacité  des  paratonnerres,  et  il  est,  sans  aucun  doute,  la 
meilleure  réponse  qu'on  puisse  faire  aux  objections  mises  en  avant 
contre  l'emploi  des  appareils  dont  il  s*agit. 

Aucune  peinture  ne  compromet  les  fonctions  électriques  d'un 
paratonnerre,  à  l'exception  de  la  portion  immergée  du  conducteur. 

Depuis  quelques  années,  ou  a  l'habitude  de  diviser  le  conduc- 
teur, à  son  arrivée  dans  le  sol,  en  deux  branches,  l'une  verticale 
qui  descend  jusque  dans  la  couche  aquifère,  l'autre  qui  s'étend 
horizontalement  et  se  ramifie  à  une  très -petite  distance  du  sol. 
Lorsque  la  couche  supérieure  du  sol  est  mouillée,  la  branche  ho- 
rizontale fonctionne  inévitablement  et  met  ainsi  à  l'abri  des  irré- 
gularités de  construction  que  peut  présenter  la  branche  verticale. 

Enfin,  remarquons  encore  que  le  cercle  de  protection  du  para- 
tonnerre n'est  pas  aussi  étendu  qu'on  serait  porté  à  le  croire.  Il 
ne  s'étend  pas  à  une  distance  de  trois  ou  quatre  fois  la  hauteur 
de  la  tige  au-dessus  du  toit;  ainsi  un  paratonnerre  de  5  mètres 
ne  protège  pas  à  plus  de  1 5  ou  20  mètres  de  son  point  d'attache. 
L'effet  dépend  d'ailleurs  de  la  nature  du  terrain  et  des  matériaux 
qui  entrent  dans  la  construction  de  l'édifice.  Les  grands  édifices 
en  demandent  plusieurs  pour  être  efficacement  protégés,  comme 
on  l'a  fait  à  Paris  en  terminant  la  réunion  du  Louvre  aux  Tuile- 
ries. Le  métrage  de  l'immense  palais  lui  attribue  une  longueur 
totale  de  3  kilomètres  et  une  surface  de  1 8  hectares.  On  avait  pris 
toutes  les  précautions  imaginables  pour  le  préserver  du  feu  du 
ciel  :  on  n'avait  pas  songé  au  feu  de  l'enfer  humain. 


GHmTRE  VIL 


LES   AURORES  BORÉALES. 


Nous  sommes  arrivés  au  complément  le  plus  curieux^  le  plus 
grandiose  des  diverses  manifestations  de  Télectricité  dans  TAtmo- 
sphère.  Nous  Tavons  vu,  le  globe  terrestre  est  un  immense  réser- 
voir de  ce  subtil  fluide,  qui  existe  dans  tous  les  mondes  de  notre 
système,  et  dont  le  foyer  rayonne  dans  le  Soleil  lui-même.  Comme 
l'attraction,  comme  la  lumière,  comme  la  chaleur,  Télectricité  est 
une  force  générale  de  la  nature.  Ses  palpitations  entretiennent  la 
vie  des  mondes  ;  et  sur  notre  planète  elle-même,  des  courants  cir- 
culent constamment  deTéquateur  aux  pôles,  des  pôles  à  Féquateur. 

L'aiguille  aimantée,  la  boussole,  nous  montre  de  son  doigt 
délicat  cette  circulation  perpétuelle  dirigée  vers  le  nord.  Elle  oscille 
et  8*agite  lorsque  des  perturbations  dérangent  Técoulement  normal 
du  fluide.  Elle  s'affole  lorsque  parfois  ces  perturbations  deviennent 
violentes  et  troublent  profondément  l'équilibre.  La  foudre  qui 
tombe  sur  un  navire  influence  souvent  pour  toujours  le  caractère 
de  la  boussole,  et  tandis  qu'on  prend  le  nord  qu'elle  indique  pour 
point  de  repère,  on  est  tout  surpris  d'aller  se  jeter  sur  des  écueils 
ou  vers  des  côtes  inhospitalières.  Si  une  forte  aurore  boréale  illu- 
mine le  ciel  de  Stockholm  ou  de  Reikiawik,  la  boussole  de  l'Obser- 
vatoire de  Paris  se  trouble  à  des  centaines  de  lieues  de  distance, 
semble  se  demander  ce  qui  arrive,  et  invite  le  rédacteur  du  Bul^ 
letin  international  à  faire  attention  à  ce  qui  se  passe  à  ce  moment-là 
dans  le  nord. 

L'aurore  boréale  est  un  écoulement  en  grand  de  l'électricité 
atmosphérique.  Au  lieu  d'un  orage  borné  à  quelques  lieues  et 


780  LES    AURORES    BORÉALES. 

gémissant  de  fureur  et  de  colère,  c'est  une  douce  et  lente  recom- 
position du  fluide  négatif  du  sol  avec  le  fluide  positif  de  Tatmo- 
sphère,  qui  s^accomplit  dans  les  hauteurs  aériennes,  dans  l'atmo- 
sphère supérieure  hydrogénée  dont  nous  avons  parlé  dès  le 
commencement  de  cet  ouvrage. 

Cet  écoulement  de  l'électricité  en  vaste  nappe  fluide  n'est  visible 
que  pendant  la  nuit,  et  revêt  toutes  les  formes  imaginables,  selon 
la  manière  même  dont  il  s'accomplit,  et  selon  la  perspective  causée 
par  la  distance  de  l'observateur.  Tantôt  l'œil  étonné  saisit  à  peine 
des  ondoiements  rapides,  blancs  et  roses,  parcourant  le  ciel  comme 
un  frémissement.  Tantôt  c'est  une  draperie  de  moire  d'or  et  de 
pourpre  qui  semble  tomber  des  célestes  hauteurs.  Tantôt  c'est  une 
rosée  de  feu  accompagnée  d'un  étrange  bruissement.  Tantôt  en- 
core, ce  sont  dos  gerbes  de  zones  enflammées,  s'élançant  du  nord 
dans  les  différentes  directions  du  compas.  C'est  surtout  vers  les 
cercles  polaires,  où  les  orages  sont  si  rares,  que  ces  manifestations 
de  l'électricité  terrestre  déploient  leur  douce  splendeur. 

Michelet,  qui  sent  si  exactement  et  décrit  si  originalement  les 
grands  phénomènes  de  la  nature,  nous  présente  comme  il  suit 
l'œuvre  des  aurores  boréales  : 

Le  pôle  semble  un  royaume  de  la  mort.  Mais  la  vie  générale  y 
triomphe  au  contraire.  Les  deux  âmes  du  globe,  magnétique,  élec- 
trique, chaque  nuit  font  leur  fête  dans  ce  désert.  Leur  aurore  bo- 
réale est  sa  consolation  sublime. 

Les  courants  aériens,  les  courants  de  la  mer,  en  sont  les  véhi- 
cules. Les  deux  torrents  d'eaux  chaudes  qui,  de  Java,  de  Cuba, 
s'en  vont  au  nord  se  faire  refroidir  et  glacer,  qui,  revivant  ensuite, 
retournent  incessamment  au  cœur  qui  les  lança,  aident  à  la  cor- 
respondance magnétique,  électrique,  de  l'équateur  au  pôle.  Leurs 
orages  sont  solidaires.  L'été,  quand  la  fonte  polaire,  quand  les 
courants  du  nord  nous  viennent,  rafraîchissent  la  terre,  l'élément 
magnétique  semble  aller  au-devant  de  l'électricité  centrale  :  de  là 
ces  violents  orages,  surtout  près  de  ce  centre,  ces  éclats  de  ton- 
nerre, effrayants  à  nos  sens  troublés. 

Tout  au  contraire,  au  pôle  la  foudre  ne  s'entend  presque  jamais. 
Dans  cette  nuit  profonde  d'hiver,  tout  semble  assoupi.  Et  quel 
ciel  cependant  contient  plus  d'orages  !  Presque  chaque  soir,  vers 
dix  heures,  il  éclate  dans  sa  puissance.  La  terre,  les  neiges,  les 
glaciers  en  sont  subitement  illuminés.  Leurs  arêtes  vives,  Tatmo- 
sphère  remplie  de  particules  glacées,  en  brisent,  en  renvoient  les 
rayons  palpitants. 


LES    AURORES    BORÉALES.  781 

• 

Rien  de  plus  solennel.  La  terre  entière  assiste^  on  peut  le  dire; 
elle  est  spectateur  et  acteur.  La  veille,  ou  plusieurs  heures  d'avance, 
sa  préoccupation  est  partout  constatée  par  Taiguille  aimantée. 

Mais  voilà  que  dans  Tare  majestueux  d*un  jaune  pâle,  dans  sa 
paisible  ascension,  éclate  comme  une  effervescence.  Il  se  double, 
se  triple,  on  en  voit  souvent  jusqu'à  neuf.  Us  ondulent  !  Un  flux 
et  reflux  de  lumière  les  promène  comme  une  draperie  d'or  qui  va, 
vient,  se  plie,  se  replie. 

Est-ce  tout?  Le  spectacle  s'anime.  De  longues  colonnes  lumi- 
neuses, des  jets,  des  rayons  sont  dardés,  impétueux,  rapides, 
changeant  du  jaune  au  pourpre,  du  rouge  à  l'émeraude. 

Quelle  en  sera  l'issue?  La  terre  est  inquiète.  Qui  vaincra,  qui 
l'emportera  de  ces  lumières  vivantes?  Les  pôles  se  le  sont  demandé. 

11  est  onze  heures  du  soir.  Voici  le  grand  moment.  Le  combat 
s'harmonise.  Les  lumières  ont  lutté  assez.  Elles  s'entendent,  se 
pacifient  et  s'aiment.  Elles  montent  ensemble  dans  la  gloire.  Elles 
se  transfigurent  en  sublime  éventail,  en  coupole  de  feu,  sont  comme 
la  couronne  d'un  divin  hyménée. 

A  l'âme  terrestre,  magnétique,  reine  du  nord.  Vautre  s'est  môlée, 
l'électrique,  la  vie  de  Téquateur.  Elles  s'embrassent,  et  c'est  la 
même  âme.... 

Le  Spitzberg  est  une  région  favorite  pour  les  aurores  boréales. 
Dans  son  voyage  scientifique  de  1839,  M.  Ch.  Alartins  en  a  observé 
et  analysé  patiemment,  un  grand  nombre,  qu'il  décrit  sous  les 
formes  suivantes  (voy.  le  Tour  du  inonde,  18G5,  t.  II,  p.  10;  : 

Tantôt  ce  sont  de  simples  lueurs  diffuses  ou  des  plaques  lumi- 
neuses, tantôt  des  rayons  frémissants  d'une  éclatante  blancheur, 
qui  parcourent  tout  le  firmament,  en  partant  de  l'horizon  comme 
si  un  pinceau  invisible  se  promenait  sur  la  voûte  céleste;  quelque- 
fois il  s'arrête;  les  rayons  inachevés  n'atteignent  pas  le  zénith, 
mais  l'aurore  se  continue  sur  un  autre  point;  un  bouquet  de 
rayons  s'élance,  s'élargit  en  éventail,  puis  pâlit  et  s'éteint.  D'autres 
fois  de  longues  draperies  dorées  flottent  au-dessus  de  la  tète  du 
spectateur,  se  replient  sur  elles-mêmes  de  mille  manières  et  ondu- 
lent comme  si  le  vent  les  agitait.  En  apparence  elles  semblent 
peu  élevées  dans  TAtmosphère,  et  l'on  s'étonne  de  ne  pas  entendra 
le  frôlement  des  replis  qui  glissent  l'un  sur  l'autre.  Le  plus  sou- 
vent un  arc  lumineux  se  dessine  vers  le  nord  ;  un  segment  noir  les 
sépare  de  l'horizon  et  contraste  par  sa  couleur  foncée  avec  l'arc 
d'un  blanc  éclatant  ou  d'un  rouge  brillant  qui  lance  les  rayons. 


782  LES    ALKOHES     BOUÊALEià. 

sV-lcnd,  >t:  divise  et  repivscnle  bienlûl  un  éventail  lumim-ux  qui 
remplit  le  tii-l  bumil,  monte  peu  à  peu  vers  le  zénith,  où  les  rayons 
en  se  réunissant  forment  une  couronne  qui,  à  son  tour,  darde  des 
jets  lumineiis  duns  tous  les  sena.  Alors  le  ciel  semble  une  cou- 
pole de  feu;  le  Idtn,  le  veit,  le  jaune,  le  rouge,  h  blanc  !-e  jouent 
dans  les  ra\i>iis  palpitants  de  lauroi-e.  -Mais  ce  brillant  spectacle 
dure  peu  d'instants  ;  la  couronne  cesse  d'abord  de  lancer  des  jets 


biiiiineii\,  puis  san'aiblil  peu  à  peu;  une  lueur  diffuse  remplit  la 
ciel;  (à  et  là  (|u<'li|ues  plaques  lumineuses  semblables  à  de  légers 
nuaf^es  s'éiendenl  cl  se  resserrent  avec  une  incroyable  rapidité 
comme  im  ca-ui-  (|iii  palpite.  Bientôt  ils  pâlissent  à  leur  tour,  tout 
se  confond  et  s'cfVace,  l'aurore  semble  î^tre  à  son  agonie;  les  étoiles, 
([ue  sa  lumii-i-e  a\ait  obscurcies,  brillent  d'un  nouvel  éclat,  et  la 
longue  nnil  polaire,  sombre  et  profonde,  règne  de  nouveau  en  sou- 
\eraine  sur  les  solitudes  glacées  de  la  terre  et  de  l'océan.  Devant 


LES    AURORES    BORÉALES.  783 

de  tels  phénomènes^  le  poëte^  rartiste  s*inclinent  et  avouent  leur 
impuissance^  le  savant  seul  ne  désespère  pas  ;  après  avoir  admiré 
ce  spectacle,  il  Tétudie^  l'analyse^  le  compare^  le  discute^  et  il 
arrive  à  prouver  que  ces  aurores  sont  dues  aux  radiations  élec- 
triques des  pôles  de  la  terre^  aimant  colossal  dont  le  pôle  boréal 
se  trouve  dans  le  nofd  de  TAmérique  septentrionale,  non  loin  du 
pôle  du  froid  de  notre  hémisphère,  tandis  que  son  pôle  austral  est 
en  mer  au  sud  de  TAustralie,  près  de  la  terre  Victoria. 

Quelques  indications  suffiront  pour  prouver  la  nature  électro- 
magnétique de  l'aurore  boréale.  Au  Spitzberg,  une  aiguille  aimantée 
suspendue  horizontalement  à  un  iil  de  soie  non  tordu  est  tournée 
vers  l'ouest  ;  dès  le  début  de  l'aurore,  le  physicien  qui  observe 
cette  aiguille  s'aperçoit  qu'au  lieu  d'être  sensiblement  immobile, 
elle  semble  en  proie  à  une  inquiétude  inusitée  et  se  déplace  rapi- 
dement à  droite  et  à  gauche  et  de  gauche  à  droite.  A  mesure  que 
l'aurore  devient  plus  brillante,  l'agitation  de  l'aiguille  augmente,  et 
sans  sortir  de  son  cabinet  l'observateur  juge  de  l'intensité  de  l'au- 
rore boréale  par  l'amplitude  du  déplacement  de  l'aiguille  ;  enfin 
quand  la  couronne  boréale  se  forme,  son  centre  se  trouve  précisé- 
ment sur  le  prolongement  d'une  aiguille  magnétique  librement 
suspendue  sur  une  chape  et  orientée  dans  le  sens  du  méridien 
magnétique;  elle  n'est  point  horizontale,  mais  inclinée  vers  le 
pôle  magnétique  et  se  nomme  aiguille  d'inclinaison.  Les  aurores 
boréales  sont  donc  intimement  unies  aux  phénomènes  magnétiques 
du  globe  terrestre.  M.  Auguste  de  la  Rive  en  a  réalisé  expéri- 
mentalement les  principaux  phénomènes  sur  une  boule  de  bois 
représentant  le  globe  terrestre  et  convenablement  électrisée. 

Quel  étrange  monde  que  celui  des  pôles!  Presque  toutes  les 
nuits  sont  éclairées  par  ces  lueurs  électriques  phis  ou  moins  bril- 
lantes ;  à  partir  du  milieu  de  janvier,  on  voit  à  midi  un  crépus- 
cule d'une  heure;  l'aurore,  annonçant  le  retour  du  soleil,  s'agrandit 
en  montant  vers  le  zénith;  enfin  le  16  février  un  segment  du  dis- 
({ue  solaire,  semblable  à  un  point  lumineux,  brille  un  moment, 
pour  s'éteindre  aussitôt;  mais,  à  chaque  midi,  le  segment  aug- 
mente, jusqu'à  ce  que  l'orbe  tout  entier  s'élève  au-dessus  de  la 
mer  :  c'est  la  fin  de  la  longue  nuit  d'hiver.  Alors,  le  jour  et  la 
nuit  se  succèdent  pendant  soixante-cinq  jours,  jusqu'au  21  avril, 
commencement  d'un  jour  de  quatre  mois,  pendant  lesquels  le 
soleil  tourne  au-dessus  de  l'horizon,  s'abaissant  de  plus  en  plus,  et 
finit  par  disparaître. 

Dans  TAmérique  septentrionale,  à  Test  du  détroit  de  Behring, 


LES    AURORES    BOREALES. 


il  y  a  un  grand  territoire,  peu  connu  des  Français  :  le  pays  de 
rj4/(ijiA;ti,  traversé  par  le  cercle  arctique.  C'était,  il  y  a  quelques 
années,  l'Amérique  russe,  et  elle  ne  mesure  pas  moins  de  qua-: 
rante-cinq  mille  lieues. carrées;  les, États-Unis  l'ont  acheté  le  18 
octobre  1867.  Dans  une  relation  curieuse  d'un  voyage  que  Frédé- 


Fig.  2ib.  —  Aurore  boréale  observée  à  Bossekop  (SpiUbf 


rick  Whymper  y  fil  en  1865  (voy.  le  Tour  Ju  monde,  18C9,t.  Il, 
p.  2/i7),je  trouve l'olservation  rare  d'une  aurore  boréale  en  forme 
de  ruban,  déployé  en  ondoiements  dans  les  hauteurs  aériennes. 

C'était  le  27  décembre,  écrit  le  voyageur  lui-même.  Au  moment 
où  nous  sommes  sur  le  point  de  nous  coucher,  on  nous  annonce,  une 
aurore  boréale  dans  la  direction  de  l'ouest.  Cette  nouvelle  chasse 


LES    AURORES    BORÉALES.  787 

le  sommeil  ;  nous  grimpons  en  toute  hâte  sur  le  toit  le  plus  élevé 
du  bâtiment  du  fort  pour  contempler  le  splendide  phénomène.  Ce 
n*est  pas  Tare  si  souvent  décrit^  mais  un  serpent  de  lumière  sou- 
ple, ondoyant,  variant  sans  cesse  de  forme  et  de  couleur  :  tantôt  il 
a  la  teinte  pâle  et  douce  des  rayons  de  la  lune;  tantôt  de  longues 
bandes  bleues ,  roses,  violettes  ,  se  roulent  sur  ce  fond  argenté; 
les  scintillations  vont  de  bas  en  haut,  et  mêlent  leur  clarté  à  celle 
des  étoiles  brillantes,  qu'on  aperçoit  à  travers  la  vaporeuse  spirale. 

Parfois  Taurore  boréale  revêt  la  forme  d'une  coupole  d'où  tom- 
bent des  pendentifs  de  pluie  lumineuse,  impalpable.  Au  moment 
de  terminer  son  voyage  en  Islande,  le  21  août  1866,  M.  Noël  Nou- 
<(aret  en  observa  de  fort  intéressantes  de  cette  figure. 

Après  avoir  donné  notre  grand  bal  sur  la  Pandore,  dit- il,  nous 
appareillâmes  pour  le  départ,  et  nos  bons  amis  d'Islande  répé- 
taient en  voyant  partir  la  Pandore  :  «  Voilà  le  soleil  de  l'Islande 
qui  s'en  va  I  »  En  effet,  la  frégate  française  arrive  avec  la  belle 
saison,  avec  le  soleil,  elle  s'en  va  dès  qu'on  aperçoit  la  première 
étoile,  qui  est  comme  le  signal  de  la  première  aurore  boréale.  A 
partir  de  ce  moment,  on  a  ordinairement  deux  aurores  par  nuit  : 
la  première  à  onze  heures  jusqu'à  onze  heures  trois  quarts.  La  se- 
conde, plus  brillante  que  la  première,  parait  à  minuit  et  éclaire  le 
ciel  et  la  mer  pendant  de  longues  heures.  Quand  l'aurore  va  se  for- 
mer, on  aperçoit  comme  un  nuage  noir  à  l'horizon,  dans  la  direc- 
tion du  nord-nord-est;  les  bords  du  nuage  s'éclairent,  puis,  tout  d'un 
coup,  du  fond  de  cette  cuvette  noire  part  une  fusée  rapide,  qui  est 
immédiatement  suivie  de  plusieurs  autres.  Ces  fusées  laissent  dans 
le  ciel  une  traînée  lumineuse^  peu  à  peu  elles  arrivent  jusqu'au 
zénith  et  finissent  par  s'étendre  sur  la  totalité  de  la  voûte  céleste. 
L'aurore  est  alors  dans  tout  son  éclat;  du  ciel  se  détachent  de 
longues  franges  qui  descendent  mollement  et  que  l'observateur 
croit  pouvoir  saisir  avec  ses  doigts.  Une  blanche  clarté  envahit 
tout  le  ciel  et  la  mer.  C'est  dans  ce  milieu  magique  qu'il  fallait 
voir  la  belle  Pandore  au  moment  où  elle  s'éloignait  des  côtes  d'Is- 
lande. Sa  gracieuse  mâture,  ses  vergues  élancées  et  chargées  de 
lumière,  se  découpaient  franchement  sur  cette  sorte  d'auréole 
qu'on  eût  dit  ménagée  pour  l'heure  des  adieux,  et  je  passai  toute 
la  nuit  sur  la  dunette  à  contempler  cet  imposant  météore ,  éclairé 
par  cette  u  lumière  du  nord  » ,  comme  ils  l'appellent  dans  leur 
langage  pittoresque,  et  qui  doit  être  désormais  leur  unique  soleil. 

Les  aurores  boréales  sont  assez  rares  en  France,  et  la  vie  en- 
tière peut  se  passer  sans  qu'on  ait  eu  le  plaisir  d'en  admirer  une 


788  LKS  AURORES  BORÉALES. 

sciile,  un  [leu  (onipUMe.  Nous  venoDS  d'être  gratifias  à  Paris  de 
trois  de  ces  phénoinf'ni's,  avec  un  déploiement  d'intensité  bien  re- 
marquable, les  15  avril  et  13  mai  1869,  et  le  24  octobre  1870. 

Celle  du  15  aM-il,  que  je  n'ai  pas  observée  moi-même,  l'a  été 
pai-  mes  amis,  MM.  SiJberinann  au  Collège  <k  France,  Chapelas- 
Coulvier-Gi-avier  au  Lu\embonrj|:,  et  Tremesilrinî  à  Belleville.  Elle 
fut  douille,  en  quelque  sorte.  Le  premier  acte  se  montra  à  huit 
lieuies  dix  minutes  sous  la  forme  d'un  larj-e  faisceau  de  colonne» 
lumineuses,  rougeàtrcs,  dirigées  des  garde.*  de  la  Grande-Ourse 
vers  l'est,  comme  un  éventail.  Le  fond  ihi  ciel  aur  cette  région 
était  •'■gaiement  coloré  dune  lumière  roiigcàtre.  L'apparition  ne 
dura  que  quelques  minutes.  Le  second  acte  se  joua  à  dix  heures 
et  demie.  De,-i  rayons  partirent  d'un  petit  arc  lumineux  situé  au 
nord.  Ces  ravons,  d'une  couleur  verdâlre  très-prononcée  à  la  base 
nl'êrieiu-e,  iirésentaient  au  contraire  à  leur  extivniité  supérieure  uue 
nuance  |)ourpre  rnagniii([ue.  Puis,  à  cerUiins  muuicnls,  le  phéno- 
mène changeait  suliitcment  d'aspect:  la  lumîci'e  s'agglom^it  sur 
plusieurs  points,  fonnant  des  amas  ou  plaques  irès-denses,  Irès- 
brillantea  ,  blanches  au  centre  de  l'aurore,  rouges  sang  a  la  cir- 
conférence. Lu  nombre  infini  de  stries  lumini'uses,  presque  paral- 
lèles entre  elles,  parcouraient  la  bande  dans  l;i  direction  du  mé- 
ridien magnétique.  Le  pliénomènc  dura  une  demi-heure,  avec  deis 
variations  d'intensité. 

Celle  du  13  mai  a  été  plus  remarquable  et  plus  remarquée.  Je 
l'ai  observée  attentivement,  et  voici  la  description  que  j'en  ai  don- 
née dans  le  St'i'rle  du  lendemain  : 

Gramh  auror:'  boréiile  sut  Paris.  —  Nier  '^oir  jpudi  13  mai,  une  magiiitiijue  au- 
lon-  \,-,v:-^\ti  -Vit  jL'i.lo.ïée  sur  le  ciel  .le  Caris. 

Tanilisiinini  finmJ  tuniulle  rét-'iiait  dans  les  quartiers  elquedes  milliers  de  voix 
proiiii^iji'til  -."inl.Tiieiil  cimmie  la  tempSIe  aux  abords  des  réunionsvlectorales,  do» 
llaiLimi.'-'  iiiiiiiuii''e~  |>:irtaiit  du  nonl  rayonnaient  duns  le  ciel  éloiié. 

Ei[  terlaines  nies  diriL'éea  du  sud-est  au  norJ-ouesl  on  voyait,  occupant  le  cïdt 
dans  cntle  deruiiTe  rf^'ion,  une  lueur  rouge  sombre  donnant  rim|>ri.'SsioQ  de  II 
réverbération  d'un  lointain  incendie. 

Sur  un  liorizon  découvert  le  s|iei'lai'le  était  spendide. 

A  i>nze  heari.':i,  nue  immense  g-'erlie  de  rayonnements  lumineux  s 'élevait  d'un  seg- 
ment obscur,  monUmt  verticalement  dans  le  nord,  dépassant  l'étoile  polaire  et  Is 
Pflile-Uui  M',  et  portant  jiis<]u'au  zènitli  sa  lueur  jaune-orange- 

1'rie  aulL'i'  ;.'erbe  s't-levail,  obliquement,  ii  gauche,  du  même  pied  que  celle-ci,  et, 
'■iimiiii'  un  iiinuense  et  large  jet  de  rosée  lumineuse,  allait  éteindre  les  étoiles  de 
Kl  niiinde-OurM-,  dont  les  deux  dernières,  Zêta  et  Èta.  venaient  de  passer  à  leur 
puitit  l'ulhiitiant  et  étaient  voisines  du  zénith.  Delta  surtout  resta  longtemps  éclipsé 
par  L-i^t  i ■■n^e  rayonnemeiil  i  l'aspect  cométaire. 

In  li'oi.sièiiie  faisceau  de  lumière,  obliquant  à  droite,  traversait  la  voie  lactée, 
pas=.iil  entre  alphaduCti.li-'*i:cl  alpha  du  Cygne,  et  s'étendait  jusqu'à  la  tète  du  Dra- 


Flg.  UT.  —  AuroTB  boriile  obMrvèe  duu  l'AUskt,  le  11  dicanbra  186S. 


LÈS    AURORES    BORÉALES.  791 

gon,  laissant  la  brillante  étoile  de  première  grandeur  Véga  rayonner  plus  à  droite 
dans  les  hauteurs  de  Test. 

A  ces  trois  faisceaux  principaux  s'en  sont  joints  ou  substitués  d'autres  pendant 
les  différentes  phases  du  phénomène  :  Tun  entre  autres  vers  le  centre  et  un  peu 
à  droite  de  la  verticale  abaissée  de  l'étoile  polaire  sur  Thorizon  ;  Tautre,  qui  ne 
parut  qu'à  11  h.  20  m.,  et  s'éleva  à  l'ouest,  à  gauche  de  la  Grande  Ourse  et  dans 
la  direction  d'Arcturus. 

L'immense  colonne  du  centre-nord,  qui  éclipsa  complètement  Tétoile  polaire 
dans  ses  variations  lumineuses,  transforma  insensiblement  sa  lumière,  d'abord 
jaune-orange,  et  apparut  à  11  h.  5  m.  avec  la  teinte  du  rouge  sang,  comme  les 
lueurs  nébuleuses  du  feu  de  Bengale. 

Dans  le  même  temps,  la  colonne  oblique  de  droite,  qui  d'abord  n'avait  que  Tin- 
tensité  d'un  faisceau  de  lumière  électrique  projeté  dans  l'air,  s'accentua  dans  une 
clarté  plus  vive,  et  brilla  comme  un  long  cylindre  de  lumière  verte,  pâle,  et  cepen- 
dant assez  intense  pour  éclipser  les  étoiles  de  Cassiopée,  alors  posées  au-dessus  de 
l'horizon  comme  un  W  gigantesque,  et  la  belle  étoile  alpha  du  Cygne. 

En  dessinant  cette  aurore  boréale,  j'ai  observé  que  les  traînées  lumineuses  va 
riaient  d'intensité  et  de  position  aussi  bien  que  de  couleur. 

C'est  pour  la  première  fois  que  j'observe  une  aurore  boréale,  phénomène  si  rare 
du  reste  à  la  latitude  de  Paris.  Parfois,  sans  doute,  on  voit  le  ciel  empourpré  de 
lueurs  diverses;  mais  ces  lueurs  peuvent  dépendre  de  la  réflexion  de  l'intense  illu- 
mination nocturne  de  Paris  par  une  atmosphère  plus  ou  moins  chargée,  de  la 
clarté  de  la  lune  et  de  certains  aspects  de  phosphorescence  dans  les  nuages  eux- 
mêmes.  Hier  nulle  illusion  n'était  possible.  Le  ciel  était  pur  et  magnifiquement 
étoile,  la  lune  absente,  et,  comme  suspendus  dans  l'espace,  on  voyait  ces  immenses 
jets  de  lumière  variable  projetant  leur  éventail  sous  les  étoiles. 

Dans  cette  première  impression,  dis-je,  je  n'ai  pu  m'empècher  de  voir  dans 
ces  longues  lueurs  isolées,  et  suspendues  en  apparence  dans  le  vide,  des  effluves 
électriques  filant  en  quelque  sorte  des  régions  lointaines  de  l'Atmosphère,  variant 
d'intensité  lumineuse  suivant  l'énergie  du  courant  générateur,  représentant  pour 
ainsi  dire  des  éclairs  lents,  vastes,  d'une  durée  de  plusieurs  minutes,  immobiles  en 
apparence  dans  leur  étendue,  et  se  métamorphosant  sous  l'action  de  forces  in- 
connues. 

A  la  hauteur  de  20  degrés  environ  au-dessus  de  l'horizon,  un  segment  obscur 
était  formé  par  des  nuages  noirs,  minces,  étendus  horizontalement,  cachant  l'ori- 
gine des  gerbes  lumineuses,  lesquelles  du  reste  étaient  moins  intenses  en  bas  qu'à 
leur  hauteur  moyenne.  Ces  nuées  noires  n'étaient  pas  très-épaisses,  car  je  n'ai  pas 
tardé  à  distinguer  parfaitement  Cassiopée,  en  partie  voilée  par  elles,  et  la  rayon- 
nante étoile  Capella,  si  peu  élevée  au-dessus  de  l'horizon. 

Quelques  étoiles  filantes  ont  signalé  cette  période.  Un  bolide  est  parti  du  voisi- 
nage du  zénith  à  11  h.  35  m  .  pour  s'éteindre  en  arrivant  à  la  hauteur  de  la  Grande- 
Ourse.  Un  autre  a  semblé  tomber  de  Véga  à  11  h.  kb  m. 

Le  ciel  avait  été  couvert  pendant  la'  journée;  le  soir  le  vent  soufflait  du  nord  avec 
intensité,  et  l'atmosphère  était  sensiblement  refroidie. 

J*avais  été  singulièrement  frappé  par  cette  aurore^  puisque  c*é* 
tait  la  première  fois  que  j*étais  témoin  de  ce  curieux  phénomène. 
Cependant  j'ai  trouvé  celle  du  24  octobre  1870  bien  plus  remar- 
quable^ bien  plus  magnifique  encore. 

On  sait  que^  pendant  le  siège  de  Paris^  les  astronomes  étaient 
transformés  en  officiers  du  génie  ^  et  que  M.  Laussedat  avait  eu 


792  LES  AURTAES    BORÉALES. 

Tingénteuse  idée  d'installer  des  lunettes  astronomiques  sur  tout 
le  périmètre  des  fortifications  pour  observer  les  mouvements  de 
l'ennemi,  et  surtout  détruire  leurs  batterier  à  mesure  qu'elles 
étaient  faites.  J'habitai  le  secteur  de  Passy  pendant  ce  mémorable 
hiver,  et  le  soir  de  l'aurore,  ayant  remarqué  à  six  heures  et  de- 
mie une  lueur  rouge  très-singulière  et  persistante  sur  Cassiopée, 
je  devinai  l'imminence  d'une  aurore  boréale  et  jugeai  utile  de  me 
rendre  sur  un  point  entièrement  découvert  :  au  Trocadéro.  Il  n'y 
avait  pas  une  âme  quand  j'y  arrivai,  et  un  vent  du  nord  glacial 
n'invitait  guère  à  s'y  arrêter.  La  lueur  rouge  persistait  toujours. 
Bientôt  une  vague  lumière  blanche  éclaira  le  nord,  à  l'exception 
d'un  segment  obscur  appuyé  à  l'horizon.  Ce  fait  me  confirma  dans 
mes  prévisions.  Cependant  je  dus  attendre  une  demi-heure  avant 
de  voir  apparaître  la  manifestation  électrique. 

Elle  commença  à  sept  heures  trente  minutes  par  un  accroissement 
de  la  lumière  blanche,  assez  intense  pour  éclipser  les  deux  étoiles 
les  plus  basses  de  la  Grande-Ourse,  bêta  et  gamma.  Les  cinq  au- 
tres restaient  visibles  malgré  la  lumière  :  c'était  un  vaste  foyer  lu- 
mineux occupant  le  quart  du  ciel.  La  nuée  rougeâtre,  ayant  un 
peu  changé  de  place,  était  alors  sur  Andromède.  Tout  à  coup,  à 
sept  heures  quarante  minutes ,  de  larges  jets  de  lumière  rouge 
ondoyante  s'élancent  jusqu'au  zénith,  s'effaçant  ensuite  comme 
des  traînées  de  feux  de  Bengale.  Puis  une  admirable  manifestation 
se  produit.  A  environ  50  degrés  au-dessus  de  l'horizon,  et  sur  un 
tiers  du  ciel,  avec  plus  de  20  degrés  de  large ,  une  draperie  de 
moire  rouge  lumineuse  se  déroule  avec  des  ondulations  dorées  (un 
peu  vertes  par  contraste)  et  reste  calme  dans  le  ciel  silencieux, 
pendant  une  minute  entière.  Ses  plis  semblent  ensuite  ondoyer  et 
se  fondre.  Dans  le  centre  de  l'aurore  s'ouvre  un  foyer  de  lumière 
profonde,  comme  un  fuseau  dirigé  au  zénith,  lumière  blanche  qui 
se  dissémine  à  ses  bords  comme  une  rosée  d'argent.  Quelque  temps 
après,  un  immense  jet  rouge  part  de  la  gauche  et  s'élève  presque 
jusqu'au  zénith.  Les  hauteurs  du  ciel  restèrent  dès  lors  illuminées 
jusqu'après  huit  heures,  comme  par  l'incendie  d'un  immense  feu 
de  Bengale. 

Cette  aurore,  on  le  voit,  différait  beaucoup  de  la  précédente.  La 
première  était  surtout  formée  de  jets  lumineux,  droits,  lancés  du 
nord  ;  celle-ci  fut  surtout  remarquable  par  la  forme  de  draperie 
qu'elle  déploya  dans  le  ciel,  et  par  la  vague  lumière  qu'elle  laissa 
dans  les  hauteurs.  Elle  faisait,  dirai-je^  plus  d'impression  ;  elle 
fut  beaucoup  plus  belle. 


LES    AURORES    BORÉALES.  793 

Des  milliers  de  personnes  Font  remarquée,  à  cause  des  circon- 
stances surtout.  Le  Trocadéro^  désert  à  sept  lieures^  était  couvert  à 
huitheuresd*unemultitudecompacte^  et  j'ajouterai  même  que  force 
me  fut  de  faire  une  petite  conférence  en  plein  air,, les  avis  ayant 
été  partagés  dès  labord,  si  c^était  un  incendie  ou  la  lumière  élec- 
trique du  Mont-Yalérien.  Les  gardes  nationaux  en  faction  sur  les 
remparts  eurent  cette  soirée-là  un  spectacle  dont  ils  se  souvien- 
dront longtemps.  1^  ciel,  qui  ne  s'occupe  plus  de  nos  querelles^ 
offrait  le  même  spectacle  à  l'armée  prussienne,  qui  autrefois  y 
aurait  remarqué  le  doigt  de  Dieu  lui  ordonnant  de  rentrer  au 
nord. 

Le  lendemain,  l'aurore  boréale  du  siège  de  Paris  jetait  ses  der- 
niers feux  vers  six  heures  du  soir,  avec  moins  d'intensité  et  à 
travers  un  ciel  nuageux. 

Les  aurores  boréales  se  passent  à  toutes  les  hauteurs.  D'après 
les  mesures  de  Bravais,  leur  élévation  ordinaire  serait  comprise 
entre  cent  et  deux  cents  kilomètres,  entre  vingt-cinq  et  cinquante 
lieues  de  hauteur.  D'après  celle  des  Loomis,  le  point  extrême  d'où 
les  fusées  sont  dardées  atteindrait  sept  cents  et  huit  cents  kilo- 
mètres :  deux  cents  lieues  de  hauteur  I  Elles  s'effectueraient  ainsi 
dans  l'atmosphère  supérieure  dont  nous  avons  parlé  au  commen- 
cement de  cet  ouvrage.  On  en  a  mesuré  toutefois  qui  étaient 
beaucoup  plus  basses,  et  descendaient  à  la  hauteur  des  nuages. 

Leur  étendue  est  également  très- variable.  Ainsi,  dans  une  lettre 
que  je  reçois  d'Irlande,  j'apprends  qu'on  en  a  remarqué  une  fort 
brillante  à  Cork  le  1i  septembre  1871  ,  à  dix  heures  du  soir.  Or 
rien  n'a  été  visible  à  Paris.  Il  n'y  a  pourtant  que  deux  cents  lieues 
d'ici  à  Cork.  Une  aurore  qui  fut  observée  à  Cherbourg  le  19  fé- 
vrier 1 852  n'a  pas  été  visible  à  Paris,  quoique  la  distance  ne  soit 
que  de  trois  cents  kilomètres.  Elle  ne  devait  pas  être,  dit  E.  Liais, 
à  plus  de  sept  mille  mètres  de  hauteur.  A  l'opposé,  il  y  a  des  au- 
rores qui  9e  déploient  sur  une  immense  étendue.  Celle  du  3  sep- 
tembre 1839  a  été  vue  à  la  fois  en  Amérique  et  en  Europe,  comme 
celle  du  5  janvier  1769.  Celle  du  2  septembre  1859  a  été  visible 
depuis  New- York  jusqu'en  Sibérie,  et  aux  deux  côtés  de  la  Terre, 
dans  l'autre  hémisphère  comme  dans  le  nôtre,  au  cap  de  Bonne* 
Espérance,  en  Australie,  au  Salvador,  à  Philadelphie,  à  Edim- 
bourg !  C'est  la  première  fois  que  l'on  vérifia  de  visu  ce  que  la  théo- 
rie avançait,  que  les  aurores  boréales  et  les  aurores  australes  se 
produisent  en  même  temps  dans  les  deux  hémisphères,  sous  l'in- 
fluence d'un  même  courant.  Les  extrémités  du  globe  sont  en  rap- 


794  LES  AURORES  BORÉALES. 

port  intime  Tune  avec  l'autre  par  le  fluide  qui  circule  incessam- 
ment dans  les  airs  et  dans  le  sol.  En  certains  moments  solennels^ 
le  magnétisme  augmente  d'intensité  et  semble  ranimer  la  vie  de  la 

planète. 

La  production  des  aurores  boréales  est  pour  Humboldt  Tun 
des  témoignages  les  plus  frappants  de  la  faculté  que  possède  notre 
planète  d'émettre  de  la  lumiire.  «  Du  phénomène  des  aurores ,  dit-il^  il 
résulte  que  la  Terre  est  douée  de  la  propriété  d'émettre  une  lu- 
mière distincte  de  celle  que  lui  envoie  le  Soleil.  L'intensité  de 
cette  lumière  surpasse  un  peu  celle  du  premier  quartier  de  la 
Lune.  Quelquefois  elle  est  assez  forte  (7  janvier  183i)  pour  per- 
mettre de  lire  sans  peine  des  caractères  imprimés.  Cette  lumière 
de  la  Terre,  dont  l'émission  ne  s'interrompt  presque  jamais  vers 
les  pôles,  nous  rappelle  la  lumière  de  Vénus,  dont  la  partie  non 
éclairée  par  le  Soleil  brille  souvent  d'une  faible  lueur  phospho- 
rescente. Peut-être  d'autres  planètes  possèdent-elles  aussi  une  lu- 
mière née  de  leur  propre  substance.  Il  y  a  dans  notre  atmo- 
sphère d'autres  exemples  de  cette  production  de  lumière  terrestre. 
Tels  sont  les  fameux  brouillards  secs  de  1783  et  de  1831,  qui 
émettaient  une  lumière  très-sensible  pendant  la  nuit  ;  tels  sont  ces 
grands  nuages  brillant  d'une  lumière  calme,  sans  ondulation,  si 
souvent  remarquée;  telle  est  enfin,  d'après  une  ingénieuse  remar- 
que d'Arago,  cette  lumière  difTuse,  qui  guide  nos  pas  au  milieu 
des  nuits  d'automne  ou  de  printemps,  alors  que  les  nuages  inter- 
ceptent toute  lumière  céleste  et  que. la  neige  ne  couvre  point  la 
terre.  » 

Remarquons  encore  que  les  auroi^es  boréales  sont  soumises  h 
une  certaine  périodicité.  Elles  étaient  très-nombreuses  en  Belgique 
et  dans  l'Europe  occidentale  pendant  la  dernière  moitié  du  siècle 
précédent.  Au  dix-septième  siècle  elles  furent  très-rares;  au  seizième 
elles  furent  très-fréquentes.  Cette  périodicité  séculaire  parait  être  de 
1  siècle  1/2.  Il  y  a  une  variation  mensuelle  mieux  constatée.  C'est 
vers  les  équinoxes  qu'elles  sont  le  plus  fréquentes.  Elles  parais- 
sent sept  fois  plus  nombreuses  aux  mois  de  mars  et  octobre  qu'au 
mois  de  juin. 

Tels  sont  les  derniers  et  les  plus  grandioses  phénomènes  que 
nous  devions  contempler  dans  cette  galerie  des  œuvres  de  l'Atmo- 
sphère. 


CHAPITRE  COMPLÉMENTAIRE. 

HISTOIRE    DE    LA    MÉTÉOROLOGIE.   —    Lk    PRÉVISION 

DU     TEMPS. 

LA  MÉTÉOROLOGIE  DANS  LE  PASSÉ,  DANS  LE  PRÉSENT,  DANS  l' AVENIR. 
DIVERS  ESSAIS  DE  PRÉDICTION  DU  TEMPS.  —  EXAMEN  DES  PRONOSTICS. 
COMPLEXITÉ  DU  PROBLÈME.  —  CONNAJSSAKCE  DE  LA  MARCHE  SIMULTANÉ!: 
DES  PHÉNOMÈNES  PAR  LE  TÉLÉGRAPHE  ÉLECTRIQUE.  —  ORGANISATION 
DU  SERVICE  INTERNATIONAL  DE  l'oBSERVATOIRE  DE  PARIS. — FONDATION 
US  l'observatoire   MÉTÉOROLOGIQUE   SPÉCIAL   DE   MONTSOURIS. 


C0N(.Lr5Ii>N   DE   L'oL'VRAOE. 


Nous  venons  de  terminer,  mon  cher  lecteur,  la  description  de  ce 
merveilleux  ensemble  météorologique  qui  constitue  la  vie  et  la 
beauté  de  la  Terre.  Nous  avons  vu  comment  le  fluide  atmosphéri- 
que accompagne  le  globe  dans  son  cours,  comment  le  Soleil  y  dé- 
ploie les  splendeurs  de  la  lumière,  comment  il  y  distribue  les  bien- 
faits de  la  température,  des  saisons  et  des  climats;  nous  avons  vu 
comment  naissent  les  vents  et  les  tempêtes,  comment  la  circulation 
aérienne  s'accomplit  en  tout  lieu,  comment  les  nuages  s'élèvent 
aux  sommets  des  airs  et  versent  la  pluie  sur  les  plaines  altérées. 
Nous  avons  entendu  les  orages  gronder  sur  nos  tètes,  et  nous 
avons  suivi  la  capricieuse  électricité,  depuis  l'étincelle  subtile  qui 
8*amuse  à  bouleverser  un  ménage  jusqu'aux  déploiements  gran- 
dioses de  l'aurore  boréale  dans  les  profondeurs  des  cieux.  Mainte- 
nant, notre  esprit  est  meublé  de  notions  exactes  sur  les  grands 
phénomènes  de  la  nature,  sur  l'état  et  l'entretien  de  la  vie  du 
globe  que  nous  habitons,  et  nous  ne  sommes  plus,  au  fond  de  cette 


796  HISTOIRE    DE    LA    MÉTÉOROLOGIE. 

atmosphère^  comme  des  aveugles-nés  ou  des  végétaux,  qui  respi- 
rent sans  se  rendre  compte  de  ce  qui  les  entoure,  sans  savoir  où 
ils  sont,  ni  comment  ils  vivent.  Au  moins,  le  théâtre  sur  lequel 
nous  sommes  venus  jouer  un  rôle  plus  ou  moins  brillant,  plus  ou 
moins  utile,  n'est-il  plus  lettre  morte  pour  nous,  et  pouvons-nous 
apprécier  suffisamment  notre  situation,  ainsi  que  l'agencement  des 
décors  variés  qui  se  succèdent  autour  de  nous  pendant  notre  jeu, 
pendant  notre  vie.  Désormais  la  nature  aura  pour  chacun  de  nous 
incomparablement  plus  d'intérêt,  incomparablement  plus  de  char- 
mes. Désormais  aussi,  malheureusement,  les  hommes  nous  paraî- 
tront, en  général,  incomparablement  plus  ignorants  et  plus  nuls 
que  nous  ne  le  supposions  jusqu'ici;  car,  au  lieu  de  consacrer  leurs 
loisirs  à  éclairer  et  développer  leur  intelligence,  ils  passent  leur 
temps  à  s'envier  les  uns  les  autres,  à  caresser  des  chimères  poli- 
tiques, et  à  jouer  sottement  au  soldat  pour  Tamusement  de  quel- 
ques princes  qui  les  mènent  comme  autant  de  troupeaux. 

Il  serait  intéressant  maintenant  pour  nous  de  compléter  ces  don- 
nées par  un  aperçu  général  de'  Thistoire  de  la  météorologie,  et 
d'apprécier  la  valeur  de  son  état  actuel  d'organisation,  afin  de  pou- 
voir la  classer  dans  notre  esprit  au  rang  qu'elle  se  conquiert  de 
jour  en  jour  parmi  les  sciences  exactes.  C'est  ce  que  nous  allons 
essayer  de  faire  aussi  succinctement  que  possible. 

Les  origines  de  la  météorologie  remontent,  comme  celles  de 
l'astronomie,  à  la  plus  haute  antiquité.  Les  premiers  âges  durent 
longtemps  confondre  dans  une  même  observation  les  phénomènes 
de  la  voûte  céleste  et  ceux  qui  s'accomplissent  dans  l'enveloppe 
aérienne  de  la  Terre  ;  les  limites  du  ciel  et  de  l'Atmosphère  étaient 
trop  mal  déterminées  pour  que  l'étude  des  astres  et  celle  des  mé- 
téores pussent  être  autre  chose  que  deux  parties  d'un  même  en- 
semble. Les  comètes,  la  voie  lactée,  étaient  de  sublimes  météo- 
res ;  les  feux  qui  traversent  les  hautes  régions  de  l'air  étaient  des 
astres  qui  se  détachaient  de  la  voûte  et  tombaient.  La  météorologie 
reconnaît  donc  les  mêmes  origines  que  l'astronomie. 

En  ces  temps  reculés  où  les  phénomènes  de  la  nature  échap- 
paient à  toute  explication  physique,  les  hommes  ne  pouvaient  voir 
dans  ces  grandes  manifestations  que  des  témoignages  de  la  co- 
lère ou  de  la  bonté  divine;  mais,  tandis  que  les  parties  élevées  de 
la  voûte  céleste  n'offraient  à  leurs  yeux  éblouis  qu'un  splendide 
tableau  d'harmonie,  et  n'éveillaient  en  eux  que  des  sentiments 
d'admiration,  les  basses  régions  leur  présentaient  surtout  des 
phénomènes  irréguliers^  capricieux,  sans  liaison  apparente^  tantôt 


LA    PRÉVISION    DU    TEMPS.  797 

propices^  tantât  funestes.  Les  hommes  peuplèrent  le  ciel  des  héros 
qui  avaient  mérité  leur  reconnaissance^  mais  ils  soumirent  T  Atmo- 
sphère à  Tempire  de  génies^  bons  ou  mauvais^  dont  les  combats  in- 
cessants étaient  par  la  victoire  des  uns  ou  des  autres  des  sources 
de  richesse  et  de  joie^  ou  de  misère  et  de  chagrin. 

Il  est  peu  de  peuples  dont  Tenfance  ait  échappé  à  ces  supersti- 
tions. Les  Chaldéens^  savants  dans  la  divination^  considéraient  les 
éclipses^  les  tremblements  de  terre^  les  météores  en  général^  comme 
des  présages^  heureux  ou  malheureux. 

Le  peuple  hébreu^  adorant  un  Dieu  unique^  lui  donnait  pour  de- 
meure le  firmament,  qui  n*était  autre  chose^  à  ses  yeux,  que  la 
voûte  étoilée;  mais  le  Seigneur  descendait  parfois  de  son  trône  pour 
entrer  en  communication  avec  les  hommes,  au  milieu  du  prestige 
des  météores. 

Chez  les  Étruques  et  à  Rome^  les  météores  étaient  considérés^ 
suivant  Fexplication  des  livres  sibyllins  et  suivant  certaines  cir- 
constancesy  comme  de  bons  ou  de  funestes  présages. 

Les  annales  les  plus  anciennes  et  les  plus  authentiques  contien- 
nent de  si  nombreuses  allusions  au  vent^  au  temps^  à  la  pluie^  au 
tonnerre^  à  Téclair^  à  la  grêle^  et  aux  corps  célestes^  autres  que  le 
soleil  et  la  lune  ces  astres  suprêmes^  qu'elles  nous  fournissent  une 
preuve  irrécusable  de  Timmense  intérêt  qu'on  y  attachait  même 
dans  les  temps  les  plus  reculés.  «  Il  y  a  probablement  peu 
d'hommes  versés  dans  1  étude  des  auteurs  anciens^  dit  l'amiral 
Fitz-Roy,  qui,  dans  le  récit  mythologique  de  l'enlèvement  du 
feu  céleste  par  Prométhée,  ne  voient  autre  chose  qu'une  expé- 
rience dans  le  genre  de  celle  de  Franklin,  ou  qui  doutent  de 
l'emploi  de  fils  conducteurs  (paratonnerre)  par  Pythagore.  Tou- 
tefois il  est  singulier  que  les  travaux  de  ce  philosophe  n'aient 
nulle  part  été  suivis  de  résultats  pratiques,  tandis  qu'il  est  constant 
que  dans  l'extrême  Orient,  depuis  l'ile  de  Ceylan  jusqu'au  Japon, 
au  lieu  de  chercher  à  soutirer  et  à  neutraliser  le  feu  électrique,  on 
a  de  temps  immémorial  cherché  à  le  détourner  au  moyen  d'un 
morceau  de  verre,  ou  d'un  peloton  de  soie  fixé  au  sommet  de  cha- 
que édifice  important.  » 

Au  moyen  âge  l'astronomie  fut  séparée  et  mise  au-dessus  des 
autres  sciences;  la  chimie  fut  étudiée  d'une  manière  particulière; 
les  recherches  météorologiques  seules  furent  presque  délaissées, 
jusqu'à  ce  que  les  travaux  de  Dampier,  de  Halley  et  de  Hadley  eus- 
sent fait  naître  un  esprit  d'investigation  dans  les  lois  et  les  forces 
atmosphériques. 


798  HISTOIRE    DE    LA    MÉTÉOROLOGIE. 

La  science  météorologique,  telle  qu  elle  existe  aujourd'hui  et 
telle  que  nous  lavons  exposée  dans  cet  ouvrage,  est  due  à  peu  près 
tout  entière  aux  travaux  de  ce  siècle,  avant  lequel  nous  n'avions 
que  les  éléments,  importants  sans  doute,  mais  incomplets,  établis 
par  les  travaux  divers  de  Galilée,  Otto  de  Guéricke,  Torricelli, 
Descartes,  Réaumur,  Franklin,  Romas,  NoUet,  Cotte,  Lavoisier,  etc. 
Cest  surtout  par  le  grand  nombre  des  observations,  par  Tétendue 
embrassée  et  analysée,  que  les  travaux  de  notre  siècle  auront  élevé  la 
science  des  météores  a  la  dignité  de  science  exacte.  Ces  observa- 
tions intelligentes  et  discutées,  nous  les  devons  à  un  nombre  fort 
respectable  de  savants,  disséminés  à  la  surface  de  l'Europe  et  de 
TAmérique,  et  dont  la  plupart  vivent  encore.  Il  serait  diflîcile  de 
les  signaler  tous  à  la  reconnaissance  des  amis  des  sciences;  mais 
les  plus  éminents,  dont  les  noms  se  sont  trouvés  fréquemment 
cités  dans  les  divers  sujets  explorés  en  cet  ouvrage,  peuvent  légi- 
timement être  rappelés  ici.  Qu'il  nous  suffise  de  nommer  Gay- 
Lussac,  Humboldt,  Arago,  Quételet,  Kaemtz,  Reid,  Redfield,  Pid- 
dington,  Dove,  Bravais,  Renou,  Sainte-Claire-Deville,  Fitz-Roy, 
Glaisher,  Marié-Davy.  Ces  noms  éminents  sont  inscrits  par  ordre 
de  date,  et  non,  bien  entendu,  par  ordre  de  mérite,  dont  je  n*aî 
à  aucun  titre  le  droit  de  me  faire  juge. 

Les  connaissances  relatives  à  la  marche  moyenne  de  température, 
à  ses  applications  si  intéressantes,  à  la  distribution  des  vents,  des 
pluies,  des  météores  journaliers  pour  nos  climats,  sont  dues  sur- 
tout aux  travaux  analytiques  persévérants  de  Quételet  à  TObserva* 
toire  de  Bruxelles  et  aux  discussions  de  Kaemtz. 

Les  connaissances  relatives  aux  cyclones  et  à  la  marche  des 
tempêtes  sur  les  océans  sont  dues  surtout  aux  recherches  de 
TAméricain  Redfield  et  de  l'Allemand  Dove. 

Les  connaissances  relatives  à  l'application  de  la  marche  de^ 
tempêtes,  à  la  variation  du  temps  dans  nos  climats,  sont  dues 
surtout  à  l'amiral  Fitz-Roy  en  Angleterre  et  à  M.  Marié-Davy  a 
l'Observatoire  de  Paris. 

Les  connaissances  relatives  aux  nuages  et  aux  phénomènes  op- 
tiques qui  se  manifestent  dans  les  régions  supérieures,  sont  dues 
surtout  aux  recherches  de  Bravais,  Renou,  Silbermann,  à  Paris. 

Différents  homnies,  plus  ou  moins  instruits,  se  sont  imaginé  en 
ces  dernières  années  pouvoir  prédire  le  temps  une  année  à  Tavance. 
Celui  qui  a  fait  le  plus  de  bruit  est  certainement  feu  Mathieu  ^de 
la  Drôme).  A  l'origine  de  ses  prédictions,  comme  le  témoignent 
des  lettres  qu'il  m*a  adressées  et  que  je  possède  encore,  il  croyait 


LA    PRÉVISION    DU    TEMPS.  799 

sincèrement  qu^en  interprétant  avec  soin  les  phases  de  la  Lune  on 
pouvait  deviner  à  peu  près  la  nature  des  .changements  de  tempn 
qui  doivent  avoir  lieu.  J^ai  discuté  autrefois  sérieusement  cette 
question  dans  le  Cosmos.  Mais  je  doute  fort  que  Fauteur  des  alma- 
nachs  ait  gardé  cette  illusion  jusqu^à  la  fin  de  ses  jours^  car  sou- 
vent ses  prédictions  ont  été  radicalement  démenties  par  Tévéne- 
ment.  Il  est  certain^  pour  tout  homme  de  bonne  foi,  qu*il  est 
impossible  de  deviner  le  temps  par  les  phases  de  la  Lune,  quoique 
le  sujet  frappe  d'abord  l'esprit  et  demande  à  être  discuté.  Voyons 
un  instant  où  la  science  positive  en  est  actuellement  à  cet  égard. 

La  Lune  n*est  pas  absolument  sans  influence  sur  l'Atmosphère. 

Elle  agit  d'abord  par  voie  d'attraction  pour  former  les  marées^ 
—  haute  mer  et  haute  atmosphère,  —  le  jour  qui  suit  la  nouvelle 
et  la  pleine  lune,  ainsi  que  la  basse  mer  et  la  basse  atmosphère 
le  jour  qui  suit  le  premier  et  le  dernier  quartier.  Mais  ces  marées 
atmosphériques  sont  presque  insensibles  dans  les  couches  basses 
sous  lesquelles  nous  habitons.  Voici  par  exemple  les  résultats 
variés  de  plus  de  cinquante  années  d'observations  diverses,  que 
j'ai  sous  les  yeux. 

D'après  vingt  ans  d'observations  faites  à  Viviers  (Ardèche\  par  Flaugergues,  la 
hauteur  du  baromètre  est  en  moyenne  : 

Aux  quadratures,  de 755"*i»,81 

Aux  syzygies ,  de 755      39 

Différence 0      42 

C'est-à-dire  que  le  baromètre  est  plus  haut  de  0™»,42  au  premier  et  au  dernier 
quartier  qu'à  la  nouvelle  et  à  la  pleine  lune.  Ce  devrait  i>tre  l'opposé. 

D'après  les  discussions  enregistrées  à  Paris  par  Bouvard,  cette  hauteur  est  en 
moyenne  : 

Aux  quadratures,  de 756«",59 

Aux   syzygies,  de 755      90 

Différence 0      69 

Ce. résultat,  du  même  sens  que  le  précédent,  ne  se  comprend  pas  davantage. 

D'après  les  études  faites  à  Bruxelles,  le  maximum  de  hauteur  barométrique  ar- 
rive la  veille  du  premier  quartier;  un  autre  maximum  arrive  la  veille  de  la  pleine 
lune;  le  minimum  arrive  à  la  nouvelle  lune,  et  aussi  le  vingt  et  unième  jour. 

D'après  les  documents  relevés  à  Cayenne  par  M.  Charles  Deville,  un  maximum 
arrive  à  la  nouvelle  lune,  un  autre  au  dixième  jour  de  la  lune,  un  3«  le  dix-hui- 
tième jour,  un  4«  le  quarante-troisième.  Le  minimum  s'est  manifesté  la  veille  du 
premier  quartier,  le  lendemain  de  la  pleine  lune,  le  vingt  et  unième  jour. 

Je  vois  aussi  dans  les  observations  faites  à  Alexandrie  en  1866  les  résultats 
suivants  : 

Nouvelle  lune 754««,39 

Premier  quartier 754      27 


800  HISTOIRE    DE    LA    MÉTÉOROLOGIE. 

Pleine  lune 751««,01 

Dernier  quartier 753      1 1 

Le  niaxinuim  ajtpartienl  à  la  nouvelle  lune,  le  minimum  à  la  pleine. 

On  voit  qu'il  n'y  a  rien  à  tirer  de  ces  observations. 

Ce  résultat  négatif  ne  prouve  pas  que  les  marées  atmosphériques 
supérieures  soient  sans  influence  sur  le  temps. 

Voyons  si  des  observations  également  précises  ont  mis  en  évi- 
dence une  correspondance  plus  marquée  entre  les  phases  de  la 
lune  et  la  pluie. 

Une  période  de  vingt-huit  années  d'observations  à  Munich , 
Stutli^art  et  Au^sbouri?  a  donné  à  Schiibler  les  résultats  sui- 
vants  : 

Nombre  de  jours  de  pluie  en  20  ans. 

De  la  nouvelle  lune  au  premier  quartier 764 

Du  preuii<*r  (juarlier  à.  la  pleine  lune Skb 

De  la  pleine  lune  au  dernier  quartier 761 

Du  dernier  quartier  à  la  nouvelle  lune 696 

Lo  uiaxinunn  s'est  présenté  entre  le  premier  quartier  et  la  pleine  lune;  le  mini- 
mum entre  le  d^rfiier  quartier  et  la  nouvelle  lune.  En  examinant  séparément  les 
jours,  il  trouve  rpie  sur  une  pro|)ortion  de  10  000  jours  de  pluie,  il  y  en  a  eu  : 

Lf>  jour  (!«»  la  nouvelle  lune 306 

—  du   premier  (juartier 325 

—  de  la  i^leine  lune 337 

—  du  dernier  quartier 284 

A  Vienne   (Autriche',  Piljrram   remanpia  sur   cent  observations  de  la  même 

jjhase: 

Nouvelle  lune 26  chutes  de  pluie. 

Moyenne  des  deux  (juartiers 25  — 

Pleine  lune 29  — 

M.  (le  (iaspariii,  comparant  les  observations  faites  en  trois  points  de  TEurope 
l)ien  dilléroiits,  Paris,  Carlsruhe  et  Orange,  a  trouvé  que  du  quatrième  jour  aprè^ 
la  nouvelle  lune  au  quatriî'me  jour  après  la  pleine  lune,  il  tombe  : 

A  Paris 612  pluies 

A  ( 'arlsrulie 674     — 

A  Orangt' 3(i2     

Tandis  (jue  pendant  la  lune  décroissante,  jusqu'au  quatrième  jour  après  la  nou- 
velle lune,  il  n'en  tombe  que  : 

A  Paris 57g 

A  (  iarlsrulie 630 

A  Orange 315    • 

<  ies  résultats  s'accordent  pour  montrer  qu'il  pleut  davantage  entre  le  premier 


LA    PREVISION    DU    TEMPS.  801 

quartier  ei  la  pleine  lune  quVn  tout  autre  temps.  Au  point  de  vue  du  nombre  des 
jours  couverts  et  de  la  quantité  d'eau  tombée,  voici  ce  que  Schûbler  a  constaté  : 

Nombre  de         Nombre  de         Quantité 
jours  sereine   jours  couverts    de  pluie  en 
en  18  ans.         en  16  ans.        millimètres. 


Nouvelle  lune 31 

Premier  quartier 38 

k  jours  avant  la  pleine  lune  (max.)  35 65 

Dernier  quartier 41 


61 

. . .     674 

0  /  •  •  •  «  1 

. . .     625 

65.... 

. . .     679 

59. • • •  1 

. . .     496 

En  Angleterre,  M.  Glaisher  a  réuni  et  discuté  les  observations  de  19  726  jours, 
s'ètendant  du  10  janvier  1815  au  12  janvier  1869;  il  constate  que  Tâge  de  la  lune 
a  une  influence  sur  la  fréquence  comme  sur  l'intensité  de  la  pluie.  Les  plus  fortes 
pluies  sont  arrivées  du  vingt  et  unième  au  vingt-sixième  jour  de  la  lune  et  du  cin- 
quième au  neuvième;  les  plus  faibles  sont  arrivées  à  l'époque  de  la  nouvelle  lune. 
La  pluie  est  plus  fréquente  pendant  la  semaine  qui  précède  et  suit  la  pleine  lune, 
et  moins  fréquente  pendant  la  première  et  la  deuxième  semaine  de  la  lunaison  ;  le 
maximum  précède  la  pleine  lune  et  le  minimum  la  nouvelle  lune. 

On  a  également  constaté  qu*il  pleut  davantage  au  périgée  qu'à 
l'apogée. 

La  Lune  a  une  action  sur  l'Atmosphère.  Mais  quelle  est  la  nature 

de  cette  action?  Ce  n'est  pas  une  marée  aérienne  analogue  à  celle 

de  l'océan^  nous  venons  de  le  voir.  Est-ce  une  action  calorifique  ? 

D'après  les  expériences  les  plus  minutieuses  de  Melloni^  Piazzi^ 

Smyth^  lord  Rosse^  Marié-Davy,  la  chaleur  des  rayons  lunaires 

qui  arrive  au  fond  de  l'atmosphère  où  nous  respirons  est  à  peine 

égale  à  1 2  millionihmes  de  degré  !  Sur  le  pic  du  Ténériffe^  sous 

une  épaisseur  bien  moindre  d'atmosphère^  elle  a  été  trouvée  égale 

au  tiers  de  celle  d'une  bougie  placée  à  4*^^75  de  distance.  C'est 

toujours  extrêmement  faible.  Mais  si  les  rayons  calorifiques  de  la 

lune  sont  à  peine  sensibles  ici^  il  n'en  est  pas  de  même  de  ses 

rayons  lumineux,  qui  sont  assez  intenses  pour  dissiper  l'obscurité 

de  nos  nuits^  et  de  ses  rayons  chimiques,  qui  sont  assez  puissants 

pour  nous  permettre  de  photographier  instantanément  et  avec  tous 

ses  détails  la  géographie  de  notre  satellite.  Ainsi,  si  nous  divisons 

le  spectre  lunaire  comme  nous  avons  divisé  plus  haut  le  spectre 

solaire^  nous  remarquerons  que^  des  trois  espèces  de  rayons^  les 

plus  faibles  sont  les  plus  lents^  les  calorifiques^  et  que  l'intensité  va 

en  augmentant  de  la  gauche  à  la  droite  du  spectre^  sa  lumière 

étant  plus  forte  que  sa  chaleur^  et  sa  puissance  chimique  plus  forte 

que  les  deux  autres. 

On  peut  donc  admettre  que  la  Lune  a  une  influence  chimique 
sur  les  délicates  réactions  qui  s'opèrent  pendant  la  nuit  dans  les 
feuilles  et  les  organes  des  végétaux.  On  peut  admettre  aussi  que 
dans  les  hauteurs  aériennes^  en  certaines  situations  des  nuages 

51 


fc02  F::>T'«IBE     l'E     LA     METÉOH'^LuôIE. 

♦lù  il  5'jrîit  d  rme  r*.iii-»^  extr^merurnî  fuible  p-)rir  1»^  modifier,  la 
Lijn»*  p*^*Jt  I^!?  niinc»'r,  e«»fnme  dit  1*^  [►n;»verb-  populaire.  J  ai 
iii«»i-ri.*^:n»"'  r-riiir  j'j»'-  j»l;i-i'^"urs  foi?.  d:ins  m»^<  vn_\ai:es  en  balLjn, 
rjii^-  ci-r*.!!.'! '-  n  i^^ -à  >h  di^^«•!vent  rapidement  sous  1  inflaen«-e  de 
la  jn^rin»'  hr:^.  En  iri  m»;,  l'a-tr'  il-^s  nuits  n'est  pas  tout  à  fait 
.-ans  intlu -n«-  -sr  n'tîjs.  Mais  s»jn  a«-:ion  ne  peut  pas  être  c.»m- 
pir»^*  à  «•►'lU'  d  1  >A  'il.  •<  H'-  njle  point  le  temps,  comm^*  ijiiel«pr*s 
!n»'t»^or"î.i:^i?tf'S  aiu  itr  rirs  1-'  ^upp<»^^'nt. 

[)ans  r»^tat  a'-t'iel  d^  n»s  fjnnais-ianres,  un  ne  pMil  donc  en- 
ror»'  ri»'ri  bi^'-r  ^ur  b-  [j^n^es  d»^  la  lune,  maliriv  les  indices  prê- 
«V'd  nî>.  T'Hif  au  pÎMs  p'-U'.-^^n  ïifiiplement  attendre  un  chanire- 
iii^nt  d»-  t»'rn[»-.  ^n  b**au  uu  t-n  laid,  à  la  \.  L.  ou  i  la  P.  L. 
pr'j«'h  lin»-.  Mais  mh  h»  p  mi^  iu  mu»^  laflirmeT,  et  ce  qui  fait  qu'un 
LTind  ri'»nib:'»'  !*  i';!riva*rMir-  ^t  df  marins  ibianent  la  prtMuiiTe 
pla«'»*  auv  qîiat:»'  j.!ia-fs  de  la  lune  {R»ur  la  rrirlemenlation  du 
tt'uips.  r\'A  qu  il-  Il  \  rf'^arbnt  pas  à  un  ou  deux  jours  près, 
a\ant  mu  aj>r^'>.  r»-uiarqii'*:jl  un*  nuncitb'UCt»,  et  n  en  remarquent 
pa^  dix  qui  naiii^^-nt  jia>. 

La  piv\i>i'jii  du  l'-riq»-  à  louiu^*  éclifauce  ne  saurait  donc  inspirer 
au'une  CMnfianr-'.  »  .i  tant  «pie  basre  sur  les  mouvements  de  la 
Lun»-.  <!♦•'■♦•  piV\i-i  >j  iLi  t\Mups  ne  p 'Ul  du  r.^ste  être  basée  davîui- 
tiir»' >urrl'aMM«- '1'»  iiiii  ♦îll^.  Aclu»dlemrnt  il  est  absolument  stérile 
d  a\eiitur»'r  d»'>  «•»':!>♦•.  ti;r»  >  sur  le  b<\iu  ou  b»  mauvais  temps,  une 
anu»'t',  uu  m<ji>,  uru*  <«'Uiaiuf  même  à  lavance. 

11  n»*  ^rra  jMj>>il)lr  d»*  pré\nir  la  niarcbe  du  temps  qu'à  l'époque 
oii  des  tjbservatiuus  !uullij)li»^*s  sur  la  surface  entière  du  globe 
auront  [)erujis  danah^^n*  bs  di\ers  mouvements  météorologiques 
mt-n-^ut-ls  et  diuinos.  Lorsque  lliomme  tiendra  sous  son  regard 
1  ensendde  de  la  circuLitioii  aiuiospliérique^  comme  il  lient  déjà  le 
Ldube  l»ri'r'>trt',  i:»^oli>^iqut',  rlimalologique  et  astronomique,  il 
suivra  la  marelle  dt*s  ondes  qui  fiassent  d'un  méridien  à  l'autre, 
b'S  iluctualiuiis  qui  Iraxersout  les  latitudes,  les  directions  de  cou- 
lauls  déterminées  par  la  dilTérem'C  drs  terres  et  des  mers,  par  le 
relief  du  sn!,  j)ar  It^s  chaînes  de  montagnes, —  la  distiibulion  des 
pluies  suivant  les  mouvements  atmosj)hériques,  les  saisons  el  les 
contrées, —  la  succession  des  vents,  etc.,  etc.;  la  science  arrivera 
il  dominer  b*s  lois  invariables  et  les  forces  constantes  qui  régis- 
sent ces  mouvements,  quelque  compliqués  et  ol)scurs  qu'ils  nous 
paraissent  encnie;  car,  cunime  l'a  écrit  Laplace  :  La  moindre  mo- 
lécul»'  d  air  est  soumise  dans  ses  mouvements  à  des  lois  aussi 
invariables  que  celles  qui  régissent  les  corps  célestes  dans  l'espace. 


LA    PRÉVISION    DU    TEMPS.  «03 

Cette  élude  des  mouvemeots  généraux  de  l'Atmosphère  est  com- 
mencée depuis  une  vingtaine  d'années.  Les  météorologistes  amé- 
ricams  Piddington  et  Espy  ont  commencé  les  premiers  à  appliquer 
l'mstantanéité  des  dépêches  du  télégraphe  électrique  à  établir  l'état 
du  temps  à  un  moment  déterminé  sur  plusieurs  points  très-éloignés 
les  uns  des  autres,  et  à  suivre  les  mouvements  atmosphériques 
constatés.  C'était  vers  1850.  En  1853,  un  congrès  spécial  de  mé- 
téorologistes s'assembla  à  Bruxelles  et  posa  le  grand  problème  de 
la  météorologie  dans  ses  termes  principaux.  xM.  Quételet  montra 
que  si  l'on  réunit  par  des  lignes  tous  les  points  où,  au  môme 
instant,  le  baromètre  vient  de  cesser  de  monter  et  va  recommencer 
à  descendre,  c'est-à-dire  les  points  sur  lesquels  passe  à  un  moment 
donné  un  maximum  barométrique,  on  remarque  que  ces  lignes, 
qui  traversent  souvent  l'Europe  entière,  se  transportent  de  proche 
en  proche,  de  la  même  manière  qu'on  voit  se  propager  les  ondes 
développées  à  la  surface  d'un  liquide.  La  célèbre  tempête  de  Bala- 
klava  en  Crimée,  le  16  novembre  185'»,  accompagnait  le  creux 
qui  séparait  deux  ondes  consécutives,  minimum  barométrique  qui 
était  passé  le  1 2  après  midi  à  Paris,  le  1 3  à  Bruxelles,  le  1 4  à 
Vienne,  le  1 5  à  Pétersbourg.  Cette  tempête  excita  profondément 
l'intérêt  des  météorologistes.  M.  Liais  engagea  instamment  le  direc- 
teur de  l'Observatoire  de  Paris  à  imiter  les  essais  faits  en  Amé- 
rique, et  au  commencement  de  l'année  1855  on  commenfa  à  se 
concerter  avec  l'administration  des  lignes  télégraphiques  françaises 
pour  réunir  chaque  jour  à  Paris  les  principaux  documents  relatifs 
à  l'état  du  baromètre,  du  thermomètre,  du  vent  et  du  ciel  sur 
différents  points  de  la  France.  Telle  est  l'origine  du  service  télé- 
graphique météorologique  de  l'Observatoire. 

En  même  temps  le  Board  of  trade  d'Angleterre  et  l'amiral  Filz- 
Koy  organisaient  un  service  analogue  pour  suivre  les  mouvements 
atmosphériques  et  prévenir  de  leur  marche  probable  les  points 
menacés  des  eûtes  britanniques. 

Le  service  météorologique  établi  à  lObservatoire  se  développa 
peu  à  peu  et  ne  tarda  pas  à  devenir  iiilernational.  Lorsque  j'entrai 
«lans  cet  établissement,  en  1 858,  on  recevait  déjà  tous  les  matins 
comme  aujourd'hui  l'état  du  temps  en  un  certain  nombre  de  sta- 
tions choisies  sur  l'Europe  entière,  et  l'on  en  concluait  une  certaine 
probabilité  de  mauvais  temps  pour  les  régions  où  le  baromètre 
baissait,  probabilité  que  l'on  faisait  connaître  télégraphiquement 
à  tous  les  points  menacés.  L'entrée  de  M.  Marié-Davy  à  l'Observa- 
toire, en  1 8G3,  fut  marquée  par  un  progrès  considérable  dans  le 


804  HISTOIRE    DE    LA    MÉTÊOROLO&IE. 

service  météorologique.  Au  mois  de  septembre,  on  commença  à 
tracer  sur  une  carte  muette  d'Europe  les  courbes  d'égale  pression 
barométrique,  qui  montrent  au  premier  coup  d'œil  la  forme  et  la 
succession  des  ondes.  On  put  dès  lors  suivre  beaucoup  plus  faci- 
lement la  marche  des  tempêtes,  et  dès  les  premiers  jours  de 
décembre  on  annonçait  aux  côtes  de  France  Touragan  qui  allait 
sévir;  les  chambres  de  commerce  et  les  marins  agirent  en  consé- 
quence des  prévisions  signalées. 

II  est  visible  que  la  plupart  des  tempêtes  qui  envahissent  l'Eu- 
rope arrivent  du  sud-ouest,  se  dirigent  au  nord-est  et  se  perdent 
en  Sibérie.  M.  Marié-Davy  a  pu  les  rattacher  aux  cyclones  que 
nous  avons  étudiés  plus  haut,  et  réunir  en  quelque  sorte  sous 
une  même  dénomination  les  grands  mouvements  atmosphériques 
qui  se  manifestent  sur  les  continents  et  sur  les  mers. 

Le  Bulletin  quotidien  de  TObservatoire  de  Paris  nous  fait  voir 
en  quelque  sorte  le  mauvais  temps  de  loin  et  nous  en  lait  suivre 
la  marche.  Nous  avons  remarqué  au  chapitre  des  Vents  la  corres- 
pondance des  différentes  directions  du  vent  avec  la  pluie^  et  au 
chapitre  des  Cyclones  la  correspondance  de  rabaissement  du  ba- 
romètre avec  le  même  météore.  Une  carte  synoptique  de  Vêlai  du 
ciel  à  la  surface  de  TEurope  nous  montre  que  le  mauvais  temps 
accompagne  le  centre  de  dépression  barométrique,  surtout  sur  le 
bord  méridional  des  tourbillons,  où  le  vent  est  d'entre  S.  et  0. 
Il  est  presque  sans  exemple  qu'un  tourbillon  ait  abordé  l'Europe 
sans  y  produire  de  la  pluie,  ou  qu'un  temps  pluvieux  arrive  sans 
se  rattacher  à  l'existence  d'un  mouvement  tournant.  Le  passage 
d'un  tourbillon  dans  un  lieu  donné  ne  dure  généralement  qu'un 
petit  nombre  de  jours;  les  pluies  qu'il  amène  sont  de  courte  durée, 
surtout  en  été;  mais  ils  se  succèdent  à  des  intervalles  souvent 
très-rapprochés,  et  leur  ensemble  peut  constituer  toute  une  saison 
pluvieuse.  En  été,  les  tourbillons  n'ont  d'ordinaire  qu'un  champ 
d'action  restreint.  La  terre  est  plus  chaude  que  la  mer  ;  les  vents, 
chargés  de  vapeur  sur  l'océan,  tendent  à  s'éloigner  de  leur  point 
de  saturation  en  pénétrant  sur  le  continent  à  cause  de  la  tempéra- 
ture plus  élevée  qu'ils  y  prennent;  mais  la  décroissance  verticale 
de  la  chaleur  est  rapide,  et  il  se  produit  des  pluies  abondantes, 
mais  peu  prolongées.  En  hiver,  la  terre  est  au  contraire  plus  froide 
que  la  mer;  le  courant  équatorial  se  refroidit  à  mesure  qu'il 
avance;  il  reste  surchargé  de  vapeur,  et  le  plus  faible  abaissement 
de  température  y  produit  des  pluies  vastes  et  longues.  —  Lea  orages 
suivent  la  marche  des  pluies.  Il  ne  s'en  forme  jamais  dans  la  ré- 


LA    PRÉVISION    DU    TEMPS.  805 

gion  occupée  par  les  fortes  pressions^  mais  seulement  sur  le  trajet 
du  courant  équatoriah  La  température  sadoucit  avant  l'arrivée 
des  pluies. 

Les  conséquences  de  tout  ce  qui  précède^  dirons-nous  avec 
M.  Marié-Davy^  sont  <c  que  les  changements  dans  1  état  de  Tatmo- 
sphère  en  une  région  déterminée  de  TEurope  sont  le  résultat  direct 
du  déplacement  du  lit  du  grand  courant  aérien  venu  de  TAtlanti- 
que  et  du  passage  des  mouvements  tournants  qui  s*y  produisent; 
que  le  problème  de  la  prévision  des  temps  consiste  dès  lors  à  épier 
ces  déplacements^  à  saisir  les  premiers  signes  de  larrivée  de cha* 
que  mouvement  tournant^  à  déterminer  l'étendue  et  l'intensité  du 
météore^  la  distance  à  laquelle  il  doit  passer  de  la  région  considé^ 
rée,  la  direction  qu'il  doit  suivre,  la  vitesse  avec  laquelle  il  se 
transporte.  » 

Les  cartes  synoptiques,  ajoute  le  même  auteur,  étendues  d'a- 
bord à  la  surface  de  l'Europe,  puis  sur  l'Atlantique,  sont  un 
grand  pas  de  fait  dans  cette  voie  :  elles  ne  suffisent  déjà  plus, 
ir  II  est  indispensable  qu'elles  embrassent  dans  l'avenir  l'Améri* 
que,  puis  l'océan  Pacifique,  et  enfin  l'Asie.  Dans  l'état  actuel  de  la 
science,  nous  avons  la  conviction  que  des  dépèches  télégraphiques 
venant  d'Amérique  ou  de  Sibérie  nous  permettraient  de  prévoir 
8  à  10  jours  à  l'avance  les  grands  changements  de  temps.  —  Le 
météorologiste  qui  veut  prévoir  le  temps  doit  suivre  avec  soin  la 
marche  de  tous  ses  instruments,  et  rester  attentif  aux  moindres 
signes  présentés  par  l'aspect  du  ciel.  » 

J'avais  pensé,  jusqu'à  ce  moment,  reproduire  ici,  pour  complé- 
ter ces  explications,  quelques  cartes  du  bulletin  quotidien  de 
l'Observatoire.  Malheureusement  elles  n'éclairciraient  pas  les  no* 
tions  générales  qui  viennent  d'être  données.  Il  faut  en  comparer 
une  série  souvent  assez  longue  pour  constater  le  rapport  qui  existe 
entre  le  déplacement  du  centre  de  dépression  et  l'état  du  ciel  aux 
différentes  stations.  Il  ne  pleut  pas  partout  où  le  baromètre  est 
bas,  ni  même  partout  où  il  est  bas  avec  un  vent  du  S.  0.,  ni  même 
partout  où  avec  ces  deux  conditions  la  temf>érature  s'est  adoucie. 
On  ne  peut  encore  traduire  en  formule  la  production  de  la  pluie 
sur  telle  ou  telle  zone  barométrique,  et  nous  sommes  forcés,  bien 
malgré  nous,  de  nous  en  tenir  aux  remarques  toujours  vagues  qui 
précèdent. 

En  dehors  de  cette  prévision  scientifique  du  temps  par  l'examen 
des  mouvements  tournants  qui  se  transmettent  de  l'Atlantique  à 
travers  l'Europe  entière,  il  y  a  des  remarques  populaires  qui  ne 


.<  6  HISTOIHE    I)E    La    METEOROLOGIE. 

^ont  |.a3  à  flûJniirnor.  et  qui  rendent  souvent  les  prévisions  des 
habitants  (U>  ranipai:ne>  plus  sTires  et  plus  locales  que  celles  des 
>asants  d^'S  ob-»Mvatoirps  :  il  n'v  a  aucune  fausse  honte  à  Ta- 
^MU♦*^.  >i!malnn8   :**>  prinripaux  j)n)noslics. 

Le-i  lia^ns  et  coffrofirif^s  qui  apparaissent  autour  de  la  lune  an- 
nnrir-pnt  que  h'  <iel  s»Ta  couvert  le  lenriemain  et  probablement 
phj\i».'U\.  d  unp  {jluie  fine  ^lassrz  hmirue  durée. 

Le  >nlr'il  cniichant  derrière  d^s  nuées  écarlates  et  vaporeuses, 
rpii  doiirunt  «-.'s  ui»*r\eilltux  efT**ts  de  pourpre  fonce  et  colorent 
tnut  If  [«avsaL^e,  annonce  la  pluie. 

La  tra?isharrt>^e  d(»  lair,  qui  rapproche  les  objets  lointains  et 
prrnu't  (]♦•  di>lini:n»'r  df  sinuulifrs  détails  à  plusieurs  lieues  de 
distance,  annnnrf»  éi^alrmenl  la  pluie. 

Lps  uianNai-»'s  ndours  qui  s  exhalent  de  certains  lieux,  éi^^outs, 
cit<*rni*s,  ftr.,  >onl  du»'s  à  la  rliniinution  de  la  pression  atmosphé- 
rique rt  à  d^'s  («uidilinns  hyjzrométriques  qui  annoncent  également 
la  j)luip. 

Le  brouillard  (pii  descend  annonce  le  beau  temps;  celui  qui  s*é- 
leve  annonce  la  |)hiie. 

(icriaiiis  animaux  ofïrent  des  pronostics  rarement  trompeurs. 
Aux  approches  de  la  pluie,  le  chat  fait  sa  barbe,  Thirondelle  vole 
has^  les  oiseaux  ln>trent  leurs  plumes,  les  poules  se  couvrent  de 
poussière,  h's  poiss<uis  sautent  hors  de  l'eau,  les  mouches  piquent 
plus  fortement. 

I)(»ux  \ents  de  direction  opposée  qui  se  succèdent  amènent  ordi- 
nairement la  pluie. 

(^lel  i:ris  le  matin,  l)eau  temps.  Si  les  premières  lueurs  du  jour 
paraissent  au-dessus  d*une  couche  de  nuages,  vent.  Si  elles  pa- 
raissent à  l'horizon,  beau  temps. 

De  légers  nuages  h  contours  indécis  annoncent  du  beau  temps 
et  di»s  brises  modérées  :  des  nuages  épais,  à  contours  bien  définis, 
du  vent.  Des  nuages  légers  courant  rapidement  en  sens  inverse 
de  masses  épaisses  annoncent  du  vent  et  delà  pluie. 

Un  ci(d  pommelé  précède  ordinairement  un  ciel  couvert  et  de  la 
pluie. 

Les  nuages  qui  marchent  en  un  sens  différent  de  celui  du  vent 
qui  souffle  à  la  surface  du  sol,  annoncent  généralement  un  change- 
ment prochain  de  direction  du  vent  dans  le  sens  indiqué. 

Enfin,  pour  chaque  pays,  la  direction  du  vent,  combinée  avec 
Tétat  du  ciel  et  de  la  température,  trompe  rarement,  même 
24  heures  à  l'avance,  les  prévisions  d'un  observateur  exercé;  on 


LA    PRÉVISION    DU    TEMPS.  807 

remarque  surtout  cette  sûreté  de  sensation  chez  certaines  person- 
nes qui^  à  défaut  de  baromètre^  sont  douées  de  cette  sensibilité 
nerveuse  ou  maladive  qui  souffre  aux  moindres  variations  de  la 
pression  atmosphérique. 

Ces  divers  pronostics  toutefois  ne  seront  jamais  accessibles 
aux  habitants  des  villes^  dont  la  situation  et  les  intérêts  laisseront 
toujours  Tesprit  assez  étranger  aux  choses  de  la  nature.  Il  serait 
difficile  que  des  observateurs  exercés  s'en  servissent  même  pour 
compléter  les  renseignements  scientifiques  fournis  par  lobserva- 
tion  des  instruments,  parce  que  ces  pronostics  varient  souvent 
d'une  localité  à  l'autre.  C'est  donc  par  l'observation  simultanée 
établie  sur  la  vaste  étendue  de  l'Europe,  et,  s'il  est  possible,  de 
l'Atlantique,  de  l'Amérique  et  de  l'Asie,  que  l'on  peut  espérer  de 
parvenir,  comme  nous  le  disions  plus  haut,  à  connaître  les  lois 
générales  qui  régissent  les  temps  et  à  analyser  leurs  diverses  ap- 
plications. 

C'est  à  cette  détermination  que  tend,  en  dernière  analyse,  l'or- 
ganisation du  service  télégraphique  international  centralisé  à  l'Ob- 
servatoire de  Paris. 

La  météorologie,  l'étude  du  temps,  embrasse  une  sphère  d'ac- 
tion beaucoup  plus  considérable  que  celle  des  mouvements  atmo- 
sphériques et  de  la  prévision  du  temps  :  elle  se  compose  en  réalité 
de  l'étude  générale  de  la  manière  d'être  de  l'Atmosphère  tout  en- 
tière, dans  le  temps  comme  dans  l'espace.  L'état  moyen  des  tem- 
pératures de  chaque  lieu  et  leurs  variations,  le  retour  des  grandes 
périodes  de  chaleur  ou  de  froid,  la  marche  de  l'humidité,  des  nua- 
ges et  des  pluies,  l'analyse  des  phénomènes  optiques,  l'œuvre  de 
l'air  dans  la  vie  des  plantes,  des  animaux  et  des  hommes,  etc., 
tous  ces  éléments  constituent  les  bases  de  la  science  météorologi- 
que et  sont  l'objet  de  son  étude  constante.  L'Observatoire  de  Pa- 
ris vient  de  compléter  sa  mission  météorologique  en  se  faisant 
définitivement  le  centre  d'une  organisation  départementale,  éta- 
blie par  le  ministre  de  l'instruction  publique  pour  observer  sur  la 
surface  entière  de  la  France  les  éléments  de  la  marche  du  temps. 
Les  observations  météorologiques  régulièrement  faites  chaque  jour 
dans  les  écoles  normales  permettront  de  connaître  exactement 
chaque  point  de  notre  pays  au  point  de  vue  qui  nous  occupe,  et 
de  construire  un  atlas  physique  de  la  France  qui  représente  exac- 
tement sa  condition  climatologique.  Les  progrès  de  l'agriculture 
sont  intimement  liés  à  cette  connaissante,  et  en  dehors  de  l'intérêt 


808  HISTOIRE    DE    LA    MÉTÉOROLOGIE. 

pur  de  la  science,  cet  ensemble  de  travaux  aura  pour  but  définitif 
d'accroître  la  richesse  foncière  du  territoire. 

Quelle  que  soit  la  part  que  prenne  un  observatoire  astronomique 
aux  recherches  si  variées  de  la  météorologie ,  il  ne  peut  cepen- 
dant s  y  consacrer  entièrement.  Il  ne  peut  même  en  faire  le  pre- 
mier objet  de  son  travail,  sans'  déchoir  de  son  rang  spécial,  sans 
nuire  au  but  de  sa  fondation.  Malgré  les  admirables  et  immortels 
progrès  de  l'astronomie  moderne,  cette  science  sublime  n  est  point 
arrêtée  dans  son  cours  ;  chaque  découverte  nouvelle  ouvre  des  ho- 
rizons inconnus,  un  champ  infini  d'explorations  sollicite  inces- 
samment l'œil  et  Tesprit  de  l'astronome ,  dans  tout  établissement 
spécial  placé  sous  les  auspices  de  la  divine  Uranie. 

C'est  dans  cette  pensée  que  le  laborieux  ministre  Duruy  a  fondé 
en  1 868,  de  concert  avec  la  Société  météorologique  de  France,  un 
Observatoire  spécial  de  physique  et  de  météorologie. 

Au  sud  de  l'Observatoire  national,  sur  la  limite  du  faubourg 
Saint- Jacques  et  de  Montrouge,  s'étend,  jusqu'aux  fortifications,  le 
vaste  plateau  de  Montsouris,  désert  et  inhabité,  calme  et  silen- 
cieux, comme  Tétait  il  y  a  deux  siècles  le  terrain  sur  lequel  Col- 
bert  fonda  l'Observatoire.  De  ce  plateau  élevé,  on  découvre  Paris 
tout  entier,  et  ses  environs  jusqu'à  une  vaste  distance.  La  grande 
ville  avec  ses  tours,  ses  monuments,  ses  coupoles,  rappelle  aux 
yeux  pensifs  du  contemplateur  la  vieille  Babylone  étendue  sous  le 
regard  de  Tastronome  de  la  tour  de  Babel.  Au  soleil  couchant, 
elle  flamboie  dans  la  pourpre  et  l'or,  tandis  quautour  de  la  mire 
de  l'Observatoire,  qui  ressemble  assez  bien  à  un  monument  funè* 
bre,  la  colline  de  Montsouris  et  la  vallée  de  la  Bièvre  s'enveloppent 
de  silence  et  d'ombre. 

Un  parc  de  vaste  étendue  est  projeté  et  presque  dessiné  actuel- 
lement. Il  est  probable  que  l'année  1872  ne  s'achèvera  pas  sans 
qu'il  représente  en  ce  quartier  de  Paris  ce  que  le  parc  Monceaux 
et  celui  des  buttes  Chaumont  sont  pour  d'autres  quartiers.  Des  le 
printemps  de  1 869,  la  ville  de  Paris  établissait,  à  la  partie  la  plus 
méridionale  et  la  plus  élevée  du  terrain  destiné  au  parc,  le  pavillon 
du  bey  de  Tunis,  le  charmant  édifice  oriental  du  Bardo,  que  les  vi- 
siteurs de  l'Exposition  universelle  ont  admiré  au  Champ  de  Mars 
en  1867.  Malgré  sa  légèreté  apparente,  ce  pavillon  est  aujourd'hui 
asses  confortablement  distribué  en  divers  bureaux  météorologiques, 
salles  d'instruments,  bibliothèques,  etc.  Autour  de  l'établissement, 
deux  hectares  de  terrain  sont  séparés  du  parc,  et  affeetés  exclusi- 
vement aux  observations  météorologiques.  Les  appareils  installés 


LA    PRËVISIOM    DU    TEMPS.  809 

dans  ce  jardin  oe  sont  plus  affectés,  comme  ceux  de  l'iotérieur  de 
Paris,  par  le  rayonDemeut  des  édiGces;  l'air  circule  comme  en 
pleine  campagne;  la  girouette  et  ranémomètre  ne  peuvent  être  in- 
fluencés par  te  voisinage;  en  un  mot^  il  y  a  là  une  installation 
toute  spéciale  et  dans  les  véritables  conditions  nécessaires  à  la 
précision  des  observations  météorologiques. 

GWLce  à  la  persévérance  de  M.  Charles  Sainte-Claire -Oevi lie, 
président  de  ta  commission  de  la  fondation  de  cet  observatoire. 


Fig.  ÎÎ8.  —  L'Observatoire  de  Montsouris. 


un  service  complet  d'otisei-valions  météorologiques  fonctionne  là 
depuis  1S69.  Les  thermomètres  sont  placés  dans  un  bosquet  qui 
les  abrite  du  soleil  tout  en  laissant  ciix;uter  t'aîr.  Quatre  Uiermo- 
mètres  mesurent  la  marche  de  la  température  de  l'air;  deux 
autres  sont  consacrés  aux  maxima  et  aux  mînima;  trois  autres 
(boule  noircie,  boule  verdie,  thermomètre  dans  le  vide]  sont 
consacrés  à  mesurer  l'action  solaire.  L'ozone,  la  lumière  diffuse, 
l'état  du  ciel,  l'humidité,  le  vent,  la  quantité  d'eau  tombée, 
sont  ot)servéB  assidûment.  Les  observations  sont  faites  réguliè- 
rement de  trois  en  trois  heures  :  à  1*,  4",  ?",  10*  du  matin, 


810  HISTOIRE    DE    LA    MÉTÉOROLOGIE. 

1**  après  raidi,  4^  7**,  et  10**  du  soir.  Chaque  mouvement  at- 
mosphérique est  saisi  sur-le-champ  et  suivi  avec  soin.  Aucun 
orage  ne  peut  fondre  sur  Paris  sans  être  relevé  dans  tous  ses 
détails.  Quatorze  stations  municipales  disséminées  sur  toute  Té- 
tendue  de  Paris  constatent  la  quantité  de  pluie  tombée  en  chaque 
point,  Tozone,  la  hauteur  et  la  température  de  la  Seine.  Des  sta- 
tions installées  aux  environs  de  Paris  relèvent  des  observations 
correspondantes.  Enfin,  des  stations  maritimes,  échelonnées  de  la 
Manche  h  la  Méditerranée,  correspondent  également  chaque  jour 
avec  cet  observatoire  central  de  météorologie.  Un  bulletin  quotidien 
publie  tous  ces  éléments.  Un  bulletin  hebdomadaire  résume  la  se- 
maine au  point  de  vue  de  Tœuvre  de  TAtmosphère  dans  la  vie  du 
globe  :  floraison  et  fructification  des  plantes,   état  des  récoltes, 

santé  publique On  voit  avec  quelle  largeur  de  vue,  avec  quel 

soin  scientifique,  ce  programme  a  été  tracé  et  réalisé.  On  sent 
quelle  espérance  la  science  française  doit  mettre  en  une  œuvre 
commencée  avec  tant  d*amour,  je  dirai  même  avec  tant  de  pas- 
sion, lorsqu^on  sait  quelle  modicité  de  ressources  a  été  jusqu'ici 
affectée  à  cet  établissement  naissant,  par  un  ministère  qui  n*a  du 
reste  d'autre  budget  lui-même  que  les  miettes  qu'il  est  admis  à  ra- 
masser sous  la  table  du  ministère  de  la  guerre. 

Ainsi  la  France  est  actuellement  dans  une  situation  inespérée  pour 
le  développement  des  études  météorologiques  et  pour  le  progrès  de 
la  connaissance  de  l'Atmosphère.  Un  observatoire  spécial  est  fondé 
pour  la  météorologie,  et  merveilleusement  organisé  sur  le  plateau 
de  Montsouris  par  la  persévérance  et  le  dévouement  scientifique 
de  M.  Ch.  Sainte-Claire-Deville  et  de  son  laborieux  collègue  M.  Re- 
nou.  L'Observatoire  national  de  Paris,  d'autre  part,  a  pris  plus  à 
cœur  que  jamais  cette  même  étude,  malgré  la  sympathie  de  son 
nouveau  directeur  pour  les  mathématiques  pures,  et  grâce  aux  pré- 
dilections justifiées  de  M.  Marié-Davy.  Si  la  science  a  eu  le  regret 
de  perdre  pendant  le  siège  funeste  de  l'hiver  dernier  notre  excel- 
lent et  laborieux  ami  Sonrel,  la  météorologie  continue  d'être  soute- 
nue dans  notre  illustre  établissement  national  par  des  travailleurs 
tels  que  MM.  Fron  et  Rayet,  sans  oublier  leurs  adjoints.  Et  à  côté 
de  ces  deux  services  distincts  spéciaux,  Montsouris  et  le  bureau 
météorologique  de  l'Observatoire ,  un  troisième  et  vaste  élément 
de  progrès  est  encore  fourni  par  l'Association  scientifique  de 
France,  à  laquelle  on  doit  tant  de  beaux  travaux  réalisés  lors- 
qu'elle avait  son  siège  à  l'Observatoire ,  et  qui  ne  parait  pas  voa- 
loir  décroître  dans  sa  contribution  au  progrès  de  la  science  mé- 


LA    PRÉVISION    DU    TEMPS.  811 

téorologique  française.  Un  quatrième  appoint  est  encore  apporté 
à  ces  études  spéciales  par  les  travaux,  constants  de  la  Société  mé- 
téorologique de  France. 

Si,  avec  ces  quatre  éléments  français,  et  avec  les  travaux  officiels 
et  particuliers  analogues  des  autres  nations,  la  météorologie  n'arrive 
pas  avant  la  fin  du  siècle  à  pouvoir  être  formulée  sur  des  princi- 
pes simples  constants,  comme  sa  sœur  aînée  l'astronomie,  ce  serait 
à  désespérer.  Sans  contredit  ces  quatre  centres  d'études  distincts 
ne  chercheront  pas  à  se  gêner  mutuellement  ou  à  s'enrayer  l'un 
l'autre  par  un  esprit  mesquin  de  rivalité.  Les  savants  sont  au- 
dessus  de  ces  petitesses  du  vulgaire.  Au  contraire,  l'émulation, 
si  môme  elle  peut  subsister  dans  ces  hautes  sphères  de  l'étude 
pure  de  la  nature,  servira  à  tripler,  à  décupler  leurs  mutuels 
efforts.  Les  divisions  nationales  n'existent  pas  non  plus,  et  la 
science  n'a  pas  de  patrie. 

J'ai  essayé  de  représenter  dans  cet  ouvrage  l'état  actuel  de  nos 
connaissances  sur  l'Atmosphère.  C'est  cependant  moins  un  tracité 
de  météorologie  qu'une  description  des  phénomènes,  des  lois  et 
des  forces  en  action  constante  dans  l'immense  usine  de  la  vie  ter- 
restre. Malgré  de  longues  veilles,  malgré  de  si  nombreuses  pages, 
qui  plus  d'une  fois  ont  dû  mettre  à  une  rude  épreuve  la  patience 
de  mon  lecteur,  je  ne  suis  pas  encore  parvenu  à  décrire  le  temps 
comme  on  décrit  les  mouvements  des  astres,  à  prédire  le  carac- 
tère météorologique  des  années,  des  saisons  et  des  jours  à  venir, 
comme  nous  annonçons,  par  des  règles  invariables,  la  marche  as- 
tronomique de  la  Terre  et  des  mondes.  J'espère  que  ce  lumineux 
et  fécond  dix-neuvième  siècle  ne  se  passera  pas  sans  que  ce 
plaisir  puisse  m'ôtre  donné,  dans  les  éditions  futures  de  V Atmo- 
sphère. 


FIN. 


OUVRAGES  CONSULTÉS. 


Bulletin  international  quotidien  de  robseiratoire  de  Paris  (1807-1871). 

Bulletin  quotidien  de  TObservatoire  météorologique  de  Montsouris  (1869-1871). 

Annuaire  de  la  Société  météorologique  de  France  (1849-1869). 

Nouvelles  météorologiques  de  France  (1868-1871). 

Comptes  rendus  des  séances  de  l'Académie  des  sciences. 

LehrDuch  der  Météorologie,  par  le  professeur  Kaemt::,  3  vol. 

Cours  complet  de  Météorologie,  de  KaevfUz,  traduit  et  annoté  par  Ch,  Martim,  1  vol. 

Notices  scientifiques  de  François  Arago,  5  vol. 

Météorologie  delà  Belgique  comparée  à  celle  du  Globe,  par  Ad,  QvéUleU 

Climat  de  Ta  Belgique  et  Phénomènes  périodiques,  par  le  même,  4  vol.  in-4. 

I^s  Mouvements  de  TAtmosphère  et  des  Mers,  par  Marié-Davy, 

La  Terre,  par  E,  Reclus^  2  vol.  gr.  in- 8. 

Le  Ciel,  par  A.  GutUemtn,  1  vol.  gr.  in-8. 

Le»  Phénomènes  de  la  physique,  par  le  même,  1  vol.  gr.  in-8. 

Le  Soleil,  par  le  même. 

Le  Tour  du  monde,  10  vol.  gr.  ln-8. 

Etudes  et  Lectures  sur  les  sciences,  par  Bahinet,  8  vol. 

Cosmos,  description  physique  du  Monde,  par  A.  de  Humboldt,  4  vol. 

Lois  des  Tempêtes  et  Mouvements  de  l'Atmosphère,  par  Dove  (Ministère  de  la  marine). 

The  Weather-Book,  par  l'amiral  Fitz-Roy. 

On  Hurricanes  and  Northers,  par  W.  C,  Redfield. 

The  Philosophy  of  Storms,  par  Espy. 

Sailor's  Hornbook  for  the  law  of  Storms,  par  Piddington. 

The  Progress  of  the  developement  of  the  law  of  Storms,  par  W.  Reid. 

Exposition  du  système  des  Vents,  par  Lartigue. 

Prévision  du  Temps,  par  Labrosse. 

Proceedings  of  the  meteorological  Society,  par  /.  Glaisher, 

Annales  de  TObservatoire  royal  de  Bruxelles. 

Les  Insectes,  par  Louis  Figuier. 

Les  Grandes  Inventions,  par  le  même. 

Thèse  sur  les  Orages,  présentée  à  la  Faculté  des  sciences  de  Paris,  par  Fron, 

Thèse  sur  les  Mouvements  de  l'Atmosphère,  présentée  à  TAcadcmie  des  sciences,  par  Scnrtl, 

De  la  Pluie  en  Europe,  par  le  commandant  nozet. 

Les  Trombes,  par  A .  Peltier. 

Agronomie  et  Chimie  agricole,  par  BouuingauU,  4  vol. 

Physique  et  Météorologie,  de  Pouillety  2  vol. 

Physique  et  Météorologie,  de  Becquerel,  2  vol. 

La  Météorologie  dans  ses  rapports  avec  la  science  de  l'homme,  par  le  l>'FoisiaCy   2  vol. 

De  la  Foudre,  de  ses  formes  et  de  ses  effets,  par  le  docteur  Settier,  2  vol. 

Mémoires  du  docteur  Boudin  sur  la  Foudre. 

Météorologie  religieuse  et  mystique,  par  le  docteur  Grelloii, 

Atlas  des  mouvements  généraux  de  l'Atmosphère,  publié  par  TAssociation  scientifique. 

Bulletins  hebdomadaires  de  l'Association  scientifique. 

Lesilondes,  par  l'abbé  Moigno, 

Notices  météorologiques  diverses,  par  A»  Poey, 

Les  Météores,  par  Zureher  et  MargoUé. 

Eclairs  et  tonnerre,  par  W,  de  FonvieUe, 

L'Eau,  par  G.  Tistandier. 

Les  Merveilles  du  corps  humain,  par  le  docteur  Le  Pikur, 

Les  Forces  physiques,  par  A»  Cajrtti. 


TABLE   DES    GRAVURES. 


FIGURES  INSÉRÉES  DANS  LE  TEXTE. 


N**  d'ordre.                                                       Légendes.  Pages. 

I.  Limite  théorique  maximum  de  TAtmosphère 18 

S.  Limite  mathématique  de  la   figure  de  TAtmosphère 19 

3.  Mesure  de  la  hauteur  de  T Atmosphère  par  la  durée  du  crépuscule.  21 

4.  Coupe  montrant  T épaisseur  relative  de  Técorce  terrestre,   de  notre 

atmosphère  et  d'une  atmosphère  supérieure 23 

5.  Formation    de  l'Atmosphère 29 

6.  Pompe    aspirante 33 

7.  Pompe   aspirante  et  foulante 33 

8.  Le  tube  plein  de  mercure 35 

9.  Le  tube  dans  la  cuvette 35 

10.  Baromètre  normal 36 

1 1 .  Torricelli  inventant  le  Baromètre 37 

12.  Expérience  d'Otto  de  Guéricke 39 

13.  Hémisphères  de  Magdebourg 40 

14.  Pression  atmosphérique.   Bupture  d'équilibre 41 

15.  Pression  atmosphérique  sous  un  verre  renversé 41 

16.  Diagramme  de  la  décroissance  rapide  de  la  pression  atmosphéri- 

que selon  la  hauteur 46 

17.  Variation  de  la  pression  atmosphérique  au   niveau  de  la   mer,  de 

l'équateur  au  pôle 47 

18.  Carte  des  lignes  isobares  de  la  France 48 

19.  Le    matras 54 

20.  L'appareil 54 

21.  Lavoisier  analysant  l'air  atmosphérique 55 

22.  Eudiomètre  à  mercure,  pour  l'analyse  de  l'air 58 

23.  Appareil  pour  l'analyse  de  Tair  par  la  méthode  des  pesées.  ...  59 

24.  Appareil  pour  doser  l'acide  carbonique  de  l'air 61 

25.  Appareil  pour  séparer  l'oxygène  de  l'azote 61 

26.  La  grotte  du  Chien 63 

27.  Corpuscules  en  suspension  dans  l'air 72 

27  6î*.  Cœur  de  l'homme 81 

$8.  Trajet  fictif  du  sang 83 

29.  Cœur  et  poumons  de  l'homme. 83 

30.  Ramifications  des  bronches 84 


814  TABLE    DES    GRAVURES. 

N"  d'ordre.                                                           Légendes.  Pages. 

31.  Respiral iou  et    combustion 86 

32.  Rospinition  des  oiseaux.  Trachée-artère  du  pigeon 93 

33.  Vol  d'oiseaux 94 

34.  Respiration  des  insectes.  Appareil  respiratoire  du  hanneton  ...  96 

35.  Respiralion  des  poissons.  Branchies  de  la  caq)e 97 

36.  Respiration  des  plantes.  Stomates 99 

37.  Vibrations  d'une  lame 103 

38.  Vibration  d'une  corde 104 

39.  Mesure  de  la  vitesse  du  son  dans  Tair,  par  le  Bureau  des  longi- 

tudes   105 

40.  Transmission  du  son  dans  l'air 106 

41.  Expérience  de   Ilawksbee 108 

42.  Limites  extrêmes  de  la  voix  humaine 112 

43.  Etude  de  la  réllexion  du  son  à  la  surface  des  eaux  tranquilles.  .  .  115 

44.  Baroscoi)e 118 

45.  Bulles  de  savon  gonllées  à  l'hydrogène ,  ,  120 

46.  Gonlh^ment  d'un    aérostat , 121 

47.  L'ascension 122 

48.  L'aéroslat    dans  les    airs 125 

49.  Distribution  des    espèces  d'oiseaux  selon  la  hauteur  de  leur  vol.  133 

50.  Premier  elTet  de  j)erspective 142 

51.  Second  elVet  de  perspective 143 

52.  La    j)erspective 144 

53.  La  surface  de  la  terre,  vue  d'un  ballon 144 

54.  Explication  de  la  voûte  apparente  du  ciel  et  de  ses  effets 145 

55.  Jour  lunaire ^ ,   .  147 

56.  Réf'raclion  atmosjihérique 1^2 

57.  Détorination  du  disipie  solaire  par  la  réfraction 155 

58.  Le  soir.  -- Campagnes  de  France 159 

50.  La  nuit.  —  Chant  du  rossignol 168 

tiO.        —                            —                    !   .  171 

61.   Pbnspburescence  de  la  mer 175 

ti2.  Le  cliant  du  matin 179 

63.  La  matinée IgO 

64.  Lever  du  soleil  au  désert • 183 

65.  Rélb-xion  simj)le  des  rayons  dans  une  goutte  de  pluie 190 

66.  Formation  de  larc-cn-ciel 191 

67.  Doublr  réllexion  des  rayons  dans  une  goutte  de  pluie 192 

68.  Théorie  des  deux  arcs  de  l'arc-en-ciel 193 

69.  Arc- en-ciel  triple 195 

70.  Le  Spectre   du  Brockeu 201 

71.  Cercle  d'Ulloa 203 

72.  Omlire  du  ballon  et  anthélie 205 

73.  Théorie  du  halo 213 

74.  Halo  observé  en  Norvég(? ^   ^  215 

75.  Le  Soleil  réfléchi  par  les  nuages,  ou  pseudhélie 217 

76.  DinVrents  aspects  du  halo  suivant  la  hauteur  du  Soleil 219 

77.  Projecticm  du  halo  observé  en  Russie 220 


TABLE    DES    GRAVURES.  815 

N-*  d*ordre.  Légendes.  Pages. 

78.  Parhêlies  obsenés  en  Angleterre  le  23  juin  1870 221 

79.  Croix  formée  dans  Tatmosphère  par  la  réflexion 224 

80.  Phénomène  atmosphérique  du  à  la  réflexion 225 

81.  Couronne  formée  autour  de  la  lune  par  la  diffraction 227 

82.  Apparences  présentées  par  le  Soleil  à  T horizon,  dues  aux  jeux  de 

la  réfraction 231 

83.  Les  trois  soleils  en  1492 233 

84.  Explication  du  mirage  ordinaire ^39 

85.  Mirage  supérieur  observé  en  ballon 245 

86.  Mirage  supérieur  observé  à  Paris,  en  1869 249 

87.  Effet  de  mirage  simulant  des  figures  do  carte5i 251 

88.  Mirage  latéral  observé  sur  le  lac  de  Genève 251 

89.  La  Fata  Morgana 254 

90.  Pluie  d*étoiles  filantes  des  12  et  13  novembre  1799,  1833  et  1866.  257 

91.  Chute  d'un  bolide  pendant  le  jour 265 

92.  Aérolithe  de  Caille,  pesant  625  kilogrammes 267 

93.  La  lumière  zodiacale 273 

936i<s.  Essais  de  photométrie 281 

9i.  Le  thermomètre 288 

95.  Le  thermomètre  centigrade 289 

96.  Le  pyrhéliomètre ., 290 

97.  Intensité  relative  des  rayons  solaire:^,  caloritjtfues,   lumineux   et 

chimiques 305 

98.  Liégalité  de  l'épaisseur  d'air   traversée  par   le  Soleil  suivant  ses 

positions. 310 

99.  Absorption  de  la  chaleur  solaire  par  l'Atmosphère 311 

100.  Diagramme  de  la  décroissance  de  la  température,  selon  la  hauteur.  320 

101.  Hauteur  à  laquelle  il  faut  s'élever  pour  trouver  un  abaissement  do 

1  degré,  suivant  les  heures 322 

102.  Hauteur  à   laquelle   il  faut  s'élever  pour  trouver  un  abaissement 

de  l  degré,  suivant  les  saisons 322 

103.  Planète  dont  l'axe  est  perpendiculaire 325 

104.  Planète  dont  l'axe  est  couché 325 

105.  Planète  dont  Taxe  est  incliné 325 

106.  La  translation  de  la  Terre  autour  du  Soleil,  et  les  Saisons.  .  .  .  327 

107.  Influence  des  saisons  sur  les  décès.- 334 

108.  Influence  des  saisons  sur  les  naissances 335 

109.  Influence  des  saisons  sur  les  mariages 336 

110.  Variation  diurne  de  la  température  moyenne  à  Paris 339 

111.  Variation  mensuelle  de  la  température  moyenne  à  Paris.  0])ser- 

vatoire  de  Paris  (i  806- 1871) 342 

112.  Variations  annuelles  delà  température  pour  des  thermomètres 

placés   aux  profondeurs   de  i9    centimètres,  45  centimètres, 
75  centimètres,  i  mètre,  3",90  et  7'",80.  Courbes  de  3  années 

successives 3<i7 

113.  Thermomètre  des  caves  de  l'Observatoire 3f>2 

114.  Température  de  la  Seine  à  Paris  pendant  une  année  (1^^  mai  1868 

au  30  avril  1869) 355 


816  TABLE    DES    GRAVURES. 

N«»  (l'ordre.  Légendes.  Page». 

115.  Oscillation  diurne  régulière  du  baromètre 361 

116.  Oscillation  mensuelle  régulière  du  baromètre 364 

117.  Les  amours 368 

118.  Les  œufs 369 

119.  La    couveuse 369 

120.  Les  petits 370 

121.  La  moisson 379 

122.  Culture  du  blé  et  de  la  vigne,  ou  le  pain  et  le  vin  sur  le  globe.  .  .  332 

123.  Arborescence  de  la  glace  sur  les  vitres 404 

12vi.  Fleurs  de  la  glace,  dégagées  par  la  fusion 405 

125.  Les  figures  de  la  neige 407 

126.  Tne  chute  de  neige  dans  les  Andes 409 

127.  L'hiver.  —  La  Seine  charrie 416 

12S.  Divisions  géographiques  de  la   Terra 428 

129.  Tem))ératures  comparatives  des  capitales  de  l'Europe 434 

130.  Dernières    hai)itations    humaines.  Escjuimaux    des    régions   po- 

laires   448 

131.  Glaces  des  pôles 449 

132.  Les  montagnes.  Panorama  des  Andes 457 

133.  Succession  des  climats  sur  le  Mont-lManc 461 

134.  Succession  des  espèces  végétales  sur  le  mont   Ganigou 462 

135.  Hauteurs  sur  les  mont^ignes  correspondant  aux  lignes  isothermes.  463 

136.  Les  neiges  éternelles  aux  diverses   latitudes 465 

137.  Mer  de   glace 469 

138.  Panorama  du  Mont-Blanc 477 

139.  Catastrophe  du  Mont-Cervin 481 

140.  L'avalanche 483 

141.  Cou])e  de  rAtmos])hère  montrant  sa  circulation  générale 491 

142.  Vents  alizés  de  l'Atlantique 495 

143  Le  contre-courant  alizé  supérieur  au  sommet  du  Ténérifle.  .  .  .  496 

144.  Cendres  du  Morne-Garou,  trausj)ortées  par  l'alizé  supérieur.  ...  497 

145.  Les  courants  de  l'Atlantique 511 

146.  Température  des  eaux  de  la  mer 514 

147.  Rose  des  vents 523 

148.  Les  instruments  météorologi(pies  de  l'Observatoire  de   Paris.  .  .  527 

14'.).  Hose  moyenne  annuelle  des  vents  à  Paris 529 

ItO.  Rose  moyenne  des  vents  d'hiver  à  Paris 530 

151.  Rose  moyenne  des  vents  du  printemps  à  Paris 530 

152.  Rose  moyenne  des  vents  d'été  à  Paris 531 

153.  Rose  moyenne  des  vents  d'automne  à  Paris 531 

154.  Régime  moyen  mensuel  des  dilîérents  vents  à  Paris 534 

155.  La  région  des  vents  pendant  une  année  à  Paris 535 

156.  Carte  des  vents  dominants  en  France 536 

157.  Rose  moyenne  annuelle  des  vents  à  Bruxelles 538 

158.  Rose  movenne  annuelle  des  vents  à  Londres 538 

159.  Charte  des  vt'uts  généraux  dorpinants  sur  le  globe 539 

160.  Intensité  mensuelle  des  vents bkO 

161.  Intensité  diurne  des  vents 541 


TABLE    DES    GRAVURES.  817 

N*«  d'ordre.  Légendes.  PagM. 

6S.  Rose  thermométrique  des  vents s^kk 

63.  Degrés  de  température  correspondant  aux  différents  vents,  pour 
chaque  mois  pendant  une  année  de  Paris.  Observatoire  de  Monl- 

souris. —  1869-1870 545 

6(i.  Rose  barométrique  des  vents 547 

65.  Influence  de  Thumidité  sur  les  vents 550 

66.  Le  Simoun 561 

67.  Pendant  le  passage  du  Tebbad 565 

68.  Un  ouragan  dans  les  steppes  mongoles 567 

69.  Parcours  ordinaire  des  cyclones  dans  TAtlantique 577 

70.  Le  dragon  des  typhons,  d'après  un  dessin  japonais 582 

71.  Le  dieu  du  tonnerre,  d'après  un  dessin  japonais 583 

72.  Le  dieu  des  vents,  d'après  un  dessin  japonais 584 

73.  La  tempête 587 

74.  Le  naufrage  du  navire  ia  L^rû/a  au  Havre,  en  1869 591 

75.  Trombe  terrestre 599 

76.  Trombe  marine 603 

77.  Trombes  de  sable 605 

78.  Coupe  équatoriale  de  la  terre 611 

79.  Hygromètre  à  cheveu 613 

80.  Hygroscope.  . 614 

81.  Psychromètre.  . 615 

82.  Variation  de  l'humidité  de  l'air  selon  la  hauteur 617 

83.  Variation  diurne  de  l'humidité  atmosphérique 618 

8k.  Variation  mensuelle  de  l'humidité  atmosphérique 618 

85.  tiouttes  de  rosée 620 

86.  Brouillard  intense  s'élevant  dans  une  des  lies  antipodes 631 

87.  Brouillards  intenses  dans  les  montagnes  du  Spitzberg 632 

88.  Formation  d'un  nuage  d'orage 645 

89.  Diminution  des  pluies,  des  tropiques,aux  pôles 650 

90.  Diminution  des  pluies,  selon  l'éloignement  de  l'océan 650 

91.  Accroissement  des  pluies,  selon  le  relief  du  sol 651 

92.  Hauteurs  des  pluies  comparées 652 

93.  Proportion  des  pluies  en  Europe 656 

94.  CSoupe  de  l'Atmosphère  pendant  une  pluie 657 

95.  Distribution  des  pluies  en  France 661 

96.  Pluviomètre  de  la  terrasse  de  TObservatoire  de  Paris 662 

97.  Hauteur  de  la  Seine  à  Paris  (pont  Royal)  pendant  une  année,  du 
!•'  mai  1868  au  30  avril  1869 670 

98.  Courbe  d'une  grande  crue  de  la  Seine.  Hiver  de  1801  - 1802  .  .  .  673 

99.  Coupe  de  grêlons,  montrant  leur  structure  intérieure  ordinaire.  .  690 

200.  Coupe  d'un  grêlon,  grossie 691 

201.  Différentes  formes  de  grêlons 692 

802.  Les  pluies  de  sang,  d'après  un  dessin  du  moyen  âge 696 

203.  Pluie  de  sang  en  Provence.  Juillet  1608 697 

204.  Pluie  de  croix,  d'après  un  dessin  du  moyen-âge 706 

205.  Pluie  de  sauterelles 710 

206.  Pluie  de  hannetons 711 

58  .1 


818  TABLE    DES    GRAVLREîS. 

N"  d'ordre.                                                            Légendes.  Pages. 

207.  Expérience  de  Franklin  et  de  Romas 718 

208.  Le  physicien  Richmann  foudroyé  pendant  une  expérience 721 

209.  Variation    de    l'électricité    atmosphérique    sous    Tinfluence    des 

nuages  et    de   la    pluie 723 

210.  Éclair  diffus 726 

211.  Éclair  en  zigzag 727 

212.  Durée  du  bruit  du  tonnerre 729 

213.  Commencement,    renforcement    et  diminution   de  l'intensité    du 

tonnerre 730 

214.  Mesure  de  la  durée  de  l'éclair 732 

215.  Moissonneurs  tués  raide  par  un  coup  de  tonnerre 743 

216.  Navire  fendu  en  deux  par  un  coup  de  tonnerre 749 

217.  Le  tonnerre  en  boule,  traversant  une  cuisine  et  une  grange.       .   .  752 

218.  Translation  de  l'orage  du  9  mai   1865 755 

219.  Distribution  des  coups  de  foudre  en  France,  par  départements  .   .  763 

220.  Feux  Saint-Elme  sur  la  flèche  de  Notre-Dame  de  Paris 767 

221.  Feux  follets  de  fédérés.  {Is-^y,  juin  1871) 771 

222.  Paratonnerre 775 

223.  Tige  du  paratonnerre  et  son  conducteur 776 

22k.  Aurore  boréale  sur  la  mer  polaire 782 

225.  Aurore  boréale  oljs«Tvée  à  Bossekop  (Spitzberg,  le  6  janvier  1839.  784 

226.  Aurore  boréale  observée  à  Bossekop    S}>itzberg\  le  21  janvier  1839.  785 

227.  Aurore  boréale  ol)servée  dans  l'Alaska,  le  27  décembre  1865.   .   .  789 

228.  Observatoire  île  Montsouris 809 


PLANCHES    EN    CHROMOLITHOGRAPHIE. 

Le  Jour  sur  la  Terre Frontispice. 

La  Terre  dans  l'espace 14 

Le  coucher  du  Soleil  vu  sur  la  mer 158 

Le  lever  du  Soleil  vu  du  Riirhi 186 

L'arc-en-ciel 192 

Arc -en-ciel  lunaire  observé  à  Compiègne 194 

Halo 218 

Le  mirage  en  Afrique 240 

Pavsacre  d'viv 372 

Pavsai^^e  d  hiver 400 

Le  Cyclone 578 

Pluie  partielle 644 

Nuage  à  giboulée  et  nuage  à  grêle 646 

L'orai^e 724 

Aurore  boréale  observée  à  Paris  le  13  mai  1869 792 


CARTES. 

Carte  générale  des  ligues  isothermes 438 

Carte  générale  des  pluies  sur  le  globe 652 


TABLE   DES    MATIÈRES 


LIVRE  PREMIER. 

NOTRE     PLANÈTE    ET    SON     FLUIDE    VITAL. 

CHAPITRE  I. 

p«c**. 

Le  globe  terrestre 3 

(iHAPITRE  n. 
L'enveloppe  atmosphérique 10 

CHAPITRE  m. 

Hauteur  de  l'atmosphère 17 

Forme  de  l'enTeloppe  aérienae  autour  de  la  terre.  Ses  conditions  ; 
son  origine 17 

CHAPITRE   IV. 
Poids  de  l'atmosphère  terrestre 31 

CHAPITRE   V. 
Composition  chimique  de  l'air 53 

CHAPITRE   VI. 

L'CEUVRE   DE   l'air   DANS  LA  VIE  TERRESTRE 77 

Respiration  et  alimentation  des  plantes,  des  animaux  et  des  hommes.      77 

CHAPITRE   VIL 
Le  son  et  la  voix 108 

CHAPITRE  Vra. 

Ascensions  aéronautiques 117 

Ascensions  des  montagnes.  —  Diminution  des  conditions  de  la  vie 
selon  la  hauteur 117 


• 


820  TABLE    DES    MATIÈRES. 


LIVRE  DEUXIEME. 

LA  LUMIÈRE  ET  LES  PHÉNOMÈNES  OPTIQUES  DE  L'AIR 


CHAPITRE  I.     - 

Pages. 

Le  jour 137 

CHAPITRE   IL 
Le  soir 151 

CHAPITRE    IIL 
La  nuit 167 

CHAPITRE    IV. 
Le  matin 178 

CHAPITRE   V. 

L*ARC-EN-CIEL 189 

CHAPITRE   VI. 

Anthélies 197 

Spectres.   —  Ombres    sur  les  montagDes.   —  Cercle  d  UUoa.   — 
Cercle  étudié  en  ballon 197 

CHAPITRE    VIL 

Les  halos 209 

Parhélies,  parasélènes ,  cercles  entourant  et  traversant  le  soleil.  — 
Couronnes;  colonnes,  phénomènes  divers 209 

CHAPITRE  VIIL 
Le  mirage.  • 2S5 

CHAPITRE   IX. 

Étoiles  filantes 255 

Bolides,  aérolithes,  pierres  qui  tombent  du  ciel 255 

CHAPITRE   X. 
La  lumière  zodiacale 269 

CHAPITRE    XI. 
Action  générale  de  la  lumière  dans  la  nature 275 


• 


TABLE    DES    MATIÈRES.  821 


LIVRE  TROISIÈME. 

LA    TEMPÉRATURE, 


CHAPITRE  I. 

Pages. 

Le  soleil  et  son  action  sur  la  terre 287 

La  chaleur.  —  Le  thermomètre.  —  Quantité  de  chaleur  reçue  du 
soleil.  —  Sa  valeur  et  son  exploitation.  —  Température  du  soleil. 
—  Température  de  l'espace 287 

CHAPITRE    II. 

La  chaleur  de  l  atmosphère 302 

L'usine  et  la  force.  La  vapeur  d'eau.  Les  atmosphères  planétaires. 
Décroissance  de  la  température  suivant  la  hauteur 302 

CHAPITRE    III. 

Les  saisons 324 

Mécanisme  astronomique  des  saisons  sur  les  différentes  planètes. 
Saisons  terrestres  météorologiques.  Leurs  influences  sur  la  \ie 
des  plantes,  des  animaux  et  des  hommes.  —  Sur  les  décès,  les 
naissances  et  les  mariages 324 

CHAPITRE   IV. 

La  température 337 

Son  état  moyen.  —  Ses  variations  diurnes  et  mensuelles.  —  Marche 
de  la  température  à  Paris  et  en  France.  —  Variations  de  celle  des 
eaux  et  du  sol.  — Les  saisons  dans  l'intérieur  de  la  terre.  Tempé- 
rature de  chaque  année  à  Paris  depuis  le  siècle  dernier.  Variations 
diurnes  et  mensuelles  du  haromètre 337 

CHAPITRE   V. 

Le  printemps.  —  Uêtê 367 

La  vie  végétale  et  animale.  —  Degrés  de  chaleur  nécessaires  aux  di- 
verses plantes.  —  Les  céréales;  le  blé;  la  moisson.  —  La  vigne; 

la  vendange 367 

Les  étés  mémorables.  — Les  plus  hautes  températures  observées  .  .     367 

CHAPITRE  VI. 

L'automne.  ^  L'hiver 396 

La  terre  végétale.  —  Paysages  divers.  —  Le  froid.  —  La  neige.  — 

La  glace.  —  Le  givre,  le  grésil,  etc 396 

Les  hivers  mémorables.  —  Les  plus  basses  températures  observées  .  396 


822  TABLE    DES    MATIÈRES. 

CHAPITRE    VIL 

Les   climats 427 

Distribution  de  la  température  mir  le  globe.  -^  Lignes  isothermes.  .  427 
L'équateur.   —  Les  tropiques.  —  Les  régions  tempérées.  —  Les 

pôles.  ^-  Le  climat  de  la  France 427 

CHAPITRE  VIII. 

Les  montagnes 452 

La  charpente  du  globe.  —  Les  climats  en  élévation.  —  Géographie 
botanique.  —  Neiges  perpétuelles.  —  Glaciers.  —  Les  ascensions 
de  montagnes.  —  Les  avalanches 452 


LIVRE  QUATRIÈME. 


LE   VENT, 

CHAPITRE   I. 

Le  vent  et  sa  cause 487 

Circulation  générale  de  latmosphère.  —  Les  vents  réguliers  et  pério- 
diques. —  Alizés.  —  Moussons.  —  Brises 487 

CHAPITRE   IL 

Les  courants  de  la  mer 505 

Météorologie  de  Tocéan.  —  Routes  maritimes.  —  Le  Gulf-Stream.     505 

CHAPITRE   m. 

Les  vents  variables 515 

Le  vent  dans  nos  climats.  —  Directions  moyennes  en  Europe  et  en 
France.  —  Fréquence  relative  des  différents  vents.  —  Rose  des 
vents  suivant  les  lieux  et  les  saisons.  —  Variation  mensuelle  et 
diurne  de  rintensité 515 

CHAPITRE    IV. 

Sur  quelques  vents  particuliers 556 

La  bise.  —  Le  bora.  —  Le  gallego.  —  Le  mistral. —  Le  foehn.  — 
L'harmattan.  —  Le  simoun.  — -  Le  khamsin.   —  Le  tebbad.  — 

Le  sirocco.  —  Le  solano 556 

Le  spleen 556 

CHAPITRE    V. 

Les  puissances  de  l'air 570 

L'ouragan.  —  Le  cyclone.  —  La  tempête 570 

CHAPITRE   VI. 
Les  trombes 594 


TABLE    DES    MATIÈRES.  823 


LIVRE   CINQUIÈME. 

L'EAU.  —  LES    NUAGES.  —  LES     PLUIES. 


CaSAPITRE  L 

Pages. 

L'eau  a  la  surface  de  la  terre  et  dans  l'atmosphèrk 609 

La  mer.  —  Les  fleuves.  —  Volume  et  poids  de  Teau  qui  existe  sur  la 
terre.  —  Circulation  perpétuelle.  —  La  vapeur  d'eau  dans 
Tatmosphère. ->  Ses  variations  suivant  la  hauteur ,  suivant  les 
lieux,  suivant  le  temps.  —  Hygromètre.  —  La  rosée.  —  La  gelée 
blanche 609 

CHAPITRE    II. 

Les  nuages 625 

Ce  que  c'est  qu'un  nuage.  Mode  de  formation.  Le  brouillard.  Obser- 
vations faites  en  ballon  et  sur  les  montagnes.  Différentes  espèces 
de  nuages.  Leurs  formes.  Leur  hauteur 625 

CHAPITRE    III. 

La  pluie 6'*7 

Conditions  générales  de  la  formation  de  la  pluie.  Sa  distribution  sur 
le  globe.  —  La  pluie  en  Europe  et  en  France 647 

CHAPITRE    IV. 

Les  grandes  pluies  et  les  inondations 667 

Pluies  fertilisantes.  Pluies  destructives.  Régime  des  cours  d'eau. 
Sources  et  fontaines.  —  Plus  grande  quantité  d'eau  tombée  dans 
une  averse. — Les  années  pluvieuses ., 667 

CHAPITRE    V. 

La  grêle 681 

Production  de  la  grêle.  —  Marche  des  orages.  —  Distribution  ca- 
pricieuse du  météore  sur  les  campagnes.  —  Plus  fortes  grêles 
observées.  —  Nature,  grosseur  et  forme  de»  grêlons.  —  Périodes 
des  chutes  de  g^èle 681 

CHAPITRE  VI. 

Les  prodiges 694 

Les  pluies  de  sang,  —  de  terre,  —  de  soufre,  —  do  plantes,  —  de 
grenouilles,  —  de  poissonSi  —  d'animaux  divers 694 


824  TABLE    DES    MATIÈRES^ 


LIVRE  SIXIEME, 

L'ÉLECTRiaTÉ.  —  LES   ORAGES  ET  LA   FOUDRE 


CHAPITRE  I. 

Pagei. 

L'ÉLECTRICITÉ    SUR  LA  TERRE    ET    DANS    l' ATMOSPHÈRE  .......       715 

État  électrique  du  globe  terrestre.  —  Découverte  de  rélectricité  at- 
mosphérique. —  Expériences  d'Otto  de  Guéricke ,  Wall,  Nollet, 
Franklin,  Romas,  Richmann,  Saussure,  etc.  —  Electricité  du  sol, 
des  nuages,  de  l'air.  —  Formation  des  orages 715 

CHAPITRE    IL 
Les  éclairs  et  le  tonnerre 7*^ 

CHAPITRE    IIL 
Les  faits  et  gestes  du  tonnerre ^^ 

CHAPITRE  IV. 

Distribution  géographique  des  orages.   —  Statistique  de  la 
foudre ^^^ 

CHAPITRE  V. 
Feux  Saint-Elme  et  feux  follets 7®* 

CHAPITRE    VI. 

Les  paratonnerres 772 

Dernière  communication  oflicielle  de  l'Académie  des  sciences.  Com- 
missaires :  MM.  Becquerel,  Babinet,  Duhamel,  Fizeau,  Regnault, 
le  maréchal  Vaillant;  Pouillet,  rapporteur 773 

CHAPITRE    Vn. 
Les  aurores  boréales 779 

CHAPITRE    COMPLÉMENTAIRE. 

Histoire  de  la  météorologie.  —  La  prévision  du  temps  ....  795 
La  météorologie  dans  le  passé,  dans  le  présent,  dans  l'avenir.  Divers 
essais  de  prédiction  du  temps.  —  Examen  des  pronostics.  Com- 
plexité du  problème.  —  Connaissance  de  la  marche  simultanée  des 
phénomènes  par  le  télégraphe  électrique.  —  Organisation  du  ser- 
vice international  de  l'Observatoire  de  Paris.  —  Fondation  de 

rObservatoire  météorologique  spécial  de  Montsouris 795 

Conclusion  de  l'ouvrage 795 


» 


1 1391  —  Typographie  Lahure,  rue  de  Fieurus,  9,  à  Piris. 


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